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1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 07:00

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Yoel HOFFMANN
Le Tailleur d'Alexanderplatz
Titre original
Sefer Yosef
Keter Publishing House, 1988, Jérusalem.
traduit de l’hébreu
par Sylvie Cohen,
Galaade Éditions, 2013


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Galaade Éditions est une petite maison spécialisée en poésie et en littérature étrangère. Elle a une politique d'auteurs très marquée et son catalogue est uni par les deux axes majeurs qui le traversent et auxquels n'échappe aucun de leurs ouvrages : la politique et la poétique ; entre les deux il n'y a qu'un pas.

Le Tailleur d'Alexanderplatz est le troisième ouvrage de Yoel Hoffmann traduit en français et publié chez Galaade. Professeur, auteur et traducteur, il est né en Hongrie en 1938, d'une famille juive. Alors qu'il n'a qu’un an, lui et sa famille fuient l'Allemagne nazie pour la Palestine. Peu de temps après, sa mère meurt et son père l'envoie à l'orphelinat. L’œuvre de Hoffmann est, de façon sous-jacente, marquée par cette expérience personnelle, tout comme elle est marquée par son enseignement philosophique et bouddhiste  que l'auteur a reçu au Japon. Ainsi, Le Tailleur d'Alexanderplatz n'échappe pas à cette règle. C'est une œuvre très philosophique qui est axée sur la mouvance à laquelle oblige une époque où il vaudrait mieux être chrétien blond aux yeux bleus. C'est une prose extrêmement poétique, légère et frêle comme l'innocence de l'enfant. On y retrouve d'ailleurs cette figure, dont la perception est souvent mise en valeur dans un ouvrage où l'on passe rapidement d'un personnage à un autre, d'une pensée à une autre. De plus le lecteur se retrouve également ballotté d'un lieu à l'autre avec ces différents personnages et ce n'est qu'à la fin de l'histoire qu'il comprend enfin le lien qui unit des personnages a priori très éloignés. Ces liens se font ressentir de plus en plus fort au fil de la lecture et ce de manière de plus en plus pesante alors même que le contenu se fait plus volatil, plus évanescent, allant parfois jusqu'au surréalisme.

  En premier lieu, il sera donc question des personnages, de l'ambiance et du style dans lequel le lecteur se trouve projeté car, comme l'a dit Rosmarie Waldrop, « cela ne ressemble à rien de connu ». Nous évoquerons ensuite la construction et l'évolution de ce contenu pour en venir enfin à la dualité qui parcourt l’œuvre, une dualité qui ne se fait pas pour autant sentir comme conflictuelle mais, bien au contraire, complémentaire. On parlera donc de suture.



Lorsque le lecteur est propulsé dans cet univers, l'auteur lui fait sentir qu'il se trouve à la fois dans l'Histoire en train de se faire et dans l'Histoire tracée d'avance. Le lecteur est donc face à un certain déterminisme avec pour seule information des éléments distincts, des personnages distincts dont on pressent la rencontre sans savoir sous quels auspices cela se fera. Ce que le lecteur sait, c'est que l'on se trouve en Allemagne, mais pas n'importe laquelle, c'est l'Allemagne de 1932 et l'on sait que les « choses [vont suivre] leur cours jusqu'aux événements de 1938 ». Ce qu'ils seront, on ne peut que le deviner.

Joseph Zylberman est tailleur à Alexanderplatz ; il a fui la Russie après la mort de sa femme avec son fils Yingele et s'est installé en Allemagne. Ailleurs à Berlin Siegfried Stopf parcourt les rues. On ne sait pas qui il est ni pourquoi l'auteur nous parle de lui. En Pologne, Gurnisht et son frère se trouvent séparés. L'un, communiste, est envoyé en prison, l'autre, coureur de jupons, va où le mènent les femmes. Il ira jusqu'en Angleterre après un séjour chez le tailleur et son fils avec lesquels il entretiendra une amitié forte. Ainsi, ballotté d'un bout à l'autre de l'Europe, le lecteur s'attache, au fil du texte, aux différents personnages, plus particulièrement à Joseph et Yingele. Cet enfant, dont on ignore l'âge, symbolise plus qu'il ne représente l'enfant. Tout comme Joseph symbolise la sagesse, la discrétion de l'homme mûr, presque vieux, Yingele symbolise l'âme de l'enfant, sa curiosité, la manière dont son esprit vagabonde et surtout cette naïveté incisive qui fait qu'il « s'abîm[e] dans ses réflexions »1. Lorsque son ami demande « Dieu peut-il créer une pierre si lourde qu'on ne pourrait pas la soulever ? », Yingele garde le silence et s'en va, réservant cette pensée. Un jour il trouve un oiseau blessé qu'il ramène chez lui pour le soigner. Le lendemain l'oiseau est mort et « à ce souvenir Yingele comprit que Dieu ne pouvait soulever la pierre »2. Ce passage est très révélateur des réflexions qui parcourent ce texte – d'ailleurs appelé conte philosophique et poétique par les Éditions Galaade – notamment les pensées, réflexions de Yingele. C'est donc avec une simplicité et une poéticité tout à fait singulière que Hoffmann propose des réflexions sur le monde, le destin, Dieu ; et c'est à travers les yeux et l'esprit de l'enfant que ceux-ci se font jour.

