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18 janvier 2011 2 18 /01 /janvier /2011 07:00

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Arthur SCHNITZLER
Vienne au crépuscule
Titre original : Der Weg ins Freie (1908)
Traduit de l’allemand
par Robert Dumond.
Stock, La cosmopolite, 2000.
Librairie Générale Française,
Livre de poche, n° 3079, 1996.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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L’auteur.



Arthur Schnitzler naît dans le quartier juif de Vienne en 1862 et meurt en 1931. Son père est un laryngologue reconnu de Vienne. En effet, il compte parmi sa clientèle des artistes, des comédiens et des  chanteurs d’opéra. Le jeune Arthur découvre ainsi le monde des arts et du spectacle et éprouve, très tôt, un vif intérêt pour le théâtre. Suivant le souhait de son père, Schnitzler fait des études de médecine. Au cours de ces études, il s’intéresse plus particulièrement à la psychiatrie et lit l’œuvre de Freud. Ce dernier verra d’ailleurs  en lui « son double » littéraire. Sa thèse de médecine  porte sur  le « Traitement hypnotique de la névrose ». Il est important de souligner le point de vue de Schnitzler sur la psychanalyse. En effet, il adopte une position critique à l’égard de la psychanalyse dont il souligne les limites. Il évoque notamment le côté doctrinal et la généralisation exagérée de certains principes comme le complexe d’Œdipe. A. Schnitzler exercera pendant quelques années, avant de se consacrer pleinement à l’écriture, une activité qu’il a commencée dès l’adolescence. Il va s’illustrer dans plusieurs genres : le théâtre, la nouvelle mais également le roman. Sa vie littéraire est marquée par plusieurs scandales dont celui suscité par la représentation de sa pièce La Ronde, à Berlin en 1920. Le propos est jugé obscène et Schnitzler est qualifié de « pornographe ». Parmi ses nouvelles, nous pouvons citer Le lieutenant Gustl (1900) ou encore Mademoiselle Else (1924), deux monologues intérieurs. Notons également La nouvelle rêvée (1925) dont Kubrick s’est inspiré pour son ultime film, Eyes Wide Shut. Les œuvres de Schnitzler seront interdites sous le régime nazi.


Le contexte viennois.

Sur le plan politique.

Au tournant du XXe, l'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand en 1914 sera à l’origine de la déclaration de la guerre. L’Empire se caractérise par la cohabitation sur un même territoire d’un grand nombre de nationalités.

En 1895,  Karl Lueger devient maire de Vienne : il met en place une politique antisémite.


Sur le plan culturel.

Vienne constitue un foyer culturel et artistique d’importance en Europe dès la fin du XIXe siècle. Arthur Schnitzler appartient au groupe des « Jeune Vienne » (« Jung Wien »).  Il s’agit d’un groupe novateur, d’avant-garde dans tous les domaines artistiques et qui gravitait autour de personnalités comme Hugo von Hofmansthal ou Hermann Bahr. Leurs réunions se déroulaient au café Griensteidl qui fut démoli en 1897. Les cafés ou  literatencafés constituaient l’un des cœurs sociaux de Vienne. Ces artistes avaient l’impression de l’imminence d’une catastrophe européenne, la sensation d’une décadence de la société. Hugo von Hofmannsthal écrit, ainsi, en 1906 :

« Le caractère de notre époque est l’ambiguïté et l’indétermination. Elle ne peut s’attacher que sur des bases en glissement, sans perdre conscience que tout glisse là où les générations antérieures croyaient avoir des assises solides ».

Dès lors, cette sensation conduit à la mélancolie et à un repli sur soi. La littérature de cette époque va, ainsi, s’attacher à l’exploration du moi. L’art devient un moyen de fuir le monde. En Autriche, et à Vienne particulièrement, les intellectuels juifs exercent une influence de premier ordre sur la vie artistique. Ils prônent un culte de l’art et souhaitent intégrer les élites allemandes et autrichiennes.


En guise de préambule : l’œuvre et son titre.

Vienne au crépuscule paraît en 1908. L’écriture du roman se déroule sur environ 10 ans. Arthur Schnitzler fait référence à cette œuvre dans son Journal dès 1902. L’œuvre connait un immense succès : en 1936, la 136e édition est publiée.

Le titre français, Vienne au crépuscule, n’est pas une traduction littérale du titre allemand, Der Weg Ins Freie, c’est-à-dire « le chemin de la liberté ». La traduction française met en avant l’esthétique décadente de l’œuvre qui dépeint une société déliquescente. Le motif du « crépuscule » est omniprésent dans l’œuvre et est caractéristique de la fin du XIXe siècle. Il s’agit en effet d’une métaphore prisée par les Décadents pour signifier la fin d’une époque, le déclin d’une société. Le titre allemand n’induit pas tout à fait la même orientation de lecture. En effet, le titre choisi par Schnitzler propose une lecture plus optimiste du roman. Le récit se fonde davantage sur l’idée d’un avenir meilleur où l’espoir est permis. Ces deux titres se révèlent, en réalité, complémentaires. Chacun met en exergue un aspect ou l’autre de l’œuvre de Schnitzler.


Vienne au crépuscule : résumé.

Un bref résumé de l’œuvre est disponible sur le site Babelio, à l’adresse suivante :

 http://www.babelio.com/livres/Schnitzler-Vienne-au-crepuscule/2932


 L’itinéraire sentimental et artistique de Georges von Wergenthin.

Un double mouvement s’opère au sein de l’œuvre : les  aventures sentimentales, d’une part, et la vocation artistique d’autre part.

 


Un itinéraire sentimental voué à l’échec ?

