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26 février 2011 6 26 /02 /février /2011 07:00

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James ELLROY
Ma part d’ombre

traduction de Freddy Michalski

Rivages, 1997

Rivages poche, 1999

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

james-ellroy.jpgPour démarrer, une courte biographie de l’auteur. James Ellroy est un écrivain américain né en 1948 à Los Angeles d’un père comptable et d’une mère infirmière qu’il décrit ainsi :

« Jean Hilliker prenait des bitures au bourbon et balançait du Brahms à plein tubes sur l'électrophone. Armand Ellroy était abonné à des feuilles à scandale et à des magazines pornos ».
 http://monecranradar.blogspot.com/2011/01/ellroy-et-les-femmes-sa-malediction-est.html

Très vite, le couple se détériore, et ils finissent par se séparer lorsque James Ellroy a 6 ans. Il vit très mal cette séparation et c’est certainement à partir de ce moment qu’il commence à détester à sa mère, prenant fait et cause pour son père. Quatre ans plus tard, le 26 juin 1958, Jean Ellroy est assassinée. C’est avec cet événement traumatisant que débute Ma Part d’ombre. En effet, dès les premières pages du livre, il explique ses motivations dans un court texte adressé à sa mère :

« Ta mort définit ma vie. Je veux trouver l’amour que nous n’avons jamais eu et l’expliciter en ton nom. […] Je veux te donner vie. » (p. 10).



La construction du livre

Ce livre est un objet littéraire assez étrange dans sa forme. Il est divisé en quatre parties qui correspondent aux quatre personnages principaux de cette autobiographie. Elles sont toutes précédées d’une photographie de l’époque qui représente le personnage concerné.

La première partie s’intitule « La Rouquine ». C’est le nom donné par James Ellroy (et parfois les policiers ayant travaillé sur l’enquête du meurtre) à sa mère avant qu’il ne lui redonne vie. La photographie provient du dossier d’enquête et l’on y voit sa mère, morte, face contre terre, sur la scène du crime.

La deuxième partie se nomme « Le Môme sur la photo ». C’est James Ellroy lui-même. Il nous raconte l’histoire de cette photographie dans cette partie du livre. Elle a été prise cinq minutes après qu’il a appris la mort de sa mère par un photographe de presse. Elle procure un sentiment de malaise car le garçon n’a pas l’air triste, il semble poser pour les photographes alors qu’il vient d’apprendre un drame.

La troisième partie s’appelle « Bill Stoner ». C’est le nom du policier qui aide l’auteur lorsqu’il reprend l’enquête sur sa mère. La photographie le représente en costume/cravate, avec air très sérieux, c’est le flic américain et droit par excellence.

La quatrième partie se nomme « Geneva Hilliker ». C’est le patronyme complet de la mère d’Ellroy, avec son prénom entier et son nom de jeune fille. La photographie associée date du début des années 40. Elle est alors belle, elle porte une sorte de tenue équestre avec bottes et pantalons. Elle semble très sûre d’elle, conquérante. Elle paraît avoir un caractère très affirmé.

Dans ces quatre parties, le style que l’on va retrouver n’est jamais le même. Dans la première, on découvre le rapport d’enquête. C’est donc le dossier de sa mère mais romancé, on retrouve la touche Ellroy de ses romans policiers. Le style est donc froid, il n’utilise pas d’effet.

Dans la deuxième partie, il poursuit son travail de remémoration mais cette fois à la première personne du singulier. On va suivre la vie d’Ellroy, de sa naissance jusqu’à l’écriture de son premier roman. Il n’enjolive  pas sa vie, il nous raconte tous ses travers, ses problèmes de communication, ses séances innombrables de masturbation, le taudis qu’il partage avec son père, sa fascination sexuelle pour sa mère, ses dix ans d’addictions dans la rue, sa période nazie… On découvre donc un portrait sans concession. Tout comme avec ses autres personnages dans le reste de son œuvre, James Ellroy est impitoyable avec lui-même.

La troisième partie est une biographie de Bill Stoner. Il nous raconte plus ou moins sa vie mais il s’intéresse surtout à son travail de policier et notamment son passage au service des affaires non résolues. Il nous le présente un peu comme un alter ego qui a les mêmes obsessions pour toutes ces femmes mortes de manière violente. Il décrit Bill (« Il passait beaucoup de temps avec ses femmes mortes ») et lui-même (« J’avais treize ans. Des femmes mortes me possédaient. ») de la même manière. Ce chapitre est très court mais il a son importance. Tout d’abord Ellroy a réellement noué des liens d’amitié avec ce policier (il fera la tournée de promotion de ce livre avec lui) mais surtout, cela lui permet d’établir par le biais des nombreuses enquêtes de Stoner une typologie du meurtrier et de montrer les différences, selon lui, entre un meurtre dit « féminin » et un autre dit « masculin ». Cela lui offre donc la possibilité de mêler encore autre chose à ce livre : une sorte de théorie du crime (Rappelons que son livre Lune sanglante est utilisé dans certaines écoles de profilage car il y dresse un portrait de serial killer particulièrement réussi.).

La dernière partie décrit l’enquête qu’il mène avec Bill Stoner. Elle se termine par une biographie de Jean Ellroy. Le fils retrace son parcours grâce à tout ce qu’il a pu apprendre par le biais de l’enquête et tous les souvenirs qu’il a pu retrouver. Il nous propose un brillant hommage. C’est donc là que l’obsession est le plus présente, tout est méticuleusement détaillé. Finalement, cette enquête, c’est principalement deux personnes qui sont à la recherche de témoins ce qui, trente ans après le meurtre, n’est pas facile. Il ne se passe donc pas grand-chose, ce sont surtout des listes interminables avec parfois un jargon technique comme ici :

« Bill a entré "Margie Phillips" et la DDN que nous avions calculée. Il n’a rien eu au SCG ni au DOJ. Le reverse book nous a fourni un long listing. Margie Phillips était un nom courant. Nous avons entré Michael Whittaker. Nous avons obtenu confirmation au SCG et au DOJ pour un Michael John Witthaker. Nous avons obtenu une adresse de 1986 à San Francisco. Le listing DOJ donnait un numéro de Sommiers et 1/1/34 comme date de naissance. »

ou encore ce passage où il énumère tous les hôtels dans lesquels sa mère est peut-être allée le soir de son meurtre sur près d’une page :

« Vickers et Godfrey ont quadrillé. Andre et Hallinen ont quadrillé. Le sergent Jim Wahlke et l’adjoint Cal Bublitz ont quadrillé. Ils ont fait le El Gordo Restaurant, le Panchito’s Restaurant, le El Poche Restaurant, le Casa Del Ray Restaurant, […] le La Siesta Motel, le Stam-Marr Motel et le Hialeah Motel. »

Toutes ces descriptions si précises sont parfois indigestes à la lecture mais outre le fait que ça permet d’ancrer totalement l’histoire dans le réel, cela permet à Ellroy de nous montrer les difficultés de cette enquête. On réalise bien que c’est un travail de fourmi qui a duré quinze mois.


Ellroy définit son texte selon une métaphore musicale (lui-même étant très fan de musique classique). C’ est selon lui une symphonie dédiée à sa mère, en quatre mouvements : un premier mouvement rapide, c’est la déclaration puis un deuxième mouvement plus lent, c’est la contemplation puis un changement de rythme jusqu’à l’apothéose.


James-elleroy-le-dalhia-noir-.jpgLe Dahlia noir et Ma part d’ombre


L’objectif de James Ellroy en écrivant ce livre était de se libérer de ses démons en retrouvant sa mère. Il avait déjà tenté de le faire avec ses livres précédents et plus particulièrement avec Le Dahlia noir. Le Dahlia noir c’est Élisabeth Short, une jeune femme de 22 ans, retrouvée morte en 1947 dans un terrain vague à Los Angeles. Cette affaire criminelle avait eu un retentissement médiatique énorme. James Ellroy découvre cette histoire par le biais d’un livre que son père lui offre pour son onzième anniversaire soit peu de temps après la mort de sa mère. Dans ce livre sont compilées de nombreuses affaires policières des années 40 et 50 mais c’est surtout le Dahlia noir qui va retenir son attention.

« J’ai lu l’histoire du Dahlia une centaine de fois. J’ai lu le reste de The Badge et contemplé les photos. Stephen Nash, Donald Bashor et les incendiaires sont devenus mes amis. Betty Short est devenue mon obsession.
Et mon substitut symbiotique de Geneva Hilliker Ellroy ».

Tout au long de sa jeunesse, et malgré sa mort, Il va continuer à haïr sa mère. Le Dahlia noir va donc être un moyen pour lui de transférer l’obsession qu’il a pour sa mère. Il va se mettre à faire des cauchemars, à avoir des flashs diurnes qui prendront une forme érotique. Il ne pense cependant pas à sa mère. Régulièrement, il nous rappelle le temps qu’il s’est écoulé depuis sa mort, ce qui donne d’ailleurs l’impression d’une date anniversaire, comme celle d’une naissance. Il ajoute à chaque fois qu’il ne pense pas à lui :

« Ma mère était morte depuis cinq ans. Je pensais rarement à elle. Son meurtre n’avait pas sa place dans mon panthéon de crimes. » « La rouquine était morte depuis quinze ans et elle était quelque part, bien loin.»


En 1987, arrivé à une certaine maturité, James Ellroy écrit Le Dahlia noir. C’est son premier grand succès commercial et il est considéré par la plupart des critiques, comme son meilleur livre. Il explique dans une interview sa démarche pour cet ouvrage :

« Il y a neuf ans de cela, j’ai utilisé, exploité de manière délibéré la mémoire de ma mère pour ma tournée de promotion du Dahlia noir. Je savais que même les plus stupides des journalistes comprendraient cette histoire-là : un gamin se branche sur le meurtre du Dahlia parce qu’il n’a pu éprouver le chagrin qu’il aurait dû éprouver après l’assassinat de sa propre mère. Il accomplit un transfert, il écrit Le Dahlia noir et il se fait un paquet de fric, et voilà. Je voulais prouver que j’étais au-dessus de l’influence de ma mère. Je voulais me débarrasser d’elle en écrivant un bouquin dans lequel j’abuserais d’elle. »

Entre ces deux ouvrages, on va retrouver des points communs. Tout d’abord, les deux sont dédiés à une femme : Le Dahlia noir à sa mère et Ma part d’ombre à sa femme, celle qui l’a poussé à faire des recherches sur sa mère. De plus ils sont fondés sur des faits réels. On va retrouver certains personnages. Élisabeth Short a par exemple une identité assez difficile à cerner, changeante selon les personnes interrogées, elle est à la fois une Marie-couche-toi-là et une jeune fille très sage et prude, tout comme la mère d’Ellroy qui n’est pas du tout considérée de la même manière selon les personnes interrogées. Les narrateurs se ressemblent également et on ne peut s’empêcher de penser à Ellroy avec celui du Dahlia noir. On va aussi retrouver la même image du père dans les deux ouvrages avec deux personnages légèrement escrocs.

Ces deux livres ont cependant de nombreuses différences. Ils ne débutent par exemple pas du tout de la même manière. Le Dahlia noir, ce sont des mémoires, le narrateur sait ce qui s’est passé : « Puisque je suis le seul qui connaisse vraiment toute l’histoire » alors que dans Ma part d’ombre, le narrateur va chercher des réponses : « Je veux mettre tes secrets au grand jour. Je veux consumer la distance qui nous sépare. ». Ellroy peut aussi se permettre de retrouver le meurtrier dans Le Dahlia noir, c’est une fiction et même s’il s’insJame Ellroy La Malediction Hillikerpire de faits réels, il peut tout de même inventer des événements. Pour Ma part d’ombre, la volonté est tout à fait différente, il nous dit : « je ne laisserai pas s’installer de fin » comme un moyen de maintenir sa mère en vie à travers son obsession. Finalement cette recherche, pour Ellroy, n’est pas celle du meurtrier mais bien celle de sa m èr e, pour pouvoir se réconcilier avec elle. Il explique dans un article ce qu’il lui doit et à quel point elle l’a construit :   « Je viens d’elle. Directement. [..] Elle avait en même temps un côté moraliste et sévère. Je possède   ces deux aspects de sa personnalité. »
 
Comme nous le précise Ellroy, ce livre est un monument à la mémoire de Gen eva Hilliker. Pour les lecteurs du romancier, il permet aussi d’éclairer d’un œil nouveau tous ses écrits. Sa place dans l’œuvre entière est d’ailleurs assez intéressante. Il l’a publié juste après American Tabloid qui est le premier tome d’une trilogie que l’écrivain lui-même qualifie de roman historique et non plus de polar. On sent donc  qu’il avait besoin de se libérer de certaines choses pour pouvoir se lancer totalement dans ce nouveau genre. Certaines choses, oui, mais certainement pas entièrement, en janvier dernier est sorti La Malédiction Hilliker, deuxième tome de ses « mémoi res », un livre sur les femmes qu’il a connues, encore un moyen d’évoquer la plus importante ?

 

 

Roxane, A.S. Bib.-Méd.-Pat.

 

 

James ELLROY sur LITTEXPRESS


james ellroy

 

 Rencontre avec James Ellroy à la médiathèque José- abanis de Toulouse

 

 

 

 

 

 

 

James Ellroy Le Dahlia noir

 

 

 

 

 

 

Articles de Margaux, Marion et Sandrine sur Le Dahlia noir et sur Ma part d'ombre.

 

 

 

 

 

 

 

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Article de Julie sur Ma part d'ombre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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26 février 2011 6 26 /02 /février /2011 07:00

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Charles BUKOWSKI

Contes de la folie ordinaire

traduction de Léon Mercadet

Grasset, 1982

Livre de poche, 2000

 

 

 

 

 

 

Articles de Clément et d’Alexis

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1. Fiche de lecture de Clément

 

 

 

« Je retourne aux putes, aux bourrins et au scotch, pendant qu’il est encore temps. Si j’y risque autant ma peau, il me paraît moins grave de causer sa propre mort que celle des autres, qu’on nous sert enrobée de baratin sur la Liberté, la Démocratie et l’Humanité, et tout un tas de merdes. »

 

Personne ne parle vraiment mieux de Bukowski que lui-même.

Mais comprendre sa vie, c’est un peu comprendre son œuvre.

Charles Bukowski est né le 16 août 1920 à Andernach en Allemagne. A 3 ans, ses parents décident d’émigrer aux Etats-Unis dans un contexte de crise économique.

Il est le fils unique d’une famille où règne la violence d’un père alcoolique et sans emplois fixes et la passivité d’une mère qui le laisse à l’abandon. Il passe son enfance à errer dans les rues avec ses amis et devient une petite frappe de quartier effectuant de menus larcins.

Son adolescence est très difficile, il est coincé dans une famille qu’il rejette mais surtout dans un corps qu’il ne supporte pas (il développe une forme très violente d’acné, qui le pousse à passer plusieurs jours à l’hôpital pour se faire percer les boutons avec une aiguille). Il est profondément marqué car il se considérait comme un monstre, se forgeant dès cette époque une image de marginal. C’est aussi durant cette période qu’il va trouver son meilleur et son pire ami à la fois : l’alcool. 

Mais c’est aussi un jeune adulte qui est profondément passionné par la littérature et la poésie, par la puissance du mot et de la formule. Il s’identifie à Bandini, le héros de John Fante, qu’il considère d’ailleurs comme un maître, une de ses principales influences voire la source de son envie d’écrire ; il dévore aussi Henry Miller. 

Il quitte le domicilie familial à 16 ans après une ultime bagarre avec son père et commence alors sa vraie vie de marginal, alternant les petits boulot alimentaires (ouvrier dans des usines, ouvrier agricole, postier) pour payer ses chambres de motels minables et crasseuses, trimbalant sa carcasse de cuite en cuite, de coup d’un soir en coup d’un soir, une vie de débauche, une chute libre permanente où l’écriture est à la fois le moyen de se raccrocher à quelque chose mais aussi une fin, car « il ne savait faire que ça ».

 

C’est cette vie-là, que Bukowski nous peint dans Les contes de la folie ordinaire, un recueil de vingt nouvelles de 189 pages, publiées pour la première fois en 1972 mais seulement quatre ans plus tard en France.

Notez que le titre original est : Erection, ejaculation, exhibitions and genral tales of ordinary madness. Titre qu’il n’est pas nécessaire de traduire…

 

Vingt nouvelles comme vingt balles d’un vieux colt américain.

Et une question en filigrane : qu’est-ce que la folie ordinaire ? Le génie de Bukowski dans cette œuvre, c’est de nous démontrer qu’on peut (qu’on doit) associer ces deux termes par essence opposés. Car pour lui la folie réside dans le quotidien, dans nos actes de tous les jours.

C’est d’abord la folie d’une société qu’il n’a que trop bien comprise. Celle qui fait sauter des mecs du toit du motel parce qu’ils ont plus rien d’autre à faire.

« L’hôtel est rempli de gens comme nous, ils boivent, ils baisent, ils ne savent pas quoi foutre. »

Celle des marginaux qu’il côtoie, des paumés de la vie qu’il s’amuse à nous décrire. La folie d’exister, la folie qui ne mène nulle part.

Quand on lit Bukowski, on a l’impression que la vie (sa vie), peut se résumer à « être sur un tapis roulant » : on y est et il avance. On se sait pas très bien où et au final pourquoi s’en soucier vu qu’il nous y amène… Et surtout on ne cherche jamais à en descendre, à s’affranchir, à dépasser cette réalité.

Il brosse un portrait au vitriol de la société américaine mais ne s’engage jamais dans un courant politique et répond aux personnes qui s’interrogeraient : « La politique est l’art d’enculer les mouches ».

