Dimanche 17 février 2008

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Duong THU HUONG
TERRE DES OUBLIS, 
éditions Sabine Wespieser, 2006,
Rééd. Livre de poche.

 











I.  Une brève histoire du Viêt Nam et de sa littérature


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Voir le siteNguyen-trong.com pour plus d’informations

On distingue trois grandes périodes dans l’histoire du Viêt Nam :


1.  Des origines jusqu’à 111 av J. C.

     Les débuts de la nation remontent à une période semi-légendaire qui fait débuter les origines de la race dans la nuit des temps quand le roi Lac-Long de la lignée des dragons se maria avec une immortelle, Au-Co, descendante des génies de la montagne. Elle donna naissance à 100 garçons beaux et forts qui fondèrent 100 principautés Viet réparties sur une zone très vaste, depuis le fleuve Rouge au Nord jusqu’au Champa au Sud, et de la mer de Chine à l’Est jusqu’au Tseu Chouan à l’Ouest (actuel Laos).


2.  De 111 av J. C. jusqu’à 938 apr. J. C.

     Le pays connaît environ 1000 ans de domination chinoise, entrecoupée de mouvements sporadiques et nombreux de révolte et de tentative d’indépendance. C’est une période de sinisation du pays.


3.  Indépendance nationale, de 939 à aujourd’hui

    En 939, victoire de Bach Dang qui donne l’indépendance au pays. Les 10 siècles suivants, 8 grandes dynasties vont se succéder avec quelques incursions chinoises au début du XVe s.

     À partir de 1428, avec la dynastie Lê (1428-1789), on assiste à un développement très marqué de la littérature et des études historiques et géographiques. Les ouvrages sont écrits en caractères chinois (idéogrammes). Les écrivains les plus renommés du Viêt Nam ont vécu à cette période très riche qui apporte aussi le triomphe du Confucianisme et l’introduction du Christianisme par des missionnaires Européens.

     Les premiers échanges avec des commerçants et des aventuriers ont lieu.

     Le père Alexandre de Rhodes crée un système de transcription quôc-ngu (utilisation de l’alphabet romain pour retranscrire les idéogrammes) lors de son séjour au Viêt Nam entre 1624 et 1645.

     Des dissensions Nord-Sud reprennent de 1627 à 1775, puis il y a réunification du pays.

     Le royaume s’appelle Viêt Nam de 1804 à 1820, puis Dai Nam jusqu’à l’arrivée des Français. En 1862 et 1874 signatures d’accords plaçant le pays sous tutelle française.

     Là le pays est divisé en trois régions : la Cochinchine, colonie directement gouvernée par la France, le Tonkin et l’Annam qui deviennent des protectorats (l’empereur garde un pouvoir symbolique).

     À la fin de la Seconde Guerre mondiale, le Viet Nam accède à l’indépendance mais cela reste sans valeur sur le plan international. Il faut attendre juin 1954 pour que le gouvernement français avalise l’indépendance. Mais un mois plus tard, la Conférence de Genève décrète la scission du territoire national en deux portions à peu près égales le long du 17e parallèle. Le Centre et le Nord du Viêt Nam deviennent la République Démocratique du Viêt Nam, et le Sud l’État du Viêt Nam puis la République du Viêt Nam en 1955. Le 1er novembre 1963 une grande révolution de l’armée et du peuple instaure la 2e République.

     Intervention des USA, guerre, puis Accords de Paris en 1973 et fin de la guerre avec la chute de Saigon en 1975.

     En 1976, proclamation de la république socialiste du Viêt Nam.

     En 1986 début d’une certaine ouverture du pays c’est le Doi Moi, c’est-à-dire le Renouveau décidé par le Parti. Il vise à essayer de redonner une crédibilité internationale au pays. Mais on commence alors à dire tout haut ce qu’on pense tout bas. De jeunes écrivains font leur apparition. La violence des critiques met directement le régime en cause. Le pouvoir réagit alors par la répression.


L’importance de la littérature au Viêt Nam :

     " La place de la littérature dans la civilisation vietnamienne est énorme pour deux raisons : la première a une origine nationale et la seconde étrangère. Le Viêt Nam a une culture très ancienne mais cette grande civilisation n’avait pas d’écriture propre. Le savoir oral se transmettait par une forme d’art populaire appelé le " ca dao " (chants populaires), une poésie à la rythmique typiquement vietnamienne chantée à travers les différentes régions. Cette langue archaïque représente la moitié de la langue vietnamienne. C’était une langue formée d’adages que les Vietnamiens utilisaient souvent pour exprimer une idée. Le principe ? Recueillir la tradition populaire pour ensuite l’enrichir, d’où l’importance de la littérature qui véhicule la tradition et la fait évoluer et vivre. La seconde moitié de la langue vietnamienne vient du chinois. N’oublions pas que les Chinois ont occupé notre pays pendant 10 siècles. Or, dans la culture chinoise l’ " honnête homme " est le lettré. Pour les Vietnamiens, c’est celui qui paye sa dette de vie, autrement dit celui qui doit s’engager dans la société pour devenir un véritable être humain. Conclusion : au Viêt Nam, il n’y a pas de frontière entre la littérature et la politique à cause de cet engagement nécessaire du lettré. Cela explique la grande estime dans laquelle les Vietnamiens tiennent les poètes et les écrivains. Le pouvoir les craint pour cette même raison. "

Extrait d’une entrevue accordée par Phan Huy Duong traducteur des romans de Duong Thu Huong et directeur de la collection " Vietnam " aux éditions Ph. Picquier jusqu’à peu.


