Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
21 novembre 2012 3 21 /11 /novembre /2012 07:00

Sebald-Vertiges.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

Winfried Georg SEBALD
Vertiges
Titre original

Schwindel, Gefühle (1990)
Traduit de l’allemand
par Patrick Charbonneau
Actes Sud, 2000
Gallimard Folio, 2003
Actes Sud, Collection Babel, 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

L’œuvre

Vertiges est une œuvre difficile à résumer. Elle se décompose en quatre chapitres indépendants qui constituent tout de même une unité symbolique. Le narrateur-auteur traverse l’Italie puis l’Allemagne de son enfance, en quête de ses racines, suivant la trace de Stendhal, Casanova ou encore Kafka. Quel lien unit ces quatre personnages ?

Chaque lieu, chaque personne rencontrée est matière à évocation. Il serait toutefois réducteur de considérer l’œuvre comme un récit de voyage à la fois physique et intellectuel. L’auteur, par l’acte de mémoire et d’écriture, tente de peindre le tableau de l’humanité. La nature joue alors un rôle de miroir et les paysages minutieusement décrits font sombrer l’artiste, au sommet de son art, dans un vertige révélateur.

Vertiges est un chef-d’œuvre qui nous fait voyager à travers l’art, puissance humaine par son pouvoir imitateur, mais aussi à travers des contrées méconnues où la nature se rappelle à nous et nous fait prendre conscience de notre pouvoir destructeur.



« Beyle ou le singulier phénomène de l’amour »

Ce premier chapitre se situe entre 1800 et 1842, en Italie, où Henry Beyle, plus connu sous le pseudonyme de Stendhal, participe avec les troupes de Napoléon à la campagne d’Italie. Par la suite, le lecteur découvre Beyle par sa relation avec les femmes qui l’amène à écrire De l’amour. Ainsi, le chapitre mêle réalité et fiction, le narrateur reconstruit l’histoire de Stendhal et montre la complexité de l’acte de mémoire d’un écrivain en quête de bonheur : « Qu’est-ce qui fait sombrer l’écrivain ? » (Vertiges, p. 19)


« All’estero » (« À l’étranger »)

Ce deuxième chapitre s’ouvre en 1980, le narrateur-auteur quitte l’Angleterre pour se rendre à Vienne, puis en Italie où il espère rompre avec la routine et trouver une réponse à son mal-être. Il se retrouve alors sur les traces de Casanova. Son voyage se poursuit à Vérone, sur les traves de Pisanello, puis s’interrompt brusquement.

On retrouve alors le narrateur sept ans plus tard, refaisant son voyage de Vienne à Vérone, en passant par Venise, une manière de raviver ses souvenirs et de comprendre son départ précipité. Il suit les traces de Kafka jusqu’à le matérialiser à travers deux jeunes enfants présents dans le bus qui le conduit à Riva.


« Le Dr K. va prendre les bains à Riva »

Le troisième chapitre débute en 1913, le Dr K. séjourne à Vienne puis travers l’Italie où il entre en cure thermale pour se soigner, en proie à ses angoisses provoquées à la simple pensée de Felice, sa fiancée.


«  Il ritorno in patria » (« Le retour dans la patrie »)

1987 ; dans ce dernier chapitre, le lecteur retrouve le narrateur, toujours à Vérone. Il est alors décidé à rentrer en Angleterre, mais son voyage doit se ponctuer par une halte à W., le village de son enfance où il n’est jamais retourné. Il loge alors dans l’auberge où il avait vécu, restée presque intacte. S’engage une longue descente dans le temps, à la rencontre de ceux qui sont toujours présents et qui ont la capacité de ressusciter la réalité enfouie.



Analyse

Stendhal et la cristallisation
sebald-01-M.-DEMBOWSKI.jpg
Sur les traces de Stendhal, Sebald s’intéresse de près à l’attraction de l’écrivain pour l’Italie, et notamment Milan, mais aussi à ses échecs sentimentaux. Nous pouvons alors découvrir l’œuvre de Stendhal, De l’amour, dans laquelle il exprime tout ce que lui fait éprouver Mathilde Dembowski, évoquée sous le pseudonyme de Madame Gherardi. C’est dans cet ouvrage d’analyse psychologique – plus que de fiction – qu’il évoquera pour la première fois le phénomène de la cristallisation qu’il aurait découvert dans les mines de sel à Hallein, près de Salzbourg en 1818, en compagnie de Madame Gherardi – épisode qui serait fictionnel. Il fait une analogie entre le phénomène de cristallisation observé sur une brindille et le phénomène d’idéalisation au début d’une relation amoureuse – « En un mot, il suffit de penser à une perfection pour la voir dans ce qu’on aime ».

