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31 janvier 2013 4 31 /01 /janvier /2013 07:00

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Yassaman MONTAZAMI
Le Meilleur des jours
Éd. Sabine Wespieser, 2012


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Parmi la foule des romans de la rentrée littéraire, on est heureux de rencontrer un livre édité par  Sabine Wespieser. C'est d'abord la beauté de l'objet qui attire, puis la douceur du papier qui retient. Une édition de belle facture pour un texte non moins séduisant, le genre d'investissement livresque que l'on ne regrette pas...



« On ne sort pas en pyjama »

Sur la couverture, il est écrit « roman ». A priori, pas de doute, mais le classement générique de cet œuvre doit-il être aussi catégorique ? Car ce premier « roman » est avant tout une écriture de soi, autobiographique et biographique puisqu'elle est centrée sur la figure du père, ce héros, aujourd'hui décédé. Quand elle évoque la genèse de son œuvre, Yassaman Montazami parle d'ailleurs plus de « catharsis » (extrait de l'émission « Eclectik » sur France Inter du 18/11/12) que de projet littéraire. Les premiers jets d'écriture se font « dans la douleur de la perte annoncée puis effective » (extrait de l'émission « Pas la peine de crier » sur France Culture du 14/09/12) Écrire devient alors un acte instinctif et libérateur, pour mettre au jour la trop grande souffrance provoquée par la perte de l'être cher.
Yassaman-Montazami--image-du-site-France-Culture-.jpg
Ces quelques pages auraient pu rester au fond d'un tiroir, chiffonnées et maculées de larmes... Mais le fait est que Yassaman Montazami, par ailleurs docteur en psychologie, a pour compagnon Éric Laurrent, écrivain « professionnel », lui. C'est lui qui incite donc sa chère Yassaman à poursuivre l'aventure pour transformer ses brouillons en un objet intellectuel et publiable. L'auteure décrit l'entreprise ainsi : « accepter de se déposséder de ses émotions pour les rendre intelligibles, recevables pour le lecteur, et cohérentes, car quand on se laisse porter par le pathos, ce n'est pas vraiment structuré » (France Culture). Autrement dit « on ne sort pas en pyjama » (France Inter), on se mouche un bon coup, histoire d'avoir un peu de classe, et de classe Yassaman Montazami n'en manque pas, pour se présenter en public. Elle a donc taillé ses crayons et revu, et encore revu sa copie, avec toujours comme premier lecteur Éric Laurrent, exigeant au plus au point, qui l'aide à accoucher de ce premier roman ou biofiction, ou autofiction, ou tout à la fois comme on voudra.

 

Yassaman Montazami

(photo site France Culture)


(« C'est notre plus beau jour ! » (p. 16)

Le Meilleur des jours, c'est la traduction du nom du père, Behrouz, iranien exilé en France en 1974. Le livre est un hommage à un de ces hommes dont on peut dire qu'il fut un « personnage ». Behrouz est un intellectuel de gauche appartenant à un milieu très aisé, sa mère ayant fait fortune grâce au succès de ses livres de cuisine en Iran. Envoyé en France pour ses études, Berhouz n'assiste pas directement au renversement politique qui se joue dans son pays en 1979. Il passe du statut privilégié d'étudiant à celui d'exilé, non moins bien vécu par le protagoniste. Car Berhouz est autant connu pour son engagement politique que pour son sens de l'humour manifesté par une succession de frasques plus ou moins appréciées de son entourage.

Le prénom du père fait référence à sa naissance, qui tient du miracle. Le récit de cet épisode constitue, après un rapide prologue où l'on apprend la mort du personnage, le premier chapitre. On fait donc un saut dans le passé pour vivre le début de l'aventure. Ce début fait penser à celui d'un conte. En effet le héros doit déjà surmonter une épreuve, celle de la mort qui le guette. Il a d'abord échappé à l'avortement : «  Par quel miracle ce fœtus-là avait-il échappé aux mains expertes et funestes de la faiseuse d'anges ? » (p.13), puis doit survivre à une naissance prématurée : « Cet enfant n'est pas viable. D'ailleurs il n'a même pas crié. ». S'ensuit une lutte frénétique et fantastique de la mère, Rosa, contre la mort assurée de son rejeton. Ce chapitre d'introduction, fort et ramassé, suit de manière très rythmée le déroulement de ce combat mené au sein d'une couveuse artisanale :

 

« Rosa appela en criant la petite paysanne d'une dizaine d'années qui lui tenait lieu de bonne à tout faire et lui ordonna aussitôt de disposer un poêle dans la plus petite pièce du rez-de-chaussée, puis d'en isoler la porte et les fenêtres avec les chutes d'un tissus dont on faisait de la charpie » (p.14),

 

et plus loin : « quand on l'interrogeait au sortir de l'antre torride, elle assurait que l'enfant vivait encore ». Puis le miracle intervient : « À l'aube du onzième jour, Abi fut tiré du sommeil par un hurlement aigu montant de la petite pièce du rez-de-chaussée » (p. 15).

