Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
16 février 2011 3 16 /02 /février /2011 07:00
.
.Tayeb-Salih-Bandarchah.gif
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
Tayeb SALIH
Bandarchâh
Traduction de l’arabe
par Anne Wade-Minkowski
Sindbad,
La Bibliothèque arabe,
Collection Littératures, 1985
..
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
..
  .
Bandarchâh… un nom magique, qu’on croirait tout droit sorti du Livre des Rois, le classique de la littérature persane. Au lieu de cela, on se retrouve quelques milliers de kilomètres plus au sud, dans la campagne soudanaise. C’est peut-être pour ça que Tayeb Salih est méconnu du grand public : on ne l’attend pas où il est. Noir et arabe, né au Soudan et formé en Angleterre, Tayeb Salih est foncièrement inclassable. Du Nord et du Soudan-carte.pngSud à la fois, peut-être trop africaine pour la littérature arabe à laquelle elle appartient pourtant, son œuvre interpelle et interroge sur la question de la difficile réconciliation des cultures.

 
Moheymid, le narrateur principal, revient après une longue absence dans son Wad Hâmid natal. Qui a bien changé, évidemment. De nouvelles dynasties sont en train de prendre le pouvoir, les vieux amis ont troqué leurs anciens surnoms pour de nouvelles appellations plus glorieuses. Moheymid, l’instituteur qui voulait être paysan, contrarié dans sa vocation par un grand-père décidé à le hisser vers des sphères plus éduquées, mène son enquête. Il est bien déterminé à recueillir les témoignages et les souvenirs. Qu’est-il arrivé dans le village ? Pourquoi le silence règne-t-il dès qu’on prononce le nom de Bandarchâh ?

 

Tout a peut-être commencé lorsqu’un étranger est arrivé. Teint blanc et yeux verts, il ne sait plus ni comment il s’appelle, ni d’où il vient. Il est accueilli à Wad Hâmid, terre de tradition où les peaux sont noires, et où nul n’ignore le nom de ses ancêtres. L’étranger s’en ira aussi subitement qu’il était arrivé. Il laisse un fils, Issa, bientôt connu sous le nom de Bandarchâh…  Voici donc Bandarchâh, puis ses onze fils et surtout son petit-fils, Meryoud, auquel il semble si mystérieusement attaché.

 
Une atmosphère étrange plane sur ce récit. On parle récoltes, mariages, on a les deux pieds dans la terre humide des champs irrigués, ou dans celle plus sablonneuse du village, et puis soudain tout bascule. Le sol devient mouvant, on entrevoit ce qui semble une mise en scène cauchemardesque. Qui sont véritablement Meryoud et Bandarchâh, et pourquoi ce dernier tient-il en haine ses onze fils ? La vérité, Moheymid en a un instant l’intuition, serait à chercher dans sa propre histoire…

 
Tayeb-Salih-Saison-de-la-migration-vers-le-nord.gif
Ici, j’arrête volontairement mon commentaire, car quel serait l’intérêt d’appauvrir le récit par une analyse qui nous expliquerait les mystères de Bandarchâh, qui tenterait de réinjecter une chronologie dans ce récit tourmenté et arroserait le tout d’un peu de psychanalyse ? Bandarchâh, comme d’autres romans de Salih, appartient à un univers littéraire dont les thèmes de prédilection sont la dissimulation, le caché et l’indicible. Les personnages sont secrets, à la limite de l’amnésie parfois, et seul Moheymid, (comme son double anonyme dans Saison de la migration vers le nord, le roman le plus connu de Salih), tente d’assembler les morceaux du puzzle.

 

Un mot simplement sur la langue de Tayeb Salih. Elle est d’une richesse extraordinaire, bien que ce ne soit pas toujours perceptible dans la traduction française. Car Anne Wade-Minkowski, du fait des particularités de la langue arabe, ne peut malheureusement pas retranscrire les différents niveaux de langue du livre : d’une part celui des dialogues, en dialecte arabe soudanais, et d’autre part celui de la narration, langue littéraire et travaillée, truffée d’allusions au Coran. Ce grand écart était notamment matérialisé dans l’épigraphe, (réduite à une peau de chagrin dans la version française) où figuraient trois extraits de poésie : des vers d’Abu Nuwâs, le poète de l’empire abbasside, soit une langue très classique, mais aussi des vers d’un poète moderne (al Fayturi) libyen, égyptien et soudanais, représentant le multi-nationalisme de la culture arabe, et enfin des vers en dialecte soudanais, anonymes, ceux-ci, ancrant le récit de Salih dans un contexte local (en réalité la publication originale est divisée en trois livres courts, formant un tout mais que les lecteurs arabophones peuvent lire indépendamment les uns des autres. L’édition française rassemble en un volume et sous un seul titre cette saga. Les citations de poèmes étaient donc réparties sur les trois livres). Tout cela pour indiquer que le roman s’inscrit dans une culture plurielle, et que les analyses qui auraient tendance à simplifier à outrance pour faire entrer tel ou tel auteur dans des petites cases, se heurtent à un obstacle avec quelqu’un comme Tayeb Salih. [la mention de la présence de ces vers dans la version originale de Bandarchâh se trouve dans Tayeb Salih : ideology and the craft of fiction, de Waïl S. Hasan]

 

L’œuvre de Tayeb Salih mérite plus que jamais qu’on se penche sur elle. Elle nous aide à entrevoir un territoire et une culture, en l’occurrence celle d’un village du Soudan, autrement qu’à travers le prisme Fox News/TF1.

Elle est la littérature arabe du vingtième siècle, dans laquelle il semble urgent de se plonger, à la fois pour dissiper certains clichés accolés trop souvent aux cultures du Moyen Orient, mais aussi tout simplement pour découvrir des textes fabuleux.


Mélanie, A.S. Bib.-Méd.

Repost 0
15 février 2011 2 15 /02 /février /2011 07:00

PhilipRoth-PortnoyEtSonComplexe-copie-1.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Philip ROTH
Portnoy et son complexe

titre original
Portnoy's Complaint (1969)

traduction

d'Henri Robillot

Gallimard, 1973

Collection Folio

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Études d'Adrien et de Pauline

 

 

 

 

 

1. Fiche de lecture d'Adrien

 

philiprothBiographie

Petit-fils d’immigrés juifs originaires de Galicie et fils d’un modeste agent d’assurances, Philip Roth est né le 19 mars 1933 à Newark, dans le New-Jersey. Après avoir commencé ses études à Newark – lieu de son enfance et de son adolescence qui sera un point de repère dans nombre de ses livres –, P. Roth entre à l’université de Bucknell – Pennsylvanie –, puis à l’Université de Chicago. Il commence ensuite une carrière de professeur de Lettres, à l’université de l’Iowa, qu’il achèvera au début des années soixante pour se consacrer à l’écriture. Il reprendra, plus tard, son travail de professeur aux universités de Princeton et de Pennsylvanie, enseignant l’écriture et la littérature comparée.

Le premier ouvrage de Philip Roth, Goodbye Colombus, est aussi son premier grand succès. Dépeignant l’univers juif-américain du milieu du siècle, cet ouvrage est vivement critiqué par certains. Roth est accusé de réaliser une caricature grossière des Juifs américains et certaines associations se liguent contre la publication de cet ouvrage. La parution du roman Portnoy et son complexe – un ouvrage satirique sur la communauté juive américaine – suscite encore la controverse. Une fois de plus, ce nouveau livre subit de nombreuses critiques acerbes quant à la manière dont son sujet est traité. Philip Roth devient « l’enfant terrible du roman juif-américain ».


S’essayant à divers type d’écrits, Philip Roth a publié des satires politiques –Tricard Dixon et ses copains -, des fables postmodernistes – Le Grand Roman américain – mais aussi des autofictions dont le cycle Zuckerman.

 


Résumé

Portnoy et son complexe (1969) est l’ouvrage qui propulsa Philip Roth au-devant de la scène littéraire américaine et qui le transforma en célébrité majeure aux yeux du monde. Cet ouvrage est une satire humoristique de l’univers juif-américain dans lequel Philip Roth a grandi.

L’ouvrage est en réalité présenté comme un monologue continuel déclamé par Alexander Portnoy, un homme d’une trentaine d’années, issu d’une famille juive, bourré de complexes, de névroses, et d’obsessions diverses. L’homme raconte à son psychanalyste, le docteur Spielvogel, l’avancée de sa vie et l’évolution de son mental. Il lui explique et décrit les premières bribes de souvenirs qui lui passent par la  tête. Il parle d’abord de son enfance pour ensuite faire un bond de dix ans en avant, puis finalement revenir quatre ans plus tôt. Si le personnage effectue des va-et-vient dans la chronologie de sa vie, la lecture de cet ouvrage n’en est pas pour autant complexe. L’ensemble est parfaitement structuré et s’organise autour de trois points majeurs qui sont la famille – notamment la mère de Portnoy –, le milieu juif-américain et les problèmes relationnels qu’Alexander rencontre avec les femmes.


Nous pourrions ajouter un quatrième point à ceux déjà cités : la masturbation. En effet, Portnoy raconte durant des pages et des pages les longs moments qu’il passait à « s’empoigner le manche », en pensant aux demoiselles américaines croisées dans la rue, en accrochant un « soutif » de sa sœur à la porte de la salle de bain. L’auto-érotisme, comme l’érotisme en duo – ou en trio – est en effet un thème important dans Portnoy et son complexe. Il ne faut pas pour autant penser que cet ouvrage est pornographique ou érotique. Point du tout ! Il faut juste comprendre que Philip Roth écrit l’histoire d’un homme complètement névrosé, obsédé, et que certaines de ses obsessions sont en rapport avec le sexe.

Ce roman ne se limite pas au seul thème du sexe même si c’est un élément majeur de la vie de Portnoy. Les longues tirades du psychanalysé dépeignent aussi le milieu juif américain, avec cynisme, ironie, et parfois tendresse. Alexander caricature les traits stéréotypés de la communauté juive : l’extravagance, la possessivité et surtout la fierté démesurée des mères juives, la soumission des fils et des maris aux femmes de la maison qui cherchent à tout gérer, le besoin de conserver un lien avec la communauté en mariant ses enfants à d’autres enfants du groupe, le « racisme » envers les non-juifs, etc. Il faut avouer que si Philip Roth n’avait pas été d’origine juive, son roman aurait pu être considéré comme antisémite. Il faut surtout voir dans ces descriptions de la moquerie innocente et surtout l’utilisation des origines de l’auteur – et des idées reçus sur lesdites origines – pour mettre en place un univers qui sera le terreau des névroses du personnage.

 

 

 

Personnages

Alexander Portnoy est donc le personnage principal de l’histoire. Il est obsédé par le sexe — notamment les femmes non-juives — mais aussi par le respect des droits de ses concitoyens, cherchant à se racheter d’on ne sait quelle faute en sauvant la veuve et l’orphelin grâce à son travail. Portnoy est un homme stressé, hypocondriaque, instable au niveau de ses relations. Il critique souvent le milieu juif d’où il vient et s’interroge souvent sur le bien-fondé des préceptes formulés par certains rabbins et par la communauté. De caractère sanguin et impulsif, Alexander se retrouve toujours dans des situations glauques et étranges, acceptant d’abord d’aller au de-là des limites de la morale inculquée par ses parents, pour ensuite se reprocher ses actes et avoir honte de lui-même.

La famille d’Alexander Portnoy est composée de son père – un agent d’assurances plutôt minable, éternellement constipé et introverti qui subit l’extravagance de sa femme et de ses enfants –, sa mère – une femme possessive aux réactions souvent exagérées – et sa sœur. Si Portnoy décrit ses parents avec tendresse, il se permet aussi de les accuser de tous les maux. Depuis le début du roman, on comprend qu’Alexander reproche à sa mère de l’avoir bourré de névroses.

