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1 septembre 2011 4 01 /09 /septembre /2011 07:00

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YOSHIMURA Akira
Naufrages
Traduit du japonais
 par Rose-Marie Makino-Fayolle
Actes Sud, 1999

Babel, 2004




 

 

 

 

 

 

 

Biographie

 

Voir la  fiche de lecture d’Éric sur Jeune fille suppliciée sur une étagère;


Yoshimura a écrit Naufrages en 1962 ; il n'est traduit en français qu’en 2004. Le public français n’accède donc à l’œuvre de Yoshimura qu’assez tardivement.

Naufrages est un roman intemporel qui se déroule dans un village de pêcheurs d’un Japon primitif. Totalement enclavé entre la mer et la montagne, le village est bâti sur un terrain de cultures en terrasses où la terre n’est pas fertile. C’est donc un lieu reculé, isolé du monde extérieur, où les villageois vivent en autarcie.

La communauté villageoise est très pauvre et les seuls moyens de subsistance sont la pêche, de maigres récoltes et le commerce du sel et du poisson pratiqué avec le village voisin. Pour survivre, les hommes les plus solides ainsi que les jeunes femmes vont se « louer » dans les hameaux des alentours en échange de céréales. Et en raison de l’absence de la plupart des chefs de famille, ne demeurent sur place que les vieillards, les femmes et des enfants.

Le lecteur est plongé dans un univers âpre où les êtres essaient de survivre à la faim. C’est également un territoire marqué par la mort. C’est d’ailleurs par une cérémonie funéraire, l’incinération d’un enfant que débute le récit. Une fois ce cadre posé, on suit l’histoire d’ Isaku, petit garçon âgé de neuf ans, chargé de veiller sur sa famille après le départ de son père parti six mois plus tôt se louer dans un autre village pour une durée de trois ans. Isaku se retrouve donc chef de la famille malgré son jeune âge. On le voit grandir au fil des saisons puis entrer dans l’âge adulte. Son seul but est de devenir bon pêcheur comme son père.

On découvre dès le début du récit que les villageois ont recours à une cérémonie   automnale particulière, « l’invitation au bateau », pour éloigner la famine : Elle consiste à prier les dieux pour que les bateaux viennent s’échouer sur les rochers afin de récupérer toute la cargaison. Isaku découvre le stratagème lorsqu’il devient chargé de la cuisson du sel. Les habitants se livrent en effet pendant l’automne et l’hiver à ce qu'ils nomment la « cuisson du sel », activité qui consiste à faire brûler du sel dans une marmite sur la plage afin d’attirer les bateaux sur les rochers en dupant les équipages par la lueur des feux. L’expédient permet de faire vivre le village. On découvre ainsi qu'au fil des siècles les habitants du village ont pris coutume de se faire naufrageurs par le biais de ce rite ancestral.



Un des thèmes principaux est l’importance de la nature et des saisons qui rythment la vie des villageois tout comme aux époques médiévale et moderne en Europe. La plus grande partie du roman est comme un récit ethnologique avec ses nombreuses descriptions sur les coutumes et  les conditions  de vie. Yoshimura développe de longues descriptions de la nature qui introduisent chaque nouvelle saison. Ainsi l’apparition des pruniers en fleurs indique le début du printemps. La vie est rythmée par les quatre saisons qui s’organisent autour des repas, du travail et du repos. Le lecteur est plongé dans cette temporalité cyclique. Il suit la vie du village pendant deux ans et demi. Le récit commence vers le début de l’automne et se termine au début du printemps. Le temps circulaire est animé par les cérémonies et le culte des ancêtres dont l’auteur donne à voir la permanence au travers de ses descriptions très précises : les saisons passent et les rites sont  immuables.

Ce roman est un récit sur la condition de vie des  pécheurs qui vivent au fil des pêches saisonnières qui débutent au printemps et finissent en automne.



Le récit est aussi marqué par des mariages, des décès, des suicides et les départs qui s’inscrivent dans cette temporalité. La mort s’insère également dans ce cycle car les âmes partent vers le large pour ensuite revenir dans le ventre des femmes. La mort d’un être cher qui fait partie de leur quotidien attriste les villageois mais ceux-ci l’acceptent par ce biais. Toute la première partie du roman  est en conséquence plutôt austère. Les villageois obsédés par la faim sont moroses et se parlent peu. L’angoisse des individus confrontés au dilemme de mourir de faim ou de se vendre au village voisin est palpable tout au long de l’histoire.

Cette vie cyclique engendre l’attente qui est aussi très présente. Attente du retour d’un être cher – pour Isaku et sa mère –, attente du père ou des bateaux, source de survie et d’abondance matérielle ou encore des saisons plus chaudes.

Le récit lent n'est pourtant pas ennuyeux car le lecteur devient progressivement familier de cet univers. Il partage l'angoisse des hivers misérables, tempérée par l'espoir de ces naufrages tellement indispensables. Le lecteur peut alors se projeter dans la personne d’Isaku et attendre avec la même fébrilité l’arrivée d’un bateau potentiel et le retour du père.