A. Schnitzler transpose, dans ce roman, ses propres aventures sentimentales. En effet, l’écrivain a connu une vie sentimentale relativement agitée.

Sous les traits de Georges von Wergenthin, on peut reconnaître le compositeur Clemens von Franckenstein, dont le frère était diplomate, tout comme le frère de Georges, Félicien. Georges est un  jeune aristocrate, connu pour ses nombreuses conquêtes. Lors d’une de leurs conversations, Else Ehrenberg et sa mère dresse un portrait de Georges assez révélateur de sa personnalité :

« […] Chaque jeune homme n’a-t-il pas une liaison sérieuse ? Crois-tu qu’il en est autrement pour Georges de Wergenthin ?
– Une liaison sérieuse ?...Non celui-là n’en connaîtra jamais. Il est beaucoup trop froid, trop supérieur…et il manque de tempérament.
– Justement pour cette raison, déclara Else en psychologue avertie. Il se laissera embarquer dans quelque affaire, à son insu, et se retrouvera submergé. Et un beau jour, il se mariera…par lassitude…, avec une personne qui lui sera probablement indifférente. » (p. 80).

A la lecture de l’œuvre, les propos d’Else apparaissent prémonitoires. C’est au cours de cette même conversation que l’on apprend que Georges entretient une relation avec Anna Rosner.

Le roman traite essentiellement de sa relation avec Anna Rosner, une chanteuse. Cette aventure fait écho à la situation des parents de Georges. En effet, sa mère était également chanteuse. La liaison d’Anna et de Georges est placée sous le signe du secret jusqu’ à ce que la jeune femme tombe enceinte. Ils vont alors effectuer un séjour en Italie avant de revenir en Autriche pour l’accouchement. Anna donnera naissance à un garçon qui meurt aussitôt, étranglé par le cordon ombilical. Cette relation n’est pas sans rappeler la liaison de Schnitzler avec une chanteuse, Marie Reinhard qui accouchera d’un enfant mort-né. Dès son origine, l’histoire sentimentale de Georges von Wergenthin et d’Anna Rosner semble être placée sous le signe de l’échec. Leur relation met en évidence le poids des conventions sociales de la société viennoise. La grossesse d’Anna soulève la question de la responsabilité. Georges se sent responsable de la jeune femme et de leur enfant mais se refuse à s’engager par l’intermédiaire du mariage. Félicien, le frère de Georges, tout en lui apportant son soutien désapprouve, au fond de lui, cette relation. La mort de l’enfant annonce la rupture inévitable entre les deux personnages. Mais cette épreuve vécue par Georges constitue une étape fondamentale dans son chemin vers la maturité. Un sentiment de culpabilité naît chez  Georges : il se sent responsable de cette mort, faute d’avoir réellement désiré cet enfant. Mais pourtant cette culpabilité cède, dans le même temps, la place à une forme de soulagement. Cette mort rompt d’une certaine façon un engagement pris à l’égard d’Anna, imposé par son éducation, par le poids des valeurs de la société. Ainsi, de cet échec sentimental découle un sentiment de liberté. Notons également le rôle décisif joué par Anna dans la vie de Georges. Anna est à la fois celle qui le prive de liberté dans le sens où Georges se sent responsable d’elle et de leur futur enfant. Mais c’est également elle qui lui redonne sa liberté et qui lui permet d’accomplir sa vocation d’artiste. En effet, à la fin du roman, elle insiste pour que Georges réponde à la demande de l’opéra de Detmold qui veut que celui-ci devienne leur chef d’orchestre.

Enfin,  la relation entre Georges et Anna nous montre combien les thèmes de l’amour et de la mort  sont  étroitement liés. Cette alliance est une thématique récurrente dans la littérature au tournant du siècle. Le couple Eros-Thanatos est omniprésent dans notre roman. Ainsi, l’écrivain Henri Bermann noue une idylle avec une actrice qui se suicidera par noyade. Au terme du roman, l’alliance de l’amour et de la mort est à nouveau convoquée à travers la représentation de l’opéra de Wagner, Tristan.


Le parcours artistique ou l’œuvre en devenir.

Comme nous l’avons vu, Georges est  compositeur. Il est frappant de constater que sa carrière artistique repose sur une œuvre en devenir. En effet, pendant une grande partie de l’œuvre, Georges ne parvient pas à composer : « Cela faisait de nouveau six mois, sinon plus, qu’il n’avait fourni aucun travail sérieux » (p. 8). Son inspiration semble paralysée. Au mieux, il a l’idée de quelques motifs musicaux au cours notamment de ses promenades dans les rues et parcs de Vienne.  Ainsi, dans les salons et les dîners, il joue toujours les mêmes lieder. Il ne parvient pas à achever la partition d’un quintette ce qui fait dire à Else : « Ce quintette commence à ressembler à un mythe » (p. 223). De plus, lorsqu’on l’interroge sur ses compositions en cours, il évoque l’écriture d’un opéra. Cet opéra doit être réalisé  avec son ami Henri Bermann, écrivain. Mais ce projet est sans cesse retardé. L’œuvre est constamment décrite comme en cours de réalisation. L’activité est reportée au lendemain. Ce n’est qu’une fois son poste de chef d’orchestre pris à Detmold, qu’il terminera cet opéra ainsi que le quintette : « quant au quintette, l’œuvre mythique, comme Else l’avait appelé un jour, il était presque terminé. » (p. 409).

Nous constatons que la vie sentimentale et artistique de Georges se construit autour d’actes manqués, d’événements sans cesse retardés ou repoussés. Georges souffre de ce que son frère appelle un « manque de plan » (p. 216). Pourtant, ces deux mouvements dans la vie de Georges constituent des étapes fondamentales de ce chemin vers la liberté et « bien qu’il ne composât que peu de choses, il avait l’impression de progresser intérieurement » (p. 241).