C’est aussi la folie des sentiments. Car Bukowski est un peu comme une plaie ouverte sur laquelle on s’amuserait à frotter du sel. Sous ses abords de vieil ours mal léché se cache en réalité un être sensible, trop sensible peut-être, qui pour se prémunir de sa souffrance, plonge dans une déchéance éthylique impressionnante.

Au final, la vraie folie, c’est avant tout celle de Bukowski. Il est son meilleur personnage : il se met en scène dans quasiment toutes ses nouvelles. Et si ce n’est pas sous ses traits, c’est sous ceux de ses avatars, Buck, Hank ou encore Henry Markson dans « Le petit ramoneur ».

Et quel personnage que ce Bukowski ! Un vieil alcoolo lubrique, poète raté ou incompris (si ce n’est par les beatniks qu’il déteste), qui survit grâce à de petits boulots, et qui flingue avec sa plume tout ce qui bouge et surtout ce qui ne bouge pas.

Dans sa machine à écrire, de l’acide et non de l’encre. Dans son estomac, du vin, du whisky et de la bière. Dans sa tête…mieux ne vaut pas trop y entrer sous peine d’en sortir choqué à vie !

 

Bukowski fait du Bukowski et il le fait bien.

Il a son propre style, empreint d’une très grande oralité. Il écrit ses mots comme il les pense et panse ses maux en écrivant.

Il use de phrases courtes, où l’action prime. Il nous emmène avec lui dans sa chute : on tombe à côté de lui, en même temps, voire dans ses pensées. Avec lui, le superflu n’a pas lieu d’être : pas de longues descriptions inutiles. Il frappe vite, est précis et fait mouche à chaque phrase.

Ses détracteurs lui reprochent souvent d’être trop vulgaire, de ne penser « qu’à ça », peut-être n’ont-ils pas tort. Mais en employant des termes aussi crus, Bukowski capte aussi son lecteur dans ses bas instincts, révèle en nous le côté voyeur que nous tentons tous d’enfermer au plus profond de nous.

Plus on lit Bukowski, plus on a envie connaître la suite, de savoir s’il va continuer à tomber, combien de bouteilles de bière il va descendre et qui va se retrouver dans son lit…

Alors il dérange, dégoûte, insupporte mais quel génie ! Et quelle poésie : à la fois chaude, brûlante, drôle, pétrie d’humour noir, corrosive parce qu’ancrée dans le réel.

 

Je me suis posé la question de savoir si ses récits étaient autobiographiques, deux sentiments contradictoires m’ont alors animé : en premier lieu j’ai été fasciné par une telle vie, j’ai eu envie d’y croire. Car même si elle n’a pas toujours été toujours belle à voir, Bukowski aura eu une vie bien plus palpitante que la plupart de ses lecteurs qui se délectent  encore de ses mésaventures bien au chaud sur leur canapé.

Et puis dans un deuxième temps, on se dit que ce n’est pas possible, que ça va trop loin pour être vrai, qu’aucun foie normalement constitué ne peut résister à de tels assauts, qu’aucun esprit sain n’arriverait à tenir. On est partagé entre l’envie de fermer le livre en disant « ça suffit ! » et la tentation de continuer.

J’ai compris un peu mieux l’auteur lorsque j’ai lu cette interview de Bukowski, où, quand on lui posa la question de savoir si boire autant n’était pas une folie, il répondit que respirer en était une.

 

En conclusion, on peut dire qu’avec Bukowski c’est un peu tout ou rien, on adore ou on déteste. Mais dans tous les cas ça ne laisse jamais indifférent.

 

Clément Khayat, A.S. Bib

 

 

 

 


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2. Fiche de lecture d’Alexis

 

 

Présentation du livre

« Contes de la folie ordinaire », à quoi pourrait-on penser en entendant ce titre ? Des gens ordinaires qui deviennent fous à la suite d’un événement comme une rupture, un licenciement ou un accident ? C’est la prémonition que j’ai eue en découvrant le livre. J’ai vite changé d’avis.

Voici le quatrième de couverture qui est un extrait de la préface.

« Toutes les histoires de Bukowski sont aussi vraies qu’infectes et, en cela, font honneur à la littérature : il raconte ce que les autres enjolivent et dissimulent. Le sexisme, la misère du quotidien, la violence et les sentiments de ceux qui se curent le nez. C’est pour ça qu’il gêne : il parle à tout le monde. »
Jean-François Bizot

Contes de la folie ordinaire est un recueil de 20 nouvelles écrites entre 1967 et 1972 (année de la parution).

Les titres sont :

– La plus jolie fille de la ville
– La vie dans un bordel au Texas
– Le petit ramoneur
– La machine à baiser
– Trois femmes
– Trois poulets
– Douze singes volants qui ne sont jamais arrivés à baiser
– Vie et mort d’un journal underground
– Le jour où nous avons parlé de James Thurber
– La politique est l’art d’enculer les mouches
– Autant qu’on veut
– La chatte blanche
– J’ai vécu avec l’ennemi public n°1
– Comme au bon vieux temps
– Le grand mariage zen
– Cons comme le Christ
– Pas de chaussettes
– J’ai descendu un type à Reno
– Carnets d’un suicidé en puissance
– Le zoo libéré

La préface du livre est écrite par Jean-François Bizot, journaliste français, qui raconte sa rencontre avec Bukowski. Il le qualifie de « Rabelais qui carbure à la bière », avec « un énorme bedon blanc et une tronche vérolée de vieil hobereau prussien » et voit dans son appartement « au moins deux cents bouteilles de bière ». Ce qui amène à la biographie de Bukowski à laquelle je me suis intéressé après avoir douté de la véracité de la préface.



Biographie

Bukowski est connu pour ses recueils de nouvelles, ses romans, ses poésies, pour ses pseudonymes récurrents (en effet il écrit parfois des romans autobiographiques dans lesquels il se met en scène sous le nom de Henry, Hank, ou Buk) mais aussi pour son imprévisibilité et son goût pour l’alcool et les femmes. Il a écrit entre autres « Journal d’un vieux dégueulasse » et « Jouer du piano comme d’un instrument à percussion jusqu’à ce que les doigts saignent un peu ».

Charles Bukowski de son vrai nom (Heinrich Karl Bukowski)  est né le 16 Août 1920 à Andernach en Allemagne, il n’y restera que trois ans, sa famille émigrant aux États-Unis.

Sa mère était femme au foyer et était très souvent battue pas son époux, elle ne représentait pour Charles que l’image de la femme soumise qui ne contredit jamais son mari, vision qu’il gardera des femmes en général durant une longue partie de sa vie et qui apparaît clairement dans ses écrits.

Charles eut beaucoup de difficultés à l’école d’une part parce qu’il découvrit très tôt l’alcool et y prit goût ; c’est un de ses camarades de classe, dont le père possédait une cave à vin, qui l’initiera. Ses mauvais résultats firent que lui et son père eurent régulièrement des désaccords ; il sera battu jusqu’à ses 16 ans. Jour où Charles rentre ivre chez lui et a de nouveau une altercation avec son père, sauf que ce jour-là il rend les coups et gagne. C’est la première étape qui fait que Charles sera jeté hors du domaine familial, la dernière étant la découverte de ses manuscrits de poésie par son père.

A partir de là toute sa vie sera marquée par des petits jobs comme employé à la poste, il vit surtout de sa plume même si celui ne lui assure qu’une vie minable. Comme on peut s’y attendre il continue de boire beaucoup, selon lui pour arriver à écrire et « parce que les joints font trop rire et après on peut pas écrire ».


Il se coupe du monde aussi lorsqu’on l’invite dans des soirées d’écrivains. Son apparition la plus mémorable est celle d’« Apostrophes » où il boit en direct, regarde sous la jupe de Catherine Paysan, rejette les comparaisons avec Henry Miller (Bukowski détestait être considéré comme un grand écrivain), arrache son micro et est reconduit dehors en chancelant. L’émission était sûrement organisée de manière à ce qu’une telle chose arrive car Bukowski fut autorisé à apporter son propre alcool alors qu’il n’y en a jamais dans l’émission.

Son chemin avec les femmes est tout aussi chaotique car il ne fréquente presque que des femmes aussi instables que lui. Si dur avec le genre féminin, Bukowski a l’air d’aimer les enfants. Cela se voit dans quelques nouvelles où des enfants viennent le voir ; il ne les rejette pas mais ce sont les parents qui ordonnent à l’enfant de s’éloigner de l’écrivain. Il aura une fille de sa relation avec Frances Smith, Marina Bukowski, le 7 septembre 1964. Elle refusera toute idée de paternité bien que Charles lui consacre beaucoup de temps, voulant que Marina échappe à l’enfance malheureuse et à la vie de misére que lui avait dû affronter. Sa dernière femme est une hippie du nom de Linda Lee, rencontrée dans une lecture près de Los Angeles. Il finira par l’épouser. Toujours vivante, elle habite aujourd’hui la maison qu’elle et Bukowski occupaient jusqu’à ce que celui-ci décède d’une leucémie le 9 mars 1994.

 

 

Les thèmes récurrents

Plusieurs thèmes reviennent dans les nouvelles de Bukowski. Premièrement, la condition des femmes : elles sont vues pour la plupart comme des êtres soumis, seulement bonnes à satisfaire des désirs sexuels. Dans « la plus jolie fille de la ville », Cassy est tellement obsédée par le fait que les hommes ne peuvent l’aimer que pour sa beauté qu’elle finira par se suicider. La nouvelle « la machine à baiser » exprime totalement l’idée de la femme-objet. Tania, une femme-robot, est conçue uniquement pour donner du plaisir mais quand un sentiment d’amour pour Bukowski commencera à naître en elle, elle sera immédiatement tuée. Dans « Trois femmes », Bukowski couchera avec sa femme et deux de ses amies dans la même soirée. Les rapports sont toujours décrits de façon très crue et on sent qu’il n’y a aucun amour :

« Je vais dans la chambre et je rentre dans le lit. Jeanie est plutôt grasse, elle est nue. Je commence à lui sucer les seins.
– Hé, qu’est-ce que tu fabriques ?
– Je vais te baiser !
Je rentre un doigt dans son con et je frotte.
– Je vais te baiser !
–  Non! Linda va m’en vouloir à mort !
– Elle n’en saura rien ! »
– « Trois femmes ».

Le second thème récurrent est celui d’un monde pourri par le vice. Aux yeux de Bukowski le monde entier le rejette mais il l’accepte et se proclame lui-même « un gros dégueulasse » ; il va même jusqu’à détester les gens qui disent du bien de son travail, il a besoin d’eux car se sont eux qui le payent pour le publier mais il refoule son dégoût pour eux, c’est tout.

Une nouvelle qui illustre bien la philosophie de Bukowski est « la politique est l’art d’enculer les mouches » : un certain M.K. écrit à Bukowski pour lui demander pourquoi il n’écrit rien sur la politique et Bukowski lui répond que cela ne sert à rien, que de toute façon le monde est fichu, les politiciens mentent, l’armée construit des armes de plus en plus dévastatrices qui finiront par détruire la Terre, alors pourquoi être sérieux ? Il vaut mieux profiter de la vie tant qu’il en est encore temps en allant aux putes et au scotch. Une telle vision du monde est sûrement l’œuvre de l’alcool. Nombre de nouvelles comportent une scène dans un bar et les occasions de boire se multiplient, pour écrire, pour passer le temps, pour oublier, pour satisfaire la soif et les scènes d’ivrognerie ne sont pas rares, comme dans ce passage du « Grand mariage zen » où Bukowski, déjà très imbibé observe avec attention le prêtre, le « maître zen » :

« C’est alors à la lueur des bougies, que j’ai remarqué les oreilles du maître zen. Translucides dans la lumière, on les aurait dites taillées dans le plus fin des papiers cul.
Le maître zen avait les oreilles les plus fines que j’ai jamais vues. Là résidait son pouvoir. Il me fallait ces oreilles. Pour emporter en voyage, donner au chat ou planquer sous l’oreiller.
Bien sr, je reconnaissais dans tout ça la voix du scotch et de la bière^; mais dans un sens, je ne reconnaissais plus rien du tout. »

Deux des nouvelles traitent du thème de la prison, « J‘ai vécu avec l‘ennemi public n°1 » et « Comme au bon vieux temps ». On ignore si les deux nouvelles ont un rapport mais elles présentent la prison comme on la voit dans les films, avec les clichés : l’homme qui se considère comme l’ennemi public n°1, le dégoût des prisonniers pour les pédophiles, des matons qui violentent les détenus (« TU VAS LEVER TON GROS CUL OUI? »), l’idée du suicide pour arrêter de souffrir, les guerres de gangs, les fous qui ne le sont peut être pas assez pour être internés (« TARA BOUBA MANGE, TARA BOUBA CHIE ! » répète le codétenu de Bukowski), les trafics (de punaises, de cigarettes, de nourriture) et les viols.

 

 

 

La dernière nouvelle :« Le zoo libéré »

La dernière nouvelle est vraiment particulière.Durant le livre je me suis habitué à rencontrer le style direct sans descriptions élaborées de Bukowski et au fait qu’il parle parfois au lecteur comme si ses nouvelles étaient en fait des souvenirs qu’il raconterait face à face. Je m’attendais à ce qu’il en soit de même pour la dernière nouvelle mais j’ai été très surpris. L’histoire est celle d’un certain Gordon qui erre un peu perdu, le visage en sang, dans la ville. Il aperçoit une maison qu’il décrit comme « une baraque de trois étages, peinte en vert, environnée de plantes grimpantes, d’arbres et de taillis » et il décrit l’odeur qui se dégage de la véranda : « une odeur de viande crue, d’urine et de fiente », il aurait très bien pu dire « une baraque verte de trois étages avec des plantes, des arbres et des taillis autour » et « un odeur de viande crue, de pisse et de merde » mais il a choisi un vocabulaire moins familier, ce qui m’a étonné de sa part.

Il sonne donc à la maison, espérant un verre d’eau. Une femme lui ouvre ; il ne lui dit pas : « il me faut un verre d’eau » mais « j’ai soif, pouvez vous me donner un verre d’eau ? ». Là encore, la phrase est plus polie et il vouvoie la femme. Carol l’accueille, lui donne son verre d’eau et lui propose un lit pour la nuit car il a l’air d’avoir besoin de repos. On apprend en même temps que Carol possède un zoo chez elle : un orang-outan, un perroquet, un tigre, un serpent, un renard, un loup et beaucoup d’autres, et qu’elle les aime.

Gordon s’aperçoit durant la nuit que Carol, chaque soir couche avec un de ses animaux dans le living et le lendemain il ne la considère pas comme une folle mais il essaye quand même de partir. Carol ne veut pas, elle veut qu’il reste dans son zoo car elle l’aime comme ses animaux. Forcément, ils finissent par coucher ensemble mais la scène est différente des autres nouvelles. Gordon est très à l’écoute des besoins de Carol, il n’y a pas cette violence omniprésente dans les autres textes de l’auteur.

Le zoo vit bien dans sa maison. Carol attend même un enfant, mais un jour en rentrant Gordon et Carol découvrent que leurs animaux ont tous été tués, ils les enterrent dans le jardin. Finalement la fin se déroule très vite sans qu’on comprenne trop. Gordon est à la maternité ; on lui présente son enfant qui est un mélange de tigre, ours, serpent, homme, tigre, renne, coyote et lynx et là, l’hôpital explose…une bombe à hydrogène.



Conclusion

En refermant le livre, je ne savais pas quoi penser. J’ai été dérangé par ce livre, je ne veux pas dire que je n’ai pas aimé mais tout au long du livre, j’ai été dérangé par les trop nombreuses scènes de sexe violentes, les beuveries et le monde plein de vice qui y est décrit et je me suis demandé comment on pouvait, d’un côté, imaginer ce genre de nouvelles et de l’autre, consentir à les publier. Pourtant je ne peux m’empêcher d’aimer la dernière. Elle contraste avec tout le reste du livre, il y a de l’amour sincère (j’ai même oublié pendant un moment l’aspect zoophile), pas d’alcool (à part au début quand Gordon trouve la maison) et dans le petit zoo on découvre un monde où l’on s’entraide et on ne se juge pas (Carol accueille un étranger visiblement éméché et Gordon accepte les mœurs de Carol alors que toute la ville l‘appelle « la dingue »).

Pour conclure, je dirais qu’une seule nouvelle ne vaut pas qu’on dise que le livre est magnifique mais que l’expérience est tellement troublante qu’il serait dommage de passer à côté, et puis rejeter ce livre, ne serait-ce pas entrer dans le monde plein de discrimination décrit par Bukowski ?

 

 

 

Alexis, 1ère année Bib.-Méd.-Pat.

 

 


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24 février 2011 4 24 /02 /février /2011 07:00

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Charles BUKOWSKI
Journal d'un vieux dégueulasse
 Notes of a dirty old man
traduit de l'anglais

par Gérard Guégan

Grasset, 1996
Le livre de poche, 1998

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Articles de Magali et de Nawal

 

 

 

 

 

 

 

 

1. Fiche de lecture de Magali

 

 

Biographie

Poète et romancier américain, Charles Bukowski naît à Andernach (Allemagne) le 16 août 1920 et meurt à San Pedro, le 9 mars 1994. Il grandit aux États-Unis où il arrive avec ses parents à l'âge de 2 ans, il passe une enfance et une jeunesse difficiles.

