Samedi 22 novembre 2008








Didier DAENINCKX,

Meurtres pour Mémoire
Folio policier, n°15 ; 2007.
Première édition :

Gallimard (Série Noire), 1984.






















Deux articles sur Meurtres pour mémoire


1. Article de Claire



Brève biographie de l’auteur


Il est né le 27 avril 1947 à Saint-Denis et issu d’une famille modeste. Après avoir arrêté ses études, il a fait de nombreux petits travaux comme imprimeur, attaché culturel et journaliste. Didier DAENINCKX est un auteur de romans policiers, d’essais, et de nombreuses nouvelles, des scénarii de bandes dessinées (comme La der des ders, avec TARDI). C’est un écrivain engagé, et cela se ressent dans toute son œuvre. Cette dernière est orientée vers une critique politique et sociale de notre société. Son engagement l’a amené à participer au site Internet Amnistia.net (www.aministia.net), qui est un site d’informations et d’enquêtes. Il lutte notamment contre le négationnisme.


Meurtres pour mémoire


Le livre


Il a été édité en 1984, cependant, il a fallu 7 ans à l’auteur pour l’écrire. Publié dans la Série Noire de Gallimard en 1984, il reçoit le Prix Paul Vaillant Couturier (1984) et le Grand Prix de Littérature Policière (1985). Ce livre a été également adapté au cinéma par Laurent HEYNEMANN en 1985, et voit aussi le jour sous forme de bande dessinée, avec la collaboration de l’illustratrice Jeanne PUCHOL (Ed. Futuropolis). C’est le premier roman, où Didier DAENINCKX, fait apparaître l’Inspecteur Cadin.


































Résumé


Ce roman policier commence par relater la manifestation du Front de Libération Nationale (F.L.N.) du 17 octobre 1961, qui finira par un bain de sang. L’histoire commence avec des moments de vie de trois personnes : Saïd Milache, un « Français musulman », Kaïra Guelanine, sa fiancée, et Roger Thiraud, professeur d’histoire de lycée. Après ces trois moments de vie, on entre dans le récit ; Saïd et Kaïra vont à la manifestation du F.L.N., et au même instant Roger Thiraud rentre de sa journée de travail, il arrive devant chez lui au moment de la manifestation. Les C.R.S. viennent juste d’arriver pour réprimer cette manifestation de « Français musulmans ». Ils vont faire un véritable massacre, on ne sait pas exactement le nombre de tués. C’est ce moment qu’un C.R.S. s’approche de Roger Thiraud.

« Brusquement, il coinça la tête avec son bras gauche. Le manteau vint se coller sur le visage du professeur qui laissa tomber son bouquet et le paquet de gâteaux. Il agrippa désespérément la main de son agresseur pour lui faire lâcher prise. Mais l’homme, méthodiquement, appliqua le canon de l’arme sur la tempe droite de Roger Thiraud, introduisit l’index dans le pontet et appuya sur la détente. Il repoussa le corps en avant, recula. Le professeur s’effondra sur le trottoir, le crâne éclaté. »

Roger Thiraud laisse derrière lui sa femme enceinte.

Le récit fait ensuite un bond de 21 ans en avant et nous conduit en 1982. Nous faisons la connaissance de Bernard Thiraud, le fils de Roger. Comme son père il est historien, enfin, étudiant en histoire. Pour ses recherches, il va à Toulouse avec sa fiancée, Claudine Chenet, elle aussi étudiante en histoire. Bernard Thiraud va être tué après avoir fouillé dans les archives régionales. C’est à ce moment que l’inspecteur Cadin fait son apparition, pendant une grève des fossoyeurs. Il vient tout juste d’être muté à Toulouse. Cadin va d’abord enquêter pour savoir ce que cherchait Bernard Thiraud. Ce dernier tentait de poursuivre les recherches de son père concernant la ville de Drancy, et particulièrement l’époque où s'y trouvait un camp de concentration lors de la Seconde Guerre mondiale, et concernant également le nombre important de déportations d’enfants juifs...


Ce que dénonce l’auteur


Didier DAENINCKX dénonce deux faits historiques qui se sont révélés être liés à l’affaire Maurice PAPON.

Premièrement, il dénonce le massacre de la manifestation du F.L.N. du 17 octobre 1961, et notamment les consignes que les C.R.S. ont reçues du préfet. En 1961, Maurice Papon est préfet de Paris.

DAENINCKX dénonce également les faits de collabotation liés à la déportation lors de la Seconde Guerre mondiale. Dans le roman, Roger Thiraud, le père, rédige un livre sur l’histoire de sa commune de naissance : Drancy. Il va découvrir, en étudiant les convois de déportations des Juifs, des chiffres anormaux venant de la région toulousaine, principalement des déportations de jeunes enfants. A la préfecture, Cardin dit :

« La Déportation était traitée de la même manière que les autres tâches de l’administration ; les fonctionnaires semblaient avoir rempli ces formulaires avec un soin identique à celui apporté aux bons de charbon ou à la rentrée scolaire. On manipulait la mort en lieu et place de l’espoir.»

Lorsque DAENINCKX a écrit ce livre, l’affaire Maurice Papon n’avait pas encore éclaté. Le secret que les Thiraud ont découvert est donc compromettant pour l’administration.


Pour finir


Le style de l’auteur est assez fluide, l’écriture est simple. C’est un livre qui se lit rapidement. Je le conseille à tous ceux qui n’aiment pas les livres sur la Seconde Guerre mondiale (comme moi), ils changeront d’avis !
Petite anecdote, les noms des policiers dans le livre, sont des noms de quartier de Toulouse, comme Matabiau.


Sources
- http://fr.wikipedia.org/wiki/Didier_Daeninckx
- http://www.bibliosurf.com/+-Daeninckx-Didier-+
- http://www.editions-verdier.fr/v3/auteur-daeninckx.html



Pour découvrir les travaux de l'illustratrice Jeanne PUCHOL :

http://www.delartsurlaplanche.com/auteur.php?id_auteur=54&type=i


Claire, 2ème année Bibliothèques-médiathèques










2. Article de Charlotte







Né en 1949, à Saint Denis, Didier Daeninckx a exercé pendant une quinzaine d’années les métiers d’ouvrier, imprimeur, animateur culturel et journaliste localier. En 1983, il publie Meurtres pour mémoire dans la Série Noire de Gallimard. Il a depuis fait paraître une trentaine de titres qui confirment une volonté d’ancrer les intrigues du roman noir dans la réalité sociale et politique. C’est un auteur de nouvelles (En marge, Zapping) et d’essais également.


Il a obtenu de nombreux prix tels que le Prix Populiste, le Grand prix de la littérature policière ou encore le Prix Louis Guilloux. Aujourd’hui Didier Daeninckx travaille en tant que journaliste à amnistia.net (quotidien en ligne d’information et d’enquête).

Son premier roman Meurtres au premier tour (1982) est passé inaperçu. C’est son deuxième roman Meurtres pour mémoire, avec l’inspecteur Cadin, qui lui ouvre les portes de la notoriété. L’inspecteur Cadin est le personnage principal de bien des romans de Deaninckx (Le géant inachevé par exemple). Ce personnage se suicide dans Le facteur fatal.

En 1994, Daeninckx reçoit le Prix Féval de littérature qui le récompense pour l’ensemble de son œuvre.

Bibliographie récente

 Histoire et faux-semblants (2007)
 Levée d’écrou (2007)
 Baraques du globe (2008)
 Camarades de classe (2008)


Dans Meurtres pour mémoire, il y a tout un contexte historique qui encadre l’intrigue. Le roman débute sur une manifestation qui s’est réellement déroulée : c’est le massacre du 17 octobre 1961.

Rappelons ce contexte historique. Bien avant le 17 octobre 1961, il existe des tensions entre les membres du FLN (front de libération nationale pour l’Algérie) et la police. Pour tempérer ces relations, la police décide de ne plus exécuter aucun membre du FLN. Cependant certains policiers forment un groupe et passent à tabac de nombreux maghrébins.

De Gaulle, président de la République à cette époque, considère que tous les attentats du FLN sont un moyen de pression exercé sur l’Etat français. L’ordre est donné à Maurice Papon (Préfet de police de Paris) d’instaurer un couvre-feu pour tous les « français musulmans d’Algérie ».