Le Singe, de son vrai nom Mary Jane Reed, est, des jeunes femmes rencontrées par Alexander Portnoy, celle qui est restée le plus longtemps auprès de lui. Elle apparaît comme son total opposé au niveau de l’éducation : inculte, illettrée, vulgaire. Mais cette demoiselle n’en reste pas moins une personne aussi mal dans sa peau que son compagnon. Elle s’accroche à Alexander car il représenterait le fils de famille juive parfait, sage et modeste, lui promettant un avenir tranquille. En réalité, le Singe incarne l’esprit de transgression de Portnoy qui sait très bien que sa famille détesterait le voir avec un tel personnage.

 

 

 

Liens avec la vie de l’auteur

Longtemps, l’ouvrage Portnoy et son complexe a fait débat quant à son rapport avec la vie personnelle de l’auteur. En effet, comme Alexander Portnoy est un fils de famille juive partageant la même date et le même lieu de naissance que Philip Roth, beaucoup ont extrapolé en imaginant que ce récit était une autobiographie déguisée.


En réalité, seuls quelques points concordent avec la biographie de Roth et ceux-ci sont peu importants quant au déroulement de l’histoire.

Comme Portnoy, Philip Roth a été profondément influencé par les récits radiophoniques de la Seconde Guerre mondiale durant son adolescence. Portnoy, comme Roth – et son homologue littéraire, Zuckermann –, ont écrit dans leur jeunesse des pièces pour la radio.

Le personnage féminin central ? Mary Jane Reed, est une caricature de la première femme de Philip Roth. Le Singe partage avec l’ex-femme de Roth un besoin de se raccrocher à l’identité juive de son compagnon en espérant recevoir l’amour familial qui lui a manqué dans sa jeunesse.

Il faut comprendre que Philip Roth utilise ses origines et certains faits de sa vie pour construire son roman. Il pose les bases de son histoire avec des faits réels. C’est en cela que l’on peut dire que Roth écrit, avec Portnoy et son complexe, un ouvrage d’autofiction.

 

 

Avis personnel

J’ai bien aimé cet ouvrage qui, de prime abord, a l’air de se résumer à une succession de scènes de masturbation frénétique – chose qui ne m’enchantait guère lorsque j’ai commencé cette lecture. L’écriture de Roth, mélangeant un langage soutenu mais aussi argotique, offre une richesse lexicale des plus délectables. L’histoire, elle-même, derrière les descriptions plus que complètes de l’acte d’auto-érotisme et du coït, est très intéressante. Elle nous fait découvrir le milieu juif-américain des années 30 à 60 avec humour et ironie, ne tombant ni dans l’accusation ni dans le pathétique ou encore la mièvrerie sentimentale.


En librairie, je conseillerais facilement ce roman à des personnes qui veulent connaître Philip Roth et qui n’ont pas encore eu l’occasion de le lire car cet ouvrage montre quelques aspects de son style et met en place des thèmes qu’il abordera tout au long de ses autres œuvres.

Adrien, 2e année Éd.-Lib.

 

 

 


  2.   Fiche de Pauline


 

Philip-Roth-Portnoy-2.jpg

 

 
« Je fus élevé dans la tradition juive, qui m'enseigna à ne jamais épouser une fille non juive, à ne jamais me raser le samedi et, plus spécialement, à ne jamais raser une fille non juive un samedi. »  Woody Allen

 

 

 

Philip Roth

Philip Roth est né à Newark, une ville proche de New York, en 1933. Il y grandira dans un milieu modeste. Cette ville et son origine sociale serviront de cadre à un grand nombre de ses romans.

Au début des années 1960, lors de la publication de son premier livre Good Bye Columbus, un recueil de nouvelles, Philip Roth est considéré comme un auteur subversif et provocateur. Et encore aujourd’hui ses romans et ses propos sur la littérature peuvent choquer.

Voici, par exemple, ce qu’il dit du métier d’écrivain :

 

« L’écrivain, c’est celui qui fournit l’étincelle. Sa machine à écrire est comme une poubelle. Il y verse des ordures, puis du pétrole, puis des ordures à nouveau et, quand vient le moment, il jette une allumette. Le feu prend si ce sont des ordures à lui, et si c’est un artiste ».

Portnoy et son complexe est son troisième roman, publié en 1967 aux Etats-Unis et en 1970 par Gallimard pour sa traduction française.

Mais qu’est ce que le complexe de Portnoy ? Voici la définition qui apparaît en préface de l’ouvrage :

« Portnoy (complexe de), (pôrt'-noïkon-plè-ks'), n. [d'après Alexander Portnoy (1933- ).] Trouble caractérisé par un perpétuel conflit entre de vives pulsions d'ordre éthique et altruiste et d'irrésistibles exigences sexuelles, souvent de tendance perverse. Voici ce qu'en dit Spielvogel : "Exhibitionnisme, voyeurisme, fétichisme, auto-érotisme et fellatio s'y manifestent à profusion ; par suite de l'intervention du ‘Surmoi’' du sujet, toutefois, ni ces fantasmes ni ces actes n'engendrent de réelles satisfactions d'ordre sexuel, mais plutôt un insurmontable sentiment de honte et la peur du châtiment en particulier sous forme de castration." (Spielvogel O. "Le Pénis éperdu", Internationale Zeitschrift für Psychoanalyse, vol. XXIV, p. 909). L'on peut considérer, selon Spielvogel, que la plupart des symptômes reconnus ont pour origine les liens nés des rapports mère-enfant. »

Avec cette définition, Philip Roth dresse le décor de son roman. Il faut d’ailleurs s’interroger sur le terme même de roman… En effet, tout comme son personnage, Philip Roth est né en 1933, tout comme son personnage, il est juif, et tout comme son personnage, il a vécu à Newark….

Tout au long du récit, le lecteur va s’interroger sur la vie de ce pauvre Alex Portnoy, car si son enfance, puis son adolescence se sont vraiment déroulées ainsi, on comprend aisément que Philip Roth ait ressenti le besoin de faire une psychanalyse auprès de ce bon Docteur Spielvogel…



Pour résumer

Alex Portnoy est juif. Alex Portnoy est adolescent. Alex Portnoy a une mère. Alex Portnoy est obsédé par le sexe faible. En d’autres termes, Alex Portnoy a un sérieux problème….

C’est pourquoi, devenu adulte, il décide de se confier à son psychiatre. Ce dernier n’intervient pas dans le livre, on note sa présence uniquement quand Alex l’interpelle. Sa seule intervention est la dernière ligne du livre « Pon (dit le docteur). Alors, maintenant, nous beut-être bouvoir gommencer, oui ?» où l’on note, là encore, le douloureux passé d’un jeune homme juif obligé de se confier à un psychiatre à l’accent allemand à couper au couteau (doit-on, là encore, voir le signe d’un conflit avec sa mère et donc son identité juive ?…).

 

 

Alex Portnoy est juif.

« La première distinction que vous m’ayez appris à faire, j’en suis certain, n’était pas entre le jour et la nuit ou le chaud et le froid, mais entre les goyische et les Juifs ! Mais maintenant il se trouve, mes chers parents, alliés et amis assemblés qui se sont réunis ici pour célébrer mon bar mitzvah, il se trouve, bande de ploucs, bande de ploucs étriqués ! – oh combien je vous hais pour vos cervelles juives étriquées ! y compris toi, rabbin Syllabe qui pour la dernière fois de ta vie m’as envoyé chercher au coin de la rue un autre paquet de Pall Mall dont tu empestes l’odeur au cas où personne ne te l’aurait encore dit – il se trouve que l’existence ne se borne pas tout à fait au contenu de ces écœurantes catégories ! Et au lieu de pleurer sur celui qui refuse à l’âge de quatorze ans de jamais remettre les pieds dans une synagogue, au lieu de gémir sur celui qui a tourné le dos à la Saga de son peuple, versez des larmes sur vous-mêmes, créatures pathétiques – qu’attendez-vous – toujours à sucer, sucer ces aigres raisins de la religion ! Juifs, Juifs, Juifs, Juifs, Juifs ! Elle me sort déjà des oreilles, la Saga douloureuse des Juifs ! Rends-moi un service, mon peuple, et ton douloureux héritage, fous-le-toi dans ton cul douloureux – Il se trouve que je suis également un être humain ! »

Alex Portnoy (et donc Philip Roth ?) entretient une relation particulière avec la religion juive, la religion de sa mère. Il a bien compris qu’il appartenait à ce peuple martyr et ne voit en aucun cas pourquoi il devrait en supporter le lourd héritage. À une époque où les souvenirs de la Shoah sont encore sensibles, Alex ne voit pas pourquoi son identité juive serait plus importante que sa propre identité. Il rejette donc en bloc cette religion, allant jusqu’à se moquer du rabbin de son quartier.


Alex Portnoy est adolescent.

Comme tout adolescent Alex se pose des questions sur le sexe. Mais Alex n’est pas n’importe quel adolescent, pour lui le sexe vire rapidement à l’obsession. Pas une journée sans qu’il se masturbe ou pense à le faire.

On découvre, grâce à Philip Roth, ce que peut déclencher la vue d’une simple tranche de foie ou bien une pomme évidée… Les expressions employées sont crues, sans détours, mais c’est là que réside le talent de Philip Roth. Son expression proche de l’oralité, avec des phrases longues, peu ponctuées, et des digressions permanentes sont au service de son propos.

Au-delà de la provocation et de l’humour des situations exposées, Philip Roth se sert de la masturbation comme d’une rédemption. Ses nombreuses éjaculations sont pour lui un exutoire : il sait que sa mère et la religion banniraient immédiatement ses pratiques, mais, par la provocation, il tente de se libérer de l’emprise familiale et religieuse.

« Vint ensuite l’adolescence – la moitié de mon existence à l’état de veille passée enfermée dans la salle de bains à expédier mon foutre soit dans la cuvette des cabinets soit au milieu des affaires sales dans le panier à linge, soit, flac, projeté de bas en haut contre la glace de l’armoire à pharmacie devant laquelle je me tenais planté, caleçon baissé, pour voir à quoi ça ressemblait à la sortie. Ou alors, j’étais courbé en deux sur mon poing transformé en piston, les paupières étroitement closes mais la bouche grande ouverte, pour recevoir cette sauce gluante à base de chlore et de petit lait sur ma langue et mes dents – encore qu’assez souvent, dans mon aveuglement et mon extase, je récoltais tout dans ma houppe savamment ondulée comme une giclée de lait capillaire .»


Alex Portnoy a une mère.

On s’en doute, ici, le problème principal d’Alex Portnoy et, malheureusement pour lui, c’est l’un des seul dont il ne peut pas se débarrasser…

Madame Portnoy est LA caricature de la mère juive : possessive, inquiète, étouffante, hypocondriaque et extrêmement croyante.

Elle ne fréquente que des familles juives, dans des quartiers juifs, et a peur de tout ce qui pourrait interférer dans sa vie d’héritière du peuple juif, allant jusqu’à avoir peur des hamburgers consommés par son fils en dehors de la maison et qu’elle prononce avec le même dégoût que si elle disait Hitler.

« Vous auriez dû la voir s’activer, ma mère, pendant la saison de la polio ! Elle aurait dû être couverte de décorations par les organisateurs de la « Marche des Dimes » ! Ouvre la bouche, pourquoi as-tu la gorge rouge ? Est-ce une migraine dont tu ne m’as pas parlé ? Tu n’iras pas jouer au base-ball, Alex, jusqu’à ce que je t’aie vu remuer le cou. Tu as le cou raide ? Alors pourquoi le bouges-tu comme ça ? Tu manges comme si tu avais mal au cœur ; as-tu mal au cœur ? Enfin, je te dis que tu manges comme si tu avais mal au cœur. Je ne veux pas que tu boives à la fontaine de ce terrain de jeu. Si tu as soif, attends d’être rentré à la maison. »

En toute logique, Alex Portnoy a également un père. Ce dernier ne fait pas preuve d’une grande consistance, et pour cause : il est définitivement constipé… Cette constipation n’est-elle pas l’illustration de cette castration générale liée à la religion juive et à la place quasi inexistante qu’elle laisse aux hommes ?