II.  L’auteur et son œuvre

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     Elle est née en 1947 et a été témoin des atrocités de la réforme agraire dans les années 55/56. En 1967, elle part sur le front au niveau du 17e parallèle (la région la plus bombardée pendant la guerre) pour intégrer un groupe de combattantes dont la tâche est de " chanter plus fort que les bombes " et d’évacuer morts et blessés du front. Elle va y rester une dizaine d’années et c’est là qu’elle va écrire ses premiers textes et poèmes qui chantent l’espérance et la liberté.

     Elle va se marier contre son gré (son futur époux menace de la tuer si elle refuse de l’épouser) et avoir deux enfants.

     Après la guerre, de retour à Hanoi elle se consacre à l’écriture comme scénariste et écrivain.

     Elle participe à la renaissance littéraire vietnamienne dans les années 80 comme Nguyen Huy Thiêp, Pham Thi Hoài et Bao Ninh. Elle publie de nombreuses nouvelles marquées par son désir d’authenticité. En 1985 elle écrit un livre pour enfants Itinéraire d’enfance, sorti en France en 2007, qui est très autobiographique. En 1987, elle prend la défense des intellectuels malgré les intimidations du pouvoir et publie Au-delà des illusions, roman qui dénonce abus de pouvoir et mensonges des communistes vietnamiens. En 1988 grand succès de ce roman qui tire à 100 000 exemplaires. Dans le même temps elle continue à réclamer toujours plus de démocratie pour son pays.

     A partir de 1990, son nom devient tabou et ses livres introuvables dans son pays. Ils sont soit retirés de la vente, soit tirés en nombre très limités et donc tout de suite épuisés.

     Pourtant elle a continué à être très lue et à écrire. En 91 elle est emprisonnée suite aux problèmes rencontrés après avoir écrit les Paradis aveugles en 1988, livre qui dénonce à travers la fiction les abus commis par la réforme agraire des années 50. Des écrivains français et américains prennent sa défense et elle est mise en résidence surveillée à Hanoi. Ce qui ne l’a pas empêchée de continuer à écrire et à faire passer ses romans en France de manière à pouvoir être publiée. Ainsi, deux de ses romans parus en France – Roman sans titre et Myosotis - ne sont jamais sortis au Viêt Nam. Elle a depuis ouvert la voie à d’autres romanciers vietnamiens qui n’osaient pas publier et qui sont aujourd’hui reconnus et appréciés dans leur pays.

     Toutes ses difficultés n’ont jamais altéré son courage et sa grande détermination. Son œuvre laisse entrevoir le désir d’apporter une contribution aux changements qu’elle juge indispensables à son pays. Elle vit en France depuis 2006.

     Aujourd’hui les choses changent et une nouvelle génération d’écrivains apparaît, qui n’a pas connu la guerre.


III.  Bref résumé de Terre des oublis

     Le roman se met très vite en place. Dès les premières pages, Miên qui coule une vie heureuse avec son mari Hoan au Hameau de la montagne, a la désagréable surprise, en rentrant d’une journée en forêt, d’apprendre que l’homme qu’elle a épousé 14 ans plus tôt et qui est donné pour mort à la guerre depuis plus de 10 ans, est arrivé au village.

     Et le vétéran Bôn réclame sa femme. Nous sommes juste à l’après-guerre et tout le pays acclame ses héros à qui tous les honneurs sont dus.

     Miên ne veut pas quitter l’homme qu’elle aime et de qui elle a eu un enfant pour retourner vivre avec celui qui est devenu pour elle un inconnu, avec qui elle n’a partagé que quelques semaines. Mais la pression des autorités, de son entourage font que rapidement elle comprend que là est son devoir et qu’elle doit s’y soumettre.

     A travers ces trois destins, Duong Thu Huong met en scène l’impuissance tragique de ces gens, leur incapacité à prendre leur vie en main, liée au dictat du pouvoir, aux traumatismes de la guerre, à la pesanteur du respect de coutumes souvent archaïques, non écrites, mais toutes-puissantes car établies depuis des temps immémoriaux.

     Le roman est construit de manière simple, à trois voix, chacune nous racontant son histoire, ses doutes, ses envies, ses douleurs. Grâce à cette mise en scène des personnages, qui sont évoqués indépendamment pour mieux se retrouver ensuite dans leur histoire commune, on mesure bien leurs déchirures individuelles ou collectives. Le style de l’auteur, la sobriété de son écriture, la beauté évocatrice des paysages, le rythme, la musique et les odeurs en font un roman très attachant. Dans son écriture elle mêle avec art le conte, le roman d’amour, les descriptions minutieuses du quotidien des villages de montagne, de la vie citadine, les dictons anciens et les recettes de cuisine.