Le roman commence à Paris par cette nuit du 17 octobre. Une manifestation est organisée pendant le couvre-feu par les dirigeants du FLN. Des milliers d’Algériens se font tabasser et Daeninckx nous transmet cette ambiance avec beaucoup de réalisme. Durant cette manifestation pacifique qui se transforme en véritable massacre, un professeur d’histoire, Roger Thiraud, se fait tuer en rentrant chez lui par un homme habillé en CRS. Il n’avait aucun lien avec le FLN ou l’OAS et aucune enquête ne sera faite pour déterminer les causes exactes de sa mort. Sa femme, enceinte, accouche quelques mois plus tard de Bernard Thiraud.
Vingt ans plus tard, à Toulouse, dans une rue proche de la préfecture, Bernard se fait tuer après avoir effectué des recherches à la préfecture. L’inspecteur Cadin enquête alors sur le meurtre de Bernard et, après quelques déductions, sur la mort suspecte de son père à Paris. L’inspecteur Cadin se fait aider par le brigadier Lardenne.

Derrière ce contexte historique de l’indépendance de l’Algérie, Didier Daeninckx nous fait remonter le temps dans les années 1940, puisque Roger Thiraud, donc le père, avait commencé une étude en tant qu’historien sur la ville de Drancy. On découvre, si on ne le savait déjà, que cette ville a été un lieu important de la déportation. On découvre également des informations gênantes concernant Vichy. Bernard Thiraud en se rendant à Toulouse voulait savoir pourquoi son père était mort et poursuivre l’étude et les révélations. En remuant le passé, ils ont été tous deux victimes de la découverte et n’ont pas pu exposer le résultat de leurs recherches.

Finalement, Daeninckx enquête sur le passé de Maurice Papon qui est présenté sous un faux nom dans le livre. L’écriture est assez légère pour contraster avec la dure réalité des déportations durant la Seconde Guerre mondiale et de la répression exercée contre le FLN.

En conclusion, ce roman qui a propulsé Daeninckx en tant qu’auteur majeur de la fin du XXème siècle est un ouvrage intrigant qui prépare le rôle de l’inspecteur Cadin dans les polars suivants.

Charlotte, 2ème année Edition-Librairie

 

par Claire et Charlotte publié dans : fiches de lecture AS et 2A
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Vendredi 21 novembre 2008





Stefan Zweig,
Amok ou le Fou de Malaisi
e
,

suivi de Lettre d’une inconnue
et de La ruelle au clair de lune
Traduction de Alzir Hella et Olivier Bournac, revue par
Brigitte Verne-Cain et Gérard Rudent
Préface de Romain Rolland
Éditeur : Librairie Générale Française
Collection Le Livre de poche
2 octobre 1991

















Présentation & généralités…


Qui est Stefan Zweig ?

Stefan Zweig est né en 1881 à Vienne en Autriche. Il est issu d’une famille de riches industriels dans le textile. Sa famille est israélite mais non pratiquante. Zweig est d’ailleurs très loin des préoccupations religieuses. Il entre dans une prestigieuse école viennoise où il acquiert une solide culture générale. Il se passionne pour les arts, l’histoire et la philosophie. Après avoir obtenu son baccalauréat, il entre en faculté de philosophie. Il commence à cette époque à écrire des poèmes et à voyager (Belgique, Allemagne, France…).

En 1904, il devient docteur en philosophie. Il continue ses excursions à travers l’Europe puis l’Asie, les Etats-Unis, Cuba, la Jamaïque… Zweig aime rencontrer de nouvelles cultures.

La Première Guerre mondiale le traumatise par sa violence et sa cruauté. En effet, Zweig est profondément pacifiste. Entre 1917 et 1934, les publications s’enchaînent, Zweig parvient à se bâtir une notoriété.

La montée du nazisme commence à l’oppresser. En 1933, les œuvres de Zweig retrouvent celles d’auteurs comme Sigmund Freud, Albert Einstein, Bertolt Brecht, Paul Klee… sur une place de Berlin où ils sont tous brûlés en autodafé.

Cette action n’est pas anodine, comme le dit Heinrich Heine, « Là où on brûle des livres, on finit aussi par brûler des hommes.  »

En 1934, il fuit ce contexte pour se réfugier à Londres.

L’entrée des troupes hitlériennes en Autriche le dissuade de rentrer définitivement chez lui. Après un passage à New York, il s’installe au Brésil où il finit ses jours.

En février 1942, il décide de mettre fin à ses jours avec sa femme. Ils ne supportaient plus la tournure que prenaient les choses, la haine et le malheur ambiant.

Zweig est aujourd’hui reconnu pour des œuvres comme La Confusion des sentiments (1926), Vingt-quatre heures dans la vie d’une femme (1929) ou encore le Joueur d’échecs (édité à titre posthume en 1943)… Notons également ses talents de biographe. Il a signé soixante œuvres.

De l’image donnée par cet homme émane un profond sentiment d’injustice et d’incompréhension. A travers des anecdotes et biographies se dessine une personne qui souffre de l’intolérance et  du manque de compassion entre les hommes. Son Å“uvre est marquée par cette tentative de comprendre la logique des comportements les plus troublants voire inexcusables…



Présentation de la nouvelle : Amok ou le Fou de Malaisie


Stefan Zweig porte un grand intérêt aux cultures du monde, il est très curieux de découvrir les mœurs indigènes par exemple. En 1908, il part quelques mois en Asie ; ses biographes supposent qu’il y a puisé son inspiration pour la rédaction d’Amok.

L’auteur à travers cette œuvre tente de dresser une sorte de portrait du psychisme humain dans ce qu’il a de plus paradoxal et de plus incompréhensible. Le phénomène de l’amok illustre bien cette perte de contrôle.

Initialement, Amok  a été publié dans un journal viennois en 1922 et va être intégré dans un recueil de cinq nouvelles la même année.

L’édition française place Amok en tête d’un recueil de seulement trois nouvelles :Lettre d’une inconnue et la Ruelle au clair de lune. Ces trois écrits sont dans la même logique : faire réfléchir et susciter un questionnement sur la définition de l’humanité et ses limites.

Adaptations cinématographiques : 1927 par Constantin Mardjanov, 1934 par Fédor Ozep,
1944 par Antonio Momplet et 1993 par Joël Farges.


Synopsis

Calcutta. Un voyageur embarque sur l’Océania pour regagner l’Europe. La nuit cet homme sort sur le pont prendre l’air, au calme. Sa rêverie est troublée par l’irruption d’un inconnu.

La discussion peine à s’enclencher mais finalement le mystérieux visiteur se laisse aller à quelques confidences… Nous apprenons qu’il est médecin, exilé de force en Malaisie après une faute professionnelle. Sa vie là-bas n’a été qu’en empirant : solitude, mal du pays, alcool… bref, il se retrouve dans une sorte de léthargie mentale, dans un ennui profond.

L’arrivée d’une riche Anglaise dans sa vie va tout bouleverser jusqu'à un point de non retour. Cette dame est venue frapper à sa porte avec l’intention de se faire avorter le plus discrètement possible. La bourgeoise pétrie d’orgueil énerve le médecin qui souhaitait un peu plus de considération. Une proposition indécente du docteur va clore ce rapport de force, la belle blonde tourne les talons et s’échappe. Fou de rage, le docteur part alors à sa poursuite en oubliant morale, bienséance et conscience. Son état incontrôlable le mène en ville où il tente de reprendre contact avec elle. Peu à peu, il reprend ses esprits. Pris de remords, il cherche à s’excuser, seulement il est trop tard. Lorsqu’il parvient à la voir, la gente dame est mourante… L’opération sauvage a mal tourné. Le médecin va alors rester à son chevet jusqu’à ses derniers instants. En lui promettant de garder son secret à jamais, il se chargea d’annoncer la terrible nouvelle au mari dès son retour…

Nos deux confidents se séparent, comme si de rien n’était… La nouvelle se referme sur un étrange fait divers…

Munch, Le Cri

Qu’est ce que l’amok ?


L'amok est un comportement spécifique à la culture malaise, par lequel le sujet, pour venger la mort de l'un des siens ou simplement pour une insulte, « court l'amok » et tue autant de personnes qu'il le peut jusqu'à ce que lui-même soit mis à mort. Par extension, le terme désigne un forcené dont le symptôme est la grande propension du sujet à injurier ceux qui l'entourent. Dans certains cas, une maladie mentale peut être associée à l’amok.