« Il préparait des décoctions de feuilles séchées de séné dans une casserole, et cette cuisine, jointe au suppositoire en train de fondre, invisible, dans son rectum, composait toute sa sorcellerie. »



Alex Portnoy est obsédé par le sexe faible.

Nous avons déjà vu qu’Alex Portnoy était obsédé par le sexe et donc par les femmes. Mais Alex Portnoy est surtout obsédé par les goyische, les filles non-juives. Et là encore cela ne facilite pas sa relation avec son patrimoine juif…

Sa mère refuse tout ce qui est non-juif, et lui n’est attiré que par ça. Il va jusqu’à se promener dans les quartiers chics de Manhattan afin de comprendre qui sont ces étranges créatures aux boucles blondes et aux prénoms exotiques qui le font tant rêver.

Les seules relations à peu près stables qu’il aura dans sa vie d’adulte seront avec des non-juives, ce n’est d’ailleurs qu’avec elles qu’il arrive à avoir des érections…

« Mais les shikses, ah les shikses, c’est encore autre chose (…). Je suis à ce point subjugué que mon état de désir est au-delà de l’érection. Ma petite bite circoncise se ratatine tout bonnement de vénération. À moins que ce ne soit de crainte. Comment peuvent-elles être si somptueuses, si éclatantes de santé, si blondes ? »



Quand l’autofiction dénonce les travers du monde contemporain

Au-delà de ses considérations sexuelles et de la description de son enfance complexe, Philip Roth met en avant le problème du communautarisme des quartiers juifs américains des années 1950. Son personnage, son double, tente en permanence de sortir de son quotidien mais s’y retrouve perpétuellement enferré.
Quand, enfin, Alex Portnoy décide d’affronter son héritage juif en se rendant en Israël, on comprend que jamais il ne pourra vivre comme un non-juif. Sur la terre de ses « ancêtres », pourtant peuplée uniquement de Juifs (même les chauffeurs de taxi sont juifs, à son plus grand étonnement !), Alex Portnoy se retrouve totalement impuissant, au sens propre du terme.

Avec Portnoy et son complexe, et dans l’ensemble de ses romans, Philip Roth propose sa fresque de la société américaine qu’il connaît et qu’il peut donc se permettre de critiquer. Il est essentiel, selon lui, de donner une trame réelle à ses récits même si « je ne suis pas certain de donner une vision de la société dans son intégralité, mais plutôt d’un segment de la société, celui que je connais, plutôt urbain, plutôt bourgeois » (Interview Télérama n°3017).


Pour ceux qui ne maîtrisent pas le yiddisch, un glossaire est mis à leur disposition à la fin de l’ouvrage. C’est donc le moment ou jamais de perfectionner son accent et d’enrichir son vocabulaire argotique !

 

 

Pauline, A.S. Éd.-Lib.


Philip ROTH sur LITTEXPRESS

 

philip_roth_couv-2--copie-2.jpg

 

 

 

 

 

Fiches de  Caroline et de  Sandrine sur Le Complot contre l'Amérique

 

 

 

 

 

 

 

 

Repost 0
Published by Pauline et Adrien - dans fiches de lecture AS et 2A
commenter cet article
14 février 2011 1 14 /02 /février /2011 18:00

andycapp.jpg

 

 

Le nom du blog ne semble pas très optimiste. Simplement lucide ? L’initiative, elle, mérite d’être saluée. Les étudiants en édition-librairie vous proposent des pistes pour vos stages, vos poursuites d’études ou vos recherches d’emplois. Contributions bienvenues.

 

http://futurschomeurs.wordpress.com/

Repost 0
Published by littexpress
commenter cet article
14 février 2011 1 14 /02 /février /2011 07:00

Une traductrice, de l’ombre à la lumière du jour

 

 

 

Quel Français ou francophone peut prétendre avoir lu Edgar Poe, William Faulkner, Henri David Thoreau, Paul Auster ou tout autre auteur de langue étrangère alors qu'en réalité il n'a fait que parcourir une interprétation parmi d'autres d'un texte à l'origine en langue anglaise ? Et finalement, le nom de l'auteur lu en cette occasion, le traducteur, se trouve certainement quelque part sur l'ouvrage, sur la page de titre ou alors sur la quatrième de couverture ! Mais que serait donc notre littérature, notre vision du monde sans le travail pointilleux d'équilibriste – presque un art – des traducteurs littéraires ? Charles Baudelaire, Maurice-Edgar Coindreau, Brice Mathieussent, Christine Le Boeuf, les traducteurs construisent des ponts entre les langues, les cultures, les pensées et offrent un accès à des mondes multiples. À l'ombre des écrivains, ils illuminent notre culture littéraire d'une lumière nouvelle. Véronique Béghain a accepté de partager avec nous son expérience de traductrice de langue américaine.

Véronique Béghain, Normalienne, agrégée d’anglais depuis 1991, est Professeur au département études des mondes anglophones à l'Université de Bordeaux III ; elle enseigne la littérature américaine et la traduction, notamment dans le cadre du master des Métiers de la traduction dont elle sera bientôt directrice.

Co-rédactrice en chef de Transatlantica, elle est l'auteur d'une thèse sur John Cheever et lui consacre un ouvrage : John Cheever, l'homme qui avait peur de son ombre. Elle est également traductrice littéraire pour les éditions Gallimard, Le Rouergue, P.U.F., Ombres (Oscar Wilde, Robert Graves, Delmore Schwartz, Charlotte Brontë, etc.), responsable d’un partenariat avec Middlebury College (Vermont, Etats-Unis) et le Monterey Institute of International Studies (Californie, Etats-Unis) et l'auteur de nombreuses articles.



Bibliographie

Essais
 John Cheever, l'homme qui avait peur de son ombre , Paris, Belin, 2000
 Les aventures de Mao en Amérique, Paris, PUF, 2008
 La fabrique du sauvage dans la culture nord-américaine, Pessac, Presses universitaire de Bordeaux, 2009


Traductions
Graves Robert, Le cri, Paris, Ombres, 1995
Pancake Breece D'J, Qu'arrive-t-il au bois sec ? Paris, Rouergue, 2004
Rivka Galchen, Perturbations athmosphériques, Arles, Actes Sud, 2009
Brontë Charlotte, Villette, à paraître chez Gallimard
Traduction de nombreux articles dans des catalogues d'art, de psychanalyse, de philosophie. Traductions en cours des poésies de  Quincy Troupe


.

Bibliographie complète  ici

 

graves-le-cri.jpg

 

 

Entretien

 

 

Le traducteur est reconnu dans le Code de la propriété intellectuelle comme auteur à part entière ; est-il également un créateur ? un écrivain ?

Assurément oui, s’il est considéré comme un auteur, il est évidemment un écrivain et un créateur.



Vous êtes responsable du master « Métiers de la traduction » à Bordeaux 3. Pourquoi, selon vous, en France, apparaît-il naturel d'apprendre le métier de traducteur et non pas celui d'écrivain ?

Cela est principalement une question de culture parce que du point de vue des Américains, par exemple, le métier d'écrivain s'enseigne et s'apprend également. Ce qui explique que les ateliers d'écriture soient très développés aux États-Unis notamment dans les universités. C'est plutôt en France que l'on considère que le métier d'écrivain ne s'apprend pas bien que les avis divergent à ce sujet. À l'échelle du monde, d'un point de vue culturel, le métier d'écrivain comporte des compétences qui s'apprennent. Évidemment, dans la traduction, il y une notion de création mais il y a aussi une dimension presque artisanale avec des techniques et des réflexes qui peuvent s'enseigner. Bien sûr, il n'y a pas de recette magique qu'il suffirait de transmettre mais plutôt une méthodologie qui, elle, effectivement, s'enseigne et se transmet. Parce qu'une traduction est une création, c'est le passage pour un texte d'une langue à une autre donc il y a beaucoup de choses à apprendre sur les structures des ces deux langues qui sont constantes et récurrentes. Il y a des méthodes pour traiter les différences linguistiques, des recommandations pour transcrire les références culturelles, toute une réflexion théorique que des futurs traducteurs doivent maîtriser.



Comment se déroule l'apprentissage de la traduction ? Y a t-il des spécialisations, par exemple entre traduction scientifique, littéraire, poétique ?

Il s’agit d’un master uniquement de traduction littéraire : au sens large, cela signifie que l'on n’enseigne pas la traduction au sens technique. Mais les corpus sont divers. Il peut s'agir d'essais, de poésie, de théâtre, de romans. Il n'y a pas de parcours spécifique à l'intérieur du master pour traiter de ces genres différenciés mais tous sont abordés par l'ensemble des étudiants et c'est bien pour ça, du reste, que les cours sont dispensés par des traducteurs de différentes spécialités. Par exemple, il y a un spécialiste du livre d'histoire, d'autres plutôt spécialisés dans le roman policier ou encore dans le livre d'art, etc. Donc nous essayons de confronter les étudiants à différents profils de traducteurs au sein des ateliers de traduction.



Est-il absolument nécessaire d'avoir des compétences universitaires pour être traducteur ?

Non ce n'est absolument pas une obligation. Dans la profession, il y a toute une série de traducteurs qui ne sont pas passés par ce genre de formations. C'est un métier où différents profils coexistent. Pourtant, on a tout de même considéré, il y a un certain nombre d'années, qu'il était intéressant de créer ces formations universitaires (le master Métiers de la traduction existe à Bordeaux depuis 2003) pour structurer d'une part la profession et par ailleurs pour éviter de voir fleurir de mauvaises traductions de personnes qui n'avaient absolument aucune formation dans ce domaine. Ce qu'il faut garder à l'esprit, c'est que ce n'est pas parce que nous n’avons pas été formé au métier que nous sommes  un mauvais traducteur. En revanche il y avait et il y a encore de mauvais traducteurs donc il est bien nécessaire de proposer des formations.



Le traducteur après une telle formation se contente-t-il d'être traducteur ou se lance-t-il éventuellement dans une carrière d'écrivain ? Que deviennent statistiquement les traducteurs que vous formez ?

Non, je n'ai aucune donnée sur ce sujet. A priori, je n'ai pas connaissance d'anciens élèves qui seraient devenus écrivains par la suite. Et même dans les autres masters ce n'est pas vraiment la voie royale pour devenir écrivain. Mais je pense que ce que voulait dire Tournier ce n'est pas qu'il faut être traducteur pour être un bon écrivain ; ce qu'il voulait dire, c'est que faire de la traduction est très formateur pour un écrivain mais non l'inverse.



Dans vos traductions, vous attachez-vous plutôt à respecter le texte ou vous positionnez-vous plus du côté du lecteur ? Est-ce plus du mot à mot ou faut-il tout réécrire ?

Ceci est un faux débat. On a toujours tendance à vouloir bipolariser les choses en disant : il y les ciblistes et les sourciers, ceux qui sont fidèles au texte d'un côté et ceux qui sont plutôt attentifs au lectorat et sensibles à l'adéquation de la langue française de l'autre. C'est un faux débat puisqu'un traducteur n'est jamais ni cibliste ni sourcier : il est forcément à l'écoute des deux pôles, c'est-à-dire qu’il se soucie d'être entendu et compris par un lectorat français. Mais il se soucie aussi de rendre la singularité du texte original, une voix, un rythme, un souffle, une construction. Donc on ne peut pas dire que l'on soit l'un ou l'autre ; on est constamment et forcément les deux. C'est bien pour cela que la traduction n'est pas une science. On est en équilibre en permanence et on fait des choix et parfois les choix que l'on fait penchent soit du côté de l'adéquation de la langue française soit du côté où l'on va plutôt forcer la langue française, pour la mouler aux exigences du texte que l'on traduit. Le traducteur est un peu un équilibriste. Moi je ne penche ni d'un côté ni de l'autre.