Mathide Debowski

Ce phénomène se décline en sept étapes :

  • l’admiration
  • le plaisir
  • l’espérance 
  • la naissance de l’amour
  • la cristallisation
  • le doute
  • la deuxième cristallisation

 

Madame Gherardi détournera l’analogie en l’attribuant au trajet qui mène de Bologne, l’indifférence, à Rome, l’amour parfait. (Wikipedia. « La cristallisation (Stendhal) »)

Nous pouvons voir dans cette métaphore une quête du bonheur, quête qu’entreprend Stendhal quand il se rend à Milan. En effet, lorsqu’il arrive en Italie en 1800, au début du chapitre, il est « absolument ivre, fou de bonheur et de joie. Ici commen[çait] une époque d’enthousiasme et de bonheur parfait ». Ce sentiment général se confirme lorsqu’à Ivrée, il se rend au théâtre de l’Emporée où Il Matrimonio Segreto de Cimarosa l’éblouit « d’un bonheur divin ». (Stendhal, Vie de Henry Brulard, p. 412 – p. 429)

Durant le reste de sa vie, Stendhal cherchera à atteindre de nouveau ce bonheur, une vie « insérée dans un système parfait, ou tendant à la perfection, dans lequel beauté et épouvante entraient en une exacte relation. ». Pourtant ses relations amoureuses « insinue[ront] en lui une mélancolie qui lui est familière et [qui] se nourrit de sentiment d’infériorité et de culpabilité ». (Vertiges, p. 17-18)

Seule l’écriture semble alors pouvoir alors l’apaiser et l’aider à extérioriser, une introspection qui l’amène à la question qui occupera ses pensées durant tout le reste de sa vie : « Qu’est ce qui fait sombrer un écrivain ? ». L’écriture pourrait être une manière d’accéder à la réalité enfouie. Si l’authenticité du sentiment est « détruite » par la cristallisation, la réalité et l’authenticité du souvenir sont détruits par les reproductions. Ainsi, Stendhal évoque le vertige qu’il éprouve lors de la réinterprétation de l’opéra Il matrimonio Segreto de Cimarosa à la Scala, tout comme la déception face à la gravure Prospetto d’Ivrea, reproduction des lieux qu’il a traversés avec l’armée napoléonienne, qui s’est inscrite dans sa mémoire, se substituant à la réalité de la scène.  La redécouverte de la réalité lui procure alors « un sentiment inédit d’excitation s’apparentant au vertige » (Vertiges, p.20). Sans doute était-ce cela le bonheur.
Sebald-02-Bataille-Marengo-copie-1.jpg Louis François Lejeune, La Bataille de Marengo,

Salons de 1801 et de 1802, Huile sur toile - 180 x 250 cm,

Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon

 


Casanova (BNF. Expositions BNF Casanova : http://expositions.bnf.fr/casanova/arret/01.htm)

Giacomo Casanova occupa de nombreuses fonctions – d’artiste à bibliothécaire en passant par le statut d’espion et celui de diplomate – mais il reste célèbre comme aventurier, symbole de la séduction. Cette renommée de libertin, tant sur le plan sentimental qu’intellectuel, lui vaudra d’être arrêté en 1755. C’est cet épisode que se rappelle Sebald dans le deuxième chapitre où il retranscrit les réflexions de Casanova lors de sa détention. Le prisonnier, en proie à la tristesse, échappera à la folie et s’interrogera alors sur les limites de la raison humaine.

« L’esprit clair, Casanova le compare dans ses réflexions à un verre qui reste intact si personne ne le brise. Mais qu’il est facile de le détruire ! Un geste de travers et il n’existe plus » (Vertiges, p.56).

