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2 janvier 2010 6 02 /01 /janvier /2010 19:00
Zoya Pirzad Un jour avant Paques









Zoyâ PIRZÂD
Un Jour avant Pâques

Roman traduit du persan (Iran)
par Christophe Balaÿ
Zulma, 2008.














Zoyâ Pirzâd. Voilà un nom à consonance exotique. Ce roman vous fera-t-il voyager ? Certes oui. Vous mènera-t-il à la découverte de cultures méconnues ? Oui encore. Cependant, le plus étonnant est qu’il vous prouvera que malgré les sociétés, malgré l’altérité, les grands moments de la vie sont universels. L’auteur, bien que situant son récit dans une société particulière (les Arméniens d’Iran), a souhaité en effet nous parler des petits riens qui font la vie de tout un chacun, des événements qui marquent une existence, quelle que soit notre culture, et non un documentaire exhaustif sur son peuple. L’écriture peut ainsi paraître étonnante à qui attendrait un récit polémique, engagé, relatant les heures les plus noires des Arméniens. Quelques passages esquissent ces problématiques, bien sûr, mais ces allusions sont fugitives et ne constituent qu’une trame de fond dans laquelle évolue le personnage d’Edmond. Narrateur à la première personne de ce court roman, il nous présente en trois temps des bribes de sa vie qui ont pour point commun de se passer juste avant Pâques. Il commence tout naturellement par se remémorer son enfance, à Tabriz dans la maison familiale, puis l’âge adulte à Téhéran. Enfin, le présent nous rattrape et nous le retrouvons vieilli et amoindri par l’âge et le deuil.

De la première partie concernant l’enfance s’échappe un sentiment de joie et d’innocence propre à ce moment de la vie. L’enfant ne comprend pas les problèmes des grandes personnes et s’extasie sur des petits riens que nous autres adultes ne voyons même plus. Cette ambiance d’émerveillement touche profondément le lecteur car certaines anecdotes lui rappellent ses propres souvenirs. Qui n’a pas voulu élever des insectes dans une petite boîte ? Edmond nous narre sa tentative avec une coccinelle, insecte d’une aura particulière :


« Moi, je n’avais pas d’autre vœu que celui de voir une coccinelle. En ouvrant les yeux, j’en aperçus une qui grimpait le long d’une tige de muflier. Le rouge tacheté de noir était du plus bel effet sur le vert pâle de la tige. D’un doigt je barrai la route à la coccinelle qui monta dessus.
    « Quand tu as fait ton vœu, disait ma mère, laisse-la partir. Avant Pâques, ton vœu est exaucé. »
    « Puisque je n’ai pas fait de vœu, je vais la garder » pensais-je.
    Jetant mon cartable à côté du massif, je recueillis la coccinelle dans le creux d’une main et posai l’autre à plat dessus avant de grimper l’escalier quatre à quatre. […]
    Une fois dans ma chambre, j’ouvris une des trente ou quarante boîtes d’allumettes qui constituaient ma collection, y jetai la coccinelle en lui disant : « Ne bouge pas jusqu’à ce que je revienne ! » (p.13)

[Devant se rendre à l’école, Edmond laisse là sa coccinelle. Il est interrogé par son professeur sur sa leçon]

    « La seule chose dont je me souvins, c’est que j’avais oublié de faire des trous dans la boîte d’allumettes et que la coccinelle allait sûrement étouffer. » (p.14)


Les deux parties suivantes concernent l’âge adulte et sont plus sérieuses et moins gaies. La magie de l’enfance a disparu. Edmond, marié et père, doit faire face au problème de relations qu’il entretient avec sa fille, issue d’une autre génération. Les conflits entre représentation traditionnelle et moderne de l’existence nous paraissent étrangement proches de notre propre vie. Jeune et libre, sa fille Alenouche symbolise cette jeunesse affranchie des dogmes religieux et des carcans sociaux.
« Vous avez un problème avec une série d’opinions, d’habitudes et de coutumes fossiles ! » (p.83), lance-t-elle à ses parents. Elevés dans la plus pure tradition arménienne, Edmond et surtout sa femme Marta peinent en effet à accepter le futur mariage de leur fille avec un non-Arménien. Les préjugés et les coutumes séculaires n’ont plus aucun sens pour cette jeune fille émancipée qui tranche particulièrement avec sa mère d’une orthodoxie à toute épreuve.