Peut-on imaginer aujourd'hui, malgré le nécessaire respect des droits de l'auteur et de l'intégrité de l'oeuvre qui prévaut en France, faire des « belles infidèles » comme cela a été fait dans le passé ?

Oui, on peut très bien imaginer de faire des belles infidèles aujourd'hui, pourquoi pas ? Il y a des choses qui ont été faites récemment, il y un poète qui a retraduit des poèmes d'Alfred Tennisson en assumant le fait d'être dans une belle infidélité au texte original. Ce n'est pas la tendance de l'époque mais ça peut parfois être intéressant.



Le traducteur doit-il être le plus transparent possible dans son travail de transmission ? Comment faire pour cacher le style d'écriture propre au traducteur et au contraire conserver celui de l'auteur traduit ?

Il restera forcément quelque chose de vous dans le texte que vous traduirez même si vous n'êtes que simple traducteur et non écrivain à part entière. Oui, le traducteur doit être transparent mais il ne l'est jamais totalement parce qu’il appartient à une époque déterminée, il transporte son propre bagage littéraire, il a une plume qui lui est personnelle et donc les choix linguistiques qu'il fait ne correspondent pas toujours aux choix qu'aurait faits un de ses collègues. C'est pour ça d'ailleurs qu'il faut retraduire les textes en permanence parce qu'ils vieillissent. Mais il y a forcément une part de la singularité du traducteur qui se reproduit dans son texte même si on peut et on doit chercher à limiter cela puisque nous ne sommes pas dans une œuvre de création. Par exemple, pour un choix entre deux mots synonymes, le cœur pencherait pour l'un ou pour l'autre, alors que celui du collègue pour un tout autre ou pour tel type de syntaxe et c'est ici, finalement, que se lit la marque personnelle du traducteur.

 

 

Traduit-on aussi les idées, les concepts, les cultures, les « mondes possibles » comme le disait Umberto Eco ?

Cela est toute la problématique de l'intraduisible, c'est-à-dire qu'il y a aussi une vision pessimiste de la traduction qui serait forcément lacunaire, imparfaite, inadéquate, insatisfaisante, parce que, notamment, une langue n'est pas seulement un agrégat de mots mais toute une culture. Donc, oui, il y a forcément des choses qui se perdent mais moi j'ai une vision plutôt optimiste de la traduction. Il y des barrières, des obstacles, des choses difficiles à traduire mais il y a quand même une grande part des « mondes cultures » des différentes langues étrangères que l'on arrive à faire passer par la traduction.



Antoine Berman, souligne quant à lui qu'une œuvre étrangère contient forcément des étrangetés et qu'il est impossible d'en traduire le sens. Qu'en pensez-vous ? Y a-t-il des termes ou expressions intraduisibles ?

Il y a des choses difficiles à traduire, oui. Des surnoms qui font sens dans une culture donnée et moins dans une autre. Des mots riches de strates accumulées d'histoire locale par exemple. Des termes qui désignent des comportements propres à une culture. Je n'ai pas d'exemples concrets qui me viennent à l'esprit mai oui,  il a des choses sur lesquelles on bute, c'est certain.



Est-ce qu'il faut, pour une meilleure traduction, bien connaître un auteur, l'apprécier, le suivre dans ses œuvres ?

Ce sont deux choses très différentes : l'apprécier et le connaître. Bien le connaître,  je pense que oui, ça peut être utile. L'apprécier, c'est ce que disent beaucoup de traducteurs, j'ai tendance à penser que l'on peut aussi traduire des choses que l'on n'aime pas forcément. Je pense qu’en détestant un livre, on se lasserait vite de le traduire. Pour autant, est-ce que cela signifie qu'on le traduirait mal, je n’en suis pas sûre. Je suis assez réservée quant à l'idée qu'il faille avoir une relation fusionnelle avec l'auteur ou son ouvrage pour bien le traduire, je n’y crois pas vraiment.



Traduire c'est trahir. Faut-il renoncer à l'idée d'une traduction parfaite ? A quel moment sait-on qu'une traduction est finie, qu'il faut s'arrêter ?

La question ne se pose jamais en ces termes parce qu'un traducteur a des délais de remise et qu’à un moment donné il faut bien remettre son travail. Donc il va tenter d'affiner du mieux qu'il peut son texte, en sachant qu'il peut y revenir par la suite, lors de la correction des épreuves. Et puis il faut bien clore le manuscrit à un moment ou un autre ; alors, ensuite, on peut bien sûr avoir des regrets. Parfois on a encore une chance de se rattraper à l'occasion d'éventuelles rééditions des œuvres.



Le traducteur n'est jamais satisfait ?

Je ne me pose jamais la question comme ça. On découvre toujours quelque temps après, cinq, dix, quinze ans après, que pour telle traduction on aurait pu fait un autre choix. En tout cas, je ne vis pas dans l'insatisfaction permanente, le traducteur qui s'autoflagelle n'est pas une posture qui m'intéresse. Lorsqu'on remet une traduction, sans doute lui trouvera-t-on des imperfections avec quelques années de distance mais sur le moment on est content d'avoir signé. Moi, j'ai toujours été satisfaite, pas parce que je considérais que mon travail était parfait mais parce que j'avais le sentiment d'être venue à bout de quelque chose. Mais c'est comme la vie, on doit faire des choix. On peut passer son temps à se demander si on a fait les bons ou tout simplement poursuivre son chemin. Je ne suis pas dans cette problématique de faire son deuil. On trouve ça chez certains penseurs de vision très mélancolique mais ce n'est pas du tout mon éthique.



En partant du fait que les langues vieillissent et se modifient sans cesse, en particulier en ce qui concerne l'argot, est-il important pour une maison d'édition de renouveler régulièrement ses traductions ?

Qui vieillissent, oui, mais ça ne veut pas dire que ce qui est le plus ancien est forcément le plus daté. Le vieillissement de la traduction c'est une réflexion qui mériterait des pages et des pages, d'ailleurs, il y a un ouvrage sur la retraduction, cette année, qui va sortir bientôt auquel j'ai contribué et qui s'interroge sur cette question. Est-ce que c'est la langue qui vieillit ou est-ce que c'est la traduction ? Toujours est-il que la traduction paraît essentielle. Moi, je viens de finir la retraduction de Villette de Charlotte Brontë, et je crois que cette retraduction était nécessaire parce que les options de la traduction existante ne donnaient pas la mesure de la puissance de ce roman. Il me semblait important de régénérer le texte en le restituant dans toute sa complexité notamment narrative, discursive qui était celle de Charlotte Brontë.



Que lisez-vous ? En quelle langue ?

Je lis en français, en anglais. Des œuvres de littérature américaine contemporaine ou française, contemporaine aussi.



Lisez-vous des œuvres traduites ?

Rarement, un peu. De temps en temps, oui, mais je n'ai pas beaucoup de temps. Je manque déjà de temps pour explorer la littérature américaine qui est mon domaine de spécialité, lui-même très vaste. Mais il m'arrive parfois de lire des traductions de l'allemand, de l'espagnol, de l'italien.



Prenez-vous le temps de lire le nom du traducteur (qui est souvent un peu caché sur l'ouvrage) ?

Oui, toujours. Je regarde toujours qui a traduit et dans quel cadre, quelle collection, quelle maison.

Rivka-Galchen-Perturbations-atmospheriques.gif

Cette non-visibilité du traducteur serait-elle comme le disait Brice Mathieussent dans une interview, liée à une volonté du lecteur de demeurer seul avec l'auteur choisi sans être encombré par divers noms de traducteurs ou seraient-ce plutôt les maisons d'édition qui, pour être plus efficaces, mettent en valeur le nom de l'auteur qui résonne souvent plus que celui du traducteur ?

Il y a plusieurs choses : les maisons d'édition, on doit leur rappeler constamment qu'il ne faut pas oublier le traducteur. Mais ce ne sont pas seulement les maisons d'édition mais aussi la presse, les médias qui oublient trop souvent de signaler le nom du traducteur. Il y a pas mal d'éditeurs qui savent très bien ce que la littérature étrangère doit aux traducteurs, il y en a quand même beaucoup qui sont attentifs à cela.

Quant au lecteur, je crois que souvent – enfin, il me semble –, une grande majorité des lecteurs ne se posent pas même la question de savoir si ce qu'ils lisent est une traduction ou pas. Il y a beaucoup de lecteurs qui, au fond, quand ils prennent un livre n'y pensent pas. Ce n'est pas forcément un mal. Ils abordent un texte sans avoir à l'esprit qu'il s'agit d'une traduction.



Mais peut-être, si le nom du traducteur était plus visible, se poseraient-ils plus souvent la question ?

Oui, peut-être, et je pense que c'est plutôt une bonne chose que les gens aient conscience qu'ils ne pourraient lire de littérature étrangère sans les traducteurs, en tout cas, tant que l'on n'est pas suffisamment compétent dans la langue de l'auteur que l'on désire lire. L'invisibilité c'est aussi quelque chose que l'on peut vouloir. Enfin, il ne faut pas que, d'un point de vue socioéconomique, le traducteur soit trop invisible pour pouvoir être pris en compte correctement dans le marché du livre. Mais littérairement ce n'est pas un mal que le traducteur soit relativement invisible. Qu'est-ce que ça donnerait si un traducteur devenait hypervisible ?



Quand vous lisez des œuvres traduites de l'anglais, es-ce que vous vous amusez à repérer les éventuelles erreurs de traduction ?

Ce n'est pas tant que je m'amuse à les repérer. Les choses me sautent aux yeux et je me dis, tiens, ça, ça sent vraiment l'anglais ou ce choix de temps est complètement incohérent. Il m'arrive effectivement dans le cas de traductions qui à mon sens ne sont pas très réussies, d'ailleurs, au bout d'un moment, d'arrêter de lire. Ça m'empêche même d'aller plus loin dans la lecture quand j'ai affaire à une traduction où il y a des anglicismes à chaque page.



Y-a-t-il une œuvre que vous auriez aimé retraduire ?

Non, je ne peux pas donner d'exemple particulier. Enfin il y beaucoup d'œuvres que j'aimerais retraduire mais pas forcément parce que la traduction est mauvaise ; tout simplement parce que c'est toujours un bonheur de traduire, d'être corps-à-corps avec un texte que l'on apprécie. Le traducteur au premier chef est en fusion avec le texte.



Finalement, ne pourrait-on pas considérer qu'au lieu d'être l'ombre de l'auteur, le traducteur serait plutôt sa lumière ?

Oui, on peut très bien jouer sur ces deux image-là. Le traducteur est dans l'ombre, assurément. Et c'est aussi un des bonheurs du métier. On peut très bien s'en contenter. On n’a pas forcément envie d'être sur la sellette. En ce qui me concerne, ça me convient parfaitement d'être l'ombre. Pourvu que cette ombre soit correctement rémunérée ! Après, on peut dire qu'un auteur accède à une certaine lumière grâce à son traducteur. Certaines personnes considèrent qu'un texte n'existe que lorsquel celui-ci a été traduit, ce qui est plutôt intéressant comme idée. Il acquiert un nouveau statut à partir du moment où il est traduit, une sorte de fertilisation du texte par le biais de la traduction.



Est-ce que le traducteur est un passeur ?

Oui et non. On dit souvent que c'est un passeur mais en fait il fait œuvre de passeur, parce qu'effectivement il est dans une posture de transmission de quelque chose. Mais en même temps un passeur c'est quelqu'un qui va faire passer un objet bien défini, bien particulier. Ce que je crois c'est que dans la traduction un texte n'est jamais totalement clos et que la traduction ne fait que l'ouvrir à d'autres possibilités qui sont toujours là en lui. De ce point de vue on ne peut pas dire qu'il y ait un objet clos et circonscrit qui passe d'une main à une autre. Il y a plutôt une forme de transformation qui s'opère et donc l'objet est transmuté. Dans un sens on peut dire aussi que nous sommes des passeurs, oui. Mais on ne passe pas un objet A qui reste A au bout du compte. L'objet passe par un processus de transformation c'est quand même un peu particulier comme forme de transmission.