Il écrit à 24 ans son premier roman, Le Postier, qui ne sera publié qu'en 1971. Vient ensuite une longue période où il enchaîne des petits boulots. Il commence ensuite une collaboration avec le journal anticonformiste Open City, dans lequel il écrit des chroniques qui donneront Journal d'un vieux dégueulasse, publié pour la première fois en 1969. Suivront les Contes de la folie ordinaire, ainsi que d'autres romans tels que Women, Pulp, Factotum et des poèmes.

Qualifié d'asocial, de provocateur, d'obscène mais aussi de poète génial, Bukowski choque, il dépeint avec violence la société américaine, le règne de l'argent, la morale hypocrite, etc. Son passage remarqué à l'émission Apostrophes en 1978 le rend célèbre en France. Souvent associé au mouvement culturel de la Beat Generation, il a aussi collaboré avec le cinéaste Barbet Schroeder pour le film Barfly, largement autobiographique, sorti en 1987. Un film documentaire, Bukowski : Born into this, de John Dullaghan, qui date de 2005, rend hommage à Bukowski. Même s'il ne fait pas l'unanimité, il a aujourd'hui une stature et une influence considérables sur des écrivains comme Raymond Carver, Dan Fante, pour les Etats-Unis, ou encore Philippe Djian et Frédéric Beigbeder pour la France.



Résumé de l'oeuvre

Journal d'un vieux dégueulasse est un recueil de chroniques. Son titre original, Notes of a dirty old man, a été traduit de l'anglais par Gérard Guégan. Bukowski raconte dans l'avertissement, comment John Bryan, le directeur d'Open City, lui a demandé d'apporter sa contribution au journal :

« Et un jour, mine de rien, mais tout en trifouillant dans sa barbe rousse, il m'a demandé pourquoi je ne lui torcherais pas chaque semaine une chronique […]. Rien de tel pour se sentir pousser des ailes. Mettez-vous à ma place, liberté absolue d'écrire ce qui me chante. J'y ai trouvé mon bonheur, et parfois aussi un peu de gravité; mais surtout au fur et à mesure que les semaines passaient, il m'a semblé que j'écrivais de mieux en mieux. Ce que vous allez lire représente le meilleur de quatorze mois de chroniques. »

Les chroniques relatent le quotidien réel ou supposé de l'écrivain, sans que l'on puisse toujours discerner la part véridique de l'imaginaire. Dans ses chroniques, on retrouve son goût pour l'alcool, les femmes, les errances nocturnes, le jeu : tout cela dans une sorte de réflexion sur la société américaine inspirée par ses propres expériences. Nous voyageons avec lui de ville en ville, où il passe quelque temps, essuie quelques déboires avant de passer à la ville suivante.

Nous aborderons dans un premier temps le thème de la violence présent dans l'œuvre, puis des éléments qui font toute l'identité de son écriture et pour finir nous nous attarderons sur la question de l'autobiographie.


La violence


Thématique de la violence dans le texte

Dès la première histoire, nous assistons à une bagarre entre le narrateur et un autre personnage, les scènes sont d'une extrême violence, comme nous le montre ce passage :

« […] moyennant quoi j'ai frappé Elf derrière l'oreille, si fort que la bouteille m'a échappé (il avait dit quelque chose qui m'avait déplu), mais quand il s'est redressé, j'ai récupéré la bouteille, du bon scotch, je lui en ai remis un coup quelque part entre la mâchoire et la pomme d'Adam, de nouveau il a mangé la table, je dominais le monde, moi l'émule de Dostoïevski qui écoute du Malher à la nuit tombée […] sauf que tout de suite après Elf m'a allongé un foudroyant uppercut dans le front et j'ai dégringolé de ma chaise […] j'ai conservé l'espoir que quelqu'un – la propriétaire, la police, Dieu, n'importe qui – arrêterait ce jeu de massacre, mais pas du tout, ça a continué, continué, jusqu'à ce que je ferme les yeux ».

D'après Alexandre Thiltges, dans sa critique Contes de la violence ordinaire, « L'écriture de la thématique de la violence est rendue possible à travers la violence de l'écriture, violence verbale et linguistique qui devient une violence faite à la langue et à l'écriture elle-même. L'écriture bukowskienne est ainsi une écriture de la révolte et s'exprime avant tout à travers la violence du langage ».

Il y aura d'autres scènes de bagarre, je pense à cette chronique où c'est une femme qui frappe Bukowski :

« mais alors que je m'apprêtais à lui fermer la porte au nez, elle a brandi son sac au dessus de sa tête en hurlant « t'es qu'une POURRITURE de fils de pute ». sourire aux lèvres et sans bouger d'un millimètre, j'ai vu le sac décrire un arc de cercle – merde, quand on s'est frotté à autant de brutes que moi, un sac de femme, ça ne peut être que de la rigolade, sauf que, bang, j'ai salement accusé le coup. c'était hyper lourd […] elle m'en a remis illico un coup. – mais bébé ! et encore un autre. –mais enfin bébé ! mes jambes ont commencé à me lâcher. mais tout le temps où je me suis lentement affaissé, elle ne s'est pas gênée pour me frapper encore plus fort. elle avait du punch. ça tombait comme à Gravelotte, à croire qu'elle voulait me défoncer le crâne. ce fut le troisième k.o. de ma carrière, si on peut appeler cela une carrière, mais le premier que m'infligeait une femme ».

L'auteur décrit cette scène dans un style brut, sans détour, ce qui peut nous faire penser que cette histoire a pu lui arriver et qu'il nous la fait partager. Bukowski se pose en victime dans cette histoire, ce qui nous donne une vision assez négative de la femme.

Alexandre Thiltges a construit un tableau dans lequel il a regroupé six thèmes récurrents perçus comme les fondements de la violence romanesque et qui se retrouvent entre autres dans Le Journal d'un vieux dégueulasse :

– Le père de Bukowski le frappe injustement, ce qui le pousse à s'endurcir et il décide ne plus pleurer. Bukowski dit d'ailleurs de lui-même qu'il est devenu « un Homme Frigorifié », avec le H et le F en majuscules ; ce thème se trouve dans Ham on Rye et dans Journal d'un vieux dégueulasse (de la p.284 à la p.292) ;

– Bukowski vit dans une petite chambre, à New-York, il achète un costume trop petit qui se déchire peu après. Il vit seul, sans aucune ambition, dans un désespoir absolu, cette histoire est dans Factotum et dans Journal d'un vieux dégueulasse (de la p.47 à 54) ;

– Le protagoniste s'enfuit dans sa chambre et frappe un personnage avec sa machine à écrire, il pense être responsable de sa mort : dans Ham on Rye et dans Journal d'un vieux dégueulasse (p.15-16).

Ces scène traumatiques ressurgissent presque de manière obsessionnelle dans plusieurs de ses œuvres; cette répétition, selon Alexandre Thilges, contribue au fait que « l'œuvre intégrale de Bukowski peut se lire comme un grand récit qui formerait une nouvelle "Comédie Humaine" ». Les personnages mis en scène par Bukowski, dont lui-même, évoluent dans un monde difficile, véritable reflet de la société américaine des années soixante-soixante-dix.



La violence exprimée par le cynisme

L'auteur montre l'envers du décor dans ces textes ; les Etats-Unis sont loin de représenter « l'American dream », espoir de peuples entiers. Dans une des histoires, où Bukowski travaille aux docks de Frisco, un homme s'assoit à côté de lui et saute dans la mer :

« tout à coup, j'entends le bruit d'un plongeon : il avait sauté ! le plus surprenant c'est qu'il a appelé au secours comme sa tête disparaissait sous l'eau. après quoi, il s'est enfoncé sans que ça remue des masses, je me suis contenté d'observer les bulles d'air qui remontaient à la surface. »

L'auteur ne tente rien pour l'aider, c'est quelqu'un d'autre qui plonge et va sauver cet homme. Un véritable cynisme semble se dégager de la plume de l'auteur, il observe cette humanité et nous la décrit sans que cela ait l'air de le toucher.

C'est du moins ce que l'on ressent en lisant certaines histoires, mais il ne faut pas s'arrêter à la surface, il faut essayer de lire entre les lignes, et parfois Bukowski apparaît au détour d'une phrase comme un être sensible : 

« le regard dans le vide, je me suis figé sur place. perdu dans ma solitude. au carrefour, le feu était vert. j'ai attendu qu'il passe au rouge pour traverser cette rue qui ne m'aimait pas. »

Ce genre de discours vient s'opposer à la violence de son langage et de son écriture, ce qui nous prouve que Bukowski ne se cantonne pas à un seul style, qu’il parvient à nous surprendre et qu’il n’est surtout pas dénué de sentiments.


Ce qui m'amène à parler maintenant des différents éléments qui donnent une identité à son écriture.


L'écriture Bukowskienne

Le style

Dès la première page, nous sommes déstabilisés par la typographie très libre, et si l'on feuillette tout le livre, on s'aperçoit que chaque chronique commence par une lettre minuscule. Nous avons une alternance de minuscules et de majuscules, et ces dernières sont utilisées pour mettre l'accent sur un langage vulgaire, populaire, souvent des insultes. La première phrase des chroniques débute ansi : « il y avait un fils de pute qui ne voulait pas les lâcher.. ». Ce style brut, direct, peut s'analyser comme un refus des conventions littéraires, des normes de grammaire. L'auteur choisit d'écrire comme il le souhaite sans se soucier de ce qu'en penseront les gens. La traduction ici, a bien rendu cette liberté dans l'écriture, par exemple : « MAUDITE SOIT LA PUTE QUI T’A DONNÉ LE JOUR ! ».

Son écriture fait littéralement violence au langage en transgressant les règles établies, en « détruisant les chaînes qui emprisonnent le langage et en libérant le texte. » (Contes de la violence ordinaire). L’auteur ne s’encombre d’aucune règle ce qui donne une énergie et une spontanéité qui lui sont propres et donnent ainsi toute sa force à sa façon de s’exprimer.



L'autodérision, l'humour

L’auteur n’hésite pas à reconnaître ce qu’on peut dire de lui et semble tout à fait l’assumer :

« bref, pour certains écrivains, donc, Bukowski, l'illustre insolent, le sexe est sans conteste une tragi-comédie. ce n'est pas parce qu'il m'obsède que j'en fais la matière de mes livres. c'est parce qu'il me permet de vous faire rire et un tout petit peu pleurer, juste entre deux chapitres. Giovanni Boccace y a mieux réussi que moi. il avait la distance et le style. je me tiens encore trop près de la cible pour faire dans le sublime. aussi m'a-t-on catalogué écrivain cochon. lisez donc Bocacce.

au reste, je commence à prendre de la hauteur, si bien qu'après 2000 vidages de burnes, la plupart assez piteux, je suis parvenu à me moquer de moi comme de mon service trois-pièces. »

D'après Alexandre Thiltges,

« Ce qui fait l'identité de l'écriture Bukowskienne et la démarque de la brutalité de l'écriture d'Hemingway, de la violence primaire de celle de Chandler ou d'Ellroy, c'est son usage de l'humour et du comique. Si le ton général des romans de Bukowski est très noir et chargé d'une violence que beaucoup jugent insupportable, celui-ci n'est pourtant pas désespéré, et ce justement parce que le narrateur est encore en mesure de rire de l'absurdité et de la violence du monde dans lequel il évolue, aussi bien que de lui-même. »

Bukowski manie l'autodérision avec brio : « […] quand j'ai enfilé le pantalon, la couture de l'entre-jambe a cédé jusqu'à la ceinture. qu'importe, j'étais paré ». Il paraît ne pas se soucier des apparences, être au-dessus de tout cela, preuve qu'il ne se préoccupe pas du regard des autres, ce qui rend son écriture légère et comique par moments.

De nombreux exemples sont disséminés tout au long de son œuvre, je vous invite donc à les découvrir.



Dimension autobiographique de l'oeuvre

Brève définition : le Trésor de la langue française définit l'autobiographie comme une « Relation écrite de sa propre vie dans ce qu'elle a de plus personnel. »

Dans « Vers une grammaire de l’autobiographie », extrait de Genesis (revue internationale d’études génétiques, dans le numéro consacré aux autobiographies) Philippe Lejeune dit :

« Il y a bien dans le travail autobiographique, quelque chose de spécifique. Tous les écrivains, certes, font des plans, pensent à leur paratexte, réfléchissent à leur texte, etc. Mais l’autobiographe, même s’il est en situation de créer, n’a pas la liberté, ni le désir, d’inventer. Il est requis par l’attention aiguë qu’il porte au réel, dans une attitude de recherche de la vérité, et, souvent, retenu par l’engagement social que représentera la publication de son texte. »

Catherine Viollet, également l’auteur d’un article dans la revue Genesis intitulé « Petite cosmogonie des écrits autobiographiques », déclare qu' : « Écrire un texte autobiographique, rédiger un journal, c’est avant tout construire une subjectivité, des figures du « je » – et partant du « moi », du « soi » par rapport à autrui. »



Éléments autobiographiques

Premier élément capital : les histoires sont narrées à la première personne pour la plupart.

Dans Une vie de fou, Howard Hugues dresse une biographie complète de Bukowski, on y apprend notamment qu'à la fin décembre de l’année 1967, il fait la rencontre de Neal Cassady et de Kerouac :

« La chronique de Bukowski fut à l’origine de sa rencontre avec Neal Cassady, l’une des rares figures de la Beat Generation qu’il admirait […]. Cassady était surtout célèbre pour avoir été l’amant d’Allen Ginsberg et avoir inspiré à Jack Kerouac le héros de Sur la route, Dean Moriarty [… ]. Aussi Bukowski fut-il ravi de le rencontrer lors de son passage à L.A. »

 Dans les chroniques on retrouve ce moment raconté par Bukowski : « peu de temps avant qu'il n'aille, pour y mourir, se coucher en travers de cette voie ferrée mexicaine, Neal C., le copain de Kerouac, est entré dans ma vie. »

De même Bukowski nous livre un bout de son histoire à la mort de sa mère :

« Harry perdit sa place à la blanchisserie. Henry vendit sa maison. Le pasteur coucha avec Maggy. Shirley se maria avec un réparateur de télés. […] en six mois, Henry dépensa l'argent de la vente en jouant et en buvant. Je m'appelle Henry. Charles est mon second prénom. quand ma mère mourut, ça se passa relativement bien. de belles funérailles catholiques. avec plein d'encens et un cercueil fermé. lorsque ce fut le tour de mon père, il n'en alla pas de même. on laissa ouvert le cercueil, et son ex se pencha sur son cadavre … embrassa son visage, et tout le reste suivit. »

Ce passage qui constitue la chute de l'histoire revient sur tout ce qui se passe dans cette chronique, on apprend donc qu'Henry le personnage principal de l'histoire est en fait Bukowski lui-même.

Selon Alexandre Thiltges

« La voix de Bukowski est omniprésente dans le texte, l'auteur, le narrateur, et le personnage principal sont très proches au sein du texte, et le nom de Bukowski apparaît lui-même dans certains poèmes et certaines nouvelles ».

En effet dans Journal d’un vieux dégueulasse, on l’appelle « Buko », les personnages s'adressent à lui en ces termes :« t’aurais pas une autre bière Bukowski ? », ou encore : « T’es un chic type Bukowski ».

D’après Catherine Viollet, « N’est-ce pas le nom propre – patronymique dans notre culture – qui « encre » l’identité, s’en fait en quelque sorte le blason, s’inscrivant ainsi au cœur de l’écriture autobiographique ? »

Tout dans l’œuvre donne à penser qu’il s’agit d’une véritable écriture de soi, ce que Bukowski a composé à sa façon.


Conclusion 

Je dirai pour conclure que ces chroniques sont le reflet des pensées de l’écrivain, il nous les livre sans se soucier de la morale, des tabous ou encore des règles typographiques. Pour être tout à fait honnête, la lecture de cette œuvre n’a pas toujours été facile, j’ai parfois été choquée par son écriture brute ce qui ne m’a pas empêchée de finir ce livre. Je pense qu’il est toujours enrichissant de s’ouvrir à d’autres genres de littérature. Je ne connaissais pas ce mouvement contestataire lié à la Beat Generation. La littérature « underground » m’aura en tout cas bien marquée. Bukowski n'est pas pour les âmes sensibles, toutefois si l'on est curieux de découvrir un style détonnant il est tout à fait recommandé.

Magali, A.S. Éd.-Lib.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Fiche de lecture de Nawal

 

 

Il s’agit d’un recueil de chroniques, datant de 1968, et publiées chaque semaine dans Open City, un journal underground de L.A., à la demande du rédacteur en chef, John Bryan. Elles sont au nombre de 40.

Un simple résumé serait réducteur : Bukowski raconte des épisodes de sa vie, quelques réflexions sur la société qui lui viennent librement et au fur et à mesure :

« Comme si j’écrivais en toute liberté. Un œil sur la fenêtre, à siroter ma bière et à attendre que ça vienne. Et quand ça venait, je noircissais mon feuillet. Jamais Bryan n’a joué les censeurs. » (p.8).

Les chroniques sont très librement écrites tant par leur forme (je vais y revenir plus tard), que par le langage très cru qu’il utilise. En tout cas, dès les premières pages, on sait que c’est inclassable, et bien que la renommée de Bukowski soit en partie fondée sur ses dérapages, on y retrouve beaucoup de qualités littéraires certaines.


Sur quoi Bukowski écrit-il ? À un étudiant qui lui demanda comment devenir écrivain, il lui répondit : « N’écris que ce que tu as vérifié dans ta chair, son of a bitch, il n’existe pas de professeurs ! » Dans ses chroniques, on retrouve donc des thèmes comme l’insignifiance de la vie (et surtout du travail !), les bas instincts comme le sexe, l’alcool, l’amour, ou encore les névroses avec sa théorie de « l’Homme Frigorifié » ou la folie de l’une de ses femmes. La plupart des chroniques sont donc centrées sur son vécu. Quelques-unes, toutefois, sont supposées inventées : c’est le cas de la deuxième chronique sur un joueur de baseball extraordinaire avec des ailes, qui se les fait couper après avoir trop fait gagner son équipe. À côté de ce livre, il a beaucoup écrit beaucoup d’ouvrages sur sa vie : Le Postier, Souvenirs d’un pas grand-chose, Women.

