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10 juillet 2013 3 10 /07 /juillet /2013 07:00

Paul-Auster-Invisible.jpg

 

 

 

 

 

 

 

Paul AUSTER
Invisible
traduit de l’américain
par Christine Le Bœuf
Actes Sud,
Collection Babel, 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Paul Auster

Né en 1947 à Newark (New Jersey), il commence à étudier, dès 1970, les littératures française, anglaise et italienne à la Columbia University. Il publie alors des articles sur le cinéma dans le Columbia Review Magazine, et écrit ses premiers poèmes.

Paul Auster fera plusieurs séjours à Paris, l’occasion pour lui d’approfondir son intérêt pour la poésie française. Il traduira les poètes surréalistes et dirigera une anthologie de la poésie française au XXème siècle. Par la suite, il publiera plusieurs recueils de poésie, ainsi que des textes critiques.

En 1974, il rentre à New York, ville qui occupe une place centrale dans son œuvre et qui sera pour lui le moteur de la fiction.

Le passage à la prose se fera en 1979. Il est important pour l’étude d’Invisible d’évoquer l’écriture de son autobiographie, The Invention of Solitude, publiée en 1982. Cependant, il ne s’agit en aucun cas d’un discours de vérité mais de l’écriture de sa propre fiction. En effet, il écrit la première partie, « Portrait de l’homme invisible », à la suite de la mort de son père. Il reconstitue alors l’existence de ce dernier, allant jusqu’à l’inventer, le créer. Enfin, la deuxième partie, « Livre de la mémoire », voit disparaître son nom propre au profit d’une narration à la troisième personne qui transcrit son errance entre New York et Paris.



Les personnages

Adam Walker

Le roman débute en 1967, à la première personne du singulier : « J’étais alors étudiant en deuxième année à Columbia, gamin ignorant affamé de livres et pétri de la conviction (ou de l’illusion) que je deviendrais un jour assez bon pour me dire poète. » (p.7)

On établit dès à présent le lien entre le narrateur Adam Walker et l’auteur Paul Auster ; la question se pose alors d’une autofiction. Ce parallèle est confirmé par la biographie réalisée par un autre personnage Rudolf Born et relatée par Adam.

 

« Pendant ce temps, vous pouvez peut-être nous parler un peu de Westfield, New Jersey.

Westfield ? répétai-je, étonné de découvrir que Born savait où j’étais né. D’où sortez-vous Westfield ?

Ce n’était pas difficile, dit-il. Il se trouve que j’en ai appris pas mal sur vous ces derniers jours. Votre père, par exemple, Joseph Walker, cinquante-quatre ans, mieux connu sous le nom de Bud, propriétaire et gérant du supermarché Shop-Rite, dans la rue du patelin. Votre mère, Marjorie, autrement dit, Marge, a quarante-six ans et a mis au monde trois enfants : votre sœur Gwyn en novembre 1945 ; vous en mars 1947 ; et votre frère Andrew en Juillet 1950. […] Et vous, mon jeune ami intellectuel, mon orfèvre en herbe des mots, traducteur d’obscurs poètes médiévaux, il s’avère que vous avez été pendant vos études secondaires un jour de baseball exceptionnel, capitaine de l’équipe scolaire, pas moins. » (p.43-44)

 

Rudolf Born

Tout le roman s’articule autour de ces deux personnages, au destin lié, que sont Adam Walker et Rudolf Born. Ce dernier est rencontré par le narrateur dès le début du récit. « C’est au printemps 1967 que je lui ai serré la main pour la première fois. […] Lorsqu’il se présenta sous le nom de Rudolf Born, mes pensées allèrent aussitôt au poète. […] Je ne sais plus pourquoi je me trouvais là. » (p.7-8)

Rudolf Born apparaît au lecteur sous les traits que lui donne Adam puisqu’il s’agit d’un narrateur interne. La question se pose dès lors de la subjectivité du portrait :

 

« Sans que je m’en sois aperçu, deux personnes venaient de s’asseoir sur le radiateur, un homme et une femme, tous deux plus âgés que moi. […] Ils faisaient, me sembla-t-il, un couple incongru. Born en complet de lin blanc froissé, pas très net, avec sous la veste une chemise blanche également froissée, et la femme (dont il s’avéra que le nom était Margot) tout de noir vêtue. […] Que vis-je d’autre en ces premiers instants ? Un teint pâle, des cheveux roux négligés (coupés plus court que ceux de la plupart des hommes à cette époque), un beau visage carré, sans signe distinctif particulier (un visage générique, en quelque sorte, un visage qui deviendrait invisible dans n’importe quelle foule) et des yeux bruns et calmes, les yeux inquisiteurs d’un homme qui semblait n’avoir peur de rien. Ni mince ni lourd, ni grand ni petit, et donnant néanmoins une impression de force physique, peut-être en raison de l’épaisseur de ses mains. » (p.8-9)

 

Au cours du roman, l’existence de Rudolf Born est remise en question, mais elle sera confirmée par des recherches entreprises sur le campus de Columbia  par un autre personnage, Jim. Ce dernier apprend « d’un des administrateurs de la School of International Affairs que Rudolf Born y avait été professeur invité pendant l’année académique 1966-1967 ». (p. 242)

Enfin, plusieurs personnages évoqueront les activités secrètes du personnage, des hypothèses qui seront attestées par  Born lui-même, lors d’une conversation à la fin du roman :

 

« – C’est un livre sur ta vie.

– Oui, mais que sais-tu de ma vie, Cécile ?

– Tu étais professeur, maintenant à la retraite, en affaires publiques et internationales.

– Entre autres choses, oui. Mais je n’ai pas fait qu’enseigner, j’ai aussi travaillé pour le gouvernement.

[…]

– Et quel genre de travail ?

– Un travail confidentiel
 
– Un travail confidentiel… tu veux parler d’espionnage ?

– De magouille tous azimuts, ma très chère » (p.277)

 

 

Jim, de son nom James Freeman

Ce personnage n’intervient que dans la deuxième partie du roman, il s’agit d’un second narrateur interne. C’est sous sa narration que se déroulera le reste du roman. Le lecteur ne connaît que très peu de choses sur lui, il se présente ainsi :

 

« Aux temps lointains de notre jeunesse, nous avons été amis, Walker et moi. Nous étions entrés ensemble à Columbia en 1965, deux étudiants de première année originaires du New Jersey ». (p.73)

 

Les conversations révèlent son métier d’écrivain.


Gwyn

Gwyn est la sœur d’Adam. Elle sera au centre du récit d’Adam de la deuxième partie. Elle est un personnage important puisque c’est elle qui instaure le doute dans la dernière partie du roman et place le récit d’Adam dans l’ère du soupçon.


Cécile Juin

Ce personnage apparaît dans la troisième partie du récit, lorsque Adam se trouve à Paris. Elle semble être un personnage secondaire dont se sert Adam pour parvenir à ses fins, mais elle se révèle être un personnage indispensable au récit. En effet, elle est un des seuls personnages à faire le lien entre le passé et le présent. Elle est un témoin, le seul témoin réel qui relie tous les personnages entre eux ; elle est la seule à pouvoir évoquer la relation entre Adam et Rudolf. C’est son témoignage qui clôt le roman.

Cécile est décrite par Adam dans un premier temps :

 

« Plus petite, moins imposante que sa mère, elle a des cheveux châtains coupés court, les poignets minces et les épaules étroites, les yeux vifs et mobiles. […] Non pas une jolie fille, presque un peu terne, à vrai dire, et pourtant son visage est intéressant à observer : menton menu, nez long, joues rondes, une bouche expressive. » (p.182)

 

Jim fait une description comparative de Cécile :

 

« À en juger d’après les descriptions que Walker avait faites d’elle dans ses notes pour Automne, sa silhouette s’était significativement épaissie depuis 1967. La mince jeune fille de dix-huit-ans aux épaules étroites était désormais une femme de cinquante-huit ans ronde et bien en chair, aux cheveux bruns et courts (teints : quelques racines grises visibles quand elle me serra la main et s’assit en face de moi), au visage légèrement ridé, au menton à peine avachi et avec les mêmes yeux vifs et alertes que Walker avait remarqués lors de leur première rencontre. » (p. 247-248)

 

 

L’intrigue

Le roman est découpé en quatre parties qui reconstituent le roman autobiographique d’Adam Walker.

 

 

1ère partie

Le roman s’ouvre sur l’autobiographie du narrateur, à partir du printemps de l’année 1967, et sa rencontre avec Rudolf Born. Ce qui scellera réellement ces deux destins est le meurtre de Cedric Williams, jeune noir de dix-huit ans par Rudolf Born.

Le doute s’installe dès lors sur la sincérité de Born :

 

« Born avait l’intention de m’emmener dans un restaurant cubain au coin de Broadway et de la 109e Rue (l’Idéal, un de ses endroits préférés) mais, comme nous traversions vers l’ouest le campus de Columbia, il me proposa de continuer de marcher au-delà de Broadway et de nous diriger vers Riverside Drive, où nous pourrions nous arrêter un moment pour regarder l’Hudson avant de continuer vers Downtown en longeant le parc. […] La nuit était désormais tout à fait tombée, et on voyait difficilement à plus d’un ou deux mètres devant soi. […] j’aperçus la silhouette indistincte de quelqu’un qui sortait d’un seuil obscur. Une seconde plus tard, Born me saisit le bras et me dit de m’arrêter. […] Le gamin avait un revolver dans la main. » (p .63-34)

 

Born n’a-t-il pas volontairement conduit Adam dans ce lieu ? L’agresseur était-il commandité par Born ?

Cette partie finit sur la dénonciation de Born par Adam, malgré les menaces conférées. Born ne sera pas inquiété car il a déjà quitté l’Amérique pour la France.


2ème partie

Le roman reprend en 2007, le narrateur n’est plus Adam mais Jim. Le lecteur apprend dans une lettre d’Adam à Jim que la partie que nous venons de lire n’est autre que le premier chapitre du roman qu’écrit Adam. S’il contacte son ancien ami Jim, c’est parce que ce dernier est écrivain et qu’Adam est en proie à un blocage qui l’empêche d’écrire le deuxième chapitre.

 

« En guise de préambule, je joins ici un brouillon inachevé du premier chapitre d’un livre que j’essaie d’écrire. Je voudrais le  continuer, mais j’ai l’impression de me trouver devant un mur de difficulté et d’incertitude – peur est peut-être le mot que je cherche – et j’espère que parler avec toi pourrait me donner le courage de le franchir ou de l’abattre. Je devrais ajouter (au cas où tu t’interrogerais) que ce n’est pas une œuvre de fiction. » (p.74)

 

Dans une lettre, Adam retrace brièvement sa vie de 1969 à 2007.

Puis suivra la deuxième partie du roman d’Adam, « Été », qui relate l’été d’Adam de l’année 1967, suite au meurtre. Il occupe alors un emploi à la Butler Library, et cohabite avec sa sœur Gwyn jusqu’à son départ pour Paris. Ce deuxième chapitre du roman est la suite de l’autobiographie d’Adam, mais elle est écrite à la deuxième personne du singulier.

 

« Le printemps cède la place à l’été. Pour toi, c’est l’été après le printemps de Rudolf Born mais, pour le reste du monde, c’est l’été de la guerre des Six Jours, l’été des émeutes raciales dans plus de cent villes américaines, l’été de l’Amour. […] Sans Gwyn, tu ne serais jamais arrivé jusque-là. Si grand que fût ton désir de te forger une vie à toi, hors d’atteinte de ta famille, la maison était l’endroit où tu vivais et, sans Gwyn pour te protéger dans cette maison, tu aurais étouffé, annihilé, poussé au bord de la folie. Aucun souvenir de la prime enfance, mais tu la vois d’abord à cinq ans dans la baignoire où vous êtes assis, nus, tous les deux, […] et tu la regardes, avec un émerveillement recueilli. Déjà tu l’aimais plus que quiconque en ce monde, et jusqu’à tes six ou sept ans tu as tenu pour acquis que tu vivrais toujours avec elle, que vous finiriez mari et femme ».  (p .91 et 108)

 

Cette deuxième partie se clôt avec la fin du deuxième chapitre d’ « Été » et le départ d’Adam pour Paris.


3ème partie

La troisième partie annonce la rencontre entre Adam et Jim :

 

« Une semaine après avoir lu le texte d’Été, je me trouvais à Oakland, en Californie, en train de sonner à la porte de la maison de Walker […] Je ne pourrais expliquer pourquoi j’y attachais tant d’importance, mais je souhaitais qu’il me regarde dans les yeux quand je lui dirais que je n’étais pas écœuré par ce qu’il avait écrit, que je ne trouvais cela ni brutal ni horrible (pour lui resservir ses propres termes) […] Tel était le petit discours que j’avais répété dans ma tête […] mais je n’eus jamais la possibilité de dire ce que je voulais dire. Il s’avéra que Walker était mort vingt-quatre heures exactement après m’avoir envoyé le manuscrit ». (p.149)

 

Jim est accueilli par la fille d’Adam qui lui remet les notes pour le chapitre trois, « Automne ». Cette partie relate la rentrée universitaire d’Adam à Paris, la rencontre avec Rudolf Born, sa compagne et Cécile, le projet de vengeance, jusqu’à l’expulsion d’Adam par les autorités.

Le lecteur entre de nouveau dans l’ère du soupçon, mais soupçon d’une nouvelle nature : le doute entre fiction et réalité (autobiographie).

 

« Adieu, Margot. Adieu, Cécile, Adieu, Hélène. Quarante ans après, elles n’ont pas plus de substance que des fantômes. Ce ne sont plus que des fantômes, à présent, et bientôt W. cheminera en leur compagnie. » (p. 229)

 

L’utilisation du terme « fantôme » remet en question l’existence de ces personnages. De plus, si Adam (W.) doit cheminer parmi ces personnages, peut-être n’existe-il pas lui-même, peut-être est-ce une fiction montée de toute pièce. Par ailleurs, cette interrogation sur l’existence des personnages renvoie à la pensée d’Adam, le jour de sa rencontre avec Born et Margot : «  ils me semblaient devenir irréels – comme s’ils avaient été des personnages imaginaires dans une histoire qui se serait passée dans ma tête ». (p .15)


4ème partie

La dernière partie du roman s’ouvre sur le retour de Jim chez lui, à New York. Le voyage de ce dernier l’amène à se rappeler le retour d’Adam à New York en 1967.

La fin du roman est ancrée dans l’ère du soupçon et ce, dès la rencontre avec Gwyn à qui Jim fit lire le roman de son père. La réaction de Gwyn est inattendue :

 

« Je ne comprends pas, me dit-elle. C’est en majorité si vrai, si exactement juste, et puis il y a tous ces trucs qu’il a inventés. Ça n’a aucun sens. […] Ce qu’Adam a écrit est purement imaginaire.

Ce n’est sans doute pas à moi de te le demander, mais pourquoi aurait-il fait une chose pareille ? Surtout si les autres parties de l’histoire sont vraies.

Je ne sais pas si elles sont vraies. En tout cas je ne peux pas vérifier si elles le sont. Mais toutes ces autres choses correspondent à ce qu’Adam m’a raconté à l’époque, il y a quarante ans. Je n’ai jamais rencontré Born, ni Margot, ni Cécile, ni Hélène. » (p. 238-239).

 

Suite à ces révélations, Jim ne sait plus quoi penser. Il commence une enquête afin de retrouver les protagonistes de ce roman. C’est alors qu’il contacte Cécile qui lui parlera de Paris après le départ d’Adam et ses relations avec Born. Elle en viendra à confier à Jim son journal intime, lequel révèle la complexité du personnage de Born et laisse le lecteur dans le doute.

Après avoir essayé de résumer l’intrigue, on constate que le roman est construit sur une double intrigue : tout d’abord celle liée au meurtre de Cedric Williams et fondée sur la vengeance d’Adam, sa quête de justice. Cette première intrigue fait voyager le lecteur entre New York et Paris, durant l’année 1967. Elle le tient en haleine jusqu’à la dernière page puisque le doute demeure sur la véritable identité du meurtrier. Est-ce réellement Rudolf Born alors que celui-ci admet avoir poignardé le jeune Williams mais nie avoir porté le coup mortel ?

 

« Tu penses à quoi ?

Ce que vous avez fait à ce garçon.

    […]

Un coup, c’est tout. Tu étais là. Tu as vu ce qui s’est passé. Il allait nous tirer dessus.

    […]

Et dans le parc ? Plus de douze coups de couteau après ce premier. Pourquoi diable avez-vous fait ça ?

Je n’ai pas fait ça. Je sais que tu ne me crois pas, mais je n’ai rien eu à voir là-dedans. Oui, je l’ai transporté dans le parc après ton départ, mais quand je suis arrivé là, il était mort. Pourquoi aurais-je continué à frapper un mort ? Tout ce que je voulais, c’était me tirer de là aussi vite que possible.

Alors qui l’a fait ?

Je n’en ai aucune idée. Un malade. Une créature nocturne. New York est un endroit sinistre, après tout. » (p.174-175)

 

La deuxième intrigue prend forme dans la deuxième partie du roman. Nous sommes donc en 2007, Jim découvre l’histoire de cette année 1967 et conseille Adam pour que celui-ci parvienne à finir de l’écrire. Mais la mort d’Adam amène Jim à finir lui-même la rédaction du roman ; une écriture autobiographique remise alors en question par Gwyn.

Cette intrigue est fondée sur la quête de vérité de Jim, mais aussi du lecteur. Cette année 1967 est-elle réalité ou fiction ? Où s’arrête l’autobiographie et où commence la fiction ?

Les formes d’écriture utilisées participent à la vraisemblance, au réalisme du récit.



L’écriture dans Invisible

Invisible est un récit multiforme, un enchâssement littéraire dont le motif central ne cesse de se déplacer, le lecteur se retrouvant confronté aux méandres psychologiques des personnages et notamment d’Adam Walker et Rudolf Born. Il s’agit d’un véritable art narratif offrant un « laboratoire de possibilités humaines » (p.263). Le roman Invisible apparaît premièrement au lecteur comme une autobiographie, avec un narrateur interne qui écrit à la première personne. Mais ce récit exploite toutes les formes d’écriture au long du roman.

La deuxième partie comprend de nombreux échanges épistolaires entre Adam et Jim :

 

« Voici un peu moins d’un an (au printemps 2007), un colis exprès est arrivé chez moi à Brooklyn. Il contenait le manuscrit de l’histoire de Born racontée par Walker (la première partie de ce livre), accompagnée d’une lettre de présentation d’Adam rédigée en ces termes :

 

" Cher Jim,

 Pardonne cette intrusion après un si long silence. […]" (p.74)

 

Cet échange introduit un nouvel élément : le narrateur principal n’est pas Adam, qui est uniquement le narrateur de son autobiographie, de son roman, mais Jim qui est le narrateur d’Invisible.

La correspondance est accompagnée de discours téléphoniques rapportés – « Un mois passa, peut-être un peu plus, et alors, quand je m’y attendais le moins, il reprit contact avec moi. Non par lettre, cette fois, mais par téléphone. » (p. 87)

 

Enfin, Invisible est clos par un extrait du journal intime de Cécile, sur une période de trois mois, qui décrit son séjour auprès de Rudolf Born :

 

« Je tiens un journal depuis que j’ai douze ans, et j’ai écrit un bon nombre de pages sur ce qui s’est passé pendant ma visite chez Rudolf. Un témoignage en direct si vous voulez. » (p. 256)

 

Ainsi, le personnage de Jim est à l’origine du roman Invisible, qui n’est autre que la forme finale du roman d’Adam. Mais Invisible est construit sur une mise en abyme, celle de la rédaction du roman d’Adam, de la mise en forme des notes par Jim – ce qui participe à ancrer le roman d’ans l’ère du soupçon. En effet, le lecteur assiste à une disparition progressive du narrateur : du « je » au « tu », puis du « tu » au « il », celui-ci finit par devenir invisible. Cette forme d’écriture est porteuse d’une réflexion sur l’acte d’écriture :

 

« En parlant de moi à la première personne, je m’étais étouffé, rendu invisible, je m’étais mis dans l’impossibilité de trouver ce que je cherchais. Il fallait que je me sépare de moi-même, que je prenne du recul et que je libère un espace entre moi et mon sujet (moi-même, en l’occurrence), et je revins donc au début de la deuxième partie et entrepris de la rédiger à la troisième personne. Je devint Il, et la distance créée par ce léger déplacement me permit d’achever le livre. » (p .86)

 

Le lecteur est laissé seul face au doute – peut-on dire que le lecteur écrit lui-même l’histoire en un sens ? Le lecteur, par ce procédé, s’identifie peu à peu au personnage, plongeant dans ses méandres psychiques. Sentiment de mal-être, témoin des agissements, des pensées « perverses ». La pression, la honte laissent place au doute. Avons-nous fantasmé ? Pourquoi avons-nous cru à cette histoire ? Pourquoi serait-ce fictionnel alors que nombre d’éléments sont réels ?

De plus, le personnage de Jim qui permet cette mise en abyme entretient le doute en dévoilant les ressorts de la fiction.

 

« [Je] revins m’asseoir sur le lit avec le résumé de la troisième et dernière partie du livre de Walker. Télégraphique. Aucune phrase complète. Du début à la fin, écrit comme suit : Va faire des courses. S’endort. Allume une cigarette. À la troisième personne, cette fois. Troisième personne, tout au présent et, par conséquent, je décidai de suivre son exemple et de rédiger son récit exactement de cette façon : à la troisième personne, tout au présent. En ce qui concerne les pages ci-jointes, fais-en ce que tu veux. […] En dépit de mon intervention éditoriale dans le texte, au sens le plus profond et le plus vrai de ce que raconter une histoire signifie, Automne est du premier au dernier mot l’œuvre de Walker en personne. » (p. 157)

« J’ai déjà décrit de quelle façon j’ai mis en forme les notes de Walker pour Automne. Quant aux noms, conformément aux instructions de Gwyn, ils sont inventés et le lecteur peut, par conséquent, être assuré qu’Adam Walker n’est pas Adam Walker. […] Même Born n’est pas Born. Son vrai nom était proche de celui d’un autre poète provençal et j’ai pris la liberté de substituer à la traduction de cet autre poète par celui que j’ai nommé Walker une traduction faite par moi, ce qui signifie que les références à l’Enfer de Dante, à la première page de ce livre, ne figuraient pas dans le manuscrit original de celui que j’ai nommé Walker. Enfin, je suppose que je n’ai nul besoin d’ajouter que je ne m’appelle pas Jim. » (p. 243)

 

Ces extraits ne témoignent-ils par de la volonté de préserver l’identité et l’intégrité des personnes impliquées ?



