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8 mars 2011 2 08 /03 /mars /2011 07:00

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Cesare PAVESE
Terre d’exil et autres nouvelles
traduit de l’italien par Pierre Laroche
Gallimard, Folio, 2003






 

 

 

 

 

 

 Résumé rapide

 La nouvelle « Terre d’ exil »  raconte comment Ottino, un ouvrier, et le narrateur sont obligés de rester loin de Turin « au fin fond de l’Italie ». Alors qu’ils essayent de s’accommoder de la situation, Ottino est inquiet car il pense que sa femme, restée à Turin, le trompe. Finalement, il apprend que celle-ci a été tuée par un homme avec qui elle vivait depuis six mois.

Dans la deuxième nouvelle, « Voyage de noce », un couple modeste, celui de Cilia et Giorgio,  au  quotidien sans problème, cache en fait un grand malaise. En effet, Giorgio se sent étouffé avec cette épouse modèle et cette vie sans surprise. Il décide d’offrir à sa femme un voyage de noce, de deux jours à Gênes pour arranger les choses. Mais la situation restera semblable. Finalement, cette nouvelle est l’histoire de la façon dont Giorgio a rendu sa femme malheureuse.

La dernière nouvelle, « Idole », raconte comment Guido rencontre son amour de jeunesse : Mina, qui est devenue Manuela, une prostituée. Il va essayer de la reconquérir et de l’épouser mais ses espoirs s’envoleront bien vite.


 

Terres d’Exil et autres nouvelles de Cesare Pavese, à travers la quatrième de couverture du volume Folio paru chez Gallimard en  2003.

 

 

 

 

« Trois nouvelles, trois variations sur l'impossibilité du couple. »

Les trois nouvelles fonctionnent avec un schéma identique : un homme et une femme ne peuvent s’aimer même si les raisons en sont différentes chaque fois. Le narrateur, victime de cette impossibilité, raconte son histoire à la première personne, mais est-ce pour autant le personnage principal ?

Dans les trois nouvelles, la communication entre ce narrateur et la femme qu’il aime est rompue. Des personnages intermédiaires compliquent encore cette situation d’incompréhension mutuelle. Dans la première nouvelle, Ciccio qui est l’exemple de l’homme détruit par la trahison d’une femme, renvoie l’image de ce que le narrateur pourrait devenir. La patronne de l’hôtel représente « le regard des autres » dans la deuxième nouvelle. Elle montre le décalage entre le comportement de Giorgio et celui d’un mari « normal ». Et enfin, dans la troisième nouvelle, Guido apprend des bribes d’informations par Adélaïde et quelques-unes des  prostituées que fréquente Mina. De plus, dans « Terre d’exil » et « Voyage de noce », un homme, l’amant de la femme d’Ottino ou le mari de Mina, complique encore davantage la relation narrateur-femme aimée. Tous ces personnages empêchent le lien amoureux ou du moins ne le favorisent pas.

Il faut noter que dans la nouvelle « Terre d’exil », Ottino, le mari trompé, n’est pas le narrateur. Cependant le « je » s’identifie beaucoup à cet homme, au point que le lecteur en vient à se demander si le narrateur n’a pas, lui aussi, une femme qui l’attend à Turin et qui n’est peut-être pas aussi fidèle qu’il l’espère.

C’est à travers ce narrateur qui souffre et ces personnages secondaires que l’on voit, ou plutôt que l’on aimerait voir, les femmes comme les responsables de tous ces malheurs. Mais n’est-ce pas un peu facile ? Même si la quatrième de couverture nous présente les femmes comme telles …

 

« Les femmes jouent avec les hommes qui les aiment ; elles les manipulent, les trompent, les rejettent... »

… ce n’est pas si évident. Effectivement, il est plus facile d’accuser la femme, de trouver un coupable. Mais finalement, au fil de la lecture, une question s’impose : ces nouvelles racontent-elles vraiment l’histoire d’hommes trompés ou ne sont-elles pas davantage des portraits de femmes ? Celle d’Ottino le trompe après quelques années sans l’avoir vu mais elle est tuée par un concubin jaloux. Cilia, épouse parfaite, n’arrivera jamais à s’attacher Giorgio et Mina comprendra bien tard, alors qu’elle a déjà choisi un mari « convenable », que l’amour de Guido était réel. Alors est-ce un amour féminin lié à la sexualité que nous décrit Pavese ? C’est en tout cas ce qu’affirme la quatrième de couverture :

 

« De l'amour, Pavese ne retient que la sexualité, liée au sang et à la mort. »

… La sexualité ? Il y est fait tout au plus une allusion dans la première et la dernière nouvelle. Elle n’amène ni le sang, ni la mort ; peut-être dans la première nouvelle est-elle responsable de la mort de la femme d’Ottino, même si finalement nous ne connaissons pas les motifs de ce crime.  Dans la nouvelle « Idole », la sexualité est présente à travers le statut de prostituée de Mina,  mais même si des hommes montent et descendent de chez elle, Pavese ne décrit rien de plus. Ce thème n’est pas l’enjeu de ces trois nouvelles.

Le sang et la mort ? On ne peut pas dire que la mort sanglante soit l’invitée de Pavese, mis à part peut-être dans la première nouvelle avec la mort de la femme d’Ottino. Mais celle-ci paraît lointaine et est décrite froidement au lecteur à travers l’ironie teintée de désespoir d’Ottino qui regrette de ne pas avoir pu la tuer lui-même.

C’est peut être une autre mort dont veut nous parler l’auteur : celle des sentiments, puisque la notion même de couple semble mourir sous sa plume. Plus profondément, c’est le difficile deuil du passé que nous peint ici Cesare Pavese.

 

« Une violence à peine contenue mise en valeur par le style nerveux et l'intensité de l'écriture. »

La « violence », oui, celle du deuil. Les phrases assez courtes font que les mots s’enchaînent jusqu’à la fin où la conclusion est brève et souvent douloureuse, à l’exemple de la fin d’ « Idole » :   

« (...) Pendant longtemps je me sentis comme écrasé, comme quand, tout petit, je m'endormais en pleurant parce qu'on m'avait battu. Je pensais à Mina et à son mari comme à deux êtres adultes qui ont un secret : un enfant ne peut que les regarder de loin en ignorant les joies et les douleurs qui composent leur vie. Je trouvai du travail pour mes longues matinées dans mon garage et peu à peu je me résignai à mesure que passait l'été. Maintenant que je suis devenu vieux et que j'ai appris à souffrir, Mina n'est plus là. »

Le fait que ce soit un narrateur qui revienne sur le passé rend le texte encore plus douloureux. Cette rétrospection n’est jamais positive avec l’idée d’un éternel recommencement, comme le dit Guidio dans la deuxième nouvelle : « j’ai maltraité Cilia quand j’étais jeune et que rien n’aurait dû m’aigrir, je la maltraiterais maintenant à cause de l’amertume et du malaise de ma mauvaise conscience. »

L’idée d’un temps cyclique traverse le recueil : quoi qu’il arrive on recommencera les mêmes erreurs semble nous dire Pavese. Le narrateur de la  première nouvelle regrette finalement ce passé qu’il critiquait tant : « et si je repense à l’intensité avec laquelle je regrettais alors les ciels et les routes du Piémont – où je vis maintenant dans un tel trouble […] », la deuxième nouvelle commence par « maintenant » et la troisième par « tout recommença » : en lisant ces récits, on a l’impression d’aller du passé au présent jusqu’à un futur qui ressemble étrangement au passé.

 

La quatrième de couverture ne fait même pas une allusion au thème qui, à mon sens, est le thème principal de Terre d’exil. C’est celui de la nostalgie d’un endroit ou d’une époque. Cette douleur du déraciné, de celui qui se sent coincé dans un lieu ou une situation qu’il n’a pas choisi, Cesar Pavese sait nous en parler avec puissance, et pour cause : il a bien connu l’exil puisqu’il a été assigné à domicile  en Calabre pendant un an. En effet, en 1935, il est arrêté et exclu du parti fasciste car il avait publié des textes antifascistes. Cet événement marque toute son œuvre et notamment dans la nouvelle « Terre d’exil » où le narrateur est exilé, ce qui est le prétexte à une réflexion sur la notion de patrie. Ottino et le narrateur se posent la question à propos des « gens d’ici » : puisque « leur pays c’est ici, à eux il ne manque rien », que regrettent-ils alors ?

Dans la nouvelle « Voyages de noce », le regret est plus ténu, Giorgio n’est pas bien dans son monde, il veut partir. Il a la nostalgie de ce qu’il aurait pu être sans sa femme. Dans la nouvelle « Idole », Guido et Mina aimeraient revenir à l’été de leurs vingt ans.

 

Le « petit plus » de Cesare Pavese dans le traitement de ce thème, c’est la mer. En effet, celle-ci n’est absolument pas l’enjeu des nouvelles mais elle est omniprésente. Elle rappelle le mouvement passé-présent-futur et son éternel recommencement, semblable aux marées. L’eau a une influence positive : « Le seul soulagement c’est d’aller à l’eau » dit le narrateur de « Terre d’exil ». Gorgio veut aller à la mer à Gênes pour arranger les choses et, pour que Mina aille mieux, elle va se reposer sur la côte. A l’inverse, à la fin des nouvelles alors que la situation du narrateur est difficile, la mer est loin ou « sale et agitée ». Ce fond donne une grande beauté aux nouvelles et un rythme à la lecture.

 

Pour conclure, même si l’écriture de Pavese est celle de la souffrance, souffrance de la vie, elle est aussi très belle formellement. Ce ne sont pas des nouvelles que l’on lit pour se divertir mais davantage pour s’imprégner de sentiments forts à travers une lecture rythmée.

 

Emilie Pesou, 1ère année Éd.-lib.

 

 

 


 

 


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Published by littexpress - dans Nouvelle
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7 mars 2011 1 07 /03 /mars /2011 07:00

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Robert WALSER
Retour dans la neige
Titre original
Sämtliche Werke in Eizelausgaben
traduit de l'allemand
par Golnaz Houchidar
préface de Bernhard Echte

 Éditions Zoé, 1999

Points Seuil, 2006




 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quelques mots sur l'auteur

Robert Walser, écrivain suisse d'expression allemande naît à Bienne, en Suisse le 15 avril 1878. Il vivra essentiellement de petits métiers, à Berlin, puis en Suisse où il publie son premier roman, Les Enfants Tanner (1907), puis Le Commis (1908) et L'Institut Benjamenta (1909). Il se lance ensuite dans l'écriture de proses brèves publiés dans la presse. Suivront un court récit, La Promenade (1917), et un petit recueil, La Rose (1925). Il écrit également de nombreux poèmes ainsi que les célèbres Microgrammes, déchiffrés depuis peu. Ce sont « des chroniques, nouvelles ou scènes dialoguées que, de 1920 à 1933, il a griffonnées dans le plus grand secret, sur des bouts de papier, en caractères de tout juste un millimètre de hauteur » (Le Magazine Littéraire, n°419, 04/2003). En 1929, il entre dans une clinique qu'il ne quittera plus jusqu'au jour de Noël 1956, où il meurt lors d'une promenade dans la neige.

Nous pouvons citer parmi les admirateurs de Walser, des auteurs tels que Kafka, Herman Hesse ou encore Stefan Zweig.

 

 



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Quelques mots sur Retour dans la neige

Le recueil sur lequel porte mon étude est composé de vingt-cinq courts récits, dont le titre original est « Sämtliche Werke in Eizelausgaben » (qui signifie littéralement « Œuvres complètes en édition unique ») Trois récits : « En tramway », « Quelques lignes sur le chemin de fer » et « L'Incendie » sont quant à eux extraits des Nachgelassene Schriften (littéralement : « Écritures posthumes »). Ce recueil est traduit de l'allemand par Golnaz Hauchidar. Nous avons ici une sélection de textes, extraits de feuilletons parus dans la presse de 1899 à 1920. Notons que Walser était un grand feuilletoniste ; son œuvre principale est constituée de plus de 1500 petites proses parues dans des publications diverses.



Bref résumé

Il est assez difficile de résumer tous ces récits. Néanmoins, Robert Walser « flâneur d'exception »1 nous emmène avec lui dans ses promenades, que ce soit une escapade à la campagne, un voyage en tramway, un hall de gare ou une rêverie dans les rues d'une grande ville. Chacun de ces textes raconte et décrit une balade mais également des anecdotes sur lui-même.