Si vous lisez ce livre, lisez d’abord la biographie de Bukowski pour comprendre la réelle ampleur de chaque chronique. Il place sa vie au cœur de son œuvre, et elles sont toutes à son image. Sans sa biographie, on se perd facilement dans ses chroniques qui s’éparpillent, et sous les faux noms on reconnaît sa propre histoire et on comprend l’ampleur de l’œuvre et pourquoi les chroniques sont écrites.

 

 

Biographie 

Henry Charles Bukowski Junior naît le 16 août 1920 en Allemagne. 3 ans plus tard, ses parents déménagent à Los Angeles. Nota : Par rejet de son père, Bukowski n’utilisa jamais son premier prénom de Henry et se fit appeler Charles. C’est par ce prénom de Charles, ou son surnom Buk qu’il se fait appeler.  Ses intimes l’appellent Hank.

Charles a un univers social très restreint, son père lui interdisant de fréquenter les gosses du quartier. Il traîne avec les exclus comme lui, rouquins, loucheurs, handicapés. Son père le bat très régulièrement, et sa mère l’encourage par son silence. À dix ans, il découvre l’alcool, à quatorze les grands auteurs comme Fante, Hemingway, McCullers, D.H. Lawrence dans une bibliothèque municipale. À quinze ans, son père l’oblige à entrer dans un lycée de bourgeois, ce qui le fait se sentir minable. À cette même période, son corps se couvre d’acné : il est obligé d’être hospitalisé pour qu’on perce ses boutons à l’aiguille électrique, et garde de graves cicatrices. Il se voit désormais comme un monstre dont aucune femme ne voudra.


Il commence à écrire, et à boire régulièrement dès seize ans. C’est de retour d’une de ces soûleries, lors d’une engueulade avec son père, que Charles envoie ce dernier au tapis d’un uppercut au menton : il relate cet épisode dans la 38e chronique.

« Théorie de l’Homme Frigorifié » :

« nous finissons un jour ou l’autre par nous retrouver dans la Position de l’Homme Frigorifié, dont les symptômes les plus évidents prennent la forme de remarques aussi banales que « je n’y arrive plus », « ras le bol de toutes ces conneries », ou « salue de ma part Broadway ». (p.284).

Après avoir obtenu son diplôme, Bukowski travaille dans un grand magasin mais se fait rapidement licencier : le travail représente une perte de temps, et des tâches absurdes pour lui. En septembre 1940, il entre à l’université en journalisme, théâtre, anglais et histoire, qu’il abandonne très vite. Sa vie s'organise autour de l'alcool, de quelques amis, de l'écriture. Son père découvre un de ses manuscrits et le jette à la rue. Il atterrit dans le quartier philippin de L.A. juste au-dessus d’un bar (la première chronique y est consacrée), puis il erre à travers les États-Unis de 1942 à 1952, cherchant des chambres à proximité d'un bar. Dans la 6e chronique il raconte son séjour à NY, qu’il voit comme une ville malfaisante et dont il dira qu’il s’en est sorti. Une chronique évoque également son passage à La Nouvelle-Orléans, puis à Philadelphie, la 28e, dans laquelle il relate sa première relation sexuelle avec « une putasse d’un quintal cinq » à 23 ans. Sa vie est alors axée autour d'une chambre d'hôtel miteuse, d'un job alimentaire, des poèmes qu’il écrit et de la musique classique qu’il adore.

Dès 1945, Bukowski délaisse l’écriture pendant 10 ans au profit de la boisson. Il pense au suicide, rencontre Jane, ravagée par l'alcool, avec qui il va rester une dizaine d'années. Puis il entre, en 1955, à la poste et reprend ses écrits mais a du mal à se faire publier. Il développe un ulcère, puis il publie enfin pour la première fois des poèmes dans une petite revue, dont il finit par épouser la rédactrice en chef, une texane, Madame Frye : il nous en livre un bilan dans la 24e chronique. En décembre, son père meurt, et il raconte l’héritage qu’il a reçu dans la 22e chronique. Fin 1958, il retourne à la poste et trouve un train de vie moins chaotique. Jane meurt, et Bukowski commence à devenir un poète underground reconnu. Il rencontre Frances Smith,et leur fille Marina Bukowski naît en septembre 1964 : 40e chronique du recueil.

Écrites en 1968, et touchant des milliers de lecteurs, ses chroniques hebdomadaires marquent le début de sa véritable renommée. En 1969 paraît son premier grand recueil de chroniques, Journal d'un vieux dégueulasse, publié par Lawrence Ferlinghetti, poète et éditeur Beat à San Francisco. Le recueil, tiré à 20 000 exemplaires, obtient un grand succès d'estime dans le milieu beat, ce qui vaut à Bukowski d'être vite assimilé à ce mouvement, ce qu'il rejette (iI ne les connaît pas et méprise Burroughs qu’il qualifie plusieurs fois de « tapette »). En 1966, John Martin fonde les éditions Black Sparrow Press dans le but de publier Charles Bukowski et autres artistes d'avant-garde. Bukowski peut enfin se consacrer à l’écriture et quitte la poste. C’est à ce moment là qu’il publie Le Postier, Contes de la folie ordinaire et Women.

En 1976, il rencontre Linda Lee, une jeune hippie, lors d'une lecture et ils ne se quitteront plus. Vers soixante ans, Bukowski s'installe finalement avec Linda, à San Pedro, Californie. Passé de la bière au vin, il écrit plusieurs poèmes par jour. Il vit de ses droits d'auteur et surtout de ses cachets de lectures publiques, qu’il déteste et qu’il affronte bourré. Sa notoriété s’étend en Europe, en Allemagne et surtout en France, avec sa mémorable intervention chez Bernard Pivot, à Apostrophes. En direct sur le plateau, Bukowski boit trois bouteilles de vin blanc au goulot puis, ivre, tient des propos incohérents, rejette brutalement la comparaison de son oeuvre avec celle d'Henry Miller tandis que François Cavanna – qui défendait pourtant l'oeuvre et le personnage sur le plateau – tente vivement de le faire taire (« Bukowski, ta gueule ! »), il caresse le genou de Catherine Paysan puis, fatigué de la discussion qu'il trouve trop guindée, finit par arracher son oreillette et quitter finalement le plateau sans que Bernard Pivot cherche à le retenir. Puis, hors caméra, il sort un couteau avec lequel il menace (« pour rire », selon lui) une personne chargée de la sécurité, ce qui lui vaut d'être maîtrisé et jeté hors des locaux d'Antenne 2.

 Le personnage du « gros dégueUlasse » ne cesse de grandir. Désormais, Bukowski roule en BMW pour aller aux courses, boit toujours, et épouse Linda Lee en 1985. Il publie ses derniers romans dont un polar, Pulp (une détective enquête sur Céline, son modèle, qui ne serait pas mort mais qui se promènerait dans les rues de L.A.), et des poèmes.
Il meurt le 9 mars 1994 à San Pedro (Californie), d'une leucémie.

 

 

 

Un mot sur la forme de ce journal

 

Il n’y a aucune ponctuation ( sauf point et virgule), aucune majuscule, aucun numéro dans ses chroniques. Mots ou phrases importants en majuscules. C’est déroutant au début, mais finalement rend la lecture fluide. Cette forme découle de son anticonformisme et de son refus de se plier aux règles littéraires trop rigides.

Pour finir, l’écriture de Buk s’apparente beaucoup au journal intime : tenu au jour le jour, plus ou moins scrupuleusement, de façon très libre. Ce n'est pas un récit rétrospectif. L'auteur prend donc peu de recul par rapport aux événements dont il parle. En effet, Bukowski écrit sa chronique chaque semaine et de façon spontanée. Il nous livre une représentation directe de sa vie. D’ailleurs, Gérard Guégan, le traducteur, a voulu respecter le sens du titre américain, Notes of a dirty old men, en refusant le mot « mémoires » au profit de « journal ».

Toutefois, le terme « journal » reste un peu réducteur : en effet, Bukowski utilise « il », « je », les quarante chroniques sont totalement différentes, et ne suivent pas chronologiquement.


Nawal, 2e année Éd.-Lib.




Charles BUKOWSKI sur LITTEXPRESS

 

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 Article de Julie sur Contes de la folie ordinaire

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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23 février 2011 3 23 /02 /février /2011 07:00

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Pierre GUYOTAT
Coma,
Mercure de France
Collection Traits et portraits, 2006
Folio, 2007

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Je ne suis bien que lorsque je ne suis que ce qui est nécessaire pour être l'autre ».

Coma est un texte dur, lieu du langage et du temps où l’auteur souffrait dans sa vie autant que dans son écriture.

Lieu littéraire où l’on entre dans le champ autobiographique par l’évocation des rapports à la création. Le lien organique qu’entretient l’auteur au langage et, à travers ce prisme, au monde, se rompt, de 1977 à 1981, temps de dépression pour Pierre Guyotat.

Coma dépeint cette période de doute identitaire et psychologique qui le prend lors de la rédaction d’Histoires de Samora Machel, toujours inédit à ce jour.

La sensibilité extrême de l’auteur aux relations humaines et à l’imaginaire, l’empêche tout à coup d’accepter sa condition, son corps, sa finitude, et ne trouvera de voie que dans l’écriture, force surhumaine qui le terrorise.



« Quoique j'aie devant moi la plaine la plus industrieuse et la plus lumineuse et, plus loin, la mer la plus chargée de mythes, la seule réalité, c'est, pour moi, la page où j'écris, plus réelle encore que le monde, les objets, les espaces fermés ou extérieurs, la lumière où je fais bouger mes figures ».

Comme Antonin Artaud, décrivant dans Van Gogh ou le suicidé de la société les rapports violents et mortifères que le monde inflige aux créateurs-voyants, Pierre Guyotat ne dissimule rien des errances et des solitudes de ce corps en gestation dans l’écriture.

« Toute ma joie de vivre se tient dans cette tension et ce va-et-vient, ce jeu intérieur entre un mal que je sais depuis l’enfance être celui de tous les humains à la fois, à savoir de n’être que cela, humain dans un monde minéral, végétal, animal, divin, et une guérison dont personne ne voudrait, qui me priverait, en cas de réussite, de tout courage, de tout désir, de tout plaisir d’aller toujours au delà; en avant - et dont par intérêt bien compris depuis longtemps, je ne veux pas ».



L’alternance de phrases limpides ou découpées, confère parfois au texte un aspect hermétique. Mais la complexité n’est jamais gratuite.

La fragmentation de la prose induit pour le lecteur un rapport aux mots différent. Rapport fragmentaire des mots dans la phrase qui fait écho à la construction même  du récit.

Peut-on parler de roman autobiographique ?


La notion de roman est ici maltraitée; plus que dans Formation où l’auteur décrivait son enfance, sa découverte du sexe et de l’évolution des sentiments. Coma se compose de fragments. Fragments de souvenirs, rapides évocations de rencontres. Coma est une tentative de reconstruction du souvenir fatalement parcellaire. Les paragraphes se répondent, communiquent, et forment a postériori l’histoire d’un homme qui se souvient.

Dans Tombeau pour cinq cent mille soldats ou Eden, Eden, Eden, la langue se faisait chant pour décrire les horreurs de la guerre et les abîmes du désir. Ici, le souffle a fait place à l’hésitation, au tâtonnement, au doute.

Mais cette langue reste fondamentalement sensuelle et poétique. Pierre Guyotat cherche à travers elle à toucher la vérité de sensations et d’un moi révolus.

« Cette langue dépasse mes pauvres forces ; elle va plus vite que ma pauvre volonté. Elle me scandalise, me fait rougir, à d'autres moment rire, non d'une langue de fou, mais d'artiste trop fort pour l'être, humain, que je suis encore ».

 

 

 

Lucas, A.S. Éd.-Lib.

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22 février 2011 2 22 /02 /février /2011 07:00

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Kazuo ISHIGURO
Nocturnes,
Cinq nouvelles de musique au crépuscule
Titre original :

Nocturnes,
Five Stories of Music and Nightfall.
Traduit de l’anglais par
Anne Rabinovitch
Éditions des Deux Terres, 2010.
            .


           

 

 

 

 

                   
               

Cher Rémi,

    Comme promis, je t'écris pour que nous échangions nos impressions à propos des livres que nous avons lus et appréciés. Je viens de découvrir un auteur enthousiasmant. Tu trouveras ci-après un bref résumé de sa vie et de son œuvre, je l'ai réalisé récemment pour un de mes cours de littérature. J'espère que tu vas bien. Je t'embrasse.

Ton amie, Mélodie.

 

 

            Kazan Ishiguro, un auteur contemporain à découvrir.

Kazuo Ishiguro est un auteur anglais d'origine japonaise. Il est né au Japon, à Nagasaki, le 8 Novembre 1954. Il suit son père en Angleterre, à l'âge de six ans.

Ishiguro suit des études de littérature et de philosophie dans les universités du Kent et d'East Anglia et il décide de s'installer définitivement en Angleterre.

En ce qui concerne son œuvre, Ishiguro a reçu de nombreux prix, mais pour récompenser surtout sa production romanesque. A Pale View of Hills ( Lumière pâle sur sur les collines) a reçu le prix Winfred Holbty, An Artist of the Floating World (Un artiste du monde flottant) reçut en 1986 le  Whitbread Book of the year. The Remains of the Day (Les Vestiges du jour)  reçoit en 1989 le Booker Prize, l'une des récompenses anglaises les plus convoitées et est adapté au cinéma par Ruth Jhabvala (scénario) et James Ivory (réalisation). Il a publié ensuite les trois romans suivants : The Unconsoled (L'Inconsolé), When we were orphans (Quand nous étions orphelins) et Never let me go (Auprès de moi toujours).

Le recueil intitulé Nocturnes (2009) est composé de « cinq nouvelles de musique au crépuscule » (soit dans l'ordre : « Crooner », « Advienne que pourra », « Les collines de Malvern », « Nocturne » et  « Violoncellistes »). Il forme un quintette, dans lequel les voix des différents narrateurs, qui ont tous un lien avec la musique, expriment leurs sentiments personnels, soit en se mettant en scène, soit en se plaçant en retrait afin de narrer l'histoire d'autres personnages.


Dans l'œuvre d'Ishiguro, les personnages sont souvent hantés par le passé et le souvenir est un thème récurrent. La narration s'apparente à un processus thérapeutique, qui nous permet de voir comment le personnage construit son passé et l'interprète plutôt qu'à réussir à en donner une image proche de la réalité. Ishiguro aime à faire voyager le lecteur dans l'intériorité de ses personnages.
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Cher Rémi,

    J'ai trouvé une idée intéressante, tu vas encore dire que je n'ai pas la tête sur les épaules. Voici l'affaire : j'ai lu avec une véritable voracité le livre de Kazuo Ishiguro, intitulé Nocturnes. Je t'ai déjà parlé de cet auteur auparavant. Comme tu le sais, j'aime passionnément voyager. Aussi, pourquoi ne pas allier ce plaisir-ci à celui de lire ? C'est la raison pour laquelle, j'ai décidé de me rendre dans tous les lieux présents dans le livre de cet auteur si poétique. Qu'en penses-tu ?

Mélodie.

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Cher Rémi,

    Je mets mon plan de voyage-lecture à exécution. Me voici partie pour ma première destination, qui n'est pas n'importe laquelle : Venise. Deux des nouvelles d'Ishiguro (« Crooner »  et  « Violoncellistes ») prennent cette ville comme lieu de l'intrigue. Je me suis d'ailleurs rendue sur la « piazza San Marco ». Dans le recueil, ce lieu ouvre et ferme le cycle de nouvelles. En relisant les nouvelles d'Ishiguro, j'ai pu réfléchir aux différentes vertus de la musique. Dans la nouvelle intitulée « Crooner », la musique est présentée comme un puissant moyen de rapprocher les êtres, qui permet de les faire entrer en communion, bien qu'ils ne se connaissent pas à l'origine. Il en est ainsi de la mère du narrateur, qui adore la musique d'un crooner, nommé Tony Gardner. De même, le narrateur, qui est musicien lui aussi, sympathise avec le crooner, véritable héros de la nouvelle, car sa musique est associée à ses yeux à des souvenirs maternels.

    La musique est aussi une sorte d'échappatoire pour des personnages déçus par la vie. Il en est ainsi pour Emily, l'un des personnages principaux de la nouvelle « Advienne que pourra ». Le titre qui laisse transparaître une ambiance de désenchantement reflète bien le contenu de la nouvelle. Emily et Steve, le narrateur qui est aussi son ami qu'elle traite avec peu d'égards, se retrouvent néanmoins autour de la musique qu'ils écoutaient étant jeunes.

    La musique peut aussi constituer un fort moyen de séduction, comme on le voit dans la nouvelle « Advienne que pourra », où le meilleur ami du narrateur redoute que celui-ci lui fasse de l'ombre, en parlant musique avec sa compagne. Dans « Violoncellistes », le personnage féminin de l'Américaine est séduite par le violoncelliste Tibor, et décide de devenir musicienne par procuration, en lui dispensant des conseils de jeu, alors qu'elle prétend ne pas avoir joué de violoncelle depuis l'âge de onze ans.