Le décor urbain

Ce roman s’inscrit dans la thématique du roman contemporain et urbain. En effet, le décor urbain participe à l’ancrage du récit dans le réel. Le lieu est le moteur de la fiction. Adam décrit avec précision (six pages) le chemin parcouru dans Manhattan jusqu’à Riverside Park :


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« Empruntant le trottoir de Riverside Drive, nous commençâmes à marcher vers le sud. Plusieurs réverbères étaient éteints et, en approchant du coin de la 112e Rue, nous pénétrâmes dans une zone de ténèbres et d’obscurité de la longueur du bloc […] » (p. 63).

 

Le narrateur instaure un climat glauque, menaçant, annonciateur du meurtre. New-York est un lieu de mystère, de secret et d’intrigue. Il s’agit d’une des rares descriptions de New York dans ce roman. La fluidité de l’écriture sert l’image des lieux qu’il décrit. Au charme de la ville, à sa grandeur, se substitue la peur de trouver au détour d’une rue, la méchanceté, l’injustice, le mal.

Il faut tout de même noter la description de la Butler Library dans laquelle Adam travailla durant l’été 1967 :

 

« Et ainsi commence la journée. Tu franchis la porte d’entrée, la lourde porte d’entrée aux ferrements de bronze poli, tu montes l’escalier de marbre, lances un coup d’œil au portrait d’Eisenhower […] et tu pénètres dans une pièce à droite du bureau de la réception […] » (p. 94).

« Une sensation d’irréalité t’envahit chaque fois que tu mets le pied dans les réserves silencieuses, un sentiment de n’être pas vraiment là, d’être coincé dans un corps qui a cessé de t’appartenir » (p. 97).

 

Paul-Auster-Invisible-Butler-library.jpg

 

Ainsi, ce lieu est chargé de mystère. Il crée une atmosphère de malaise, celui-même que semble ressentir le narrateur dans ce lieu. L’utilisation de la deuxième personne du singulier participe à l’identification du lecteur, qui se retrouve témoin, voire acteur des pensées perverses du personnage. Adam semble comme invisible dans ce lieu et ses pensées le rattachent à la réalité ; son travail très mécanique fait de lui un robot, seul le travail bien fait compte et il s’en trouve presque déshumanisé, c’est alors que les pulsions interviennent et font de lui un homme intègre.



Par la suite, nous trouvons plusieurs descriptions de Paris, réalisées par Adam et par Jim. Adam nous décrit son lieu de vie :

 

« L’hôtel du Sud est un établissement miteux, décrépi, situé rue Mazarine, dans le 6e arrondissement, non loin de la station de métro Odéron, boulevard Saint-Germain. En Amérique, un immeuble dans un tel état de délabrement serait condamné à la démolition, mais ce n’est pas l’Amérique, ici, et la ruine lamentable que Walker habite désormais n’en est pas moins un édifice historique datant du XVIIe siècle, croit-il, sinon d’encore avant, ce qui signifie qu’en dépit de sa crasse et de sa vétusté, en dépit des grincements des marches usées du minuscule escalier en colimaçon, son nouveau gîte n’est pas totalement dépourvu de charme. […] » (p. 158).

 

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Description complétée par Jim qui cherche à resituer préciser l’hôtel qui n’existe plus :

 

« […] je souhaitais retourner rue Dauphine cette fois-ci car il se trouvait que c’était en plein le quartier où Walker avait vécu en 1967. L’hôtel du Sud pouvait bien avoir disparu, un grand nombre des endroits qu’il avait fréquentés étaient toujours là. Vagenende était toujours là. La Palette et le café Continu étaient toujours en activité et même le restau U de la rue Mazet servait toujours des repas immangeables à des étudiants affamés. » (p. 247)

 

 

Il semblerait qu’Adam cherche par ses descriptions à opposer la ville de New York et celle de Paris. N’est-ce pas aussi une vision de son for intérieur ? Ce choix apparaît aussi comme une mise en situation pour se consacrer à l’écriture : on peut y voir une volonté de dépouillement pour parvenir à s’extraire de lui-même.

Ainsi, le décor urbain influence la perception du lecteur et sa représentation du réel. La ville est le lieu du crime, de la perversion, de la noirceur comme nous l’avons vu pour New York. Mais il est aussi le reflet des personnages et de leur psyché. Jim écrira concernant les descriptions réalisée par Adam :

 

« Au début d’Automne, il fait de l’hôtel Sud une description assez élaborée, il signale comment Born est vêtu lors de leur première rencontre au café mais, peu à peu, ses descriptions commencent à s’appliquer moins au monde matériel qu’aux états intimes. » (p. 223)

 

Dans l’œuvre d’Auster, la ville, le décor urbain est à la fois un espace concret et virtuel, déréalisé qui conduit à l’errance au cœur de la psyché des personnages – aspect prégnant dans la description que fait Adam de la bibliothèque – mais aussi à l’errance psychologique du personnage solitaire qu’est Adam.

Enfin, nous pouvons ajouter que le décor brouille la perception des choses. Le réel n’a plus aucune stabilité à l’image du monde qui se révèle être un véritable chaos. Finalement, comme le dit Jim, « Seul Paris est Paris ».

Ce qu’on voit n’est pas ce que l’on vit. Cette fonction du décor urbain est évoquée à la fin du roman, dans le journal intime de Cécile. Tout d’abord, nous pouvons noter la description minutieuse de l’île et de la résidence de Rudolf Born :

 

« La maison s’appelle Moon Hill — « montagne de la Lune » — et les conditions de vie y sont primitives. Les fenêtres sont de larges ouvertures taillées dans le roc, non vitrées. L’air passe à travers, la pluie passe à travers, les insectes et les oiseaux passent à travers et il n’y a guère de distinction entre le dedans et le dehors. […] Le paysage est à la fois luxuriant et aride. Une végétation abondante partout (palmiers, caoutchoucs, une centaine de variétés de fleurs sauvages), mais la terre volcanique est parsemée de pierres et  de rochers. […] » (p .260 à 261)

 

Le journal est clos par une description de ce qu’observe Cécile en quittant l’île :

 

« Un champ aride s’étendait devant moi, un champ aride et poussiéreux, semé de pierres grises de formes et de tailles diverses, et, dispersés entre les pierres de ce champ, une cinquantaine ou une soixantaine d’hommes et de femmes, tenant chacun un marteau dans une main et un ciseau dans l’autre, frappaient sur ces pierres jusqu’à ce qu’elles se brisent en deux, […] Cinquante ou soixante hommes et femmes à peau noire accroupis dans ce champ, […] Je demeurai là longtemps, immobile, à les regarder. Je regardais, j’écoutais, et je me demandais si j’avais jamais rien vu de comparable. C’était le genre de travail qu’on associe d’habitude à l’idée de prisonniers, d’individus enchaînés, mais ces gens-ci n’étaient pas dans les chaînes. […] » (p. 288-289).

 

 

 

La place de la poésie

Comme nous l’avons annoncé dans la biographie, Paul Auster a beaucoup étudié la poésie, et notamment la poésie contemporaine et surréaliste. Cet intérêt se retrouve dans Invisible, avec l’évocation de nombre de poètes — de la Grèce antique à la poésie du XXème siècle.


Lycophron — Alexandra


Poète grec du IVème siècle avant J.C., il est l’un des sept poètes de la Pléiade tragique et la Pléiade poétique qui œuvrent pour la pureté de la langue.


Bertran de Born

Poète du XIIème et XIIIème siècle, il est le maître du sirvente politique qui aborde des thèmes violents comme la joie de la guerre. Il s’inscrit dans la tradition de la poésie occitane médiévale. L’image de Bertran de Born arrivant aux Enfers décrite par Dante inspira Paul Auster. Invisible offre la traduction anglaise d’un poème réalisée par Walker à partir d’une interprétation française d’un poème en provençal (p.96). Paul Auster avait-il réalisé ce travail auparavant ? A-t-il étudié ce poète ?


Milton

Poète anglais du XVIIème siècle, il est l’auteur de poèmes épiques et de sonnets qui traduisent les sentiments et les impressions sur des événements précis, historiques ou personnels. La Bible aura une influence cruciale sur son œuvre. Dans le roman, Adam Walker a assisté aux cours sur le poète — peut-être comme Paul Auster — et découvre une édition du Paradis perdu datant de 1670 :

 

« Ce n’est pas l’édition originale de 1667 mais presque, un exemplaire sorti de presse du vivant de Milton, un livre que le poète pourrait avoir tenu entre les  mains, c’est concevable, et tu t’émerveilles de ce que ce précieux volume ne soit pas enfermé quelque part dans une chambre forte thermostatique réservée aux livres rares mais laissé à l’air libre dans l’atmosphère moisie des réserves. » (p. 96)

 

L’émerveillement du narrateur devant cet ouvrage, le bonheur qu’il ressent avec ce livre en main semblent traduire la passion de Paul Auster lui-même pour ce poète.


Georges Perec

Écrivain français du XXème siècle, c’est son roman Les Choses qui est évoqué. Une œuvre qui traite de la recherche du bonheur à travers le consumérisme. Les personnages sont matérialistes et sont secondaires comparés aux choses qui sont décrites. Cette plongée dans le rêve des personnages du roman peut faire allusion au propre roman de Walker : est-ce la réalité ou le récit d’un rêve, d’un fantasme ?


Paul Éluard

Poète d’avant-garde du XXème siècle, il participe au mouvement dada et au surréalisme. Son poème Capitale de la douleur, mentionné dans le roman (p.199), est une exaltation lucide du désir. Il aborde les thèmes de la maladie, de la solitude, de la mort toujours menaçante : c’est ce qui donne son prix au bonheur.

Ces thèmes rappellent les thèmes abordés dans Invisible : la maladie et la mort d’Adam Walker mais aussi sa solitude dévoilée notamment lors de son travail à la bibliothèque. De plus, nous retrouvons l’exaltation du désir avec la révélation de ses fantasmes.


George Oppen

Poète américain du XXème siècle, il est à l’origine du courant de l’objectivisme qui désigne la recherche poétique contemporaine. Le travail des objectivistes se fonde sur une forme d’effacement du poète derrière des créations qui veulent donner accès objectivement au réel. Cette poésie américaine, par ses origines, rompt avec le lyrisme par lequel l’auteur incarnait son jugement dans le texte, elle est épurée de tout jugement subjectif. Le travail objectiviste interroge le rapport entre les énoncés, il les questionne afin de mettre en lumière des liens inapparents. Il ne s’agit pas de métaphore – intensification imagée d’une relation réelle – mais de dévoilement de liaisons cachées dans le réel objectif. Ce travail s’intéresse donc à la formation symbolique du réel.

Reznikoff, une des figures majeures de l’objectivisme, précisait :

 

« Je suppose qu’on peut qualifier du terme « objectiviste » un écrivain qui n’écrit pas directement sur ses sentiments, mais sur ce qu’il voit et ce qu’il entend, qui se restreint presque au témoignage devant une cours d’assises, qui exprime ses sentiments indirectement par le choix de son sujet, et, s’il écrit en vers, par sa musique. »

 

La définition de ce courant littéraire nous amène à nous interroger sur l’importance que lui accorde Paul Auster. En effet, son écriture semble tendre vers l’objectivisme par le fait que les narrateurs ne cherchent pas à apporter de jugement subjectif mais dévoilent le réel tel qu’ils le voient, l’entendent – Cécile écrit dans son journal : « Je regardais, j’écoutais, et je me demandais si j’avais jamais rien vu de comparable » (p. 289).


De plus, le poème écrit par Adam lui-même semble s’inscrire dans ce courant :
 

 

« Never nothing but the dream of nothing

never anything but the dream of all » (p. 214)   

« Jamais rien que le rêve de rien

jamais autre chose que le rêve de tout » (p. 214)

 

Le poème de George Oppen présent dans le roman se révèle être le creuset de l’œuvre  Invisible.

 

« Impossible to doubt the world : it can be seen.

And because it is inevocable

I cannot be understood, and I believe that fact is lethal »

George Oppen, This in Which, (p. 173 dans Invisible)   

« Impossible de douter du monde : on part le voir

Et parce qu’il est irrévocable

Il ne peut être compris, et je crois que cela est mortel. »

George Oppen, This in Which

 

Tout comme P. Auster, George Oppen transcrit sa quête du réel par la ville et la mer observées. Dans ses poèmes ressurgit  ce qu’il a vécu, vu et entendu.

 

« Possible

De se servir

Des mots à condition de les traiter

En ennemis.

Pas en ennemis – en fantômes

Devenus fous

Dans les métros

Et bien sûr dans les institutions

Et les banques. Si on les capture

Un par un en procédant
 
Avec soin, ils retrouveront

J’espère leur rigueur 

Et leur sens. »

George Oppen, Poésie complète,
traduite par Yves di Manno, José Corti.

Le petit trou au fond de l'œil

Comme l'appelait Williams, le petit trou

Nous a laissés nus face

Au monde

Et ne se refermera pas.

Le monde y jette

Un regard vide

Et nous composons

Des couleurs

La sensation

Du foyer

Et certains à l'intérieur

Sont si violents

Et si seuls

Qu'ils ne trouvent pas le repos.

 

Ces deux poèmes ont valeur de manifestes pour G. Oppen mais éclairent aussi l’œuvre de P. Auser.



Conclusion

Invisible de Paul Auster est une œuvre qui se tend entre la biographie personnelle et la fiction. Il existe un décalage entre le « moi » auteur et le « moi » social, biographique. Cette tension et ce doute sont une dénégation qui mène à la mort de l’auteur : l’œuvre est un lieu hybride où s’affrontent l’auteur et son portrait in absentia, avec la présence simultanée du réel et de l’imaginaire.

Où est la vérité ? Où est l’histoire ? Ce roman est à la fois une exploration des possibles romanesques et un « laboratoire des possibilités humaines » (p. 263). Adam reste, malgré les éléments biographiques, un personnage mystérieux. Mais Rudolf Born est le personnage le plus insaisissable, on ne connaît finalement rien de lui. Les personnages et les voix disparaissent – du « je » au « il » – pour ne laisser au lecteur que le mystère de l’année 1967.

Ce roman met le lecteur mal à l’aise du fait de la plongée dans les méandres psychiques des personnages. La pression est palpable face aux fantasmes d’Adam, mêlée à une forme d’empathie envers le héros. Mais l’effondrement est d’autant plus important lors de la mise en doute du récit autobiographique : le lecteur est à la dérive, il est en haleine, dans l’attente d’une fin romanesque qui ne vient pas. Le lecteur est tributaire des choix de l’auteur qui a pris le parti du non-dit, de l’ « invisible ». Mais n’est-ce pas cela la fiction ?
                                   
Le roman se clôt sur une interrogation – une scène anachronique avec la réalité du XXème siècle : Rudolf Born se fait servir par du personnel noir, on croirait vivre au temps de l’esclavage, pourtant ils ne sont pas esclaves. Cette réalité est renforcée par ces hommes et femmes noirs « tenant chacun un marteau dans une main et un ciseau dans l’autre, frappaient sur ces pierres jusqu’à ce qu’elles se brisent en deux » (p. 289) – qu’est-ce que la réalité ? Dans ce roman, dans ce monde – fictif ou réel – la réalité de ce qu’on voit n’est pas la réalité vécue.


Émilie D., 1ère année Bibliothèque

 

Paul AUSTER sur LITTEXPRESS


paul-auster-brooklyn-follies.gif



Articles de Mélanie et de Julie sur Brooklyn Follies



 

 


 

paul-auster-leviathan.gif Léviathan, articles de Clément et  d'Anaïs

 

 

paul-auster-moon-palace.gif  Moon Palace : articles de  Valérie,  de Joséphine et de Laura et de Sarah.

 

Paul Auster Cité de verre

 

 

 

 Article de Bastien sur Cité de verre

 

 

 

 

 

 

 

Paul Auster Revenants

 

 

 

 Article de Marlène sur Revenants.

 

 

 

 


 

Paul Auster La Chambre dérobée

 

 

 

Article d'Emilie sur La Chambre dérobée.

 

 

 

 

 


1TRILOGIE.gifTrilogie new-yorkaise, articles de Marine et de Fiona,

 

1MR-VERTIGO.gifMr Vertigo, articles de M.B. et de Chloé,

 

 

SMOKE.gifSmoke, article de Louise,

 

Paul Auster Le Livre des illusions

 

 

 

 

 

 

Le Livre des illusions, article de Manon

 

 

 

 

 

 

 

 


 
NUIT-DE-L-ORACLE.gifLa Nuit de l'Oracle, articles d'Audrey et de Caroline.

 

 

 

Paul Auster Dans le scriptorium

 

 

 

 

 

 

 

 

Article de Jean-Baptiste sur Dans le scriptorium

 

 

 

 

 

 

 

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9 juillet 2013 2 09 /07 /juillet /2013 07:00

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Charles EXBRAYAT
la série Imogène

Volume 1 : Ne vous fâchez pas, Imogène !, 1959
Volume 2 : Imogène est de retour, 1960
Volume 3 : Encore vous, Imogène ?, 1962
Volume 4 : Imogène, vous êtes impossible, 1963
Volume 5 : Notre Imogène, 1969
Volume 6 : Les Fiançailles d’Imogène, 1971
Volume 7 : Imogène et la veuve blanche, 1975
Éditions du Masque




 

 

 

Un mot sur l’auteur
 

Charles Exbrayat est né à Saint-Étienne en 1906 et décédé en 1989 au même endroit. Écrivain français connu surtout pour ses romans policiers, il a écrit une centaine de romans dont certains sous le pseudonyme de Michael Loggan avec Jacques Dubessy. Destiné à une carrière de médecin, c’est d’abord vers les sciences qu’il se tourne avant de commencer à écrire. Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale qu’Exbrayat s’oriente vers le roman policier. En 1958, il obtient le Grand prix du roman d’aventures. Chahuteur incontestable ayant un goût non dissimulé pour le rire, c’est naturellement qu’il mêle roman policier et humour. Par la suite, Il devint directeur des Éditions du Masque. Depuis sa mort, certaines de ses œuvres ont été adaptées au cinéma ou à la télévision, comme récemment Imogène McCarthery avec Catherine Frot et Lambert Wilson ou la série Imogène avec Dominique Lavanant. Dans sa ville natale, le prix Charles-Exbrayat a été créé dans le but de récompenser les romans pouvant correspondre aux attentes de l’écrivain aujourd’hui décédé.



L’éditeur

Les Éditions du Masque ont été fondées en 1925, durant l’entre-deux-guerres, par Albert Pigasse. À l’origine, elles s’appelaient les Éditions des Champs-Élysées. Réputée pour être l’éditeur français d’Agatha Christie, la maison jouit aujourd’hui d’une grande réputation dans le domaine des romans policiers. Depuis, elle fait partie du groupe Jean-Claude Lattés et est diffusée par Hachette.



Les principaux personnages : un cocktail détonnant !

Imogène McCarthery

Écossaise à la crinière rousse et au physique imposant, Imogène est l’héroïne de la série. En patriote convaincue, elle n’a pas peur de considérer la reine d’Angleterre comme une usurpatrice et de le crier haut et fort : elle est en effet une fervente partisane de Marie Stuart. De mauvaise foi, aimant la bouteille (surtout le whisky), et toujours prête à se battre — ce qui est assez fréquent lors des soirées qu’elle passe au pub du Fier Highlander —, son caractère de feu est loin de faire l’unanimité dans le petit village de Callander. Le village est en effet divisé en deux, entre ses fidèles partisans et ses détracteurs virulents. Tous ses amis sont des hommes du village qui la considèrent comme une force de la nature (de la nature écossaise cela va de soi…).

Dans « ses » enquêtes, cette ancienne employée de l’Amirauté est loin de faire preuve des meilleures qualités d’un détective, se trompant souvent, fonçant tête baissée et écartant chaque suspect lui paraissant être trop bon Écossais pour pouvoir être le coupable.

Néanmoins, elle réussit toujours à se tirer d’affaire et, bien qu’elle n’y soit pour rien,  demeure pour ses amies une héroïne incontestée, une bien digne représentante des Highlanders.


Archibald McClostaugh

C’est le sergent du poste de police de Callander. Fort comme un bœuf et ne rechignant pas à se servir à boire, il est littéralement allergique à Imogène qui ne cesse de le taquiner, ne lui concédant aucune autorité. Les folies d’Imogène et les nombreux problèmes qu’elle crée (parfois malgré elle) le mettent hors de lui et il n’est pas rare qu’il se trouve au bord d’une crise de neurasthénie. C’est non sans impatience qu’il attend l’heure de la retraite.

Enfin, bien qu’il fasse des efforts pour maintenir l’ordre dans Callander, il est bien souvent trop têtu pour admettre la vérité et la risée de ses supérieurs qui le considèrent volontiers comme un incapable.


Samuel Tyler

Samuel Tyler est le constable de Callander, et, de ce fait, suppléé souvent McClostaugh dans ses enquêtes. Ami d’Imogène, il se retrouve malgré lui pris dans les disputes et les bagarres du sergent McClostaugh et d’Imogène. Ayant un bon fond, il lui arrive d’aider Imogène et d’arranger certaines situations. De plus, Tyler subit au quotidien les brimades de son supérieur, ce dernier étant avare, arrogant et, comme tous les Écossais, bien trop fier de lui.


Mrs. Elroy

Mrs. Elroy est la vieille nanny d’Imogène. Bien qu’elle n’en soit plus un, elle aime l’appeler « mon bébé » et est prête à tout pour défendre Imogène au village.


Ted Boolit

Ted Boolit est le patron du pub de Callander, le Fier Highlander. Ami d’Imogène, il n’hésite pas à la défendre et cela crée des tensions avec sa femme, qui elle, la déteste.


William McGrew

William McGrew est l’épicier du village. Il est, au début de la série, mené à la baguette par sa femme mais, sur les conseils de son ami Ted Boolit et considérant Imogène comme l’idéal féminin, il a eu tôt fait de ne plus supporter les ordres de sa femme ni ses insultes envers son amie à la crinière rousse.


Margaret Boolit & Mrs. McGrew

Ces deux femmes sont les épouses respectives de Ted Boolit et de William McGrew et détestent presque autant leurs maris que celle qu’elles surnomment Jézabel. Il n’est pas rare qu’elles tentent de se venger d’elle ou de leurs maris bien que cela finisse inévitablement par leur retomber dessus. Elles unissent souvent leurs forces à celles des trois veuves du village, ayant en commun leur haine pour Imogène.


Mrs. Fraser, Mrs. Sharpe & Mrs. Plury

Ce sont les trois veuves du village, amies et commères invétérées. Elles ont une sainte horreur d’Imogène et organisent souvent des complots pour la faire quitter Callander ou lui rendre la monnaie de sa pièce.



Résumé de chaque volume

 

 

 

Volume 1 : Ne vous fâchez pas, Imogène !, 1959

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Dans ce premier volume de la série, Imogène McCarthery, travaillant depuis une vingtaine d’années à l’Amirauté, ne cesse de s’accrocher avec chacun de ses collègues, leur reprochant sans détour de ne pas être écossais. Mais un jour, voilà que le grand patron de l’Amirauté, Sir Woolish, lui confie la mission d’aller transmettre des plans du Campbell 777, un avion à réaction à un contact de l’Amirauté résidant à Callander. Fière d’être investie d’une telle mission — tellement qu’elle claironne à tout le service la tâche qui lui incombe –, voilà notre Écossaise qui part retrouver son village natale, non sans péril. Imogène saura-t-elle déjouer les pièges qui l’attendent ? Pas sûr que l’annonce de son arrivée soit des mieux accueillies : ça risque de swinguer chez nos amis écossais !