Par là, Casanova pense à sa situation ; à cette époque, les prisonniers des Plombs sont des personnes d’honneur que les autorités veulent maintenir isolées de la société. Condamnés par avance, les prisonniers pouvaient rapidement sombrer dans la folie, se convaincant de leur culpabilité. Casanova montre alors que la limite entre raison et folie est la même que celle qui existe entre la réalité et l’illusion. C’est ainsi qu’il envisage son évasion, il s’en remet au destin : la limite entre raison et arbitraire.

« Il commence par écrire la question qui lui tient à cœur, forme avec les chiffres qui résultent de ses mots une pyramide inversée et tombe alors, au bout d’une triple opération, […], sur le premier vers de la septième strophe du chant neuf de l’Orlando furioso, qui est : Tra il fin d’ottobre e il capo di novembre. » (Vertiges, p.58).



Kafka ou le Dr K.
Sebald-03-Sebald-1987---Dr.-K.gif
Pour Sebald, la personne de Kafka est un prétexte pour revenir sur son passé, et sur son séjour écourté à Vérone. L’analogie qu’il opère est poussée à l’extrême puisqu’il croit apercevoir dans la silhouette de deux enfants le portrait de Kafka à l’âge scolaire. L’auteur consacre le chapitre trois au Dr K, qui fait référence au personnage des romans de Kafka mais aussi à Kafka lui-même, et à son voyage de Vienne à Riva – le même que celui qu'effectue l’auteur.

Le lecteur peut retrouver une analogie avec les pensées de Stendhal et de Casanova. En effet, Kafka expose une théorie d’un amour pour lequel il n’existe aucune limite entre rapprochement et éloignement, et pour lequel le corps n’existe pas. Ainsi, il réhabilite la nature qui est la source de notre bonheur. Nous pouvons alors l’opposer au paraître, à la représentation. Kafka distingue deux figures d’amoureux : ceux qui ferment les yeux dans l’amour, et ceux qui les gardent « écarquillés de concupiscence » (Vertiges, p.158). Dans ce dernier cas, l’être se trouve alors aliéné face à une image de l’être aimé en perpétuelle variation. La nature apparaît comme un révélateur de la réalité des choses.

Entre aliénation, dissimulation, imagination, souvenir et réalité, Sebald tente de reconstruire son passé tout en dressant un tableau anarchique de la vie. La nature joue alors un rôle primordial, l’auteur s’attache à décrire chaque lieu par lequel il passe avec une extrême précision.

  Parcours de Sebald en 1987
    Parcours de Kafka en 1913

 

 

 

Art et nature, un pouvoir d’évocation
Sebald-04---La-Madone-Sixtine-par-RAPHAEL.jpgSebald-05---La-Madone-MULLER.jpg

 

 

Tout comme il éprouve un désarroi immense lorsqu’il découvre  la divergence entre son souvenir des lieux et la réalité, Stendhal est confronté à l’impossibilité de se rappeler l’image de la madone de San Sisto vue à Dresde, image recouverte par la gravure qu’en a tirée Müller.

 

 

 

  Raphaël,

La Madone Sixtine, 1512-1513,

269,5 x 201 cm,

Collections d'art de Dresde

Gravure, La Madone Sixtine, Müller

 

 

Cependant, la confrontation du souvenir avec la réalité lors de son retour sur les lieux de la bataille de Marengo a un pouvoir d’évocation tel qu’elle « suscit[e] en lui un sentiment inédit d’excitation s’apparentant au vertige » (Vertiges, p.20).
Sebald-06---Vienne.png

 

 

Pour Sebald, le vertige et l’évocation des souvenirs naissent de son errance dans la ville de Vienne.L’auteur, inconsciemment, se borne à des limites invisibles dans la ville, qui forment une demi-lune. Ces limites sont celles d’un homme qui se « heurte aux bornes de sa raison, de sa volonté et de son imagination avant d’être contraint de faire demi-tour » (Vertiges, p.35). Cela traduit son incapacité à ressusciter le passé, et lorsqu’il y parvient, Sebald reconstitue des images qu’il matérialise et qui donnent lieu à des hallucinations et des crises d’inquiétude qui se manifestent « par des sensations de haut-le-cœur et de vertige » (Vertiges, p.37). 