Voilà Rémi. J'espère que mes impressions de lecture te donneront envie de découvrir le recueil.


À plus tard ! 

Mélodie.
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Cher Rémi, me voici désormais à Londres, lieu où se passent deux des nouvelles (début des « Collines de Malvern » et « Advienne que pourra »). Aujourd'hui, j'ai choisi de te parler des difficultés du métier d'artiste. Tout d'abord, ce que j'ai retenu après ma lecture, c'est que le métier d'artiste ne ménage que peu de reconnaissance, ce qui donne une tonalité mélancolique à certaines des nouvelles. Dans « Nocturne », le héros est conscient qu'aux yeux de beaucoup de personnes, il apparaît comme un « loser laid ». La nouvelle montre aussi la difficulté de gagner sa vie en tant que musicien. Steve est ainsi contraint de jouer tous types de musique (R and B, musique pour les publicités de voitures, thème musical pour un talk show, etc.), alors qu'il aspire idéalement à devenir un musicien de jazz. Dans la nouvelle « Violoncellistes », le héros-musicien est lui aussi contraint d'accepter une offre d'emploi dans un hôtel à Amsterdam, alors qu'il est issu de grandes écoles de musique.

    L'artiste est aussi celui qui est seul, qui se heurte à l'incompréhension des autres, pour qui il n'exerce pas de véritable métier. On le voit dans la nouvelle « Les Collines de Malvern ». La sœur du narrateur ainsi que son compagnon pensent que leur métier de restaurateur est un métier à part entière, qui nécessite de réels efforts, contrairement à celui qu'exerce le héros qui est aussi le narrateur.

    Le couple de musiciens suisses que rencontre le narrateur dans « Les Collines de Malvern » souligne un autre aspect non négligeable de la vie d'artiste, celui de la difficulté de concilier vie d'artiste et vie de famille. Le couple que forment Tilo et Sonja a eu un enfant qui ne désire plus les voir et fuit littéralement leur compagnie, quand ceux-ci se rendent dans la ville où il réside.

J'espère ne pas t'ennuyer avec mes impressions de lecture, cher Rémi. Mais je me doute qu'à mon retour, je trouverai dans ma boîte aux lettres de charmants échanges, dans lesquels tu me livreras ton point de vue sur ces nouvelles. A bientôt !

Mélodie.
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Cher Rémi,

    Je suis maintenant à Los Angeles, lieu où se déroule l'intrigue de « Nocturne ». Enfin, pour être honnête, je ne suis pas dans le lieu exact, mais tu vas facilement comprendre pourquoi. La nouvelle a pour cadre la banlieue huppée de Beverly Hills et tu te doutes bien que je n'ai pas les moyens de m'offrir une nuit d'hôtel dans cet endroit ! Mais j'ai une amie qui réside à Los Angeles et qui m'a gentiment proposé de m'héberger.

    Comme je suis proche du lieu où résident les stars américaines, j'ai pensé que te parler de la réussite sociale serait opportun. Deux des nouvelles, « Crooner » et « Nocturne » abordent ce thème en profondeur. Cependant, celui-ci traverse également l'œuvre dans son intégralité. Dans « Crooner », le héros éponyme se confie au narrateur à la fin de la nouvelle. A ses yeux, la réussite sociale est plus importante que le bonheur de son couple. Bien qu'il aime sa femme, il a décidé de se remarier avec une autre, afin de pourvoir réaliser son « come-back » et ne pas devenir la risée du public. On apprend également que sa femme, de son côté, a choisi de réussir par les hommes, en effectuant des mariages susceptibles de lui ouvrir des portes dans le monde artistique. Ce personnage, nommé Lindy Gardner apparaît également dans une autre nouvelle, celle qui donne son titre au recueil.
 
    Dans cette nouvelle, qui contient beaucoup d'éléments clés pour comprendre le recueil, l'auteur montre aussi les différents types d'artistes qui existent dans notre monde. À travers le héros-narrateur, il brosse le portrait de l'artiste réellement doué, mais qui n'arrive pas à devenir célèbre, faute de moyens nécessaires ( beauté physique, relations). Ce type d'artiste s'oppose à celui qui, à l'image de Lindy Gardner, parvient à devenir une star, grâce non pas à son manque de talent mais à son intelligence stratégique. Lindy est parvenue à se faire « une place au soleil », en épousant d'abord le chanteur Tony Gardner puis d'autres personnages influents. À propos, je dois te laisser, j'ai rendez-vous avec mon amie pour manger un délicieux cheese-cake. A très vite !

Ton amie Mélodie.

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Cher Rémi,

    Mon voyage touche à sa fin, je suis désormais à Malvern, situé dans la campane anglaise. J'ai résolu de finir en beauté ma petite escapade littéraire en te parlant de ce que tu connais bien, car tu as la chance d'en être pourvu. Je veux parler de l'humour, auquel tu as souvent recours quand je suis en ta compagnie et que j'apprécie beaucoup. Dans le recueil, cette tonalité est précieuse et sert parfois de contrepoint à l'aspect mélancolique qui s'y exprime également. Il peut s'agir d'un humour franc, qui donne un côté farcesque à la narration, comme on le perçoit dans la nouvelle « Advienne que pourra ». Le héros, qui est aussi l'ami de deux personnages (Charles et Emily), est appelé à l'aide par Charles, afin de sauver son couple. Le narrateur, qui n'est pas musicien mais mélomane, et  porte le prénom évocateur de Ray (comme Ray Charles ?), se lance dans l'exécution d'un plan qui échoue lamentablement, afin de camoufler sa lecture cachée du carnet pense-bêtes d'Emily. Cuisine au goût de chaussure, pour simuler l'odeur du chien des voisins, mastications à l'allure canine de magazines, bref, tu l'auras compris, cette nouvelle m'a fait bien rire ! Finalement, celui qui devait jouer le rôle du sauveur, devient celui qui doit être sauvé, aux yeux d'Emily.

    Toutefois, l'humour d'Ishiguro est loin d'être innocent. Le cynisme caractérise beaucoup de mouvements de son quintette, comme on le voit dans « Nocturne ». Dans cette nouvelle, le manager du héros ainsi que sa femme lui font une proposition complètement cynique. Ils préconisent d'avoir recours à la chirurgie faciale, afin de pouvoir percer dans le monde musical. Comble du ridicule, le nouveau compagnon de sa femme, qui l'a quitté, se propose de payer ses frais d'opération. Toutefois , le narrateur, qui se considère comme un  futur « chef-d'œuvre », censé sonner la gloire du chirurgien qui va l'opérer, prend finalement conscience qu'il a manqué de respect envers lui-même en acceptant de changer radicalement son apparence physique. Voilà mes dernières impressions de lecture. Je repars pour ma chère ville de Saint-Malo demain. Je jubile à l'avance de pouvoir découvrir tes réponses à mes lettres. Je t'embrasse.

Mélodie.

Julie S., A.S. Bib.-Méd.-Pat.

 

 

 

Sources

 contemporarywriters.com
 wikipedia.org
 januarymagazine.com

 

 

 

 

 

Kazuo ISHIGURO sur LITTEXPRESS

 

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 Article de Kadija sur Auprès de moi toujours.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by littexpress - dans Nouvelle
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21 février 2011 1 21 /02 /février /2011 07:00

Della traduzione à la traduction
rencontre de deux visions du monde

 

 

Qu’est-ce que la traduction ? La traduction est-elle création, ou bien outil de passage d’une langue à une autre, ou encore les deux à la fois ? Comment une œuvre de l’esprit prend-elle forme en tant qu’objet-livre, traduit pour devenir universellement lisible ? Autant de questions aux réponses mouvantes que nous avons tenté de découvrir en rencontrant Lise Chapuis, traductrice de l’italien à L’Arbre Vengeur.

 L’Arbre Vengeur, « l’éditeur qui cache la forêt »
 
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L’Arbre Vengeur, c’est une petite maison d’édition née en 2002 à l’initiative de David Vincent, libraire, et Nicolas Etienne, graphiste. Avec plus de cinquante titres au catalogue en 2010, L’Arbre Vengeur ne cesse de croître, non sans cultiver une certaine ironie sur elle-même. Ainsi on lit dans le catalogue 2010 que celui-ci sera très utile pour « caler une table au restaurant, [nous] abriter d’une bruine légère, […] allumer un feu quand il fait bien froid », et « pour les plus intrépides, il servira d’étonnant viatique vers les mystérieuses contrées de la littérature excentrique, marginale ou vengeresse. »


La maison avait au départ pour vocation de faire découvrir ou redécouvrir des auteurs oubliés. Aujourd’hui, la prise de risque est indispensable. Ils le disent d’eux-mêmes ; ils sont obligés de se « colleter au monde contemporain des écrivains vivants, assumer des choix contemporains, prendre un peu plus de risques ». Sur les tables des libraires pour une durée indéterminée, leurs livres, même haut perchés, ont toutes les chances de trouver leur lecteur.

L’Arbre Vengeur c’est quoi ?

Une microstructure associative avec trois collections à son catalogue : la collection « Selva Selvaggia » dirigée par Lise Chapuis, elle-même traductrice. Elle couvre le domaine italien. La collection comporte Histoire d’Usodimare. Un récit pour voix seule d’Ernesto Franco ou bien La Léda sans cygne de Gabriele D’Annunzio. La collection « Forêt invisible » dirigée par  Robert Amutio couvre le domaine hispanique. Microbes de Diego Vecchio ou bien Recels d’Alain-Paul Mallard en sont deux titres marquants. Enfin, la collection « l’Alambic » propose des redécouvertes intrépides et est dirigée par Eric Dussert.  Elle comporte deux titres plutôt originaux tels que Harengs frits au sang de Jean Duperray ou bien Un drame affreux chez les tranquilles de Marc Stephane.

C’est surtout une maison d’édition où l’originalité est le maître mot. « Excités, excentriques, humoristes trempés d’acide », ces mots caractérisent la politique éditoriale par opposition au « convenable », au  « bancal » et au « cliché » qui sont bannis.

C’est cette forêt prolifique que Lise Chapuis a rejoint très naturellement.

Lise Chapuis « Il faut être un peu masochiste pour faire ce travail ! »

Professeur et chercheuse en littérature, Lise Chapuis traduit l’italien avant tout pour le plaisir de manier la matière littéraire. Avec elle, aucune virgule n’est due au hasard, comme elle l’explique souvent dans les ateliers de traduction qu’elle anime au lycée des Graves à Gradignan. Rigueur, inventivité, et passion sont ses maîtres mots. Comment s’est-elle intéressée à la traduction, et que peut-elle nous dire sur ce métier encore mal connu ? Rencontre.



Comment êtes-vous devenue traductrice ?

Il y a diverses étapes dans cette longue démarche. Si, pour commencer, l’on revient à ma « pré-histoire », je pourrais dire par exemple que me suis toujours intéressée aux langues : au lycée j’ai étudié l’anglais, l’allemand et le latin, j’ai eu très tôt l’habitude de fréquenter des gens qui parlaient d’autres langues, et c’est toujours le cas aujourd’hui. Ensuite j’ai fait des études de lettres modernes, puis je suis devenue professeur de français ; par la Antonio-Tabucchi-Femme-de-Porto-Pim.jpgsuite, j’ai fait des études d’italien et passé la maîtrise d’italien. J’ai complété ma formation en étant lectrice dans une université italienne (Pavie, en l’occurrence, une ville universitaire ancienne et renommée, proche de Milan, en Lombardie). Là bas, grâce aux conseils éclairés d’une amie qui enseignait la littérature à l’université, j’ai plongé dans la littérature italienne la plus contemporaine et c’est ainsi que j’ai lu un petit livre qui s’appelait  Femme de Porto Pim, d’un auteur inconnu alors, qui s’appelait Antonio Tabucchi.
 
Il n’était pas traduit, et c’était un livre que j’aimais beaucoup, le genre de livre que j’aurais aimé écrire à ce moment-là. Je me suis dit « ce livre est formidable, il faut que les gens le lisent en France ! ». J’ai eu la possibilité d’entrer en contact avec  l’auteur et de lui dire mon intérêt pour son œuvre, et mon désir de la faire connaître au public français en la traduisant. Et c’est ainsi que j’ai signé un contrat avec la maison d’édition Christian Bourgois à laquelle je conserve toute ma gratitude pour cette confiance qui m’a été accordée à mes débuts. Je crois que la vraie vie littéraire et éditoriale est faite de rencontres et relations comme celles-ci, de confiance et de fidélité, et de passion commune. J’ai donc fait aussi à cette époque-là la connaissance d’Antonio Tabucchi que je suis allée rencontrer à Gênes où il enseignait alors. Cela a été une rencontre importante pour moi, j’ai toujours eu beaucoup d’affection et d’estime pour lui, et aussi de respect non seulement pour son travail littéraire mais aussi, par la suite, pour ses prises de position artistiques et politiques. J’ai donc traduit Femme de Porto Pim et Nocturne Indien. Tout de suite Nocturne indien a eu le prix Médicis étranger (en 1987), ce qui a été une reconnaissance formidable pour l’auteur mais aussi pour moi, une traductrice débutante. Dans les années qui ont suivi, j’ai traduit une bonne dizaine de livres d’Antonio Tabucchi. Je n’étais pas sa seule traductrice, il y avait d’autres traducteurs mais cela a été un moment important de mon parcours, et j’ai beaucoup appris. Après, naturellement,  j’ai traduit d’autres auteurs,  et travaillé pour d’autres maisons d’édition.



Avez-vous eu la faculté de choisir les auteurs que vous traduisez ?

Oui, assez souvent, et cela parce que j’avais un travail à côté, comme c’est le cas d’un certain nombre de traducteurs. J’ai toujours pratiqué la traduction parallèlement à mon travail d’enseignante et c’est une chance pour moi, car je peux me permettre de choisir, de refuser aussi. Il faut en effet préciser que la traduction littéraire est un métier difficile et peu rémunérateur : rares sont les personnes exerçant cette activité à plein temps qui gagnent largement leur vie. Ne pas être sous la pression financière est un avantage, mais d’un autre côté cela implique un travail acharné et une grande organisation de vie car la traduction littéraire est une activité de longue haleine.



Pour quelles maisons d’édition avez-vous travaillé et comment êtes-vous arrivée à L’Arbre vengeur, maison d’édition bordelaise ?

J’ai traduit pour Christian Bourgois à partir de 1987, pas seulement Antonio Tabucchi mais aussi Alberto Savinio, puis plus récemment Rosa Matteucci. J’ai traduit pour  d’autres maisons d’édition : par exemple  L’Arpenteur, une collection de la maison Gallimard ; également pour une maison d’édition d’origine canadienne très intéressante, très inventive et active qui s’appelle  Les Allusifs, notamment un auteur qui se nomme Giosuè Calaciura et qui écrit des  textes extraordinaires à mes yeux.  La rencontre avec L’Arbre vengeur s’est faite je ne sais plus comment, sans doute par des connaissances communes, mais elle allait de soi, si je peux dire : je suis entièrement favorable à l’existence de vraies maisons d’édition littéraires en région, et je tiens à soutenir ce genre de pari, car je trouve que les éditions régionales versent trop souvent dans un régionalisme facile. On se plaint ensuite que tout se passe à Paris ! Je trouve qu’il est essentiel qu’il y ait des maisons d’édition généralistes littéraires dans toutes les régions. J’ai trouvé le projet de David Vincent et Nicolas Etienne intéressant justement par leur approche strictement littéraire, et c’est pour cela que j’ai eu envie d’y participer. Ils m’ont demandé si j’avais des textes à proposer, bien sûr j’en avais, et ainsi nous avons commencé une collaboration et maintenant je m’occupe de leur collection italienne que nous avons nommée « Selva Selvaggia », parce que cette expression qui signifie « la forêt sauvage » figure dans les premiers vers de la Divine Comédie de Dante, maître du langage italien, et  bien sûr cela a un lien avec l’arbre, que celui-ci soit vengeur ou non. Par la suite, j’ai présenté Robert Amutio, traducteur d’espagnol, aux deux créateurs de l’Arbre vengeur, et il a lui aussi mis sur pied une collection hispanophone qui s’appelle « La forêt invisible », pour rester dans les arbres, si je peux dire. Je soutiens entièrement la démarche de cette maison d’édition et de ses créateurs qui, à mon avis, font un travail remarquable par son exigence.



Combien de temps cela vous prend-il de traduire ?

Pour répondre, il faudrait vraiment se dire « je me mets à mon travail à telle heure, j’arrête à telle heure. » Or, ce n’est pas ça du tout. On passe du temps à chercher un mot, une expression, un titre, parfois il faut créer des néologismes, rendre des jeux de mots. On fait des essais, on trouve plusieurs solutions, on tâtonne… Par exemple j’ai mis pas mal de temps à trouver le titre Passes noires du roman de Giosuè Calaciura, à y penser sans y penser, à griffonner des possibilités. Le titre trouvé n’a rien à voir avec le titre original mais plutôt  avec le contenu du bouquin, il ne s’agissait pas juste de mettre un mot à la place d’un autre, mais de trouver un équivalent qui avait une forte polysémie en français. Pour des recherches comme celles-ci, on ne compte pas le temps passé, ça occupe la tête, il faut jouer avec la langue, surtout la langue d’arrivée, c'est-à-dire le français, mais c’est précisément ce qui me plaît.

 

 

Peut-on dire que l’italien se différencie par sa musicalité ?