Le « chemin de la liberté ».

La métaphore du chemin

La métaphore du chemin est liée au thème de la promenade et de la marche qui traverse le roman. En effet, Georges consacre une grande partie de son temps libre à arpenter les rues et les parcs de Vienne. La promenade est souvent associée à la flânerie et constitue un motif cher à l’esthétique décadente. Ainsi, Georges aime à prolonger « sa flânerie » (p. 19).  Mais ce temps de la marche est aussi celui de la réflexion, propice à l’éclosion de la pensée et donc à un retour sur soi. En outre, la marche  favorise le développement de l’imagination et du rêve. Si la marche conduit à la rêverie, le rêve lui-même convoque l’image du chemin : « il fut emporté dans des rêves incohérents (…). Il marchait sur le chemin de la Lande » (p. 339).

Le cheminement intérieur de Georges se trouve matérialisé par la promenade. Il existe une forme de correspondance entre les mouvements de sa marche et les sentiments intérieurs qui l’animent : « Comme pour fuir ce malaise, il accéléra de plus en plus sur le chemin du retour » (p. 144). Cette métaphore de la vie et du parcours de Georges peut se comprendre comme un désir de liberté ou comme une fuite en avant. En outre, les longues marches effectuées par Georges sont reprises, par un effet de mise en abyme, par le mouvement de rotation de la grande roue du Prater. Ces mouvements répétitifs, accentués par le rythme assourdissant des musiques du parc, semblent reproduire une sorte d’ostinato. Dans cet environnement, l’inspiration renaît :

« Dans l’obscurité, avec un vacarme assourdissant, leur wagon dévalait la pente, puis remontait sous les cimes noires des arbres ; et, dans ce bruit sourd, rythmé, Georges découvrait peu à peu un motif musical burlesque à trois temps. »  (p.66).

L’ensemble de ces mouvements participe à une dilatation du temps. Ces marches s’inscrivent dans un temps particulier. Des indications temporelles nous précisent les heures et les moments privilégiés pour la promenade : l’automne et le crépuscule. Ainsi, l’automne est la saison qui apporte le salut (« le salut de l’automne », p. 389). Tout concourt donc à cette marche de la liberté.


Une tension entre passé et avenir.

Ce chemin de la liberté s’avère chaotique. En effet, le personnage de Georges est sans cesse tiraillé entre passé et avenir.

Georges évoque avec nostalgie et mélancolie le passé. Le thème de la mémoire associé au rêve est récurrent. Il s’agit de revenir sur ce qui semble être un âge d’or : le temps de l’enfance, des voyages. Néanmoins, le souvenir est aussi celui de la mort  et de la disparition de la mère puis du père. C’est d’ailleurs sur le rappel de la mort du père, survenue quelques mois auparavant, que s’ouvre le récit. Ainsi,

« une sorte de nostalgie de ces contrées familières dont il était privé depuis longtemps s’empara de lui, des images à demi oubliées surgirent devant ses yeux […] » (p. 206). 

Georges « exprima la nostalgie de ces lieux qui le saisissait parfois comme un véritable mal du pays natal […] » (p. 206). Son regard vers l’avenir est placé sous le signe de l’espoir comme s’il s’agissait de retrouver un âge d’or que le présent semble lui refuser. En effet, le temps présent semble plutôt celui de la dégradation. Le bonheur est, la plupart du temps, évoqué en parlant de l’avenir : « maintenant on allait vers le levant, vers le pays natal, vers l’avenir » (p. 240). Ce propos fait référence au départ de Georges et d’Anna pour l’Italie, pays visité par le jeune compositeur dans son enfance. Le futur est le temps de la liberté, de l’accomplissement de sa carrière artistique. : « Il savait que, dès son arrivée à Vienne, le travail sérieux commencerait et qu’alors la voie s’ouvrirait libre devant lui » (p. 242). Ainsi, son opéra est une  œuvre du lendemain, de l’après. Il sera parachevé, une fois Georges libéré de son « engagement » sentimental. Dans le même temps, Georges est marqué par le déterminisme. Il est convaincu que chaque individu a un destin à accomplir. Anna « était destinée pour ainsi dire dès sa naissance à finir bourgeoisement » (p.125).

S’agit-il d’un chemin vers la liberté ou d’une fuite en avant ? La question reste posée.


Une peinture de la société viennoise : la crise d’identité.

La question de l’identité juive.

Des positions très contrastées s’expriment au sein de la communauté juive : sioniste, antisémite, etc.

— Les sionistes.

Schnitzler a entretenu une correspondance avec le fondateur du sionisme, Theodor Herzl.  Le principe  de ce mouvement réside dans la constitution, en Palestine, d’un état juif. Sur le plan historique, cette théorie a été vivement critiquée par un ensemble de la bourgeoisie juive viennoise. Dans Vienne au crépuscule, ce fait est illustré par les propos de l’écriavain Henri Bermann. Ce dernier désapprouve le sionisme qu’il considère comme « la pire épreuve jamais imposée aux Juifs » (p.125). Cependant, plusieurs personnages témoignent d’un vif intérêt pour ce mouvement. Ainsi, Léo Golowski participe au congrès sioniste à Bâle :

« Il leur raconta alors l’expérience vécue au congrès sioniste de Bâle auquel il avait participé l’année précédente et où il avait acquis, comme jamais auparavant, une connaissance profonde de l’essence et de la mentalité du peuple juif » (p. 129).