Ce chapitre introduit une sorte d'univers merveilleux qui n'est pas sans rappeler celui du conte, au sens de conte de fées et d'histoire qu'on raconte. D'abord on a cette couveuse magique qui fait vivre l'enfant que tout le monde croyait perdu. Il y a ensuite cette mère ultra protectrice qui lui fait subir une « entreprise de gavage » (p. 19) digne des meilleurs récits de Perrault avec ogre, ogresse et banquets à volonté :

 

« Rosa exerça sur l'enfant une attention de chaque instant qui ne tarda pas à tourner à la persécution. […] Elle était littéralement obsédée par les repas du petit, leur confection, leur présentation, et, en dernier lieu, leur indigestion » (p. 17).

 

Toute cette nourriture est également sujette à des descriptions qui rappellent celles des histoires de princes et de princesses. De plus, nous sommes en Orient, au sein d'une famille au niveau de vie très confortable : sans aller plus loin dans le cliché, on ne peut pas ne pas penser aux contes des Mille et Une Nuits. On a d'ailleurs tous ces personnages de serviteurs, comme Ali, qui fascinent le petit Berhouz :

 

« En l'observant, Berhouz avait le sentiment que le jeune domestique quittait la terre ferme, que sa conversation privée avec le Très-Haut le ravissait au monde sensible. Le petit tapis de prière devenait celui d'Aladin, il le transportait dans les airs et lui faisait survoler les toits plats de Téhéran et les dômes revêtus de faïence des mosquées » (p. 24).

 

Un conte merveilleux ne s'écrit pas sans histoires d'amours. Celles de Berhouz sont narrées sur un mode burlesque et romantique qui fait ressortir toute la gaieté et l'absurdité de ses aventures :

 

« En ce jour de rentrée universitaire, mon père avait aperçu en haut des escaliers de l'amphithéâtre des jambes divines, à la finesse surnaturelle, au galbe parfait, aux chevilles délicates, terminées par d'adorables escarpins vernis. Mais outre leur beauté, ces jambes avaient ceci de particulier qu'elles n'étaient pas deux mais quatre. » (p. 29).

 

On peut penser que l'imaginaire est exacerbé dans les moments du récit les plus « éloignés » de la réalité de l'auteure. On sent dans son écriture un plaisir évident de l'invention d'un pays à un époque qu'elle n'a pas connue, d'une enfance et d'une jeunesse forcément radieuses, d'un père prince et d'une grand-mère reine.



Structure de l'œuvre

Cette jeunesse merveilleuse constitue la première partie du roman. Il est important à ce niveau de l'explication de faire une rapide description de la structure de l'œuvre. Le Meilleur des jours est constitué en tout de vingt-neuf courts chapitres, chacun comptant 2 à 5 pages (seul le chapitre 29 comporte 9 pages). Cet ensemble est introduit par un rapide prologue et terminé par un épilogue. En listant les thématiques des chapitres, on se rend compte que le roman est articulé en trois grands ensembles très équilibrés. Le premier ensemble (des chapitres 1 à 8) s'intéresse à l'enfance et à la jeunesse de Berhouz, avec les thèmes de l'amour et de la thèse inachevée. Le second ensemble (chap. 9 à 20) est constitué de tous les souvenirs de la narratrice enfant, centrés autour des milieux intellectuels et politiques, de l'accueil des exilés iraniens. Le dernier ensemble (chap. 21 à 29) narre les dernières années de Berhouz retourné en Iran, puis sa maladie et sa mort en France.

Malgré l'apparente linéarité chronologique de cette structure, le récit mêle les niveaux de temporalité. Les anecdotes sont évoquées dans un fil continu de pensée, dans un souci d'enchaînement logique plus que temporel, avec des retours récurrents dans le présent. Par exemple, les souvenirs de la petite fille ne se succèdent pas dans le temps. Il y a peu de dates, hormis celles de la révolution et du retour en Iran, expliquant le contexte. Cet effacement des repères fixe le texte dans une sorte d'intemporalité régulièrement contredite par toutes les allusions contextuelles. Mais ce brouillage du temps est aussi provoqué par la multiplicité des chapitres. Les chapitres peuvent d'ailleurs se lire comme des récits à part entière avec un début, un développement et surtout une chute. L'auteure pratique régulièrement cet art de la chute (par exemple p. 27 : « Elle n'avait même pas eu un mouvement de cils quand, après trente ans de mariage, il lui avait dit qu'il partait »). La succession rapide de ces chapitres donne à l'ensemble un rythme soutenu sans le rendre pour autant essoufflant. C'est plus le battement d'une vie pleine et entière qui palpite entre nos mains.