Dans le livre de Zweig, le médecin est frappé de ce syndrome qu’il définit lui-même comme un état plus fort que l’ivresse, « c’est de la folie ». Ici le médecin est bel et bien dans une course destructrice mais ne tue pas. Il ne contient ni ses gestes ni sa force mais est plus dans un état de violence extrême que dans la pulsion meurtrière. Le comportement de « l’intruse » a été le déclencheur d’un mal être latent qui gangrénait l'homme depuis un moment.

Au cours du récit, Zweig traduit cet état d’excitation intense à couper le souffle par un récit haletant. L’emploi des points de suspension montre une certaine confusion, la profusion des pensées et la difficulté de mettre de l’ordre dans tout cela. Il donne une définition de l’amok : le déclic est intempestif, brutal. On passe d’un état quasi léthargique à une fureur hors norme. « Il court tout droit devant lui, toujours devant lui, sans savoir où…[…]Tandis qu’il court, la bave lui vient aux lèvres, il hurle comme un possédé… » A la lecture de cet extrait, on pourrait croire être face à un chien enragé.



Comprendre Amok : les méandres de la psychologie…


Le récit cadre ou l’enchâssement

D’emblée, la structure du texte apporte une dimension confidentielle. L’emploi de l’enchâssement est vraiment très intéressant dans l’approche d’une confession relevant de la nécessité vitale.  

Le narrateur en voyage en Asie souhaite rentrer en Europe. Il embarque à Calcutta. Ce bateau est surchargé, il y a beaucoup de monde. Le récit « extérieur » s’installe. Le narrateur se réveille oppressé en pleine nuit et décide de faire un tour sur pont. Un calme apaisant y règne. S’imprégnant de l’air du large, il se laisse aller à la flânerie. C’est là qu’un homme mystérieux fait irruption dans ses pensées.

Le récit « interne » se met peu à peu en place. Les interruptions du monde extérieur sont très présentes : « la cloche du navire », « le verre cliqueta légèrement dans l’obscurité »… Au fil de son discours, son interlocuteur s’efface à certains moments pour venir à point nommé relancer la machine et lui signifier son écoute.

Le récit cadre soutient ici le récit intérieur.

Le médecin raconte son histoire à une oreille attentive, rappelant étrangement une séance de thérapie. Il cherchait désespérément quelqu’un à qui parler, une personne qui tiendrait le rôle d’un médiateur, d’un confident.

Il est important de souligner le fait que cette discussion à bâtons rompus se déroule en pleine nuit, à la lumière des étoiles. La nuit est propice aux rêves, aux cauchemars. Elle dénote quelque chose de secret, de malsain, la volonté de dissimuler, les non-dits…

Autrement dit, le récit cadre nous rapproche de la réalité alors que le monologue du médecin reste délirant. Le premier narrateur en vient même à se demander si cette rencontre a bel et bien été réelle. Un parallèle entre la réalité et la fiction en ressort.

Le contexte du bateau symbolise beaucoup de choses. La traversée matérialise l’évolution : le déplacement géographique implique nécessairement le temps qui passe, temps nécessaire à un travail sur soi. Etre sur un bateau entre l’Asie et l’Europe, c’est être dans un no man’s land, coupé de toute communication extérieure. L’isolement des deux narrateurs est à deux niveaux : sur un bateau au beau milieu de l’océan, sur le pont désert en tête à tête.

Cette situation facilite la confession et surtout évite tout désistement. Le médecin se retrouve face à lui-même en quelque sorte, rien ne l’empêche de se confier si ce n’est la honte.

Plus généralement, le récit cadre est redondant dans l’oeuvre de Zweig… Par ce biais, il se permet de narrer des histoires amorales. Ce discours qu’on pourrait qualifier d’indirect lui donne la liberté d’aller plus loin.


Les personnages

« Il est l’artiste-né, chez qui l’activité créatrice est indépendante de la guerre et de la paix et de toutes les conditions extérieures, celui qui existe pour créer : le poète, au sens goethéen. Celui pour qui la vie est la substance de l’art ; et l’art est le regard qui plonge au cœur de la vie. Il ne dépend de rien, et rien ne lui est étranger : aucune forme de l’art, aucune forme de la vie » écrit Romain Rolland dans la préface.

Zweig est très attaché à la psychologie de ses personnages. A travers son œuvre, il décortique les passions humaines même sous leurs aspects les plus abjects.

L’amok se définit lui-même pendant sa période de « transe ». L’attachement qu’a mis Zweig à décrire le contexte dans lequel tout se déroule nous permet de comprendre un peu mieux.

L’aspect pathologique parfaitement décrit dans les pages d’Amok se retrouve dans le Joueur d’échecs. Ces deux nouvelles se retrouvent sur plusieurs points. L’image de l’obsessionnel maniaque ne se manifeste pas de la même façon, ce que Zweig met un point d’honneur à souligner. L’influence de son ami Freud est ici évidente.

D’autres écrits se sont construits autour d’une problématique psychologique, la passion amoureuse, des sentiments démesurés, la perte de toute conscience des choses...





Aujourd’hui Stefan Zweig est toujours d’actualité avec la parution d’une nouvelle inédite Le Voyage dans le passé, chez Grasset, édité en 1929 à Vienne…












Pauline COSTA, AS Edition/Librairie





Voir aussi :


Witold Gombrowicz et Stefan ZWEIG, article de Mélaize


Articles de Marion et Coralie sur Amok

Articles de Claire et de Charlotte sur Vingt-quatre heures de la vie d'une femme.

par Pauline publié dans : fiches de lecture AS et 2A
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Mercredi 19 novembre 2008







Julien GRACQ
Le Rivage des Syrtes 

éditions José Corti,  1951




















I. L’auteur : Julien Gracq


Julien Gracq naît et meurt dans la même maison en bord de Loire, dans le petit village de St-Florent-le-Vieil en Anjou. Ce fleuve, omniprésent dans ce village comme une personne à part entière, comme une âme qui traverse ce lieu de manière incessante, sera présent  et source d’inspiration tout au long de la vie de cet auteur. Ses balades jusqu’à la fin de sa vie le long de la Loire feront naître en lui les lieux de ses romans, comme la brume du matin dans Le rivage des Syrtes, l’île Batailleuse, qui partage le fleuve en deux, que l’on retrouve dans La presqu’île, ou encore l’embouchure de l’Evre dans ses différents écrits, notes, ou fragments de textes, et notamment dans Les eaux étroites. Lorsqu’on connaît ce lieu, ce fleuve majestueux, on le retrouve dans les Å“uvres de Gracq de la même manière que dans le village, de façon omniprésente.

Louis Poirier naît le 27 juillet 1910 à St-Florent-le-Vieil. Louis Poirier est le véritable nom de l’auteur. Il choisit d’utiliser un pseudonyme pour différencier sa carrière professionnelle de professeur d’histoire-géographie de sa carrière d’écrivain. Il prend donc le nom de Julien Gracq lors de la parution de  son premier roman en 1937, Au château d’Argol. Julien parce qu’il a fait la découvert très jeune du roman de Stendhal, Le Rouge et le Noir. Passionné par ce roman il apprend des passages par cÅ“ur, et Julien Sorel devient pour lui une sorte de référence. Le nom de Gracq vient des Gracques. Pour son pseudonyme, il ne voulait donc pas dépasser plus de trois syllabes.

Dans sa jeunesse, Louis Poirier lit les livres qu’il trouve ; en effet dans ce petit village les sources de lecture sont limitées, il n’y a pas de librairie, il faut aller jusqu’à la ville pour en trouver une. Ce qui est toute une expédition. De plus, lorsqu’il apprend à lire, il a 4 ans, et la France vient d'entrer en guerre avec l’Allemagne. Son enfance est traversée par les personnages de Jules Verne, un de ses principaux inspirateur pour ses romans, d’Hector Malot, de Fenimore Cooper,  et au lycée (vers 12-13 ans) il découvre Edgar Poe et  Stendhal. Ces auteurs ont été déterminants pour lui, et pour ses écrits plus tard. De Jules Verne, on retrouve le goût de la géographie et de l’histoire, et l’ébauche de formes littéraires qui l’ont passionné.

Il part faire son lycée à Nantes, et donc quitte son petit village natal. Elève doué, il entre au lycée Henri IV à Paris pour faire hypokhâgne et khâgne. Il se spécialise en géographie et devient professeur d’histoire-géographie. Durant sa carrière professionnelle, il enseignera dans des lycées à Quimper, Caen et Paris, au lycée Claude Bernard,  où il restera jusqu’à sa retraite.