Vienne : Parcours de Sebald

 

 

De la même manière, le Burg Greifenstein joue un rôle d’évocation important. Sebald s’y est rendu pour la première fois dans les années 60. Lorsqu’il y retourne en 1980, il parvient à profiter de la même manière de la vue panoramique sur le fleuve bien que la vue ait changé : une retenue d’eau a été construite ce qui modifie le cours du fleuve qui « en a été régularisé et offre maintenant un spectacle auquel la force du souvenir ne résistera plus longtemps » (Vertiges, p.43).

Sebald 07 - GreifensteinSebald 08 - Vallee-de-la-Zorn-vue-du-chateau

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

    Greifenstein, château du XIIème siècle

 

 

Vallée fluviale de la Zorn vue du château

Par ailleurs, le souvenir est parfois remplacé par le rêve, ce qui est le cas lors du trajet de Sebald de Vienne à Venise. Le sommeil est propice à l’évocation d’un paysage qui s’inscrit dans la mémoire durablement.

Le paysage qui lui apparaît à son réveil se confond dans son imagination avec un tableau de Tiepolo.

Tiepolo.jpg  Tiepolo, La Sainte Thècle libère Este de la peste, 1759
 

 

L’évocation de nombreux paysages dans la mémoire de Sebald lui permet de ressusciter le souvenir de la ville de son enfance, W. – qui n’est autre que la commune de Wertach où l’auteur est né – « toujours enveloppée d’un brouillard très dense ». Le passé se découvre alors, Sebald évoque sa « pensée concentrique dont les cercles tantôt s’étrécissent, tantôt s’élargissent » ainsi que sa sensation d’être « cerné par le néant ». Cet épisode marque une étape importante dans l’entreprise de Sebald : il prend conscience de la puissance de la méditation et de la rêverie, par lesquelles il aurait pu « se donner la mort » (Vertiges, p.62-63). Or ces mouvements de l’esprit sont propres à l’homme, ce dernier possède un pouvoir sur la vie et sur l’espèce humaine. Quelle est la limite de ce pouvoir ?Sebald-10---Pisanello.jpg

Sebald s’est beaucoup intéressé au travail artistique du peintre Pisanello : « Ce qui m’attire chez lui, ce n’est pas uniquement son réalisme, […] mais aussi sa maîtrise à déployer son art sur une toile sans profondeur, en aplats foncièrement inconciliables avec la représentation réaliste, à rendre la présence de toutes choses, […] sans que rien ne songe à leur contester le moins du monde le droit d’être là. » (Vertiges, p.70-71).

 

 

 

   Pisanello,Saint George délivrant la princesse de Trébizonde, 1435,

Fresque. Chapelle Pellegrini, Eglise Sant’Anastasia, Vérone


Sebald-11---Chapelle-Scrovegni.jpgLors de son premier voyage à Vérone, Sebald se consacre donc à ses recherches concernant le peintre qui lui fait prendre conscience de l’importance du regard dans l’accès à la réalité. La réalité est-elle ce que le regard perçoit ? La représentation a-t-elle pour but de transcrire le réel ? Comment le peintre parvient-il à ce réalisme artistique ?Sebald-12---anges-chapelle-Scrovegni.jpg

Sept ans après sa fuite inexpliquée, Sebald retourne à Vérone afin de raviver le souvenir. Il se rend alors à la chapelle d’Enrico Scrovegni où se trouve la fresque de Giotto connue pour la « fraîcheur intacte de ses couleurs » ; Sebald y voit « l’émergence de l’autonomie humaine qui se lit dans chaque geste, dans chaque expression sur le visage des personnages représentés » (Vertiges, p.79-80).

Ces peintures annonceraient-elles le déclin de la civilisation ? L’autonomie n’est-elle pas manifestation d’une pensée égocentrique ?

Quant à la souffrance que suggèrent les anges, n’est-elle pas en opposition avec la pureté de leurs ailes, couleur de la terre véronaise ?

Ainsi, l’analogie se crée : on voit s’opposer la terre-mère nourricière et l’être humain, et se profiler la destruction de ces deux entités sous l’action de l’homme. La plainte muette des anges que l’auteur croit entendre résonner dans la chapelle n’est-elle pas une mise en garde ?