Naufrages est le récit initiatique de l’apprentissage de la vie par Isaku, et de son passage à l’état d’adulte. Au début du récit, c’est un garçon chétif, petit et peu dégourdi, battu par sa mère. Même s’il est contraint de devenir chef de sa famille, elle le considère comme un enfant.  Devenir un bon pêcheur pour subvenir aux besoins de sa famille n’est pas son seul but, cela signifie aussi pour lui devenir un homme, à l’image de son père. Plongé dans le monde des adultes, Isaku doit pêcher et assister à de nombreuses cérémonies. Mais il va se confronter à son premier échec, la mort de sa petite sœur, Teru. Isaku n’a pas su tenir sa promesse, celle de prendre soin de la vie de son frère et de ses deux sœurs. Étreint par la peine et l’angoisse, il se construit en se projetant l’image qu’il veut donner de lui au moment du retour de son père. Il ne veut pas le décevoir et veut devenir comme lui. Isaku accepte toutes les privations, l’obligation de travailler et d’obéir à sa mère sans remise en question ni rébellion.

 Chargé du rite ancestral, Isaku va assister à l’arrivée d’un bateau, providentiel car il n'en était pas venu depuis longtemps. Cela se produit au début de l’hiver de la seconde année. Isaku devient naufrageur à son tour. Cet événement apporte de la joie à tout le village car le bateau recèle une riche cargaison de sacs de riz, de thé, du saké et bien d’autres mets mettant les villageois à l’abri de l’angoisse de la faim pendant quelques années. Ces derniers communiquent de nouveau entre eux et se regroupent pour boire du saké.

Isaku sort de sa naïveté après cet événement et demande à sa mère ce que sont  devenus les matelots. Elle lui explique que les tuer est une obligation pour  survivre. Ce sont les ancêtres qui ont décidé de tuer. On observe ici que dans sa naïveté, Isaku ose interroger et manifeste une prise de conscience de la cruauté et de l'immoralité d’un acte qui paraît naturel à tout le monde. Mais Isaku accepte en définitive ce massacre légitimé par les ancêtres et la tradition sans culpabilité. Il ne peut en effet juger cette pratique immorale, car la survie de son village  prime sur le reste. Il n’y a ni bien ni mal et la piraterie constitue une récolte comme une autre. Membre de la communauté, l’individu doit se plier à la loi du village.

Isaku émerge de son ignorance pour affronter son destin et en accepte l’enfermement. Il devient moins naïf. Il comprend alors que la mort de sa sœur n’était pas de sa faute mais que telle était la destinée. Son cheminement met un terme à sa fascination pour son père et va lui permettre de s’affirmer. Isaku va ainsi prendre progressivement de l’importance dans le village, assurer son rôle tant bien que mal,  comprendre  l’importance du culte des ancêtres et veiller à son tour à  ce que la tradition se perpétue en restant au village.

 « La visite des bateaux, en évitant aux villageois de mourir de faim, était l’événement le plus heureux qui pouvait arriver, au même titre qu’une campagne de pêche exceptionnelle ou une bonne récolte de champignons ou autres végétaux dans la montagne, mais ailleurs, pour les gens des autres villages, c’est un crime passible des châtiments les plus extrêmes. Sans ces naufrages, le village aurait disparu depuis longtemps, laissant place à une côte inhospitalière semée de rochers. Les naufrages avaient permis à leurs ancêtres de survivre sur cette terre, et les villageois se devaient de perpétuer la tradition. Ils croyaient que l’âme des défunts partait loin dans la mer, et qu’après un certain temps, comme elle n’avait aucun autre endroit où aller, elle revenait s’installer dans le ventre d’une femme enceinte. Isaku était bien décidé à quitter le village le moins possible quand il serait marié, et à perpétuer la tradition afin que les âmes ne soient pas désorientées. »

Isaku a de l’extérieur et des villages voisins une perception plutôt noire dans laquelle on décèle la peur de l’autre. Le monde extérieur est synonyme de trouble et menacerait en quelque sorte le village de disparition. Car l'autre matérialise  l'angoisse d’être découvert : Isaku sait bien que les actes commis par sa communauté sont passibles des châtiments les plus extrêmes.

 Le village voisin est aussi décrit comme souillé par différents vices ; ses habitants exploitent les villageois de la communauté lorsqu’ils partent se vendre. Certains ne reviennent d’ailleurs jamais de ces travaux forcés. Dans leurs visions, ce n’est pas du travail mais une vente. Une vente de leur force de travail qui est aussi la force vitale de la communauté.

À la fin, sa mère charge Isaku d’apprendre la pêche à son frère. Elle lui fait alors confiance, Isaku  prend alors le rôle du père.