Ce géographe a donc un goût prononcé pour les voyages, de Vienne en Autriche à Venise en Italie, ainsi que la Hollande, et les pays du Nord ; il parcourt beaucoup de pays. En 1936, il attend un visa pour partir en Crimée (vers la Russie), mais il ne l’obtient pas. C’est déçu qu’il rentre alors chez lui à St-Florent-le-Vieil. Dans cet été où il ne sera pas en voyage,  à contrecÅ“ur, il se met à écrire. Lorsqu’il envoie son manuscrit à Gallimard, celui-ci est refusé. Il se retourne alors vers la librairie José Corti, qui accepte de publier son roman mais à condition de participer financièrement. Julien Gracq accepte et c’est en 1937 que paraît Au château d’Argol. Lorsque sa carrière d’écrivain sera très reconnue, il regrettera un peu ce premier roman qui ne lui plaît plus. Néanmoins, c’est avec cet ouvrage que tout a commencé, et que le « maître » l’a reconnu comme un véritable auteur ; André Breton lui envoie un message juste après la publication et depuis ce jour, Breton et Gracq resteront de grands amis.

Lors de la Seconde Guerre mondiale, Gracq est mobilisé et envoyé prés de la frontière belge. Cette expérience lui inspirera un roman, Un balcon en forêt, publié seulement en 1958. Entre temps, il écrit d’autres ouvrages, un roman, Un beau ténébreux, et un pamphlet littéraire, La littérature à l’estomac. En 1951, il publie Le Rivage des Syrtes, toujours chez José Corti. C’est alors qu’on lui décerne le prix Goncourt, prix le plus prestigieux. Il le refuse. Sa légende est faite, il est l’auteur qui a refusé le Goncourt.  Plus tard, Michel Mitrani lui propose une adaptation cinématographique de son roman Un balcon en forêt. Il accepte. Le tournage se déroule dans les Ardennes en 1977, Gracq y assiste. Le film sort en 1978. Il écrira beaucoup d’autres ouvrages mais plus de romans. Il délaisse ce genre littéraire et préfère publier des essais, des notes, des pensées. Lors de sa retraite, il retourne dans son village natal, et y restera dans la solitude jusqu’à la fin de sa vie. Il reçoit régulièrement des étudiants, intéressés par son travail et son Å“uvre ; mais il donne peu d’interviews et d’entretiens pour des magazines ou autres. Il est décédé l’année dernière, seul dans sa grande maison familiale, au bord de la Loire, ce fleuve qui continue à couler. C’était le 22 décembre 2007.


Le roman : Le Rivage des Syrtes

L’histoire

Tout le roman se déroule dans une contrée imaginaire, décrite de manière très poétique. On distingue quatre régions importantes dans l’histoire : la ville d’Orsenna, endroit où se situe le siège du gouvernement, qui a sous sa coupe la région des Syrtes, et la presqu’île de Maremma, et de l’autre côté les côtes du Farghestan, qui sont en guerre depuis trois siècles avec les autres régions ; mais cette guerre est « endormie ».


Le narrateur de l’histoire est Aldo, un jeune homme d’une vieille famille d’Orsenna. Pour changer de vie, il décide de se faire muter dans la région des Syrtes. Sa demande est acceptée ; en effet, personne ne demande à partir sur les rives des Syrtes, dans ce coin si reculé du reste du pays.

Aldo part un matin et arrive sur les rives des Syrtes, où il prend le poste d’Observateur. Il a un rôle important, il seconde d’une certaine manière le capitaine Marino, qui est là depuis très longtemps. Une relation se crée entre les deux hommes, ils discutent beaucoup entre-eux, ils s’entendent bien, mais on apprend qu’en réalité, Marino a peur d’Aldo.

Aldo s’installe dans sa nouvelle vie, prend l’habitude de rester seul très souvent ; en particulier dans la salle des cartes, où il passe des heures à observer de vieilles cartes. Un jour, il fera la connaissance de Vanessa, une femme plus âgée que lui, qui arrive d’Orsenna, mais est à Maremma pour passer la belle saison. Maremma se trouve juste à côté du rivage des Syrtes. Une relation se noue entre les deux personnes, puis Aldo se rend tous les jours chez Vanessa. Vanessa apporte à Aldo une certaine assurance, et un goût pour le danger.

Un jour, Marino part pour Orsenna, appelé par ses supérieurs. Il confie donc à Aldo le soin de partir sur le bateau pour la patrouille habituelle. Aldo part, avec son équipe, il est alors seul maître à bord. Au dernier moment, lorsqu’ils sont en vue des terres du Farghestan, et à la limite de la frontière, plus ou moins matérialisée, Aldo ne donne pas l’ordre de virer de bord. L’excitation est à bord, ils franchissent alors la frontière, ce qui n’a pas été fait depuis quelques siècles. Lorsqu’ils arrivent près des rives, trois coups de canons sont tirés. Le bateau vire donc de bord et tout le monde repart vers les Syrtes. A l’arrivée, la nouvelle se propage très vite, même jusqu’à Orsenna. Aldo est conscient depuis le début de ce qu’il a fait. Il attend le retour de Marino, et il ne sait pas quoi faire. Il a brisé le silence qui existait. Il se demande s’il y aura la guerre ou non. Marino est de retour. Un soir, lors d’une discussion avec Aldo sur les falaises, il meurt. Officiellement il a glissé sur les rochers, officieusement il s’est jeté du haut de la falaise, son poste de capitaine sur les rives des Syrtes lui a été enlevé.

Aldo est alors convoqué par le gouvernement dans sa ville natale, qu’il n’a pas revu depuis son départ. Il a un entretien avec un des plus vieux personnages de la ville. Ce dernier ne lui reproche pas ce qu’il a fait, contre toute attente. Au contraire, il est un peu fataliste et lui explique que cela ne pouvait que se passer ainsi. Ils savaient depuis le début qu’Aldo allait franchir les limites mais ils l’ont laissé faire. Quelqu’un devait le réaliser et ça a été ce jeune homme. Quelqu’un devait briser ce silence même s'ils doivent perdre la guerre. Le livre s’arrête là. On n’est pas sûre qu’il y ait la guerre, on ne sait pas, si elle a lieu, s’ils vont gagner. C’est au lecteur d’imaginer…

Les voyages


On trouve dans le roman de nombreuses occurrences du thème du voyage. Des voyages initiatiques aux voyages  en bateau, ou encore voyage  fictif, le personnage principal est en permanence en mouvement. Malgré la lenteur des événements, de l’écriture, Aldo n’est jamais au même endroit.

Le premier voyage auquel est confronté Aldo est la route faite entre Orsenna et le rivage des Syrtes. Au début du roman, il fait l’aller, et à la fin le retour. Ce premier voyage est décrit à travers les yeux d’Aldo. Le lecteur réalise le même trajet. Il quitte cette ville qui devient étouffante pour lui pour arriver sur les rives. La route est chaotique, la voiture est sans cesse bousculée par la mauvaise route. On découvre alors le rivage des Syrtes, au seuil de l’aube, avec un brouillard très présent. On a l’impression de se retrouver au bout du monde, à la fin de la terre.

 Lorsque Aldo repart pour Orsenna, il reprend la même route. De nouveau le lecteur est transporté. Mais l’arrivée n’est pas la même. Orsenna a changé, la ville n’est plus la même. Il s’est passé quelque chose, comme si la ville avait rajeuni.

Le voyage le plus fréquent est celui des Syrtes à Maremma. Aldo va rejoindre son amante, Vanessa. Ce trajet est réalisé de nombreuses fois. Maremma devient une destination  importante pour Aldo. C’est un lieu où peu à peu il grandit. Vanessa lui apporte quelque chose qui le change. D’une certaine manière c’est une personne qui joue énormément dans son voyage initiatique. Aldo acquiert une certaine assurance avec Vanessa, qui l’amène à faire des choses auxquelles il n’aurait pas pensé. C’est pour elle qu’il fait tout cela.

Le voyage des rives des Syrtes au Farghestan est le voyage qui déclenche tout. Aldo part un matin avec son équipage. Lorsqu’ils frôlent la frontière fictive qui sépare les deux pays de la guerre, ils ne vont pas faire demi-tour comme cela aurait été plus raisonnable. Ils vont franchir la frontière. L’excitation est alors à son comble dans le bateau. Tous conscients de ce qu’ils font, ils continuent comme le désire Aldo. Lorsqu’on leur tire dessus, ils font demi-tour. L’excitation est tombée. Ils pensent tous au retour, aux réactions des uns et des autres.