Toutes ces représentations, tous ces « témoins de pierre du passé et ce qui se perpétue par nos corps pour les peupler telle une vague nostalgie » sont pour l’auteur des moyens de ressusciter le passé tout en s’enquérant de l’avenir : ces « contrées poussiéreuses » sont aussi des « champs inondés de l’avenir » (Vertiges, p.100). L’auteur attache beaucoup d’importance aux lieux mais ceux-là deviennent parfois un obstacle à son entreprise du souvenir. Ils se remplissent de brume et deviennent des espaces menaçants ; n’est-ce pas là le pressentiment d’un danger ? L’auteur se sent pris « d’incessantes bouffées de vertige » ;  la ville, symbole de la civilisation,

« s’assombri[t] par la brume […], se dresse à l’ouest une monstrueuse muraille de nuages qui occupait déjà  la moitié du ciel et projette son ombre sur une mer de maisons en apparence infinie » (Vertiges, p.108).

Ce paysage cauchemardesque apparaît comme une annonce de mort, une destruction de la civilisation.

Cette menace se réitère lorsque Sebald se retrouve  à Vérone devant la pizzeria qu’il avait quittée précipitamment sept ans plus tôt. Le souvenir ressuscité est altéré :

«  l’image me revenait aujourd’hui, parcourue d’étranges striures – deux hommes en redingotes noires à boutons d’argent sortant […] une civière où [...] gisait de toute évidence une forme humaine » (Vertiges, p.116).

La mort apparaît cette fois-ci clairement. L’évolution des lieux au cours du temps présage du changement dans la société et dans le monde : la mort menace l’espèce humaine.

Le Dr. K observe ces changements qui lui causent des vertiges. Sur le chemin de Trieste, « une paralysie l’envahit. Les paysages se succèdent sans discontinuer, nimbés dans l’éclat factice d’une lumière d’automne quasi irréelle. ». Le regard et le corps ressentent la menace qui pèse sur la nature et sur la nature humaine.

Kafka visite aussi la chapelle des Pellegrini, son esprit se brouille et fait apparaître une vision cauchemardesque. La réalité se dédouble ; la division n’est-elle pas symbole de destruction ? Le monde perd son unité, son identité ; le dédoublement montre l’inconstance des choses et des êtres, il rappelle leur nature altérable.

« Arrivé sous le portail, à la démarcation entre l’obscurité de l’intérieur et la clarté du dehors, le Dr K. un instant crut que la même église s’élevait accolée porte à porte à celle qu’il venait de quitter, phénomène de dédoublement qui lui était familier par ses rêves, où de manière cauchemardesque toute chose ne cessait de se diviser à l’infini. » (Vertiges, p.135).

Lors de sa cure thermale, Kafka discute avec un vieux général qui lui fait part de ses idées sur le monde en faisant appel à des anecdotes concernant Stendhal. Le lecteur peut donc faire le lien entre les quatre destins entrecroisés et suivre le fil de la pensée du narrateur-auteur :

« D’infimes détails qui échappent à notre perception vont décider de tout ! […], quelle idée aberrante de croire […] qu’avec la volonté on pourrait influer sur le cours des choses, alors que celles-ci tout compte fait sont régies par des rapports d’une infinie complexité » (Vertiges, p.141).

Ces propos pourraient être lus comme un avertissement à Sebald : malgré tous ses efforts pour ressusciter le passé, malgré son attachement particulier pour les détails des paysages, des tableaux, malgré sa volonté de prévenir la destruction de la vie par l’homme lui-même, l’auteur ne parviendra pas à changer le cours des choses. L’écrivain, par son statut, est impuissant. Il ne peut qu’observer et dévoiler la réalité.

À W., Sebald se rend à la chapelle du Krummenbach qui laisse en son souvenir, « la peur devant les atrocités représentées [mais aussi] le souvenir inassouvi de revivre le silence parfait qui régnait à l’intérieur ». Là encore, les détails des peintures révèlent la souffrance des êtres, la lutte pour la vie ; le narrateur distingue

« des visages grimaçant de douleur et de colère des fragments de corps tordus […], une sorte de lutte fantomatique entre des éléments épars, des mains et des visages librement suspendus dans la noirceur de la décrépitude » (Vertiges, p.161-162).

Ces peintures rappellent à l’esprit de Sebald le peintre Tiepolo et sa fresque des Quatre parties du monde.