     Révolte, colère, lâcheté, chagrins, déchirures et surtout beaucoup d’empathie sans mièvrerie ni pathos dans ce beau roman qui se dévore sans peine, malgré ses 800 pages, et dont je vous laisse le plaisir de découvrir la chute.


IV. Les thèmes récurrents de l’œuvre

     Dans toute son œuvre ce qui fascine, c’est la sincérité qui transparait à chaque ligne. Dans ce pays de non-dits, elle a l’art de dire la vérité. Avec une sorte de fausse naïveté elle dresse un tableau sévère du régime, du poids des traditions, de la place de la femme dans la société.

     Son écriture est sobre, lyrique, poétique, très évocatrice des couleurs et odeurs de ce pays qu’elle aime. Sa manière à la fois pudique et naturelle de nous parler des relations amoureuses porte en elle une luminosité et une sensibilité certaine. On y trouve le côté respectueux de la tradition mais aussi un refus des préjugés, des conceptions anciennes et des règles morales sans fondement, des pressions sociales qui inhibent totalement le peuple vietnamien et gangrènent la vie quotidienne. Ceci est le cœur du roman Terre des oublis, mais on le retrouve dans aussi dans ses autres romans (à part Itinéraire d’enfance).

     La guerre se retrouve aussi toujours plus ou moins en filigrane dans les romans. Mais on y trouve aussi bien la difficulté à vivre des vainqueurs que des vaincus. Ainsi dans le passage de Terre des oublis où, pour chasser fantômes et démons qui le poursuivent dans la jungle après l’attaque de la colline où toute sa compagnie a été tuée, Bôn traîne derrière lui le cadavre de son supérieur et ami durant une semaine, tandis que les vautours rodent autour de lui. Il y a une puissance narrative, et dans le même temps un côté onirique dans ce texte.

     Il est toujours question d’hommes et de femmes dépassés par leur destinée et qui, contre l’adversité essayent de tenir debout. Par ce côté-là, on peut dire que l’auteur tend à l’universel.


V.  La traduction de Phan Huy Duong

     Je pense que toute la force de la traduction des romans vietnamiens par Phan Huy Duong vient du fait qu’il a une parfaite maîtrise des deux cultures.

     Il nous fait partager toute la poésie de l’écriture vietnamienne en prenant le parti de retranscrire mot à mot les dictons qui émaillent le récit avec parfois une note explicative succincte en bas de page. Quelques termes ne sont pas traduits mais cela ne gêne en rien la compréhension du roman.

" L’apport de l’écriture latine dans la langue vietnamienne a apporté une forme de pensée analytique opposée à l’écriture en idéogrammes ".

" Parfois en traduisant des phrases mot à mot, du vietnamien vers le français, je tombe sur des phrases syntaxiquement correctes. "

" Il n’y a pas de concordances entre les concepts. Les rapports entre les hommes et leur environnement diffèrent selon les pays. La langue vietnamienne est tellement musicale qu’il y a des centaines de mots pour qualifier une chose quand en français le même mot n’a que deux ou trois synonymes. En vietnamien le mot traduit un son réel ou des sensations charnelles…Dans la structure de la langue, il y a le métissage (vietnamien, chinois, français). La conjugaison française est liée au temps universel. La langue vietnamienne est extrêmement liée au contexte… "

Extraits d’un entretien du Webzine Eurasie avec Phan Huy Duong en date du 14 septembre 1998.

N.B : Sur le site Eurasie.net vous pourrez consulter une interview de Kim Lefèvre (Métisse Blanche) ainsi que l’entretien complet de Phan Huy Duong à propos de la littérature vietnamienne et de la traduction. On y trouve aussi les dernières parutions de littérature asiatique.

Site Sabine Wespieser

Soline, A.S. Ed. Lib.

par soline publié dans : FICHES DE LECTURE S2 Altérité Voyage africain
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Samedi 16 février 2008

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Terre d’ébène

Editions Le Serpent à Plumes, Paris, 1998

Première édition : Albin Michel, 1929

Collection Motifs

276 pages










Biographie de l’auteur

     "Depuis plus d’un demi-siècle, le nom d’Albert Londres est synonyme de mythe", écrit Pierre Assouline.

     Né en 1884 à Vichy, Albert Londres se destinait à une carrière de poète. Cependant, il s’est rendu célèbre par ses articles et ses récits de voyage publiés au début du siècle dans Le Petit Journal, Le Quotidien ou Le Petit Parisien. Son premier article était paru en 1914. Albert Londres se passionne donc très vite pour son travail de journaliste d’investigation à l’étranger. Il part, entre autres, en Asie en 1922. En 1925, il décrit les horreurs du bagne de Cayenne ; il se rend ensuite dans les asiles psychiatriques et dévoile les mauvais traitements. Il va ensuite en Afrique noire en 1927, puis en Palestine en 1929, il part aussi dans les Balkans. Finalement, il meurt en 1932 dans l’incendie du paquebot George Philippar qui le ramenait de Chine, vraisemblablement assassiné, après une enquête dont il n’avait rien dit à personne et dont il a emporté le secret dans sa tombe.


