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11 novembre 2009 3 11 /11 /novembre /2009 19:30










Yannick HAENEL
Jan Karski
Gallimard
Collection L’Infini, septembre 2009
















Il y a un geste fondamental en littérature, c’est le moment où le lecteur ouvre le livre. Il y a toujours un moment d’incertitude où nous nous disons, dans notre for intérieur : « vais-je aimer ou détester ? ». Lire c’est prendre part au hasard, c’est aussi renforcer la posture du joueur face au destin. Sans parler des chefs-d’œuvre de la littérature,  le hasard nous guide parfois sur des livres ennuyeux, sans relief ni aucune envie de vous mettre à terre le pied écrasé sur votre face. Il y a des livres qui vous procurent du plaisir, des personnages attachants, le vent qui vous fouette le visage et la sensation de sentir votre barbe pousser progressivement. Enfin il y a les livres qui vous déchirent le cœur ; vous pouvez les aimer mais aussi les détester, non pas pour des raisons superficielles qui relèveraient simplement  du  goût  mais parce qu’il y a eu débat, confrontation des points de vue ; la vie, en quelque sorte. Jan Karski de Yannick Haenel fait partie de cette dernière catégorie.

L’histoire


Jan Karski (notre photo) serait le pendant contemporain de Cassandre, fille de Priam, roi de la cité de Troie. Parce qu'elle l'avait repoussé, Apollon cracha dans la bouche de Cassandre, lui donnant le pouvoir de lire dans l’avenir sans que personne au monde puisse jamais la croire. Elle prédit la défaite de Troie mais en vain. Le même genre de malédiction touche Jan Karski sauf que nous ne sommes plus dans le mythe ; on parle de la Seconde Guerre mondiale et notamment du drame de la Shoah.

Jan Karski est un jeune Polonais issu de l’aristocratie ; il est mobilisé pour combattre l’armée allemande. Il s’ensuit, dés lors, un enchaînement d’événements sur lesquels le jeune homme n’a aucune prise : la défaite, un pays démantelé entre deux Etats totalitaires (URSS et Allemagne nazie), le camp de prisonniers, l’humiliation, la peur simple de mourir. Mais Jan Karski encaisse, il est courageux à défaut d’être héroïque, il entre dans la résistance polonaise, devient la porte-parole du gouvernement en exil ; ce sera sa malédiction. Lors d’un de ses voyages en Pologne, il fait la rencontre de deux personnes ; elles sont juives, elles lui demandent une faveur : il faut qu’il soit témoin des exactions faites contre leur peuple dans le ghetto de Varsovie, dans des lieux que l’on nomme camps de concentration, là où Dieu préfère détourner le regard, là où l’on tue, là où l'on affame, là où pour de millions d’hommes et femmes ce fut la fin des temps chaque jour.

Sous le choc, Jan Karski n’y croit pas, il regarde droit dans les yeux la face laide de l’humanité, il décide de porter le message, il a la conviction que cette nouvelle ébranlera le monde mais il n’en sera rien. Jan Karski racontera des centaines de fois cette histoire, personne ne le croira ou, du moins, ses interlocuteurs savent, mais font semblant, comme le président Roosevelt qui le recevra à la Maison Blanche et qui réprimera un bâillement devant le Polonais. Dés lors, il a compris ; Karski a compris ce jour-là que tous se foutaient de la Pologne et des Juifs, qu’il fallait ménager l’allié soviétique au détriment de l’insignifiante Pologne ; et  qui se souciait réellement des Juifs ? Il a compris également  que l’antisémitisme n’était pas le monopole des nazis.  Il avait beau écrire un livre pour raconter ce qu’il avait vu, pour ébranler le monde, il ne s’ébranlait pas, il était là le monde, on tendait l’oreille et on n'entendait que du vide.