Breece-Pancake-Qu-arrivera-t-il-au-bois-sec.gif

 

 

Vous avez traduit Breece D'J Pancake, auteur d'un unique recueil et le premier roman de Rivka Galchen ; pourquoi ces choix ?

Ce sont des commandes, je ne les ai pas choisis. Breece D'J Pancake n'était pas forcément très connu, il est l'auteur d'un unique recueil de nouvelles donc le retentissement de son œuvre est un peu limité. Il avait été un peu oublié dans l'édition française, il y avait donc une sorte de lacune à combler. Et pour Rivka Galchen, son premier roman avait eu beaucoup succès au Etats-Unis, il y a eu une bonne presse donc c'est pour ça aussi que l'éditeur a voulu le traduire.


 

 

 

Est-ce que le traducteur est un découvreur ?Veronique-Beghain-John-Cheever.gif

C'est une possibilité et cela m'est arrivé aussi de faire des propositions.



Traduire  John Cheever, vous y avez déjà pensé ?

Cheever, oui, mais à l'époque je n'avais pas frappé à la bonne porte.



Avez-vous souvent proposé une œuvre ?

Oui, ça m'est arrivé au début de ma carrière avec par exemple un recueil de nouvelles de Delmore Schwartz, Hôtel Delmore, publié aux éditions Ombres.



Dans ce recueil de nouvelles de Pancake, il y a beaucoup de dialogues, d'argot, de mots familiers ; avez-vous rencontré des difficultés particulières pour les traduire ?

C'est toujours un problème, la langue familière, surtout qu'en anglais les marqueurs de l'oralité sont plus présents et on ne peut se permettre de les rendre trop présents dans la langue française. La restitution de l'oral à l'écrit est effectivement le problème numéro un. Je pense qu'il faut s'écouter, se faire confiance, travailler à la voix, au « gueuloir », comme le disait Flaubert, pour que les dialogues qu'on produit soient aussi authentiques qu'ils peuvent l'être dans la version originale. Même si l'authenticité en littérature est toujours limitée puisqu'on est justement dans de l'artifice ; donc c'est bien pour ça que les dialogues en littérature sont vraiment quelque chose de très particulier. C'est une recréation, donc forcément artificielle, de quelque chose qui est censé être assez authentique et spontané. Il faut sans cesse jouer sur ces deux plans en même temps et cela dépend aussi du degré d'authenticité ou de tonalité authentique qui peut permettre facilement de se recréer une voix similaire en français.



Vous utilisez parfois la note de bas de page pour expliciter certaines particularités américaines qui ne sont pas clairement compréhensibles par un francophone. La note de bas de page serait-elle finalement un joker offert au traducteur lorsqu'il est en difficulté ?

Les notes de page sont toujours en discussion avec l'éditeur. Selon l'éditeur avec lequel on travaille, il optera pour ou contre la note de bas de page. Je ne suis pas une adepte des notes de bas de page mais je n'y suis pas non plus complètement hostile. Il ne faut surtout pas que ça prenne des proportions trop démesurées. Dans ce recueil, il y en a quelques-unes, notamment pour une nouvelle dont l'arrière-plan socioculturel est tel que ça peut être intéressant pour le lecteur d'avoir quelques précisions supplémentaires.



Comment arrivez-vous à concilier le métier d'enseignante et celui de traductrice ?

Cela  peut parfois être difficile. Disons que j'essaie d'organiser mes années universitaires de façon à m'accorder des périodes où j'ai un peu de temps pour traduire. Et il y a des périodes où je ne traduis pas beaucoup ; par exemple, là, dans les mois qui viennent, je ne vais sans doute pas traduire beaucoup car j'ai énormément de cours. En général c'est le pôle universitaire qui va l'emporter mais je tente d'équilibrer. Mais, forcément, j'ai plusieurs casquettes et je suis amenée à en changer régulièrement, parfois dans une même journée. C'est vrai que pour certaines traductions il faut avoir beaucoup de temps devant soi et pour d'autres ce n'est pas toujours nécessaire d'avoir à se couper de ses autres activités. Il m'arrive effectivement de passer un moment à traduire dans une journée, de m'arrêter, de reprendre, donc ça dépend vraiment des textes. Et, bien sûr, il faut tenir compte aussi du temps qui nous est imparti pour finir cette traduction donc c'est toute une organisation mais on y arrive!

Encore merci à Madame Béghain pour cet échange. Désormais, je ne lirai plus de littérature étrangère sans m'arrêter un instant sur le nom de son traducteur car parfois il se peut qu'il s'agissse d'un être exceptionnel.

 

 

 

Propos recueillis par Kadija, L.P. bibliothèques


Un autre entretien avec Véronique Béghain sur Tradabordo.

 


Repost 0
Published by Kadija - dans traduction
commenter cet article
13 février 2011 7 13 /02 /février /2011 07:00

Image1.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Hélène GRIMAUD
Leçons particulières
Robert Laffont, 2005
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Hélène Grimaud est née en 1969 à Aix-en-Provence. Enfant très agitée, elle commence à jouer du piano pour canaliser son trop-plein d’énergie. À 11 ans, elle entre au Conservatoire de Marseille avec pour maître Pierre Barbizet à qui elle rend hommage dans ses deux ouvrages. À 13 ans, elle est reçue première au Conservatoire Supérieure de Musique de Paris et enregistre 2 ans plus tard, son premier CD consacré à Rachmaninov.

Aujourd’hui, même si elle est une pianiste de renommée internationale qui joue avec les plus grands, une autre de ses passions, celle des loups, l’a fait connaître du grand public. En effet, sa complicité, ce rapport privilégié qu’elle entretient avec cet animal si souvent craint, étonne et fascine, au point qu’on ne peut parler de l’artiste sans y faire référence. Dans Variations sauvages, Hélène évoque sa rencontre, une nuit en Floride, avec un homme énigmatique accompagné d’une louve du nom d’Alawa. Hélène parle d’une « reconnaissance mutuelle », c’est le coup de foudre entre elle et la louve. Charmée par cet animal, elle décide de consacrer une partie de son temps à la sauvegarde de l’espèce. Pour ce faire, elle ouvre en 1998, le Wolf Conservation Center à South Salem, dans l’État de New York.

Elle est l’auteur de deux ouvrages à la fois autobiographiques et romanesques : Variations sauvages en 2003, et Leçons particulières en 2005 paru chez Robert Laffont.
 


Résumé et point de vue
   
Dans Leçons particulières, le lecteur suit l’artiste dans un voyage propice à la réflexion. Hélène s’interroge sur les causes d’une tristesse qui l’habite depuis quelque temps, et cette fuite hors de son quotidien chargé, est l’occasion pour elle de se ressourcer et de se retrouver. Le point de départ de son escapade est New York, puis on parcourt avec elle Venise, Assise, Côme, et enfin Hambourg, lieux imprégnés des musiciens qu’elle admire.

Hélène décrit les paysages d’une plume enthousiaste et passionnée. Au gré des rencontres et des lieux rejaillissent des souvenirs, on découvre l’artiste dans ses introspections et on partage ses considérations sur la peinture, la musique, la littérature, et la mythologie auxquelles elle fait référence.

Pour Hélène il existe des « liens secrets entre les êtres et le monde ». Et difficile de croire au hasard, tant son voyage est ponctué de rencontres énigmatiques et saisissantes. Ces dernières viennent toutes éclairer l’artiste sur sa façon d’appréhender la musique, la liberté, l’amour, ou encore le bonheur.

La rencontre à une station-service d’un professeur de littérature qu’elle dépanne en le prenant en stop est déterminante. Au long d’un échange philosophique sur le rapport du maître à l’élève et sur la musique, l’homme la quitte sur ce conseil : « et si, mieux qu’interpréter la musique, vous songiez à l’expérimenter ? ». Cette question se révèle être un fil directeur auquel les autres rencontres apporteront des éclaircissements. Enfin, l’homme viendra déposer le lendemain à l’endroit où elle a passé la nuit, un paquet renfermant une lettre et une petite boîte à musique qui la conduira en Allemagne, auprès de Hans Engelbrecht. De ce fait, son voyage prend l’allure d’un « conte initiatique » ; les personnages rencontrés, mi-fictifs mi-réels comme le professeur, Béatrice, le jeune homme, le vieillard, ou encore Hans apparaissent comme des clés indiquant la direction à suivre.

Plus qu’une simple autobiographie, ce sont avant tout des « leçons particulières » qu’Hélène veut transmettre à son lecteur, car comme elle le dit si bien : « tout est stérile si rien n’est donné. »  Ainsi, ce livre ouvre un espace à la méditation. Son enthousiasme est palpable, son énergie est contagieuse et elle arrive à nous communiquer une véritable émotion. On s’interroge avec elle sur la passion, le bonheur, le rapport à l’autre et on ferme son livre le sourire aux lèvres, certain de s’être enrichi.

 

 

Quelques-uns de mes passages préférés

« Lorsqu'on part, on n'abandonne pas ses pensées dans une consigne. Même au bout du monde, aux antipodes ou aux tropiques, on reste toujours prisonnier de ses angoisses. L'enfer, ce n'est jamais les autres ; l'enfer, c'est soi-même : la seule personne à laquelle on ne peut échapper. »

« […] Croire en la vie, c’est croire en sa puissance. Pour pénétrer cette puissance, libérons-nous de toutes les superstitions, du mal tragique qui consiste, à tout pris, à vouloir être aimé, reconnu, applaudi… et donc à haïr. La puissance de la vie, c’est l’élan vital vers l’autre, la capacité de l’aimer de l’admirer sans vouloir exercer sur lui un quelconque pouvoir – dans le respect de son absolue liberté. »

 

Image2.jpg

Quelques critiques à propos de son premier livre, Variations sauvages

« Une passionnante autobiographie beaucoup plus romanesque que la plupart des romans de l’année. » Bernard Pivot, Le Journal du dimanche

« Hélène Grimaud a cette simplicité dénuée d’affectation qu’envient sans l’atteindre tant d’auteurs. » Renaud Machard, Le Monde

« Un récit fascinant par sa richesse d’émotion. » Bertrand Leclair, La Quinzaine littéraire

 

 

 

Élise, A.S. Bib.

 

 


Repost 0
12 février 2011 6 12 /02 /février /2011 07:00

Carver débutants1

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Raymond CARVER
Débutants
L'Olivier, 2010.
Titre original
Beginners
Traduit de l'américain
par Laetitia Devaux.



 

 

 

 

 

 

 

Débutants de Raymond Carver a une histoire un peu particulière.

En effet, une partie des nouvelles présentes dans ce recueil a déjà été publiée une première fois, dans les années 80, lorsque l'auteur était toujours en vie (Carver est décédé en 1988 des suites d'un cancer). Cette première publication, nous la connaissons sous le titre Parlez-moi d'amour. Mais celle-ci est parue sans l'accord de l'auteur et est plutôt le résultat du travail de son éditeur. Gordon Lish, qui publie Carver depuis ses débuts, travaille pour la maison Knopf, à New York. Il procède, au moment de la publication de Parlez-moi d'amour; à un découpage des textes et à de sensibles modifications de certaines des nouvelles. Raymond Carver en est bouleversé et, malgré ses supplications, Lish publie le recueil. Une des phrases de Carver, à la veille de la parution, est restée célèbre : « Mon principal souci est que ces histoires demeurent intactes. Aide-moi sur ce livre comme un bon éditeur, le meilleur … mais pas comme un nègre. »

Heureusement, en 2010, soit 22 ans après la mort de l'auteur, les éditions de l'Olivier entreprennent de publier les nouvelles de Carver en intégralité, dans le cadre d'une rétrospective sur l'auteur. A partir de 2010, et jusqu'en 2012, neuf volumes seront publiés en grand format. Débutants est le premier.