Bibliographie

     Je propose ici la bibliographie existant chez Le Serpent à Plumes, collection Motifs.

  • L’Homme qui s’évada, n°12, 1994,
  • Dante n’avait rien vu, n°16, 1995,
  • Le Juif errant est arrivé,  n°22, 1995,
  • Au Bagne,  n°37, 1996,
  • Les Comitadjis, n°43, 1997,
  • La Chine en folie, n°45, 1997,
  • Tour de France, tour de souffrance,  n°59, 1998,
  • Marseille, porte du sud,  n°62, 1998,
  • Le Chemin de Buenos Aires,  n°67, 1999,
  • Pêcheurs de perles,  n°81, 1999.



Contexte général et publication du livre

     Terre d’ébène s’inscrit dans un contexte colonial. Tout d’abord, il y a la création, en France, du ministère des colonies en 1894, puis la création de l’Agence générale des colonies en 1919. Ensuite, on peut noter, comme faits significatifs, la construction du chemin de fer Congo-Océan de 1921 à 1933, la fondation de la Ligue maritime et coloniale en 1921, ou encore l’exposition coloniale de Marseille en 1922.

     C’est dans ce contexte qu’Albert Londres part quatre mois en Afrique noire en 1927. A son retour, il écrit donc Terre d’ébène, violent réquisitoire sur les malheurs de cette Afrique. Publié en mars 1929, ce livre-reportage suscite de furieuses polémiques, la presse coloniale se déchaîne, Albert Londres fut accablé de toutes les insultes de l’époque.

     Le gouverneur général de l’AOF (Afrique Occidentale Française) se voit même contraint d’organiser un " voyage de presse " pour journalistes et parlementaires afin de combattre l’effet produit par les dénonciations de Londres. Ce dernier s’est défendu avec cette phrase célèbre : " Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie ".


Le point de vue d’Albert Londres

     Une remarque importante est qu’Albert Londres, contrairement aux dires qu’on peut trouver sur Internet, n’est pas anti-colonialiste. En fait, il ne critique ni les colons ni le système mais la méthode. Il critique la violence de la colonisation sur les populations locales sans pour autant prendre position pour le retrait de la France et l’indépendance des territoires coloniaux. De plus, son indulgence pour les " indigènes ", voire son amitié et sa solidarité sont mêlées à un certain paternalisme et sa vision personnelle est celle d’une forme d’inculture africaine. Ce côté d’Albert Londres est en fait le reflet de l’air du temps, du colonialisme. Cependant, il est quand même en avance sur son époque en ce qui concerne le traitement des populations locales.


Terre d’ébène, forme et résumé
 

     Albert Londres est un journaliste et Terre d’ébène, un reportage. Pourtant, la forme est très littéraire, on dirait presque un roman. Pierre Assouline, auteur de Albert Londres. Vie et mort d’un grand reporter, dit d’ailleurs : "C’est un littéraire, dans la plus noble acception de terme. S’il a choisi ce type d’écriture, c’est au départ par dépit de poète."

     Terre d’ébène raconte le périple d’Albert Londres qui va sillonner l’Afrique " française " pendant quatre mois. Il arrive tout d’abord à Dakar, au Sénégal, où il voit les effets de la fièvre jaune sur les colons. Ensuite, il passe par Bamako, au Soudan, où il rencontre un coiffeur très singulier se nommant Tartass. C’est là aussi qu’il voit, pour la première fois, la pratique qu’il appelle le " moteur à bananes ". Il passe ensuite par la brousse où il rencontre un commandant local et fait connaissance avec la justice coloniale. Il arrive, par la suite, à Tombouctou, au Niger, qu’il qualifie d’" amas de terre grisâtre et mal battue ". Il fait une rencontre très importante dans cette ville, celle de Yacouba, ancien missionnaire qui a voulu rester vivre à Tombouctou. Apres le Niger, c’est au tour de Ouagadougou qu’il nomme " ville de la lune […] sur la route de rien du tout " où il fait la rencontre du roi local. Il passe ensuite par Bouaké, en Côte d’Ivoire, où il s’aperçoit de la véritable pratique du marché au coton, et aussi dans la forêt où il rencontre les coupeurs de bois. Puis il est allé à Porto-Novo, au Dahomey, au Gabon, et enfin au Congo où il voit le drame du Congo-Océan.

     Ce n’est cependant pas un récit de voyage. Albert Londres est un journaliste et toutes ses descriptions servent à vraiment nous montrer les malheurs de l’Afrique. Il s’agit d’un réquisitoire. 


Terre d'ébène
, un réquisitoire

     En effet, c’est pendant ce périple qu’Albert Londres va s’apercevoir de la réalité des pratiques coloniales françaises et s’insurgera contre elles. Il se prononce " contre ceux qui font de la civilisation à tâtons ".