Aldo, au début de son séjour aux Syrtes, passe de longues heures dans la salle des cartes, dans la forteresse. Il voyage à travers son imagination. Il est fasciné par la frontière qui sépare les deux terres en guerre. Déjà, avant sa rencontre avec Vanessa, qui va mettre terme à ces heures passées dans cette pièce, il sent qu’il traversera un jour la frontière.


Le désir

Tout le roman est traversé par le désir. Tout d’abord, le lecteur a le même désir qu’Aldo de traverser la mer, et de franchir la frontière qui mène au Farghestan. Ce désir devient dans ce cas-là impossible à combattre. C’est presque une fatalité. Aldo, ainsi que les personnes qui sont sur le bateau avec lui, ne peuvent pas résister à ce désir. Comme dans L’Odyssée, avec le chant des sirènes. Ulysse veut combattre ce maléfice. On a l’impression de retrouver la même scène dans Le Rivage des Syrtes. Cela se passe également sur un bateau, et le personnage principal ne peut pas lutter contre quelque chose qu’il a envie de faire alors que personne ne le fait jamais.

On retrouve le désir dans le roman en présence de Vanessa. Cette femme a une aura qui attire tout le monde. C’est Aldo qu’elle va choisir, mais d’autres hommes sont jaloux, on sent cet aspect plus particulièrement avec le capitaine Marino. Le désir est très présent sans être explicitement dit. Il y a juste une scène, dans le roman, où  Aldo et Vanessa sont seuls dans le grand palais de Vanessa. Le désir est particulièrement présent à ce moment-là, mais en fait entre ces deux personnes, il est apparu dés leur première rencontre et ne va plus les quitter.

Dans un entretien accordé au Magazine littéraire de juin 2007, on compare ce roman à un roman pornographique. L’attente dans le roman est comparée à un prélude amoureux. Le plus important, ce sont les préliminaires. La fin du livre est alors vue comme un accouplement. De plus Gracq fait des références dans le roman à une plante dont le nom est féminin et à forme phallique : « Les roseaux à tige dure qu’on appelle l’ilve bleue. » Cette plante n’existe pas, cependant, l’ulve oui. C’est une algue. L’auteur aura tout simplement changé le U contre un I. Il se raidit.


Entre rêve et réalité


Le lieu est imaginaire. Dés le début du livre on se sait pas vraiment où on se trouve, à quelle période du temps, quelle époque. Les deux pays sont en guerre depuis trois siècles, mais celle-ci est endormie.  Une mer sépare les deux pays, une mer pas si grande puisque la traversée se fait assez rapidement. Les habitants du rivage des Syrtes habitent dans une vieille forteresse, assez délabrée. D’autres vivent dans des palais. Les hommes se déplacent sur des chevaux, les bateaux sont à voiles, etc. Le lecteur se trouve dans un monde totalement inconnu et perd tous ses repères.

Mais en même temps certains indices laissent penser à des lieux réels. On a tout de même l’impression de se retrouver dans le Sud. Les Syrtes seraient une sorte de Venise, la présence de l’eau est vraiment importante. La mer entre les deux pays rappelle de toute évidence la mer Méditerranée. Une mer bien présente mais en même temps pas infranchissable. De plus dans la description des rives des Syrtes, lorsque Aldo arrive le premier matin très tôt, on retrouve le paysage de la Loire. Le brouillard qui couvre la Loire le matin quand le soleil vient tout juste de se lever se retrouve tout à fait dans ce paysage. La Loire est un fleuve que Julien Gracq aime beaucoup, ce sont un peu ses racines. Il n’est donc pas du tout étonnant de retrouver ce paysage dans son roman.



On parle de Gracq comme du « poète du roman ». En lisant ce roman, on retrouve en effet cette caractéristique. La poésie est très présente. La lenteur des événements, le langage utilisé, la description des paysages, tous ces éléments illustrent bien cette notion de poésie. Julien Gracq utilise les endroits qu’il connaît, grâce à ses voyages ou à sa région natale, pour nous emmener dans un autre monde. On retrouve dans son roman le géographe qu’il est. Mais le roman n’est pas le genre majeur qu’utilise Julien Gracq, même si c’est par cela qu’il est connu, tout d’abord par Au château d’Argol, puis par Le Rivage des Syrtes, qui restera le roman dont l’auteur a refusé LE prix, le Goncourt. Pourtant Gracq s’était déclaré non-candidat dés le départ, mais le jury, composé entre-autres de Raymond Queneau, Pierre Mac Orlan ou encore Colette lui attribuera ce prix si prestigieux. Il n’en voudra pas…même après sa mort en décembre de l’année précédente, sa pensée contre les prix littéraires, ou autre forme de prescription qui fait démarrer les ventes, est d’actualité. En effet, les nombreux manuscrits qu’il a légués à la BNF ont une clause : une interdiction de publication avant des dizaines d’années. Il ne souhaitait pas que sa mort soit à l’origine de ventes de ses livres. Il voulait être reconnu pour son œuvre. Pour cet auteur qui aura tout refusé, le Goncourt et la publication de ses ouvrages en poche, ce dernier coup est un coup de maître.


Carte de voeux de Julien Gracq. Autographe inédit.


Inès, 2ème année Edition-Librairie





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Mardi 18 novembre 2008




Philippe CLAUDEL
Le Rapport de Brodeck

Stock, 2007  























Biographie, bibliographie et récompenses1


Philippe Claudel (1962-) est un écrivain français contemporain.
Il est agrégé de français. Il est maître de conférences à l’Université de Nancy où il enseigne à l’Institut Européen du Cinéma et de l’Audiovisuel.

- Meuse l’oubli, 1999
- Quelques-uns des cent regrets, 2000 (Prix Marcel Pagnol et Prix France Télévisions)
- J’abandonne, 2000
- Le Bruit des trousseaux, 2002
- Les Petites mécaniques, 2003 (Prix Goncourt de la nouvelle)
- Les Ames grises, 2003 (Prix Renaudot)
- Trois petites histoires de jouets, 2004
- La petite fille de Monsieur Linh, 2005
- Le Rapport de Brodeck, 2007 (Prix Goncourt des lycéens)



Le roman

Philippe Claudel le situe dans le cadre de l’après Seconde Guerre mondiale. Brodeck vit dans un village de montagne dont la localisation exacte reste floue : une contrée où l’on parle un dérivé de l’allemand, peut-être l’Autriche, la Tchécoslovaquie ou la Pologne.

Brodeck est revenu depuis quelques mois du camp où il avait été déporté, injustement, sur délation des habitants de son  village à cause de son faciès un peu trop brun à leur goût et de son nom à consonance étrangère. Alors qu’au village on ne croit pas à son retour, il découvre avec amertume le sort que l’on a réservé à sa femme Emelia et l’arrivée dans son foyer d’une enfant. Mais tout cela c’est le rapport qui nous l’apprend entre les lignes. Car le récit de sa vie s'égrène dans le « rapport » que le conseil municipal lui demande de rédiger. En effet, lui seul sait écrire et dispose d’une machine à écrire, pour expliquer et pardonner l’  « Ereigniës ». L’  « Ereigniës » désigne le sort que l’on a réservé à l’Anderer, un homme qui est arrivé au village il y a peu. En réalité, il a été victime d’un meurtre collectif à l’auberge Schloss un soir où il y a exposé ses peintures. Ces dernières ont renvoyé les villageois à leurs fautes, à leurs bassesses ;  les toiles leur ont dévoilé leur vrai visage et, morts de honte, ils ont éliminé l’artiste.
 

Ainsi, Brodeck se met au travail : « [il] doi[t] expliquer ce qui s’est passé depuis sa venue2 et pourquoi il ne pouvait que le tuer. C’est tout. » On le met d’ailleurs en garde contre toute dérive du récit. Mais Brodeck est trop torturé pour s’en tenir à cette règle et c’est ainsi que, par bribes dispersées dans le rapport, on découvre les atrocités du camp, sa vie avant et à son retour et surtout le sentiment de culpabilité qui le ronge.
   
Une fois son rapport achevé, Brodeck prend la route avec sa famille pour s’éloigner  et oublier cette vie qu’il ne supporte plus. Au fur et à mesure que ses pas l’entraînent dans les montagnes, il perd de vue son village et ainsi renaît l’espoir d’une vie meilleure.