Dans cette publication de la version originale du manuscrit, on retrouve une part tellement importante de l'auteur que l'on pourrait être tenté de le rapprocher du genre autobiographique.


Raymond Carver est né en 1938 d'un père alcoolique et a vécu à ses côtés jusqu'à sa mort, en 1967, baignant quotidiennement dans une atmosphère violente et malsaine. Lorsqu'il se marie, en 1956, et devient père de deux enfants, la réalité et la difficulté de la vie le rattrapent et, fatalement, Carver suit les traces de son père ; il sombre dans l'alcoolisme à son tour.

L'ombre de cette maladie plane lourdement sur les nouvelles de Carver. La majorité présente au minimum un personnage ayant un problème avec l'alcool, un homme ou une femme, jeune ou vieux.

Qu'il s'agisse d'une aide pour tourner une page de sa vie ( « Si vous dansiez »), d'un soutien pour surmonter une épreuve ( « Gloriette » ) ou, au contraire, de la cause de la destruction d'une famille ( « Un dernier mot » ), l'alcool est omniprésent, comme un réflexe, un objet rassurant, comme un mal aussi.

Un mal qui ronge le genre humain et qui est là, qu'on le veuille ou non, comme une épée de Damoclès au-dessus de la tête de chaque être, fragile ou non, ou simplement humain.

Les nouvelles traduisent à la fois le désespoir de l'auteur, qui ne peut se sortir de cette maladie qui le détruit mais également son envie d'en finir avec une conduite dévastatrice. Comme lui, ses personnages veulent se soigner, s'en sortir, pour revivre.




L'auteur, homme tourmenté, met aussi en scène l'amour. Après son divorce d'avec la mère de ses enfants, Carver traverse une phase de solitude et expérimente les sentiments d'abandon et d'échec.


De cette période trouble naîtra la phrase « What we talk about when we talk about love ? » ( De quoi parle-t-on vraiment lorsque l'on parle d'amour ?), titre original de Parlez-moi d'amour.


Carver décline dans Débutants l'amour sous toutes ses formes. Celui d'une mère au chevet de son fils accidenté ( « Une petite douceur »), celui à toutes épreuves d'une fille pour son père alcoolique (« Un dernier mot »), celui de deux amis de longue date (« Tu veux que je te fasse voir quelque chose ? ») et, bien sûr, celui qui unit un homme et une femme.


L'amour entre deux êtres est décrit avec justesse, avec poésie aussi. Les mots, même durs, que l'auteur utilise pour décrire la passion destructrice qui anime un couple en pleine crise d'adultère (« Gloriette »), ou l'incroyable tristesse de l'amant délaissé par sa femme (« Si vous dansiez ») sont empreints de légèreté, de magie.


Et même si l'issue des nouvelles est parfois bouleversante (« Neuneu », « Débutants », « A moi ») , on ne peut ressortir que charmés de cette lecture, tant le style de Carver est élégant, soigné, profond et intense.





Raymond Carver a, ici, couché sur papier ses craintes et ses doutes, ses forces et ses faiblesses, comme pour tenter d'expier ses fautes. Des textes courts, forts, poignants, empreints de sensibilité et qui contribuent à donner forme à l'univers exalté de l'auteur.



Aurélie., A.S Édition-Librairie.

 

 

 

Raymond CARVER sur LITTEXPRESS

 

 

Raymond Carver Qu est ce que vous voulez voir

 

 

 

 

Article de Julie sur Qu'est-ce que vous voulez voir ?

 

 

 

 

carver001.jpg

articles de
Valentin et de Camille sur Neuf histoires et un poème,

 

 



carver-vitamines.jpg


 articles de Joséphine et de Cécile sur Les Vitamines du bonheur,





carver tais toi



article d'Elise sur Tais-toi, je t'en prie.

 

 

 

carver.jpg

 




Article de François et de Cynthia sur Parlez-moi d'amour.

 

 

 

Carver la vitesse foudroyante du passé

 

 

 

Article de Valentin sur La Vitesse foudroyante du passé

Repost 0
Published by Aurélie - dans Nouvelle
commenter cet article
11 février 2011 5 11 /02 /février /2011 07:00

Olivier-Rolin-Bakou-derniers-jours.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Olivier ROLIN
Bakou, derniers jours
Seuil, Fictions et Cie, 2010
Points, février 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Écrivain français née à Boulogne-Billancourt en 1947, Olivier Rolin passe son enfance au Sénégal. Très engagé politiquement, il prendra la tête de la branche armée de Gauche prolétarienne (d'influence maoïste), plus connue sous le nom de « Nouvelle Résistance Prolétarienne » (NRP).

Il sera par la suite éditeur au Seuil, puis journaliste à Libération et au Nouvel Observateur. Se tourne ensuite vers l'écriture et obtient en 1993 la prix Fémina avec Port-Soudan.


« D'ailleurs ce récit que j'écris, que vous lisez, à quoi ça rime ? Et d'abord, qu'est-ce que c'est ? Un journal de voyage, des lambeaux de souvenirs mal cousus entre eux, un testament ? "Un livre sur rien", presque sans sujet, ou dont le sujet reste presque invisible, comme le rêvait Flaubert (mais alors il faudrait qu'il tienne "par la force de son style", et ce serait évidemment présumer de mes forces)? C'est une promenade sur un fil. Un monologue à basse voix, pour des oreilles patientes, attentives. Une lettre à des amis, connus ou inconnus. Ils me pardonneront peut-être de mettre de l'ordre dans mes papiers : après tout, si je suis ici, à Bakou, c'est pour voir si la mort y a rendez-vous avec moi ».


Bakou, derniers jours est l'histoire d'une mort auto-annoncée, celle d'Olivier Rolin lui-même. Alors qu'il revient d'un voyage en Afghanistan en 2003, pour France Culture, il fait escale à l'hôtel Apchéron, à Bakou, capitale de l'Azerbaïdjan. Rolin, à l'époque, travaille sur un ouvrage, Suite à l'hôtel Crystal (publié en 2004), composé de petites histoires se déroulant toutes dans des chambres d'hôtels. Il décide, dans l'une d'entre elles, de mettre en scène son propre suicide. Une mort fictive (au pistolet Makarov 9 mm) qu'il se donne à Bakou, en 2009, dans une sinistre chambre portant le numéro 1123.

Sept ans plus tard, voulant vérifier ses écrits, Rolin s'envole pour le Caucase, ses amis n'ayant pas réussi à le dissuader de partir.

 

 


L'Azerbaïdjan

La République d'Azerbaïdjan est située dans la partie ouest du Caucase sur les rivages de la mer Caspienne. Sorti depuis 1991 de l'ancienne URSS, le pays se déclare officiellement indépendant et démocratique, bien que Heydar Aliyev, ancien secrétaire du parti communiste azéri, prenne les rennes du pouvoir de 1993 à 2003. Son fils, Ilham, est aujourd'hui président. Très riche en pétrole, l'Azerbaïdjan est politiquement allié avec les États-Unis.

 azerbaidjan-nakhitchevan.gif

Comme le dit Rolin, on ne peut pas vraiment trouver de réel sujet dans ce Bakou, derniers jours. Difficile d'en parler, tant l'auteur s'y perd. Toutefois, le titre laisse planer une ombre, celle de la mort. S'il fallait trouver une colonne vertébrale au texte, de toute évidence, elle serait celle-ci.

 

 

 

Un décor adapté

L'arrière-plan et le décor dans lequel évolue Rolin tout au long du récit est relativement glauque. Les endroits qu'il visite avec son guide sont souvent empreints d'une atmosphère et d'une ambiance proches de la mort. Elle n'est en tous cas jamais loin.

Dès son arrivée à Bakou, il compare la Caspienne au « funeste Achéron », célèbre fleuve des Enfers dans la mythologie grecque. L'Azerbaïdjan, connu pour ses ressources pétrolifères, offre à l'auteur des décors apocalyptiques dignes des plus belles friches industrielles post-soviétiques, où désolation et ambiance de bout du monde règnent en maître. En parlant des paysages de l'Apchéron il dit :

« [Ses] paysages sont magnifiquement désolés. Steppe fauve, hérissée de tout un fouillis de métal, pylônes électriques, cuves à pétroles, tuyaux noirâtres, suintants, courant en tous sens, poteaux inclinés, vannes rouillées, épaves de camions, de tracteurs à chenilles. Des taillis de grêles derricks haubanés, des champs de pompes dont la tête d'insecte géant oscille en grinçant.[…] Au milieu de ce fourbis paléo-industriel, des décharges fumantes entourées de barbelés, des flaques de pétrole, des étangs d'eau mazouteuse, couleur de sang, gorgés de débris. […] Balakhani, Surakhani, Bibi Heibat : paysages de l'enfer. Par endroits, la terre brûle. A Yanar Dag (la Montagne en feu), des flammes ronflantes sortent du rocher. Azer est un mot perse pour dire " feu ", l'Azerbaïdjan, c'est la terre de feu ».

C'est dans ce genre de décor qu'il se plaît à citer ses auteurs préférés. Il a d'ailleurs emmené dans ses bagages plusieurs ouvrages ayant pour thème centrale la mort. D'Essenine (le poète-paysan), dont il visite le musée à Bakou, en passant par Jorge Semprun, Iouri Tynianov, Arthur Schnitzler, ou encore Roland Barthes. On le retrouve d'ailleurs plus loin, en extase, au milieu de la friche industrielle de Sumgayt :

« Paysage d'un monde d'après une catastrophe, décor pour un roman de l'école post-exotique (je pense au New Yagayane d'Avec les moines-soldats, de Volodine/Lutz Bassmann) ».

Ambiance mortifère dont Rolin semble retirer un réel plaisir. On le suit en effet à plusieurs reprises, se promenant au milieu de cimetières, cherchant en vain des visages familiers sur  les pierres de marbre noir.

 

 


Des figures

Dans ce magma informe qu'est Bakou, derniers jours, outre les personnes rencontrées en chemin, Rolin s'attarde volontairement sur quelques figures plus ou moins illustres, ayant des liens directs avec la terre d'Azerbaïdjan. Le jeune gauchiste passionné refait alors surface. Son dégoût pour Staline n'enlève rien à l'affection qu'il porte au  jeune Koba (surnom du dictateur durant sa jeunesse), qui menait à Bakou, au début du siècle dernier, des activités révolutionnaires. Un long passage est aussi dédié à Richard Sorge, ancien espion communiste, fait prisonnier et pendu par les Japonais durant la Seconde Guerre mondiale.

Les nombreuses références littéraires auxquelles il fait allusion sont souvent accompagnées de citations. Hemingway, Aragon, Montaigne, Proust, y sont à l'honneur.

 

 

 

La mort tournée en dérision

L'atmosphère et le cadre aidant, Olivier Rolin va jouer avec la mort. Le caractère testamentaire de Bakou, derniers jours en témoigne. Dès les premières phrases du récit, l'auteur parle de lui à la troisième personne. « Le promeneur » comme il s'appelle. Ce n'est donc pas lui, mais un autre lui qui déambule dans les ruelles de la capitale azéri, le long du palais des Shirvanshas. « Cet homme à cheveux gris dont l'itinéraire, chaque soir, est presque aussi invariable que celui d'Emmanuel Kant à Königsberg (la comparaison s'arrête là), c'est moi ».

Le gris, comme celui des clichés pris par l'auteur pendant son séjour. Décors figés qui semblent en décalage avec le récit. Comme pour faire le lien avec le lecteur entre vie et au-delà, rêve et réalité. Son autoportrait sur la page de couverture est d'ailleurs assez saisissant. Le visage fermé et grave : Olivier Rolin serait-il réellement mort ? « toute photographie écrase le temps, produit un "futur antérieur" de la mort ».