     Pour décrire les petits scandales de cette vaste terre, Albert Londres utilise un humour cynique et très décalé. Il se sert également d’un style énergique et proche du style oral pour pouvoir nous interpeller. Cependant, le ton se fait plus grave lorsqu’il se penche sur les cas les plus dramatiques et promet ainsi à " Monsieur le ministre des colonies des photographies qu’il ne trouvera pas dans les films de propagande ". Il ne cache pas son dégoût devant l’exploitation monstrueuse des Africains et pour accentuer sa dénonciation, il invente l’expression " moteur à bananes ". Albert Londres veut nous faire prendre conscience que l’esclavage n’a jamais été aboli, mais en fait remplacé par le travail forcé. En effet, les villages devaient fournir des travailleurs pour la construction des routes et des voies ferrées ou pour la culture du coton. Dans les années 1920, la Haute-Volta (actuel Burkina Faso), le Tchad et la Centrafrique furent de véritables réservoirs de main-d’œuvre pour les compagnies concessionnaires et pour l’administration coloniale. Les chefs de canton qui résistaient étaient tués ou torturés. Albert Londres se penche aussi sur le cas des métis rejetés de tout côté et ne trouvant de place nulle part. Mais un des passages les plus terrifiants est sûrement celui des coupeurs de bois. On est littéralement horrifié pas les descriptions des pratiques inhumaines des chefs de chantier sur les coupeurs, par l’extermination de populations entières au nom de l’exploitation des forêts et de la mise en valeur du territoire, par les pratiques de paiement car le coupeur a le plus souvent comme salaire en fin de mois…une dette. Le drame, cependant, atteint son apogée avec la construction du chemin de fer Congo-Océan devant relier Brazzaville au port de Pointe-Noire. La description d’Albert Londres nous atterre et nous horrifie devant ce massacre organisé. Le chantier a été en fait confié à la compagnie de travaux publics Les Batignolles. Huit mille hommes ont été mis à sa disposition ; ces recrutés étaient embarqués sur des chalands, trois cents par trois cents, entassés. Sur trois cents, il en arrivait, en moyenne, deux cent soixante. Puis, au lieu d'être amenés à Pointe-Noire par le chemin de fer belge, ils devaient s’y rendre à pied, le ravitaillement était aléatoire. Là-bas, les conditions de travail étaient affreuses, le nombre de morts inimaginable.


Conclusion

     Malgré les dénonciations virulentes d’Albert Londres ou de personnes comme André Gide, il fallut attendre 1946 pour que l’Assemblée constituante abolisse le travail forcé, encore que ce dernier ait été pratiqué jusqu’en 1955 dans le cercle de Tambacounda, au nord-est du Sénégal.

Antoine, A.S. Bib

par antoine publié dans : FICHES DE LECTURE S2 Altérité Voyage africain
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Lundi 11 février 2008

Auteur : André Gide

Editeur : Gallimard

Années : 1927 et 1928

Collection : Folio, n° 2731

Nombre de pages : 554

 

Biographie :

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André Gide est né en 1869 à Paris dans une famille de la haute bourgeoisie protestante.

Très tôt Gide fréquente des cercles littéraires, en particuliers celui des milieux symbolistes. Il est très influencé par la littérature contemporaine.

En 1893 il part en Tunisie faire soigner sa tuberculose et assume pour la première fois son homosexualité. A son retour en 1895, il épouse sa cousine.

En 1909 il fonde la NRF avec Copeau et Schlumberger.

Puis Gide s'engage contre le colonialisme après un voyage au Congo (1925-1926) (parution de Voyage au Congo en 1927), en faveur de la paix, et enfin dans le communisme, qu'il abandonnera douloureusement suite à un voyage décevant en URSS (1936).

Lors de l'occupation allemande, Gide séjournera sur le continent africain.

En 1941 il quitte la NRF par conviction politique.

En 1947, André Gide obtient le prix Nobel de littérature (sixième écrivain français à être couronné depuis 1901).

André Gide est mort le 19 février 1951 d'une congestion pulmonaire. 

 

Présentation du livre :

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Voyage au Congo est un récit de voyage, présenté comme une sorte de journal intime. Il se passe en AEF (Afrique équatoriale française de l’époque ; Congo actuel).  Dans ce livre, Gide décrit les différentes zones géographiques qu’il traverse ainsi que ses habitants, mais il vient surtout voir les effets du colonialisme, pour avoir sa propre opinion sur le sujet. Opinion qui changera de façon notable au cours du voyage.

Gide part faire ce voyage conscient de ses propres préjugés sur ce qu’il va voir et précise même parfois qu’il est presque déçu quand le paysage n’est pas à la hauteur de ce qu’il attendait. "  Ma représentation imaginaire de ce pays était si vive (je veux dire que je me l’imaginais si fortement) que je doute si, plus tard, cette fausse image ne luttera pas contre le souvenir et si je reverrai Bangui, par exemple, comme il est vraiment, ou comme je me figurais d’abord qu’il était. " (Page 95).