Brodeck et le devoir de mémoire

A l’heure où le devoir de mémoire prend une place de plus en plus notable dans notre société contemporaine, aussi bien à l’étranger (La ley del derecho a la memoria3  proclamée en 2006 en Espagne relative à la guerre civile de 1936 à 1939) qu’en France (lecture de la lettre de Guy Môquet aux classes de primaires, visite des lieux de la mémoire par le Président de la République). Philippe Claudel et son dernier roman Le Rapport de Brodeck, relèvent de cette exigence.

Cependant, dans cette Å“uvre, le devoir de mémoire prend un tout autre aspect : il dérange, on préférerait nier tout ce qui a pu se passer pour mieux l’enfouir. Honte et remords lacèrent les entrailles des fautifs. « Faute avouée à moitié pardonnée » dit l’adage, c’est pourquoi les villageois souhaitent mettre, à tout prix, par écrit l’  « Ereigniës ». Mais, l’écrivain renvoie tout de même les coupables à leurs fautes alors qu'ils espéraient y trouver le pardon.

 A travers une histoire inventée de toute pièce, Philippe Claudel associe judicieusement les souvenirs tragiques d’un déporté, qui se doit d’écrire ce qu’il a pu vivre dans cet enfer, pour dénoncer ses bourreaux, leur pardonner, mais surtout pour se pardonner à lui-même. Car, sans pardon, la vie est insoutenable.


Le regard du déporté sur la société

C’est un thème qui revient souvent dans les ouvrages qui traitent de la déportation. Rapprochons Brodeck de Raymond Guérin et son Retour de Barbarie : les deux hommes rentrent des camps et se retrouvent face à une société qui ne ressemble pas à celle de leur souvenir. La société aurait-elle changé durant leur déportation ? Non. C’est plutôt leur regard sur la vie qui s’est subitement transformé. Ils regardent d’un œil à la fois triste et atterré une société qui ne comprend pas ce qu’ils ont pu vivre. Eux qui ont tant espéré un jour pouvoir sortir des camps et rejoindre cette société, sont soudainement gagnés par un sentiment d’exclusion qui ne les quittera plus :

- « il y a en nous les ferments de la déception et de l’intranquillité. Je crois, que nous sommes devenus, jusqu’à notre mort, la mémoire de l’humanité détruite. Nous sommes des plaies qui jamais ne guériront. » (Le Rapport de Brodeck)
- « je me fais l’effet d’un revenant, d’un fantôme. Je n’ai plus ma place dans ce monde fascisé » (Retour de Barbarie)



Le thème de la culpabilité et du remords

Il semblerait que ce soit le thème conducteur du roman car Brodeck, comme les villageois, n’y échappe pas.

Il est évident que les villageois cherchent, à travers le rapport,  à se déculpabiliser du meurtre qu’ils viennent de commettre et à échapper à tout jugement et aux remords. Pourtant, en demandant à Brodeck de faire ce travail, ils se mettent eux-mêmes devant leur propre culpabilité car ils ont autrefois dénoncé Brodeck. Brodeck leur renvoie sans cesse cette image de la culpabilité.


Mais, le plus touchant dans cette histoire, c’est le sentiment de culpabilité que s’inflige lui-même Brodeck. Le récit commence et se termine d’ailleurs par la même phrase : « Je m’appelle Brodeck, et je n’y suis pour rien ». C’est ce même sentiment qui le pousse à quitter son village et, dans les dernières pages, il explique sa décision : « Moi, j’ai choisi de vivre, et ma punition c’est ma vie. C’est comme cela que je vois les choses. Ma punition ce sont toutes les souffrances que j’ai endurées ensuite. C’est Chien Brodeck. C’est le silence d’Emelia, que parfois j’interprète comme le plus grand des reproches. Ce sont les cauchemars toutes les nuits. Et c’est surtout cette sensation perpétuelle d’habiter un corps que j’ai volé jadis grâce à quelques gouttes d’eau ». Le silence de sa femme violée, les gouttes d’eau volées à une jeune femme assise à ses côtés dans le wagon le conduisant vers le camp et qu’il a bues et tout ce qu'il endure aujourd'hui d'avoir réchappé aux camps, laissent à Brodeck un goût amer et le conduise à se sentir, quoi qu’il arrive, coupable de vivre.

Un récit porteur d’espoir

    Bien que Philippe Claudel nous offre ici un roman très noir qui aborde la déportation, les mécanismes de la lâcheté, de l’humiliation, de la domination, quand Brodeck déclare « Ils sont morts. Tous morts. Moi, je suis vivant. Peut-être n’avaient-ils aucune raison de survivre ?  Peut-être n’avaient-ils aucun amour au profond de leur cÅ“ur ou dans leur village ? Oui, peut-être n’avaient-ils aucune raison de vivre. », on comprend que c’est l’amour qui le guide, il a survécu aux camps, s’est laissé humiliéer pour retrouver sa femme. Durant son trajet de retour, il n’a que son nom à la bouche, rêve d’elle, de son visage, de son parfum. Philippe Claudel nous offre un beau roman où c'est l’amour qui guide les hommes et les guidera en vain.

 1. http://www.wikipedia.fr
 2.  la venue de l'Anderer
 3.  Loi du droit à la mémoire


Marie, BIB. 2ème année

Voir aussi  :

fiches récentes sur Philippe Claudel

Les Petites Mécaniques
Claudel, Dabitch, Flao

par Marie publié dans : fiches de lecture AS et 2A
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Lundi 17 novembre 2008







Rohinton MISTRY
L'équilibre du Monde
Titre original A Fine Balance.
Ed. McClelland and Stewart, Toronto, 1995
Traduit de l'anglais par Françoise Adelstain
Editions Albin Michel, Paris, 1998
 882 pages




















L'auteur en quelques mots

Né à Bombay en 1952, aujourd'hui installé à Toronto, Rohinton Mistry est un des auteurs les plus impressionnants de cette littérature indienne anglophone qui, bien que poussée par les vents de la diaspora, ne cesse d'évoquer les multiples tumultes du sous-continent. De cette terre-là, Mistry est un peintre tout simplement éblouissant: l'étendue de sa palette mérite qu'on le compare à Dickens.

(source www.lire.fr)

L'histoire

Dans une Inde en plein état d'urgence, Rohinton Mistry nous conte l'histoire de quatre personnages aux destins brisés : Dina Dalal, une veuve aigrie par le temps, doit se démener pour survivre ; pour cela, elle engage les tailleurs Omprakash et Ishvar Darji pour qu'ils lui confectionnent des vêtements qu'elle pourra ensuite revendre à une société de textile. Vient s'ajouter à la petite famille le jeune Maneck Kohlah, un étudiant en réfrigération-climatisation, pensionnaire lui aussi de Miss Dalal. Chaque destinée nous raconte un pan de l'histoire de l'Inde, ses diversités culturelles, ses problèmes sociaux mais aussi la solidarité qu'il peut y avoir entre les individus. Tout au long du livre, nos quatre protagonistes vont faire d'étranges rencontres, un mendiant et son maître, un éleveur de singe, un revendeur de cheveux...

Rohinton Mistry, tel Balzac, a une maîtrise parfaite de son roman, chaque détail de la vie des personnages nous est relaté, ce qui nous permet de comprendre au mieux une société en bien des points, différente de la nôtre et ce n'est donc pas par hasard si le livre débute avec une citation tirée du Père Goriot  :

« Vous qui tenez ce livre d'une main blanche, vous qui vous enfoncez dans un moelleux fauteuil en vous disant : Peut-être ceci va-t-il m'amuser. Après avoir lu les secrètes infortunes du Père Goriot, vous dînerez avec appétit en mettant votre insensibilité sur le compte de l'auteur, en le taxant d'exagération, en l'accusant de poésie. Ah ! Sachez-le : ce drame n'est ni une fiction, ni un roman. All is true. » (Balzac)

Ces mots, sont selon moi, sont le meilleur résumé pour décrire l'état dans lequel nous plonge cet ouvrage. Envie de dépaysement ? Lisez ce livre !