 

 

 

 

Volume 2 : Imogène est de retour, 1960

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 « Au plus petit cadavre, je vous boucle ! », lance Archibald McClostaugh lorsque Imogène retourne à Callander car, à 53 ans, elle est en âge de prendre sa retraite et de rejoindre son village natal. Mais à peine vient-elle d’arriver, qu’un homme du nom de Morton se fait assassiner alors que le veille il disait à tout le monde être suivi par un fantôme. Voilà un mystère de taille qui ne manque pas d’intriguer l’indomptable Écossaise. Le sergent McClostaugh n’a pas fini de s’arracher les cheveux…


 

 

 

 

 

 

Volume 3 : Encore vous, Imogène ?, 1962

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Pouvant enfin profiter pleinement de sa retraite, Imogène se repose à Callander, ce qui ne manque pas de déchaîner les ragots : la flamboyante Imogène ne serait plus que l’ombre d’elle-même. Vous savez ce que l’on dit, il ne faut jamais écouter les ragots... Au cours d’un match de rugby, un homme annonce à Imogène qu’il se trame quelque chose de louche au collège Pemberton situé non loin de là. À peine a-t-il confié ses craintes que le voilà découvert pendant le match, mort, aux pieds d’Imogène. Cette dernière est bien décidée à laver son honneur et à enquêter sur place. Qui mieux qu’Imogène pourrait prendre la place de la victime en qualité de professeur remplaçant ?


 

 

 

Volume 4 : Imogène, vous êtes impossible, 1963

 

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Il est de notoriété publique à Callander qu’Imogène aime mettre son nez dans les affaites des autres. Aussi, lorsqu’elle surprend une discussion entre la femme du major Inchbar et le mari de Mme Ardley, deux familles amies, ne fait-il pour elle aucun doute qu’il se trame quelque chose de louche dans son village natal. C’est alors que Mme Ardley est retrouvée morte… Une nouvelle enquête pour la terreur des Highlands ?



 

 

 

 

Volume 5 : Notre Imogène, 1969

 

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Cet opus met en scène une histoire d’amants interdits à la sauce Exbrayat. Lorsque Angus Cumbrae, mécanicien, décide de s’enfuir avec Janet Leadburn, c’est l’oncle de Janet, Hugh Reston, armé, qui se présente au rendez-vous. Quand le corps de Reston est retrouvé sans vie, les soupçons semblent inévitablement s’orienter vers Cumbrae. Mais Imogène est loin d’être de cet avis et compte bien lever le voile sur ce nouveau mystère.


 

 

 

 

 

Volume 6 : Les Fiançailles d’Imogène, 1971

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Imogène fiancée ?! Voilà une nouvelle qui ne va pas manquer de susciter les commérages à Callander. Si ses détracteurs se réjouissent déjà, pensant que le calme reviendra dans leur village, ses amis, eux, sont déçus : comment la réincarnation de Marie Stuart, leur flamboyante Écossaise peut-elle les trahir de la sorte en décidant de se ranger ? Les bagarres n’ont pas fini de se multiplier et alors que le village est plus que jamais divisé, Moira Skateraw, de passage à Callander avec son amant, est retrouvée morte alors qu’elle tentait de fuir un mari sans pitié. Imogène réussira-t-elle à prouver qu’elle n’a rien perdu de sa superbe et à élucider ce crime ?



 

 

Volume 7 : Imogène et la veuve blanche, 1975

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Ken Benalder, disparu sans un mot depuis dix ans, aurait en fait été assassiné et son corps serait enfoui quelque part dans Callander. Une fois encore, c’est Imogène que l’on accuse à tort du meurtre. La vielle Écossaise sera prête à tout pour laver son honneur et pour trouver le coupable. Ne vaudrait-il mieux pas enquêter du côté de la famille Benalder et de la jeune et jolie Joyce ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Thèmes récurrents et intérêt de la série

Dans cette série, Exbrayat utilise plusieurs thèmes et crée ainsi un véritable univers plein d’humour.

Dans un premier temps, c’est sur la fierté écossaise et les tensions entre les différents peuples qui forment le Royaume-Uni que Charles Exbrayat joue. En effet, à travers le personnage d’Imogène mais aussi les habitants de Callander, se dessine le portrait d’une Écosse patriote, fière, aimant le whisky et très attachée à ses ancêtres. En forçant le trait, en insistant davantage sur les tares que sur les qualités des Écossais, Exbrayat nous fait rire aux larmes. Mais cet aspect a, à mon sens, une autre visée, celle de faire rire par le biais d’une culture, d’un pays et de nous pousser, nous, lecteurs, à nous interroger sur notre propre pays et nos propres habitudes.

Les rapports hommes-femmes sont également au cœur de la série. En effet, l’auteur  nous décrit ici des rapports de force, où les hommes doivent avoir l’ascendant sur leurs épouses. Imogène peut sembler être l’exception qui confirme la règle, cependant par les qualités que l’auteur met en avant d’elle, elle se rapproche plus de l’homme que de la femme. L’intérêt de traiter ce thème sous cet angle n’est, pour moi, pas tant un moyen de prôner le machisme (et peut-être même la violence conjugale) qu’ un moyen de faire rire en grossissant les rapports intersexuels qui existaient à l’époque.


L’alcool est aussi un thème récurrent dans la série. Il semble même se poser en caractéristique principale du bon Écossais. Cependant, une fois encore, loin d’inciter à l’alcoolisme ou de se moquer des Écossais, le but est véritablement d’amuser, car qui dit personnes ivres dit situations cocasses et quiproquos en pagaille.

La question de l’autorité est aussi présente et importante dans les Imogène et ce à deux niveaux différents. Premièrement, les rapports entre habitants et policiers du village permettent de montrer une défiance vis-à-vis de l’autorité qui peut peut-être s’inscrire dans le contexte de l’époque : la série Imogène a été écrite de 1959 à 1975 et l’auteur a vécu l’avant mais aussi l’après mai 1968 et a ainsi pu construire une critique par rapport à cet événement. Deuxièmement, la question de l’autorité accordée au pouvoir anglais en la personne de la Reine d’Angleterre est souvent abordée et permet de montrer les tensions et les difficultés pour l’Écosse mais aussi le pays de Galles et l’Irlande de reconnaître en la Couronne une forme de pouvoir étatique.

Enfin, l’intérêt de la série est en premier lieu de divertir et d’amuser le lecteur. De plus, ces intrigues sont un moyen idéal de passer aux cribles les rapports humains et la société de l’époque sans toutefois une volonté d’affirmer quelques pensées fortes et extrémistes.



Opinion personnelle

Cette série est chère à mon cœur car je dois à Exbrayat quelques-uns de mes plus gros fous rires de lecture. Loin de la littérature élitiste, les Imogène sont un moyen de passer un bon moment, de rire, d’avoir le cœur léger. Le style est loin d’être recherché mais Exbrayat a le don de nous rappeler à quel point la simplicité a du bon. En somme, ces sept livres sont à mon sens des remèdes à l’ennui et, tout en utilisant les codes du roman policier, réussissent à dépoussiérer le genre en offrant des scènes truculentes. Si vous avez aimé les Imogène, pensez aussi à lire les aventures du commissaire Tarchinini.



Un petit extrait

 

 

« [...] – Miss McCarthery, je ne tolérerai pas plus longtemps que vous manquiez à votre devoir !

À son tour Imogène prit la mouche et se dressant, furieuse, cria :

– Est-ce que vous vous imagineriez, par hasard, que c’est à un Gallois à demi sauvage de m’indiquer ce qu’est mon devoir ?

Archtaft ne valait rien pour ce genre de joute oratoire. Il ferma les yeux pour murmurer un appel à Dieu, lui demandant de lui donner la force de se contenir pour ne pas frapper son employée. D’une voix crispée, il murmura :

– Miss McCarthery, vous avez de la chance de ne pas être un homme !

– Quand je vous regarde, monsieur Archtaft, j’en suis convaincue ! […] »

 

Manon, 1ère année édition-librairie


Sources


La page Wikipédia de l’auteur : http://fr.wikipedia.org/wiki/Charles_Exbrayat
La page Wikipédia des éditions du Masque : http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89ditions_du_Masque
Le site web des éditions du Masque : http://www.lemasque.com/

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8 juillet 2013 1 08 /07 /juillet /2013 07:00

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Sándor MÁRAI
L’Étrangère
Titre original
A Sziget
traduit du hongrois
par Catherine Fay
Albin Michel, 2010
Le Livre de poche, juin 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

 
Né en Hongrie en 1900, Sándor Márai connaît dès ses premiers romans un immense succès. Antifasciste déclaré dans un pays allié à l'Allemagne nazie, il est pourtant mis au ban par le gouvernement communiste de l'après-guerre. En 1948, il s'exile et part pour les États-Unis, où il mettra fin à ses jours en 1989.

Il écrit L’Étrangère en 1934, c'est l'un de ses premiers romans. Jusqu’alors inédit en français, il est paru à Budapest en 1934, la même année que Les célèbres Confessions d’un bourgeois qui lui apportent le succès. On retrouve dans ce récit, d’une grande intensité dramatique, plusieurs des thèmes qui traversent son œuvre  romanesque : le mariage et la séparation, l’incommunicabilité entre les êtres, le poids des conventions sociales, et surtout l’angoisse intenable d’être au monde.



Le héros, Viktor Henrik Askenazi, est un honnête bourgeois de Paris, 48 ans, catholique, marié depuis quinze ans, honorable professeur de littérature grecque à l’Institut des langues orientales. Sa vie banale, confortable, presque rituelle (le descriptif du contenu de ses poches indique chez lui l’homme d’habitudes, conservateur jusqu’à l’obsession : portefeuille, stylo-plume, étui à lunettes « acquis quand il était encore étudiant », « briquet et, absurdement, une chaîne de montre en or qui n’était plus attachée depuis longtemps à une montre à gousset et qui pendillait inutilement de sa poche de gilet »), dérape quand il décide un jour d’offrir son aide à une inconnue qui sort du métro sur l’avenue de Wagram, un sac à la main. Elle s’appelle Élise : c’est une danseuse mondaine et un peu louche, impudique et insaisissable. Pour elle, l'étrangère, il quitte sa famille légitime, se sépare de sa femme Anna (« celle qu'il connaissait »),  abandonne son enseignement et emménage dans un « hôtel de seconde catégorie », en faisant fi du regard d'autrui et des convenances.

C'est cependant ce regard intrusif des autres, cette morale bourgeoise omniprésente – y compris en ville, où s’exerce comme dans le moindre village « un contrôle indiscret et provincial » – qui sont ressassés jusqu’à l’écœurement par Askenazi. Las enfin de cette vie de bohème, qui ne lui semble être qu'une chimère qu'il s'est créée pour éviter d'affronter son pire ennemi : lui-même ; insatisfait encore, il quitte Élise et, sur les conseils de son entourage, part se ressourcer seul loin de Paris, dans une station balnéaire au sud de l’Adriatique. C’est là qu’on le rencontre au début du livre, essoufflé comme un paria en fuite, avant la longue analepse qui décrira son adultère. 

Là-bas, dans un climat de plus en plus oppressant et onirique, survient le drame qui provoquera sa dérive finale, jusqu’à une île perdue où, traqué mais seul, il se trouvera enfin face à face avec Dieu... Le chapitre final, intitulé « Dialogue » parce qu’Askenazi s’y adresse au Seigneur, prend dès lors des allures de méditation, Askenazi lançant au ciel le psaume cité par le Christ sur la croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Admirablement construite, L’Étrangère ramasse en deux cents pages l’itinéraire autodestructif d’un homme saisi par l’inquiétude, subitement incapable de demeurer dans les rôles sociaux où il s’était si bien coulé jusqu’alors : le bonheur amoureux avec Élise, qu’il trouve tout à coup « étrangement inconfortable, compliqué et, dans le fond, même pas agréable », et la vie en général, cet « esclavage » permanent que « par un geste unique et d’une grande puissance il avait chassé loin de lui pour toujours ».

C'est  donc avant tout la construction de L'Étrangère qui lui confère sa particularité : sa longue ouverture ne fait véritablement écho qu’au dernier tiers du livre, et Marai commence par nous perdre dans l'esprit de son héros. Tout commence donc dans un hôtel sur le bord de l'Adriatique, où Viktor suit une jeune femme aussi gracile qu'aguicheuse jusqu'à sa chambre. Une analepse nous conduit à la partie centrale, la plus longue, contient les confessions de Viktor, un peu confuses et délivrées çà et là comme on le ferait au cours d'une réflexion avec pour unique fil rouge ce  voyage qui le mène vers Dubrovnik. Le récit désordonné, sans lien évident avec le début est un retour dans le passé, avec une réflexion sur la vie, l'amour, l'adultère, la quête d'une paix intérieure. Nous suivons ainsi le fil de sa pensée, en focalisation interne, au discours indirect libre. La  fin du récit renvoie aux premières lignes du roman, mais juste après un ellipse : le héros est sorti de l'hôtel, on ignore ce qu'il s'est passé entre-temps. C'est  un retour à la situation initiale, mais qui par ce détail nous mène directement à sa chute. Par le déploiement de focalisations, on comprend qu'il circule une rumeur, on perçoit les visions des badauds et des résidents de l'hôtel, la présence de la police, sans pour autant que l'attitude paisible d'Askenazi soit de nature à nous alarmer, jusqu'à comprendre qu'il a dû se passer quelque chose de grave. Il poursuit en effet sa promenade, puis finit par s'isoler sur une île. Dans le dernier chapitre il dialoguera avec le Seigneur,  Ce dialogue qui est en réalité un long monologue au discours direct ramasse tout le roman et s'avère être à la fois un réquisitoire contre ce Seigneur qu'il accuse de l'avoir « trompé » sur la vie, et une plaidoirie sur un acte cathartique qu'il vient de commettre et qui va faire basculer sa vie. Progressivement, il se coupe du monde et devient – ou en tout cas est perçu comme – étranger quand sa chute s’achève dans une tragédie.

Avec un style clair et réaliste, une ironie inhérente au héros, L’Étrangère est un roman psychologique admirable par sa construction, parfois inégal mais haletant, qui signe les prémices de la grande œuvre de Sándor Márai. Ce n'est d'ailleurs qu'au début des années 1990 que son œuvre est redécouverte grâce à l'éditrice Ibolya Virag, spécialiste en littérature hongroise, qui dirige alors chez Albin Michel la collection « Grandes traductions » où il sera publié. Il recevra à titre posthume le Prix Kossuth, la plus haute distinction hongroise, pour l'ensemble de son œuvre.


Raphaëlle, 1ère année édition-librairie 2012-2013

 

 

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7 juillet 2013 7 07 /07 /juillet /2013 07:00

Conférence inaugurale
« Décryptages de Foucault et Wittig »
avec
Anne GARRÉTA
« Queer week »
Sciences Po Paris (Amphi Caquot

du 11 au 14 mars1


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Anne Garréta
 
 Normalienne, romancière et essayiste, Anne F. Garréta est née en 1962. En 2000, elle devient membre de l’Oulipo (l’Ouvroir de Littérature Potentielle), un groupe international de littéraires et de mathématiciens qui se définissent comme des « rats qui construisent eux-mêmes le labyrinthe dont ils se proposent de sortir », citation que l’on prête à Raymond Queneau (1903-1976), fondateur du groupe2. Maître de conférences à l’Université de Rennes II depuis 1995, elle est aussi enseignante à l’Université de Duke. Son premier roman, Sphinx, publié en 1986, rencontre un vif succès, elle le définit ainsi :

 

« […] une histoire dans laquelle la question de l’identité sexuelle et donc de la différence des sexes n’est nullement marquée dans le langage du texte. Le langage (et le langage le plus ordinaire) permet ceci, si on sait s’en servir.3 »

 

Parmi ses œuvres principales, nous pouvons citer son deuxième roman, Pour en finir avec le genre humain (1987), dont la quatrième de couverture précise qu’il est question « de neurones et de bagatelles, de chromosomes et de crabe tourteau, de charogne et de Chateaubriand, de charité et de codicilles, de taupes et de morphine, de quenottes et de chiennerie, de courtisanes et de chrysalides, de Gros-Nounours et Vandushock. »

En 1990, Ciels liquides raconte le destin d'un personnage perdant l'usage de la langue. Neuf ans plus tard paraît La Décomposition, roman qui prend pour protagoniste un serial-killer qui assassine les personnages de la Recherche du temps perdu. Enfin, elle a obtenu le Prix Médicis en 2002 pour son dernier ouvrage, Pas un jour. Enfin, en 2009, elle écrit en collaboration avec Jacques Roubaud Éros mélancolique, récit qui a consisté à mettre sous forme lisible le magma informe qu'ils ont trouvé  sur internet par une nuit d'hiver.

 

La conférence : première partie

Lors de cette intervention à l’amphithéâtre Caquot (d’une durée de 2h), au sein de Sciences Po, Anne F. Garréta présente la genèse du mouvement queer et propose une approche intéressante des philosophes et/ou des écrivains qui ont développé et mis en scène ces théories. Si elle se montre parfois assez drôle, son analyse, très juste et construite, correspondait parfaitement à un cours initiatique sur ce sujet. Dès le début de la conférence, elle n’hésite pas à réagir au discours de présentation de l’une des organisatrices, qui la qualifie d’ores et déjà de queer :

 

« Merci pour cette introduction qui tend à me désigner, à me caractériser déjà comme un animal un peu queer ou un peu étrange  puisque c’est ça le sens de queer, puisque je ne fais pas une chose à la fois, je suis obligée d’en faire plusieurs et quand je les fais j’essaye le plus souvent de faire que les caractéristiques même de l’identité qui sont soit de la mienne, soit des personnages, soient les plus problématisées possible. »

 

 Elle débute ainsi, en parlant de son premier roman : « Quand en 1986 j’ai publié ce roman Sphinx, je faisais un roman queer avant même que la théorie queer ne soit née ».  Cette histoire, qui relate une histoire d’amour entre A*** et Je, amène le lecteur à s’interroger sur sa projection sexuée, qu’il oublie pourtant au fil du récit en se laissant porter par cette écriture du souvenir. Le but étant de libérer le sujet de toute forme d’identité normative contraignante et limitative, Anne F. Garréta fait alors surgir un héros « grammaticalement invisible » en apparence mais qui en réalité s’affirme bien dans l’indifférenciation car il existe au-delà des classifications traditionnelles. Car ce qui dérange le plus Anne F. Garréta, ce sont bien ces limites imposées par une société hétéronormée et extrêmement codifiée. Celles-ci constituent pour elle une entrave, non seulement à la pensée, mais aussi à la création. Lors d’un entretien avec Eva Domeneghini, elle revendique d’ailleurs son désaccord avec cette sexualisation systématique :

 

« Ce qui est le plus gênant encore, c’est le caractère hégémonique, totalisant de cette sexualisation : elle écrase les différences entre les sujets, elle écrase les singularités, et par ailleurs somme chacun de représenter en tous lieux de sa vie et de sa personne les caractères de son sexe comme détermination absolue.» 4

 

 

Origines du phénomène Queer

Le phénomène queer réside essentiellement dans l’arc Nord-Atlantique, et plus particulièrement dans l’espace nord-américain. Ce phénomène émerge dans les années 90, suite aux activités de la Queer Nation. Ce groupe, fondé en mars 1990 à New York par AIDS et ACT UP, naît d’une révolte face aux violences anti gays et lesbiennes, qu’elles se manifestent dans la rue ou les médias. Connu pour ses slogans et ses outings, le groupe finit par prendre de plus en plus de place sur la scène médiatique, jusqu’à en devenir quasi institutionnalisé.

Par incidence avec les actions menées par la Queer Nation, les théories queer se pluralisent. Ces revendications ont ainsi contribué à valoriser et à légitimer les gender studies.

 

L’année 1990 reprend des événements fondateurs

La fondation de la Queer Nation, mouvement activiste, naît avec Teresa de Lauretis5, universitaire italienne qui a fait des études sur les positions sociales et géopolitiques des genres, des races et des sexualités ; c’est la première qui a fait émerger le terme queer. Avec sa revue Différences, elle repense la sexualité et le genre et brise le silence des études gaies et lesbiennes. Elle ajoute ensuite que « la théorie n’a pas précédé la pratique » car les théoriciens pensaient et percevaient déjà le queer. Mais l’ambition de Teresa de Lauretis  est vite déçue car elle fait face à la difficulté de décatégoriser les classes... En explorant les rapports entre genres, races et sexualités, ce qui serait queer selon elle serait le projet de déplacement, de queering, des paradigmes conceptuels dominants, n’en déplaise à certains !

Cette année marque aussi la volonté de dés-ordonner, dé-catégoriser, et donc de renverser le pouvoir dominant, queering signifiant littéralement « foutre le bazar, interrompre, mettre le bordel dans les catégories » pour reprendre les mots de Garréta. De ce terme découlent ensuite diverses acceptations, l’objet étant porté sur la sexualité queer, défini par le sigle LGBT (Lesbienne, Gay, Bi, Transexuel, qui tend aujourd’hui à s’élargir avec la lettre Q pour « questionning » et I pour « intersexué » )

L’épidémie de sida a aussi été l’un des éléments déclencheurs de cette théorie. Les membres issus de l’activisme Act Up fondent ce mouvement en 1993. La première intervention publique de ce groupe est primordiale, en avril 1990 ; Anne F. Garréta nous raconte la première invasion symbolique des queers vers un bar hétérosexuel à l’Est. En envahissant l’autre côté de l’île, ils s’échappent de leur ghetto et montrent leur refus d’invisibilité et de ségrégation à l’Ouest (à Greenwich plus précisément). Par cet acte de révolte, qui s’accompagne d’un kiss-in, ils démontrent que l’espace public est en fait entièrement hétérosexuel et n’est pas neutre.

 

Le terme queer, qui signifie dans sa première occurrence « soit une fausse monnaie, soit une excentricité, soit une étrangeté, soit encore une insulte [visant] tous les individus à la sexualité déviante », devient peu à peu un terme théorique qui interroge les sujets qui ne se reconnaissent pas dans l’hétérocentrisme (hétérosexuels compris). Si jusque-là cette appellation était employée dans un sens péjoratif, elle est ensuite reprise par provocation comme volonté d’affirmation.

Deux problématiques émergent alors de ces nouvelles théories. Dans un premier temps, définir son champ historique, soit « narrer dans un récit linéaire une histoire normative du queer » selon Garréta, tandis que l’histoire même du queer résulte d’une pensée anti-normative et plurielle.