Découragé, Jan Karski préfère oublier jusqu’au jour où Claude Lanzmann le sollicite pour son film  Shoah. Lorsque débute le tournage de son entrevue, il se remémore. Sa première réaction est de fuir la caméra, hors du champ comme pour dire : « à quoi bon ? Ils ne m’ont pas écouté, je n’ai pas ébranlé le monde, c’est déjà trop tard … »



De la fiction à la fiction


La grande originalité du roman est à chercher dans sa structure narrative. Yannick Haenel divise l’histoire en trois parties. La première est une sorte de commentaire de l’intervention de Jan Karski dans le film Shoah, la seconde s’appuie sur des éléments du livre que le résistant polonais a publié : Mon témoignage devant le monde. Histoire d’un État secret ; enfin, la dernière partie est du domaine de la création, le narrateur étant un Karski fictif. Cette structure narrative donne une épaisseur à une écriture parfois trop concentrée sur la forme, Yannick Haenel cherche la formule, la belle phrase (c’est réussi) parfois au détriment de l’Histoire et de l’histoire.


Néanmoins il faut tempérer cet avis ; l’écriture de Yannick Haenel  nous transporte des plaines polonaises aux salons feutrés de la Maison Blanche, en passant par l’inhumain ghetto de Varsovie. Si le sujet n’était pas aussi grave, le roman pourrait être aisément comparé aux meilleurs romans de John Le Carré tant l’histoire est haletante et l’écriture rythmée. Jan Karski est à la fois une épopée romanesque et une réflexion philosophique même si on peut débattre de cette portée….

L’idée de déterminisme est prégnante  tout au long du récit ; Jan Karski n’est pas aux commandes de sa propre vie mais un acteur au service d’un plus grand plan (tout en sachant qu’il n’y a rien d’extérieur au monde). D’ailleurs sa rencontre avec Roosevelt illustre parfaitement ce déterminisme. Il est là et pas ailleurs, parce que l’on a décidé pour lui, de sa mobilisation, des missions qu’on lui a confiées et du lourd tribut qu’il paiera par la suite.


Une humanité coupable ?

On peut reprocher au livre  que son propos est saturé par le nihilisme de son auteur ; en effet, selon Yannick Haenel, La Shoah n’est pas un crime contre l’humanité, c’est l’humanité (Il accuse les gouvernements américain et britannique notamment) qui aurait commis un crime en abandonnant les Juifs à une mort atroce. Cependant il faut faire attention avec ce genre de jugement lapidaire. Pour commencer il y a un coupable réel:   le régime nazi qui a planifié le massacre de 11 millions de personnes (Juifs, Tziganes, homosexuels). L’Histoire supporte très mal les interprétations d’ordre métaphysique (bien qu’elles ne soient pas à nier), l’analyse historique ne tolère que les faits ; or Yannick Haenel semble faire preuve de légèreté en décrétant que l’humanité s’est rendue coupable de crime. En outre, il est absolument vrai  que les alliés ont fait preuve d’un cynisme politique sans équivoque ; sachant parfaitement que les propos de Jan Karski ne souffraient aucune contestation, ils ont préféré détourner le regard pour ne pas froisser leur allié soviétique. De plus, on ne peut pas faire l’impasse sur le fait qu’une bonne partie de la résistance en Europe  ait accueilli cette nouvelle comme une rumeur tellement cet événement pouvait être invraisemblable. On peut prendre comme exemple le cas de Vercors qui dans la version poche du Silence de la mer  avouera qu’il n’a pas cru aux massacres des juifs non pas par antisémitisme mais par méfiance à l’égard de la propagande de guerre, lui qui avait connu la période du « bourrage de crâne » de 14-18. De même qu’une grande partie du  peuple allemand croira pendant longtemps que les Juifs étaient « seulement » expulsés du pays. Il y a donc l’aveuglement, le déni face à l’invraisemblable horreur du massacre des juifs mais l’humanité est-elle pour autant coupable ? Nous ne pouvons répondre nous-même à cette question. Ce serait être juge et partie de ce qui serait une parodie de justice. A défaut de répondre de nos erreurs, nous pouvons méditer dessus afin que l’histoire ne se répète pas.

Ainsi Jan Karski est l'épopée héroïque d’un homme seul face à une humanité qui a préféré se crever les yeux plutôt que de voir la vérité. On peut reprocher son nihilisme à ce livre mais le propos est fort, la narration est épaisse et l’écriture magnétique. Un livre à lire, en l’occurrence.


Hafed, A.S. Ed.-Lib 2009/2070
 


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