Lucie, 2ème année édition-librairie
par Lucie publié dans : fiches de lecture AS et 2A
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Vendredi 14 novembre 2008






Jean ECHENOZ
Courir

Editions de Minuit
2008

























L'auteur

Jean Echenoz est né en 1947 à Orange. Il a publié son premier roman, Le Méridien de Greenwich en 1979. Ensuite, il a notamment obtenu le prix Médicis avec Cherokee en 1983 et le prix Goncourt en 1999 avec Je m'en vais. Courir est son treizième roman. Avec ce texte, Echenoz s'attelle pour la troisième fois à la biographie d'un personnage célèbre. Le triptyque a été entamé par Jérôme Lindon en 2001 puis viennent Ravel en 2006 et enfin Courir.  La particularité de cet auteur est qu'il a toujours été publié aux éditions de Minuit.

Résumé

Le récit commence en 1938 en Moravie, région de la Tchécoslovaquie et il coïncide avec l'arrivée des Nazis. Emile a 17 ans, il est beau, il sourit beaucoup mais il ne court pas. Il déteste cela. Alors qu'il est ouvrier dans une usine de chaussures, Bata, on lui impose de courir à l'occasion d'un cross. Le sport est une corvée pour lui mais il n'a pas le choix, il se plie aux règles, fait de son mieux. Il court si bien qu'il arrive second de ce cross-country organisé par la Wehrmacht. A partir de cet instant, il ne cessera plus de courir, de progresser et de gagner. Sa méthode d'entraînement est basée sur la vitesse et la souffrance, cela va forger sa légende. Il travaille tellement dur à l'entraînement que les courses sont pour lui synonyme de plaisir. Une fois la guerre finie, il s'engage comme simple militaire dans l'armée. Ainsi à chacune de ses grandes victoires, il est promu à un nouveau grade dans l'armée. Malgré son absence absolu de style, son palmarès est éloquent :

quadruple champion olympique entre 1948 et 1952
18 records du monde
triple champion d'Europe

Zatopek est l'idole du pays et devient suite à ses innombrables succès l'emblème du régime communiste. La « locomotive tchèque », son surnom, reste invaincue de 1948 à 1954 sur 10 000m. C'est un sportif d'élite et il devient un instrument de propagande idéal. Il représente le parti aux quatre coins du globe et ne cesse d'être promu au sein de l'armée.
 
A la fin sa carrière sportive, après les jeux de Melbourne en 1956, il est nommé colonel. Ensuite, il devient directeur des sports au ministère de la défense jusqu'en 1968.


Lors du printemps de Prague en août 1968, alors qu'il défend la cause des Tchécoslovaques, il prend la parole tant bien que mal devant les manifestants. Les Soviétiques le sanctionnent et le radient de l'armée. Il est expédié dans une mine d'uranium pendant 6 ans puis devient éboueur. Cette dernière mission est un échec pour le parti. Deux ans plus tard, il est libéré et reprend le cours de sa vie.


Style et analyse

Echenoz respecte la chronologie des multiples exploits du Tchécoslovaque. Il ne met pas de dates, ni de temps pour les courses de Zatopek. Il survole les principaux résultats de sa carrière mais en revanche, il s'attarde plus sur des anecdotes particulières et des points de caractère du coureur. Il est intéressant de remarquer que Zatopek a exclusivement couru sous des dictatures (nazie et soviétique). Il a toujours couru pour quelqu'un, dans un premier temps l'usine, ensuite l'armée et enfin le PC.

On peut noter un parallélisme entre la première phrase du premier chapitre et celle du dernier. Premier chapitre : « Les Allemands sont entrés en Moravie.»
Dernier chapitre : « Les Soviétiques sont entrés en Tchécoslovaquie. » Les périodes historiques sont indissociables du parcours de Zatopek. Echenoz nous le fait remarquer à sa manière. Dans le roman Je m'en vais, il a utilisé la même phrase introductrice et finale "Je m'en vais". Il reprend la même sorte de procédé avec Courir.  C'est une boucle historique, plus de 30 ans d'occupation.

Dans ce roman, on assiste à la construction et à l'ascension inéluctable d'une vedette jusqu'à sa consécration. L'écriture d' Echenoz est épurée, son style descriptif sied à merveille car il est dénué de tous détails inutiles. Il y a beaucoup de rythme dans le roman à l'image du personnage central. L'auteur fait ressortir une sorte de côté candide chez l'athlète, cela le rend sympathique et agréable.

Extraits

« Ce n'est pas normal, ce n'est absolument pas normal. Ce type fait tout ce qu'il ne faut pas faire et il gagne. » [p.46]

« Emile, on dirait qu'il creuse ou qu'il se creuse, comme en transe ou comme un terrassier. Loin des canons académiques et de tout souci d'élégance, Emile progresse de façon lourde, heurtée, torturée, tout en à-coups. Il ne cache pas la violence de son effort qui se lit sur son visage crispé, tétanisé, grimaçant, continûment tordu par un rictus pénible à voir. » [p.49]

« Quand il parcourt les rues de la ville derrière sa benne avec son balai, la population reconnaît aussitôt Emile, tout le monde se met aux fenêtres pour l'ovationner[...] Jamais aucun éboueur au monde n'aura été autant acclamé » [p.141]

Sources

http:/www.volodalen.com/32historique/zatopek.htm

http:/www.leseditionsdeminuit.com


Quentin Legeard
, 2ème année Bib.-Méd.


par Quentin publié dans : fiches de lecture AS et 2A
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Jeudi 13 novembre 2008

















VIES ET OEUVRES

Gombrowicz, Witold (1904-1969).

   
Witold Gombrowicz est romancier, nouvelliste et dramaturge. Il naît en 1904 dans une famille aristocrate d'origine lituanienne près de Varsovie, en Pologne, ville où il suivra des études de droit. Dès 1928, il se met à voyager, notamment en France où il suit des études d'économie et de philosophie.

En 1937 paraît son oeuvre la plus célèbre, Ferdydurke, dans laquelle un homme âgé d'une trentaine d'années se transforme en adolescent. Il y aborde les thèmes récurrents de ses oeuvres que sont l'immaturité, l'identité. L'ouvrage reçoit un accueil contrasté, avant d'être rapidement interdit par les nazis puis par les communistes.

Il part pour l'Argentine en 1939. Ce séjour est supposé ne durer que quelques semaines, mais la déclaration de guerre bouleverse ses projets: il y restera jusqu'en 1963. Il y vit pauvrement, surtout durant la guerre, et y fréquente les autres Polonais émigrés qu'il critique de manière acerbe dans son Journal, qui paraît dans la revue Kultura (la revue de l'émigration polonaise, publiée à Paris). Witold Gombrowicz s'installe en France en 1964, il y décédera 5 ans plus tard. Quelques années avant sa mort, il recevait le Prix International de Littérature pour Cosmos.

Gombrowicz semble toujours en interaction avec le lecteur, il aime le  provoquer, et même s'en moquer. Il use et abuse de descriptions incompréhensibles, burlesques, de jeux de langage. Ainsi, la parodie de conversation des Mémoires de Stefan Czarniecki :


    " - Molière ?
    -  Fredo !
    - Newton ?
    - Copernic !
    - Beethoven ?
    - Chopin !
    - Bach ?
    - Moniuszko ! "

Gombrowicz développe une réflexion sur le langage, qui propose un découpage du monde, et donc une vision du monde qui détermine l'être humain. Il réfléchit, de même, à la nature de l'homme, à la manière dont il se façonne. Il pense qu'il se fait par l'autre, qu'il est fabriqué par ses coutumes, son statut social. Dans Philibert doublé d'enfant, Il décrit une scène particulièrement burlesque dans laquelle, suite à un invraisemblable concours de circonstances, le public masculin d'un match de tennis se hisse sur le dos de son pendant féminin. Une jeune femme, nouvellement arrivée en ville, croit qu'il s'agit d'une attitude tout à fait normale et agit de la même manière. Il estime que l'homme est bâti via les autres donc, quitte à se comporter de la manière la plus absurde, voire barbare (pense-t-il aux horreurs de la Seconde Guerre mondiale ?). Ses personnages semblent être à la limite de la folie. Ils sont immatures, ne sont pas en adéquation avec leur statut, leur âge, avec ce que l'on attend d'eux. Ils sont souvent grotesques, il les caricature sauvagement mais transparaît une certaine tendresse de l'auteur pour les hommes, pour son pays. Il n'est pas un simple critique, il est un exilé qui pense à sa contrée d'origine, à ses compatriotes. Positives ou négatives, ces pensées l'habitent et ont fait de lui un des auteurs les plus reconnus en Pologne.


Zweig, Stefan (1881-1942).