 

Deviennent queer ensuite aux yeux de Garréta certains auteurs tels que Marcel Proust ou Virginia Woolf (en particulier dans Orlando où le héros éponyme change de sexe en plein cœur du récit).

Dans un deuxième temps, il s’agit désormais d’élaborer la théorie. Comment peut-on, justement, définir ce qui refuse d’être limité, assigné à un objet particulier ? Même un objet aussi évident que la sexualité « n’a pas de méthode d’analyse qui lui serait propre. »

 

Dès lors entre en scène David Halperin, auteur de Saint Foucault en 1995, (traduit en l’an 2000 par Didier Eribon chez EPEL). Helléniste, spécialiste de Platon et de la littérature antique, David Halperin avait été accusé d’être foucaldien. Il a décidé de revendiquer cette étiquette jugée infamante par ses détracteurs en montrant comment la pensée de Foucault, marquée par une inébranlable volonté de résister aux normes, pouvait servir de modèle théorique au mouvement gay. Loin de vouloir construire une « identité gay », il s’agit plutôt d’après lui d’inventer de nouvelles positions en marge de la normalité et de l’hétéronormativité. En s’appropriant les écrits de Foucault, il dégage ensuite son opinion propre par une position politique : l'identité gay est pour lui une « identité sans essence », jamais stable et qui ne se construit que comme un écart toujours renouvelé par rapport aux normes et aux « normalités ». Il figure ainsi l’un des premiers à proposer une définition du queer  comme : « tout ce qui s’oppose, qui diffère du normal, du légitime et du dominant. Le queer ne réfère nécessairement à rien en particulier, c’est une identité sans essence. » Cela paraît pour le moins contradictoire. Mais par essence, il entend « nature », son projet dessine ainsi la possibilité de défaire un genre que l’on nous attribuerait à la naissance et d’interrompre par là le régime de production des identités et des natures.

Le texte de Halperin sur Foucault montre également un intérêt supplémentaire en pointant quelles peuvent-être les origines de ces théories : c’est au tour de la French Theory de faire son apparition, qui comprenait les théories féministes et philosophiques dans l’Europe des années ‘70 et ‘80. Par ailleurs, la théorie queer est héritière du post-structuralisme, car en rendant visibles les discriminations homophobes, elle problématise les catégories identitaires potentiellement vectrices d’exclusion. Elle réclame ainsi la liberté de la contingence des êtres.

 

Anne Garréta poursuit et interroge la salle en posant une question oratoire : « Vous avez tous entendu parler de Jacques Derrida ? ». Face à un oui majoritaire, elle entame son analyse du philosophe à l’origine de la notion de déconstruction. Elle explique le grand objet de sa philosophie : « pointer ce qu’il désigne comme une métaphysique occidentale, celle de la présence ». Elle explique ainsi son entreprise queer comme une entreprise de déconstruction de catégories qui font une ontologie particulière des sexes et des sexualités. On retrouve ensuite cette idée dans des textes fondateurs de la théorie tels que ceux de Butler ou Sedgwick. Par ce processus de déconstruction, l’être se retrouverait ensuite « allégé de tout son fardeau métaphysique. »

Anne Garréta souligne aussi que la stratégie canonique de la déconstruction ne peut avoir lieu sans l’interprétation entre la présence et l’absence. En effet, pour s’affirmer dans la déconstruction, il faut passer par une étape de deuil, et donc d’absence. Par le processus de dénaturalisation, le queer réinvente donc sa présence.

 

Pourquoi faire de la théorie queer ?

Afin de répondre à cette question, elle évoque le champ des possibles qu’ouvre cette théorie. En analysant le fondement des identités et ses conséquences sur les pratiques et les politiques, elle propose d’avoir un regard différent sur le monde et sur la pluralité des êtres.

Aujourd’hui, la théorie queer aura bientôt un quart de siècle d’âge ! Mais qui sont ces théoricien(s)-nes ?

 

Judith Butler

Tout d’abord, elle nous dresse le portrait d’une philosophe fondatrice de ce champ d’étude : la fameuse Judith Butler. Philosophe féministe, elle théorise la performativité du genre. Non sans humour, Garréta aborde l’une de ses œuvres les plus connues, Trouble dans le genre, le féminisme et la subversion de l’identité6 (Gender Trouble : Feminism and the Subversion of Identity publié en 1990, année phare du mouvement queer) et ajoute : « Butler brasse tout ce qu’on peut imaginer de French Theory et  met en lumière des courants contradictoires ». En effet, elle précise qu’elle aborde Luce Iragaray et Monique Wittig dans le même chapitre « en interprétant assez correctement Irigaray mais en faisant de la bouillie pour chat de Monique Wittig » (Elle commente son propos en ajoutant : « L’effet bouillie pour chat n’est pas très grave, ça arrive tout le temps dans la théorie et la philosophie, ne vous inquiétez pas c’est normal. »). Elle admet aussi la complexité de l’écriture de Butler, ce qui rend son accès difficile ; elle nous préconise ainsi de le lire en version originale !

D’après Butler, il s’agirait en fait de s’autodistancier pour redéfinir le genre.  Par « performativité du genre », elle montre en quoi l’« essence » n’est qu’une fabrication genrée. Il n’y a pas d’expression directe ou déviée d’une identité sexuelle biologique plus profonde. Selon Judith Butler, c’est la performance du genre qui, se déposant à la surface des corps,  finit par donner l’illusion d’une identité fixe et formelle (Elle avait d’ailleurs publié Bodies That Matter en 1993, qui signifie « ces corps qui comptent », qui ont le poids matériel de l’existence). Les apparences précèdent ainsi le sentiment d’une essence. En d’autres termes, Garréta nous prouve qu’elle pourrait se réapproprier la pensée sartrienne car : « L’existence sociale précéde[rait] l’essence subjective sexuée. » Elle constate que suite à cette lecture se dégage une certaine « euphorie » de liberté infinie de former sa propre performance de genre.

Partant de ce postulat, elle démontre que le processus de dénaturalisation et de défamiliarisation des catégories qui nous paraissent les plus fermes date de bien avant la théorie queer. C’est pour cette raison que l’on ne peut pas faire une histoire linéaire du queer. Il y a du sentiment queer avant la Queer Nation.

 

Eve Kosofsky Sedgwick

Anne Garréta aborde ensuite l’œuvre de Sedgwick, Épistémologie du placard (Epistemology of the closet) publiée en 1990 aux États-Unis. Elle va s’interroger au cœur de cet ouvrage sur les conséquences interprétatives qu’entraîne une lecture « sexualisée » des œuvres issues de la culture littéraire du XIXème et du XXème siècle. Grâce à cette étude, elle insiste sur notre perception et notre réception des œuvres, que sous-tendent des éléments structurants de notre culture occidentale. Afin d’étayer son propos, elle met en lumière les crises chroniques de la définition homosexuelle par les hétérosexuels.

Pour la philosophe, il s’agit de « structurer les fractures » afin de comprendre le mécanisme de déconstruction.

 

Michel Foucault

Pour revenir à l’importance historico-sociale du mouvement queer, Anne Garréta s’appuie ensuite sur les ouvrages de Michel Foucault. Elle cite son premier volume publié en 1976, La volonté de savoir, qui « historicise littéralement  le concept même de sexualité ». D’après lui, la sexualité a une histoire, c’est un régime discursif particulier qui a une origine et que l’on peut étudier. Par cette analyse, Foucault bat en brèche l’hypothèse répressive et démontre les incidences disciplinaires et politiques de la sexualité.

Ipso facto, le pouvoir ne réprime ni ne censure l’expression du désir mais il est d’après lui une force productive de subjectivités. La sexualité ne découle donc pas d’un ordre naturel mais est produite par des incitations à produire et à dire. Au XVIIIème siècle, la classification des homosexuels et des hétérosexuels est établie mais Foucault la démantèle en mettant en évidence « la contradiction interne des formes discursives qui prétendent saisir le sujet homosexuel et hétérosexuel ».

Sedgwick ne fait pas une critique classique ; pour Garréta elle a bien saisi la complexité du sujet en reprenant la généalogie de Foucault. Elle commente sa pensée en ajoutant que Sedgwick reconnaît que la distinction « homo/hétéro » ne tient pas debout, elle est intenable, incohérente. Pourtant, c’est au cœur même de cette incohérence que vient se tisser cette idéologie douteuse : « Plus c’est incohérent, plus c’est illogique, plus peuvent se nouer les réseaux du pouvoir et du savoir. »

 

Le platonico-marxisme
 
Au cours de cette deuxième partie de la conférence, Anne Garréta nous pose une nouvelle question :

À quoi sert le philosophe ?

Si l’on peut convenir que la première réponse qui nous vient aux lèvres est de connaître la vérité, Garréta fait un parallèle intéressant entre le rôle de la théorie queer et celle du philosophe et glisse un lien inattendu mais intéressant entre Marx et Platon.

En réponse à la question posée, elle affirme : « Comme la théorie queer, il doit permettre de mieux vivre et d’être dans la vérité. » Elle désigne ensuite le projecteur et nous explique que les vraies choses sont derrière mais que nous ne les voyons pas. Comme Platon le présente dans son allégorie de la caverne, nous devrions sortir de l’ombre et nous libérer de nos chaînes afin d’écarter les voiles qui nous cachent la vérité. Grâce à ce savoir, notre Idée sur le monde changerait radicalement.

Elle développe ensuite son concept « platonico-marxiste » en analysant la pensée marxiste. Selon cette dernière, le capitalisme est mourant car il contient des contradictions internes qui qui ne peuvent que l’amener à sa perte. Elle considère dès lors que les capitalistes sont aveuglés par l’idéologie et qu’il faut tirer le voile de cette « comédie » pour leur faire apparaître la vérité.

Par conséquent, l’entreprise critique que nous propose Sedgwick n’est pas seulement de révéler une vérité qui nous libérerait des illusions d’une sexualité construite historiquement, mais aussi de persévérer au-delà des catégorisations traditionnelles entre les homosexuels et les hétérosexuels, absurdes et illogiques, mais qui perdurent pourtant (à l’instar du modèle capitaliste pour les marxistes).

Garréta explique aussi la tendance générale à « proposer simplement une théorie féministe ou gay et lesbienne qui ferait des identités des essences », et qui justifierait les accusations portées contre Irigaray. Selon elle, il faut dépasser ces oppositions trop caricaturales et faussées.

Partant de ces constats, Garréta lie ses analyses au constructivisme : « On peut envisager la théorie queer comme défaisant les identités, les diffractant et pensant les catégories de genre et de sexualité comme le constructivisme. »


 
Qu’en est-il de l’histoire littéraire ?

Tout d’abord, si l’on considère que l’écriture dessert le genre, on admet ainsi qu’elle rend possible l’« expérience des limites », le dépassement et la transgression dans l’acception de Philippe Sollers. Pour Anne Garréta, l’écriture offre la possibilité de donner une vérité « travestie » au lecteur.

Elle compare Proust à un auteur queer et développe cette idée :

 

 « Proust est l’auteur le plus queer qu’il se puisse imaginer. Il faut la naïveté du narrateur enfant pour croire qu’il y a une frontière absolue entre le côté de chez Swan et le côté de Guermantes, et que rien ne communique entre ces deux côtés. Toute l’entreprise de La Recherche vise à nous rendre inscrutable l’identité sexuelle de tous les personnages. Vous les croyez hétéros, ils se révèlent invertis ou homos, vous les croyez homos, ils sont plus étranges que cela encore. »

 

L’auteur scrute ainsi les appartenances de chaque personnage pour se rendre compte que toutes les catégories qui organisent notre structure sociale ne sont pas cohérentes. Mais pour expliquer cela au lecteur, Garréta précise qu’« il faut des milliers de pages » !

À la fin de la conférence, elle cite également Virginia Woolf et qualifie son écriture de queer.



Le langage comme enjeu de pouvoir : le neutre selon Barthes
 
La pensée de Roland Barthes a aussi été influente car c’est l’un des premiers à avoir prophétisé la possibilité du neutre. Il définit cette utopie, et les difficultés rencontrées à vouloir promouvoir une écriture « neutre » : « Paradoxe du Neutre : pensée et pratique du non-conflit, il est contraint à l'assertion, au conflit, pour se faire entendre par la langue qui dramatise… comme s'il y avait dans la langue elle-même une force d'hystérie – ou d'hallucination affirmative.»

Comme pour Sedgwick, il y a selon Barthes quelque chose au-delà de la partition homo/hétéro qui semble articuler nos identités subjectives. La signification (du langage) et le sexe peuvent devenir des jeux, des objets de manipulation, de pouvoir, et déployer des pratiques sexuelles prisonnières de la prison binaire. D’après Sedgwick, il vaut mieux y échapper et se contenter des « hétérotopies » (des espaces autres qui hébergent l’imaginaire, comme le miroir) dont parle Foucault.

Anne Garréta poursuit la pensée de Barthes en développant l’idée d’un anti-formationnalisme : il n’y a pas de fondement à ce que nous vivons comme identité de genre/sexuelle, ce sont des catégories qui partagent et organisent un champ dans lequel nous prenons position. D’après l’auteure, il n’y a donc pas de nature réelle, ni du genre, ni de la sexualité.

En revanche, même si les catégories qui organisent notre subjectivité en termes de genre, de sexualité, de race, etc., sont contingentes, pourquoi y a-t-il une si grande homogénéité des subjectivations et des identités de genre ? Telle est la question que tentent de résoudre les théoriciens queer.

 

Scandale ’78 : « Les lesbiennes ne sont pas des femmes. »

Dans les années 80, la théoricienne féministe radicale française, Monique Wittig, s’inscrit dans l’histoire du féminisme. Dès 1968, elle représente l’une des têtes de file du MLF (Mouvement de Libération des Femmes). Cette époque est marquée par des banderoles percutantes telles que : « Un homme sur deux est une femme. » Figure phare du mouvement féministe ET lesbien, Wittig travaille aussi sur le langage comme outil de pouvoir. La pensée straight, recueil d’articles qui dénonce l’hétérosexualité comme système politique, est publié en anglais en 1992 puis en 2001 en français et s’impose comme un texte de référence pour les militant(e)s. 

En 1978, dans une démarche de dénonciation du rôle de la femme dans un contexte hétéro-normé auquel les lesbiennes refusent de se soumettre, elle déclare : « La femme n'a de sens que dans les systèmes de pensée et les systèmes économiques hétérosexuels. Les lesbiennes ne sont pas des femmes. » Ces paroles provoquent ainsi un grand scandale ! Face aux féministes essentialistes ou « différencialistes » qui vont jusqu’à revendiquer une écriture féminine (comme Hélène Cixous) ou du moins exister dans leur différence et leur féminité (comme Julia Kristeva), Monique Wittig crée un « remue-ménage » et propose une nouvelle thèse. En soulevant cette question : « Qu’est-ce qu’être une femme ? », Monique Wittig parle du résultat d’une opération théorique importante et subtile. Ce faisant, elle dénonce l’hétérosexualité non simplement comme étant un régime de plaisir et de désir mais en tant que système de reproduction du social. Comme on a pu l’entendre au cœur des nombreux débats qui agitent l’actualité autour de la question du mariage pour les personnes de même sexe, les défenseurs proclament que le régime hétérosexuel est celui qui s’impose comme le reproducteur du corps social. Les femmes y sont assignées et cantonnées au rôle de reproductrices sociales des individus, occupant une place à part dans ce régime et dans cette domination politique : « Ce n’est pas une affaire de corps mais de position dans un système de production et de reproduction des corps. »

 

Tocqueville : l’hypothèse qui dénaturalise le genre

Dans l’étude de la différence des sexes produite dans le régime (politique) de l’hétérosexualité, il convient également de souligner l’importance du travail d’Alexis de Tocqueville.

Dans le second volume de De la démocratie en Amérique, il anticipe l’analyse matérialiste qui tend à dénaturaliser la différence des sexes. Ce dernier se rend compte dès le XIXème siècle que cette fable de la différence des sexes ne peut pas tenir, dès lors que la démocratie envahirait tout. L’ « égalité de conditions » représentant pour Tocqueville moins un régime politique qu’un état social.  Il fait là une analyse anticipatrice de ce qui menace le monde entier, c’est-à-dire la passion de l’égalité. Car la démocratie en tant que manière d’être sociale encourage à l’égalisation des conditions, à l’arrêt des hiérarchies. Il en devient donc « impossible [d’arrêter] ce progrès de l’égalité ».

Afin de créer une inégalité et de faire disparaître cette « démocratie dangereuse », les Américains ont inventé et appliqué à l’unité domestique le principe de la division industrielle du travail, soit une ruse supplémentaire pour introduire l’hétérosexualité dans un régime de production. Cette division artificielle du travail (ménager) a pour conséquence vertueuse d’anticiper le féminisme des années 70.

De l’analyse de Tocqueville découlent des questions qui peuvent se lier directement au contexte sociopolitique qui nous interpelle, tel que le mariage pour tous. Garréta interroge l’amphithéâtre et nous invite à voter avec la question suivante :

 

« Le fait que les couples de mêmes sexes aient accès au mariage, est-ce une normalisation du désir et des sociabilités queer ? Ou, est-ce, à terme, une manière de queeriser l’institution du mariage et de la famille ? »

 

Ce mariage est-il alors une entreprise de normalisation d’une reconnaissance hétérosexualisante des couples homosexuels, ou s’agit-il d’un devenir queer de la société et de l’institution anciennement patriarcale de la famille ? Penchant originellement pour le deuxième choix de réponse, nous avons tout de même considéré la pertinence de la première possibilité de réponse.

La queerisation de la société ne tendrait pas comme certains peuvent le craindre à transformer cette dernière en un modèle homosexuel, mais à faire tomber les barrières de genres et les différences établies – par l’identité sexuelle – entre les sujets sociaux. De ce principe, Foucault évoquait l’éventualité de réinventer des familles queer qui ne soient pas patriarcales.

Ainsi, comment faire face aux réticences des autres, que l’on croyait « disparus », qui considèrent encore l’homosexualité comme une menace de détruire le patriarcat ?

Cela nous renvoie aux mouvements révolutionnaires des années 60 et 70, dont l’héritage aujourd’hui permet d’envisager un mariage pour tous, queerisant ou non, bien que la société semble avoir mauvaise mémoire… Ces combats ont notamment permis qu’aujourd’hui les termes mêmes de « mariage » et de « famille » aient pu se transformer et n’aient plus la même signification. Ces années de luttes ont été très porteuses sur le plan militant, philosophique, politique et littéraire et sont inscrites historiquement.

 

Deuxième partie de la conférence : débats

Le genre sexuel…

…et les réseaux sociaux

Est-il possible d’exister sur internet, sur les réseaux sociaux plus particulièrement, en tant qu’asexuel ? Est-ce qu’internet, si l’on considère cet outil comme une représentation de notre société actuelle, permet de se considérer en dehors de la norme homme/femme, homo/hétéro ? Qu’en est-il donc des intersexués et de l’intersexualité ?

Cette idée donc, du moins sa représentation, est totalement différente du neutre de Barthes. Elle s’inscrit, au contraire, plutôt dans une neutralisation du genre.

La question à déterminer, premièrement, serait de savoir si le « a » de « asexuel » est véritablement un « a » privatif, comme tend à l’exprimer notre langue française. Anne Garréta ajoute : « Moi, si j’étais les asexuels, j’essaierais d’abord de me trouver un autre nom » (rires). Pour elle, l’intérêt de l’asexualité réside dans la possibilité de défaire le régime de production de la sexualité, ce qui revient à en faire une pré-sexualité (bien plus qu’une privation) ; et relève d’un effort sur soi – si tant est que l’on puisse y parvenir. Elle suggère de répondre à cette question en lisant le second tome de L’histoire de la sexualité de Foucault, lorsqu’il se penche sur l’héritage de la culture antique en termes de technologie/technique de soi. En ce sens, Facebook permet de tenir un compte de soi-même sous le regard de quelqu’un d’autre (« définition minimale d’une technique de soi »). Elle nous livre ainsi un conseil intéressant : « Pour mieux comprendre ce que vous faites sur Facebook, je vous conseille de lire Foucault. »

 

…Et les rapports binaires au langage

En termes de langage comme obligation de définition, les nouvelles théories queer tendent à se rapprocher de Deleuze. En effet, elles préconisent d’utiliser un langage qui jouerait sur la multiplicité des sens, rompant ainsi avec le fascisme imposé par le langage. Le langage serait ainsi à la portée de tous et n’importe qui pourrait travailler/jouer avec le langage. Ce type de jeu permet par exemple de ne pas attribuer un prénom qui sexualiserait les êtres (en utilisant par exemple un prénom qui peut s’appliquer pour les deux sexes). On peut trouver d’autres désignations que elle/il, en jouant, transformant, anaphorisant le langage ; elle nous confie d’ailleurs : « C’est ce que je fais avec mes enfants. » Véritable violence sociale, la sexualisation excessive de la langue est considérée comme nuisible pour Garréta, elle préfère ainsi s’amuser à déconstruire la langue en effaçant les dimorphismes hommes/femmes. Elle propose de remplacer un pronom défini par un indéfini, et nous apprend dans son atelier d’écriture à rédiger en 20 lignes son autoportrait sans mentionner grammaticalement son sexe. Ces manipulations des mots, du langage, peuvent ainsi à terme ouvrir une brèche vers une autre perception/conception du monde et permettre de l’appréhender différemment.

Elle conclut par ces mots : « Il n’y a pas de différence de nature dans la langue littéraire et dans la langue quotidienne ». Elle nous incite à hybrider et à pluraliser la langue, quitte à la croiser avec d’autres, si les pronoms « elle/il », constituent une violence et sont vécus comme une domination.

 
Marianne et Brice, AS Édition-Librairie.


 Notes

1 Pour avoir le programme complet de la «Queer week », vous pouvez suivre ce lien : https://www.facebook.com/pages/Queer-Week-Sciences-Po/221143071314043

2 Ce travail peut se résumer en deux objectifs, l’un synthétique (que l’on appelle synthoulipisme), qui consiste à inventer et expérimenter des contraintes littéraires nouvelles, avec éventuellement un exemple de texte pour chaque proposition ; et l’autre analytique (anoulipisme), dont le but est de recenser tous les écrivains qui ont travaillé avec des contraintes, plus ou moins consciemment, désignés comme « plagiaires par anticipation ».

3 Entretien avec Anne F. Garréta par Eva Domeneghini, Eva Domeneghini & Ecrivains 2000, http://cosmogonie.free.fr/interview.htlm.
 
4 Entretien avec Anne F. Garréta par Eva Domeneghini, op. cit.

 

5 Traduit en français en 1995 aux Editions de La Découverte et préfacé par Eric Fassin.


6 L’un de ses ouvrages les plus connus développe sa théorie : Teresa de Lauretis, Théorie queer et cultures populaires. De Foucault à Cronenberg, La Dispute, coll. « Le genre du monde », 2007.