Le fait que la langue italienne soit musicale, je dirais que c’est un peu un cliché. Elle a sa musique mais pas plus que d’autres. En revanche, contrairement à ce que l’on peut croire en raison de la parenté latine de ces deux langues,  il y a des différences structurelles entre l’italien et le français qui posent de vrais problèmes au traducteur. La difficulté réside dans l’opposition entre la rigidité du français d’une part et ce qu’Italo Calvino appelle la « ductilité » de l’italien, d’autre part, sa malléabilité si l’on peut dire. Par exemple, en italien, la structure syntaxique suit facilement le déroulement de la pensée, ce qui devient vite impossible en français. De même il y a plus de souplesse et d’inventivité lexicale dans l’italien : par exemple, on peut utiliser à peu près n’importe quel infinitif de verbe pour en faire un nom, ce qui est impossible en français car la substantivation est fixée par le dictionnaire : vous pouvez dire, en français, « le boire » et « le manger », mais pas « le promener » comme peut le faire l’italien. Il y a aussi ce que l’on appelle les faux-amis, qui sont le point commun aux langues romanes proches, et puis il faut aussi toujours faire attention à ne pas se laisser embarquer par l’apparence de facilité, se couler dans l’italien.

Mais, bien sûr, on se trouve dans des milieux culturels qui ne sont pas très éloignés : même si bien des choses peuvent poser problème, on est dans un contexte proche, rien à voir avec l’écart culturel – qui se transcrit naturellement dans la langue – qu’il peut y avoir avec des pays comme, par exemple, le Japon, les mondes arabes, ou d’autres encore.



Que pensez-vous de la notion de fidélité dans la traduction ?

C’est une question que je ne trouve pas vraiment pertinente. Avant d’aller plus loin, je précise que je  pose comme pré-requis que la traduction respecte le texte et ne contient pas d’erreurs grossières, de contresens, faux-sens, d’approximations sur le plan de la langue et du contexte culturel, etc. Mais je ne crois pas qu’il y ait une fidélité de la traduction dans l’absolu. Je pense que chaque traducteur, à chaque époque, croit être fidèle à la lecture qu’il fait du texte.

 En effet chaque lecteur ne retient pas la même chose, et lit le texte différemment : dans la traduction, il y a forcément l’empreinte d’une lecture personnelle. Par ailleurs, on ne peut oublier que notre lecture individuelle est aussi faite de la culture et de l’époque dans lesquelles nous vivons. Chaque fois que je travaille sur ce que j’appelle « les discours des traducteurs », c'est-à-dire les textes que les traducteurs écrivent à toutes les époques pour expliquer leur posture et leurs choix de traducteur (par exemple les traducteurs de Dante à travers les siècles), je suis frappée de voir à quel point chacun pense avoir fait preuve de fidélité, fidélité à la lettre, fidélité à l’esprit, on dirait aujourd’hui fidélité à la langue-culture d’origine ou à la langue-culture d’arrivée. Bien sûr nous pouvons être tout à fait surpris par la différence des résultats, par des traductions qui nous semblent plutôt des adaptations ou au contraire des calques, mais cela signifie aussi que chaque époque se fait une idée différente de  la « fidélité » qu’elle attend d’un traducteur.

C’est d’ailleurs  ainsi que la traduction fait entièrement partie des productions littéraires d’une société, participe d’une culture intellectuelle et artistique, qu’il s’agisse de la façon de traduire ou du choix des langues et des œuvres traduites. Je suis chercheuse en littérature comparée, et cette réflexion sur la place et le rôle de la traduction comme œuvre littéraire au sens large est essentielle à mes yeux. Pour ma part, à mon niveau même, dans ma pratique, je considère la traduction comme une activité littéraire à part entière. Même si j’ai beaucoup d’intérêt pour les questions théoriques de traductologie, ce qui me motive au plus haut point dans la traduction, c’est le corps à corps avec les mots, avec la matière verbale.



Est-ce qu’il arrive que vous soyez un peu « opprimée » par les maisons d’édition ?

À vrai dire très peu, je trouve au contraire que l’on m’a plutôt fait confiance, que ce soit Christian Bourgois, ou les autres éditeurs avec qui j’ai travaillé.

Pour travailler correctement avec les maisons d’édition, je crois qu’il faut respecter les étapes et les délais du travail, il faut savoir être lent, se donner le temps de fourbir sa traduction, de la polir jusqu’au moment où l’on sait que l’on a fait les choix que l’on devait faire et que l’on pourra soutenir les remarques critiques parce que chaque chose posée a été réfléchie. Mais bien entendu il faut aussi savoir être rapide pour retourner des épreuves dans les délais, savoir accepter les remarques des correcteurs, les discuter et envisager l’idée parfois que l’on a pu se tromper. Pour ma part, j’ai toujours été assez exacte dans mon travail pour ne pas me sentir opprimée par qui que ce soit.

Peut-être là où les choses peuvent être plus difficiles, c’est le secteur de la littérature de jeunesse, où il m’est arrivé de traduire, et avec beaucoup de plaisir. Il y a dans ce secteur éditorial un certain nombre de personnes qui ont une idée très (trop) précise de ce qui est (à leurs yeux) bon pour les enfants : ces gens-là ont une certaine propension à gommer les aspérités d’un texte, et dans ce cas il faut résister, car bien souvent ces aspérités-là sont justement ce qui fait le style, la littérarité du texte, et les textes pour la jeunesse peuvent et doivent avoir aussi une forte littérarité, sinon ce n’est que de la bouillie de mots pour enfants.

Par ailleurs, en ce qui concerne les relations avec les maisons d’édition, je dois dire qu’en France on a beaucoup de chance car il y a eu depuis longtemps des gens, des traducteurs,  qui ont milité pour que les traducteurs et leur travail soient reconnus. Je suis membre de  l’ATLF (Association des Traducteurs Littéraires de France), et cette association fait un travail remarquable pour nous faire connaître et reconnaître dans le milieu professionnel et au-delà. L’ATLF organise des réunions, des journées d’études sur des questions concrètes comme sur des questions plus littéraires, tous les ans ont lieu à Arles des  Assises de la traduction rassemblant de nombreux traducteurs. Cette activité militante porte ses fruits et il y a donc une certaine reconnaissance du travail et du statut des traducteurs en France. Cependant, attention, le résultat n’est jamais acquis, il faut toujours être sur le qui-vive vis-à-vis de tous les professionnels du livre :  par exemple, nous constatons fréquemment que dans des catalogues de maisons d’édition mais aussi dans de nombreuses librairies, et des plus grandes, le nom du traducteur, voire la langue traduite ne sont pas mentionnés, comme si les auteurs étrangers écrivaient eux-mêmes directement en français. Il faut donc toujours se faire entendre, et bien sûr aussi sur les questions de rétribution et de contrat qui restent toujours épineuses et parfois litigieuses.


Cependant il y a des pays où la situation des traducteurs est bien pire et où leur travail est très mal payé. Le risque dans ce cas, c’est l’impossibilité de fournir un travail soigné, et donc une mauvaise qualité des traductions, et finalement une véritable perte au niveau littéraire. Une traduction littéraire, c’est avant tout des problèmes à résoudre : si l’on ne veut pas et surtout ne peut pas les résoudre par manque de temps, on simplifie, on perd le travail sur la langue, sur le style. On perd la littérature.



Souhaiteriez-vous traduire du français en italien ?

Il y a très peu de gens qui traduisent dans les deux sens, du moins dans le domaine littéraire. Littérairement parlant, il est difficile d’avoir la même souplesse, c’est comme le thème et la version. En ce qui me concerne, je suis capable d’écrire en italien sans fautes, voire avec mon propre style, mais je ne suis pas sûre de pouvoir rendre en italien avec toute la finesse nécessaire  tous les aspects stylistiques d’une œuvre d’un auteur français.

Même si ce que l’on appelle le thème est un excellent exercice linguistique, je crois que ce qui me plaît le plus dans la traduction, c’est d’une part d’aller à fond dans la compréhension, l’analyse, la perception de toutes les nuances du texte étranger et ensuite le travail sur ma propre langue, le français pour lui permettre de – ou l’obliger à – s’approcher au plus près de ce que le texte étranger m’a donné à percevoir.

Pour ce qui est de la traduction, je peux aussi traduire de l’espagnol et j’ai d’ailleurs un projet dans ce domaine. Mais franchement, je pense que j’ai encore beaucoup de choses à explorer en italien ! J’ai encore des tas de mots à découvrir, à mieux cerner, mais en français aussi il est vrai… Je peux passer des journées à m’extasier devant des mots encore inconnus, j’adore les dictionnaires, j’ai des dictionnaires étymologiques, d’histoire de la langue, le Littré, Larousse…, mais aussi des dictionnaires bilingues et unilingues dans un certain nombre de langues vivantes et anciennes, j’aime regarder comment le monde se dit dans ces idiomes, comment les langues forment des systèmes complexes, comprendre les relations – quand il y en a – entre les langues.

 

 

 

Cela vous plairait-il d’écrire vous-même ?

J’écris  en effet… mais…pour être écrivain, ou artiste au sens large, il me semble qu’il faut sentir une nécessité, la volonté de s’exposer au regard des autres, et une forte confiance dans son travail pour affronter ce regard. Moi je ne me suis pas encore senti cette urgence-là.  Et puis, il y a une surproduction de livres, tout le monde le dit, les éditeurs, les libraires… beaucoup de livres pourraient nous être épargnés. On peut dire que certaines personnes ont une confiance excessive dans leur propre création et nombreux sont les auteurs qui pourraient s’abstenir. Pour ma part donc, j’ai toujours écrit, mais pour le moment, cette situation de travail sur la langue me convient.

Mais cela dit, attention, sans pour autant me prendre pour un auteur, quand j’écris une traduction, j’ai quand même un projet d’écriture. J’ai lu d’autres œuvres de l’écrivain, j’ai réfléchi sur son œuvre. Je ne pose pas un mot derrière un autre, je cherche à créer un style en français. Il y a une véritable élaboration littéraire. C’est pourquoi je tiens à dire qu’il faut juger les traductions littéraires sur l’ensemble de l’ouvrage considéré et non sur des extraits. Quand on traduit, on ne trouve pas toujours l’équivalent d’un jeu de mots, ou d’un mot, au bon endroit, et parfois on décale ou on trouve des équivalents qui prennent du sens à la lecture globale et non dans le mot à mot. C’est pour cela  qu’il faut faire attention aux comparaisons entre original et traduction. Il faut essayer de comprendre ce qu’a voulu faire le traducteur plutôt que de juger la prétendue fidélité d’un paragraphe d’une langue à l’autre, ce qui à mon avis arrive trop souvent.



Et le traducteur aujourd’hui ?

Aujourd’hui encore, le traducteur est l’oublié de la littérature. L’invisibilité est de rigueur si l’on veut faire de la traduction. Or un murmure de mécontentement s’élève dans le milieu. « Le traducteur se rebiffe ». La reconnaissance est de mise. Les traducteurs veulent être traités avec équité et que leur travail soit considéré. A contrario, certains traducteurs souhaitent rester « l’homme de l’ombre. » Pour eux, la récompense suprême est l’anonymat.

Eternelle interrogation : le rôle du traducteur est de nouveau d’actualité. Simple traducteur ou auteur ? Le débat est ouvert et suscite la polémique. Le dernier roman de Brice Matthieussent, La vengeance du traducteur, en est l’illustration. Le traducteur perd toute déontologie et fustige littéralement texte et auteur.

Une réponse possible : le traducteur est un passeur. Il transmet d’une langue, d’une culture, d’un monde à un autre.  Traduire c’est donc aller à l’encontre de l’inconnu et parvenir à le rendre familier. Fonction d’autant plus majeure de nos jours avec la multiplicité des langues et des mixités culturelles.


Aujourd’hui, le traducteur devient un être polymorphe à mi-chemin entre l’interprète et l’auteur. Que peut-nous dire Lise Chapuis à ce sujet ?


Quelle place a le traducteur littéraire dans la chaîne du livre ?

Dans la chaîne du livre, le traducteur littéraire est dans le secteur de la création, ce n’est pas moi qui le dis, c’est reconnu par son statut même. S’il n’invente pas l’œuvre, il en crée une nouvelle forme. Le fait de participer d’une certaine manière à la création fait de nous des auteurs secondaires. Nous signons un contrat d’édition qui nous garantit des droits moraux et patrimoniaux comme à l’auteur premier. Nous sommes également payés sous le régime du droit d’auteur, à la différence du traducteur technique qui est payé sur un autre modèle.

Mais le traducteur littéraire est plus ou moins respecté selon la maison d’édition, ou le secteur éditorial. J’en ai déjà parlé pour la littérature de jeunesse. Et je pense que le poids du marché et du marketing est de plus en plus grand, surtout dans le domaine de la littérature de « consommation » ou de « genre », où le traducteur, mais l’auteur également sont soumis à la pression économique. D’autre part on voit poindre de plus en plus souvent des systèmes de rétribution qui ne relèvent pas du régime du droit d’auteur. Dans ces types de contrat qui s’inspirent du système anglo-saxon, il y a un risque de perte du regard et des droits du traducteur sur son texte.



 Quels sont vos rapports avec les autres acteurs du livre ?

Je dirais que le traducteur est en contact avec toute la chaîne du livre. Tout d’abord au niveau du texte, l’éditeur, le correcteur, l’auteur parfois…  Les correcteurs se basent sur la langue d’arrivée, et font un vrai travail de relecture, nous posent des questions. Ils ne connaissent pas toujours la langue d’origine mais ont une connaissance fine de la langue d’arrivée. Malheureusement il me semble que c’est un métier qui est de moins en moins bien pratiqué. Mais par exemple aux Allusifs, j’ai travaillé avec une excellente correctrice et cela s’est révélé un travail très constructif, toujours très littéraire, de pesage des mots.

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Le traducteur ne fait pas que traduire des textes…

Les traducteurs peuvent aussi faire un travail de proposition. C’est ce que je fais pour L’Arbre Vengeur, pour les Allusifs, pour les éditions Bourgois. Je peux dire « j’ai lu ça, ça me paraît pas mal», je justifie par une présentation de l’œuvre et de l’auteur, et si la chose paraît intéressante, on discute de l’opportunité d’une publication. Chaque maison d’édition, bien sûr, a son style, sa ligne propre, son esprit, et n’importe quel bouquin ne va pas chez n’importe quel éditeur. Il faut bien connaître l’édition française et les particularités de chaque maison d’édition si l’on veut proposer des textes avec un peu de chance de les faire prendre en considération.

 On peut aussi jouer un rôle de lecteur, à un degré plus ou moins important. Par exemple, on m’envoie quelque chose à lire, un livre déjà édité, voire les épreuves d’un livre, qui a été proposé  à la maison d’édition par un éditeur  étranger ou un agent, et dans ce cas je donne mon avis et le justifie par une note de lecture.


Depuis quelques années, et en particulier parce que je m’occupe de la collection italienne à L’Arbre vengeur, je suis parfois amenée à être directement en contact avec des maisons d’édition étrangères et je reçois plus souvent des propositions venues d’agents littéraires. C’est un système qui n’est peut-être pas encore aussi répandu en France que dans d’autres pays. Les agents littéraires représentent soit une maison d’édition, soit un auteur et servent d’intermédiaire : ils proposent l’auteur ou les ouvrages de la maison d’édition à l’étranger pour vendre les droits. Bien sûr, ils vivent du pourcentage qu’ils touchent sur la vente de ces droits et il peut y avoir des dérives. On connaît certains exemples d’agents littéraires qui font monter exagérément les prix, et cela fausse la vie littéraire et le travail de fond que doit être celui d’une maison d’édition qui fait un vrai travail sur le long terme et ne vit pas que de gros coups commerciaux sur des bouquins achetés aux enchères. Mais à mon niveau, naturellement, je ne suis pas concernée par ce genre de transactions et les relations avec les agents littéraires peuvent être intéressantes.

En ce qui concerne le domaine de la diffusion, je suis de plus en plus souvent ces derniers temps amenée à rédiger des quatrièmes de couverture. C’est un exercice spécifique car on ne peut pas traduire la quatrième de couverture du livre original. En effet le public et le contexte socio-culturel et éditorial dans lequel apparaît le livre sont totalement différents d’un pays à l’autre. Il faut là aussi analyser les éléments qui font que le bouquin pourra plaire au lecteur français, et ce ne sont pas forcément les mêmes que celles qui ont pu attirer le public italien.

On peut aussi être amenés à préparer des argumentaires à destination des représentants du diffuseur. En tant que traductrice, je suis la personne qui a peut être le plus travaillé sur le bouquin, et je sais ce qu’il représente en Italie et ce qui peut passer ou ne pas passer en France car le milieu n’est pas le même. Souvent on a défendu un titre, on connaît ses qualités, on sait ce qu’on veut faire passer du livre : déjà au départ, si j’ai essayé de convaincre l’éditeur d’acheter ce bouquin parce je le trouvais bon, du coup j’ai vraiment envie qu’il marche ! C’est une suite logique…


Toujours dans cette suite, on peut parfois rencontrer des journalistes : pour donner notre avis, parce que l’auteur a eu un prix, par exemple, est invité dans un salon, on peut aussi accompagner l’auteur dans les rencontres, ou bien être seul pour parler du livre, etc.

Tous ces aspects, la lecture, les propositions, la rédaction de quatrièmes ou d’argumentaires, la « promotion » d’un livre, cela suppose une connaissance de la vie littéraire, de ses courants, de ses mouvances, et de la production éditoriale en général. Même si on ne lit pas tout ce qui sort, on essaie de se tenir au courant en lisant de la critique littéraire, des blogs, des émissions, en fréquentant assidûment les librairies, en suivant les catalogues des maisons d’édition, en allant dans des salons du livre en France et à l’étranger. Par exemple, cette année je vais au salon du livre de Bologne où je vais regarder de près ce qui se passe dans l’édition jeunesse, comme je suis allée récemment à celui de Montreuil, comme je vais aller à celui de Paris.