Analyse

À la lecture des vingt-cinq récits de Retour dans la neige, nous avons l'impression qu'ils résonnent tous comme un hymne à la beauté des villes que Robert Walser traverse.

Qu'est-ce qui rassemble ces courtes proses ? Quelle est leur trame commune ? Pour tenter de répondre à ces questions, nous nous attarderons sur trois thèmes récurrents. En nous appuyant sur quelques récits : « En Tramway », « Quelques lignes sur le chemin de fer », « Retour dans la neige » et « Le Greifensee », nous étudierons dans un premier temps la promenade, puis dans un deuxième temps la beauté et l'harmonie, pour finir sur le besoin de liberté.

 

 

 

La promenade


Dans « En Tramway », l'auteur nous dépeint un de ses voyages en tramway et laisse libre cours à ses pensées. Le choix de cette histoire n'est pas anodin, nous pouvons trouver un écho à nos propres déplacements en tramway :

« Et voilà encore de nouveaux arrêts, de nouvelles rues et on passe des places, des ponts, devant le Ministère de la Guerre et le grand magasin, et il pleut toujours et on fait encore comme si on s'ennuyait un brin et on continue à penser que c'est ce qu'il faut faire. Mais en voyageant ainsi, on a peut être entendu ou vu quelque chose de beau, de gai ou de triste qu'on n'oublie pas. » (p.60)

Ce passage est représentatif de ce qui se trouve dans tout le recueil, ses impressions en regardant défiler les rues, les ponts, etc. nous sont données à l'instant T, et nous ne pouvons nous empêcher de nous projeter nous-même au cours d'un trajet en tramway ; cela en devient communicatif. La dernière phrase sur ce qui nous reste d'un voyage reflète l'importance que l'auteur attache à l'après, ce « qu'on n'oublie pas » qui laisse son empreinte dans nos mémoires et fait qu'on y repense encore. Un autre récit « Quelques lignes sur le chemin de fer », illustre la promenade, il commence ainsi :

« Qu'il est joli de flâner dans une gare et de pouvoir observer à son aise les voyageurs qui arrivent et ceux qui partent. […] Le flâneur a beaucoup de temps, c'est pourquoi il observe presque tout, déambule lentement, d'un pas mesuré, élégant et distingué sur le quai bien propre, en portant son regard de tous côtés. » (p.61)

L'auteur se décrit comme un « flâneur », attitude qui le définit si bien au cours de ces récits. Selon Marie-Louise Audiberti dans Le vagabond immobile : « Ce grand promeneur invite à la promenade »  première de couverture) ; nous nous laissons prendre à son jeu et lisons ces récits avec plaisir. Walser nous donne sa propre définition du flâneur. Au fil de la lecture, nous remarquons de plus en plus de retenue dans ses écrits, comme l'intériorisation par la contemplation de la beauté et de sa simplicité. Ce qui nous amène à parler de la beauté et de l'harmonie.



La beauté et l'harmonie

Dans Retour dans la neige, le récit commence par un retour de l'auteur sur lui-même, sur ses insuccès, ses limites et il s'imagine le retour dans son pays natal (la Suisse). En attendant ce moment il se promène et remarque :

« Sur le chemin du retour, qui me parut splendide, il neigeait à gros flocons, denses et chauds. Il me sembla presque entendre résonner quelque part un air de mon pays. »

Et quelques lignes plus tard : « Il me sembla presque que la terre entonnait un chant de Noël et presque aussitôt déjà un chant de printemps» (p.82). La beauté de la neige apporte un regain de confiance et de joie à l'auteur. Ce « chant de printemps » renvoie à un double bonheur : le chant est souvent associé à la bonne humeur, et le printemps représente la fin de l'hiver, le moment où tout commence à refleurir, donc à aller mieux peut-être aussi dans l'esprit de l'auteur ? Dans « le Greifensee », Robert Walser s'extasie sur la beauté d'un lac :

« De quelle manière il m'attire et pourquoi je suis attiré, le bienveillant lecteur le saura s'il continue à s'intéresser à ma description qui se permet de sauter par-dessus les sentiers, les prés, la forêt, le ruisseau et les champs jusqu'au petit lac lui-même où elle s'arrête avec moi et ne peut s'étonner assez de sa beauté inattendue, pressentie en secret.» (p.77)

L'auteur dialogue avec le lecteur et l'invite dans sa contemplation, la beauté du lac était « pressentie » mais malgré cela il ne peut s'empêcher d'être « étonné » par celle-ci. Il écrit même plus loin dans le texte au sujet de sa description : « Je ne trouve pas de mots et pourtant il me semble que j'emploie déjà trop de mots. » Toujours dans ce texte, le ciel et l'eau ne font qu'un : « […] c'est de l'eau, de l'eau si semblable au ciel qu'elle ne peut être que le ciel, et le ciel de l'eau bleue.» La nature est en véritable harmonie, peut être pouvons-nous supposer qu'il en est de même dans les pensées de Walser qui voit dans ce paysage un « monde matinal enchanté, enchanteur. » (p.77) Notons ici la résonance de ses mots, qui fait penser à une allitération, et surtout le choix de ces mots qui nous emmènent dans « un univers poétique et nostalgique, à la lisière du merveilleux. »2

La beauté et l'harmonie sont chères à l'auteur ; cependant nous entrevoyons un désir de liberté, un besoin même, entre les lignes, sous une apparente naïveté. Philippe Delerm dit d'ailleurs de Walser que c'est un « faux naïf et un grand écrivain » (préface de Vie de Poète de Robert Walser).



La liberté

« J'étais là, seul dans la beauté de la nuit, seul dans la belle obscurité. » (« La Nuit », p.91). En dépit de la solitude, la nuit et l'obscurité sont belles. Cette phrase clôt ce très court récit d'une page, il y en a plusieurs autres semblables comme « L'aube » ou « Nuit d'été ». L'écriture se fait de plus en plus épurée, simple et généreuse en même temps parce qu'il partage ces impressions avec le lecteur.


Nous savons que Robert Walser a beaucoup voyagé entre l'Allemagne et la Suisse, qu'il a vécu dans différents endroits et exercé plusieurs métiers. Entre temps, il a écrit, essentiellement de la prose. Pourquoi ce besoin d'écrire sous cette forme ? Cette forme qui n'impose pas d'écrire à l'aide de vers et permet ainsi une plus grande liberté dans la composition des textes. Charles Baudelaire y a aussi réfléchi ; il s'adresse à Arsène Houssaye en ces termes :

« Quel est celui d'entre nous qui n'a pas, dans ses jours d'ambition, rêvé le miracle d'une prose poétique, musicale, sans rythme et sans rime, assez souple et assez heurtée pour s'adapter aux mouvements lyriques de l'âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience ? » 3

Nous pouvons réfléchir sur la liberté que s'octroie Walser pour trouver son inspiration, sur sa vie qui peut être perçue comme oisive, puisqu'elle consiste à se promener, observer et écrire. Dans Le vagabond immobile, Marie-
Louise Audiberti décrit l'oisiveté de Walser, qui lui a d'ailleurs été reprochée :


« Walser n'a t-il pas honte de se promener pendant que les autres travaillent ! Tel « Le chanteur des rues », il se fait invectiver. Pour Walser, la promenade est pourtant un travail. « Sans promenade, affirme t-il, il aurait depuis longtemps abandonné l'écriture. […] Tout au long de son écriture, Walser accepte, revendique cette oisiveté qui permet aux sensations d'arriver. » (p. 118-119)

C'est ainsi que l'auteur puise son inspiration dans la promenade. Ce qu'il écrira dépendra de ce qu'il aura vu et senti. C'est une manière qu'on peut trouver originale, et c'est en cela que Walser est un auteur à part, qui n'écrit pas comme on l'attend, mais comme lui le ressent.

Pour conclure, nous dirons que la promenade, la beauté, l'harmonie et le besoin de liberté ponctuent les récits de Robert Walser et leur donnent ainsi toute leur originalité.

Entrer dans Retour dans la neige, c'est commencer une promenade et la terminer à la dernière page...On est touché ou on ne l'est pas, je l'ai été et je ne peux que vous recommander cette lecture vibrante où la beauté affleure à chaque page.


Magali Lauret, A.S. Bib.-Méd.


Notes

1 Retour dans la neige : quatrième de couverture
2 Retour dans la neige : quatrième de couverture
3  http://elisabeth.kennel.perso.neuf.fr/une_ecriture_poetique_originale.htm

 

 

 

Sources

Audiberti, Marie-Louise. Le Vagabond immobile, Robert Walser. Paris : Gallimard, 1996 (Collection L'un et L'autre).
Walser, Robert. Retour dans la neige. Éditions Zoé, 1999.

Sources Internet
 http://www.larevuedesressources.org/spip.php?article693
 http://www.francopolis.net/francosemailles/RobertWalser2.htm#2
 http://www.magazine-litteraire.com/content/recherche/article?id=9465
 http://www.bielersee.ch/fr/region-excursions/excursions.152/bienne-vue-par-robert walser-
promenades-litteraires.531.html (pour l'image de Robert Walser)

 

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6 mars 2011 7 06 /03 /mars /2011 07:00

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Thomas OTT,
Cinema Panopticum
L’Association, 2005
En coédition avec Édition Moderne (Suisse)
et Fantagraphics Books (États-Unis)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cinema-panopticum-1.jpgThomas Ott est un scénariste et dessinateur de bandes dessinées suisse allemand connu pour ses univers noirs et décalés, souvent silencieux, gravés sur des cartes à gratter. Né en 1966 à Zürich et diplômé de la Kunstgewerbeschule, école d’arts appliqués de Zürich, il publie son premier album, Tales of Error en 1989 puis signe de nombreuses illustrations pour des magazines, fanzines et quotidiens suisses et étrangers. Revendiquant l’influence des comics d’horreur d’après-guerre façon Tales from the Crypt ou The Twilight Zone, Ott s’impose progressivement comme un maître du récit graphique noir. Très vite, il a troqué l’encre de chine contre un cutter et des cartes à gratter, technique qui consiste à faire apparaître, par stries, du blanc à partir d’une feuille noire, comme un travail en négatif. Cette technique s’adapte parfaitement aux mondes lugubres et cauchemardesques dans lesquels sont happés ses personnages. Pas de bulles, des bandes muettes dans lesquelles l’angle, le cadrage et le mouvement né des contrastes sont prédominants. Cette dimension cinématographique de l’œuvre de Thomas Ott trouve un écho dans sa biographie puisqu'après avoir vécu à Paris, il est retourné vivre à Zürich pour y étudier le 7e Art pendant trois ans et a réalisé quelques courts métrages.

 Dans Cinema Panopticum, Thomas Ott nous livre quatre histoires courtes enchâssées dans un récit cadre, ce qui n’est pas sans rappeler la structure de certains recueils de nouvelles.

Une fillette erre dans une foire, à la recherche d’une attraction à la hauteur de ses moyens. De plus en plus Cinema-panopticum-2.jpgdécouragée, confrontée aux visages hostiles des forains, elle finit par découvrir le « Cinema Panopticum » et y entre. Le lieu est désert, seules lui font face cinq visionneuses surmontées des inscriptions : « The Hotel », « The Champion », « The Experiment », « The Prophet » et « The Girl ».

Elle glisse une pièce dans la fente de la première boîte et c’est ainsi que débute le premier récit secondaire : « The Hotel ». Chacune des histoires est introduite ainsi, ramenant le lecteur à l’univers initial et donnant à voir les réactions de la fillette. Entre chaque séquence, elle regarde la machine avec un mélange d’angoisse, de fascination et d’horreur et se déplace vers la visionneuse suivante.

« The Hotel » : Un homme entre dans un hôtel et sonne à la réception. Personne ne vient. Il avance dans les couloirs et découvre, derrière une porte entrouverte, une salle à manger déserte. Une table couverte de mets divers et variés y est dressée. Il s’y attable, dîne puis s’installe dans une chambre. Noir. Il se réveille soudain au milieu de la nuit, pris de vomissements. Son visage se décompose, il bave et se tord de douleur. Il sort chercher de l’aide et découvre alors les corps de ceux qui l’ont précédé, à même le sol, les yeux exorbités. Il s’extirpe tant bien que mal de l’hôtel et s’écrase sur le sol. Sur la dernière planche, est représenté un cafard de la taille d’un humain aux fourneaux. Trône, à ses pieds, la miniature de l’hôtel.