Sebald-13---Tiepolo-Europe.jpgSebald-14---Tiepolo-Amerique.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tiepolo, Quatre parties du monde : détail de l’Europe & détail de l’Amérique,

Fresque. 1751-1753, Résidence de Würzburg

 

À la lecture de la redécouverte de la ville de W. par Sebald, une question se pose : pourquoi le changement est-il rassurant aux yeux de l’auteur ? Est-ce parce que l’image qu’il en gardait diffère en tout point de la réalité ? Pense-t-il ainsi ne pas faire ressusciter un passé douloureux ? Le village de son enfance « était sans cesse revenu hanter [ses] rêves nocturnes et [ses] rêveries diurnes » (Vertiges, p.167). Le changement, voire la disparition de certains lieux, lui apparaît comme un renouveau, pour lui et peut-être pour le monde.

Cependant, Sebald redécouvre des images terrifiantes, les tableaux de Hengge, qui lui font penser à un « atroce champ de bataille ».

 

Sebald-15---Hengge.jpg

Hengge, Schnitterin Im Kornfeld


Pourtant, comme le lecteur peut le voir dans le roman, le tableau de cette moissonneuse est impassible.
 

Mais Sebald démontre que les choses peuvent changer rapidement. Dans le train pour Londres,

« tout paraissait apaisé, insensibilisé, anesthésié de manière suspecte […]. Tout à coup je fus frappé de constater qu’on ne voyait presque personne […] Il semblait assurément que notre espèce avait fait place à une autre ou du moins que si nous continuions à vivre, c’était dans une sorte de captivité. […] Cet aménagement de l’espace sud-ouest de l’Allemagne finit au bout de plusieurs heures de tortures toujours plus intenses par me convaincre que mes synapses étaient désormais soumises à un processus de destruction irréversible » (Vertiges, p.224-225).

Cette description du narrateur fait émerger l’analogie entre la nature et l’être humain. La nature préfigure l’auto-destruction de l’homme, une lente destruction.

Arrivé à Londres, le narrateur se rend à la National Gallery pour voir le tableau de Pisanello.

Sebald 16 - Pisanello The virgin and child with Saints Geor Pisanello, The Virgin And Child With Saints George And Anthony Abbot, 1400,

National Gallery, London

 

 

Pourquoi la nécessité de voir ce tableau ? Est-ce le symbole d’un espoir pour Sebald ? Ce dernier porte son attention sur le chapeau de paille du paladin, il se demande comment l’idée est venue à Pisanello de créer cette disproportion dans l’œuvre. L’extravagance et le décalage avec la scène suggèrent une vérité cachée : ce qu’on croit coïncidence n’est pas, il y a toujours la volonté de délivrer un message.

Cette idée est perceptible dans les quatre récits du roman qui explorent la conscience, et notamment à travers l’acte d’écriture.

 

 

L’acte d’écriture

Le premier acte d’écriture apparaît dès le premier chapitre où Henry Beyle « essaie d’extraire de sa mémoire les tribulations d’alors » par une prise de note qui révèle « diverses difficultés où achoppe l’exercice du souvenir » (Vertiges, p.10). Cette mise en abyme du narrateur-auteur qui tente de ressusciter la réalité enfouie, montre à quel point l’imagination peut falsifier la réalité[1]. Le jeune Henry Beyle devenu Stendhal confronte ses souvenirs de la traversée des Alpes avec Napoléon, avec la réalité en se rendant sur les lieux. La déception est la même que celle qui se produit avec la passion. Et c’est par l’acte d’écriture, et notamment avec son essai De l’amour, qu’il parvient à se repositionner dans la réalité et retrouver un équilibre psychologique. L’acte d’écriture répond à sa question « Qu’est ce qui fait sombrer un écrivain ? » : la cristallisation est un phénomène qui peut faire sombrer l’écrivain, le mélange d’éblouissement et d’aveuglement de la passion mais plus largement la falsification de la réalité et l’hégémonie de l’imagination sur la conscience.

Ainsi, ressusciter une réalité enfouie nécessite un véritable travail de limier car derrière « les gestes et les actes apparemment les plus authentiques, comme l’amour, l’écriture »[2], il y a toujours de la simulation. L’être humain n’est jamais maître de lui-même ; en proie à des hallucinations et au désarroi[3], les quatre hommes de ce roman opèrent une introspection, jusqu’au vertige pour reconstituer la réalité en détruisant l’illusion.