 Pour ce qui est du colonialisme, certains passages peuvent gêner au début du livre, quand les opinions de Gide ne sont pas claires ; il parle, par exemple, de la construction d'une route par les indigènes, pour laquelle beaucoup sont morts de faim et de fatigue car ils n’avaient pas le moindre moment de repos et ne recevaient pas de nourriture car ils n'avaient pas de temps pour cultiver chez eux. La première réflexion de Gide est qu’il trouve cela dommage mais que la route est quand même bien utile : " il le fallait ". Mais quelques pages plus tard il dit quasiment le contraire : " il n’y a plus ici d’il le fallait qui tienne. Ce mal est inutile et il ne le faut pas " (page 93). Cela évolue tout au long du livre et il se pose beaucoup de questions sur ce qu’il doit faire maintenant qu’il constate ce qui se passe (la corruption, les sévices, l’esclavage) : " Il ne me suffit pas de me dire, comme l’on fait souvent, que les indigènes étaient plus malheureux encore avant l’occupation des Français. Nous avons assumé des responsabilités envers eux auxquelles nous n’avons pas le droit de nous soustraire. Désormais, une immense plainte m’habite ; je sais des choses dont je ne puis pas prendre mon parti. Quel démon m’a poussé en Afrique ? Qu’allais-je donc chercher dans ce pays ? J’étais tranquille. A présent je sais ; je dois parler. " (Page 113).

 D’autre part, il y a beaucoup de note (parfois une note fait plus d’une page) et ce sont des notes qui ont été rajoutées par Gide après être rentré de son voyage ; elles permettent donc de donner des explications sur le commerce et la valeur de l’argent mais aussi de prendre du recul par rapport à ce qui est dit dans le texte.

 Son voyage est aussi très esthétique et descriptif, il observe et décrit longuement tout ce qui est faune et flore, son émerveillement ainsi que ses déceptions face à des lieux trop " banals " par rapport à ce qu’il avait imaginé.

 
Opinion personnelle :

J’ai bien aimé ce livre car l’écriture de Gide est très agréable à lire, et même le nombre important de descriptions passe bien. Par contre les notes sont parfois gênantes car très longues et on ne se souvient pas toujours du début et de la raison de la note quand on finit de la lire.

 

Maëla 2ème Année Ed-Lib

 

par pier publié dans : FICHES DE LECTURE S2 Altérité Voyage africain
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Samedi 9 février 2008

VOYAGE AU CONGO

suivi de LE RETOUR DU TCHAD

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– présentation –

Auteur : André Gide

Editeur : Gallimard

Années : 1927 et 1928

Collection : Folio, n° 2731

Nombre de pages : 554

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– pourquoi ce voyage ? –

Extrait 1 [p. 14] :

" – Qu’est-ce que vous allez chercher là-bas ?

– J’attends d’être là-bas pour le savoir.

Je me suis précipité dans ce voyage comme Curtius dans le gouffre. Il ne me semble déjà plus que précisément je l’aie voulu (encore que depuis des mois ma volonté se soit tendue vers lui) ; mais plutôt qu’il s’est imposé à moi comme une sorte de fatalité inéluctable – comme tous les événements importants de ma vie. Et j’en viens à presque oublier que ce n’est là qu’un " projet de jeunesse réalisé dans l’âge mûr " ; ce voyage au Congo, je n’avais pas vingt ans que déjà je me promettais de le faire ; il y a trente-six ans de cela. "

André Gide a passé près d’un an en Afrique Equatoriale Française (AEF), de juillet 1926 à mai 1927, chargé de mission par le Gouvernement. Il fera à son retour un rapport sur les grandes Compagnies concessionnaires qui déclenchera une enquête administrative et un débat à la Chambre.

L’AEF est le nom donné au gouvernement général créé en 1910 regroupant en fédération les quatre territoires français de l’Afrique équatoriale : le Gabon, le Moyen-Congo (aujourd’hui Congo-Brazzaville), l’Oubangui-Chari (aujourd’hui Centrafrique) et le Tchad. Ces pays ont été par ailleurs " vendus " pour leur exploitation à de grandes compagnies qui se livrèrent à un véritable pillage des ressources naturelles sur lesquelles elles avaient un monopole. Gide dénonce les exactions de certains de leurs agents. La mission " civilisatrice " de la France fut longtemps réduite à l’implantation de postes administratifs, au tracé de quelques routes et à la propagation du christianisme. La colonisation fut vécue comme un véritable traumatisme par les habitants qui, outre le travail forcé et le portage au service des colons, eurent à subir des déplacements de population, la réquisition des hommes pour la construction du chemin de fer Congo-Océan, l’impôt et des enrôlements " volontaires " lors des deux guerres mondiales.

– les compagnons de route –

André Gide (1869-1951) a 57 ans au moment du voyage. Orphelin de père à 11 ans, il est élevé par sa mère. Passionné de littérature et de poésie, il se marie à 26 ans avec sa cousine Madeleine Rondeaux dont il est amoureux depuis l’adolescence, même s’il connaîtra également des relations homosexuelles. Il commence alors une vie de voyages (principalement en Europe et en Afrique du Nord) et d’écriture. En 1909, il participe à la création de la Nouvelle Revue française avec quelques amis et joue un rôle de plus en plus important dans la vie littéraire française. Il recevra le Prix Nobel de Littérature en 1947, " pour l’ensemble de son oeuvre, dans laquelle la condition humaine et ses problèmes ont été présentés avec un amour de la vérité sans faille et un sens aigu de la psychologie " ["For his comprehensive and artistically significant writings, in which human problems and conditions have been presented with a fearless love of truth and keen psychological insight"].