 « The Champion » : Un catcheur, El Macho, est défié par la mort (un corbeau dépose sur le bord de sa fenêtre le message : « EL MACHO VS LA MUERTE AT 1 AM COLISEO). Il sort de chez lui sous les yeux inquiets de sa femme et de sa petite fille et monte sur le ring. Alors qu’il affronte la mort drapée d’un voile noir, sa fille déplie un morceau de papier roulé en boule qui contient un scorpion. La mort s’écroule à l’issue du match ; El Macho apprend, de retour chez lui, le décès de son enfant.

 « The Experiment » : Un docteur propose à l’un de ses patients, dont la vue est particulièrement déficiente, un nouveau traitement dont il lui vante les mérites. L’homme accepte et rentre chez lui. Les pilules prescrites ne tardent pas à faire leur effet ; ses cheveux tombent, ses paupières se collent et des espèces de pustules commencent à apparaître sur son crâne. Pris de panique, il retourne chez son médecin chancelant et en aveugle, sous les yeux horrifiés des passants. Celui-ci l’accueille ravi du résultat de l’expérience et se frottant les mains à l’idée de l’opérer. Il incise chacune des grosseurs, puis présente un miroir à son patient. Ils éclatent de rire à la vue du résultat : son crâne est couvert d’yeux.

 « The Prophet » : Un homme recueille dans des poubelles les éléments d’un puzzle bizarre, ressemblant à des bouts d’os. Ayant trouvé le dernier morceau manquant, il se précipite dans la rue pour prévenir le reste du monde que la fin est proche (il porte un écriteau sur lequel est écrit : « THIS IS THE END »). Mais, bien entendu, personne ne prend au sérieux cette annonce. Ignoré, moqué et bousculé, il abandonne, s’assoit sur un banc, avant d’être happé par une soucoupe volante. Elle s’éloigne et la Terre explose, laissant place au néant.

Enfin, la fillette se déplace vers la visionneuse qui porte l’inscription « The Girl ». Elle prend un air de plus en plus interloqué à la vue de ce film et s’enfuit finalement à toutes jambes du Cinema Panopticum en hurlant. Cette dernière histoire est traitée de manière elliptique puisque le lecteur n’a pas accès à ce que voit la jeune fille. Mais il comprend que c’est de son histoire qu’il s’agit.

Avec cette mise en abyme finale, récit secondaire et récit cadre ne font donc plus qu’un. Or, en revenant en arrière, nous nous rendons compte que c’est le cas de l’ensemble des saynètes : les personnages que l’on y croise sont en fait des personnes que la jeune fille a rencontrées alors qu’elle errait dans la foire. Les histoires secondaires que l’on pensait seulement liées au récit cadre par le fait que la protagoniste les visionne le sont, en réalité, bien davantage. Par la chute et la circularité du récit, elles finissent en fait par rejoindre la trame principale.

Thomas Ott manie en orfèvre « l’art séquentiel » qu’est la bande dessinée, concept créé par Will Eisner, et donne à son récit graphique une structure extrêmement travaillée. C’est vrai pour sa structure générale mais aussi pour la structure interne de chaque récit composé selon le schéma suivant :

— une situation initiale relevant du quotidien du personnage principal (entrée dans un hôtel ; retour dans le foyer familial ; rendez-vous chez un docteur ; retour du personnage chez lui, des sacs à la main),

un événement déclencheur qui commence à inscrire le récit dans le bizarre (hôtel vide, table dressée ; message porté par le corbeau ; prise du traitement ; découverte dans une poubelle d’un objet étrange),

développement de l’action : le personnage est précipité dans une série d’événements qu’il ne maîtrise pas, happé dans un monde noir et hostile (malaise du personnage et découverte des autres corps ; combat avec la mort et scorpion ; transformations physiques et opération ; puzzle assemblé et avertissement),

dénouement absurde donné ou repris dans une case pleine page (cafard ; mort de la petite fille ; crâne couvert d’yeux ; soucoupe volante et néant).

 Cinema Panopticum emporte son lecteur dans son univers décalé, glauque, moite et le plonge dans un état d’angoisse proche de celui dans lequel se trouvent les personnages,  désespérément seuls et malmenés par le monde qui les entoure. On se prend d’empathie pour ces êtres aux prises avec leur destin qui tentent de lutter, se débattent dans le vide puis se résignent. Ces visions angoissantes sont proches de l’expressionnisme puisqu’elles déforment la réalité pour mieux transmettre au lecteur une puissante charge émotionnelle ; elles ne peuvent le laisser indifférent. Les planches hachurées de Thomas Ott ont une force telle que l’on tourne les pages rapidement, emporté dans les tourments des personnages ; elles génèrent à la fois émotions violentes dégoût, affliction, horreur… et rires. Comme dans ses autres œuvres, humour noir et cynisme sont au rendez-vous. Ce récit graphique, à la fois drôle et glaçant, est également empreint d’onirisme et ce n’est pas un hasard s’il s’inscrit dans ce cadre spatio-temporel, la foire étant le lieu de l’illusion par excellence.

 Le support choisi par l’auteur, la carte à gratter, donne sa force et son caractère inquiétant au récit. Il s’agit d’une technique exigeante qui ne laisse aucun droit au faux-mouvement ; Cinema Panopticum a d’ailleurs nécessité un important travail, tant sur le plan de la technique que sur celui de la composition même du récit (l’une des histoires, « The Hotel » préexistait d’ailleurs au recueil puisqu’elle fut publiée plusieurs années auparavant dans la revue Comix 2000). Mais le rendu est unique, la rugosité de ce noir et blanc hachuré créant et servant ces mondes noirs et macabres dans lesquels personnages et lecteurs sont happés de front. La quasi-absence de textes (si ce n’est le message porté par le corbeau ou le panneau annonciateur que porte le prophète) rend cette œuvre au graphisme virtuose d’autant plus puissante. Quoi de plus glaçant qu’un personnage en plein tourment mais dont aucun cri ne franchit les lèvres ?

Et à cela s’ajoute la composition presque cinématographique des planches et des cases de Thomas Ott qui acquièrent, dans leur enchaînement, quasiment une dynamique d’images animées. Prenons le premier récit secondaire, « The Hotel ». Du point de vue du cadrage, l’auteur fait se jouxter plans américains et moyens, lorsqu’il cherche à privilégier l’action, et plans rapprochés ou gros plans lorsqu’il veut mettre l’accent sur l’expression du protagoniste ; celui-ci est d’ailleurs souvent en amorce puisque apparaissant de dos au bord du cadre. Certaines planches, dans leur enchaînement, rappellent des procédés cinématographiques comme le fondu au noir au moment où le personnage s’endort ou le zoom arrière à la fin du récit. Le protagoniste écrasé au sol est comme filmé en plongée par une caméra qui recule ce qui n’est pas sans rappeler certains plans d’Orson Welles —   et nous fait passer d’un plan de demi-ensemble, l’hôtel, à un plan d’ensemble, la cuisine sur le carrelage de laquelle apparaît comme une boîte minuscule l’hôtel. Thomas Ott utilise avec brio ces procédés techniques empruntés au cinéma pour donner vie à son récit.

 Pour conclure, voici le lien vers le site officiel de Thomas Ott où l’on peut voir un grand nombre de ses planches, dont une quinzaine extraites de Cinema Panopticum :  http://www.trinity.ch/tott/

Mais rien de tel que d’avoir l’ouvrage entre les mains pour apprécier le style de Thomas Ott, chacune de ses cases pouvant faire figure d’œuvre à part entière, car l’édition dans laquelle cette œuvre est présentée rend parfaitement compte du travail réalisé en amont par l’auteur, la reproduction étant de grande qualité (on sent presque les hachures sous nos doigts) et l’ouvrage, cartonné et broché, étant lui-même un très bel objet.

 
Coline, A.S. Bib-Méd.

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5 mars 2011 6 05 /03 /mars /2011 07:00

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Julia GREGSON
La fiancée de Bombay
Titre original
East of the Sun
publié par Orion Books, 2008
traduit de l’anglais
par Catherine Ludet
éditions France Loisirs


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Biographie
 
Julia Gregson est une romancière britannique née en 1948. Elle débute en tant que mannequin puis se tourne finalement vers une carrière de journaliste et de correspondante étrangère au Vietnam, à New-York et Los Angeles. Elle a travailléepour le magazine Rolling Stone pour lequel elle a notamment interviewé Muhammad Ali, Buzz Aldrin et Ronnie Biggs.

Elle vit actuellement avec sa famille dans une ancienne ferme dans le Monmouthshire au Pays de Galles.

Cette année, Julia Gregson fut récompensée par la 8e édition du prix «Prince Maurice » pour son livre La fiancée de Bombay qui s’est vendu à plus d’un demi-million d’exemplaires dans vingt pays.
 


Bibliographie (titres anglais) :
 
The water horse, 2004
East of the Sun (la fiancée de Bombay), 2008
Jasmine nights, 2010


 
Résumé
 
Trois jeunes Anglaises font route vers les Indes dans les années 20. Viva Hollaway est chargée de chaperonner ses deux compagnes. Pour la jeune femme, il ne s’agit pas de son premier voyage là-bas ; en effet elle y a passé une partie de son enfance. Une enfance qu’elle s’efforce d’oublier et dont elle parle très peu. Viva est considérée comme une personne très secrète et sûre d’elle mais en réalité elle est très sensible. La raison de son retour aux Indes est une lettre qu’elle a reçue d’une ancienne voisine de sa famille lui demandant de venir chercher une malle laissée par ses parents des années plus tôt ; ils sont décédés lorsqu’elle était encore une enfant. Ce voyage va faire resurgir en elle des souvenirs enfouis et douloureux mais cela va également lui permettre d’apprendre à s’ouvrir aux autres. Les deux jeunes femmes que Viva doit conduire aux Indes sont Rose et Victoria, plus souvent appelée par son surnom Tor. Elles sont de bonnes familles anglaises. Rose doit aller retrouver son futur époux, un militaire anglais. Tor sera sa demoiselle d’honneur. Tandis que l’une appréhende leur arrivée, l’autre souhaite plus que tout pouvoir rester dans ce pays et y trouver un mari convenable.

L’histoire va donc suivre le voyage, l’arrivée et la nouvelle vie de ces trois femmes aux Indes encore colonisées par les Anglais à cette époque. Entre la misère des jeunes orphelins et les joies de la haute société, l’auteur nous fait voyager dans ce mystérieux pays.


 
Analyse
 
L’auteur a fait le choix d’adopter un point de vue omniscient ce qui nous permet de nous attacher aux personnages. Les thèmes abordés dans cette œuvre sont l’amour, la confiance. A travers le personnage de Viva, on voit toutes sortes de sentiments se développer.

La fiancée de Bombay nous permet de mieux connaître la situation de l’Inde dans les années 1920. L’auteur nous fait découvrir la haute société indienne ainsi que la misère ; cela crée un contraste entre ces deux univers qui cohabitent dans un même pays.
 


Mon avis personnel
 
J’ai beaucoup aimé ce livre malgré le fait que j’ai eu du mal à entrer dans l’histoire dès le début. Mais finalement le fait de découvrir, au fur et à mesure de la lecture, les sentiments de ces trois femmes les rend très attachantes. De plus le contexte historique nous aide à mieux connaître les Indes puisque l’histoire se déroule dans les années 1920, c’est-à-dire lorsque le mouvement de révolte pacifique de Gandhi se répand.


Élodie, 1ère année Bib.-Méd.-Pat.

 


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4 mars 2011 5 04 /03 /mars /2011 07:00

Inio Asano Le Quartier de la lumiere
ASANO Inio
Le Quartier de la Lumière
Titre original
Hikari no machi
Traduit et adapté
par Thibaud Desbief
Editions Kana
Collection Made In, 2005

 

 

 

 

 

Asano Inio est né le 22 septembre 1980 au Japon, centre de la culture du manga. Pourtant, mis à part la série Dragon Ball, Inio Asano n’est pas amateur de ce genre, la plupart des graphismes ne lui plaisant pas. Il découvre ce style grâce à sa sœur qui l’initie à différentes séries, et le pousse à devenir mangaka. La consécration de son travail arrive en 2001 avec l’attribution du prix du magazine GX. Aujourd’hui, ses efforts sont récompensés, notamment avec l’adaptation cinématographique de Solanin.