 



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Published by Marianne et Brice - dans EVENEMENTS
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6 juillet 2013 6 06 /07 /juillet /2013 07:00

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MURAKAMI Haruki
村上 春樹
La Ballade de l’impossible
ノルウェイの森
Noruwei no mori
traduit du japonais
par Rose-Marie Makino-Fayolle
Belfond, 2007
10/18, 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

« La mort n’est pas le bout de la vie, elle en fait partie. »

« Une fois mis en mots, cela paraît banal, mais à ce moment-là, ce n’était pas sous forme de mots, mais d'une masse d'air que je le ressentais à l'intérieur de mon corps. La mort existait aussi à l'intérieur du presse-papiers, comme dans les quatre boules rouges et blanches alignées sur le billard. Et nous vivions en en inhalant les fines particules à l'intérieur de nos poumons.

Jusqu'alors, j'avais toujours considéré la mort comme une existence indépendante, complètement séparée de la vie. En d'autres termes : "Il arrive un jour où la mort nous prend forcément dans ses bras. Mais en revanche, elle ne nous prend jamais avant le jour où elle le fait." Je trouvais que mon raisonnement était d'une logique à toute épreuve. La vie était de ce côté, la mort de l'autre côté.

Mais à partir de la nuit de la mort de Kizuki, il ne me fut plus possible désormais de penser à la mort (et à la vie) de façon aussi simple. La mort n'est pas une existence située tout au bout de la vie. La mort faisait déjà partie de ma vie dès le départ, c'est un fait qu'il m'était impossible d'ignorer, que je le veuille ou non. Et la mort venait de s'emparer de moi, au moment même où elle emportait Kizuki, en cette nuit de mai de ses dix-sept ans. »



L’auteur

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Murakami Haruki est un écrivain japonais contemporain. Né à Kyoto en 1949, il a ensuite grandi à Ashiya (ville située dans la préfecture de Hyogo, entre Osaka et Kobe). Ses parents sont enseignants de littérature japonaise. Très tôt, Haruki Murakami s’intéresse aux histoires policières américaines ou de science-fiction et montre un intérêt profond pour la tragédie grecque. En 1968, il part pour Tokyo étudier le théâtre à l’Université de Waseda, mais il passera plus de temps à lire des scénarios qu’à être assidu au cours.

En 1971, il épouse Yoko Takahashi. Tous deux amateurs de jazz, ils ouvrent ensemble un club de jazz nommé « Peter Cat » à Tokyo dans le quartier de Kokobunji. Ils tiennent ce club durant huit ans. Le jazz est une réelle passion pour l’écrivain, il est très présent dans ses œuvres, comme une sorte de fil conducteur. Il est d’ailleurs fait écho à de nombreuses chansons de jazz dans La Ballade de l’impossible.
   
Le 1er avril 1978, il décide de vendre son club de jazz pour écrire son premier roman. Pour se concentrer sur son écriture, Murakami fume soixante cigarettes par jour et commence à prendre du poids. S’impose alors à lui une évidence : la pratique de la course à pied. Celle-ci lui permet de cultiver sa patience, sa persévérance, elle est comme une métaphore de son travail d’écrivain. Petit à petit, il arrive à courir dix kilomètres par jour et un marathon par an. La course est un moyen de se mettre à l’épreuve, de mieux se connaître et de découvrir sa véritable nature. Il considère que le romancier doit avoir trois qualités, « le talent », « la concentration » et la « persévérance ».

 

« Aux environs de chez moi, à Kanagawa, je peux pratiquer un type d’entraînement complètement différent […]. C’est parfait pour s’entraîner au marathon. La majorité du chemin est situé en terrain plat, parallèle à la rivière […]. Revenons au roman. Chaque fois que l’on m’interviewe, on me demande : « quelle est la qualité la plus importante pour un romancier… ? » C’est tout à fait évident : le talent. Peu importe que vous soyez plein d’enthousiasme ou que vous fassiez énormément d’efforts pour écrire, si vous êtes vraiment dépourvu de talent littéraire, vous ne serez jamais un romancier […]. Le problème avec le talent, cependant, est que, dans la plupart des cas, l’auteur n’est pas maître de sa quantité ou de sa qualité […]. Le talent a son propre esprit, autonome, il jaillit lorsqu’il en a envie et lorsqu’il est tari, rien à faire […].

Si on me demande quelle est la deuxième qualité importante pour un romancier, je réponds sans hésitation : la concentration. La capacité à concentrer le talent limité que l’on possède sur ce qui est essentiel à tel ou tel moment. Si l’on en est dénué, on sera incapable d’accomplir quelque chose de valable. A l’inverse, une véritable concentration permet de compenser un talent capricieux ou même insuffisant. […] Après la concentration, la qualité la plus importante pour un romancier est la persévérance […]. »

 

 

 

Entre les années 1986 et 1989, il vit à l’étranger, plus précisément en Grèce et en Italie. Puis il part aux États-Unis où il enseigne la littérature japonaise à l’Université de Princeton et à l’Université de Tufts de Medford.

C’est en 1995 qu’il décide de retourner dans son pays natal, plongé dans une profonde crise économique et sociale depuis le tremblement de terre de Kobe qui a eu lieu la même année. Le pays a des difficultés à se remettre également de l’attentat au gaz sarin du métro de Tokyo, perpétré par la la secte Aum Shinrikyo.

Haruki Murakami est également traducteur, notamment de Scott Fitzgerald, John Irving ou encore Raymond Carver.  Il déclare d’ailleurs au sujet de ce dernier : « Raymond Carver a été sans le moindre doute, le professeur le plus important de mon existence ainsi que mon plus grand ami en littérature ».


 
L’oeuvre

Le roman La Ballade de l’impossible a été écrit en 1987. Il est l’un succès de l’écrivain puisqu’il a remporté le prix Yomiuri, prix littéraire destiné à donner un nouvel élan à la littérature japonaise après la Seconde Guerre mondiale. Ce roman, traduit en 36 langues, s’est vendu à plus de 8 millions d’exemplaires si l’on compte la réédition en format de poche publiée en 2007.

Le roman est divisé en douze chapitres de façon assez inégale. Chaque chapitre correspond à un souvenir du protagoniste. Les souvenirs sont racontés de façon chronologique et s’étalent sur la période estudiantine du jeune homme.



Entrons dans l’univers de cette ballade…

La Ballade de l’impossible est un roman nostalgique dans lequel la mort, le suicide et la sexualité sont très présents. Murakami décrit une jeunesse en proie aux doutes, au spleen et aux rêves.  Watanabe, protagoniste et narrateur, est dans l’avion pour Hambourg. Lors de l’atterrissage, le roman nous plonge dans l’univers de cet homme de 37 ans qui se remémore son passé à l’écoute de  Norwegian Wood, une chanson des Beatles. Cette chanson ramène Watanabe vingt ans plus tôt, au cœur des années 1960 et en pleine révolution estudiantine.

Étudiant à Tokyo, Watanabe retrouve par hasard une amie d’enfance, Naoko. Tous deux ont un souvenir douloureux en commun : quand ils étaient au lycée, Kizuki, petit ami de Naoko et meilleur ami de Watanabe, s’est suicidé sans que personne ait pu prévenir son geste. Naoko est toujours hantée par cette mort, tout comme Watanabe. Ce dernier est amoureux d’elle mais leur relation ne peut s’épanouir davantage. Le jour de ses vingt ans, Naoko invite Watanabe chez elle, ils font l’amour et le jeune homme découvre son secret : elle était vierge. Après avoir découvert cela, Naoko disparaît. Commence alors un amour impossible entre ces deux personnages. Parallèlement, Watanabe étudie l’art dramatique (référence aux études de l’écrivain), il loge dans un foyer d’étudiant pour garçons. Il rencontre une jeune fille fantasque et un peu délurée prénommée Midori, elle aussi marquée par la mort d’êtres chers….

Le narrateur évoque en quelques mots cette agitation étudiante sans prendre part eux événements. Il décrit simplement les faits, la collectivité ne semble pas le toucher à ce moment. Seuls comptent pour lui les destins de ses deux amies, Naoko et Midori. Ils ont tous les trois vingt ans et se posent des questions de leur âge : l’orientation, les choix, l’indépendance, la sexualité…


Un titre significatif…

Son titre japonais est Noruwei no Mori, en anglais Norwegian Wood qui est aussi le titre d’une chanson des Beatles. Cette chanson, cette véritable « ballade », est une sorte de fil conducteur tout au long de l’œuvre. Elle accompagne le narrateur au cours de son voyage, mais elle surtout est la chanson préférée de Naoko, personnage très important pour le protagoniste.

La traduction littérale du mot mori est « forêt » ce qui peut paraître un peu étrange puisque la traduction française est « La Ballade de l’impossible ». Néanmoins cette traduction prend tout son sens à la fin de l’œuvre. Pour autant, la traduction littérale aurait pu convenir ici puisque le mot « forêt » fait référence aux images verdoyantes que l’auteur nous décrit tout au long du récit. Cette ambiance calme et reposante qu’illustre la nature est très présente et entre en parfaite communion avec l’écriture poétique de Murakami. Au fur et à mesure de la lecture, nous avons l’impression que les descriptions et les sentiments des personnages ne font plus qu’un. Par exemple, après la mort de Naoko, Watanabe part plusieurs jours en « voyage » pour essayer d’évacuer son malheur. Il trouve refuge au bord de l’océan et les descriptions du paysage deviennent sombres, elles s’accordent véritablement avec ce qu’il peut éprouver :

 

« Des images d’elle venaient ainsi me frapper l’une après l’autre comme des vagues, me faisant dériver vers des lieux étranges. Là, je vivais avec les morts. Là vivait Naoko, et je pouvais lui parler, je pouvais la prendre dans mes bras. Là, la mort n’était pas un élément qui mettait un point final à la vie. […] Mais bientôt la marée se retirait et je restais seul sur le sable. J’étais sans énergie, incapable d’aller nulle part, et la tristesse m’enveloppait comme les ténèbres. » p.416

 

C’est d’autant plus perceptible dans l’adaptation cinématographique.



Des personnages attachants…

Watanabe : Personnage principal et narrateur, Watanabe fait des études de dramaturgie. Peu intéressé par ce qu’il étudie, la solitude et la lecture sont des échappatoires à une existence morne et sans avenir. Il préfère s’intéresser à l’histoire des États-Unis auxquels il voue un grand intérêt. Nous pouvons noter un parallèle entre les goûts du protagoniste et ceux de l’auteur. En effet, précédemment, nous disions que Murakami s’est intéressé dès sa jeunesse à la littérature américaine.

C’est également un passionné de jazz ; tout au long du roman Watanabe est bercé en toile de fond par du jazz. En parallèle, il travaille chez un disquaire en soirée et le dimanche.

Il se lie d’amitié à un autre étudiant, cynique, qui le déniaise en l’entraînant dans ses sorties peu catholiques :


Nagasawa : Ce garçon, étrange, peu sensible, fascine également par sa philosophie. Seule compte à ses yeux la liberté, et non le bonheur ou l’attachement affectif. Tout lui réussit : études brillantes, avenir professionnel international et petite amie fidèle qui lui pardonne sans cesse ses escapades nocturnes. Elle se suicidera par la suite. C’est dans l’expérience et le détachement que Nagasawa trouve le contentement.


Naoko : Marquée par le suicide de Kizuki, c’est une jeune fille très fragile et qui doit faire face à la mort dans son entourage : sa sœur s’est suicidée à 17 ans. Ces événements font de Naoko une personne très fragile émotionnellement et nous comprenenons mieux pourquoi la relation est impossible avec Watanabe. Après avoir révélé son secret à Watanabe, elle disparaît. Elle va dans une sorte de maison de repos nichée dans les montagnes pour sortir de sa dépression. Elle ne peut quasiment voir personne.


Midori : Camarade de classe de Watanabe, Midori est une jeune femme vive et un peu délurée avec qui Watanabe passe de bons moments. Elle a une vie compliquée (elle vit avec sa sœur dans la librairie de leurs parents, sa mère est morte, son père est à l’hôpital ; il mourra un peu plus tard dans le roman). Au début du roman, elle est en couple mais petit à petit elle va avoir des sentiments de plus en plus forts à l’égard de Watanabe. Finalement, elle décide de quitter son ami pour Watanabe, mettant celui-ci dans une situation délicate puisqu’il a promis à Naoko de l’attendre. Midori est l’antithèse de Naoko, elle a de nombreuses qualités que Naoko n’a pas, ce qui pourrait être une des raisons pour lesquelles Watanabe tombe amoureux d’elle : elle est extravertie, pleine de vie, fantasque et sûre d’elle. De plus, elle est très libérée sexuellement et n’a pas peur de dévoiler tous ses fantasmes à Watanabe (aller voir des films porno sado-maso avec lui). Elle a un grand manque d'affection et d'amour :

 

« J'ai toujours eu soif d'affection. J'aurais voulu au moins une fois dans ma vie recevoir de l'amour à satiété. Au point d'en être écœurée et d'en refuser davantage. Une seule fois, juste une seule fois. Mais ils ne l'ont pas fait, jamais (ses parents). Quand je jouais à l'enfant gâtée, ils me repoussaient, et ils ne faisaient que se plaindre que je leur coûtais de l'argent, ça a toujours été comme ça. Alors je me suis dit que je ferais tout pour trouver quelqu'un qui m'aimerait pleinement. J'étais en septième ou en huitième quand j'ai pris ma décision. »

 

Reiko Ishida : professeur de musique. On découvre ce personnage lors de l’hospitalisation de Naoko. Elle sera sa « colocataire» de chambre. À cause de problèmes mentaux dus à sa vie maritale et professionnelle, Reiko se trouve dans cet endroit depuis sept ans. Nous pouvons la considérer comme le lien entre Naoko et Watanabe. Elle entretiendra de longues correspondances avec ce dernier lorsque l’état mental de Naoko empirera. Elle est plus âgée que celle-ci mais se veut particulièrement prévenante.

Lors de ses visites, Watanabe se retrouve le soir en promenade avec elle. Elle lui parle des visions de Naoko et surtout lui confie les raisons de sa présence dans cette maison de repos. Elle non plus n’est pas au clair dans ses orientations sexuelles. Reiko peine à trouver un certain équilibre psychique. Comme les autres personnages du roman, elle a été confrontée au suicide.



Analyse

J’ai choisi trois axes : un amour impossible…, la mort comme échappatoire à la vie et enfin l’intertextualité et la vision d’un Japon occidentalisé.


Un amour impossible….

Dès le début du roman, nous comprenons que la relation entre Watanabe et Naoko sera semée d’embûches. En effet, ces deux personnages tentent de continuer à vivre malgré leurs blessures profondes. Néanmoins, nous pouvons voir que ces deux jeunes gens n’ont pas le même rapport à la vie : Watanabe tente de continuer à vivre et de profiter de sa condition d’étudiant alors que nous avons l’impression que Naoko se laisse vivre, voire qu’elle attend la mort. Watanabe a des difficultés à comprendre ce que ressent et veut Naoko, pourtant il reste à ses côtés, l’écoute et la comprend. Il va même jusqu’à faire la promesse de l’attendre… Naoko a un comportement étrange. Elle le fait venir près d’elle mais se tient pourtant à distance. Le lexique de la distance et de l’errance est très présent dans le roman. Elle ne réussit pas à exprimer ce qui la hante. Naoko demande au jeune homme de venir lui rendre visite à la maison de repos, lieu propice à l’onirisme. Petit à petit, nous comprenons que la relation platonique entre Naoko et Kizuki a rendu cette dernière peu sûre d’elle en ce qui concerne les relations intimes. Nous avons l’impression que Naoko a seulement besoin de savoir que quelqu’un pense à elle, qu’elle est aimée.

La sexualité est un des problèmes de la relation entre Naoko et Watanabe. Notons que la sexualité est un des thèmes récurrents du roman, les paroles échangées autour de la sexualité sont crues mais ne choquent pas à la lecture car elles sont justifiées. Au contraire, je trouve qu’elles soulignent l’aspect poétique du roman.

Nous pouvons dire aussi que le lien entre Midori et Watanabe est une sorte d’amour impossible tout au long du roman, voire jusqu’à la fin. Au début ce ne sont que des amis, bien que leur relation et leurs conversations soient étranges et très libérées. Midori demandera à Watanabe après la mort de son père de l’emmener voir des films pornographiques dans un cinéma adapté. Ce n’est pas courant comme demande.

Ces amours impossibles entrent en résonance avec la mythologie grecque dont l’auteur est un fervent admirateur. Nous pouvons donc faire un parallèle entre l’histoire d’amour vouée à l’échec de Watanabe et Naoko et les amours impossibles de cette mythologie. À la façon des tragédies grecques, Haruki Murakami nous peint des amours impossibles, même si le lecteur veut y croire jusqu’au bout.


La mort comme échappatoire

Nous l’avons dit, chacun des personnages s’est trouvé confronté à la mort au moins une fois, si ce n’est plus pour certains. Mais chacun l’aborde de manière différente. C’est comme si la mort planait au-dessus des personnages et que chacun devait lutter contre elle. Le roman commence et s’achève par la mort. Elle est annoncée de manière assez brutale. Par exemple, la mort de Naoko est dévoilée juste après une lettre de Reiko annonçant à Watanabe que Naoko « est en bonne voie de guérison » p. 410. Juste après, le chapitre 12 commence ainsi : « Après la mort de Naoko, Reiko m’écrivit plusieurs fois pour me dire et me répéter que ce n’était pas ma faute.» p. 413.

Cette phrase souligne également la culpabilité des personnages. Naoko se sent coupable de la mort de Kizuki, et c’est en quelque sorte ce qui la tuera. Naoko attend la mort, tandis que Midori vit et fait vivre Watanabe. La mort s’efface lorsqu’il est avec elle.

C’est avec elle que la phrase « La mort n’est pas le bout de la vie, elle en fait partie. » (p.42) prend tout son sens. Midori est pleine de vie, et, je trouve que c’est elle qui donne son dynamisme au récit, ainsi qu’une pointe d’humour. Midori apporte de la fraîcheur au roman.


L’intertextualité et la vision occidentalisée du Japon

À travers les diverses allusions aux musiques anglo-saxonnes (The Doors, les Beatles, Miles Davis ou Bill Evans) et aux lectures du personnage, Murakami semble nous donner une vision occidentalisée du Japon. Il semble nous démontrer que le pays des geishas et de la réussite individuelle était en pleine mutation dans ces années-là. Watanabe lit Scott Fitzgerald, que Murakami a traduit. Une nouvelle fois une allusion à la vie de l’auteur. C’est avec la présence de Nagasawa que l’intertextualité est à son comble. Tous deux parlent de Gatsby le magnifique dont ils sont fervents lecteurs. Ce roman de Scott Fitzgerald est une sorte de reflet de l’époque du jazz dans la littérature américaine. Ils évoquent aussi La montagne magique de Thomas Mann et L’Ornière de Hermann Hesse.

 

 « Les auteurs que j’aimais alors s’appelaient Truman Capote, John Updike, Scott Fitzgerald, ou Raymond Chandler, mais, en classe comme au foyer, je ne trouvais personne aimant lire ce genre de roman. À l’époque, il n’existait qu’une seule personne dans mon entourage qui avait lu Gatsby le Magnifique, et ce fut sans doute pour cela que lui et moi devînmes amis.» (p.50-51).

   

 
Adaptation cinématographique

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Le roman  a été adapté au cinéma en 2011 par un réalisateur français d’origine vietnamienne Tran Anh Hung. Il déclare à propos du roman :

 

« Soudain, par surprise, on s’aperçoit trop tard qu’on n’a pas suffisamment vécu, suffisamment aimé, suffisamment souffert par amour. Trop tard. On n’aura vécu qu’une infime partie des aspirations de la jeunesse, cette époque des grandes affirmations, des certitudes proclamées les larmes aux yeux. Le temps du saut dans l’inconnu qu’est le sentiment amoureux est passé. Passées également, les grandes frayeurs éprouvées dans l’amour. Et une poignante mélancolie vous saisit, une mélancolie de l’existence telle que même un sentiment amoureux renouvelé ne pourrait qu’en accentuer l’intensité. Voilà ce qu’il y a de saisissant dans La Ballade de l'impossible

 

 

Quelques différences avec le roman

Tout d’abord, la relation entre Watanabe et Midori n’est pas vraiment abordée comme dans le roman. L’histoire de Reiko manque également dans le film. La puissance et la crudité érotique manquent et de nombreux passages sont beaucoup trop longs. J’ai également regretté que de nombreuses scènes soient absentes, car le livre est très dense. Néanmoins, je pense qu’adapter un livre si dense focalisé sur la description psychologique des personnages n’est pas évident et que le réalisateur a dû faire des sacrifices. En revanche, les paysages sont magnifiques.



Mon avis 

La Ballade de l’impossible nous porte bien au-delà de l’histoire des différents personnages. Elle nous touche parce qu’elle parvient à dévoiler une part de nous-mêmes, à nous remettre en cause. La beauté du texte de Murakami repose sur une prose fluide, poétique et surtout mimétique. Malgré tout, j’ai mis du temps à entrer complètement dans le roman. J’avais quelques a priori sur le trio amoureux et le thème de la mort. Mais finalement j’ai beaucoup aimé.

On s’attache aux personnages ; à un moment donné il n’y avait plus de distance entre ma lecture et le roman. J’étais complètement absorbée. Le seul bémol est Naoko, j’ai eu des difficultés à apprécier ce personnage car je le trouve trop lent et un peu niais, indépendamment du fait que ce soit un personnage fragile et dépressif. En revanche, j’ai trouvé le personnage de Midori haut en couleurs, vraiment attachant malgré ses caprices et son hyperactivité. Elle m’a fait sourire, notamment avec une phrase qui revient souvent : « J'adore ta façon de parler. On dirait que tu es en train d'enduire un mur. On ne te l'a jamais dit ? »


 Magali, AS bibliothèque

MURAKAMI Haruki sur LITTEXPRESS


Murakami Haruki Autoportrait de l'auteur en coureur de fond

 

 

 

Article de C.M. sur Autoportrait de l'auteur en coureur de fond

 

 

 

 

 

 


 Image 3-copie-1

 

 

 

 

Articles de Mélanie et Pierre-Yann sur Sommeil.

 

 

 

 

 

chroniques-loiseau-ressort-haruki-murakami-L-1

 

 

 Article d'E.M. sur Chroniques de l'oiseau à ressort.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

murakami-haruki-saules-aveugles.gif

 

 

 

Saules aveugles, femme endormie, articles de Mélanie et de Claire.

 

 

 

 

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Les amants du spoutnik
,
 articles de  Julie et de Pauline.


 





L'éléphant s'évapore
: articles de Noémie et de Samantha







Le Passage de la nuit
:
articles d' Anaïs,  Anne-Sophie, Julia et Marlène, Chloé, E. M., Virginie.








Kafka sur le rivage
:
articles de Marion, Anthony, P.







La Course au mouton sauvage
: articles de Laura, J., et B.