Ainsi, la place est surtout donnée à la réflexion, aux divagations, et ce, comme nous allons le voir, de manière de plus en plus marquée au fil du texte. Les allusions à l'Histoire, au nazisme, sont extrêmement rares. Ils se font ressentir en fond mais n'interviennent quasiment pas, laissant les personnages flotter au fil de leurs pensées dans une apparente insouciance. Lorsque l'Histoire intervient, cependant, c'est avec une brutalité et un réalisme surprenants, qui surgissent de manière tout à fait inattendue dans le texte et dans la vie des personnages.



La tournure que prend le texte, autant du point de vue du contenu que de celui du style d'écriture, est une fois encore tout à fait singulière. En effet, l'histoire commence avec des indications précises et succinctes. La description détaillée du mouvement de l'aiguille de Joseph sur l'ourlet d'un pantalon par exemple. Aucune caractéristique physique n'est donnée ; cependant, le narrateur fait un saut dans le temps pour revenir au jour de procréation de chacun des deux premiers personnages, Joseph et Siegfried. La question du destin est évidemment fortement marquée ici et de manière très humoristique :

 

La même année, à Berlin, Hans Stopf culbuta sa femme, Lotte. Il la renversa sur le lit, retroussa sa robe, il ôta son pantalon et fourra en elle le membre qu'il avait entre les jambes. « Na ! Jetzt geh'n wir mal schlafen »3, dit-il ensuite. La conséquence de ce mouvement fut que Siegfried chut du corps de Hans pour s'infiltrer dans un œuf au fond de celui de Lotte.

 

Si Hans n'avait pas culbuté sa femme ce soir-là Siegfried ne serait jamais né et Joseph n'aurait ainsi jamais eu affaire à lui. Or cela s'est passé. Plus loin le narrateur met également en lumière l'impact que peuvent avoir une action, une parole, un geste sur les événements et même sur le cours de l'histoire. Il prend l'exemple du philosophe Ludwig, qui remet toute sa théorie sur le langage en cause lorsqu'il voit, lors d'un repas à Cambridge, un Italien faire un geste dont il ne sait de quelle forme il est la représentation. Il en déduit donc que le langage humain ne reflète pas la structure du monde. Un infime élément, facile à louper, à éviter, fait ainsi s'écrouler toute une théorie.

Ce sont ainsi, au début du texte, des éléments concrets qui sont décrits, des gestes, un accouplement. On est au stade du corps et de sa création. L'écriture est d'ailleurs, au début, assez sèche, peu poétique. Elle est plus pragmatique et efficace et si aucune description physique n'est donnée, ce n'est que pour aller plus en profondeur finalement, à la création, à l'être. Même si pour l'instant cet être est fait de chair et d'os et reste par conséquent superficiel, bas, par rapport à l'esprit, à l'âme, l'auteur y vient progressivement. C'est ce que nous allons voir.