Asano n’exerce sa profession de mangaka que depuis neuf ans environ; il expérimente donc encore son style de dessins. En ce qui concerne les scénarii de ses mangas, il excelle et est reconnu par de nombreux critiques japonais. Il a d’ailleurs la particularité d’écrire ses œuvres sous forme de nouvelles, ou longs chapitres.

Son style est très reconnaissable : des mangas polyphoniques où les personnages se croisent sans forcément se connaître. La violence est omniprésente, mais elle est nécessaire pour montrer le besoin de tout homme de s’en sortir.

Dans Le Quartier de la lumière, une dizaine de personnages se côtoient, et tous gravitent autour du personnage principal de ce manga : le quartier lui-même. Dans le prologue, on aperçoit des personnages qui réapparaîtront plus tard, mais de manière assez rapide. De même, chaque chapitre est relié par un élément présent dans l’un des chapitres précédents. Par exemple, un chat présent dans le prologue est le lien entre les chapitres, et il apparaît à la fin de chacun.

Le nom de Quartier de la lumière est en réalité un surnom attribué par ses habitants, car il est exposé plein sud, ce qui est un élément attirant pour la plupart des habitants. Il est géré économiquement par la société Hikari – dont le nom signifie « lumière » –, un grand groupe pharmaceutique, et est plutôt réservé à des familles aisées. Mais au fil de la lecture, on se rend compte que ce surnom est une antiphrase car la vie de ses habitants est très sombre, ponctuée de morts. L’auteur veut donc montrer que les apparences sont parfois trompeuses.


Deux nouvelles sont importantes dans ce manga : les chapitres 2 et 4.

 

Inio Asano le quarierv de lumière pl


Chapitre 2 : « Arrêt de bus  »

Le personnage principal est Tasuku, un jeune collégien qui a perdu sa mère et dont le père, ancien policier, est à présent chômeur et dépressif. Tasuku a découvert un site Internet où l’on peut aider les gens à se suicider contre une somme d’argent symbolique, et décide alors de devenir « accompagnateur ». Il aide notamment une adolescente à se suicider, la même jeune fille que l’on voit sauter d'un toit dans le chapitre 1.

Tasuku est très proche de Haruko, une lycéenne qui a été lacérée deux ans plus tôt et qui attend tous les jours son agresseur à l’arrêt de bus de la résidence. Ces deux personnages sont amis, tous deux perdus et en manque d’affection.

Mais un jour, Tasuku rencontre un homme dans le quartier qui a une arme et veut se suicider. Celui-ci est désespéré, il a étranglé sa fille, tiré sur sa femme, mais il ne parvient pas à se suicider. Tasuku l’aide donc en appuyant sur la gâchette, mais il découvre en ramassant le portable de l’homme, son rituel, que c’était le père d’Haruko. Celle dernière n’est pas morte mais est totalement choquée, et Tasuku décide de ne pas lui dire qu'il a tué son père. Pour lui remonter le moral, il décide d’aller pique-niquer, mais en chemin, il est contacté par un homme intéressé par son business d’accompagnateur. Cet homme s’avère être celui qui avait agressé Haruko deux ans auparavant. Ayant gardé l’arme du père de Haruko, Tasuku lui tire dans l’oreille ; Haruko tente de lui enlever l’arme des mains pour se venger mais n’y parvient pas. Elle laisse donc l’homme partir.

Sur le chemin du retour, les deux adolescents s’avouent la vérité : Tasuku est un accompagnateur et a tué le père de Haruko, et Haruko, elle, ne s’est pas fait lacérer sans raison, elle était consentante et avait tenté de voler l’argent de l’homme, qui l’avait donc punie.  Après ces révélations, les deux jeunes n’ont plus de raison de rester ensemble.

Parallèlement à cette histoire, une enquête de police sur la mort des parents de Haruko se déroule. Le père de Tasuku découvre les portables de tous les gens qu’il a aidés à se suicider, et décide de se sacrifier pour sauver son fils, en se faisant passer pour le meurtrier.

Le chapitre se termine avec le départ de Haruko du Quartier de la lumière, et le retour à la vie normale de Tasuku qui vit désormais avec son oncle et sa tante.



Chapitre 4 : « Home »

On retrouve l’homme qui a agressé Haruko, après qu’il a été blessé par Tasuku à l’oreille. Il s’appelle Hōichi, et est une petite frappe qui vit à dix minutes en voiture du quartier de lumière. Il vit avec Satoshi, un ancien étudiant en médecine qui a abandonné ses études, et Momoko, une fillette de cinq ans qui ne parle pas. Cette dernière a été abandonnée par une prostituée muette à Hōichi et Satoshi, qui l’élèvent donc comme une vraie famille. Ils forment un trio étonnant mais solide.
Satoshi enchaîne les petits boulots pour pouvoir participer aux frais de la famille, mais se fait souvent réprimander par Hōichi. Ce dernier est obnubilé par l’argent, et pour en obtenir, il commet de nombreux délits. Il est persuadé que s’il gagne suffisamment d’argent, il pourra racheter le quartier de lumière pour reconstituer la campagne où il a été élevé dans son enfance.

Il décide d’enlever le directeur de l’entreprise pharmaceutique Hikari, qui a la mainmise sur l’économie du quartier de la lumière. Hōichi a besoin de l’aide de Satoshi, qui doit détourner la voiture du dirigeant. Mais lors de l’opération, Hōichi dit à Satoshi de s’en aller avec Momoko après cela, comme s’il savait que quelque chose allait mal se dérouler. En effet, lors de l’enlèvement, les petites frappes annoncent au directeur qu’ils vont faire du mal à sa fille, et Hōichi ne veut pas faire cela. Il veut s'en aller mais les malfrats ne lui en laissent pas l'occasion et le battent à mort.

Pendant ce temps, Satoshi rentre avec Momoko mais découvre qu’ils sont expulsés de leur maison par le groupe Hiraki ce qui est très ironique, mais Satoshi y reste pour attendre Hōichi. Il ne se doute pas que celui-ci est mort. La nouvelle s’achève sur les premiers mots de Momoko.



Dans ce manga, Inio Asano mêle donc violence et vie, qui se confrontent mais qui pourtant sont complémentaires. En effet, à chaque histoire violente sa part de bonheur, comme par exemple Hōichi qui meurt et Momoko qui se met à parler alors qu’elle avait été muette jusque là. D’ailleurs, à chaque début de chapitre, Asano écrit une petite maxime en rapport avec l’histoire, comme une morale de conte sauf que dans le cas présent, elle est au début et non à la fin. L’auteur respecte en quelque sorte l’esprit des nouvelles et permet aux lecteurs de lire son manga de la même manière qu’un roman.  

Enfin, il y a aussi une part de fantastique dans ce manga, principalement dans le prologue et l'épilogue. Le prologue est commenté par un narrateur inconnu qui observe le quartier de la lumière sans vraiment porter de jugement. Il est omniscient et passe de personnage en personnage très rapidement. Il a envie de chanter et commente donc la vie des gens de manière légère, comme dans une comptine, même si elle est parfois moins gaie. A la fin du prologue, le narrateur se sent partir et on voit une ombre entrer dans le ventre d'une femme enceinte, et celle-ci sent son bébé bouger. Cette scène fantastique peut symboliser l'apparition de la vie, une ode à la vie en quelque sorte, car en nous présentant tous ces personnages, le narrateur montre une part de leur vie.

Dans l'épilogue, Taïki est le héros et le narrateur. Il y fait deux rêves fantastiques. Le premier montre un bus volant conduit par le chat du quartier qui transporte les âmes des morts. On peut y reconnaître le père de Tasuku et Hōichi. C'est le bus que l'on voit sur la couverture. Dans le second rêve, on voit aussi le chat, où ce dernier pousse une âme qui devient une étoile filante. Le chat a la réputation d'éloigner les mauvais esprits dans les mythologies asiatiques, ce qui peut expliquer son rôle de passeur dans ces rêves. Ces deux songes sont ponctués de questions très métaphysiques sur la vie et la mort, et il est un peu déroutant que ce soit un garçon aussi jeune que Taïki qui se les pose, mais cela amène un point de vue différent face à toute cette histoire horrible engluée dans la violence et les meurtres.

Le fait que le manga débute et finisse sur du fantastique permet à l'auteur de déconcerter le lecteur, mais aussi cela va lui permettre de les faire réfléchir sur des points importants de la vie, comme par exemple l'extrême violence de la société n'empêche pas les gens d'être heureux. L'homme aspire au bonheur, et c'est souvent à cause de la violence qu'il s'en rend compte. Ce manga a donc une portée philosophique importante et peut permettre aux lecteurs de se remettre en cause.
 

Alice, 1e année Éd.-Lib.

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3 mars 2011 4 03 /03 /mars /2011 07:00

 

 

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Stanislas GROS
Le Portrait de Dorian Gray
Adaptation du
 roman d’Oscar Wilde (1891)
en bande dessinée
éditions Delcourt, 2008
 collection Ex-libris.
 
Scénario : Stanislas Gros
Dessin : Stanislas Gros
Couleurs : Laurence Croix
 
 

 

 

 

 

 

 

 

Oscar Wilde (1854-1900)
 
Oscar Wilde était un écrivain irlandais, séduisant, raffiné et intelligent. Il développa une théorie de l’esthétisme que nous pouvons retrouver dans  Le Portrait de Dorian Gray. C’est d’ailleurs à ce roman qu’il doit sa célébrité.

En 1891, il rencontra Alfred Douglas de Queensberry et ils devinrent amants. Ils affichaient publiquement leur homosexualité qui était, à cette époque, un signe de débauche et de mauvaises mœurs. Cette relation provoqua alors scandales et procès. Oscar Wilde fut exilé et emprisonné.

Il mourut à Paris en 1900, laissant derrière lui un grand nombre d’œuvres de poésie, d’essais, de romans et de pièces de théâtre.
 

 
stanislas-Gros.jpegStanislas Gros (1978 - )
 
Ce jeune auteur de 32 ans né à Orléans se définit lui-même (sur son blog) comme un « auteur de bandes dessinées un peu simplet qu'on reconnaît à son sourire idiot et ses chemises à rayures. » En effet, sur son site, il est question de rayures verticales. Lors de ma rencontre avec l’auteur dans une bibliothèque de la Vienne (86), il nous avait montré des planches de sa prochaine BD et les rayures étaient les principaux décors et personnages.

Traînant sur les terrasses de cafés pour dessiner et écrire les scénarios, il aime être dérangé pendant son travail par ses amis ou par le serveur.

Son premier travail de BD était une adaptation : Le Dernier Jour d’un condamné de Victor Hugo en 2007. Ensuite vint l’adaptation du Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde, en 2008, et enfin la collaboration avec d’autres auteurs pour Vies tranchées, Les Soldats Fous de la Grande Guerre, BD parue en novembre 2010.
 
 

L’histoire
 
XIXe siècle en Angleterre.

Haute bourgeoisie.

Trois personnages principaux : Lord Henry Wotton, Basil Hallward, Dorian Gray.

Chacun a une couleur de costume qu’il garde tout au long du récit.


Basil Hallward : le bleu.

Il est peintre et c’est le meilleur ami de Dorian Gray. Il l’utilise comme modèle car il l’admire et lui trouve une beauté que personne d’autre n’a. Il est également l’ami de Lord Henry Wotton et c’est d’ailleurs grâce à lui que les deux autres personnages vont se rencontrer.


Lord Henry Wotton : l’orange-brique.

C’est un homme d’esprit influant et immoral, il fait passer dans ses beaux discours ses idées sur le monde et le comportement humain. Exemple : pendant un repas, une duchesse dit « …Mais les gens dans L’East End sont si malheureux ! » et Lord Henry lui répond : « Je peux compatir à tout sauf à la souffrance. C’est trop laid. Il y a quelque chose de malsain dans la sympathie que notre époque porte à la souffrance. C’est pour la joie et la beauté qu’il faut avoir de la sympathie.» Il incite Dorian Gray à être « mauvais ».