Marc Allégret (1900-1973) a 26 ans au début du voyage. Dès l’âge de 17 ans, Gide assure sa formation tant intellectuelle que morale et physique. Il lui fera rencontrer tous les artistes et écrivains français de son époque. Lors du voyage, Marc devient officiellement le secrétaire particulier de Gide et, en 1928, il sort son premier film Voyage au Congo, un documentaire exceptionnel sur l’Afrique Noire. C’est le début de sa carrière de cinéaste. Il réalisera près de 80 films et fera découvrir de nombreux talents (Raimu, Fernandel, Gérard Philippe, Michèle Morgan, Brigitte Bardot, Jean-Pierre Aumont, Micheline Presle, Roger Vadim). [Il est le grand frère d’Yves Allégret, réalisateur qui épousera Simone Signoret].

Marcel de Coppet (1881-1968) : proche de Gide et intime de Roger Martin Du Gard, il est Gouverneur général de la France d’Outre-mer de 1926 à 1940. Controversé, il lutte contre les abus coloniaux et sera l’artisan de la politique du Front populaire en Afrique noire. De 1926 à 1928, il est gouverneur au Tchad et assure l’intendance du voyage de Gide, l’organisation du transport et des ravitaillements.

– la narration –

Dans ces deux textes, présentés sous forme de journal, André Gide s’attache à décrire par le menu tout ce qu’il rencontre au cours de son voyage qui s’effectue principalement à pied et en bateau sur différents cours d’eau. Il se met tour à tour dans la peau d’un botaniste, d’un entomologiste ou d’un ethnologue. Il décrit avec un luxe de détails le nom des tribus, leurs coutumes vestimentaires ou culturelles (plateaux labiaux), leurs conditions de vie, les noms des plantes, arbres, insectes, animaux qu’il rencontre. Par ailleurs, il évoque minutieusement un certain nombre de situations iniques dues à la colonisation en s’appuyant sur des exemples précis, chiffrés et dont il a pu recueillir un témoignage le plus direct et le plus fiable possible, en particulier pour ce qui concerne la Compagnie Forestière Sangha-Oubangui qui exploite le latex en AEF.

A de nombreuses reprises, il fait référence à d’autres récits de voyages antérieurs au sien ou à des rapports administratifs et semble vouloir vérifier par lui-même tout ce qui a été dit ou écrit sur la région et le retransmettre avec une précision documentaire dans son intégralité. Cette impression est renforcée par la présence de son principal compagnon de voyage, Marc Allégret, qui réalise un film documentaire. Nous assistons parfois, principalement dans Le Retour du Tchad, au tournage de séquences pour lesquelles il essaie de faire rejouer à des figurants certaines scènes de leur vie quotidienne. Cela donne l’occasion à Gide de consigner des critiques dans son journal quant à la manière de procéder de Marc qui tente de " reconstruire " des tableaux au lieu de filmer sur le vif des indigènes occupés à leurs activités.

En revanche, ce qui paraît étonnant au cours de la lecture, c’est qu’à côté des critiques vigoureuses et argumentées du système d’exploitation des ressources du pays ou de la passivité de l’administration coloniale, Gide ressort sans beaucoup de recul l’idéologie de son époque sur les populations noires. Il nous assène un discours très paternaliste et caricatural sur les Africains, émettant sans cesse des jugements de valeur qui n’ont pas de sens appliqués à une autre culture que la sienne : il parle ainsi facilement de beauté, laideur, saleté, étrangeté, trouve certaines choses ou lieux décevants… alors même qu’il est capable d’analyser bien plus objectivement les différences qui le séparent d’eux et qui rendent difficile toute communication et compréhension réciproque :

Extrait 2 : " Les gens de ces peuplades primitives, je m’en persuade de plus en plus, n’ont pas notre façon de raisonner ; et c’est pourquoi si souvent ils nous paraissent bêtes. Leurs actes échappent au contrôle de la logique dont, depuis notre plus tendre enfance, nous avons appris, et par les formes mêmes de notre langage, à ne pouvoir point nous passer. " [p. 334-335]

Il s’étonne sans cesse de la " naïveté " des indigènes et les décrit fréquemment comme il le ferait d’animaux sympathiques mais pas très évolués. Nous voyons ici à l’œuvre toute la légitimation du système colonialiste qui a véhiculé depuis le début de la colonisation une image des Africains comme étant un peuple incapable de prendre en main son propre destin, de se gouverner ou d’utiliser correctement ses ressources pour vivre. Même chez quelqu’un de cultivé, ouvert et ayant beaucoup voyagé comme André Gide, cette empreinte est profondément marquée et relève presque du subconscient. Il parle ainsi d’Adoum, l’interprète qui a fait presque tout le voyage à ses côtés :

Extrait 3 : " Je ne vois rien en lui que d’enfantin, de noble, de pur et d’honnête. Les blancs qui trouvent moyen de faire de ces êtres-là des coquins sont de pires coquins eux-mêmes, ou de bien tristes maladroits. Je ne doute pas qu’Adoum, pour me protéger, ne se fût jeté au-devant d’un coup, fût-il mortel. Je n’ai jamais douté de lui ; c’est de là surtout que vient sa reconnaissance.