Qu’en est-il au juste de son rendez-vous avec l'éternité ? Celle de l'hôtel Apchéron ? On apprend finalement assez tôt que l'endroit a été détruit deux mois avant son arrivée, laissant place à un « machin stalino-vénitien aux dimensions mirobolantes ».

Pendant son séjour à Bakou, Rolin va faire une courte halte au Turkménistan, de l'autre côté de la Caspienne. Pays ô combien atypique, par son régime et les frasques de son ancien dictateur. Lors d'une visite sur un site antique, il raconte :

« Beaucoup d'oiseaux agités et jacasseurs […], un coucou dont le cri, le nombre de fois où il est répété, indique [...] les années qui vous restent à vivre : or cela m'intéresse beaucoup, pas par anxiété particulière mais parce que c'est ce genre de jeu qui m'a mené ici, dans les steppes d'Asie centrale ».

Même si, dans certains passages, Rolin fait preuve d'une analyse fine de sa condition d'écrivain, de sa propre existence du sens qu’il lui donne, il n'en reste pas moins ironique. L'épisode où il tente d'imaginer toutes les morts auxquelles il a échappé à Bakou montre la dérision dont il fait preuve, portant ainsi un regard décalé sur sa propre mort. « D'ailleurs Montaigne (que j'avais invité aussi à faire le voyage) ne conseille t-il pas de prendre "une voie toute contraire à la voie commune" : cet ennemi qu'est la mort, dit-il, "ôtons-lui son étrangeté, fréquentons-le, accoutumons-nous à lui"».

 

 

Point de vue

Olivier Rolin nous entraîne avec ce récit dans ses pensées. Difficile d'en retirer une quelconque structure. À cheval entre le carnet de bord, le récit de voyage, et le journal intime, l'auteur se fait avant tout plaisir. Malgré une maîtrise certaine du verbe, il peut parfois donner l'impression d'un gigantesque fourre-tout, au risque de lasser son lecteur.




Complément

Dans un long chapitre, Rolin évoque le Turkménistan. L'occasion de découvrir le mystérieux Ruhnama (le Livre de l'Esprit), écrit par l'ancien dictateur Saparmourat Niazov. Délire mégalomaniaque analysé avec brio par le réalisateur finlandais Arto Halonen dans son documentaire "Pyhän kirjan varjo" (L'Ombre du Livre Saint)  que je vous conseille vivement. Ici.

 

Florian, A.S. Bib.-Méd.


 

Olivier ROLIN sur LITTEXPRESS

 

 

Olivier-Rolin-L-Invention-du-monde.gif




Articles de Chrystelle et de Barbara sur L'Invention du monde




 

 






Articles d'Aurélie et de Marie sur Tigre en papier.



 

 

 

 

 

 

Repost 0
10 février 2011 4 10 /02 /février /2011 07:00

Regis-Jauffret-Tibere-et-Marjorie.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Régis JAUFFRET
Tibère et Marjorie
Éditions du Seuil
collection "Cadre rouge", octobre 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quelques mots sur l'auteur

Régis Jauffret est un romancier français né le 5 juin 1955 à Marseille. Il a écrit de nombreux romans pour lesquels il a reçu des prix tels que le prix Décembre, le prix Fémina, le prix France Culture/Télérama ou bien le grand prix de l'humour noir Xavier Forneret. C'est avec le recueil de nouvelles Microfictions qu'il a rencontré le plus de succès. Le style de cet auteur est souvent cru, mais juste et ses personnages ne sont pas traités avec tendresse.


Résumé

Comment résumer ce livre ? En effet, cette tâche n'est pas aisée vu l'histoire compliquée et saugrenue de chacun des personnages, personnages qui apparaissent « comme par magie », pourrait-on dire. L'histoire se passe à Paris, aux alentours de 2010. Nous pouvons deviner que cette histoire se déroule à notre époque grâce aux objets décrits (la plateforme vibrante, les sex toys ...), au langage des personnages, etc. De plus, nous connaissons l'année exacte grâce à cette indication, à la page 270 : « Il s'est souvenu de l'héroïsme dont avait fait preuve vingt ans plus tôt son prédécesseur Nicolas Sarkozy lors d'une prise d'otages dans une maternelle de Neuilly ». Ces faits ayant eu lieu en 1993, on peut donc calculer que l'histoire se passe en 2013. L'auteur tente de coller un maximum à la réalité en citant des personnes existant ou ayant existé comme Nicolas Sarkozy à la page 270, Karl Lagerfeld à la page 9, Salvador Dali à la page 38 ou encore Picasso à la page 62. De plus, les lieux cités existent réellement, comme le boulevard Raspail et la place Saint-Germain-des-Prés. En bref, nous pouvons dire que cette oeuvre nous plonge dans l'histoire complexe des deux personnages principaux et dans leurs sentiments qui ne le sont pas moins.


Les personnages

Comme l'indique le titre de l'oeuvre, les deux héros (qui sont plutôt des antihéros d'ailleurs) de l'histoire sont deux adultes d'âge moyen et se prénomment Tibère et Marjorie. Ils sont en couple mais nous apprenons dès la première page que Marjorie désire faire une pause dans leur relation ; la raison de cette décision est assez floue, voici son explication : «  Tu comprends, je n'y comprends rien. Je ne t'aime plus, et puis en même temps, je t'aime trop » (page 7) et « Va-t'en. Moi, je t'aime trop pour te quitter. Quand on aime trop, c'est comme une cuite. On ne tient plus debout, on ne peut même pas s'enfuir » (page 8). Nous constatons quelques pages plus tard que cela ne va plus très bien entre eux depuis déjà un certain moment. Par exemple, « ils n'avaient plus eu de rapport sexuel depuis dix-huit mois », page 20, ce qui est à souligner car dans cette oeuvre, le sexe est un thème omniprésent. Ainsi, Marjorie, qui est une femme assez spéciale, a une réelle phobie du sexe masculin, elle ne peut même pas en voir un sans que cela déclenche une terrible angoisse en elle : « Pourtant, elle voyait très nettement son sexe, un Jack l'Eventreur dans le brouillard d'une rue de Whitechapel à la fin du XIXe siècle » (page 107). Cependant, elle est une fervente adepte des sex toys, ce qui assez paradoxal quand on pense qu'elle est terrifiée par le sexe masculin ! Marjorie est une femme tourmentée, anorexique, et a abandonné neuf ans plus tôt sa fille dont elle ne se rappelle même plus le prénom. Ce couple est en totale perdition, si bien que les événements les concernant sont assez difficiles à suivre. En effet, elle ne veut plus de lui, puis finalement change d'avis, et cela nombre de fois. De plus, Régis Jauffret ne se contente pas de raconter leur histoire, il introduit aussi de nombreux personnages secondaires tels que Gauthier Volvic, ancien médecin et désormais ministre des Affaires étrangères qui rencontre Marjorie et tombe amoureux d'elle, un personnage totalement perdu lui aussi, ce qui semble être un point commun à tous ceux de cette oeuvre. Nous pouvons également citer Boris, le chauffeur de Volvic, dont un morceau de la vie nous est raconté à plusieurs reprises (page 76 puis page 120) ou encore Séphora, la soeur de Marjorie, qui semble être totalement son contraire. En effet, Séphora est une nymphomane qui collectionne les hommes, va les chercher sur Internet, uniquement pour avoir des relations sexuelles avec eux : « Elle aimait la chaude peau des hommes. Elle se sentait bouleversée chaque fois qu'elle réveillait d'une caresse leur queue molle » (page 209). L'auteur nous raconte donc un passage de l'histoire de chacun des personnages, qu'ils soient importants ou non, voire de personnages qui n'ont aucun rôle dans l'histoire comme Anton à la page 56. Régis Jauffret nous parle de lui pendant quelques lignes puis nous n'en entendons plus parler. Nous pouvons donc nous demander quel est l'intérêt de nous faire partager cela.

Deux autres personnages, victimes d'un drame, sont également assez importants, bien qu'ils n'apparaissent que vers la fin de l'oeuvre : les voisins du dessous de Tibère et Marjorie, qui se nomment Galopin et Cruche Martinet. Galopin et Cruche sont un couple de personnes âgées qui portent bien leur nom de famille. En effet, ils ont en quelque sorte un penchant sadomasochiste ; par exemple, Galopin prend un plaisir non dissimulé à donner des ordres à sa femme et à l'humilier (en l'obigeant à dormir sous le lit par exemple) et cette dernière semble ravie de ces châtiments comme nous pouvons le voir à la page 173 : « Merci de me traiter avec cette douce cruauté. »


Analyse de l'oeuvre et avis personnel

Régis Jauffret utilise ici un style assez simple, malgré des comparaisons ou des métaphores plutôt étranges comme lorsqu’il évoque le sexe de Tibère dont Marjorie « avait peur comme d'un assassin » (page 106). Le langage des personnages est relativement cru et la plupart des conversations ont un seul et même sujet : le sexe. Ainsi, nous observons tout au long de l'histoire la personnalité névrosée de Marjorie, sa phobie et ainsi la frustration de Tibère, ce qui devient assez lassant. Cette histoire tourne un peu en rond et m'a parfois ennuyée, j'ai attendu en vain un événement qui aurait changé le cours de l'histoire. De plus, avec tous ces personnages; je trouve que l'on se perd facilement car Régis Jauffret les met en scène pendant deux ou trois pages puis ne parle plus d’eux que pour les citer. L'histoire ne m'a pas amusée, mis à part le fait que

 

« les parents prénommaient souvent leur mioche d'un nom de biscuits, de yaourts, ou de surgelés, en échange d'un filet garni. Ils troquaient aussi leur patronyme contre une marque de soupe, de carburant, d'assouplissant, ou de papier toilette, afin de gagner une ristourne viagère sur les produits de la marque dont ils étaient devenus de pauvres cousins » (page 276).

 

Cela nous explique donc les noms étranges tels que Volvic ou Séphora. De plus, cela nous en dit long sur la vision de la société de Régis Jauffret : une société de consommation où l'argent gouverne et dans laquelle l'amour n'a plus grande importance. Nous apprenons également que l'Allemagne est « un pays baptisé depuis quelques années déjà Häagen-Dazs, et dont le drapeau aurait désormais la couleur de la vanille.» Pour conclure, l'histoire de Tibère et Marjorie n'est pas très intéressante, les deux personnages sont assez mous, surtout Tibère qui se laisse porter par les événements et n'agit pas vraiment. Or, j'aurais bien aimé voir un peu plus d'action de la part de ces deux personnages car j'ai vraiment eu l'impression que cette histoire ne menait nulle part. Malgré tout, ce livre se lit assez vite et a tout de même retenu mon attention car il offre un portrait assez incisif de la société, de la politique et de l'amour.


Marjolaine, 1ère année Bib.

 

 

 

Régis JAUFFRET sur LITTEXPRESS

 

 

Couverture-jeux-de-plage.jpg

 

 

 

 

 

Article d'Adrien sur Les Jeux de plage

 

 

 

 

 

 

 

jauffret.jpg

 

 

 

 

Articles d' Emmanuelle et de  Lucie sur Lacrimosa

Repost 0
9 février 2011 3 09 /02 /février /2011 07:00

Raymond-Carver-Parlez-moi-d-amour.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

Raymond CARVER
Parlez-moi d'amour
Titre original :
What We Talk About When We Talk About Love
Traduction française :
Gabrielle Rolin
Edition originale Américaine :
Alfred Knopf, 1981
Edition originale Française :
Editions Mazarine, 1981
Réédition majorée d'une nouvelle
absente de la première édition française
aux éditions de l'Olivier, 2010.

 

 

 

 

 

Raymond Carver, grand nom de la littérature étatsunienne, est né en 1938. Il grandit dans une famille modeste issue du milieu ouvrier et se marie à 18 ans. À 20 ans, il est déjà père de deux enfants et cumule les petits emplois à côté de ses études. Il devient rapidement alcoolique comme l'était déjà son père, et connaît le succès grâce à ses nouvelles au début des années 70.