M. Ehrenberg témoigne également de son adhésion au sionisme, à  l’inverse de son fils Oscar qui se déclare antisémite. A ce titre, nous pouvons citer un extrait d’une conversation qui réunit M. Ehrenberg, sa femme, Else, leur fille et Nurnberger :

« […] "J’ai l’intention de pousser plus loin, vers l’Égypte, la Syrie, probablement aussi vers la Palestine. Peut-être seulement parce qu’on vieillit ou parce qu’on lit trop de choses sur le sionisme et ses problèmes, mais, c’est plus fort que moi, je voudrais avoir vu Jérusalem avant de mourir." […]

 "Voilà des choses, dit Ehrenberg, que ma femme ne comprend pas, et mes enfant encore moins. Toi non plus, Else. Mais quand on lit ce qui se passe dans le monde, on est tenté de croire qu’il n’y a pas d’autre solution pour nous.

—   Pour nous ? répéta Nurnberger. Je n’ai pas remarqué jusqu’à présent que vous ayez eu particulièrement à souffrir de l’antisémitisme.

[…]

—   Je ne suis pas baptisé, répliqua Nurnberger tranquillement, mais, à vrai dire, je ne suis pas juif non plus. Je me tiens depuis longtemps en dehors de toute confession ; pour la simple raison que je n’ai jamais eu le sentiment d’être juif.

—   Quand dans la Ringstrasse on vous enfoncera votre haut de forme sur la tête parce que, permettez-moi de vous le dire, vous avez le nez un peu juif, vous vous sentirez atteint comme Juif, vous pouvez y compter.

[…]

—   Vous serez certainement heureux d’apprendre, dit Ehrenberg en se tournant vers Nurnberger, que mon fils, Oscar, est lui aussi un antisémite."

Mme Ehrenberger eut un léger soupir.

" C’est une idée fixe chez lui, dit-elle à Nurnberger. Il voit des antisémites jusque dans sa propre famille.

—   Voilà la toute dernière maladie nationale des Juifs, dit Nurnberger. Pour ma part, je n’ai réussi jusqu’à présent qu’à rencontrer un seul antisémite authentique. Je ne peux malheureusement pas vous cacher, cher monsieur Ehrenberg, que c’est un leader sioniste connu."  » (p. 83-85).

Cette conversation est révélatrice de la pluralité des positions concernant l’identité juive. Il s’agit d’une question qui divise la communauté juive de Vienne. Au sein d’une même famille, les avis divergent. Ainsi, Oscar tient des propos antisémites à l’opposé des idées de son père. Par ailleurs, Nurnberger ne se reconnaît pas dans l'identité juive.


— Les antisémites

Plusieurs personnages sont confrontés à l’antisémitisme. Ainsi, pour Henri Bermann, toute carrière politique semble impossible. Il convient de rappeler que Schnitzler a été particulièrement sensible à la montée de l’antisémitisme en Europe et à Vienne. Joseph Rosner, le frère d’Anna, relate également combien il serait mal venu pour lui de travailler chez un Juif : « Personne ne me fera plus travailler chez un Juif. Car, auprès de mes relations…dans tout mon milieu cela me rendrait ridicule » (p. 31). En effet, Joseph connaît Jaludek, fils d’un conseiller municipal qui est ami avec l’éditeur du Messager chrétien, revue du parti des Chrétiens-sociaux. Cet élément fait écho au contexte politique de Vienne, au tournant du siècle. En effet, la ville voit l’arrivée au pouvoir des chrétiens sociaux, avec à leur tête Karl Lueger. Ce parti va mener une politique antisémite.

Certains personnages comme Willy Eissler, qui est juif, n’hésitent pas à ironiser sur les propos antisémites qui peuvent se tenir au sein de la société. Ainsi, à propos du capitaine Ladisc, il affirme :

« Il faut dire que j’ai une antipathie insurmontable, que même le sang ne peut laver, envers les gens qui se gavent chez les Juifs et commencent déjà à déblatérer contre eux dans l’escalier. On attend au moins d’être au café » (p. 16-17).

L’ensemble des positions tendent à mettre en exergue toute la complexité de la question identitaire. C’est ce dont Georges, qui n’est pas juif,  prend conscience au fil du roman : « Pour la première fois la qualification de Juif, qu’il avait lui-même souvent employée, commençait à lui apparaître dans un éclairage tout nouveau, plus sombre. » (p. 132). Il s’agit de traiter de l’identité juive et plus largement de l’identité viennoise, question qui se cristallise dans le débat sur l’assimilation. Selon Henri Bermann, « Il s’agit justement d’une affaire que, jusqu’à nouvel ordre, chacun doit régler avec soi-même, comme il peut » (p. 293).


La  crise du sujet

La société viennoise devient un terrain privilégié pour observer l’éclatement du moi et de l’identité. L’exemple de la crise de l’identité juive est révélateur d’une évolution de la société. L’identité fragmentaire devient le reflet d’une société qui se délite. Ainsi, Joseph Rosner note : « dans notre chère Autriche, les antagonismes se déchaînent » (p. 125). S’interroger sur l’identité juive revient également à s’interroger sur l’identité du moi. En effet, la Modernité se caractérise par une réflexion sur la crise du moi et la prédominance de la subjectivité. Le roman de Schnitzler nous montre combien ce débat esthétique est ancré dans une réalité historique et sociale. La réflexion esthétique se joint à réflexion historique et politique. L’intériorité  constitue l’un des matériaux privilégiés des écrivains. Elle permet de saisir toute la complexité du moi, du sujet et donc de l’identité. A ce titre, nous citerons les propos du Dr Stauber s’adressant à son fils :

« Reprends-toi. Rappelle-toi qui tu es.

– Moi – je le sais.

– Non, tu ne le sais pas. Sinon tu n’oublierais pas aussi qui sont les autres. » (p. 404).

