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13 septembre 2013 5 13 /09 /septembre /2013 07:00

 

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Yoko TAWADA
Opium pour Ovide
Notes de chevet sur vingt-deux femmes
traduit de l’allemand
 par Bernard Banoun
Éditions Verdier
collection « Der Droppelgänger », 2002

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Yoko Tawada est une auteure japonaise qui a d’abord étudié la littérature russe en souvenir de son père, communiste, qui lui a donné le goût de ce pays. Cependant, au fil d’un voyage, Yoko Tawada se retrouve en Allemagne, à Hambourg, où elle va rester afin d’étudier la littérature allemande et européenne. L’écrivaine vit, encore aujourd’hui, en Allemagne.

Le thème du voyage se retrouve de façon récurrente dans les œuvres de Yoko Tawada ;  Train de nuit avec suspects (Verdier) ou  Le voyage à Bordeaux (Verdier). De même, les œuvres de l’auteure illustrent fortement ces rapports particuliers entre Orient et Occident ;  Journal des jours tremblants. Après Fukushima [1] (Verdier), Où commence l’Europe ? (revue LITTÉRall n°7),  ainsi que Opium pour Ovide (Verdier).

En effet, les rapports entre Orient et Occident chez Tawada sont très étroits puisque c’est une auteure japonaise qui vit en Allemagne, et de ce fait, écrit ses textes tantôt en japonais, tantôt en allemand. Par ailleurs, si l’on étudie le titre, on remarque qu’il illustre ce mélange des cultures : l’opium étant une drogue produite notamment dans les pays asiatiques et Ovide étant un grand auteur de l’empire romain. De plus, elle s’inspire d’auteurs occidentaux tels que Michaux, Perec ou bien de Quincey (qui fait d’ailleurs partie des personnages, puisqu’il intervient dans le récit d’Echo), pour leur écriture fragmentaire, ancrée à la fois dans la réalité et dans un monde onirique : l’expérience de la drogue pour De Quincey et Michaux, Perec par ses pratiques oulipiennes. Elle s’inspire également d’auteurs japonais, tels que Sei Shōnagon et Urabe Kenkō. Et ce, dans un style très japonais, le zuihitsu, qui signifie « au fil du pinceau ». On peut s’appuyer sur l’avant-propos des Heures oisives d’Urabe Kenko (XIVe siècle), qui traduit assez justement cela :

 

« Au gré de mes heures oisives, du matin au soir, devant mon écritoire, je note sans dessein précis les bagatelles dont le reflet fugitif passe dans mon esprit. Étranges divagations ! »

 

Ainsi, l’on retrouve tout à fait cette écriture dans Opium pour Ovide, puisque ce roman retrace l’histoire de vingt-deux femmes de Hambourg qui portent des noms tirés des métamorphoses d’Ovide. Ces portions de vies semblent écrites « sans dessein précis » :

 

 « Je vois une colonne de feu qui s’élève d’une colline. Encore une nouvelle centrale nucléaire ? J’ai souvent vu des affiches de ce genre. Je ne doute donc pas un instant qu’elle soit dirigée contre la construction d’une nouvelle centrale nucléaire.

Latone se place à côté de moi et me raconte tout ce que lui a apporté son dernier week-end de stage de bouddhisme tibétain. Et soudain, je vois dans la même image tout autre chose : la colline représente la tête rasée d’un personnage en méditation. Sa tête crache des pensées enflammées.

Du vagin au vertex pousse un tuyau, à chaque seconde il renaît et croît à travers le corps. Je ne veux pas dire le corps anatomique que la Faculté a rembourré de viscères coloriés à la main. Ni le corps que l’on peut voir dans un miroir. Je ne parle pas non plus du corps que nous vend chaque mois la caisse d’assurance maladie. Un nouveau corps, encore un nouveau corps. Combien de corps faut-il trimbaler avec soi ? Certains ne sont pas enregistrés. Ils sont érotiques, mais ne peuvent servir à l’acte sexuel. Clandestins, peut-être, mais passibles d’aucune peine, car ils sont invisibles. » (p. 31)

 