Dorian Gray : le vert.

C’est un jeune dandy connu et reconnu pour sa beauté extraordinaire et sa gentillesse. Dorian Gray est un homme riche qui peut se permettre d’avoir des collections d’instruments de musique, des bijoux anciens et de se faire construire un temple inca dans son parc.

 

dorian gray 3

 

Mais tout bascule pour lui lors de la séance de pose pour Basil. Henry Wotton est également présent. Pendant que Basil peint et que Dorian pose, Henry converse seul sur la philanthropie :

« Eh bien, les gens d’aujourd’hui sont charitables, ils nourrissent les affamés, vêtent les mendiants, mais ils ont oublié le plus important des devoirs : l’épanouissement de soi. Ils ont peur d’eux-mêmes, de Dieu, de la société…Pourtant, le seul moyen de se débarrasser d’une tentation est d’y céder.
Soyez courageux, Dorian ! Réalisez votre jeunesse tant qu’il en est encore temps ! Surtout ne la gâchez pas pour des gens ignorants et vulgaires ! Ce sont là les faux idéaux de notre époque ! Vivez ! Osez vivre pleinement la vie merveilleuse qui est en vous ! Courage, Dorian ! »

Dorian Gray prend alors une expression merveilleuse qui permet à Basil de faire le plus beau portrait qu’il ait et aura  jamais réalisé !

Dorian devient jaloux de ce si beau tableau qui restera éternel. Il espère le contraire et c’est à ce moment-là que le récit bascule dans le fantastique… En suivant les conseils d’Henry sur la jeunesse éternelle et sur les divertissements, Dorian devient vil, pervers et meurtrier. Il est amoureux de son reflet, le narcissisme s’empare de lui. Son portrait vieillit mais pas lui ; à chaque méfait, son portrait prend des traits de méchanceté, des rides. Personne d’autre que lui ne voit le tableau, ses amis et proches ne se rendent pas compte de ce qu’il se passe ; ils vieillissent tandis que lui reste jeune.

Des soupçons naissent sur des disparitions dans l’entourage de Dorian et c’est alors que Sherlock Holmes et le Docteur Watson mènent l’enquête… L’inévitable fatalité de ce pacte avec l’éternelle jeunesse rendra justice avant que le coupable soit arrêté.

Il faut accepter ses rides sinon on se tue soi-même.
 
Le Portrait de Dorian Gray écrit son histoire depuis sa perversion jusqu’à son châtiment ultime en passant par ses histoires sexuelles, ses tromperies, ses sacrifices humains et ses meurtres.
 
On retrouve dans les discours de Dorian ou d’Henry la théorie de Wilde sur l’esthétisme et la beauté. C’est le thème principal de l’histoire que Stanislas Gros a mise en avant.
 
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Caractéristiques graphiques
 
Pour montrer le vieillissement du portrait, Stanislas Gros utilise la case en bas à droite de la page de droite comme le principe de l’animation qui « consiste à donner l'illusion d'un mouvement à l'aide d'une suite d'images. »

En plus de l’animation, nous pouvons remarquer d’autres procédés cinématographiques tels que des champs contre-champ, des zooms, des vues d’ensemble…

Dans cette BD, il y a beaucoup de couleurs, des personnages et des décors ronds, doux… Même dans les scènes « violentes » les traits ne le sont pas ; ce sont les expressions et les couleurs plus ternes qui rendent compte de la violence.

Stanislas Gros travaille avec les miroirs, il les fait jouer entre eux, avec les personnages.



Avis personnel
 
J’ai découvert l’auteur et cette BD par une rencontre littéraire cet été et je n’ai pas été déçue !

Je n’ai pas lu le roman d’Oscar Wilde mais l’adaptation fait passer des sensations et rend bien compte des situations et des actions. C’est pourquoi je l’ai appréciée mais également car le coup de crayons du dessinateur est particulier et est plaisant à regarder, à lire.

De plus, les apparitions de Sherlock Holmes et du Docteur Watson sont surprenantes ! Je ne m’attendais pas à les voir mais ils s’intègrent plutôt bien à l’histoire.

Chaque double page est comme une petite histoire car elle se termine à chaque fois (sauf les trois premières pages) par le portrait de Dorian Gray vieillissant.
 
Je vous recommande d’aller sur  son blog et de regarder ses dessins ainsi que les débuts d’albums.
 
Bonne visite !
 

Liens

 
Un autre blog :
 http://stanislasgros.blogspot.com/
 
Un reportage :
http://culturebox.france3.fr/all/3712/stanislas-gros-met-oscar-wilde-en-bulle./
 
Pour les cinéphiles, Le Portrait de Dorian Gray a été adapté au cinéma, en 1945 par Albert Lewin et en 2009 par Oliver Parker.
 
 
Adèle Poisay, 2e année Bib.-Méd.

 


 

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 Stanislas Gros à l'Escale du livre (Entretien)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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2 mars 2011 3 02 /03 /mars /2011 07:00

 

Petit historique de la littérature et des bibliothèques en Tunisie

 

La Tunisie est appelée Régence de Tunis, jusqu’à son passage sous protectorat français en 1881. Ce protectorat peut expliquer pourquoi de 1886 à la date de son indépendance, les ouvrages en langue arabe représentent un faible pourcentage dans l’ensemble des collections des bibliothèques. Les mosquées et mausolées ont souvent joué un rôle d’archives pour ces ouvrages.

Suite à la signature du traité d’indépendance en 1956, la Tunisie s’organise et collecte les documents qui ont été archivés par les édifices religieux. On voit alors se développer deux formes de littérature tunisienne : une littérature en arabe et une littérature en français. Si la littérature arabophone est plus importante en termes de volume, puisque plus ancienne, elle s’essouffle depuis quelques années. La bibliographie nationale ne dénombre que 885 titres publiés en arabe en 2002. Cependant, ce phénomène qui touchait la production littéraire de manière globale semble se dissiper puisque on passe de 1249 livres non scolaires en 2002 à 1700 ouvrages en 2007.

Le tiers de ces ouvrages sont consacrés à la littérature de jeunesse et le budget accordé par l’Etat en 2003 à la production d’ouvrages était de trois milliards de dinars tunisiens soit près d’un milliard six cent mille euros. On dénombre une petite centaine de maisons d’édition en Tunisie aujourd’hui.

Il est difficile de prédire ce que sera l’avenir de la littérature tunisienne, au vu des récents événements de janvier.



Les différentes bibliothèques en Tunisie

La Bibliothèque Nationale

La Bibliothèque Nationale de Tunis a vu le jour suite au décret du 8 mars 1885. Elle se constituait alors de collections offertes par la Direction de l’Instruction Publique ainsi que de la bibliothèque d’un ancien Consul de France en Tunisie, Charles Tissot.

En 1910 elle fut transférée à Al-cattarine ; c’est à cette période, avec l’arrivée d’un nouveau conservateur, Louis Barbeau, qu’elle connut un véritable essor.


C’est en 1956 que la bibliothèque prit le nom de Bibliothèque Nationale de Tunisie. Les ouvrages en langue arabe ne représentaient alors pas plus du sixième de l’ensemble du fonds de l’établissement. Cette situation changea avec la nomination à la tête de la bibliothèque de Othman al Kaâk, qui mit en place le développement de ce fonds.

En 1967, un décret présidentiel entraîna le regroupement de manuscrits conservés dans des mausolées, mosquées et bibliothèques. À la suite de cette décision, les fonds des bibliothèques al Abdallya datant du XVIe siècle et al Ahmadya datant de la première moitié du XIXe siècle, (conservés jusqu’alors dans la bibliothèque de la Grande Mosquée al Zaytuna) furent également transférés à la bibliothèque nationale.


Enfin, en 1975, l’établissement dispose du dépôt légal de toute la production nationale.



Les principales missions de la Bibliothèque Nationale de Tunisie sont

– « collecter, conserver, mettre en valeur et communiquer le patrimoine éditorial tunisien »,
– « assurer aux chercheurs et au grand public l’accès aux savoirs dans les différentes langues et les différents supports de l’information »,
– « assurer des services de conseil et d’orientation bibliographique »,
– « mettre en valeur la richesse de ses collections par le biais des expositions, des rééditions et des moyens offerts par les nouvelles technologies »,
– « organiser des sessions de formation pour les professionnels ».



La structure se compose

 
– d’une salle des manuscrits de 590 m² réservée aux chercheurs et aux personnes munies d’une autorisation spéciale de recherche. Elle compte 40000 titres dont des ouvrages rares et anciens couvrant tant le thème religieux que la littérature, la médecine, la musique, etc.,
– d’une salle de recherche de 1200 m²,
– d’une salle de lecture générale ouverte aux abonnés annuels et à ceux munis d’une carte de chercheur exceptionnelle. Son fonds est consultable en libre accès. Il se compose d’ouvrages en différentes langues (on peut en compter 50 différentes),
– d’une salle des collections spéciales, composée de trois salles de 50 m²,
– de 16 bureaux de recherche d’une superficie totale de 225 m²,
– de laboratoires pour la reliure, la restauration ou encore la numérisation,
– de magasins divisés en différentes tours : une pour les périodiques (5000 m²), trois tours pour les ouvrages et des magasins spécifiques pour les manuscrits,
– d’une salle pour les conférences,
– d’un espace pour les expositions,
– d’un restaurant ouvert à l’équipe de la bibliothèque ainsi qu’aux visiteurs,
– d’un parking,
– d’un espace accueil pour les visiteurs.

Une visite virtuelle de la bibliothèque est possible ici.



Le réseau des bibliothèques publiques

Ce réseau compte 369 bibliothèques, dont 340 fixes et 29 mobiles, dans lesquelles sont recensés 536349 ouvrages en langues arabe et étrangère. On compte 179722 adhérents, dont la majorité sont des étudiants et élèves.

La bibliothèque de la grande mosquée de Kairouan et celle de la mosquée Ezzitouna à Tunis furent les premières à voir le jour en Tunisie et possèdent des fonds important de manuscrits et de documents rares et précieux.

En 1991, la direction de la lecture publique et l’Association tunisienne des documentalistes, des bibliothécaires et des archivistes lancent un plan d’incitation à la lecture avec pour objectif « de sensibiliser l’opinion publique au rôle des bibliothèques et des centres de documentation et d’information et d’enraciner l’habitude de la lecture comme pratique culturelle permanente ».

Les associations des amis des bibliothèques et du livre en Tunisie, sont également très actives dans la mise en valeur du livre et de la lecture. La première fut créée en 1977 et on en compte aujourd’hui 27 réparties dans tout le pays. Elles sont présentes dans toutes les manifestations culturelles ou journées d’études. Elles proposent égalent des journées de formation pour les personnels des bibliothèques, afin qu’ils puissent s’adapter au mieux aux différents changements technologiques importants dans leur métier.



Les Archives Nationales de Tunisie

En 1847 fut créé le « centre des correspondances de l’État », sous la tutelle du Grand Ministère, il avait pour mission de s’occuper des archives. Pour cela, il collectait les documents publics auprès des hauts fonctionnaires et des dignitaires de l’État. La Tunisie fut le second pays, après l’Égypte, à organiser ses archives.


Durant le protectorat français, le système de classement des documents administratifs suivait celui établi en France. Des archives ont été créées dans les différents services de l’État Tunisien.

En 1883, le « Centre des correspondances de l’État » devient « Les Archives générales du gouvernement » qui conservent les documents « après la fin de leur utilité administrative ». C’est le Secrétaire général du gouvernement qui est en charge de ce service.

En 1955, elles deviennent « Archives générales », puis « Division des Archives générales et de la Documentation » en 1967. Elle est alors « chargée de la centralisation et de la conservation des archives générales de l’État. Elle procède à l’établissement d’un répertoire général des archives de l’État et à sa mise à la disposition des chercheurs en vue de son exploitation ».

Avec la création en 1970 du Premier ministère elles sont renommées « Division des Archives générales » puis en 1971 elle devient une sous-direction.

Dans les années suivantes, les archives ne reçoivent plus aucun document et leur mission reste cantonnée à la mise à disposition des documents déjà à leur disposition.