« Superstructure » et « Superman » : le point de vue de l'enfant

Un des leitmotive du roman est l'écriture sans fin par Berhouz d'une thèse dont le sujet est « La détermination de l'Histoire par la superstructure dans l'œuvre de Karl Marx ». La thèse en question fait l'objet de plusieurs chapitres. C'est pour nous l'occasion d'évoquer un des modes de narration du roman : le point de vue de la narratrice enfant. La thèse est un des sujets d'émerveillement de la petite fille :

 

« Quand il aurait achevé ses travaux, la cause originaire de l'inégalité entre les hommes serait enfin révélée. Le système qui l'avait engendrée serait mis à nu et s'effondrerait. […] On aurait enfin la clef du bonheur. » (p. 44).

 

Les pages où le père est vu à travers les yeux de sa fille enfant sont d'ailleurs les plus savoureuses. Les activités militantes du père sont assimilées à des récits fantastiques où les communistes viendraient sauver le monde et où Karl Marx est un super-héros : « "Superstructure" : ce mot étrange que j'associais enfant tout à la fois à "supernova" et "Superman", lui conférait un caractère exceptionnel » (p. 43). On retrouve cet humour quand la petite fille observe ses professeurs et cherche à savoir s'ils sont de gauche ou non : « À force de baigner dans ce milieu, j'étais devenue une sorte d'antenne du KGB ». La petite Yassaman classe les adultes rencontrés entre les « alliés communistes » et « nos ennemis, les gens de droite » (p. 67). Et on assiste avec jubilation à cette scène où la petite rentre de l'école en criant : « Berhouz, ça y est ! J'en suis sûre : Madame Kourniac est communiste ! ». Ce point de vue à la fois naïf et lucide de l'héroïne est amené avec justesse par l'auteure, qui réussit parfaitement à nous faire adhérer à son regard, à nous intégrer à son « clan » : « Ils étaient des nôtres » (p. 69).

L'intérêt pour Marx va bien au delà du sujet de la thèse. Souvent évoqué, cité, il devient presque un personnage du roman. Le père était absolument fasciné par Marx. La narratrice le met par exemple en situation en train de raconter sa vie avec délectation : « Il aimait raconter par exemple la fois où celui-ci [Marx] s'était fait pourchasser dans la rue par la police londonienne pour ivresse publique » (p. 64). Berhouz cite Marx comme un ami et un modèle : « Karl Marx et mon père avaient un point commun : ils ne travaillèrent jamais pour gagner leur vie. ''Les vrais révolutionnaires ne travaillent pas'', affirmait mon père » (p. 51). L'inaction professionnelle de Berhouz est d'ailleurs un profond sujet de honte pour sa fille : « Cette honte atteignit son paroxysme à mon entrée au collège » (p. 53). Or ce chômage est revendiqué avec fierté (lire la scène où le père se déguise en ouvrier pour les rencontres parents-professeurs, p. 77) et fait absolument contraste avec l'activité intense de ce personnage qui semble perpétuellement en mouvement, sautillant, chantant, inventant toutes les frasques possibles.



« L'improbable antichambre de la révolution iranienne » : contexte politique

Le Meilleur des jours restitue au travers de la fiction une époque politiquement explosive, celle de la Révolution iranienne. Je vous propose un bref résumé de la situation : l'Iran est un régime monarchique jusqu'en 1979. Après des mouvements de protestation et des émeutes populaires, le Shah quitte le pouvoir et le pays. Ces événements qui signent la fin de la monarchie auraient pu marquer le début d'une belle révolution mais les opposants au Shah regroupaient à la fois des extrémistes religieux (rassemblés autour de la figure de Khomeiny), des marxistes, des anarchistes et des libéraux. Cette division joua en la faveur des théologiens et leur permit de proclamer la République islamique, avec à sa tête l'ayatollah Khomeiny. Cette usurpation du pouvoir et la politique d'élimination des opposants au régime qui s'ensuivit provoquèrent des vagues successives de migration des populations vers l'Europe et l'Amérique du Nord. Les exilés sont donc à la fois des militants d'extrême gauche et des représentants de la noblesse de l'ancien régime. Toutes ces personnes partagent, de manière assez ironique, la même situation d'exil.