Pour finir sur les aspects du métier de traducteur littéraire, j’ajouterai que j’essaie dans la mesure du possible de le faire connaître comme activité professionnelle liée à la littérature et au monde littéraire : c’est la raison pour laquelle j’accepte chaque année de faire des ateliers de traduction avec des élèves de lycée : mon but est de leur faire découvrir cette activité littéraire comme quelque chose de passionnant, comme une autre façon, « non scolaire », d’aborder la littérature, tout en leur présentant les différents métiers de la chaîne du livre.



Un dernier mot sur ce que représente la traduction littéraire  pour vous ?

La traduction a été une vraie école pour moi : j’ai découvert tout un univers professionnel, beaucoup de métiers que je ne connaissais pas, et j’ai trouvé cela passionnant. Certes il y a d’indéniables aspects commerciaux mais on rencontre aussi beaucoup de passionnés, et cela a été une bonne surprise pour moi de rencontrer des fous de littérature sans lesquels aucun bon texte ne peut atteindre le public, même si, il faut le dire, les choses sont assez compliquées !

Cependant le premier aspect, et qui reste pour moi le plus intime et essentiel, comme je l’ai dit,  c’est  le travail d’écriture, les dictionnaires, le polissage des phrases, l’effort toujours repris … Il y a peut-être quelque chose d’un peu désespéré dans la traduction, on essaie de s’approcher au plus près. Deux langues, deux époques, deux pays, ne colleront jamais, il faut sans doute être un peu masochiste pour faire ce travail !



Nos impressions sur cette rencontre

Laëtitia – J’avais une image assez faussée de Lise Chapuis et de la traduction avant le premier entretien, je m’attendais à une personne totalement différente, peut-être d’origine italienne. Mais la rencontre s’est révélée réellement enrichissante, car j’ai découvert des aspects de ce métier inconnu pour ma part. La passion et l’intérêt de Lise Chapuis pour la traduction nous entraînent avec elle. Aujourd’hui, j’appréhende la traduction et le métier de traducteur d’un tout autre regard.

Alice – C’était une rencontre très enrichissante. Lise Chapuis est très ouverte, agréable et surtout passionnée par son métier.  Le goût du livre en lui-même est très fort et surtout le travail qu’elle fournit sur la langue est plutôt remarquable et touchant.

C’est une personnalité à part entière, lui permettant d’être à la fois directrice de collection et traductrice. Elle doit imposer ses choix.

C’est un maillon de la chaîne du livre intéressant à rencontrer et qui était en quelque sorte inconnu pour nous encore il y a six mois. La création du livre est autre, c’est une sorte de re-création  du texte par le biais du traducteur, ainsi que de l’objet livre.

Jennifer – Des ressorts inconnus dévoilés, une passion des mots partagée, un univers discret qui ne demande qu’à ouvrir les barrières de la langue et à être reconnu, voilà ce que nous avons découvert avec Lise Chapuis, pour une littérature qui rend son importance au texte.

   
Merci à Lise Chapuis pour son aimable disponibilité et ses éclaircissements passionnants sur le métier de traducteur littéraire.

 

 

 

Propos recueillis par Jennifer Besson, Alice Lorant, Laëtitia Renaudeau

 

 

 

Sources :
 

Lettres d’Aquitaine
 Le traducteur se rebiffe
 Lekti-ecriture.com
« Autoportrait d’une micro-maison d’édition » [www.sauramps.com]
 Cafardcosmique.com

 

 

 

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Published by lJennifer, Alice et Laetitia - dans traduction
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20 février 2011 7 20 /02 /février /2011 07:00

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Marguerite DURAS
L’Amant
Éditions de Minuit, 1984

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Marguerite Germaine Marie Donnadieu, plus connue sous le nom de plume de Marguerite Duras, fut écrivain et cinéaste. Elle est née le 4 avril 1914 à Saigon, en Indochine. Ses parents se sont portés volontaires pour travailler dans les colonies françaises. Son  père était directeur d’école et sa mère institutrice. Marguerite et ses deux frères, Pierre et Paul, partent donc avec leurs parents pour l’Indochine. Son père meurt en 1921, la famille rentre en France et vit pendant deux ans dans le Lot-et-Garonne, dans la commune de  Pardaillan, prés de Duras. La mort de son père marque pour elle un tournant important dans sa vie. Selon elle, sa mère ne sera plus jamais la même. Nous pouvons donc supposer que son nom de plume découle de cet épisode biographique. En juin 1924, ils retournent en Indochine. A la suite d’un investissement hasardeux dans une concession, sa mère reprendra l’enseignement. Cet épisode marquera également Marguerite et, en 1950, inspirera son premier roman, Un barrage contre le Pacifique. Elle continuera à publier des œuvres qui seront parfois assimilées au Nouveau Roman. En 1984, elle obtiendra le prix Goncourt à l’âge de 70 ans pour L’Amant ; elle abordera cette histoire sous un autre angle en 1991 sous le titre de L’Amant de la Chine du nord.

L’Amant relève de l’autofiction. Marguerite Duras retrace son adolescence à Saigon, une période décisive de sa vie.  Elle dira elle-même : « tout ce que j’ai vécu après ne sert à rien ». À l’âge de 15 ans et demi, elle va faire l’expérience de son premier rapport sexuel avec un riche Chinois. Il ne faut cependant pas limiter cette œuvre à la seule expérience initiatique du sexe. C’est un texte qui relève d’une plus grande complexité ; elle évoque sa vie familiale chaotique et la relation étrange qui s’est développée entre tous ses membres.

Marguerite Duras n’a pas la volonté d’imiter la réalité ; certains éléments de ce texte sont flous mais elle nous explique que le plus important est présent. En effet,  l’imaginaire s’est immiscé dans ces souvenirs. Dans l’incipit, elle nous explique la gestation de ce texte, son envie de raconter les phases cachées de sa vie, celles qu’elle n’a jamais révélées.  Marguerite Duras tient à prévenir le lecteur que tous les faits ne sont pas fidèles à la réalité. Ils répondent à la subjectivité du sentiment, de la sensation et de son souvenir d’enfant. Après ces explications nous changeons brutalement d’énonciation, le « je » sera rarement employé. Les seuls passage où la première personne est rétablie sont ceux où nous entendons la voix de cette femme de 70 ans. Marguerite Duras établit volontairement une distance entre l’enfant qu’elle était et la femme qui veut nous raconter son histoire. Ces deux voix s’enchevêtrent afin de donner au lecteur toutes les ficelles pour comprendre l’œuvre. Marguerite Duras se servira par la suite de substituts pour désigner les acteurs de son récit.

L’Amant peut être assimilé à un récit de formation. Marguerite va devoir franchir différents obstacles afin d’atteindre la libération.  En effet, elle va se heurter au contexte social des colonies : les relations entre Asiatiques et Européens sont interdites. Le père de son amant est contre cette relation et organise le mariage de son fils avec une riche Chinoise.


Ce texte évoque aussi une tragédie familiale.

La mère est la figure centrale du roman qui propose deux images d’elle : celle de la mère aimante, qui est fière de ses enfants et ne cesse de parler d’eux.  Mais c’est également la mère qui va donner à sa fille une robe transparente, des chaussures à talons et un chapeau d’homme. Cette mère pousse tacitement sa fille vers une prostitution inavouée. Jamais cette relation avec le Chinois ne sera abordée clairement entre elles, tout est fondé sur le non-dit. La mère sait ce que fait sa fille mais elle préfère l’ignorer, l’argent prend le pas sur l’amour qu’elle porte à son enfant.
 
Le frère aîné est un homme brutal, sans autres buts que ceux de jouer, boire et fumer de l’opium. Marguerite le qualifie de « petit voyou ». Il se sert également d’elle, il faut payer ses dettes de jeu et il sait que seule Marguerite est capable de rapporter de l’argent.

« L’amant » sera toujours désigné ainsi, jamais son nom ne sera cité. Ce personnage se réduit à son rôle dans la relation amoureuse, il n’a pas d’autre dénomination. Nous n’apprendrons de lui que sa situation économique et son futur mariage. À la suite de leur première rencontre, elle le suit dans sa garçonnière. Il est déstabilisé, il ne sait pas comment se comporter avec cette jeune Française. Elle lui demande de faire la même chose qu’il fait avec les autres. Elle ne le désire pas, elle désire une relation sexuelle. Ce n’est pas lui qu’elle choisit, c’est sa situation, elle veut transgresser l’interdit maternel. L’amant aime Marguerite mais il sait que leur relation est vouée à l’échec. De plus, il a également conscience qu’elle est avec lui pour l’argent.  Cette relation va permettre à Marguerite de prendre confiance en elle et d’aimer son corps d’adolescente. Cependant se développe une relation ambiguë entre cet homme plus âgé et cette jeune fille. En effet, après lui avoir fait l’amour comme à une femme, il s’occupe d’elle comme d’une enfant. Il la lave, la porte, la borde et la nourrit.
   
Ce texte raconte également la naissance du désir d’écrire de Marguerite. Lorsqu’elle regarde sa vie, elle se dit qu’elle doit écrire, c’est un besoin. Ce désir fait partie d’elle, elle n’a pas d’autre choix, elle veut raconter tout cela. Cependant, elle sait que pour écrire il faudra que s’opère une rupture totale avec cette famille. Elle se produit à la fin du texte, elle regarde sa mère et ne la reconnaît  plus, elle devient étrangère, inexistante. À partir de là, Marguerite ne fait plus partie de cette famille et elle l’observe de l’extérieur. C’est grâce à cela que Marguerite nous livre un portrait familial sans concessions ni cachotteries.

La fin du texte est un choc car Marguerite prend conscience de l’amour qu’elle ressent pour l’amant. Elle est rattrapée par ses sentiments. Prise dans l’engrenage de la recherche d’argent, de la transgression de l’interdit et peut-être aussi de son immaturité, elle ne s’en est tout bonnement pas rendu compte.

La structure fragmentaire du texte composé de paragraphes juxtaposés relève de l’écriture du souvenir. De plus, cela marque également le dérèglement de cette fille de 15 ans et demi. Cela permet aussi à Marguerite Duras de prendre de la distance avec l’enfant qu’elle a été.  L’écriture lacunaire, la déconstruction des phrases font la voix si particulière de Marguerite Duras.

Cynthia M., 2e année éd.-lib


Marguerite DURAS sur LITTEXPRESS

 

Marguerite Duras La Douleur

 

 

 

 

 

 

Article d'Aurélie sur La Douleur

 

 

 

 

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Article d'Inès sur Laure Adler, Marguerite Duras

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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19 février 2011 6 19 /02 /février /2011 07:00

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John Fante
Demande à la poussière
Ask It the Dust,

traduction de

Philippe Garnier

Préface de

Charles Boukovski

Christian Bourgois,1996

10/18, 1999 et 2002

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Articles de Florent et de Blandine

 

 

1. Fiche de lecture de Florent

 

John-Fante.jpgS'il est un genre littéraire propre à l'expression du « moi », du « je », c'est bien le roman. Or depuis que celui-ci a acquis ses lettres de noblesse (inutile de citer une production romanesque écrasante comme celle du XIXe siècle) les auteurs n'ont eu de cesse de questionner l'écriture du moi et d'en rechercher de nouvelles formes d'expression : de Rousseau à Proust il y a un monde.

John Fante est un auteur américain du début du XXe siècle. Né en 1909 dans le Colorado d'une famille d'immigrés italiens, croyante et conservatrice, il se consacrera dès son plus jeune âge à l'écriture. Ce Colorado paysan et étriqué l'étouffant bien vite, Fante prend la route de Los Angeles dès ses vingt ans, se nourrit de littérature (Joyce, Huysmans, London, Dostoïevski, etc.) et assez vite attire l'attention de H.L. Mencken, auteur célèbre et rédacteur de la revue littéraire The American Mercury , dont il est inutile de préciser la référence au Mercure de France. Ses premières nouvelles seront publiées en 1932, même si son premier roman, La Route de Los Angeles, né de ce voyage en quelque sorte initiatique, ne sera publié qu'après sa mort (censure des éditeurs le jugeant trop cru, trop brut). Sa première publication romanesque a lieu en 1938 avec Bandini où déjà Fante se crée un alter ego et développe un prose teintée d'autobiographie. A son image, Arturo Bandini est un personnage manipulateur, joueur, grande-gueule, fort en tête et au caractère bien trempé (raciste, lâche, contradictoire..., par certains aspects même totalement névrotique) qui cherche sa place au soleil tout en tenant en sainte horreur ces milliers d'Américains venant s'échouer dans la cité des anges. En un certains sens la dédicace qu'adresse Dan Fante, son fils, dans l'un de ses recueils nouvelles semble tout à faite justifiée : « à mon père, ce sublime fils de pute... »

En 1939, lors de la publication de Demande à la poussière, Fante est encore un jeune homme impulsif et torturé, installé dans un hôtel miteux à Los Angeles. Il y oscille entre deux abîmes : les femmes et la littérature. Abîmes moribonds qui suintent de chacune des lignes de ce roman. Mais l'on ne peut à proprement parler de roman autobiographique. Fante est un joueur qui travestit sans cesse la réalité, qui rejette les conventions et refuse la moindre parcelle de normalité, et bien que l'oeuvre soit écrite à la première personne, l'on ne peut parler d'autobiographie au sens générique.

Encore une fois John Fante remet le couvert avec son alter ego Arturo Bandini, double imaginaire logeant lui aussi dans un hôtel miteux de L.A. Et vivotant tant bien que mal de l'argent que lui envoie sa mère ou que ses rares publications engendrent. Âgé de 20 ans, Arturo n'a qu'un objectif en tête : écrire et prouver à la face du monde l'incroyable talent qu'il possède. Déjà publié par Hackmuth (double évident de Mencken), il dégaine à chaque occasion un exemplaire du magazine où sa nouvelle Le Petit chien qui riait a été publié. Or Arturo cherche à écrire, et très vite se rend compte qu'il va devoir se frotter à la vie pour sortir quelque chose de sa machine à écrire, et plus particulièrement se frotter aux femmes (c'est du moins une certitude qui l'habite).


Personnage paradoxal, dont les névroses soulèvent le texte (racisme, schizophrénie, mégalomanie, etc.), il oscille sans cesse entre deux pôles : candeur naïve et folie, espoir et désespoir. Et chacun de ses écrits, chacune de ses « envolées » lyriques n'ont lieu que lorsque le personnage est au plus mal ! Les mêmes abîmes que ceux de Fante animent le roman : femmes et littérature, et leur incompatibilité profonde. S'ensuivent donc diverses expériences, tantôt grotesques (fuite devant une prostituée par un surprenant sursaut de foi), tantôt glauque (meurtre d'un veau pour un steak). Malgré tout peu d'événements ont lieu, le récit tendant à l'introspection et à l'autofiction (Arturo adorant se mettre en scène en tant que célèbrissime auteur), et tout le roman va se cristalliser autour de l'amour-haine qui va naître entre Bandini et Camilla, une serveuse d'origine mexicaine, débraillée et fière.

Sans vouloir verser dans le cliché universitaire classique, le roman s'entache alors des thèmes mythiques d'Éros et Thanatos : pulsion de vie (de passion) et pulsion de mort (révulsion réciproque). Peut être pourrait-on même voir dans Arturo une relecture d'Orphée... Le narrateur n'atteint un réel degré de poéticité que lorsque la dépression le gagne ou lorsqu'il tente vainement d'arracher Camilla, son Eurydice, sa « princesse maya » aux griffes de la drogue et de Sammy. Véritablement, ce n'est que dans ces moments-là que la brutalité de cette prose mise à nu atteint un degré supérieur, opérant par là même une sorte de retour inattendu à une forme de poésie. Plusieurs leitmotive révèlent ces crises littéraires et humaines, et ce dans les deux élans que subit le narrateur (Eros et Thanatos) : au « ni homme, ni vache, ni veau, ni baiseur » s'oppose le « aimant hommes, bêtes et femmes tout pareil ».

Cette œuvre se révèle tout à fait marquante. D'un point de vue historique, elle préfigure la prose beatnik, les Bukowski et les Salinger des années 1950-1960, et n'a cependant absolument perdu aucune fraîcheur. Les histoires de paumés et losers ont cela de triste et vibrant qu'elle sont intemporelles... et ce d'autant plus que le narrateur, double fantasmé (ou fantasmant) de l'auteur crache ses poumons sur le clavier de sa machine à écrire avec une rage froide dont chaque ligne, chaque mot, chaque virgule porte le texte. A tel point que l'on serait tenté de comparer le tout au jazz américain des Roaring twenties... L'auteur joue sur la « blue note » (modulations de la mélodie, d'où dans ce texte modulations introspectives oniriques et crues) et serait même dans la recherche du « hit » tel que décrit par Kerouac : une note parfaite faisant vibrer à l'unisson l'interprète et la musique. Au final, une œuvre à l'image de la fatalité humaine où chaque être est désespérément seul et renvoyé à sa propre médiocrité, où seule la littérature semble offrir une échappatoire (oserais-je encore une fois lancer un concept fumeux et passe-partout....du registre de « la seule vie par conséquent vécue c'est la littérature ».

Florent, A.S. Éd.-Lib.