Cependant, les documents s’entassent dans les différents bureaux, et par un décret de 1988, sont instituées les « Archives nationales », sous la tutelle du Premier ministère.

 

 

 

Les archives nationales ont pour missions

– « d’œuvrer à la sauvegarde du patrimoine archivistique national »,
– « de veiller sur la constitution,  la conservation,  l’organisation et l’utilisation de tous les fonds d’archives des services relevant de l’Etat, des collectivités locales, des établissements et des entreprises publics, des organismes privés chargés de la gestion d’un service public et des officiers publics »,
– de « collecter, conserver et communiquer les sources archivistiques se rapportant à la Tunisie et se trouvant à l’étranger. »

Le fonds conservé par les « Archives nationales » couvre la période de la fin du XVIIe jusqu’à aujourd’hui et se découpe en quatre groupes : la période précoloniale, la période coloniale, la Tunisie indépendante et les fonds documentaires.

Une visite virtuelle est possible ici.



Les bibliothèques universitaires

On compte à ce jour près de 200 bibliothèques universitaires dont 173 inscrites dans le réseau informatisé des bibliothèques universitaires tunisiennes BIRUNI. Le projet développé à partir de 1997 est concrétisé en 2004. Son objectif principal est « de constituer le catalogue collectif regroupant les fonds documentaires des bibliothèques universitaires et de les doter de moyens nécessaires et d'un système d'information performant, permettant un accès ergonomique et le plus exhaustif possible aux documents y existants ».



Il vise à


– « Promouvoir la consultation à distance des fonds documentaires universitaires via le portail documentaire dédié www.biruni.tn auprès des enseignants, étudiants, chercheurs, bibliothécaires,… »,
– « Constituer un catalogue collectif regroupant tous le fonds documentaires universitaires (catalogue universitaire tunisien) »,
– « Informatiser la gestion des Bibliothèques Universitaires ;  unifier les procédures de travail et la politique documentaire du secteur en accord avec les normes internationales ».

Aujourd’hui, le catalogue des bibliothèques universitaires membres du réseau compte pas moins de 1.350.000 titres.

 

Sources

http://www.bu.turen.tn/v-fr/accueil.php
http://www.bibliotheque.nat.tn/fr/default.aspx
http://www.archives.nat.tn/fr/default.asp
http://fr.wikipedia.org/wiki/Tunisie
http://fr.wikipedia.org/wiki/Litt%C3%A9rature_tunisienne
Masson, André, « La lecture publique en Tunisie », BBF, 1968, n° 6, p. 271-274

 

 


Aurélie Giros, Mélanie Dero, L.P. Bibliothèques

 

 

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1 mars 2011 2 01 /03 /mars /2011 07:00

Emmanuel Dongala Jazz et vin de palme

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Emmanuel DONGALA
Jazz et vin de palme
Hatier, 1982
Le Serpent à plumes, 2003
Collection Motifs

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Emmanuel-Dongala.jpgJazz et vin de palme est un recueil écrit par l'écrivain congolais Emmanuel Dongala. Il a été publié en 1982 aux éditions Hatier dans la collection Monde Noir Poche. Il faut attendre 1996 pour que les éditions du Serpent à Plumes le rééditent. L'édition que l'on trouve aujourd'hui généralement en librairie est celle des Éditions du Rocher, dans la collection Motifs. Le recueil est composé de huit nouvelles réparties entre le Congo et New York.

Nous pouvons distinguer nouvelles congolaises et nouvelles new-yorkaises. Les cinq premières se déroulent toutes sous le soleil du Congo dans une période s'écoulant sur une période d'une dizaine d'années. On y trouve des thèmes récurrents concernant la nature du pouvoir en place (la corruption, la répression, l'inconsistance des militants du Parti...) mais aussi le rapport entre celui-ci et les croyances congolaises traditionnelles .

 

 

 « L'étonnante et dialectique déchéance du camarade Kali Tchikati »

Cette première nouvelle nous raconte la rencontre entre le narrateur et l'une de ses anciennes connaissances dans un bar de Pointe Noire. Celui-ci fut un ancien dignitaire de l'État, chargé de la propagande et de l'idéologie, particulièrement dédié à la lutte contre les cultes. Différents événements paranormaux vont petit à petit remettre en cause ses convictions matérialistes, ce qui va entraîner par ailleurs la perte de sa crédibilité dans l'appareil d'État. Confronté à l'infertilité de son couple, à des hallucinations aux conséquences tragiques, Kali Tchikati va finalement se tourner vers les sciences occultes

Cette nouvelle ouvrant le recueil pose un thème qui va être récurrent tout au long de notre lecture. E. Dongala cible l'idéologie matérialiste mise en place par le gouvernement de Marien Ngouabi. Mysticisme ou scepticisme ; au début, le narrateur « se cantonne dans ce territoire flou où le croire et le non-croire n'arrivent pas à se partager, comme chez la plupart des gens qui reconnaissent les limites de leur connaissance. » Ce territoire flou est maintenu tout au long de la nouvelle puisque l'on ne sait pas réellement si les faits surnaturels relatés dans cette nouvelle sont le fruit de l'imagination de Kali Tchikati ou se réalisent vraiment. La nouvelle se conclut toutefois sur ces mots : « Je n'en doutais plus, l'Afrique avait ses mystères ».

 

 

 

 « Une journée dans la vie d'Augustine Amaya »

Augustine Amaya est une commerçante, mère célibataire de nombreux enfants. Tous les jours, elle traverse le fleuve pour se rendre au Zaïre et y acheter les marchandises qu'elle revendra ensuite sur l'autre rive. Suite à un changement des règles douanières, les autorités égarent ses papiers d'identité. Comme les jours précédents, Augustine se rend au poste de police afin de récupérer son moyen de subsistance. Elle se retrouve aux prises avec la bureaucratie et l'indifférence du fonctionnaire de police.

C'est une nouvelle que nous pouvons qualifier d'humaniste, trait commun à plusieurs nouvelles du recueil. En abordant la condition précaire de cette femme dont l'existence est suspendue au bon vouloir d'un fonctionnaire, l'auteur met en scène sa dignité face aux violences physiques et morales (notamment par son statut de femme divorcée) qu'elle subit. C'est aussi dans cette nouvelle que l'on retrouve une figure humoristique récurrente dans le recueil : il s'agit de l'image de l'immortel président mort ou assassiné, en référence au statut du président de la république (voir ci-dessous). Dans cette nouvelle, l'auteur aborde aussi le thème de la routine. La routine de l'attente au poste de police a remplacé celle de la traversée du fleuve.



« Le procès du père Likibi »

Un village est victime d'une longue période de sécheresse qui menace de se transformer sous peu en famine. Un paysan accuse le Père Likibi d'avoir arrêté la pluie au cours de la cérémonie de mariage de sa fille. Le pouvoir, alerté par le chef du village, organise un procès contre le Père Likibi pour son utilisation des sciences occultes. Zacharie Koninbua, membre du Comité Central, issu de ce village, est le président de ce procès.

Dans cette longue nouvelle, on retrouve le thème de la répression vis-à-vis de la sorcellerie, thème qui avait déjà été effleuré dans la première nouvelle. On retrouve encore l'ambiguïté sur l’efficacité réelle ou supposée de la magie. Le Père Likibi est-il réellement responsable de la sécheresse ? Ou est-ce un concours de circonstances ? Ici, le tribunal se trouve confronté à une contradiction. En effet, comment juger un acte qui est censé ne pas exister ? Par ailleurs, cette nouvelle est abordée avec un certain humour malgré son dénouement tragique. E. Dongala tourne en ridicule les membres du parti, personnifié ici par Zacharie Koninbua ; de ce dernier on dit « qu'il était professeur agrégé mais certains mauvais esprits prétendaient qu'il n'avait que son brevet d'étude ». Le Chef Mouko, chef du village et par ailleurs membre du parti s'illustre lui aussi : « Il fait chaud n'est-ce pas ? », question suivie de cette remarque du narrateur : « comme si en énonçant une évidence, l'évidence de sa propre sagesse ne serait que plus éclatante. » On retrouve la même figure quelques lignes plus loin : « Je vois que quelque chose te tracasse, continua le chef Mouko, utilisant encore l'évidence pour prouver sa sagacité de chef spirituel ». L'humour est aussi présent dans le décalage entre la personnalité de l'accusé et celle du président du tribunal. Le Père Likibi ayant côtoyé « Koninboua prénommé Zacharie » lorsque ce dernier était enfant, il règne une certaine confusion ; comment faut-il l’appeler : Fils ? Camarade ? Président ?

 

 

 « L'Homme »

Un homme s'est faufilé dans l'enceinte du palais présidentiel et a assassiné le président. La traque pour le retrouver est un échec mais son village est localisé, l'armée arrive...

Cette courte nouvelle aux accents tragiques est une dénonciation de la répression aveugle mais est aussi un hommage à la résistance du peuple et une nouvelle illustration de l'humanisme d'Emmanuel Dongala : « "L'homme", espoir d'une nation et d'un peuple qui dit NON, et qui veille... ». Nous nous trouvons encore une fois à la frontière du surnaturel avec cet homme insaisissable qui a réussi à s'infiltrer dans la forteresse qu'est le palais présidentiel. 
 

 

 

«  La Cérémonie »

Le narrateur, militant modèle, nous raconte les efforts qu'il a consentis pour gagner sa place de nouveau directeur de l'usine mais aussi sa déception lorsqu'il a appris qu'il n’occuperait pas cette fonction. Pour montrer toutefois sa dévotion, il réussit à être porte-micro pour l'intronisation du nouveau directeur. L'éclatement du pneu d'un taxi va changer sa destinée.

« La Cérémonie » est la nouvelle la plus longue du recueil. Ici encore l'humour est très présent malgré les thèmes graves qui y sont abordés. Le militant zélé est caricaturé ; il répète et interprète avec dévotion ce qu'on lui dit sans forcément tout comprendre, mélangeant les termes marxistes, tout cela avec pour seul but d'évoluer dans la hiérarchie. On trouve ici encore la dénonciation de la corruption, de la répression, mais aussi de la soumission aux élites qui ont changé mais qui se comportent de la même manière que les élites précédentes. 



 « Jazz et vin de palme »

Admettons que les extraterrestres débarquent sur la terre et la colonisent, que les membres de l'ONU aient à se creuser la tête pour réagir à cette invasion, que les extraterrestres se découvrent une passion pour le vin de palme et pour le jazz, et enfin, que la solution pour se débarrasser d'eux se trouve justement dans le jazz de John Coltrane et de Sun Râ. C'est ce que propose cette nouvelle éponyme.

C'est dans cette nouvelle que le jazz, musique de prédilection d'Emmanuel Dongala fait son apparition. C'est d'ailleurs le jazz qui constitue la solution à la colonisation extraterrestre. Solution que l'assemblée de l'ONU a été incapable de trouver auparavant. Nous pouvons trouver ici une illustration de l'apolitisme de ce recueil ; là où la politique n'a pas réussi à résoudre un problème, la musique y est arrivée. L'assemblée de l'ONU est d'ailleurs copieusement caricaturée, chaque représentant de chaque nation y va de sa proposition. Les États-Unis envisagent la stratégie du « tapis de bombes », tandis que l'Afrique du Sud propose de parquer les extraterrestres ainsi que « tous les noirs, tous les arabes, tous les Chinois, tous les Indiens d'Amérique et d'Asie, tous les Papous, tous les Malais, tous les esquimaux... », c'est-à-dire les trois-quarts de l'humanité comme le lui fait remarquer le délégué de la Namibie. C‘est encore une illustration de l'humour présent dans ce recueil mais nous pouvons aussi remarquer que le dernier mot revient au délégué kenyan qui propose de réunir les « anciens » extraterrestres et les « anciens » humains dans la tradition africaine. C'est une nouvelle charnière dont l'optimisme contraste avec les nouvelles précédentes.

 

 

 

Le recueil se termine sur deux nouvelles se déroulant à New York. Malgré des événements généralement moins tragiques que dans la majorité des nouvelles précédentes, l'ambiance y est plus sombre et l'humour moins présent.

 

« Mon métro fantôme »

Cette première nouvelle se déroulant à New-York nous plonge dans l'atmosphère poisseuse d'une station de métro remplie de personnages indifférents et anonymes, de distributeurs de Coca-Cola qui rendent sociable et de sentiments contradictoires.