Parlez-moi d'amour, paru en 1981 (1986 en France), se compose de 17 nouvelles. Ces nouvelles se situent pour la majorité dans l'Amérique profonde, et proposent une description de la société américaine moderne à travers des bribes de vies, des instants volés. C'est là une des nombreuses marques d'originalité de Carver : plutôt qu'une histoire, celui-ci décide de mener le lecteur dans de petits bouts de vies, parfois sans importance, de personnages malheureux, déviants, à la recherche constante d'un bonheur qui leur échappe. Dans « La troisième Chose qui a tué mon père », le voisin du héros, nommé Simplet, délaisse l'amitié qui le lie au personnage pour les perches présentes dans l'étang de son jardin. Peu à peu, Simplet ne vit plus que pour ses perches et leur consacre toute son attention, de manière obsessionnelle, presque folle. Cette obsession le mènera à sa perte lors d'un orage pendant lequel il sera resté auprès de ses perches et mourra avec elles, tombé dans l'étang. Simplet était à la recherche désespérée d'amour, et ce désespoir l'a tourné vers ses perches, qui lui ont alors fait perdre la conscience de la réalité.

Mais le plus intéressant chez Raymond Carver reste sûrement son écriture, parfaitement en adéquation avec les sujets qu'il traite. La naissance de cette écriture s'est d'ailleurs faite de façon assez particulière, qui permet d'en apprendre plus sur le monde du livre aux États-Unis. L'éditor étatsunien n'a pas la même place que l'éditeur européen dans le cheminement du livre, du manuscrit à l'imprimé : en effet, celui-ci peut modifier et couper le texte à sa guise, instaurant une co-écriture entre l'auteur et l'éditeur. L'éditeur de Raymond Carver, Gordon Lish, a ainsi travaillé sur son recueil Débutants et l'a réduit jusqu'à 75 % dans certaines nouvelles. Cela a donc donné une dimension totalement différente aux nouvelles, qui ont immédiatement eu un grand succès aux Etats-Unis.

Cette écriture qui a permis la reconnaissance de Raymond Carver est donc l'initiative de Gordon Lish, mais Carver va alors profiter de cela et en faire sa plume personnelle. Le secret d'une histoire réussie était selon lui : « entrer, sortir et ne pas s'attarder ». Un journaliste lui demandait un jour un conseil de style, il répondit : « Rognez, rognez et rognez encore ». Voilà tout le style de Carver : là où une majorité d'auteurs va tenter d'étoffer ses textes, Carver, lui, réduit au minimum, évide ses textes jusqu'à donner l'impression d'un style inexistant.

Cette écriture est ainsi en correspondance totale avec le caractère des personnages. Dans la nouvelle éponyme « Parlez-moi d'Amour », qui clôt le recueil, des couples discutent à propos de l'amour. C'est d'ailleurs le seul moment du recueil où l'amour est traité explicitement. Le nom original de la nouvelle (et donc du recueil) est What We Talk About When We Talk About Love, soit littéralement « De quoi l'on parle lorsque l'on parle d'amour ». C'est là qu'on retrouve les caractéristiques de l'écriture de Carver : les personnages parlent de l'amour d'une façon extrêmement niaise, en n'abordant que très platement le sujet. Ils nous paraissent vides, vides de personnalité et de réflexion.

Toutefois, malgré leurs thèmes souvent sombres, toutes ces nouvelles ont su trouver le juste équilibre : elles ne nous affectent pas vraiment, mais arrivent à nous toucher avec justesse. Très courtes, elles restent divertissantes et originales ; Carver nous transporte dans l'Amérique profonde à travers ces bribes d'existences, et, si l'on n'est pas obligé d'adorer, il est difficile de s'ennuyer à la lecture de Parlez-moi d'amour.

François P., 1ère année bibliothèques-médiathèques

 

Raymond CARVER sur LITTEXPRESS

 

 

Raymond Carver Qu est ce que vous voulez voir

 

 

 

 

Article de Julie sur Qu'est-ce que vous voulez voir ?

 

 

 

 

carver001.jpg

articles de
Valentin et de Camille sur Neuf histoires et un poème,

 

 



carver-vitamines.jpg


 articles de Joséphine et de Cécile sur Les Vitamines du bonheur,





carver tais toi



article d'Elise sur Tais-toi, je t'en prie.

 

 

 

carver.jpg

 




Article de Cynthia sur Parlez-moi d'amour.

 

 

 

Carver la vitesse foudroyante du passé

 

 

 

Article de Valentin sur La Vitesse foudroyante du passé

Repost 0
Published by François - dans Nouvelle
commenter cet article
8 février 2011 2 08 /02 /février /2011 07:00

patrice-juiff-la-taille_d-un-ange.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Patrice JUIFF
La Taille d’un ange
Albin Michel, 2008 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

patrice-juiff.jpgPatrice Juiff.

Patrice Juiff est plus connu pour ses talents de comédien que de romancier. Il a joué des petits rôles à la télévision (Rastignac, Les Rebelles de Moissac ou Le Nouveau Monde) et au cinéma (Le Temps Retrouvé ou Le Coût de la vie ; Dans le miroir une hirondelle ou Les Chiens pour les courts métrages).

Très peu d’informations sont disponibles à propos de la vie de Patrice Juiff. Pour ce qui est de sa carrière de romancier, elle a commencé en 2003 avec Frère et Sœur (Plon). S’ensuivent deux autres livres, Kathy (2006) et La Taille d’un ange (2008), tous deux publiés chez Albin Michel. Pour ce dernier, l’auteur a reçu le Grand Prix de la nouvelle de la Société des gens de lettres ainsi que le Prix littéraire des lycéens et apprentis de la région PACA 2008.

Peu connu, Patrice Juiff sera tout de même salué par la critique dans Le Figaro littéraire  où Stéphane Hoffman a écrit à propos de La Taille d’un ange : « Les neuf histoires racontées par Patrice Juiff vous glaceront le sang et vous feront fondre le cœur » ou encore dans L’Express où Thierry Gandillot souligne que « C’est là tout le talent de Patrice Juiff : s’emparer de l’abject et le porter au sublime ». De même, dans les quelques critiques que l’on trouvera sur cet auteur, tous s’accordent pour placer l’oeuvre Patrice Juiff dans la lignée de  Raymond Carver avec des personnages fragiles, complexes et terriblement humains.

 

lataille_dunange_poche.jpg

La Taille d’un ange.

«Peu importait sa mise en garde, j’étais trop heureuse de me trouver une maman, une vraie, la mienne, même avec seize ans de retard et des carences psychologiques importantes. Même débile mentale. Si elle avait été également manchote, cul-de-jatte et aveugle je n’en aurais pas été moins soulagée de la savoir en vie. »
« Un cœur en commun ».

La Taille d’un ange est un recueil de neuf nouvelles. Si la première caractéristique qui fait d’un récit une nouvelle est la brièveté, par conséquent l’élimination de tout ce qui amène l’intrigue comme dans le roman, c'est bien ce que fait Patrice Juiff qui plante le décor dès la première, voire la deuxième phrase de chaque nouvelle. Que ce soit dans « La Taille d’un ange »  : « Vince a pris douze ans de taule. Pour un viol qu’il n’a pas commis », dans « Le Dimanche matin » : « Papa nous tabasse tous les dimanche matins » ou encore dans « L’Atlantique à la nage » : « Ça ne m’était pas arrivé depuis un bon bout de temps de tomber amoureux », le lecteur plonge d’emblée au cœur du récit. Chaque nouvelle conduit le lecteur à suivre l’histoire des différents narrateurs à un moment clé où leurs existences vont être amenées à changer, volontairement ou non. On imagine facilement un univers passé, un présent bouleversant et un avenir incertain. En effet, les nouvelles s’arrêtent  de façon à laisser une libre interprétation au lecteur.

« Vince a pris douze ans de taule. Pour un double viol qu’il n’a pas commis. Je ne vois pas comment ni pourquoi il aurait violé deux filles alors qu’il avait ce qu’il fallait à la maison. Vince est un garçon gentil, doux et patient. Il ne m’a jamais forcée. Ni frappée. Ni quoi que ce soit. Ni aucune de ses ex. Ce n’est pas son genre. Au contraire, il y a pas mal de filles qui auraient voulu qu’il s’intéresse à elles, qui étaient prêtes à pas mal de choses pour ça. Mais Vince a toujours refusé leurs avances depuis qu’il est avec moi. Alors je ne sais pas comment on peut l’accuser de ce crime-là. »
« La Taille d’un ange ».

Toutes ces nouvelles sont écrites à la première personne. L’écriture de l’auteur tend à s’adapter à chaque personnage. Elle permet de mettre en évidence certains traits de caractère comme la naïveté d’une jeune fille, la colère d’un adolescent, l’angoisse et la peur d’une autre jeune fille ou encore le malaise et le regret.

Cependant, pour tous, l’écriture s’élabore en phrases courtes qui rythment le récit et donnent plus d’intensité au coup de théâtre final de chaque nouvelle. Le lecteur se retrouve aussi face à une écriture dessinant une trame qui semble suivre celle de la pensée, où se mêlent des répétitions, un langage cru, sans complexe ou recherche d’esthétique.

« Papa nous tabasse tous les dimanches matin. Il dit qu’il le fait parce qu’il nous aime. Parce que sans ça on deviendrait des monstres. Il dit que les enfants c’est comme les animaux et qu’il faut les dresser pour qu’ils ne se transforment pas en bêtes sauvages. Mais au contraire en personnes responsables. En adultes intégrés dans la société. Je ne sais pas pourquoi alors il tabasse maman qui n’est plus une enfant, même si elle chiale comme un bébé quand elle prend une raclée. Je crois aussi que papa doit nous aimer beaucoup vu le nombre de coups qu’il nous distribue chaque dimanche matin. »  
« Le dimanche matin ».

Le thème de la famille reste le plus important dans toute ces nouvelles où se succèdent diverses images du père dépeint comme alcoolique, violent, terrifiant, mort, absent ou regretté mais aussi comme un vrai père auquel le narrateur est inéluctablement lié par un attachement sentimental.

La mère est tour à tour montrée comme une mère-enfant (ou ado), une femme ayant ses propres désirs, qui peut être prête à abandonner ses enfants pour vivre, toute empreinte de naïveté, face aux personnages masculins.


Frères et sœurs sont liés, se protègent, s’aiment et se haïssent en même temps. Quant au couple, il apparaît déchiré et lié car aucun des deux n’ose quitter l’autre par peur de la solitude et de l’inconnu.

C’est dans ces tensions et contradictions permanentes chez les personnages, surtout chez les narrateurs, que leur humanité se trouve exaltée. Par l’expression des travers de leur pensée, ils se révèlent monstrueux mais aussi attendrissants ; le lecteur ressentira simultanément empathie et antipathie à leur égard.


Ces aspects contradictoires des personnages feront d’autant plus perdre pied au lecteur que les narrateurs présentent comme des banalités et des évidences une violence quasi quotidienne ou des sujet tabous comme l’adultère, la maladie d’Alzheimer, les handicaps mentaux, l’abandon ou encore l’alcoolisme qui est présent dans presque toutes les nouvelles. En tant que lecteur, on se retrouve dans un certain malaise, tout de même intéressant car révélateur de la complexité de l’être humain. Qui plus est, les narrateurs appartenant à différentes générations et aux deux sexes, le récit fictif particulier tend cependant au général puisqu’il se fonde sur des situations et des tabous qui, même cachés, font partie du quotidien de nombreuses personnes.

Voici l’adresse Internet d’un entretien avec Patrice Juiff à propos de La Taille d’un ange, qui permettra d’approfondir :  http://www.lyc-lumiere.ac-aix-marseille.fr/spip/spip.php?article605


Anaïs Andreetta, deuxième année Bibliothèques-Médiathèques.

 


Repost 0
Published by littexpress - dans Nouvelle
commenter cet article

Recherche

Archives