 

 

 

 

 

Murakami Haruki Danse-danse-danse

 

 

Articles de Chloé et de Maureen sur Danse, danse, danse.

 

 

 

 

 

 

Murakami Haruki 1Q84Murakami Haruki Kafka sur le rivage

 

 

 

Article de Charlotte sur Kafka sur le rivage et 1Q84

 

 

 

 

 

 

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5 juillet 2013 5 05 /07 /juillet /2013 07:00

Tawada-Yoko-Journal-des-jours-tremblants.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

TAWADA Yōko
多和田 葉子
Journal des jours tremblants
Après Fukushima
précédé de
Leçons de poétique
traduit de l'allemand
par Bernard Banoun
et du japonais
par Cécile Sakai (2012)





 

 

 

 

Tawada-Yoko-02.jpgTawada Yōko, née le 23 mars 1960, est une romancière japonaise née à Tokyo. Elle écrit et publie en japonais et en allemand, sa seconde langue d'écriture, car elle s'est installée à Hambourg en 1982.  Depuis 2006, elle vit à Berlin.

Elle a écrit de nombreux romans dont :

Narrateurs sans âmes (Erzähler ohne Seelen), traduit de l'allemand par Bernard Banoun (2001), Verdier.
Opium pour Ovide (Opium für Ovid), traduit de l'allemand par Bernard Banoun (2002), Verdier.
L'Œil nu (Das nackte Auge), traduit de l'allemand par Bernard Banoun (2005), Verdier.
Train de nuit avec suspects , traduit du japonais par Ryoko Sekiguchi et Bernard Banoun (2005), Verdier.
Le Voyage à Bordeaux (Schwager in Bordeaux), traduit de l'allemand par Bernard Banoun (2009), Verdier.

Mais aussi des essais, des nouvelles et des pièces de théâtre.



Le livre étudié aujourd'hui est son dernier écrit : Journal des jours tremblants. Après Fukushima, précédé de Leçons de poétique, traduit de l'allemand par Bernard Banoun et du japonais par Cécile Sakai (2012), édité chez Verdier.

Le journal se passe du 13 au 26 mars puis nous avons une ellipse jusqu'en juillet 2011, avec le texte intitulé « Franchir la barrière de Shirakawa ».

La première partie de l’œuvre, les épisodes datés, ont été écrits en allemand, mais « Franchir la barrière de Shirakawa » a été écrit en japonais.

Entre ces deux passages, on peut situer les Leçons de poétique, qui sont trois conférences données à Hambourg à partir du 4 mai 2011, deux mois après la catastrophe de Fukushima. Lors de ces conférences, Yōko Tawada nous explique l'image du Japon en Occident depuis trois siècles, tout en nous retraçant l'histoire de son pays, car après un renfermement sur lui-même, le Japon a fini par accueillir le monde occidental. L'auteure nous retrace cette histoire pour que l'on comprenne mieux le présent, et en l’occurrence pourquoi une telle catastrophe est arrivée, faisant écho aux textes publiés dans la presse allemande, qui répondent à un sentiment ressenti d'obligation d'écrire après Fukushima, ces textes constituant le Journal des jours tremblants.



Rappel de la catastrophe de Fukushima

Un séisme de magnitude 9 entraîne un tsunami le 11 mars 2011 et s'ensuit un accident nucléaire majeur, classé au niveau 7 (le plus élevé) de l'échelle internationale des événements nucléaires, ce qui le place au même degré de gravité que la catastrophe de Tchernobyl (1986). C'est ce qu’on appelle au Japon un Genpatsu-shinsai, un accident combinant les effets d'un accident nucléaire et d'un tremblement de terre.



Le journal commence le 13 mars 2011 soit deux jours après la catastrophe. Elle revient sur la façon dont elle apprend la catastrophe et les réactions des Allemands (beaucoup d'inquiétude).

Elle arrive à joindre rapidement sa famille, par mail, et la réponse de son père est plutôt cocasse : « le train recommencerait à rouler dès le lendemain et il pourrait donc aller me chercher le livre commandé chez le marchand de livres anciens » (p.91).

C'est alors l'occasion d'illustrer le  mythe du « calme des japonais » qui découlerait du bouddhisme, du shintoïsme ou du confucianisme. En effet, les séismes sont courants au Japon et nous (Occidentaux) avons l'habitude des reportages nous montrant le calme et la rigueur des Japonais lors de ces catastrophes.

De plus, ce sont les coupures de courant montrées comme le plus inquiétant, comme pour souligner l'importance des centrales nucléaires pour produire l'électricité et donc la lumière. L'auteure s'en étonne donc : « on parle de catastrophes naturelles, or ce n'est pas la nature qui est responsable de la mort par radioactivité » (p.93).

On trouve ensuite un deuxième texte du 13 mars, du même jour, beaucoup plus politisé et lié aux informations japonaises, où l'on parle toujours des coupures de courant mais où les dangers de la radioactivité sont peu évoqués : « une fois de plus, j'ai l'impression que le discours public tenu au Japon pendant la catastrophe naturelle est fortement manipulé » (p.94).

La presse japonaise insiste également sur les unités de l'armée d'autodéfense sauvant les populations, l'armée étant interdite dans la constitution japonaise ; ces photos sont vues par l'auteur comme une justification de ces unités.

Enfin, comme dans ces conférences, Yoko Tawada  lie désormais Fukushima à Hiroshima : p.94 : « Jusqu'à présent, la pire catastrophe n'était pas une catastrophe naturelle, cela restait la Seconde Guerre mondiale ».



Dans le texte du 20 mars, l'auteure revient à nouveau sur les photos et les vidéos des régions touchées pour illustrer les réactions qu'elle a reçues à propos de la situation des réfugiés : « En Allemagne, il y a manifestement une tradition qui veut qu'on offre abri et protection aux fugitifs. Au Japon, une chose semblable ne va pas de soi. » (p.98). De plus, quand elle demande à ses amis s'ils pensent à quitter le pays, la même réponse revient toujours : « nous sommes des insulaires ». Une pensée nationaliste à laquelle s'ajoute la peur d'être marginalisé au retour. Cela étant dit, un reportage récent montrait des «réfugiés » de Fukushima qui souhaitaient rester das leurs logements d'accueil provisoires, peut-être plus pour garder une aide de l'État que par peur de s'exposer aux radiations.

Cette réponse, « nous sommes des insulaires », nous rappelle l'importance de l'eau au Japon.

Yoko Tawada évoque également la peur d'une réaction nationaliste, comme cela s'était produit lors du grand séisme de 1923, et qui avait provoqué le génocide d'une partie de la minorité coréenne, accusée d'avoir contaminé l'eau potable. Ainsi, sur les 100 000 disparus on compte entre 200 et 6000 victimes du génocide.

Elle cite ainsi le 26 mars l'auteur Kamo no Chômei, auteur du XIIe siècle (p.101) : « La même rivière coule sans arrêt, mais ce n'est jamais la même eau », (Notes de ma cabane de moine, 1212) et ajoute : « ce n'est pas l'eau qui est le mal […]. Au contraire. Sans eau nous ne pourrions pas vivre » (p.102)



Enfin, le texte daté de juillet 2011 est l'occasion de nombreuses références au passé, de grandes figures et artistes en rapport avec Fukushima. Le titre de ce texte (Franchir la barrière de Shirakawa) est d'ailleurs une expression extraite du journal de voyage de Matsuo Basho, parti sur les routes du Nord-Est.

L'auteure évoque également le danseur Tatsumi Hijikata, né en 1928, qui s'est interrogé sur « le corps tōhoku » : les reins déformés, le dos écrasé par le labeur : « la beauté surpasse une beauté qui serait simplement définie comme le contraire de la laideur » (p.109)

Ces références font également écho à des réflexions sur l'histoire du Japon et notamment sur la séparation entre la région du Tōhoku au Nord-Est (région où se trouve Fukushima) et la région du Kantō où se trouve Tōkyō ainsi que sur la naissance de l'idée d'une fierté d'« être japonais », apparue dès la fin du XIXe siècle à l'ère Meiji, quand les préfectures remplacèrent les territoires de clan. Mais c'est avec la Seconde Guerre mondiale que s'efface complètement l'esprit clanique, avec l'idée que le sacrifice personnel est avant tout une identité nationale (exemple des kamikaze).

Pour mieux comprendre pourquoi Yōko Tawada nous parle de ce sacrifice au nom de la nation, il faut rappeler le fait que 50 ouvriers, appelés par les médias les « cinquante de Fukushima » et même « les héros de Fukushima » en France, sont restés travailler dans la centrale au début de la catastrophe. Quelques jours plus tard, ils étaient déjà 580 à y retourner.

En fait, lors de la construction des réacteurs à Fukushima, un bref mouvement de contestation avait éclos, mais vite étouffé et oublié : «Tokyo est une ville qui continue de rire joyeusement la nuit, avec l'électricité que Fukushima produit au péril de la vie des riverains » (p.111).

L’auteure souligne ainsi la différence d'attitude de l'Allemagne et du Japon face au nucléaire et termine sur une note « prophétique » : «on dit aussi que, d'ici vingt à trente ans, un séisme d'une amplitude supérieure risque d'ébranler le Japon. Le temps qui nous reste est compté » (p.117).

Voici une courte vidéo avant ma conclusion, où l'auteure, interviewé pour arte, nous parle de son livre :

http://www.arte.tv/fr/litterature-yoko-tawada-a-propos-de-la-mentalite-japonaise/3795260,CmC=3794330.html



En conclusion, Journal des jours tremblants est un livre facile à lire, sous forme de journal, on a l'impression d'être au cœur de l'action grâce à cette immédiateté de l'écriture. Il s'agit plutôt d'une bonne surprise face à mon appréhension de la littérature japonaise, mais peut-être aussi est-ce dû au fait que ce n'est pas un roman, que le texte ressemble à du journalisme, que même si l'action racontée se passe au Japon, l'auteure elle est toujours à Berlin à ce moment-là et nous offre la vision des Occidentaux confrontés aux réalités du Japon. On peut aussi apprécier les faits historiques racontés, avec des anecdotes inconnues jusqu'ici (comme l'interdiction de posséder une armée, le génocide des Coréens, etc.) et son positionnement net contre la passivité des autorités et la décision de construire des réacteurs nucléaires dans un pays soumis aux catastrophes naturelles.

Pour souligner ses propos, rappellons que le 12 octobre 2012, la compagnie d'électricité japonaise Tepco, qui opère la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, a admis pour la première fois qu'elle avait minimisé le risque de tsunami par peur d'une fermeture pour améliorer la sécurité.


Louna, AS bibliothèque

 

 

Yoko TAWADA sur LITTEXPRESS 

train-de-nuit.jpg

 

 

 

Train de nuit avec suspects. Articles d'Inès , Camille , Julien .

 

 

 

 

 

Tawada voyage a bordeaux

 

 

 

 

 Article de Camille sur Le Voyage à Bordeaux.

 

 

 

 

 

 

 

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4 juillet 2013 4 04 /07 /juillet /2013 07:00

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Présentation

Ogawa Yōko est une romancière, nouvelliste et essayiste japonaise. Elle a reçu de nombreux prix pour ses différentes œuvres. Publiée dans le milieu des années 1990 en France par Actes Sud, elle a un style caractérisé par l’utilisation de la première personne du singulier. Dans ses œuvres, elle utilise les sentiments et les motivations du narrateur en rappelant les souvenirs de celui-ci.

Ses sources d’inspiration sont multiples, comme certains auteurs classiques de son pays d’origine, Jun'ichirō Tanizaki ou encore Haruki Murakami. Du fait de ses études en littérature anglo-saxonne, on trouve dans ses nouvelles l’influence de grands auteurs américains tels Francis Scott Fitzgerald, Truman Capote, Raymond Carver et Paul Auster.

Son premier roman court (novella), La Désagrégation du papillon, est publié en 1988 et reçoit les Prix Tanizaki, Izumi, Yomiuri, et Kaien. Elle a également remporté le prestigieux Prix Akutagawa pour La Grossesse en 1991.

Au premier abord, son style d’écriture peut paraître simple mais cache en réalité une intense réflexion. On ne trouve pas de longs passages descriptifs dans ses nouvelles, les explications sont toujours claires. Elle utilise des mots simples qui font vivre le récit, lui donnent une certaine consistance. Les personnages paraissent à première vue normaux. Pourtant, on s’aperçoit, au fil de l’histoire, que leur vie n’est pas aussi banale qu’elle le laisse paraître car des vices enfouis apparaissent au grand jour sans autre explication que celle de notre interprétation personnelle. Ogawa Yōko nous propose une analyse scientifique, neutre et précise, d’événements inexpliqués tout en laissant une place importante à notre imagination.



Biographie

Ogawa Yōko est née le 30 mars 1962 à Okayama. Elle a grandi dans une famille chrétienne. Durant son adolescence, elle a été fortement marquée par la lecture du Journal d’Anne Frank. Elle étudie par la suite à la Faculté des Lettres de l’Université Waseda, un établissement prestigieux de Tokyo. Après son diplôme, elle travaille comme secrétaire pour la Kawasaki Medical School à Kurashiki. Elle se marie en 1986 et commence alors à écrire. Kawabata Yasunari (prix Nobel de littérature 1968) a été une source d’inspiration pour elle et elle retient de lui sa devise : « Il est plus facile d'entrer dans le monde des démons que dans celui des choses réelles ».

Elle obtient rapidement un vif succès au Japon. Plusieurs de ses nouvelles ont été publiées dans un célèbre magazine littéraire américain, le New Yorker. C’est l’une des seuls auteurs japonais à avoir été publiée dans ce magazine avec Murakami Haruki et Ōe Kenzaburō.

 

Édition et traduction

Ses romans ont été traduits dans de nombreuses langues : en français, allemand, italien, grec, espagnol, catalan, chinois, coréen et récemment en anglais. Son professeur de littérature à l’université, Motoyuki Shibata, traducteur de Paul Auster en japonais, a traduit la première œuvre d’Ogawa en anglais.

En France, Ogawa Yōko est publiée chez Actes Sud et plus récemment dans la collection de poche d’Actes Sud, Babel. Elle est traduite par Rose-Marie Makino-Fayolle. Cette dernière est titulaire d’une maîtrise de japonais à l’INALCO (Institut National des Langues et Civilisations Orientales) et a dirigé pendant quinze ans la section « Lettres Japonaises » d’Actes Sud.

Pour la traduction anglaise, il s’agit de Stephen Snyder qui s’est aussi chargé de traduire Haruki Murakami. Les livres d’Ogawa Yōko sont publiés aux éditions Picador aux États-Unis et chez Harvill Secker au Royaume-Uni.

 

Bibliographie (fictions courtes)

 Novella

Une parfaite chambre de malade (Kanpeki na byōshitsu, 9/1989; Actes Sud 2003)

La Désagrégation du papillon (Agehachō ga kowareru toki, 9/1989; Actes Sud 2003)

La Piscine (Daivingu puru, 8/1990; Actes Sud 1995)

La Grossesse (Ninshin karendā, 2/1991; Actes Sud 1997)

Les Abeilles (Domitorī, 2/1991; Actes Sud 1995)

L'Annulaire (Kusuriyubi no hyōhon, 10/1994; Actes Sud 1999)

La Petite pièce hexagonale (Rokkakukei no kobeya, 10/1994; Actes Sud 2004)

 
Nouvelles

Un thé qui ne refroidit pas (Same nai kōcha, 8/1990; Actes Sud 1998)

Le Réfectoire un soir et une piscine sous la pluie (Yūgure no kyūshoku shitsu to ame no pūru, 2/1991; Actes Sud 1998)

Tristes revanches (Kamoku na shigai, midara na tomurai, 6/1998; Actes Sud 2004)

La Bénédiction inattendue (Gūzen no shukufuku, 12/2000; Actes Sud, 2007)

Les Paupières (Mabuta, 3/2001; Actes Sud, 2007)

La Mer (Umi, 10/2006; Actes Sud 2009)

 

Critiques

« Dans cet ensemble de courts récits, Yōko Ogawa s'interroge sur l'écriture, le sens des mots et le mystère de l'inspiration. Un semblant d'autobiographie est esquissé, mais, comme toujours chez cette auteur portée par la grâce, l'incongru vient bousculer le réalisme, apportant de la fantaisie comme de l'inquiétude. »

Christine Ferniot – Télérama n°3243

 
« Yokô Ogawa aime ces moments où tout bascule, où le bizarre infiltre le quotidien, où le malaise pollue l'atmosphère. Chacune de ses histoires regarde vaciller des personnages faussement ordinaires, attirés par la chaleur ouatée de mondes parallèles qui s'apprêtent à les laminer. Une fillette tente de sauver un ouvrier obèse, qui s'est avachi sur sa balançoire parce que sa cheville est cassée. Une autre brave l'interdit de sa mère et ouvre la porte à une inconnue, qui lui prépare un bouillon cannibale. Un garçonnet accepte de porter sur son dos un vieillard fabriquant des loirs en peluche miteux. Maléfiques et régéné­ratrices, d'étranges ondes courent entre les générations. Yokô Ogawa admire Haruki Murakami, et cette révérence est palpable à tous les coins de mots. Sa langue est simple, hypnotique, presque ricanante, et toujours inquiétante. »

Marine Landrot – Télérama n°3243

 
« Reconnue dans son pays où elle reçut le prix Akutagawa, Yôko Ogawa aime sans pathos ni passion « montrer qu'il y a dans le cœur de l'homme une cruauté inconsciente ». Implacable, elle écrit comme on tient la note, jusqu'à exténuation du son. Féroce, elle met en scène et en moiteur l'ambigu de personnages mi-anges, mi-bêtes. Subtile, elle ourle ses récits de détails traumatisants et d'ellipses orageuses. Onirique, elle désincarne ses personnages pour donner de leur corps la stricte vie intérieure. Les textes courts et tous traduits de cette femme mystérieuse qui vit là-bas, de l'autre côté des mers, donnent une folle envie de découvrir les longs romans qu'elle écrit aujourd'hui, de l'entendre tenir la note jusqu'à l'assourdissement, épaissir le laconisme et tirer du noir des cris de beauté encore et encore et encore... »

Catherine Argand – Lire (01/06/1999)

 
Dans ces critiques, on constate qu'un style sombre et inquiétant ressort quand un élément perturbateur et hors du commun apparaît. L'écriture enivrante de Yokō Ogawa réussit à tenir l'intrigue jusqu'à la fin de la nouvelle.

 

Conclusion
 
Ogawa Yōko a réussi à s’imposer dans la littérature japonaise contemporaine parmi les autres auteurs de sa génération. Grâce à son style, elle est aujourd’hui mondialement connue, presque à l’égal de Murakami Haruki.
 
Elle résume ainsi la philosophie de son œuvre :

« Je souhaite révéler à travers mes récits la face cachée de l'homme, la faiblesse et la sauvagerie qui sont en chacun de nous. Je n'ai jamais considéré qu'il existait une morale : le beau et le laid, le bien et le mal, le blanc et le noir ne s'opposent pas, ils se côtoient, s'emmêlent de façon très équivoque. Je m'intéresse à la limite vaine qui est censée les séparer. »
 

Margot, Coline, Samuel, 1ère année bibliothèques


Sources

http://ja.wikipedia.org/wiki/%E5%B0%8F%E5%B7%9D%E6%B4%8B%E5%AD%90

http://www.evene.fr/celebre/biographie/yoko-ogawa-16052.php

http://fr.wikipedia.org/wiki/Y%C5%8Dko_Ogawa

http://www.lexpress.fr/culture/livre/yoko-ogawa-yokotawada-yuko-tsushima-rieko-matsuura-banana-yoshimoto-la-releve-des-romancieres-japonaises_1090175.html

http://www.maisonantoinevitez.com/loges/traducteurs3.php?actu_date=CAT&traducteur_id=123&traducteur_infocivil=Makino-Fayolle%20Rose-Marie&auteur_id=37&auteur_nom=Betsuyaku&auteur_prenom=Minoru&ecrit_pays=Japon&oeuvre_en=0&oeuvre_id=79&oeuvre_titretraduit=A%20et%20B%20et%20une%20femme

 
Critiques

http://www.telerama.fr/livres/la-benediction-inattendue,78549.php

http://www.telerama.fr/livres/les-lectures-des-otages,78540.php

http://www.lexpress.fr/culture/livre/l-annulaire_803325.html

 

OGAWA Yoko sur LITTEXPRESS

 

Ogawa Yoko La mer

 

 

Article de Marine sur La Mer.

 

 

 

 

 

 

 

OGAWA YOKO Parfum de glace

 

 

 

Articles de Laura et de Tiphaine sur Parfum de glace.

 

 

 

 

 


 

Ogawa Yoko Cristallisation secrete

 

 

 

 

Article de Lola sur Cristallisation secrète.

 

 

 

 

 

ogawa tristes revanches

 

 

 

Articles de Marie et d'Alice sur Tristes revanches

 

 

 

 

 


Ogawa-l-annulaire.gif

 

 

 

 

Article de Maëla sur L'Annulaire.

 

 

 

 

 

 

Yoko Ogawa, Amours en marge 1

 

 

 

Article de Sara sur Amours en marge

 

 

 

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article de Clémence sur La Petite Pièce hexagonale

 



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ogawa.jpg

 

 

article de Kadija sur Une parfaite chambre de malade,

 

 

 

 

 

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Articles de  E.B.,  Delphine Marie,  Maylis sur Les Paupières

 

 

 

 

 

 

 

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Article de G. sur La Bénédiction inattendue.

 

 

 

 

 

 

 

museedusilence-copie-2.jpg

 

 

 

Articles de Marie, d'Axelle, de Laura sur Le Musée du silence.

 

 

 

 

 

 

 

 

OGAWA La Grossesse

 

 

 

Article de  Sandrine sur La Grossesse

 

 

 

 

 

 

 

  Ogawa Yoko La marche de Mina

 

 

 

 Article de Laurence sur La Marche de Mina.

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Margot, Coline & Samuel - dans fiches auteurs
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3 juillet 2013 3 03 /07 /juillet /2013 07:00

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OGAWA Yōko
小川洋子
La marche de Mina
ミーナの行進
Mina no koshin, 2006
traduit du japonais
par Rose-Marie Makino,
avec la participation
de Yukari Kometani

et Yutaka Makino.
Actes Sud, 2008
collection Babel, 2011









 

 

Un mot sur l’auteur

Yoko Ogawa est née le 30 mars 1962 dans la préfecture d’Okayama. Elle commence par écrire des romans courts, des nouvelles et des essais entre 1989 et 1994. Elle s’attaque ensuite à des romans. Ses influences sont des auteYoko-Ogawa.jpgurs comme Haruki Murakami, F.Scott Fitzgerald ou Truman Capote.

Elle a gagné beaucoup de prix japonais pour ses œuvres tels que le prix Kaien pour La désagrégation du papillon en 1988, le prix Akutagawa pour La grossesse en 1990, le prix Yomiuri pour La formule préférée du professeur en 2003. D’autres livres, non encore  traduits en français ont gagné des prix. La marche de Mina a reçu le prix Tanizaki en 1996.