Bien que très courte, cette nouvelle est représentative de l'atmosphère d'éternel recommencement qui se dégage du recueil. Tout d'abord par les allées et venues du narrateur dans la station de métro, mais surtout par ce métro qui ne s'arrête jamais : « Le train roule, j'ai peur, c'est un train express, un métro fantôme, il ne s'arrête pas, il ne s'arrête pas, il continue à descendre de cercle en cercle, à rouler, à rouler, à rouler... »
  


 « A love supreme »

John-Coltrane.jpgNous sommes en 1967. Le célèbre saxophoniste John Coltrane (J.C. comme il est désigné) vient de mourir. Le narrateur se remémore les moments passés avec lui en concert ou en discussion, sa descente aux enfers, son retour au succès.
 
Après avoir été béatifié par le pape dans la nouvelle Jazz et vin de palme, John Coltrane refait une apparition dans le recueil. Cette fois-ci, la relation décrite est bien plus intime. La musique a réussi à donner une « source de vie, un moyen d'élever les hommes pour qu'ils réalisent ce qu'ils souhaitent, mis en opposition avec le militantisme au sein du mouvement Black Power du narrateur, de sa femme et de ses amis. Tout au long de la nouvelle il est appelé J.C., nous pouvons voir ici une référence très claire à Jésus-Christ. Les termes utilisés, « créateur » ; par exemple, sont aussi des références transparentes au côté messianique. La création musicale de Coltrane est présentée par lui-même comme une « mission ». On ressort avec l'impression que tout comme il y a eu un avant et un après Jésus-Christ, il y a eu un avant John Coltrane et il y aura un après John Coltrane. Mais tout cela n'empêche pas l'histoire de se répéter, en écho au militantisme du narrateur contre les violences policières et dans le mouvement Black Power dans les années 60 ; la nouvelle se conclut ainsi : « Je fus ébloui un instant, non pas par le soleil, mais par le pare-brise d'une voiture de police qui précédait une ambulance : en face, un garçon noir de treize ans venait d'être tué par un agent de police blanc qui était en d'invoquer devant la foule de Noirs hostiles la légitime défense. »



Pour résumer

— Ce recueil est basé sur un humour souvent noir qui joue parfois sur le décalage et les retournements de situation (« Le procès du père Likibi », « la cérémonie »).

— L'humour est aussi utilisé comme une arme contre le pouvoir et le parti unique (« Le procès du père Likibi », « La cérémonie »...)

— Le comique de répétition y prend une place importante (« La cérémonie », l'image du président immortel mort ...).

— Ce recueil est aussi un recueil de la répétition et de la routine illustrées par la nouvelle « Mon métro fantôme ». Mais elle raconte plus globalement des fragments de vie, souvent tragiques ; après, la vie continue sans amélioration (« Une journée dans la vie d'Augustine Amaya », « A love supreme »...).

— Les croyances africaines tiennent une place importante dans l'intrigue (« L'étonnante et dialectique déchéance du camarade Kali Tchikati », « Le procès du père Likibi », « Jazz et vin de palme »).

— On trouve dans ce texte une tonalité humaniste (« Une journée dans la vie d'Augustine Amaya », « l'Homme »...)

Les nouvelles entre parenthèses ne sont que des exemples, tous ces traits sont régulièrement présents dans l’ensemble du recueil.

 

 

Romain, 1ère année Bib.-Méd.

 

 

Liens

Biographie d’Emmanuel Dongala :  http://fr.wikipedia.org/wiki/Emmanuel_dongala
Biographie de Marien Ngouabi : http://fr.wikipedia.org/wiki/Marien_Ngouabi

 

 

 

 

Emmanuel DONGALA sur LITTEXPRESS

 

 

Emmanuel Dongala Jazz et vin de palme

 

 

 

 

 

 Article de Camille sur Jazz et vin de palme.

 

 

 

 

emmanuel dongala johnny chien mechant

 

 

 Article d'Eva sur Johnny chien méchant

 

 

 

 

 

 

 

 

dej litt1

 

 

 

 

 

 

 

Déjeuner littéraire africain

aux Capucins (mars 2010)

 

 

 

 

 

 

 


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28 février 2011 1 28 /02 /février /2011 07:00

 

Raymond-Federman-La-voix-dans-le-debarras.gif

 

 

 

 

 

 

 

Raymond FEDERMAN
La voix dans le débarras
The Voice in the Closet
 édition bilingue

Les impressions nouvelles,
Collection Traverses, 2002,
Réédition 2008

 

 

 

 

 

« Dans le théâtre de cette discorde intime se joue et se développe  –  parfois sur le mode ironique  – le tourment de l’être aux prises avec lui-même, lequel chez tout un chacun est facteur et attestation de vie ».
Louis-René des Forêts, Pas à pas jusqu’au dernier

 

 

 

 

 

 

Raymond-Federman-01.jpgL’auteur


À travers l’écriture de La voix dans le débarras, Raymond Federman entreprend la réalisation d’une œuvre autobiographique dans laquelle il s’attache à décrire un élément majeur de sa vie. Cet événement est l’enfermement dans un cagibi de débarras qu’il subit étant enfant afin de ne pas être pris dans la rafle dont est victime sa famille. Une expérience véritablement traumatisante dont l’écriture constitue pour l’auteur un mécanisme libérateur, un moyen de décharge. Pour ce faire, Federman use d’une forme contraignante, et d’un style atypique qui auront de nettes répercussions sur  la réception de cette œuvre.

Lors de l’écriture en anglais de ce récit, il a choisi de s’imposer une contrainte lourde, réaliser des carrés de mots, des blocs de texte, une contrainte qu’il conservera lors de sa traduction en français. Son intention était de recréer l’enfermement dans une espace exigu, de créer un effet de claustrophobie.

À cela, s’ajoute le choix de n’utiliser aucune ponctuation de manière à constituer une seule et même phrase, ce qui renforce l’effet de claustrophobie et révèle les sensations de l’enfant Federman, son état de stress, de suffocation.

Cette absence de ponctuation semble donner une liberté supplémentaire à l’auteur, jouer sur la cohérence de son propos. Parfois les mots semblent se succéder de manière incohérente, d’autres fois des phrases apparaissent, ceci permettant à l’auteur de traduire l’état émotionnel dans lequel se trouve l’enfant ou l’auteur.

 

Bien que l’œuvre soit autobiographique, ces deux personnes sont clairement dissociées, un symptôme fréquent chez les victimes d’un traumatisme. La personne de Federman est divisée entre l’enfant et l’adulte qu’il est devenu, les deux s’observent, se jugent, se livrent. 

La voix dans le débarras naît de cette dissociation, son écriture permettant à l’auteur de créer un dialogue entre ces deux personnes liées mais différentes, de faire enfin  entendre la voix de celui qui s’est tu dans ce débarras. Ainsi, l’écriture devient une libération, une décharge.

Le terme décharge prend ici un sens psychanalytique, son utilisation n’est pas le fruit du hasard puisque nous retrouvons dans ce livre, comme dans l’ensemble de l’œuvre de Federman, le thème de la scatologie auquel s’ajoutent ceux de la Shoah et de la sexualité, d’autres thèmes violents qui donnent plus de force aux écrits de l’auteur.




Le style

Ces contraintes ne sont pas innocentes, chacune d’elles permettent à Federman d’écrire l’indicible, l’indescriptible ; à l’inverse, il n’y parvient parfois que grâce à l’utilisation de néologismes. À la fois  cause et conséquence, mal et remède, la dissociation de sa personnalité l’aidera à écrire sur sa vie passée ou l’en empêchera, sur ce qu’il fut mais n’est plus tout à fait. L’auteur parle de « Moi divisé », de « dédoublement » et de « voix plurielle ».

« un frauduleux récit présent-passé qui ne peut même à peine approximer la condition de mon manque de voix » ;

« son étalon sélectrique me découille dans un vide verbeux à plein souffle prétend même me libérer de l’absence de ma propre présence ».

Cette dissociation se retrouve aussi à travers une tentative avortée de rapprochement, de réconciliation passé-présent. L’auteur use pour ce faire du néologisme « moinous ». Dire simplement moi lui est impossible, dire nous semble invraisemblable. Tout au long du livre, le narrateur, le Federman enfant, reproche au Federman auteur de ne pas pouvoir se substituer à lui et ainsi d’écrire sa réalité, il dénonce la perte d’authenticité qu’entraîne l’écriture, la jugeant trop calculée et mesurée, ne permettant pas de faire ressortir l’affect, la dimension psychologique :
 
« lui entre-temps dans son livret d’écolier exercices griffone ses calculs explications oui ses exagérations tout son charabia évasion efface toute famille la raye entre parenthèse en petits x-x-x-x typographiques ça symbolise mieux comme ça dit-il annule l’histoire tandis que je soufre ma survivance imaginaire ».

L’enfant, lui, est enfermé dans le débarras, avec sa peur du noir et ses questions sur le devenir de sa famille suite à leur arrestation. L’auteur en revanche par sa distance sait ce qui leur est advenu et de ce fait, ne peut traduire fidèlement le ressenti de l’enfant :

« petit bonhomme en secret espoir demande encore si père et mère en devenance sœurs aussi mais demander est importunité et ici celui qui importune ne reçoit pas de réponse ».

Cependant, l’enfant sait qu’il ne peut être dit qu’à travers l’écrivain :

« serai-je capable d’émerger tout seul », «  s’il mourrait un matin comme ça tout à coup parmi les milliers de phrases inachevées au milieu d’une page resterais-je suspendu à mon sang-encre sèche voix sans vie à l’intérieur d’un grand cri étouffé sans histoire à raconter ma peur mon commencement remis à plus tard supprimé à jamais par l’absence de féderman ».

Le narrateur est la voix enfermée dans le débarras qui résonne toujours en Federman. Elle se fait entendre dans ce texte pour constater l’échec de l’entreprise de l’auteur mais elle permet en même temps au Federman adulte de se dire. L’écriture est sa solution finale, nécessaire pour se raconter, se révéler.



Autobiographie ou autofiction ?

Federman rejette les termes autobiographie et autofiction. Il préfère parler de critifiction ou de surfiction.

La critifiction serait « une forme de récit qui renferme sa propre théorie et même sa propre critique », la surfiction, « l’activité créatrice qui révèle le côté fictif de la vie ».
L’écrivain étant différent de l’enfant, il ne peut que faire un récit fictif de son expérience, de sa vie, en ce sens cette œuvre rejoint la surfiction. Mais cette œuvre est aussi très proche de l’essai, elle constitue une véritable réflexion sur un genre littéraire que l’auteur juge vaniteux et voué à l’échec, en cela,elle rejoint sa définition de critifiction. La forme que prend le récit est le moyen de faire le constat de cet échec.Le temps qui sépare le moi présent du moi passé en fait des étrangers.

À mon sens, si W et le souvenir d’enfance de Perec est une œuvre novatrice, celle-ci me semble révolutionnaire.  Federman nous livre un texte riche et complexe qui, tout en ayant un caractère autobiographique,constitue une véritable réflexion sur soi et l’écriture de soi.


Benjamin Fricard, 2e année Édition-Librairie 2010/2011


 

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27 février 2011 7 27 /02 /février /2011 07:00

Herve-Guibert-A-l-ami-qui-ne-m-a-pas-sauve-la-vie.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Hervé GUIBERT
À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie

Gallimard, 1990

Folio, 1992

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Hervé Guibert (1955-1991)


Hervé Guibert naît en 1955 à Paris. Il fait un peu de théâtre, puis il découvre la photographie. Après son premier livre, La Mort Propagande, il publie un roman-photo : Suzanne et Louise, dont les deux personnages éponymes sont ses grandes-tantes. Par la suite, il publie nombre de romans et d'entretiens et pour une bibliographie (et une biographie !) exhaustives, je vous recommande le site herveguibert.net. Guibert est reconnu très tôt puisque ses chroniques photographiques sont publiées dans Le Monde dès 1977, jusqu'en 1985. Dans le domaine cinématographique, s'il a reçu le César du meilleur scénario pour L'Homme blessé, il ne tourne pas avant son film-testament, La Pudeur ou l'impudeur. Il se marie en 1989 avec Christine, ce qui ne l'empêche pas d'avoir un amant, Thierry, formant une sorte de triangle amoureux avec la femme de Thierry et leurs enfants, des relations pleines de tendresse qui sont souvent évoquées dans À l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie.