De ce fait, on peut se rendre compte que le style de cette œuvre est particulier et répond assez bien aux critères du zuihitsu. Par ailleurs, on trouve une source d’inspiration de Tawada chez Sei Shōnagon (Xe-XIe siècle). En effet, cette dernière, auteure de Notes de chevet, écrivait dans cet ouvrage des pensées sur des objets et des faits triviaux, très quotidiens tels que la pluie, les oiseaux dans le jardin, etc. et ce, d’une manière très poétique. Les Notes de chevet de Sei Shōnagon sont souvent considérées comme inclassables. Cependant, on peut les rapprocher du sōshi, des notes, ou alors du nikki, un genre de journal intime écrit par des femmes et dans lequel il n’y a pas vraiment de chronologie, ce qui rappelle également le zuihitsu, et bien entendu Opium pour Ovide de Yoko Tawada. En effet, les similitudes avec Sei Shōnagon se font nombreuses, en commençant par le titre. Le sous-titre d’Opium pour Ovide est Notes de chevet sur vingt-deux femmes. Le rapprochement avec l’œuvre de Sei Shōnagon est donc très clair. De plus, les histoires de ces femmes sont d’un côté, très onirique par leurs noms de métamorphoses, et de ce fait par leurs caractères (Salmacis est passionnée par le théâtre), et leurs traits physiques (Léda semble se transformer en cygne), mais d’un autre côté, très quotidiennes : Léda est au chômage et a perdu l’usage de ses bras, Junon est infirmière, Latone participe à des stages bouddhistes, Daphné est professeur, Scylla tient un magasin d’antiquaire et a du mal à supporter son stagiaire, certaines font l’expérience de la drogue, etc. Ainsi, on remarque qu’il est question de problèmes quotidiens, plus ou moins fréquents dans la société contemporaine. Beaucoup de sujets actuels y sont traités comme le chômage, les problèmes d’argent, la maladie, la mort, la drogue. Cependant, La plupart de ces thèmes sont traités avec beaucoup d’humour :

 

« On apprend que la nouvelle loi, très controversée, a été votée hier. Dorénavant, la caisse d’assurance maladie ne serait plus dans l’obligation de rembourser les frais de traitements médicaux du bas-ventre. Un spécialiste des évolutions sociales a déclaré sur les ondes qu’on verrait dans l’avenir un nombre croissant de transplantations d’organes du bas-ventre vers la partie supérieure du tronc. » (p. 7)

 « Longtemps controversé, l’impôt-pilosité avait tout de même fini par entrer en vigueur. C’était, disait-on, le Club des Amis des Hamsters qui était à l’origine de cette réforme. En effet, les Amis des Hamsters avaient toujours jugé injuste qu’on dût payer une taxe sur les mammifères aussi élevée pour les hamsters que pour les bergers allemands. Aussi avaient-ils proposé que le montant de la taxe sur les mammifères fût calculé en fonction de la surface corporelle des animaux. Le Trésor accepta la proposition, mais dut éviter d’employer la notion de surface corporelle, qui aurait posé des problèmes pour cause de discrimination des gros. […] Quant aux coûteuses injections d’hormones que cela nécessitait, elles étaient déductibles des impôts. » (pp. 34-35)

 

Par ailleurs, on remarque au fil de la lecture que les différentes histoires s’entremêlent et que les femmes, qui sont séparées dans la forme du livre comme dans des nouvelles (ou bien, comme dans les Métamorphoses d’Ovide), se croisent, se rencontrent et se connaissent. On peut voir là une métaphore de la ville, puisque c’est dans ces grandes villes, comme ici Hambourg, que les personnes se croisent et se rencontrent, sans pour autant toutes se connaître. En effet, on voit bien dans le récit qu’une femme est amie avec une autre, qui est voisine avec une autre, qui est cliente d’une nouvelle, qui connaît la première, etc. Cependant, lorsqu’il s’agit d’un personnage, les autres sont des satellites dont on ne parle pas vraiment. Il est question de la femme dont on raconte l’histoire, et ce grâce à une narratrice qui prend place dans le récit. Cette narratrice connaît chacune des femmes, parle à la première personne lorsqu’elle prend vie dans le récit, mais semble être présente comme un faire-valoir, afin d’en dire le plus possible sur le personnage principal :

 

« J’avais fait la connaissance de Latone sur une prairie des environs de Glückstadt. […] Les gens poussaient des cris de joie à chaque fois qu’ils découvraient un hanneton. À un moment donné, Latone m’adressa la parole. Elle parlait d’une manière très naturelle et réservée. » (p. 32)

D’un autre côté, la narration est omnisciente, on connaît toutes les pensées de ces femmes :

 

« Cérès à son tour eut une fille. Cela lui arriva, bien qu’elle ne l’eût jamais envisagé. Elle n’était pas sédentaire, ne restait jamais longtemps sous le même toit. Tantôt elle vivait avec un étudiant qui avait un grand appartement, tantôt elle s’amourachait d’une cantatrice et la suivait dans ses tournées. » (p. 142).

Lorsque l’on se penche sur les personnages, leurs noms, leurs caractères et leur quotidien, on remarque alors les similitudes entre les personnages d’Ovide et ceux de Yoko Tawada. Il faut parfois creuser  très profondément pour faire des comparaisons complètes ; cependant, il est possible d’en faire quelques-unes lors des premières lectures. Ainsi, chez Ovide, Léda se fait séduire par Zeus qui s’est transformé en cygne, et l’on retrouve cette image du cygne dans le texte de Tawada :

 « Elle était assise dans l’eau, ses ailes déployées pendaient, inertes, sur les bords de la baignoire. Du bec, elle nettoyait ses plumes blanchâtres imperméables. » (p. 7).