Elle est publiée chez Actes Sud depuis 1995.

 

Yoko Ogawa - Portrait © Bruno Nuttens / Actes Sud
 

 

 

 

Résumé

Un an dans la vie de Tomoko, 12 ans, qui pendant l’année 1972-1973 est allée vivre chez son oncle et sa tante. Après le décès de son père, sa mère partit suivre une formation de couturière à Tokyo. Trente ans après, elle se souvient de cette année qui l’a marquée et surtout des habitants de la maison dans laquelle elle a séjourné.
 
 
 
Un environnement dépaysant
 
On sait peu de choses sur sa vie avec ses parents mais on peut supposer qu’elle vivait une vie simple avec des moyens modestes. À deux reprises, elle y fait référence et les deux fois, c’est pour souligner un manque de moyens. Elle n’est jamais partie d’Okayama, sa ville natale. La première fois a été à l’occasion du voyage pour se rendre à Ashiya, la ville dans laquelle vivent son oncle et sa tante qui se trouve à 167 kilomètres.
 carte Okayama-Ashiya
Tomoko arrive dans un environnement très différent de celui dans lequel elle vivait avec ses parents. Tout, depuis la maison jusqu’aux différentes personnes qui l’habitent, est dépaysant. Les personnages sont tous particuliers et Tomoko avec son regard de jeune fille nous les décrit. Et pourtant, malgré son jeune âge, elle a parfois des réflexions très matures.

C’est son oncle qu’elle rencontre en premier et il vient la chercher en voiture. Elle précise plus tard que c’est une Mercedes. Chaque habitant a sa personnalité qui intrigue ou amuse Tomoko :

 

Mina : De son vrai nom, Minako. Très fragile, elle est asthmatique. Tout le monde lui épargne le moindre effort. Dans la maison a été aménagée une « salle de bain des lumières ».

Contrairement à son frère qui a fait ses études dans une école privée, Mina va à l’école publique du fait de sa proximité de la maison. Son moyen de transport est son hippopotame domestique, Pochiko. Bien que n’ayant que onze ans, elle lit énormément et beaucoup de livres exigeants. Ces livres sont sa façon de voyager. C’est Tomoko qui va les lui chercher à la bibliothèque. Son autre passion, ce sont les boîtes d’allumettes qu’elle récupère. Avec les images qui se trouvent à l’intérieur, elle invente une histoire. Elle garde ces boiîes dans sa chambre, sous son lit. La seule à le savoir est Tomoko.

« Si l’on voulait expliquer en quelques mots qui était Mina, on pouvait dire que c’était une petite fille asthmatique, qui aimait les livres et allait à dos d’hippopotame ». (p. 96)

 

 

L’oncle : Erich-Ken, directeur de l’usine de boisson Fressy. Il sait voir l’humeur de chacun et tout le monde l’aime.

« Mon oncle était un virtuose pour rendre les gens heureux. Tout le monde l’aimait. Même madame Yoneda le chouchoutait en l’appelant « le petit monsieur Ken ». Tout le monde avait envie d’entendre ses histoires et aussi de lui raconter les siennes. Il lui suffisait d’être là pour deviner aussitôt lequel d’entre nous s’ennuyait ou n’était pas en forme, et il trouvait le sujet de conversation le plus approprié à cette personne. Il avait l’art de transformer tous les échecs en histoires amusantes pleines d’humour, et d’ajouter un peu de fiction aux petits bonheurs qui devenaient avec lui de grandes joies.

Le seul fait de parler avec lui permettait de sentir que l’on était particulièrement respecté ». (p. 30-31)

Très élégant, Tomoko le trouve très beau. Elle est fière de se trouver en sa compagnie ; par exemple pour acheter un uniforme pour le collège.

« C’était une femme d’un certain âge, et j’ai remarqué qu’elle était complètement fascinée par l’allure et les manières de mon oncle. Elle devait certainement penser qu’il était mon père et moi sa fille. Envier le bonheur de pouvoir faire des courses avec un père aussi bel homme. Se dire à quel point ce serait bien si son propre mari était aussi élégant que lui. Oui, certainement qu’elle m’enviait. Je me disais ça fièrement en mon cœur. » (p. 31-32)

Très vite, Tomoko se rend compte que son oncle disparaît pendant des jours. Personne ne semble s’en étonner et elle n’ose pas demander ce qui se passe. Après une visite de son usine et en cherchant des renseignements sur un chauffeur de l’entreprise, elle comprend qu’il a une double vie. Elle lui en voudra de n’être pas là quand sa fille a besoin de lui.
 

La tante : De son prénom Hiromi, c’est la sœur de la mère de Tomoko. Elle passe le plus clair de son temps à boire de l’alcool en cherchant des coquilles dans des livres, des prospectus, des publicités. Même lorsque la famille regarde l’équipe de volley du Japon en finale, elle cherche sur l’écran des fautes dans les encarts publicitaires, les noms de joueurs qui sont inscrits, etc. Lorsqu’elle en trouve une, elle écrit systématiquement une lettre à l’entreprise ou la maison d’édition.
 

Grand-mère Rosa : La mère de l’oncle de Tomoko elle est allemande et parle un japonais parfois approximatif. Très amie avec Mme Yoneda, elles sont pourtant très différentes. Elle n’a pas sa vitalité et se plaint de douleurs. 

 

« Madame Yoneda et grand-mère Rosa qui étaient toutes les deux du même âge, quatre-vingt-trois ans, avaient un caractère, des goûts et une apparence complétement différents. Grand-mère Rosa était de petite taille, avec de l’embonpoint, le dos courbé, et des genoux déformés par l’arthrite, tandis que madame Yoneda, qui avait un corps de cigogne sans aucun amas de graisse, passait son temps à s’agiter dans la maison. On avait l’impression que l’une était affaiblie, vaincue par l’âge, alors que l’autre ne voulait pas céder et se rebellait ». (p. 28-29)

 

Madame Yoneda : L’employée de maison à demeure. Dans les faits, c’est elle qui dirige la maison.

« […] je fus étonnée de constater que les rênes de la maison étaient tenus non pas par grand-mère Rosa ni par ma tante, mais par madame Yoneda. […] Quand on la regardait travailler, on sentait à quel point elle était persuadée que personne d’autre qu’elle ne connaissait la maison jusqu’au moindre recoin. Elle n’hésitait pas à donner son avis à tout le monde dans la maison, se fâchait parfois et ne se gênait pas pour faire de l’ironie. Mais cela ne créait pas de malaise, tout le monde en tenait compte. Lorsqu’il y avait des problèmes dans la famille, en général, on finissait par se rallier à son avis.

« Si madame Yoneda dit ça, c’est qu’on ne peut pas faire autrement », était la phrase qui mettait fin à toute discussion ». (p. 28)
 

 

Monsieur Kobayashi : Le jardinier de la maison. Il s’occupe de Pochiko. Il ne parle pas beaucoup mais est toujours là pour aider quand il faut ; notamment lorsque Mina tombe malade et que son père n’est pas là. C’est lui qui l’emmène à l’hôpital.

« Ceux qui parlaient le moins dans la famille étaient ma tante et monsieur Kobayashi. En principe on appelait ce dernier le jardinier, mais sa tâche quotidienne consistait à s’occuper de Pochiko. Il avait pris la relève de son père, le premier gardien du jardin zoologique Fressy. En silence, il apportait à Pochiko ses repas, nettoyait ses crottes, frottait son corps au lave-pont ».

 

Ryuichi : C’est un personnage qui apparaît peu dans le roman car il reste peu de temps. Tout comme son père, Tomoko trouve son cousin très beau. Elle se sent très gauche lorsqu’elle le rencontre car il l’impressionne. Il lui tend la main en la remerciant d’être l’amie de Mina et elle se sent bête. Il fait naître les premiers sentiments amoureux de Tomoko.

« J’échangeais une poignée de main avec quelqu’un de merveilleux. Comment pouvais-je garder mon sang-froid ? La première fois que j’avais rencontré mon oncle à la gare de Shin-Kobe, j’avais aussi été enthousiaste, mais mon oncle n’était que mon oncle. Ryuichi, lui, avant d’être le grand frère de ma cousine, était un jeune homme brillant d’une beauté remarquable ». (p. 175)

 

 

 

La maison d’Ashiya est comme l’ensemble de ses habitants ; elle possède un style particulier qui est en décalage avec la culture générale.

 

« Le style hispanique de la maison, avec les arches de son porche et de ses terrasses, son solarium en demi-cercle construit dans l’angle sud-est et ses tuiles oranges, était source de douce gaieté plutôt que de faste. On avait apporté le plus grand soin jusque dans les plus infimes détails, et l’équilibre de l’ensemble était empreint d’élégance. Même si l’extérieur était hispanique, les meuble, la vaisselle et le linge étaient de norme allemande, pour éviter que grand-mère Rosa ne souffre du mal du pays ». (p. 16)

 

Tomoko découvre la particularité de la maison : un hippopotame nain, Pochiko, vit dans la maison. Elle vit là depuis l’époque du père de l’oncle de Tomoko qui avait installé un jardin zoologique. Pendant deux ans, de nombreux animaux vécurent dans ce jardin. À chacune de leurs morts, ils furent enterrés dans une tombe commune.

La maison comporte 17 pièces ; deux ont la faveur de Tomoko : la chambre de grand-mère Rosa et « la salle de bain des lumières ». Cette dernière sert à Mina. Du fait de son asthme, Mina a souvent des crises et après chacune ou simplement lorsqu’elle est fatiguée, elle s’y rend pour prendre des bains de lumière.

Elle découvre la cuisine avec madame Yoneda. Sa façon de cuisiner est pour elle « une approche de la beauté et une expression de la sagesse ». Elle aidait pourtant parfois sa mère à Okayama mais elle la qualifie d’ennuyeuse. Avec madame Yoneda, Mina et Tomoko apprennent en s’amusant à préparer des plats simples.

Elle va apprendre à aimer les livres. Elle explique que chez ses parents, il n’y avait pas de livres à part les patrons et les magazines de mode qu’utilisait sa mère pour son travail de couturière. Dans la maison d’Ashiya, il y a des étagères remplies de livres partout, ce qui l’intrigue. « Je m’étais même demandé avec suspicion si une telle quantité de livres étaient nécessaires pour une famille ». (p. 78)

C’est aussi grâce à Mina, même indirectement, que Tomoko entendra parler du prix Nobel japonais Yasunari Kawabata à l’occasion de sa mort.
 
 
 
Une vie fermée mais pourtant ouverte sur le monde

Il y a peu de sorties hors de la maison ; sauf pour aller à l’école. Personne n’a vraiment besoin d’aller à l’extérieur. Tout leur vient à domicile.

Les rares lieux dans lesquels se rend Tomoko ne sont pas nommés. Elle ne donne que leur initiale (le collège Y., la pâtisserie occidentale A., la boulangerie B.) ; comme si hors de la maison d’Ashiya, aucun lieu n’était important.
 
L’Europe est assez présente bien que lointaine par le biais des souvenirs et des nouvelles :
 
Les enfants ont eu un landau allemand ; la voiture de l’oncle est une Mercedes. Grand-mère Rosa est allemande ; elle a apporté avec elle quelques objets de son pays. Elle garde dans sa chambre des produits de maquillage qu’elle partage en secret avec Tomoko. Elle est assez nostalgique de son pays et surtout de sa famille ; en particulier de sa sœur. Lorsqu’elle a quitté l’Allemagne pour épouser le grand-père de Mina, c’était avant la Seconde Guerre mondiale et sa famille est morte dans les camps de concentration. Elle ne l’a jamais revue.

L’oncle de Mina, lors d’une de ses réapparitions, organise un repas occidental par les chefs-cuisiniers de l’hôtel des Monts Rokko pour grand-mère Rosa. Il salue les femmes de la maison de la façon occidentale, en faisant la bise, ce qui met Tomoko mal à l’aise car c’est la première fois pour elle. Elle est très excitée et suit les garçons de la salle à la cuisine et observe la mise en place de la table. Pendant le repas, elle s’inquiète de ne pas savoir utiliser les couverts dans le bon ordre.

Parfois, à la demande de Tomoko qui est fascinée par les dessins des flacons de cosmétiques, Grand-mère Rosa lui raconte un peu de sa vie en Allemagne. Mais ses souvenirs sont ceux de l’Allemagne d’avant-guerre ; avant la RDA et la RFA. Lors des Jeux Olympiques de 1972, il y avait deux équipes ; une pour chaque côté. Mais elle soutient les deux qui, à ses yeux, sont une seule et même équipe.

«– Lequel est votre pays de naissance, grand-mère Rosa ? questionnai-je et elle me répondit en secouant la tête :

– Ni l’un ni l’autre. Moi, c’est l’Allemagne. Quand je suis venue me marier au Japon, le pays a été divisé en deux sans qu’on me demande mon avis. » (p. 202)

Le Noël que passe Tomoko est un Noël européen, avec le sapin, les décorations et même un repas occidental préparé par grand-mère Rosa.
 
Ryuichi fait ses études en Suisse. Il envoie de ses nouvelles par courrier. Ses lettres sont attendues avec impatience par toute la famille. La lettre est toujours adressée à grand-mère Rosa, mais à l’intérieur, il y en a une pour chacun sauf pour son père.
 
Pochiko, l’hippopotame nain, vient du Libéria.
 
 
 
Des sujets difficiles et d’autres plus légers

Les chapitres racontent les souvenirs de Tomoko de façon chronologique. Chaque chapitre suit l’histoire et se focalise plus précisément sur un point ; les premiers sur les personnages, soit sur une histoire particulière (par exemple, les animaux du jardin zoologique), ou sur une période particulière comme Noël.

L’auteur aborde des sujets difficiles même si ce ne sont que de brèves mentions (ce n’est jamais larmoyant) tout comme des sujets plus légers. En résumé, tout ce qui fait la vie.

 

La maladie : sujet très présent par la présence de Mina qui est très fragile  pendant le séjour de Tomoko, elle est hospitalisée deux fois – et l’état de grand-mère Rosa avant de mourir (en fauteuil roulant, elle ne reconnaissait plus les gens et ne parlait plus que l’allemand).

La mort, par exemple, est présente sous différentes formes : le père de Tomoko, le suicide du prix Nobel japonais Yasunari Kawabata et d’autre homme, les animaux du jardin et Pochiko, la Shoah et des camps de concentration et la mort de Madame Yoneda et de grand-mère Rosa.

La dissimulation : la double vie de l’oncle, la petite-amie du garçon du mercredi.

 

 

 

L’auteur donne aux enfants une voix très mature. Elles analysent les choses, les gens et les situations de façon très réfléchie. Elle écrit en utilisant beaucoup de dialogues. Et ses descriptions sont assez poétiques.

Tomoko, en particulier, sait analyser sa famille de façon assez fine. Elle réalise vite que quelque chose se passe avec son oncle et que c’est mieux si elle ne pose pas de questions. Elle s’étonne de ses longues absences mais sait ne pas poser de questions ; Et quand il rentre, un soir, elle réalise qu’il ne dort pas dans sa chambre mais sur le canapé de son bureau.
 
Heureusement, les deux filles ont également des moments de joie et des jeux de leur âge.Un des domaines où Tomoko a des réactions de son âge, c’est l’amour et son attirance pour les garçons. Elle est timide, naïve, un peu gauche.

Tomoko va devenir le coursier de Mina en allant à la bibliothèque emprunter des livres pour elle. Ce sera l’occasion pour Tomoko, d’avoir un premier coup de foudre pour l’un des bibliothécaires. Il est très impressionné par les choix de lecture et les analyses d’une si jeune fille. Elle n’ose pas lui dire que celle qui lit vraiment les livres est Mina.

Tomoko œuvre pour les histoires d’amour de Mina. Chaque mercredi, un livreur de l’entreprise de son père porte du Fressy à la maison. À cette occasion, il porte souvent une boîte d’allumettes pour Mina. Tomoko va le surprendre avec une jeune fille et va le cacher à Mina. Elle ira même jusqu’à faire une visite de l’usine Fressy pour pouvoir trouver le nom et le planning du « garçon du mercredi ». C’est à cette occasion qu’elle découvrira que son oncle a probablement une double vie.

Là où Mina, à son habitude, est attirée par des garçons pour leurs qualités (le garçon du mercredi, Katsutoshi Nekoda), Tomoko, elle, les choisit pour leur apparence (M. Tokkuri, Jungo Morita, Ryuchi). Elle se sait assez inconstante, contrairement à Mina.

« Contrairement à moi qui avais été prise d’un engouement subit pour tous ces hommes récemment rencontrés, le bibliothécaire au col roulé, Morita le joueur de volley-ball de l’équipe nationale et mon cousin Ryuchi, Mina était fidèle au garçon du mercredi. » (p. 194)

Les deux jeunes filles vont se découvrir une passion pour le volley-ball. Elles suivent religieusement l’émission « Chemin vers Munich » et deviennent incollables sur les tactiques. Elles tentent d’expliquer les règles à grand-mère Rosa et Madame Yoneda en mimant les bottes de leurs joueurs favoris. Mais lorsqu’elles s’y essayent pour de vrai, elles sont capables au mieux de se faire quelques passes avant que la balle ne retombe.

Il y a de jolies moments où les deux filles, qui sont très amies partagent les histoires de Mina dans ses boîtes d’allumettes. Enfin, comme tout enfant de leur âge, elles jouent au jeu du Kokkuri-san (jeu connu sous le nom de ouija).
 


Conclusion

Yoko Ogawa est née à Okayama et elle vit à Ashiya, comme Tomoko dans son roman mais Je ne pense pas que ce soit un récit autobiographique pour autant.

C’était mon premier livre de littérature japonaise et j’avais peur que ma mauvaise connaissance de la culture japonaise ne freine ma compréhension mais la vie décrite par Tomoko, à quelques différences près, est pratiquement la même qu’en Occident. C’est un roman très agréable à lire, très joliment écrit. L’auteur aborde des sujets durs mais ils sont noyés au milieu de la vie quotidienne. Elle fait un portrait du Japon entre culture classique et culture du monde occidental.


Laurence, AS Bibliothèque

 

 

OGAWA Yoko sur LITTEXPRESS

 

Ogawa Yoko La mer

 

 

Article de Marine sur La Mer.

 

 

 

 

 

 

 

OGAWA YOKO Parfum de glace

 

 

 

Articles de Laura et de Tiphaine sur Parfum de glace.

 

 

 

 

 


 

Ogawa Yoko Cristallisation secrete

 

 

 

 

Article de Lola sur Cristallisation secrète.

 

 

 

 

 

ogawa tristes revanches

 

 

 

Articles de Marie et d'Alice sur Tristes revanches

 

 

 

 

 


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Article de Maëla sur L'Annulaire.

 

 

 

 

 

 

Yoko Ogawa, Amours en marge 1

 

 

 

Article de Sara sur Amours en marge

 

 

 

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article de Clémence sur La Petite Pièce hexagonale

 



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article de Kadija sur Une parfaite chambre de malade,

 

 

 

 

 

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Articles de  E.B.,  Delphine Marie,  Maylis sur Les Paupières

 

 

 

 

 

 

 

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Article de G. sur La Bénédiction inattendue.

 

 

 

 

 

 

 

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Articles de Marie, d'Axelle, de Laura sur Le Musée du silence.

 

 

 

 

 

 

 

 

OGAWA La Grossesse

 

 

 

Article de  Sandrine sur La Grossesse

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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2 juillet 2013 2 02 /07 /juillet /2013 07:00

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Linda LÊ
Lame de fond
Christian Bourgois, 2012
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’auteur

Linda Lê est un écrivain français d’origine vietnamienne. Née en 1963, elle passe son enfance à Dalat qu’elle fuit en 1969 pour rejoindre Saigon. Là, elle entre dans un lycée français où elle découvre Balzac et Hugo. Elle quitte le Vietnam pour le Havre en 1977 avec sa mère, naturalisée française. Elle s’installe finalement à Paris en 1981.

Son premier roman, Un si tendre vampire, est publié en 1986 aux éditions de la Table Ronde. Mais la plupart de ses livres seront ensuite publiés par Christian Bourgois. Depuis 1990, de nombreux prix viennent récompenser l’œuvre de Linda Lê qui, selon Marine Landrot, s’inscrit « sans bruit » dans le paysage littéraire français. Son œuvre est comme « une gigantesque oraison funèbre dont chaque pièce semble être le reflet de l’autre. Avec une lucidité de plus en plus acérée et apaisée. »[1] En 2012, son dernier roman, Lame de fond, paru le 23 août aux éditions Christian Bourgois, est nommé pour le prix Goncourt et atteindra la sélection des quatre derniers.

Linda Lê écrit ceci : « la littérature n’est pas faite pour les acquittés, elle n’est pas faite pour les élus. Elle est dans le camp des victimes et des sacrifiés, dans le camp des condamnés qui essayent, comme moi, de trouver leur salut et qui se cassent les dents. »

Elle se place donc ainsi dans la position d’un auteur torturé, dont le besoin d’écrire est vital, comme une sorte d’exutoire indispensable à sa survie. Une vision de la littérature particulière mais partagée par de nombreux auteurs, qui écrivent tout d’abord pour eux, pour exprimer un mal-être qu’ils ne peuvent coucher que sur le papier. Cependant cette vision est risquée comme l’expliquait Jorge Semprun dans L’écriture ou la vie, dans lequel, plutôt que de tenter de recommencer à vivre, il revenait inlassablement sur sa terrible expérience du camp de concentration de Buchenwald, comme si le besoin d’écrire était plus fort que celui de vivre.



Le roman

Lame de fond est un roman polyphonique à quatre voix, dans lequel les protagonistes parlent à la première personne chacun à son tour.  Le roman commence en prosopopée, figure de style consistant à faire parler un mort. C’est l’histoire de Van, correcteur pour les plus grandes maisons d’édition parisiennes et de sa mort, renversé par la voiture de son épouse Lou. Van est d’origine vietnamienne, il est arrivé en France grâce à la volonté de sa mère de lui faire fuir un Vietnam en guerre et s’est découvert une réelle passion pour ce pays d’adoption et sa langue. Van a épousé Lou, Française d’origine bretonne qui a grandi dans une famille réticente à tout métissage, avec qui il a eu une fille, Laure. Laure est donc une adolescente métisse, intelligente mais mal dans sa peau, rejetant les conseils et les connaissances d’un père trop « intello » à son goût. Enfin arrive Ulma, jeune Parisienne travaillant dans la mode, élevée par une grand-mère aimante à cause d’une mère indigne et irresponsable. Ulma n’a jamais connu son père, vietnamien de passage à Paris, qui n’a jamais répondu aux lettres de sa mère l’informant de sa grossesse. Ulma et Van sont donc frère et sœur et c’est cette absence du père si mystérieux qui les a rapprochés jusqu’à devenir intimes, dans une relation incestueuse au possible. Lou, qui a toujours fermé les yeux sur les histoires sans fondement de son mari charmeur, sent cette fois que quelque chose est différent et engage un détective privé. Ce que celui-ci va lui apprendre la fera basculer dans une situation inextricable.