Ainsi, le personnage de Berhouz fait partie de cette « communauté » d'exilés iraniens (même si lui est en France depuis 1974). Même s’il n'a pas vécu directement la révolution, il l'a suivie de loin et est très impliqué dans les milieux marxistes. Le contexte politique est évoqué de plusieurs manières.

Nous lisons d'abord le récit de toutes ces réunions politiques – « Tous les courants de la gauche marxiste étaient représentés parmi eux, ce qui donnait à ces soirées des allures de meeting » (p. 63) – évoquées du point de vue, nous l'avons dit, de la petite fille (qui fabrique une armée de soldats rebelles avec des morceaux de mie de pain sous la table du salon).

Il y a ensuite l'hébergement de tous ces Iraniens exilés dans l'appartement familial. Des personnalités en tout genre défilent au sein du foyer et captivent l'attention de l'enfant par leurs récits de fuite (« À force d'entendre toutes ces histoires, il m'était apparu qu'un vrai Iranien était nécessairement un fugitif », p. 60). Un de ces personnages retient notre attention : Shadi Khanoum. L'auteure consacre cinq chapitres à cette vieille dame, appartenant à la noblesse iranienne, amie de la mère de Berhouz. On vit au travers de ce récit un autre aspect de la crise politique iranienne. Yassaman Montazami semble fascinée par l'amitié singulière qui se lie entre elle et son père : « Entre cette monarchiste et ce gauchiste que tout opposait finit peu à peu par se créer une sorte de complicité » (p. 93). Ces cinq chapitres forment un tout à part dans le roman et sont très significatifs de son style. En effet, l'auteur nous fait en premier lieu le récit de scènes tout à fait cocasses (par exemple p.89, S. Khanoum avoue piteusement qu'elle a caché ses diamants « dans ses parties les plus intimes »). Puis on glisse subtilement vers des choses plus dures, plus cruelles (p. 92, instantané de S. Khanoum qui tourne sans fin sa soupe « comme si les images de sa tragédie flottaient à la surface du liquide jaunâtre »). Les émotions varient sans cesse entre gaieté et peine, toujours dans une logique du souvenir et de la nostalgie.

L'auteure dépeint dans les chapitres 22 à 24 deux scènes de retrouvailles marquantes et antithétiques avec deux amis restés au pays : l'une avec Bijan, le militant « broyé » (p. 107) par le régime, l'autre avec Ghaffar, poète désinvolte et « planqué ». Ces deux scènes symbolisent les deux facettes de la vie sous un régime autoritaire. Ils sont aussi un moyen d'évoquer le profond sentiment de culpabilité vécu par Berhouz :

« Il n'avait somme toute payé aucun tribut à ses idéaux de jeunesse – il avait même eu le luxe d'y croire sans risque, confortablement, bourgeoisement presque, jusqu'à l'orée de sa vieillesse » (p. 106).

L'évocation du contexte politique prend l'apparence générale de la légèreté. Mais sous ses airs désinvoltes, la plume de l'auteure devient tout à fait incisive et percutante, touchant au plus juste. Le recul souvent comique pris par Yassaman Montazami, au travers de personnages singuliers ou de situations burlesques, restitue efficacement un temps passé. Souvent l'humour permet de conjurer l'horrible.



En guise de conclusion

En bref, ce roman-biofiction se caractérise par sa délicatesse d'écriture. L'entrecroisement subtil entre humour et chagrin, entre passé et présent, fait ressurgir l'essentiel d'un être qui a vécu. La fille rend ainsi un brillant hommage au père. Le portrait est tendre et achevé, sobre et pointu, écrit dans une langue qui n'hésite pas, avec Marx comme fidèle compagnon de route. L'écriture est tellement précise et ramassée qu'on a de la peine à en extraire une citation. Les mots, les anecdotes ont chacun leur importance et il convient donc de lire l'œuvre dans son intégralité !

J'ai injustement omis d'évoquer le vingt-septième chapitre qui est un très beau texte sur son rapport à la littérature et dont voici un extrait (p. 119) :

 

« Mon père avait tardivement découvert Proust, l'ayant longtemps tenu pour un auteur snob et bourgeois, qu'il soupçonnait d'être de droite, qui plus est. […] Il se trouvait idiot de l'avoir ignoré pendant tant d'années à cause de simples préjugés idéologiques. ''Remarque, avait-il ajouté en souriant, les préjugés peuvent avoir du bon, parfois. Savais-tu, Samanou, que j'ai lu Madame Bovary parce que c'était Eleanor, la fille cadette de Marx, qui l'avait traduite en anglais ?'' ».

 

PS : Ce livre a reçu le prix André Dubreuil du premier roman, décerné le 4 Décembre par la SDGL (Société Générale des Gens de Lettres de France).


Fanny, AS Bib.

 

 

 

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