Vient enfin la troisième partie et l’évocation du deuil auquel doit faire face Edmond. De manière très pudique, cette disparition de la femme aimée n’est que longtemps suggérée par de petits détails. La nostalgie, la tristesse et la solitude baignent cet homme vieillissant que nous avons connu tout jeune. Là encore, comment ne pas s’identifier à cet homme et à son chagrin ? Par ses situations universelles, ce roman touche profondément le lecteur qui s’identifie facilement avec le narrateur et éprouve pour lui une franche affection.

Néanmoins, Un jour avant Pâques contient aussi quelques descriptions de la société arménienne, sans concession, qui attisent notre curiosité sans la rassasier. La gaieté du jeune garçon est en effet par moments quelque peu ternie par les conversations ou les situations auxquelles il assiste et qu’il ne comprend pas mais dont le lecteur mesure la portée. Tout nous est décrit sans aucun jugement, de manière brute, l’auteur ne moralisant aucun détail donné. Tout est laissé à l’appréciation du lecteur. Les conversations sont retranscrites telles quelles, sans conclusion. Certains pourront en être déstabilisés, ne sachant ce que l’auteur a cherché à signifier, mais d’autres apprécieront ce récit quasi ethnographique où chacun puise sa propre interprétation.

Nous sommes ainsi les spectateurs du patriotisme exacerbé des Arméniens et de leur propagande. Edmond a par exemple pour sujet de rédaction « Nos devoirs envers la mère patrie », et l’une de ses matières les plus importantes est l’histoire de l’Arménie. Son école est évidemment une école arménienne.

Peuple en exil, les Arméniens se replient sur leur petite communauté pour ne pas perdre leur culture. Mme Gringorian, simple gérante d’un café,  est adulée pour être la seule à avoir foulé le sol tant désiré :
« Mme Gringorian était la seule Arménienne de la ville à avoir vu l’Arménie » (p.23). L’endogamie est une règle à ne surtout pas outrepasser, comme le prouvent les exemples de nombreuses femmes. L’insistance sur cette privation des libertés féminines et leur nécessaire soumission est sans doute l’un des thèmes majeurs du roman. A travers l’exemple de la mère d’Edmond qui s'expose aux rumeurs en dormant dans une chambre individuelle, à travers celui de la petite Tahereh qui a compris le jeu social auquel il faut s’astreindre pour être acceptée et qui en joue, à travers celui encore de Danik rejetée par sa famille pour avoir aimé un musulman (ce qui arrivera à Alenouche), Zoyâ Pirzâd parle de la liberté des femmes à mener leur vie comme elles l’entendent. La brève apparition d’une jeune Russe émancipée qui vit sans tabou donne peut-être par comparaison un autre modèle possible.

L’auteur nous présente une culture rigide, très pieuse et extrêmement hiérarchisée où le qu’en dira-t-on bride toute initiative. Hommes et femmes ont ainsi des rôles bien déterminés qu’il n’est pas bon de transgresser : «
la femme doit obéir à son mari ! » (p. 87), et l’obscurantisme n’est pas un problème : « Elle me répondait qu’il n’était pas nécessaire de comprendre tout ce que disait le prêtre » (p. 90).

Enfin l’intolérance envers les musulmans est aussi longuement développée. De nombreuses répliques méprisantes envers Tahereh par exemple, jeune amie musulmane d’Edmond enfant, insistent sur ce rejet religieux :
« Tu n’as pas honte ? La fille du concierge musulman connaît mieux que toi ta langue maternelle ! » (p. 25). En exil dans un pays musulman, la haine envers les adeptes de l’Islam est l’un des fondements de leur communautarisme.

Cependant, la société arménienne, décriée pour sa rigidité, est aussi louée notamment pour toute sa richesse culinaire, que les fêtes de Pâques mettent en valeur. Ainsi, nous sommes abreuvés de noms étranges de pâtisseries (paska, nazouk, gata, iris, koukou sabzi) qu’un petit glossaire détaillé en fin de volume nous décrit très agréablement.

Le roman finit s'achève sur une touche positive : la possible réconciliation entre les deux générations et l’acceptation de l’évolution de la société.


En quelques mots, une lecture qui peut sembler anodine avec son style riant et simple, mais qui développe une description pertinente des relations sociales.


Karine, AS Bib.


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