Dès ses premiers écrits, l'empreinte autobiographique ou du moins l'ancrage dans son quotidien sont très présents. L'écriture de soi est déclinée tout au long de ses productions, aussi bien littéraires que photographiques, et est articulée à d'autres notions elles aussi récurrentes, comme la mort ou le sexe. Le corps et le sang, attributs vitaux, font eux aussi l'objet de l'étude de Guibert, surtout à la fin de sa vie. La mort, le sexe, le sang et, enfin, le sida : le ressassement de certains thèmes précis prête à l'écriture de Guibert un caractère très égotiste.

Deux événements tragiques bouleversent son existence : la mort de Michel Foucault en 1984, appelé « Muzil » dans À l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie, qui était l'un de ses amis proches. À la fin de la vie de Foucault, Guibert rend compte de ses visites dans un journal intime, auquel il fait parfois allusion dans le livre. Le second événement traumatisant, c'est l'annonce de sa séroposivité en 1988.

 

 

 

Le sida dans le monde, de 1983 à 1991

1983 est l'année de la découverte d'un nouveau rétrovirus humain par le Pr Luc Montagnier, baptisé « système dysimmunitaire acquis », une appellation qui met fin à la précédente, « le cancer gay ».

Face au nombre croissant des contaminations, les laboratoires scientifiques jouent une véritable course contre la montre, afin de trouver en premier le vaccin salutaire, la poule aux oeufs d'or. Beaucoup annoncent donc trop tôt, comme le professeur Even, le succès d'expériences qui se révèlent finalement infructueuses.

Au niveau de la contagion, si l'on est désormais sûrs à ce moment que le sida se transmet par la voie du sexe et celle du sang, de grandes incertitudes demeurent quant à la salive ou la sueur, des incertitudes qui ne sont pas sans paniquer les communautés jugées « à risques ». Les hémophiles, homosexuels et héroïnomanes sont donc montrés du doigt, et l'irruption du sida hors de ces catégories provoque une prise de conscience tardive : bien avant le scandale du sang contaminé, les morts successives de Michel Foucault, Rock Hudson et Klaus Nomi sont incontournables. Peu à peu, la cause de la mort des personnalités se sait et s'assume – plus ou moins bien – tout cela pendant que l'épidémie gagne en ampleur.

Dans cette médiatisation progressive du sida, Guibert se démarque : le travail qu'il effectue autour de sa maladie et qui se concrétise à travers ses romans et ses apparitions télévisées où il parle sans détour du sida et donne à voir son corps amaigri, cela reste une chose encore peu répandue à l'époque. Après sa mort, le 27 décembre 1991, la diffusion en janvier 1992 de son film La pudeur ou l'impudeur marque les esprits. Il s'agit du montage d'images tournées entre juin 1990 et avril 1991 par Guibert lui-même avec l'aide d'un simple camescope.

Guibert concentre donc ses réflexions et ses derniers travaux à la maladie qui l'a contaminé. Avant le film La pudeur ou l'impudeur, deux livres ont embrayé cette approche : À l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie et Le Protocole compassionnel.



À l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie

Le livre est organisé selon une suite de souvenirs, au total de 100. On peut dégager deux tendances dans l'écriture de ces souvenirs, l'une placée sous le signe de l'impudeur et du dévoilement, l'autre plus réservée. Le fil conducteur de ses deux parties, c'est bien évidemment le sida, qui conditionne l'évolution du texte et constitue sa matière première. Dans l'émission  Apostrophes, Guibert déclare ainsi : « Mon travail était devenu le sida, et le sida me travaillait ».


Si ces deux parties sont toutes les deux le récit d'une agonie, la première se focalise sur celle de Muzil, tandis que la seconde s'articule autour de Guibert et l'histoire de la trahison que le titre introduit : la seconde partie est donc la seule à correspondre à l'horizon d'attente du lecteur.

On remarque de grandes différences, principalement au niveau de la chronologie : la première partie est placée sous le signe du désordre et de la confusion temporelle. Les allers-retours sont nombreux et perturbants, sans compter qu'on a souvent le sentiment de dates décisives, à l'instar du 23 janvier, sans que l'on sache immédiatement de quoi il retourne. Mais à partir du moment où l'on comprend que le 23 janvier 1988, Guibert apprend qu'il est séropositif, la seconde partie démarre et chemine d'une façon plus linéraire. De même, les préoccupations du personnage sont traitées différemment selon les deux parties : la première voit les sentiments exacerbés, mis à nu sans honte ni travestissement. La seconde présente quelques passages où le ton se fait davantage indifférent, mécanique ou médical, comme lorsque Guibert énumère ses T4. On peut d'ailleurs remarquer que le livre impose au lecteur d'acquérir le vocabulaire médical, aussi brusquement qu'y est forcé le malade du sida. Enfin, l'évocation du suicide semble se cantonner à des remarques d'ordre pratique : comment obtenir la Digitaline ? Dans quelle pharmacie ? Etc..

Le souvenir numéroté 34 est l'illustration du passage de l'agonie de Muzil à celle du narrateur, mais il s'agit aussi d'un bon exemple de l'écriture de l'impudeur :

« Le lendemain, j'étais seul dans la chambre avec Muzil, je pris longuement sa main comme il m'était parfois arrivé de le faire dans son appartement [...]. Puis j'appliquai mes lèvres sur sa main pour la baiser. En rentrant chez moi, je savonnai ces lèvres avec honte et soulagement, comme si elles avaient été contaminées [...]. Et j'étais tellement honteux que je pris mon journal pour l'écrire à la suite du compte rendu de mes précédentes visites. Mais je me retrouvais encore plus honteux une fois que ce sale geste fut écrit. De quel droit écrivais-je tout cela ? [...] Je ressentis alors, c'était inouï, une sorte de vision, ou de vertige, qui m'en donnait les pleins pouvoirs, qui me déléguait à ces transcriptions ignobles et qui les légitimait en m'annonçant, c'était donc ce qu'on appelle une prémonition, que j'y étais pleinement habilité car ce n'était pas tant l'agonie de mon ami que j'étais en train de décrire que l'agonie qui m'attendait, et qui serait identique, c'était désormais une certitude qu'en plus de l'amitié, nous étions liés par un sort thanatologique commun. »

Ce passage est le tournant du livre, le moment où le narrateur prend pleinement conscience de sa légitimité parce qu'il comprend enfin la mise en abyme de la fin de vie à laquelle il assiste.



Bill, le personnage « en or massif »

Au-delà de Muzil qui constitue, avec l'amant du narrateur et quelques autres amis, l'un des personnages essentiels, un autre personnage fait son apparition et se complexifie tout au long de l'intrigue. Bill, responsable d'un laboratoire pharmaceutique aux États-Unis, intervient en effet incognito dès la première partie mais se révèle pleinement dans la seconde. Bill aurait découvert un produit miracle et il en parle au narrateur sans savoir que ce dernier est justement atteint du sida. Après l'avoir appris, il lui promet monts et merveilles, des places privilégiées dans ses expériences, lui dit qu'il le fera même vacciner aux États-Unis si nécessaire. Toutes ces promesses, tous les espoirs fous de Guibert, qui renaît après trois mois de terreur, tout s'écroule face à l'insouciance, au cynisme et à l'égoïsme de Bill, qui dit même à Guibert : « De toute façon, tu n'aurais pas supporté de vieillir. »  L'émission Apostrophes du 16 mars 1990 nous apprend beaucoup, surtout sur la façon dont Guibert considère Bill : il parle de « personnage en or massif » et offre à voir la fascination qu'il ressent face à un personnage si complexe et passionnant qu'il n'aurait jamais pu l'inventer. Le livre, au-delà de l'apaisement qu'il fournit à Guibert, est donc aussi l'instrument de sa vengeance : « Il m'a tué symboliquement et le livre le lui rend bien. ».

Lors de cette même émission, Guibert offre des explications sur le style qu'il a choisi d'adopter dans À l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie. Notamment interrogé sur la longueur des phrases, il les présente comme un procédé mimant les poussées de fièvre, et les emportements dont il faisait l'objet.

Guibert précise enfin que ce livre est né après la découverte de Thomas Bernhard, un auteur autrichien qu'il apprécie énormément. À l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie devient alors une sorte de défi lancé à son nouveau maître. Dans le livre, on trouve ainsi quelques passages consacrés à Bernhard, dont l'un se termine ainsi :

« je n'ai pas baissé les bras devant la compréhension du génie, au contraire je me suis rebellé devant la virtuosité de Thomas Bernhard, et moi, pauvre Guibert, je jouais de plus belle, je fourbissais mes armes pour égaler le maître contemporain, moi pauvre petit Guibert, ex-maître du monde qui avait trouvé plus fort que lui et avec le sida et avec Thomas Bernhard. ».


Les nouvelles passions et les préoccupations quotidiennes et tragiques de Guibert l'écrivain animent le Guibert narrateur, qui se trouve être le personnage principal... Face à une telle association, se pose alors naturellement la question de l'autobiographie.

 

 


Autobiographie ou autofiction ?

Si À l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie revêt de nombreuses caractéristiques de l'autobiographie – l'auteur est le narrateur, lui-même le personnage, sans oublier le recours à des faits réels – le récit d'Hervé Guibert me semble davantage relever du domaine de l'autofiction, « nécessairement fragmentaire », selon Doubrovsky, ce qui n'est pas sans rappeler le traitement des cent souvenirs de Guibert, tous courts et numérotés.

D'autre part, le choix d'utiliser des noms d'emprunts n'est pas anodin. Outre Muzil, Stéphane est en fait Daniel Defert, qui était bien l'amant de Michel Foucault et le fondateur d'AIDES en France dès 1985, organisme dont on suit également la création dans le livre. Jules est le faux nom que Guibert utilise pour évoquer Thierry, son amant. Enfin, Marine est Isabelle Adjani, amie de Guibert, qu'il dépeint sans concession, relatant leur projet avorté de film et l'apparition télévisée d'Adjani, pour démentir les rumeurs la disant atteinte du sida.

Ces faux noms sont d'autant plus mystérieux qu'ils côtoient le nom de l'auteur, qu'il a choisi de conserver. Peut-être est-ce une façon de différencier, ou d'authentifier sa propre mise à nu de celle de ses amis, d'autant plus que Guibert considérait qu'écrire, c'était « trahir ». Pour lui, la trahison naîtrait de l'association de la vérité et de sa transcription par celui qui écrit, ou qui se souvient.

Dans « Apostrophes », il déclare même que son livre est un roman à part entière : « Pour moi, tout est vrai [...] rien ne pouvait être faux dans ce livre-là mais en même temps, je trouve que c'est un roman parce qu'il y a une construction, un suspense mis en place dès la première page ».

Enfin, le lecteur est souvent en proie à de multiples incertitudes quant à la véracité du récit. Ainsi, le dernier souvenir du livre programme la mort de Guibert, et fait écho à La pudeur ou l'impudeur, film dans lequel il met en scène son suicide, des années plus tard. La tension, le basculement permanent entre vérité et incertitude, l'agressivité du narrateur, les mises en scène... La trahison dont parle Guibert pourrait presque concerner ses propres lecteurs.

Je pense que la meilleure façon de conclure la lecture de À l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie, c'est encore de visionner le film  La pudeur ou l'impudeur, la suite logique du travail de Guibert, qui montre toute l'attention que Guibert consacre à son corps et aux conséquences quotidiennes du sida. Enfin, si ce film vous paraît difficile à aborder,  la vidéo de l'émission « Apostrophes », disponible sur le site de l'INA, donne une bonne idée de la démarche intellectuelle de Guibert et de sa sérenité à la fin de sa vie.


Marion, AS Bib.-Med.

 

 

Hervé GUIBERT sur LITTEXPRESS


Herve Guibert A l ami qui ne m a pas sauve la vie

 

 

 

Article de Mathilde sur A l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie.

 


 

 

 

 

 

 

 

Guibert Mauve le vierge

 

 

 

 

 

Article de Laura sur Mauve le vierge.

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