 

 

 (Latone) : « Quelqu’un qui possède par hasard l’un de ces objets doit le mettre à la disposition des autres. De même pour les baignoires. Vingt ans auparavant, Latone connaissait à Ottensen quelques femmes qui n’avaient pas de baignoire. […] L’une d’elles venait régulièrement tous les premiers du mois. Cette femme avait un ventre très plat, ses intestins étaient peut-être trop courts. Ses bras pendaient, inertes, comme paralysés. Seuls les ongles donnaient une impression d’énergie. Des ongles faits, tranchants et peints rouge sang. Cette femme n’était pas bavarde. Mais à chaque fois qu’elle disparaissait dans la salle de bains, Latone entendait peu après un violent battement d’ailes. Elle craignait toujours que le sol soit inondé, mais ce ne fut jamais le cas. Quand la femme sortait de la salle de bains, le sol, le miroir, la baignoire étaient secs et même brillants, comme si elle les avait astiqués. » (p. 39)

Chez Ovide, Salmacis est une naïade qui tombe tellement amoureuse d’Hermaphrodite qu’ils finissent par ne faire qu’une seule et même personne, à la fois homme et femme. Chez Tawada, la jeune femme est passionnée de théâtre, très égocentrique. On retrouve quelques éléments qui peuvent nous faire penser à l’hermaphrodisme et au monde de l’eau (naïade = nymphe d’eau) :

 

 « Salmacis voulait devenir comédienne, être sur une scène, happant l’air de ses lèvres charnues et rouges. Elle exigea d’un dramaturge, l’un de ses admirateurs, qu’il écrivît une pièce pour elle. Sous le titre devrait figurer en toutes lettres que seule Salmacis était autorisée à la jouer. Or la personnage principal de la pièce ne fut pas une femme, mais un nageur.

Le nageur était né dans un petit village où l’on remarqua très tôt ses dons stupéfiants pour la natation […] Soudain, à treize ans, il se mit à avoir peur de l’eau. […] Comment un poisson aurait-il peur de l’eau ? Mais le nageur avait la sensation que l’eau caressait sa poitrine et ses hanches, qu’elle l’étreignait et pénétrait sa chair. […] Un jour, il s’assoupit sur le rivage. Lorsqu’il se réveilla, une femme était assise sur lui. Mais non, ce n’était pas ça. La femme n’était sur lui, mais en lui. Il pensa cela car des seins de femme lui avaient poussé sur la poitrine. Il porta vite la main à son slip de bain. » (p. 62)

 

Ce passage, assez drôle, n’est pas l’histoire de Salmacis (chez Tawada), mais l’histoire de la pièce qui a été écrite pour elle. Cependant, il est clairement énoncé que ce rôle ne peut être joué que par Salmacis. Comme si son destin était scellé.

Les autres similitudes entre les personnages des deux auteurs sont présentes clairement chez Junon, par exemple. Chez Ovide, Junon est la femme de Jupiter (= Zeus), qui la trompe souvent. Elle est donc très jalouse et rancunière. De plus, étant la femme du dieu des dieux, elle donne naissance à beaucoup d’enfants. Chez Tawada, Junon est d’abord présentée par son rôle de mère. Cependant, elle se montre tout de même froide et jalouse.

On peut également prendre l’exemple d’Echo qui, chez Ovide, est une nymphe amoureuse de Narcisse, qui la repousse, car il n’aime que lui-même. Echo est tellement triste qu’elle dépérit, à l’exception de sa voix, plaintive. Chez Tawada, les attributs mythologiques d’Echo sont très présents puisqu’elle travaille à la radio ; on n’entend que sa voix. Par ailleurs, ce récit est rempli de termes relatifs à la communication : « communication », « radio », « téléphone », « adresser », « destinataire », « confession », etc.

 
In fine, nous pouvons dire qu’Opium pour Ovide de Yoko Tawada est une œuvre cosmopolite, qui mélange les genres et les cultures. Cela par le biais d’éléments biographiques de l’auteure.

 
Clémence, AS édition-librairie 2012-2013


[1]http://www.editions-verdier.fr/v3/oeuvre-journaldesjourstremblants.html

 

 

Yoko TAWADA sur LITTEXPRESS 


train-de-nuit.jpg

 

 

 

Train de nuit avec suspects. Articles d'Inès , Camille , Julien .

 

 

 

 

 

Tawada voyage a bordeaux

 

 

 

 

 Article de Camille sur Le Voyage à Bordeaux.

 

 

 

 

  Tawada Yoko Journal des jours tremblants

 

 Article de Louna sur Journal des jours tremblants

 

 

 

 

 

 

 

 

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