L’enjeu est bien de parvenir à sonder son identité afin de « ne pas se laisser égarer » (p. 293), selon les mots d’Henri Bermann.



Conclusion.

Le roman d’Arthur Schnitzler nous plonge dans la Vienne fin-de-siècle où la montée de l’antisémitisme suscite de nombreuses inquiétudes. A travers le parcours du baron von Wergenthin, nous explorons la complexité des rapports humains mais également celle du processus de création. Outre la narration des aventures sentimentales de Georges, il s’agit également pour Schnitzler de dépeindre la communauté juive de Vienne et la crise identitaire qui la traverse. Le Chemin de la liberté  est celui de la recherche de son identité. Gagner sa liberté, c’est peut-être parvenir à saisir l’unité du « moi ». « Il est naturellement indispensable de voir le plus clair possible en soi-même, d’éclairer les recoins les plus cachés de son être ! Avoir le courage de sa propre nature » (p. 293) : telle pourrait être la maxime de Chemin de la liberté.


Bibliographie.

Œuvres de Schnitzler :

Schnitzler, Arthur. Romans et nouvelles. 01, [1885-1908]. Paris : Librairie générale française, 1994. (La pochothèque. Classiques modernes).

SCHNITZLER, Arthur. Romans et nouvelles. 02, [1909-1931]. Paris : Librairie générale française, 1996. (La pochothèque. Classiques modernes).

Pour aller plus loin:

Le Rider, Jacques. Arthur Schnitzler ou la Belle Epoque viennoise. Paris : Belin, 2003.

Sauvat, Catherine. Stefan Zweig et Vienne. Paris : Chêne, 2000.


Marine, A.S. Bib.-Méd.-Pat.

 


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17 janvier 2011 1 17 /01 /janvier /2011 07:00

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Kiriko NANANAN
Amours blessantes
traduit du japonais

par Corinne Quentin
avec la collaboration

de Naomiki Satô
Éditions Casterman
Collection Sakka auteur, 2008

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Image-2.jpgBiographie

Kiriko Nananan est une mangaka japonaise née le 14 décembre 1972.

Kiriko Nananan a commencé à publier en 1993 dans la revue Garo. Il s'agit d'une revue mensuelle japonaise de manga qui a été fondé en 1964. Cette revue est spécialisée dans l'underground et les œuvres d'avant-garde ; elle a joué un rôle déterminant dans l'histoire du manga d'auteur et a énormément contribué à la découverte de nombreux mangaka comme Yoshiharu Tsuge, par exemple, qui est aujourd'hui considéré comme le créateur du manga autobiographique. La revue Garo a arrêté sa publication en 2002 suite au départ de nombre de ses auteurs qui ont fondé de leur côté une nouvelle revue sur le même principe : AX.

D'après Kiriko Nananan, c'est grâce, en grande partie, à sa participation à la revue Garo qu'elle a pu « découvrir son goût personnel » (propos recueillis lors d'un entretien entre Kiriko Nananan et Benoit Peeters, traduit par Corinne Quentin à Tokyo en septembre 2004 pour le compte de l'École Européenne Supérieure de l'Image).

Kiroko Nananan est également parfois associée au mouvement « la Nouvelle manga » qui a été créé par le Français Frédéric Boilet en 2001. L'objectif étant de regrouper des auteurs de bandes dessinées français et des auteurs de mangas japonais pour permettre un rapprochement artistique entre les manga et la bande dessinée européenne et plus particulièrement française.


L'œuvre de Kiriko Nananan, traite essentiellement des tourments de la jeunesse japonaise et plus Image 3 - Okazaki Kyoko -Pinkparticulièrement des jeunes femmes. L'auteur Okazaki Kyoko l'a énormément influencée et a été pour elle le véritable déclic dans les sujets qu'elle voulait traiter mais également dans son style de dessin.

« Habituellement, dans les revues de mangas pour filles, il faut se soumettre à toutes sortes de contraintes. Par exemple, il ne faut pas dessiner de scènes érotiques, pas de scènes avec des baisers ou du moins pas de baisers profonds. Ou encore il faut que les personnages de filles soient sages. Il y a tout un ensemble de choses à respecter et ça ne me convenait pas du tout. Et c’est justement alors que je me posais beaucoup de questions à ce sujet que j’ai découvert Okazaki Kyoko. Bien que ce soit une manga écrite par une femme, elle était libre. C’est grâce à elle que j’ai pu décider de faire moi aussi ce que j’avais envie de faire. » (entretien entre Kiriko Nananan et Benoit Peeters)
 


Amours blessantes

Amours blessantes est un recueil publié au Japon en 1997 et en France en 2008. Il se compose de 23 nouvelles très courtes : en effet presque toutes font quatre pages sauf « cet après midi-là » qui en fait 6 et les deux dernières nouvelles « Amours Blessantes suites » et « Première fois » qui font 8 pages.

Il y a des personnages qui se retrouvent d'une histoire à l'autre.


Les thèmes le plus souvent abordés sont les sentiments et la sexualité de le jeunesse japonaise et en particulier féminine.
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Ce recueil présente des contrastes au niveau de la personnalité des personnages : soit ils sont en proie à un doute total, soit il sont très sûrs de ce qu'ils font et peuvent changer complétement de façon de penser, de façon de vivre.

Chaque histoire représente un moment précis de la vie d'un personnage et est rédigée à la première personne. On parvient à connaître les pensées des différents personnages grâce aux notes qui sont hors-champ et contrastent avec la violence des propos des personnages.