 

 Mais lors du dernier hiver, l’arrivée du bateau rouge sur le rivage va radicalement perturber le cycle du village. On découvre un radeau sans cargaison dans lequel gisent des hommes morts couvert de pustules, habillés en kimonos rouges. Les villageois s’interrogent d’abord sur ce radeau. Mais un ancien dit connaître le mal de ces personnes. Selon lui, ils ont attrapé la maladie des fleurs, la petite vérole, une maladie sexuellement transmissible faisant naître des boutons sur tout le corps. Le chef du village l’écoute puis décide de récupérer les kimonos rouges pour les offrir aux petites filles du village. Mais quelques jours plus tard seulement, sa famille ainsi que la moitié des habitants du village attrape une violente fièvre accompagnée de boutons qui apparaissent sur les corps. C’est le début d’une épidémie de variole qui frappe la communauté. Se souvenant de cette maladie, un des anciens se suicide car il se sent responsable de l’épidémie. La petite sœur d’Isaku meurt comme la moitié des villageois.

C’est l’ignorance des anciens qui est à l’origine de l’épidémie. Fermés au monde extérieur, les villageois ne pouvaient qu’être pris au piège. Leur tradition du naufrage rend d’une certaine manière aux villageois inaptes à modifier leurs habitudes et à renoncer à prendre la cargaison. La loi des ancêtres est la plus forte. Ainsi l’arrivée de ce bateau et de son mal est l’image d’une certaine fatalité, elle est ressentie comme une malédiction, un châtiment de leurs pratiques.

On entre ici à la fois dans le moment de rupture du régime linéaire du conte avec l'élément perturbateur de l'arrivé d'un bateau porteur de mort, et dans un moment où se confrontent tradition et modernité. Yoshimura dévoile la face cachée, pourtant immanente de la beauté bucolique de ce mode de vie traditionnel. Cette communauté ignore la réflexion et a une foi totale dans ses traditions ancestrales, dont l'initiation d'Isaku est le reflet. Et cet aveuglement lui interdit l’accès aux bénéfices de la modernité. Car la modernité implique l'utilisation du génie humain pour échapper à la fatalité et aux aléas de la nature, alors que la vie de la communauté est une accommodation extrême, souple mais périlleuse à ces mêmes aléas.

D'ailleurs, malgré l'épidémie et l'erreur des anciens, les schèmes des sociétés traditionnelles sont reproduits car ce sont les anciens qui continuent à exercer l’autorité. A la fin de l’ouvrage, un des doyens qui a récupéré le pouvoir du chef demande à tous ceux qui sont tombés malades mais ont survécu de partir dans la montagne pour ne plus jamais revenir par peur de la contamination. Il condamne en quelque sorte à mort ces individus porteurs d'une expérience singulière, qui pourraient créer une scission au sein du groupe.

On retrouve ainsi la dialectique tradition-modernité dans ce choix motivé par l’ignorance de la maladie. Le lecteur n’ignore pas que ceux qui survivent à la petite vérole sont immunisés. Sa mère et son frère obligés de s’exiler, Isaku se retrouve seul. Par respect de la tradition, les individus se soumettent, obéissent à la décision du chef du village et partent en exil pour mourir. On est dans une société où l’individu n’existe pas et dans laquelle chacun se plie à la tradition. Nulle  remise en question n’est possible. On assiste donc à une limite des sociétés de ce type, à une sorte d’absurdité où la survie du village prime sur l’abandon du quart de sa population.

Le paradoxe repose sur le fait que les garants de la sécurité du groupe et du caractère immuable des choses sont à l’origine de sa destruction. L’arrivée du bateau rouge confronte Isaku et le lecteur à l’échec d’un système en même temps qu’au refus de sa remise en question.

Pourtant l'idée germe chez Isaku. Après le départ de sa famille, Il assiste à l’arrivée de son père en haut de la montagne depuis le bateau sur lequel il se trouve. Il a un moment d’hésitation. Doit-il renoncer à sa vie et se laisser porter vers le large pour ne plus revenir, éviter une confrontation avec à son père, et échapper au cycle des ancêtres ?. Cette tentation doit aussi beaucoup à la culpabilité liée à la destruction de sa famille. Pourtant Isaku décide de retourner sur la plage et de perpétuer la tradition. Il choisit d'affronter son destin. Il revient  pour affronter son père en adulte.

 
Dans la dynamique du conte, malgré la mise en péril du village, on retourne à l’état initial. La vie va reprendre son cours de façon immuable.



M. D., A.S. Bibliothèques

 


 

YOSHIMURA Akira sur LITTEXPRESS

 

Yoshimura voyage vers les étoiles

 

 

 

 

 

 

Article de Julie sur    Voyage vers les étoiles.

 

 

 

 

 

 

    YOSHIMURA LE CONVOI DE L EAU

 

 

 

 

Articles d'Elise et de Rachida sur Le Convoi de l'eau.

 

 

 

 

 

 

yoshimura-jeune-fille-suppliciee-sur-une-etagere.gif

 

 

 

 

Articles d'Eric et de Mélanie sur La Jeune Fille suppliciée sur une étagère.

 

 

 

 

 

 

 


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