Mais partout et toujours c’est de la bêtise des nègres que l’on parle. Quant à sa propre incompréhension, comment le " blanc " en aurait-il conscience ? Et je ne veux point faire le noir plus intelligent qu’il n’est ; mais sa bêtise, quand elle serait, ne saurait être, comme celle de l’animal, que naturelle. Celle du blanc à son égard, et plus il lui est supérieur, a quelque chose de monstrueux. " [p. 400-401]

– le voyage intérieur –

Ce long voyage qui s’étire sur une année complète, au rythme lent de la marche ou de la dérive d’un bateau semble être également un voyage plus intérieur, plus intellectuel, comme si Gide avait profité de cette occasion qui lui était donnée de s’extraire de sa vie parisienne intense et prenante afin de prendre du recul sur ses activités et ses relations avec les intellectuels les plus en vue de l’époque. En effet, en parallèle avec sa mission d’observation et ses rencontres avec les différents administrateurs ou agents des grandes compagnies, Gide nous détaille tous les livres qu’il relit au cours de son voyage, partageant avec nous ce que ses lectures lui inspirent. Il dispose d’un choix assez ecclectique qui regroupe un certain de nombre d’auteurs " classiques " tels que La Fontaine, Goethe, Bossuet, Molière, Robert Louis Stevenson, Baudelaire… Comme s’il puisait aux sources de l’écriture pour se ressourcer lui-même.

Gide prend très à cœur la mission officielle qui lui a été confiée et les témoignages qu’il recueille, parfois extrêmement cruels et inhumains, ne le laissent pas indifférent. Il nous raconte par exemple l’histoire de dix récolteurs de caoutchouc qui n’avaient pas apporté leur part un mois mais apportèrent une double récolte le mois suivant. Ils furent condamnés à tourner autour de l’usine sous un soleil de plomb en portant des poutres de bois très lourdes. L’un d’eux tomba mort au bout de quelques heures, dans l’indifférence cynique des agents de la Forestière. Les autres continuèrent de tourner tout le jour :

Extrait 4 : " Impossible de dormir. Le " bal " de Bambio hante ma nuit. Il ne me suffit pas de me dire, comme l’on fait souvent, que les indigènes étaient plus malheureux encore avant l’occupation des Français. Nous avons assumé des responsabilités envers eux auxquelles nous n’avons pas le droit de nous soustraire. Désormais, une immense plainte m’habite ; je sais des choses dont je ne puis pas prendre mon parti. Quel démon m’a poussé en Afrique ? Qu’allais-je donc chercher dans ce pays ? J’étais tranquille. A présent je sais ; je dois parler. " [p. 113]

– analyse personnelle –

Présentés sous forme de journal, donc subjectifs, ces deux récits ont servi à l’époque de leur parution de support à une réflexion sur la colonisation française et ses méthodes d’exploitation, ce qui en montre bien l’importance. Néanmoins, la forme même du journal, hâchée, et les descriptions minutieuses de chaque détail du trajet ou de l’état d’esprit de Gide en font un texte difficile à lire. Ce n’est ni un documentaire, ni un journal intime mais une accumulation de détails plus ou moins intéressants. Il faut lui reconnaître cependant de montrer pleinement ce qu’était la colonisation française et dans quel état d’esprit elle avait été mise en place et organisée. J’ai été très surprise de toutes les idées préconçues avec lesquelles Gide a abordé ce voyage, idées qui n’ont pas été remises en causes malgré son immersion d’un an en AEF.

Ses relations avec les indigènes étaient probablement faussées à la fois par son statut " officiel " d’envoyé du gouvernement et par l’image des blancs véhiculée auprès des Africains. Gide fait ainsi allusion à des instituteurs qui ne parlaient pas correctement le français ou à d’autres qui enseignaient aux jeunes Africains " Nos ancêtres les Gaulois… ". Les autres blancs présents étaient des employés de compagnies ayant un droit d’exploitation sur toutes leurs ressources naturelles, y compris sur eux-mêmes en tant qu’individus corvéables à merci. Personne n’a jamais songé à l’époque à leur demander leur avis sur la manière dont leur pays était régi et le but d’André Gide, avec les meilleures intentions du monde, n’était pas de remettre en cause le colonialisme lui-même mais simplement d’en supprimer les injustices flagrantes et inhumaines perpétrées vis-à-vis des Noirs.

Fanny, A.S. Bib.

 

par Fanny publié dans : FICHES DE LECTURE S2 Altérité Voyage africain
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