Ce qui est très intéressant dans ce recueil est que Kiriko Nananan parvient à placer les hommes au même niveau que les femmes : les mêmes interrogations, situations, choix de vie. Il n'est pas dans les habitudes de Kiriko Nananan de faire des hommes les personnages principaux. Par exemple les nouvelles « Heavy and pop » et « Heavy and pop, version fille » racontent une même situation mais avec un garçon comme personnage principal puis une fille.

Le vocabulaire est très direct, très cruel, « vrai ».


Dessin

Le style de Kiriko Nananan est un style très dépouillé, quasi minimaliste. Le dessin apparaît au lecteur comme lisse avec seulement des aplats de couleur noire.
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Les plans sont également très singuliers : alternent des vues d'ensemble avec des gros plans sur les visages, des détails, ou des plans complètements décalés. Cela vient du fait que Kiriko Nananan travaille chaque case comme s'il s'agissait d'une illustration à part entière, qui pourrait être séparée du reste de la planche. Il y a une très grande réflexion de sa part sur la position de chaque détail.
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Malgré cela la page doit être vue dans son ensemble et cette vue d'ensemble est également prise en compte par Kiriko Nananan pour créer une sorte d'équilibre entre les deux.
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Même si les sujets traités sont assez sensibles les dessins présentent une certaine forme de pudeur.

L'œuvre tend également à plus de sensibilité grâce aux mots qui sont hors-champ, sans illustration et nous permettent de connaître la pensée du personnage de la nouvelle. (image


Le style de dessin de Kiriko Nananan pourrait être comparé à celui du dessinateur italien Guido Crepax dans son utilisation du noir et blanc.

Guido Crepax


Margot, 1ère année Bib.-Méd.-Pat. 2010

 

 

Une librairie de référence pour la littérature japonaise : SHOTEN.

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Published by Margot - dans bande dessinée
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16 janvier 2011 7 16 /01 /janvier /2011 07:00

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  David MAZZUCCHELLI
Asterios Polyp
traduction
Fanny Soubiran
Casterman, 2010

 

 

QImage 2-copie-1ui est Asterios Polyp ? Asterios est l'homme que l'on adore détester. Il mène sa vie selon ses propres théories, dégageant une belle assurance mais aussi une certaine rigidité d'esprit, ne pardonnant pas la faiblesse chez autrui. Asterios est un architecte de papier. Ses plans sont reconnus mais il n'accède jamais au stade de la construction. Asterios partage son savoir à l'université où il est un professeur émérite, respecté de tous. Asterios est le mari d'Hana, jeune femme réservée, sculptrice de talent.

L'histoire débute alors qu'Asterios Polyp, mal rasé, végète dans un appartement à la splendeur passée. Soudain un éclair, le déclenchement d'une alarme incendie, les flammes lèchent les fenêtres de l'appartement. Il s'enfuit, emportant avec lui trois objets. L'incendie amène Asterios sur le chemin d'un voyage initiatique forcé. Les quelques billets qu'il a en poche décident de sa destination, une ville au nom prédestiné : Apogee.

Commence alors un va-et-vient.

Va-et-vient constant entre sa nouvelle vie de mécanicien et des flashbacks de sa vie d'avant, expliquant petit à petit les raisons de sa décrépitude.


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Le dessin de David Mazzucchelli est une véritable exploration formelle et stylistique. Chaque personnage possède un graphisme qui lui est propre, le trait changeant selon l'humeur et l'émotion du personnage. C'est un travail d'art totalement contrôlé. S'ils ont des styles différents, les personnages possèdent également leur couleur dominante, une typographie leur est même personnellement attribuée.
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Avec ce procédé, Mazzucchelli renforce l'idée d'isolement émotionnel de ses personnages, il délimite les espaces personnels de chacun. La valeur iconique appuie le propos, illustration formelle des caractères et des sentiments.


 

 

 

 

La vérité par l'immatérialitéImage 5

Tout au long de ses 344 pages, Mazzucchelli n'utilise que les trois couleurs primaires. Il les utilise pures ou nuancées. Elles sont l'illustration d'une période, d'un état d'esprit. Il n'utilise jamais le noir, même pour l'encrage. Cette méthode est loin d'être dérangeante. Avec simplicité, elle renforce une certaine vérité comme si l'auteur, en travaillant ainsi, ne pouvait pas mentir et rendre son propos artificiel.

Mazzucchelli est également particulièrement innovant dans le traitement des espaces blancs. Il faut regarder en arrière pour s'en convaincre.

Depuis environ cent ans, en Occident, les artistes s'ingénient à varier la forme et la taille des cases, rares sont ceux qui se sont aventurés à modifier la gouttière (l'espace blanc entre les cases).

L'auteur prend un plaisir évident à faire varier cette espace, lui donnant un véritable rôle dans son histoire, tantôt trop présent quand à d'autres moments il est inexistant.



Retour à la vie

À travers les nombreux flashbacks on découvre la personnalité d'Asterios, personnage pédant, imbu de lui-même, ne supportant pas la faiblesse chez ses congénères. Le contraste est fort avec sa nouvelle vie à Apogee où il est un mécanicien modeste et taiseux. On comprend que c'est son comportement qui a provoqué la rupture avec Hana. Elle est partie quand elle a compris qu'elle incarnait ce que son mari critiquait inévitablement : la modestie, la discrétion, le manque de confiance en soi. Après s'être fait agresser dans un bar par l'homme à Image-6.jpgqui il a donné son briquet, Asterios décide de partir d'Apogee. La bataille lui a coûté un œil. Dans une voiture solaire bricolée par ses soins, il traverse les États-Unis pour une destination que l'on ignore. Surpris par une tempête de neige, les batteries de la voiture à plat, il continue à pied et sonne, frigorifié, à la porte d'une maison au milieu de nulle part. La porte s'ouvre et Hana apparaît. Elle aussi a changé, elle a vieilli, elle a mûri.