Voilà ce que pourraient être les événements antérieurs à l’action du roman. Celle-ci se situe après la mort de Van. Dans le premier chapitre, il nous explique très vite qu’il est mort et qu’il a décidé de faire le point sur ce qui l’a conduit à cette situation pour le moins irréversible, il se décrit et se justifie pour ne pas passer pour la simple victime de cette affaire tragique. Un bilan, une confession de quatre personnes qui ont vécu le même événement de points de vue différents, voilà comment pourrait se résumer ce roman en une seule phrase. Le titre, Lame de fond, qui désigne une énorme vague capable de tout emporter sur son passage, est une belle métaphore pour l’état d’esprit de ces quatre personnages qui ont vu leurs vies soufflées d’un seul coup par un événement au départ anodin. Cet événement n’est peut-être pas le même pour tous les personnages, bien que la mort de Van soit celui qui les réunit tous au final. Ainsi, la vie de Van prend un tournant irréversible lors de sa rencontre avec Ulma ; celle d’Ulma avait déjà changé lors de la découverte de ce frère vivant en France ; Lou déchante en apprenant la liaison de son mari et Laure se rend compte que ce père à qui elle n’a peut être pas consacré assez de temps est parti à jamais, pour les bons et les mauvais moments. Tous sont en plus emportés par la mort et expriment leur propre culpabilité. La construction du roman renforce cette métaphore de la lame de fond. D’abord au cœur de la nuit, les personnages sont perdus, bouleversés, ils cherchent des explications aux événements tragiques qu’ils viennent de vivre. Puis, petit à petit, au fil du temps, à l’aube, à midi et enfin au crépuscule, chacun va finalement trouver une explication à ce mal-être, tenter de la comprendre pour pouvoir envisager la guérison et la paix intérieure.

Différents thèmes sont récurrents dans le roman, nous avons choisi d’en traiter trois, qui sont omniprésents et s’entrecoupent sans arrêt : l’écriture de soi, la famille et la nation, le sentiment d’appartenance à un pays, une langue, des coutumes.



L’écriture de soi

À la lecture de Lame de fond, et certainement de toute l’œuvre de Linda Lê mais je ne peux me permettre de l’affirmer, le lecteur se rend vite compte que l’auteur doit s’inspirer de sa propre expérience, de ses propres sentiments pour faire vivre ses personnages et leur donner cette profondeur si particulière. Le roman, selon moi, contient donc une part de vérité. Ce récit serait donc une sorte d’autofiction dans laquelle on suspecte l’auteur d’avoir donné à chacun de ses personnages une petite part d’elle-même. Comme en une sorte de mise en abyme, Linda Lê fait écrire chacun de ses personnages sur lui-même, réfléchir sur ses actions, ses pensées… Comme l’auteur semble le faire elle-même avec ce roman, ses personnages écrivent sur leurs vies dans ce qui pourrait être des journaux intimes (pour trois d’entre eux au moins, le dernier étant mort et émettant donc des pensées immatérielles).

Ainsi, en y regardant avec plus de précision, on trouve des similitudes entre l’auteur et ses personnages. En Van par exemple, bien que le personnage soit masculin, on retrouve cette origine vietnamienne, cette fuite en France à cause de la guerre, ce père laissé sur place ; mais aussi ce sentiment d’appartenance à une nation qui n’est pas la sienne plus qu’à son pays d’origine, l’attachement à une langue qui n’est pas sa langue natale. Comme Van, Linda Lê possède le français à merveille et joue de figures de styles et de mots savants. Elle se sert de la langue pour poser la personnalité de chacun de ses personnages. Ainsi Van est sans doute le plus littéraire de tous et utilise une langue très recherchée avec des termes complexes et peu courants. Lou qui est institutrice possède également un langage assez soutenu, une curiosité intellectuelle et est sans doute influencée par son époux. Laure a un vrai langage d’adolescente, sans aller jusqu’à l’argot ou la vulgarité ; mais elle utilise des termes propres à sa génération. Ulma a un discours plus hésitant bien qu’elle s’exprime dans un français parfait, ayant fait des études de lettres avant de devoir les interrompre.

En Laure, on croit déceler des remarques d’adolescente bien vécues, des situations et réflexions familières. Ulma et Lou ont des questionnements de femmes, plus universels et prévisibles, dans lesquels il est moins aisé de retrouver la part de vérité laissée par l’auteur. Il est en tout cas fascinant de chercher à repérer les similitudes entre ces vies fictionnelles inventées et les expériences de vie de Linda Lê.

 

La famille

Ce thème est omniprésent dans le roman, il souligne la disparité des caractères et des points de vue. Chaque personnage voit ainsi sa vie familiale décortiquée, à commencer par Van. Avec un père mort en héros pendant la guerre mais cependant absent, il ne peut s’empêcher de le considérer comme un homme lâche ayant fui ses responsabilités, face à une mère aimante, qui s’est sacrifiée pour son fils en travaillant pour l’envoyer en France, où il pourrait grandir et vivre sa vie loin de la guerre. Van doit également à sa mère son amour pour l’Occident et la langue française. Ulma n’a jamais connu ce père qu’à travers les yeux amoureux de sa mère. Sa curiosité va la mener jusqu’à Van qu’elle hésitera à contacter de peur d’être encore une fois rejetée. La mère d’Ulma est décrite comme une éternelle adolescente, irresponsable et indigne ; elle a confié sa fille à sa propre mère qui l’a élevée de son mieux. Lou est née dans une famille bretonne, unique fille parmi plusieurs garçons, elle a dû se faire une place dans une famille conservatrice et méfiante. Une mère raciste qui désapprouve son mariage avec Van et n’accepte même pas de rencontrer sa fille Laure ; mais un père aimant et compréhensif qui tente d’être présent pour sa fille. Quant à Laure, elle se retrouve dans une famille métisse d’intellectuels parisiens bien pensants, image lisse derrière laquelle se cachent en fait les mêmes problèmes que chez les autres. Entre un père exigeant et une mère souple mais d’une grande fragilité, Laure tente de vivre son adolescence en testant les limites.



La nation, l’exil

Comme nous l’avons déjà dit, Linda Lê insiste sur le sentiment étrange que procure l’exil. Pour Van, qui ne se sent plus vietnamien mais bien français, l’exil a été comme une libération, un moyen d’accéder à sa vraie personnalité. Van n’a aucun désir de retrouver le Vietnam, malgré les demandes insistantes de sa femme et de sa fille et évite de pratiquer sa langue natale. Au contraire, Ulma se pose des questions sur ses origines et entreprend un voyage au Vietnam pour retrouver ce père qui n’a jamais voulu d’elle. Linda Lê aborde ici un thème actuel et délicat, celui de la nationalité des expatriés en France. Ulma se cherche une nationalité tout autant qu’une identité. La mère de Lou représente « l’autre côté », ceux qui refusent de considérer les immigrants comme de véritables Français et qui se sent menacée par leur présence. Un point de vue différent sur ce problème de société dans lequel chacun recherche simplement une identité, des usages, des coutumes, ou encore une langue auxquels se référer.



Conclusion

Dans son blog pour Le Monde, Pierre Assouline désigne Lame de fond comme la clé de l’œuvre de Linda Lê mais aussi comme son roman le plus abouti. Le magazine les Inrocks qualifie ce roman de « fait divers, fable incestueuse ou roman sur l’exil ». Un roman fort, bien écrit dans lequel le deuil est omniprésent, que ce soit celui d’une personne mais également de lieux, de langues ou de relations. Mais la mort, plutôt que de réduire chacun au silence, délie les langues et force les remises en question. Toutes les vies sont finalement liées mais les incompréhensions sont grandes, qu’elles soient générationnelles, culturelles ou géographiques. Un roman bouleversant, comme une véritable lame de fond.

 
Pauline, AS édition-librairie


Note

 

[1] Bloggeuse livres pour Télérama.


Sitographie

·         http://passouline.blog.lemonde.fr/

·         http://passouline.blog.lemonde.fr/2012/09/05/linda-le-la-voix-qui-nous-hante/

·         http://www.lesinrocks.com/2012/09/07/livres/lame-de-fond-linda-le-11292280/

·         http://fr.wikipedia.org/wiki/Linda_L%C3%AA

 
Linda LÊ sur LITTEXPRESS

 

 Linda Lê A l'enfant que je n'aurai pas

 

 

 Article d'Aurélie sur À l'enfant que je n'aurai pas.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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1 juillet 2013 1 01 /07 /juillet /2013 07:00

La traductrice Dominika Suskenova est issue d’une famille très impliquée dans le secteur culturel (production audiovisuelle, festivals de cinéma, etc.). Baignée en Slovaquie, son pays d’origine, dans un climat interculturel depuis son plus jeune âge, c’est ensuite son goût pour les films en version originale qui lui a donné l’envie de les traduire et l’a donc menée vers la profession de traductrice.

Dans notre filière Métiers du Livre, nous sommes très attachés aux ouvrages et à l’idée d’enrichissement culturel et personnel qu’ils apportent. C’est donc avec un certain plaisir que nous avons écouté son anecdote sur la bibliothèque de ses aïeuls, l’autre facteur qui l’a poussée vers la traduction. C’est en effet, la bibliothèque de ses grands-parents, enrichie de livres de tous les pays, qui lui a définitivement fait embrasser la vocation de traductrice. Et ce serait encore cette même bibliothèque qui l’aurait menée plus tard à se passionner pour le français, l’italien puis pour l’anglais (une langue incontournable selon elle).

Interprète et traductrice polyglotte de romans, articles de presse et de films travaillant aujourd’hui pour l’Union Européenne, Dominika Suskenova est une personne d’une très grande richesse culturelle qui a accepté de répondre à nos questions et ainsi de nous faire découvrir le métier de traduction en Slovaquie.



Tout d'abord, comment êtes-vous devenue traductrice ?

Je suis allée à l'école de philosophie Coménius (traduction-interprétariat, anglais-italien) et l'école de Philosophie de Presov, où j'ai étudié la culture et le français. Puis d'être présente sur tous ces festivals littéraires et de cinéma m'a mise dans le bain tout de suite et j'ai exercé aussi bien en tant qu'interprète simultanée que traductrice.



Dominika Suskenova est-il votre nom utilisé pour la traduction ?

Alors, concernant mon nom, effectivement, mon nom marital est Suskenova. Mon nom de jeune fille est Mattys, mais je suis souvent confondue avec une autre traductrice qui porte à peu près le même nom et ne travaille pas dans les mêmes langues que moi. Alors vous ne trouverez guère d'informations à mon sujet. Il est question aussi des accents ; sur les moteurs de recherche occidentaux, cela fonctionne moins bien et il est plus difficile d'obtenir de bonnes informations.



Depuis combien d'années exercez-vous ?

Cela fait environ six ans que j'ai des missions en indépendante.



À propos des festivals que vous nous avez cités au tout début, quels sont-ils ?

Ce sont principalement des événements en Slovaquie, je ne sais pas si les noms vous importeront, la graphie slovaque est complexe ! Mais ce sont tous les types d'événements culturels que vous pouvez trouver là-bas – vous savez, ce n'est pas aussi fourni qu'en France. Par contre, j'ai participé au Festival de Cannes en tant que traductrice.



Traduisez-vous seulement de l'anglais au slovaque ?

Non, j'exerce également de l'italien et du français vers le slovaque. J'aime ces langues et j'ai vraiment envie de pouvoir faire passer leur musicalité, leurs particularités vers le slovaque (ce qui n'est pas facile !!).



Avez-vous une spécialité ?

Pour le secteur, je suis donc immergée dans le domaine artistique depuis très longtemps, alors ma préférence va vers tout ce qui est culturel bien entendu.



Et une préférence ?

En termes de préférence linguistique, j'adore les langues latines, alors je préfère l'italien et le français.



Quelle traduction vous a particulièrement marquée au cours de votre carrière, que ce soit au niveau des difficultés de traduction ou de l'engouement pour l'histoire ou l'auteur ?

J'aime les policiers mais ça va, ce n'est pas trop dur parce que stylistiquement (en dehors de transmettre le suspense), cela n'a guère d'impact sur la forme et le fond que l'on va donner à la fin. En revanche, pour les poésies, les pièces de théâtre, cela est plus compliqué.



Dans cette idée, y a-t-il eu un auteur dont le style vous a particulièrement marquée ou dont vous avez été impressionnée de traduire l'œuvre ?

La poésie est pour moi ce qui m'impressionne le plus. Il est très difficile de rendre en langue slovaque (ou toute autre) ce qui a été développé dans la langue d'origine de l'ouvrage. Et s'il y a une cohérence des rimes et de l'ensemble, il est difficile de se tenir sur la même ligne pendant une centaine de pages... Mais c'est un défi, et j'apprécie cela !



Quel est l'auteur ou le livre que vous avez le plus aimé traduire ?

J'ai traduit Baudelaire pour un magazine culturel slovaque – pas en intégralité, seulement des passages. La musicalité, l'usage des vers est pour moi un total enchantement. Baudelaire est un maître absolu de la langue française pour moi. C'est Baudelaire qui emporte ma préférence. Je suis  « fan » de tout ce qu'il a écrit, et en particulier des Fleurs du Mal.



Et y a-t-il un livre que vous aimeriez traduire aujourd'hui ?

J'aimerais traduire les œuvres de Jean Ristat, ce grand poète contemporain qui n'est malheureusement pas assez connu – je trouve. On pourrait dire que c'est un digne héritier de Baudelaire !!



En ce qui concerne votre travail, quelles sont vos méthodes ? Vous fixez-vous des objectifs ou avez-vous un calendrier de travail ? Et avez-vous des délais fixés par votre éditeur ?

Oui, nous y sommes obligés, notamment par les délais souvent très courts (et de plus en plus) qui sont exigés par les éditeurs. Parfois, il s'agit de seulement deux ou trois mois, alors je ne vous raconte pas la panique... Parfois on peut être plusieurs mis sur le même ouvrage. Mes objectifs sont quotidiens, hebdomadaires, puis mensuels. Je m'oblige à me fixer des objectifs segmentés, de fait je dispose d'un temps réparti plus justement. Il faut commencer par la recherche documentaire, le dictionnaire terminologique (base de tout travail de traduction), puis la traduction en elle-même et la phase de vérification. Il m'arrive également de le faire relire à un tiers – pour le regard extérieur.



Ce qui fait qu'en moyenne, combien de temps mettez-vous pour traduire un livre ?

En idéal, je veux dire dans un temps idéal absolu, je mettrais trois à quatre mois. Après, tout dépend de la difficulté de l'ouvrage. Un ouvrage d'art, par exemple, avec beaucoup d'illustrations et peu de texte, sera bien sûr achevé en un mois (il faut toujours vérifier ses sources, ce qui rallonge le temps en recherche documentaire).



Lisez-vous le livre avant de le traduire ?

Rarement, cela peut m'arriver, mais uniquement par sections. Je préfère ne pas être trop influencée - mais après, tout dépend de l'ensemble de l'ouvrage à traduire.



Contactez-vous parfois les auteurs que vous traduisez ?

Non, jamais, je ne souhaite pas être influencée. Toutefois, je ne suis pas contre un contact ultérieur... Mais vous savez, le marché slovaque n'intéresse pas grand-monde ! Je sais que le traducteur français de Terry Pratchett est ami avec ce dernier – une bonne dose de complicité n'est pas de trop pour traduire cette œuvre ! Je rêve de ça mais il faut trouver une œuvre de cette ampleur à traduire, et un marché correspondant.



D'ailleurs, vous arrive-t-il d'échanger avec des collègues traducteurs ?

Oui, cela peut arriver mais c'est tout de même un métier très solitaire. Dans le cadre de l'Union Européenne où je suis employée actuellement, nous sommes amenés à nous côtoyer mais ce n'est pas le même contexte. Il y a toujours une notion de concurrence dans le domaine de la traduction.



Par rapport à l'éditeur, travaillez-vous avec un en particulier ?

Non, c'est plus en fonction des missions qui me sont confiées.



Et intervient-il lors de la traduction ?

Oui, régulièrement, mais cela dépend des éditeurs. Ils interviennent à des degrés différents ; certains peuvent être très pénibles (trop de pression, trop d' « orientations » données à notre travail).



Utilisez-vous une version papier ou numérique lors de la traduction ?

Je travaille sur une copie sur mon bureau, parce que je préfère le contact avec le papier, mais sinon je travaille aussi par Internet (pas le choix, les éditeurs procèdent de plus en plus comme ça).



Est-ce difficile de changer d'auteur par rapport au style d'écriture, au vocabulaire employé ?

Oui, très, et cela montre que la traduction est un réel métier et que Google Trad n'est pas la solution ! C'est une profession difficile et il faut toujours savoir s'adapter. Je suppose que ce n'est pas si loin des métiers de l'audiovisuel auxquels j'ai été confrontée depuis le plus jeune âge.



Faites-vous des recherches lors de votre traduction ? Si oui, quelle est la plus folle que vous ayez dû faire ?

Ha ha ! Oui je fais toujours des recherches ! La plus folle, à mon avis, est celle que j'ai faite pour trouver la recette du gloubi-boulga1  pour un journal slovaque. J'ai beaucoup ri et j'ai trouvé ça peu ragoûtant !



L'utilisation de la note de bas de page est une question qui se pose en France chez les traducteurs. Y avez-vous recours ?

Cela peut arriver, mais ce n'est pas toujours très prisé. C'est quelque chose de très « européen – occidental » si je puis dire. Nos normes ne sont pas toujours les mêmes.



Traduisez-vous seulement des romans ?

Non, il m'est arrivé de réaliser des sous-titrages pour des films et des articles. Cela me permet de maintenir divers points d'intérêt et une certaine dynamique, bien que le risque de dispersion soit présent.



Est-ce que vous avez la possibilité de choisir ce que vous traduisez ?

Non, même si les domaines de spécialité sont tout de même connus dans le milieu.



Et proposez-vous des traductions ?

Non, plus actuellement, car je travaille pour l'Union Européenne, ce qui représente un temps bien rempli. De toute façon, on m'en propose directement !



Quelles sont les difficultés que vous rencontrez ?

Elles sont multiples : pouvoir respecter le texte d'origine, et le rendre compréhensible pour l'audience-cible. On dit bien traduttore-traditore, je trouve cette expression italienne tellement vraie – on trahit toujours un minimum le texte original. Il y a une certaine culpabilité. Et puis, maintenant, les grands enjeux, ce sont notre légitimité professionnelle face à Internet. Les pays de l'Est tels que le nôtre ne sont pas encore trop touchés, par rapport à la France par exemple, mais cela viendra, bien sûr.



À propos de la profession, pour vous, qu'est-ce que le métier de traducteur ?

Transmettre, savoir adapter, pouvoir faire comprendre les spécificités d'une langue vers une autre culture. C'est très difficile ! On n'a pas tous les mêmes degrés de compréhension, les mêmes attentes – le traducteur est là en tant que passeur.



Quelles sont donc les qualités à avoir dans ce métier ?

Ouverture d'esprit, bonne culture générale et bien sûr, excellentes qualités rédactionnelles et linguistiques !



Et qu'est-ce qui vous plaît le plus dans ce métier ? Le moins ?

Ce qui me plaît le plus c'est la diversité des aspects, des connaissances rencontrées. En revanche, ce qui me plaît le moins, c'est la solitude et la concurrence du milieu.



Autre débat de la profession, vous percevez-vous comme passeur ou créateur ?

Plutôt comme passeur, bien que toutefois nous soyons régulièrement amenés à créer (je pense à des surnoms, comme par exemple la traduction des noms d'Astérix et Obélix, ou encore plus récemment, Harry Potter).



Vivez-vous de votre travail ? Devez-vous refuser des offres ?

Actuellement j'en refuse grâce à mon emploi pour l'Union Européenne. Mais je ne pense pas y rester toute ma carrière ; de fait je continue à maintenir mon réseau professionnel. C'est très important et comme c'est réellement une passion pour moi, contrairement à d'autres, cela ne me pose pas de problème.



Comment cela se passe-t-il au niveau de la rémunération ? Est-ce comme en France ?

Nous sommes rémunérés au mot, pour un article par exemple, ou au forfait, avec avance pour la traduction. Mais cela dépend des éditeurs. En Slovaquie, c'est encore un peu chaotique et ce n'est pas aussi bien organisé qu'en France (cf. droits d'auteur). Après, cela laisse plus de liberté dans un certain sens.



Si en France le nom (ou pseudonyme) des traducteurs figurent obligatoirement sur les livres, nous ignorons totalement comment cela fonctionne en Slovaquie. Pourriez-vous nous apporter quelques précisions là-dessus ?

Le nom du traducteur n'apparaît pas nécessairement dans le livre. C'est pourquoi il est si difficile de trouver des informations sur cela.



Petite anecdote finale, quel est le dernier livre que vous avez traduit ?

C'était un livre policier très intéressant, mais non traduit en français d'après ce que j'ai pu comprendre. C'était un giallo2 italien, appelé Una Voce di notte3.

 

Propos recueillis par Marine et Perrine, lp bibliothécaire.

 

 Una-voce-di-notte.jpg

Une petite bibliographie

Andrea Camilleri, Una Voce di Notte
Jean-Luc Lagarce, Juste la Fin du Monde

Textes de Baudelaire
Quelques textes de Romain Gary (pour des revues)
Sloup, se la vita sia piu facile... (livre pour enfants)
Bambino, stai qua prego (livre pour enfant)
Style or not syle ? (un livre pour fashionistas, publication en interne)
Dali, frasques d'une vie (texte en français, mais publication destinée aux pays d'Europe Orientale)

 

 

 

Notes

 

1. Recette réalisée par Casimir de l’émission L’île aux enfants. Elle est composée de : confiture de fraises, chocolat râpé, banane écrasée, moutarde très forte, saucisse de Toulouse « crue mais tiède », avec parfois un autre ingrédient (crème chantilly, anchois...).

2. Le giallo (« jaune » en italien) est le roman policier en Italie. Il trouve racine dans une collection de romans policiers publiés sur du papier de faible qualité par les éditions Mondadori dans les années 1929-1960 dont les couvertures étaient jaunes et cachaient des romans et nouvelles de type Whodunit. À cette époque, les auteurs s’inspiraient en effet énormément des romans américains jusqu’à prendre des pseudonymes anglo-saxons. Le succès de cette collection fut tel que la couverture jaune est devenue traditionnelle et que le terme giallo s’est étendue au cinéma où il désigne aujourd’hui un film à la frontière du cinéma policier, du cinéma d'horreur et de l'érotisme. Au cinéma, ce genre a connu son âge d’or dans les années 1960 à 1980.
    
3. Écrit par Andrea Camilleri

 

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Published by Marine et Perrine
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