    Né à Vienne dans une riche famille d'origine juive, Stefan Zweig connaît, tout comme Gombrowicz, la vie d'exilé. Il fait ses études à Vienne, ville cosmopolite et intellectuelle, puis visite le monde. Il voyage dans toute l'Europe (et séjourne notamment Paris), aux Indes, en Afrique, en Amérique. Zweig se lie d'amitié avec Romain Rolland, Sigmund Freud et Emile Verhaeren.

Si la Première Guerre mondiale l'inquiète beaucoup, la seconde l'anéantit. Elle fait de lui un exilé et non plus un voyageur. Ses voyages continuent, mais ressemblent désormais bien plus à une errance désespérée. Il finit par se fixer à Petropolis au Brésil.

L'écrivain, qui est dramaturge, poète et biographe, est surtout connu du grand public pour son talent de nouvelliste. Le Joueur d'échecs est son oeuvre la plus célèbre. Ecrite durant son exil brésilien, elle évoque la folie des hommes, l'enfermement, mais aussi la barbarie et la froide cruauté des bourreaux.

Zweig a rêvé l'Europe, et surtout l'Européen. Les deux guerres l'ont beaucoup affecté, et même le rêve américain ne suffira pas à le consoler de ses illusions perdues. En Allemagne, les nazis brûlent ses livres, persécutent sa mère âgée. Il semble que son suicide ne soit pas dû à un accès de colère mais soit le résultat d'une lente désillusion. Ses voyages ne lui permettront jamais de se rebâtir un foyer. C'est un homme triste qui met fin à ses jours en février 1942, mais pas un homme pessimiste, c'est ce que laisse entendre la fin de sa lettre d'adieu, écrite la veille de sa mort:

"Le monde de ma propre langue est perdu pour moi et ma patrie spirituelle, l’Europe, s’est anéantie elle-même. Mais il fallait à soixante ans des forces exceptionnelles pour tout recommencer à nouveau et les miennes sont épuisées par des années d’errance sans patrie. Aussi je juge préférable de mettre fin, à temps et la tête haute, à une vie pour laquelle le travail intellectuel a toujours représenté la joie la plus pure, et la liberté individuelle le bien suprême sur cette terre. Je salue tous mes amis ! Puissent-ils voir encore les lueurs de l’aube après la longue nuit! Moi, je suis trop impatient, je pars avant eux.»

Zweig semble avoir considéré chaque homme, et plus spécialement chaque homme qui souffre, comme digne d'intérêt, de sympathie. Vingt-Quatre heures de la vie d'une femme dépeint des personnages dont la morale est sujette à caution. Pourtant, l'écrivain les décrit sans jamais nous demander de les haïr, de les juger. Cette nouvelle, au contraire, appelle le lecteur à regarder les êtres humains sous un nouvel angle. Celui de Stefan Zweig sur ses personnages est pointu, précis : ses descriptions psychologiques sont particulièrement intéressantes, et il n'est pas anodin de rappeler que l'auteur avait l'habitude de faire relire ses manuscrits par son ami Sigmund Freud.

Deux hommes cultivés, contraints de fuir leurs pays, condamnés à n'y jamais revenir, il semble tentant d'observer leurs oeuvres parallèlement.  Si ces thèmes sont indiscutablement présents dans leurs oeuvres, j'ai plutôt souhaité m'intéresser au spectre de la folie qui hante Le Danseur de maître Kraykowski et Amok.



 DEUX NOUVELLES.

Le Danseur de Maître Kraykowski.

   
Cette nouvelle est la première du recueil Bakakaï, qui en compte douze écrites entre 1926 et 1946. Elle possède un incipit in medias res : à peine le livre ouvert, le lecteur est instantanément plongé dans les incroyables aventures de cet immature épileptique, qui tombera amoureux comme le font les enfants, c'est-à-dire follement, exclusivement, d'un avocat qui a eu le malheur de croiser sa route.

L'histoire commence simplement par une histoire des plus anodines. Un homme (notre héros) tente de doubler la foule qui patiente devant un opéra. Un autre homme (son héros, mais il ne s'en doute pas encore) le remet sans ménagement à sa place. C'est ainsi que se met en route une mécanique infernale qui conduira l'un des personnages à ce qui pourrait être considéré comme l'acmé de sa folie: une crise d'épilepsie, et à la perte de soi, puisqu'il demande ce que son corps appartienne à cet homme qu'il poursuit. Ce dernier, lui, sera condamné à l'exil.

 Gombrowicz accompagne son héros dans sa déchéance, le langage du récit est de plus en plus confus, il ne relate que le point de vue, fort peu clair d'ailleurs, de cet étrange personnage. Cet homme pourrait être parfaitement antipathique, car, après tout, il transforme en cauchemar la vie d'un honnête homme. Mais le lecteur ne peut s'empêcher de s'amuser et de prendre un certain plaisir (tout comme, sans doute, Gombrowicz) à voir apparaître maître Kraykowski, qui n'est pas l'honnête homme qu'il prétend être, sous son vrai jour.

    Le lecteur, dans cette nouvelle en particulier et dans Bakakaï en général, se laisse volontiers entraîner dans cette folie qu'incarne cette galerie de personnages. Il y note qu'un adulte, s'il agit comme un enfant, ne peut s'intégrer avec succès dans une sphère sociale, ne peut se lier à d'autres adultes. Il est en décalage permanent et n'a, semble-t-il, aucune chance de s'adapter.


Amok

Amok débute de manière plus classique que la nouvelle de Gombrowicz. Le lecteur est invité à prendre connaissance d'un "singulier événement" vécu par le narrateur à bord d'un transatlantique. Cet incident à peine évoqué, Zweig nous fait remonter le temps, et nous prenons connaissance des circonstances qui ont conduit le voyageur sur ce navire.  Celui-ci a ressenti l'envie irrésistible de rentrer chez lui, quelles que soient les conditions du voyage, envie sans doute partagée par l'écrivain exilé. Le passager fait la rencontre, une nuit, d'un homme étrange, dont l'élocution constitue un indice intéressant de sa condition mentale. Tout comme dans Le Danseur de maître Kraykowski, l'homme parle en effet d'une manière saccadée, s'interrompt souvent :

"Je... j'ai des raisons... personnelles... tout à fait personnelles de me retirer ainsi... Un deuil... J'évite la société, à bord... je ne parle pas pour vous... non, non... je voudrais simplement vous prier... Vous m'obligeriez beaucoup si vous ne disiez à personne, sur le navire, que vous m'avez vu ici... [...] La parole lui manqua encore."

L'étrange personnage, un médecin, s'est exilé dans les Indes néerlandaises suite à un scandale.  Nostalgique, malheureux, solitaire, il s'enfonce dans l'alcool jusqu'à ce qu'une belle Européenne installée dans la grande ville voisine le visite, et lui demande de l'aider à avorter. Séduit par sa beauté, il lui demande de s'offrir à lui en échange de ce service, et la femme outragée quitte le cabinet médical. C'est alors que commence la description de "l'Amok", cette crise de folie propre aux Indes, qui consume un homme, ici, le médecin, en le poussant à courir, pris d'une rage meurtrière, jusqu'à ce qu'il en meure. Une fuite en avant qui n'est pas sans rappeler le mécanisme de la nouvelle de Gombrowicz, qui laissera sa victime, le "danseur", presque morte. De même, "l'Amok" est, dans cette nouvelle, en décalage par rapport à la société dans laquelle il vit. Il éprouve un amour éperdu teinté d'admiration pour celle qui connaît les règles de son monde, et sait en jouer. Les personnages de maître Kraykowski et de cette femme ne sont pas sans ressemblances, tout comme la passion qui consume leurs admirateurs : ceux-ci finissent par perdre tous repères, et par se perdre eux-mêmes.  Le médecin, victime d'une telle crise, bouleversé par le remords, poursuivra la belle jeune femme, mais ne la retrouvera que trop tard, condamnée par son attitude. Mariée, enceinte de son amant, repoussée par le docteur, elle n'a eu d'autre choix que de recourir à une "sorcière", une avorteuse chinoise, et se meurt dans l'arrière salle d'une "de ces boutiques où se cachent les fumeries d'opium ou les bordels". Le drame conduira le médecin sur ce navire en partance pour l'Europe, dans lequel se trouve la dépouille de la jeune femme. Mais il ne reverra pas sa contrée d'origine, il mettra fin à ses jours, ce qui n'est pas sans rappeler le destin de Stefan Zweig.

Conclusion

    Les personnages centraux de ces deux nouvelles connaissent un destin parallèle à celui de leurs crÃ