Nous les laissons là, sur le sofa du salon d'Hana avec la certitude que tout le monde peut changer, que tout, à tout instant, peut arriver.



Image-7.jpgDualité

Asterios Polyp est un homme de théorie. Pour lui, la vie est régie par une unique dualité : « Tout ce qui n'est pas fonctionnel est purement décoratif ». Cette façon de voir les choses lui impose une vision des autres êtres humains très manichéenne, sans aucune nuance. Dans son travail ou dans la vie il aime que les choses soient symétriques, qu'une chose soit toujours le reflet d'une autre. Cette vision binaire de la vie ne signifie pas forcément qu'il cherche l'opposition en toute chose. Au contraire, sans se l'avouer, Asterios est à la recherche d’une complémentarité. Il faut dire qu'il a toujours manqué un numéro 2 à Asterios. Son frère jumeau est mort à la naissance. Il n'a jamais rencontré physiquement ce frère mais il rêve souvent de lui. Toute sa vie il a ressenti un vide en même temps qu'une présence inquiétante.Image-8.jpg

Graphiquement, Mazzucchelli a donné à son personnage un visage qui rappelle cette dimension binaire : un demi-cercle parfait pour le haut de la tête coupé de deux courbes terminant ce visage bidimensionnel. À aucun moment le dessinateur ne montre son visage de face. Cette posture permanente de profil accentue son côté hautain, comme s'il abordait toujours les choses sous un angle différent.



Image-9.jpgLa preuve par 3

Asterios veut donc voir la vie en deux dimensions. Il occulte complètement le chiffre trois. C'est pourtant en passant par ce chiffre qu'il va apprendre à se connaître et accéder à la maturité.

Un jour, sa compagne Hana lui demande quelles sont les trois choses qu'il emporterait s'il devait quitter précipitamment son appartement. Imperturbable, il lui répond : « Je ne pense pas par trois ». S'il avait su ! Image-10.jpgC'est bien trois objets qu'il va emporter quand son appartement disparaît dans les flammes. Ces trois objets sont très importants dans le passé d'Asterios mais également pour son futur, ce sont eux qui vont être les principales étapes de son parcours initiatique. Ils agissent comme des marqueurs de maturité, d'acceptation de la mort et du passé.

Un briquet tout d'abord, qu'il tient de son père et qu'il offre à un parfait inconnu, un marginal fraîchement sorti de prison. Avec ce don (qu'il paiera cher à la fin de son voyage) il coupe enfin le cordon avec cette figure paternelle imposante.

Le deuxième objet est une montre pour laquelle il avait économisé étant jeune. Il l'offre au jeune garçon atypique du couple chez qui il loge à Apogee. Asterios fait enfin le deuil du jeune homme qu'il était, il peut enfin grandir alors qu'il va fêter ses 50 ans !

Le troisième objet le ramènera à la femme qu'il aime et qui était partie des années plus tôt : un objet qu'Hana elle même avait trouvé, un couteau suisse, objet multi-fonctionnel, symbolisant la nouvelle ouverture d'esprit d'Asterios.
Image-11.jpg

 

 


Image-12.jpg
Mazzucchelli est un véritable caméléon artistique. Il est Image-13.jpgsurtout connu aux États-Unis comme dessinateur de comics, il dessine notamment plusieurs numéros de Daredevil ou Batman. Artiste intègre, il se consacre à une bande dessinée plus intimiste pour rester fidèle à ses convictions.

Incroyable reconversion avec ce livre où l'auteur explore des genres stylistiques et artistiques nouveaux.

La vision de la vie de Mazzucchelli peut sembler un peu simple : apprendre de ses erreurs, apprendre à voir les choses différemment pour, enfin, aboutir au pardon. Cependant l'histoire est empreinte d'une gravité qui rend profonds les sentiments de chacun. Ce n'est pas qu'un simple scénario, c'est la vie qui est comme ça.

L'auteur contrebalance cette vision avec des moments de vérité. Après avoir offert le briquet familial, tel un bon samaritain, on s'attend à ce qu'Asterios soit récompensé mais sa seule récompense sera de se faire briser une bouteille de verre sur la tête. L'être humain est ainsi fait !


Asterios Polyp est une œuvre de dix ans. Elle peut être considérée comme une œuvre totale, chaque élément la composant est complétement abouti.

 

 

 


Lucie, A.S. Éd.-Lib.




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15 janvier 2011 6 15 /01 /janvier /2011 07:00

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Natsumé SŌSEKI
Botchan
Éditions du Serpent à plumes
Collection Motifs, 1993.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'auteur
 

Kinnosuke Natsumé est né le 9 février 1967 à Edo, aujourd’hui Tōkyō, et meurt d'un ulcère à l'estomac à l'âge de 49 ans. Enfant non désiré, il est confié très jeune à une famille de serviteurs jusqu'à l'âge de neuf ans. De retour dans son foyer d'origine, il est toujours rejeté par ses parents. Sa mère meurt alors qu'il n'a que 14 ans. En 1888, il prend comme nom d'auteur « Sōseki » qui signifie littéralement « se rincer la bouche avec une pierre » emprunté aux deux premiers caractères d'une expression chinoise des Anecdotes contemporaines et nouveaux propos de l'auteur Liu Yiqing.