Une expression est utilisée au début du texte par la mère de Joseph, pour décrire son père. Cette expression est la suivante tout à fait révélatrice de la construction du récit et de cette dualité, « suturée » dont je veux parler : « Ton père a le cœur sur la main, mais la tête dans les nuages ». D'un côté le cœur et la main, il est donc question du corps, du charnel, et de l'autre la tête et les nuages, c'est-à-dire l'esprit, l'âme, la pensée, l'évanescent. Ce sont exactement les deux faces, les deux pôles qui composent cette œuvre. L'auteur part tout d'abord du charnel, du pragmatique avec une écriture rapide et concise, comme c'est le cas dans l'extrait cité plus haut. Et petit à petit il va dériver vers la réflexion, la pensée et l'écriture va servir cela. Le réalisme, le « ici et maintenant », vont se faire plus flous, le lecteur n'aura presque plus de points de repère et aura de plus en plus de mal à définir ce qui se passe. Le présent va se dissiper pour laisser place à une atemporalité et le lecteur va se trouver dans un monde presque onirique qui va même aller jusqu'à un certain surréalisme :

 

Joseph est un satyre. Un papillon au corps de velours moiré. Il virevolte çà et là, à la recherche de Myriam. Voici un papillon nymphe aux ailes allongées, ornées de quatre ocelles poudrés. Un vol nuptial. Les fleurs volent aussi.

 

Le personnage de Myriam rappelle d'ailleurs le personnage de Nadja de Breton. Cette jeune femme folle envoûte un instant Joseph dont les pensées divaguent de la sorte. Mais avant d'en arriver au stade surréaliste, le récit se trouve entre les deux avec par moments des irruptions du réel dans l'onirique, ou simplement dans la réflexion. Alors qu'au début c'était la réflexion qui faisait irruption dans le présent, dans la réalité, c'est désormais l'inverse. Mais cette réalité est bien plus brusque que la douce pensée et se fait de plus en plus brutale au fil du texte, elle se fera même fatale.



Pour finir et pour illustrer à la fois la toute beauté de l'écriture ainsi que cette dualité entre le corps et l'esprit, le précis et le flou, la brutalité de la réalité et la douceur de la pensée, voici un extrait qui montre Joseph à travers le regard de son fils Yingele et donne un avant-goût de ce qu'est ce texte :

 

En ces temps troublés Yingele ne sortait plus dans la rue ni au parc. En rentrant du héder, le menton posé sur l'établi, il observait son père. Et même si, aux yeux des Allemands, celui-ci avait rétréci jusqu'à la taille d'un nain, pour Yingele, Joseph avait grandi au point de prendre l'apparence d'un vieux chêne pourvoyant à la nourriture de tous. Des créatures creusaient son tronc, certaines y déposaient leurs œufs, d'autres grignotaient ses feuilles, d'autres encore rongeaient ses glands.

 

Dans les rêves de Yingele, la nuit, Joseph avait les pieds sur terre et la tête dans le ciel. Il tenait l'aiguille dans une main, qui se déplaçait en même temps que les étoiles dans le cosmos. Le soleil se couchait au moment précis où il plantait l'aiguille dans le pantalon de Herr Joachim. La lune se levait à l'instant où il tirait de l'autre main. Elle s'éclipsait quand il repiquait l'aiguille, et le soleil réapparaissait, alors qu'il la maniait sans relâche. Pas à pas, point à point, Moïse descendit du mont Sinaï au milieu des luminaires du ciel. Et lorsque Yingele vit en songe que son souffle entrait et sortait par ses narines au rythme de la main de Joseph, la respiration lui manqua.4

 

La suture la voici. Le jour et la nuit sont les deux faces d'une même pièce, la terre et le ciel sont la continuité l'un de l'autre, le corps et la tête font partie d'un même être qui peut être à la fois sur la terre et dans le ciel. La perception et l'aiguille façonnent un même monde et quelles que soient les différences, les oppositions, l'éloignement des éléments qui le composent, ils sont tous liés. C'est le texte même qui est le centre de gravité de ce monde, qui en est la perception et qui en est l'aiguille, c'est le texte qui fait lien. Et à travers cela Hoffmann pose la question de la destinée et de ce qui unit les gens entre eux, de ce qui unit leur destin et au sein de cela, de ce qui unit les différents pôles de l'être. Ce n'est pas seulement un esprit, ce n'est pas seulement un corps, c'est tout à la fois. Ainsi, ce récit qui va de l'impersonnel à l'intime, et du corps à l'esprit ne les sépare pour autant jamais, l'un fait toujours irruption dans l'autre.

 

 

Notes

 
1 Le Tailleur d'Alexanderplatz, traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen, Galaade Éditions, 2013, Paris, p. 70.
2 Ibid., p. 71.
3 « Bon. Maintenant, on va dormir. »

4. Le Tailleur d'Alexanderplatz, p. 73.

 

 

Camille, AS édition-librairie

 

 


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