 

 

2. Article de Blandine

Demande-a-la-poussiere-John-Fante.gif« Un jour j'ai sorti un livre, je l'ai ouvert et c'était ça. Je restai planté un moment, lisant et comme un homme qui a trouvé de l'or à la décharge publique. J'ai posé le livre sur la table, les phrases filaient facilement à travers les pages comme un courant. Chaque ligne avait sa propre énergie et était suivie d'une semblable et la vraie substance de chaque ligne donnait sa forme à la page, une sensation de quelque chose sculpté dans le texte. Voilà enfin un homme qui n'avait pas peur de l'émotion. L'humour et la douleur mélangés avec une superbe simplicité. Le début du livre était un gigantesque miracle pour moi. J'avais une carte de la Bibliothèque. Je sortis le livre et l'emportai dans ma chambre. Je me couchai sur mon lit et le lus. Et je compris bien avant de le terminer qu'il y avait là un homme qui avait changé l'écriture. Le livre était Ask the dust et l'auteur, John Fante. Il allait toute ma vie m'influencer dans mon travail.»
Charles Bukowski,1979.

Demande à la poussière met en scène Arturo Bandini, jeune écrivain tâchant de se faire reconnaître, double autobiographique de John Fante. Ce n’est pas la première fois que l’auteur utilise ce personnage : son enfance est décrite dans Bandini et la fin de son adolescence dans La Route de Los Angeles, notamment. C’est un des personnages préférés de Fante. Tout comme lui, Bandini est fils d’immigrés italiens, il a travaillé dans une conserverie de poisson et est découvert par le rédacteur d’un prestigieux magazine littéraire qui publie sa première nouvelle. Demande à la poussière nous plonge dans la vie parfois chaotique de cet écrivain n’ayant publié qu’une seule nouvelle, qui pose ses valises dans une pension moyenne de Los Angeles. Arturo a une vingtaine d’années. Il enchaîne les périodes où il doit voler du lait avec la complicité de son voisin et les périodes fastes dans lesquelles il s’achète des choses qu’il n’utilise finalement pas. Il est ambitieux, arrogant, imbu de lui-même et pourtant sujet aux doutes de temps en temps. C’est une âme torturée par la littérature et les femmes, qu’il rêve, suit et vénère même, pour certaines. Il tombera amoureux : Camilla Lopez, serveuse mexicaine au caractère affirmé, enragée, elle aussi. Arturo rêve des femmes, désire les posséder toutes et lorsque Camilla s’offre à lui, il ne réussit pas à aller aussi loin qu’il le voudrait. En résulte une frustration extrême augmentée par le fait que tout son désir pour elle renaît dès qu’elle s’en va.

« Elle m'a passé le bras autour du cou. Elle m'a tiré la tête et m'a enfoncé ses dents dans la lèvre inférieure. Je me suis débattu pour me dégager parce que ça faisait mal. Elle est restée à me regarder regagner l'hôtel, tout sourire, un bras passé par-dessus le dossier du siège. J'ai sorti mon mouchoir pour m'essuyer les lèvres. Le mouchoir avait du sang dessus. J'ai suivi la grisaille du couloir, jusqu'à ma chambre. À peine j'ai fermé la porte que tout le désir qui m'avait fait défaut juste un moment auparavant s'est emparé de moi. Il me cognait le crâne et m'élançait dans les doigts. Je me suis jeté sur le lit et j'ai déchiré l'oreiller avec mes mains ».

 Leur relation est violente, Arturo étant un homme passionné, il l’aime, la hait, puis l’aime à nouveau, etc. La tension entre eux est extrême. Il croisera également la route de Vera Rivken, qui l’aimera lui, sans retour, et disparaîtra. Il réussira à aller jusqu’au bout avec elle, mais en lui demandant de jouer à être Camilla. Quant à cette dernière, elle se détruira pour un homme sans talent voulant écrire un chef-d’œuvre et demandant des conseils à Arturo. C’est une course effrénée à la reconnaissance de l’autre, un désespoir amoureux, d’où certains sortiront seuls, perdus à jamais. « D'accord elle se fichait de moi et me méprisait, elle en aimait un autre, mais était si belle et j'avais tant besoin d'elle. »

L’écriture de Fante est brute, sans détours. Nous sommes plongés dans les pensées d’Arturo, toutes ses pensées et c’est ainsi qu’il nous est possible de sentir ses failles, ses doutes. L’écrivain galère, angoissé par le fait de devoir un jour retourner vivre dans sa ville natale si il échoue, de croiser le regard des gens auxquels il a si longtemps crié qu’il était le plus doué des auteurs de son époque. Il doute également de la qualité, de l’importance de son écriture. C’est un homme passionné, extrêmement rêveur, capable de s’imaginer une vie en une fraction de seconde. Les pensées d’Arturo, ses fantasmes (d’écrivain reconnu ou de voleur pris en flagrant délit par exemple), ses moments de doutes, de délire, ses interactions avec le monde extérieur… tout se mêle dans l’écriture de John Fante et nous permet le temps d’un livre de vivre en quelque sorte la vie d’Arturo, de s’approcher au plus près de ce personnage tourmenté, au mauvais caractère et bourré de défauts, mais tellement humain après tout.


B.,  2e année Bib.-Med.-Pat.

 

 

John FANTE sur LITTEXPRESS

 

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Article de Céline sur Mon chien stupide

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Published by Blandine et Florent - dans roman urbain moderne et contemporain
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18 février 2011 5 18 /02 /février /2011 07:00

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Tristan EGOLF 
Le Seigneur des porcheries
Le temps venu de tuer le veau gras
et d’armer les justes.
Titre original
Lord of the Barnyard
Killing the Fatted Calf
and arming the Aware in the Corn Belt
traduction de Rémy Lambrechts
Gallimard
« Du monde entier », 1998
Folio, 2000




 

 

Tristan Egolf, nous brosse, sur un ton amer mais non sans ironie, dans un style rapide, comme d’une traite, le portrait de l’Amérique profonde. Livre qui illustre bien son engagement politique et son militantisme contre l’élection de Bush et la guerre en Irak.


C’est un auteur à la vie courte mais passionnée.

Il est né en 1971, d’un père qu’il a peu connu, Brad Evans, ancienne star du football américain, reconverti dans le journalisme pour le National Review. Ses parents divorcent, son père décède en 1987 de manière violente : suicide ou overdose. Cette absence du père se ressent dans l’œuvre du jeune écrivain, puisque le héros de son premier roman vit à travers le souvenir d’un géniteur idéal, mort en martyr pour la communauté, auquel il se réfère et se compare sans cesse.

Tristan prend le nom de son beau-père, Gary Egolf, après le divorce de ses parents, et grandit dans une petite ville de Pennsylvanie. Sa mère est peintre et, d’après les dires de Gretchen, la sœur de Tristan, actrice reconnue, Paula, leur mère, encourage très tôt les talents d’écriture de son fils lorsqu’elle le découvre griffonnant des nouvelles et des chansons.

À 22 ans, Tristan, amoureux de littérature et de poésie, part vivre à Paris, où, par un heureux hasard, il rencontre la fille de Patrick Modiano, qui le présente à son père : l’aventure commence. Ce dernier découvre le manuscrit du Seigneur des porcheries et l’encourage à le retravailler intensément en vue d’une possible publication. L’acharnement du jeune génie américain impressionne l’écrivain accompli qu’est Modiano. Le roman est terminé en 1996. Modiano propose le trésor à Christine Jordis et Serge Chauvin, de Gallimard.

Alors qu’il avait été refusé par  plus de soixante-dix maisons d’édition américaines, le manuscrit est enfin publié et reçoit le triomphe qu’il mérite en 1998. Il est ensuite édité dans plusieurs pays dont les États-Unis.

Egolf écrit deux autres romans, Jupons, publié en 2002, et Kornwolf, qui sera publié après sa mort en 2006. Sa fin, à l’image de son écriture, est rapide et violente puisqu’il se suicide à l’âge de 33 ans.




Le Seigneur des porcheries, (Lord of the Barnyard), est l’histoire d’une vengeance personnelle,  mais c’est aussi l’histoire d’une rébellion, une violente critique du puritanisme bien-pensant des petites communautés du sud des États-Unis, d’une révolte contre l’injustice, l’hypocrisie et la bigoterie.

Ce récit raconte la vie de John Kaltenbrunner, un petit garçon frêle et intelligent, à la limite de l’autisme, ce qui le rend différent aux yeux du reste de la communauté, et que le destin ne va pas épargner.  Il vit seul dans une ferme avec sa mère depuis que son père, Ford, l’adjoint du directeur d’une exploitation minière, est mort en héros, célébré comme tel par la communauté. John révèle très tôt des dons et une pugnacité impressionnants quand il s’agit d’assurer les travaux et la remise en état de l’exploitation familiale. À 10 ans, il est déjà capable d’envisager le développement économique de la ferme tout en étant considéré comme inapte à suivre les cours de l’école, qu’il déteste.

John « compren[d] bien son monde pour une telle petite merde » ; enfant de la sinistre ville de Baker, dans le Midwest, « prospère petite ville minière, un conservatoire de l’Amérique d’Eisenhower », il pénètre de façon innée et précoce la condition humaine et ses bassesses : l’hypocrisie, le profit, les clans raciaux, et surtout l’alcoolisme ; il hait la société, et la société le lui rend bien.

À 15 ans, John évite la prison pour avoir tiré sur un policier, il part trois ans comme marin pour des travaux d’intérêt général, et s’endurcit aussi bien physiquement que moralement.

À 19 ans, il retourne dans sa ville natale où rien n’a changé, tout est identique :

« La communauté tourne autour de mariages, d’enterrements, de rencontres sportives scolaires, de la maxime éternelle selon laquelle "ça ne peut pas merder si je bosse un max", et de l’absorption quotidienne d’une quantité aussi importante que possible de bibine. »

Après ce constat, John n’a d’autre choix que de se fondre dans une routine partagée entre le travail et les bars. Il trouve un boulot ignoble et inhumain dans l’usine de volaille de Sodderbrook, usine qualifiée de « trou du cul de la création », où il tranche des têtes de dindes toute la journée. Pour oublier cette condition pitoyable, John boit de plus en plus puis se fait licencier après un accident de travail à cause duquel il passe trois mois à l’hôpital. Au fin fond du désespoir, il rencontre son seul ami Wilbur Altemeyer. Grâce à lui, il trouve à nouveau un job, celui d’éboueur, fonction plus communément appelée « torche-colline ».  C’est avec ce groupe de dix-sept collègues dont le narrateur est issu, que la révolution éclate. La petite ville de Baker va se trouver plongée dans les ténèbres des ordures, des infections développés par les rats et autres animaux errants, bagarres, émeutes, feux à tout va, une véritable guerre civile éclate, instaurée par notre héros représentant des justes face aux veaux gras. (D’où le sous-titre du livre).


John est la victime permanente des injustices les plus cruelles, le lecteur ne peut être que possédé par un sentiment de colère qui s’intensifie au fil des pages. Il ressent la rage de John, sa hargne et son envie de s’en sortir et d’imposer le respect.

« Si un individu parmi cinquante devait se faire chier dessus par un vol de mouettes, ce serait John, à chaque fois, sans exception. Personne n’avait un don pareil pour se trouver là où il ne fallait pas. »

Le héros est donc l’instigateur de cette guerre contre les préjugés et le dédain qu’éprouve la population vis à vis des éboueurs de leur ville. Mais c’est grâce à ce sentiment de mépris, que les torches-colline peuvent organiser leur révolution puisque « n’ayant attiré l’intérêt de personne, personne ne les connaît. »

Le fait de ne pas les considérer est une erreur, tout comme les sous estimer car ce récit illustre bien la maxime selon laquelle « l’union fait la force ».

En conclusion, ce livre est un petit chef-d’œuvre de la littérature américaine dans lequel le lecteur est saisi et tenu jusqu’à la fin en haleine. Le langage cru, voire gras (à la manière de Céline) transcrit la réalité sans artifices mais bien au contraire dans ce qu’elle a de plus sombre. Ce livre que le lecteur referme le cœur lourd est un vrai coup de massue.

 

 

Célia, A.S. Éd.-Lib.

 

 

 

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17 février 2011 4 17 /02 /février /2011 07:00

Soazig Le Bail aime à dire qu'elle s'occupe de la production non illustrée chez  Thierry Magnier. Elle s'occupe en effet de l'édition de romans. Ses premiers pas dans l'édition jeunesse se sont faits en tant que correctrice. C'est par un hasard de circonstances que Soazig Le Bail est nommée assistante d'édition chez Père Castor Flammarion. Elle a ensuite travaillé pour le festival Étonnants voyageurs de Saint Malo en Ille-et-Vilaine. Parallèlement, elle a continué à faire de l'édition en freelance chez Bayard et Pocket jeunesse. Enfin, Thierry Magnier a contacté Soazig Le Bail afin qu'elle développe une collection de romans. Elle a ainsi pu, comme elle le souhaitait, développer la littérature étrangère, notamment pour les romans adolescents. Elle a par exemple publié des auteurs américains comme Charlie Price, Maria Vrettos ou Barbara Wersba. Thierry Magnier a une politique éditoriale plutôt exigeante et singulière. Soazig Le Bail revendique une littérature pour adolescents qui doit avoir les mêmes objectifs que la littérature adulte et ne doit donc pas être considérée comme de la sous-littérature. On trouve ainsi dans les collections non-illustrée de Thierry Magnier des livres plutôt réalistes et souvent noirs.

Aujourd'hui, nous interviewons Soazig Le Bail au sujet de son travail d'éditrice concernant la production de littérature étrangère, son travail avec les traducteurs.

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Depuis combien de temps éditez-vous des textes d'auteurs étrangers ?

Depuis toujours. Depuis mon entrée à Castor poche. Entre 48 et 52 livres édités par an, la moitié étaient des titres écrits par des auteurs étrangers.



Parlez-vous des langues étrangères ?

Je parle un peu l'anglais. Mais je le lis surtout.
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De quelle manière choisissez-vous vos textes ? Avez-vous des critères de sélection ? Comment cela se passe-t-il, surtout quand les textes sont dans une langue inconnue pour vous ?

J'ai une très bonne lectrice pour les textes en anglais. C'est une ancienne stagiaire de la maison d'édition, qui connaît particulièrement mes goûts et la politique éditoriale de Thierry Magnier. Elle fait des fiches de lecture qu'elle me présente. Si la fiche de lecture m'intéresse, je lis le livre à mon tour.



Avez-vous un réseau de traducteurs avec lesquels vous avez l'habitude de travailler ?

C'est un réseau qui s'est créé dès Castor poche, notamment pour le suédois, et ces traducteurs me suivent, ce sont des amis, des contacts qui restent et qui suivent souvent l'éditeur.



Comment peut-on juger de la qualité d'une traduction ? Portez-vous beaucoup d'importance au respect du texte original ?

Je me fiche du texte original. Enfin pas vraiment, j'exagère, mais l'important pour moi c'est vraiment que le traducteur sache bien parler et écrire le français, que la lecture du texte soit fluide.



Suivez-vous vos auteurs ?

Je suis les auteurs étrangers comme je suis les auteurs français même si c'est différent. C'est vrai que si un auteur étranger sort un livre moins bon, je ne vais pas forcément le traduire car cela coûte plus cher. C'est également plus difficile pour un auteur étranger car il ne vient pas faire sa promotion dans des classes par exemple. Et puis je ne peux pas toujours avoir les textes des auteurs qui me plaisent.



Financièrement, un auteur qui a bien marché en France coûtera beaucoup plus cher. Mettez-vous en relation Barbara-Wersba-Notre-petite-vie-cernee-de-reves.gifl'auteur et le traducteur ? De quelle façon ?

C'est en fonction de l'auteur. Souvent, le traducteur aime avoir un lien avec l'auteur. C'est important pour lui de discuter, d'essayer de comprendre et il a toujours quelques questions à lui poser.

Après, tout dépend de l'auteur... Certains auteurs acceptent de discuter avec le traducteur, d'autres non.

Moi, je les laisse s'organiser comme ils le souhaitent, même si souvent, les auteurs ne veulent pas entrer en contact avec leurs traducteurs.



Et vous même, avez-vous des relations avec l'auteur ?

Je n'ai aucune relation avec l'auteur. Je suis en lien avec l'agent ou bien avec la maison d'édition mais jamais avec l'auteur lui-même.



Quel budget accordez-vous à la traduction ? Et l'entrée à Actes Sud a-t-elle eu un impact sur ce budget ?

Le budget est variable. On paie 19 € la feuille de 1500 signes donc tout dépend de la longueur des textes que nous avons trouvés. Il n'y a eu aucun changement de budget avec Actes Sud et cela a même une meilleure influence car Actes Sud est plus connu à l'étranger. Nous avons donc une meilleure influence pour la négociation étant donné qu'ils sont reconnus mondialement.

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Cherchez-vous des traducteurs transparents qui laissent parler l'auteur ou plutôt des auteurs-traducteurs ?

Je préfère qu'un traducteur soit aussi auteur du texte. Je souhaite qu'il soit la voix de la personne, qu'il s'imprègne de son univers tout en écrivant de beaux textes en français. Parfois la traduction colle beaucoup trop au texte et je trouve que ce n'est pas agréable à lire. Il y a une grande importance de la langue française dans les textes que l'on traduit.



Avez-vous des regrets, des déceptions sur certaines traductions ?

Des surprises plutôt que des regrets. Parfois, on se laisse emporter par la fiche de lecture, par l'histoire sans chercher à savoir comment est le texte. Mais cela dépend totalement de la responsabilité de l'éditeur, ce que j'assume totalement. Mais j'ai plus souvent de bonnes surprises que de mauvaises. Finalement, une traduction vous fait découvrir le texte tardivement et il peut y avoir des surprises.

 



Propos recueillis par Charlène Beau, Claire Le Bot, Coralie Sécher, L.P.



 

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