Mais ce vertige mène-t-il à la mort ? Ces visions cauchemardesques et moribondes poursuivent le narrateur-auteur tout au long du roman. Nous pouvons alors penser qu’à travers l’exploration de son passé, à travers ses visions, à travers son érudition, l’auteur cherche une réalité universelle, enfouie sous un monde d’apparence, d’imagination. Dans ce roman, il se positionne comme prophète, au lecteur de déceler,  derrière une écriture romanesque, autobiographique, mais aussi derrière les photographies, la menace qui pèse sur l’espèce humaine. L’acte d’écriture est une démarche de recherche d’une vérité cachée. Et dans l’exercice de son art, l’auteur livre son inébranlable obsession, celle de la mort, celle de la destruction de la vie par la civilisation. Ainsi finit-il son roman : « Rougeoyants reflets du mur de flammes crénelées rongeant les pentes des collines. Puis le lendemain retombe silencieuse et sinistre une pluie de cendres qui recouvre la ville, s’étale toujours plus loin – vers l’ouest, vers Windsor Park, et au-delà. – 2013 – FIN » (Vertiges, p. 233).

 

Avis sur l’œuvre

Vertiges m’est apparu comme une œuvre riche tant sur le plan spirituel que culturel. Sebald fait voyager son lecteur à travers l’Europe par ses minutieuses descriptions. D’un siècle à l’autre, nous rencontrons quatre hommes en marge de la société qui tentent de déceler une réalité enfouie et d’accéder à leur propre conscience en proie à l’hégémonie de l’imagination. La perte de toute authenticité, voilà ce qui fait sombrer un écrivain. Mais la nature est là pour se rappeler à l’homme. Ses altérations sont un miroir du monde : l’homme par la civilisation détruit la nature, mais il se détruit lui-même. Revenir au passé, c’est aussi faire revivre ce qui a disparu, ce qui a été détruit par l’homme. Les photographies présentes dans l’œuvre sont autant de témoignages d’une réalité. Sebald nous offre un véritable voyage culturel et nous enrichit par son érudition. L’analyse des œuvres d’art, sous son regard, nous montre la subjectivité de l’art et le rôle de l’interprétation pour chacun. Il ne s’agit que de tentatives de représentations de la réalité, de la vérité. Par son interprétation, par son imagination, par sa représentation du monde, chaque être humain perçoit les choses différemment et construit son propre labyrinthe dans un univers partagé entre imagination et réalité.

Finalement, seul le regard peut témoigner de la réalité et peut rétablir une image authentique qui aurait pu être altérée par l’imagination ou par le temps, ou encore recouverte par une représentation artistique.

Enfin, la description des paysages, qui semble traduire l’obsession moribonde de l’auteur, transporte selon moi le lecteur dans le monde présent, un monde chaotique où la nature disparaît au profit de la civilisation…un phénomène qui, poussé à l’extrême, nous conduit à l’anéantissement du règne organique : «  Il régnait un silence absolu, car les dernières traces de vie organique, le bruissement d’ne dernière feuille, le fin craquement d’un fragment d’écorce, s’étaient depuis fort longtemps dissipées pour faire place à la torpeur du monde minéral ».

« Dans chacun de ses livres, W. G. Sebald a transcendé l’écriture romanesque. Il mêle événements vécus, sensations et érudition, passe d’un siècle ou d’un continent à l’autre avec une écriture dense, musicale et lumineuse. Un archéologue de la mémoire, oui, il l’était, mais aussi un chasseur d’âmes, un visionnaire, toujours à la recherche d’une vérité sous-jacente, cachée derrière les apparences d’un monde étincelant de faux-semblants. »[4]
 

Émilie DEVAUX, 1ère année Bib.

 

Notes

 

[1] DESHUSSES, Pierre. « Sebald et la mélancolie ».  Le Monde, 20/06/2003

[2] DESHUSSES, Pierre. « Sebald et la mélancolie ».  Le Monde, 20/06/2003

[3] VALENTINI, Ruth. « Les raisons d’un succès vertigineux ». Le Nouvel Observateur, 01/02/2001

[4] WACHENDORFF, Martina. Brochure hommage à W. G. SEBALD, 2009.

 

 

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Recherche

Archives