Lorsqu'il entre au collège, il se destine déjà à l'écriture et se passionne pour l'écriture chinoise. En entrant à l'université de Tōkyō, en 1884, il entame des études d'architecture ainsi que d'anglais. Il entre au département de cette même langue à Tōkyō en 1890 et obtient son diplôme trois ans plus tard. Au cours de ces années, il écrit de nombreux articles au sujet de poètes anglais, des haikus (poèmes japonais très codifiés et à sonorités symboliques) et se penche sur l'œuvre de Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy. En 1895, il part enseigner à Matsuyama, au sud du Japon, sur l'île du Shikoku. C'est suite à cette expérience qu'il entreprendra dix ans plus tard l'écriture de Botchan.

De 1900 à 1903, le gouvernement japonais l'envoie enseigner en Angleterre. Il y passe le plus clair de son temps plongé dans ses lectures et enfermé chez lui. Cette ouverture vers l'Occident l'aura inspiré pour de nombreux textes qui retracent cette expérience.

C'est à la demande du gouvernement japonais qu'il revient au Japon et devient enseignant référent en littérature anglaise à l'université de Tōkyô. Mais il décide de se consacrer entièrement à l'écriture en 1907 et débute grâce à un contrat avec le journal de la capitale : Asahi Shimbun.

Parmi ses grandes œuvres nous pouvons citer Je suis un chat paru en 1905. C'est à travers les yeux d'un chat noir qu'il dépeint la vie d'un professeur d'anglais dans le Japon de son temps.

 
Retour historique sur le Japon de l'ère Meiji

Natsumé Sōseki est un auteur imprégné de cette période. Avant l'ère Meiji, le Japon se situé dans l'ère d'Edo. De 1600 à 1868, le pays était fermé sur lui-même, les flux migratoires de population étaient extrêmement contrôlés, que ce soit vers l'extérieur ou l'intérieur du territoire. Durant près de 250 ans, le Japon a connu une paix intérieure bénéfique au développement de ses arts mais également défavorable aux échanges éventuels avec l'Occident qui n'hésitait pas à soumettre ce pays à différentes pressions. Le pouvoir était alors détenu par le shogun (le général) appartenant à la famille Tokugawa depuis des générations.

D'année en année, les opposants au régime se sont fait entendre, les réformes en faveur de la nouvelle ère se sont développées. Edo fut rebaptisée Tōkyō, « la capitale de l'est ». La période Meiji symbolise le début de la politique de modernisation et la fin de l'isolement du Japon. Elle s'étend de 1868 à 1912. Les Japonais ont évolué dans une ère de transition, entre traditions et modernisation, entre la nostalgie de leur passé et la complexité future du monde extérieur. Ce bouleversement social, culturel et politique entraîna de nombreuses modifications au Japon dans les domaines de l'industrie, de l'agriculture, de la culture, de l'économie.

 Natsumé Sôseki s'ancre dans cette nouvelle ère, entre nostalgie et envie. Botchan en est une illustration. Il fut publié pour la première fois dans la revue Hototogisu en 1906.
 

Résumé
 
L'histoire débute fin XIXe siècle lorsque Botchan est encore jeune. Orphelin à l'âge de 16 ans, il se lance dans les études. Il passe trois en école de physique à Tōkyō et obtient son diplôme. Répondant à une annonce d'emploi, il devient enseignant de mathématiques pour la première fois dans une province du Shikoku.

En pleine ère Meiji, Botchan, à la fois petit maître de sa servante Kyo et petit jeune homme, naïf, est un « vrai petit gars d'Edo ».Il se dévalorise lui-même en repensant à cette idée de partir : « Lorsque j'y resonge à présent, cet acte m'apparaît comme une bévue due à mon irréflexion congénitale ». Il se voit entraîné dans un collège aux règles strictes, aux relations tumultueuses entre les enseignants, et se trouve en butte aux moqueries des élèves. Les professeurs sont jaloux les uns des autres et exigent un certain respect dû à leur position hiérarchique. Botchan ne se prive pas de leur donner des surnoms dévalorisants et caustiques.

Suite à de nombreuses péripéties, notamment des injustices dont Botchan est témoin, ce dernier n'hésite pas à ridiculiser le proviseur ainsi que son bras droit après qu'ils ont satisfait leurs besoins charnels en compagnie d'une geisha.

Botchan décide de démissionner et retourne paisiblement retrouver sa vieille servante, Kyo, toujours aussi serviable et amicale.

 
Analyse

Natsumé Sôseki a écrit ce roman suite à une dépression. Il cherche à écrire un texte gai et picaresque : l’œuvre comporte des éléments autobiographiques et raconte l'histoire d’un orphelin plus ou moins marginalisé. C'est sur ces deux points que nous allons faire porter notre explication.

Concernant les éléments se rapprochant de l'écriture de soi, il est intéressant de mettre en parallèle la vie de Botchan et celle de Sōseki. En effet ils ont tous deux étudié durant trois années à Tōkyō pour ensuite partir enseigner à Matsuyama pour l'auteur et « quelque part au Shikoku » pour le héros durant la même période, à la fin du XIXe siècle, au début de l'ère Meiji.

Les lieux dans lesquels ils se trouvent se ressemblent. Il y a les sources thermales de Dōgo Onsen, appréciées des deux : « Dans le coin, rien ne valait ce qui existait à Tōkyō, mais les sources d'eau chaude étaient très appréciables. ».

Sōseki se permet aussi de faire référence à des personnes qu'il a connus au cours de l'écriture de Botchan. Les deux personnages féminins de son roman : Kyo et Madone par exemple représentent deux femmes qu'il a rencontrées. L’une était l'amoureuse libérée d'un de ses amis, l’autre est une femme connue dans la salle d'attente d'un ophtalmologue lorsqu'il préparait son examen d'entrée à l'université. L'un des enseignants, surnommé « courge-verte » dans le roman, correspond à un homme qu'il a connu, appelé Morita et éperdument amoureux de cette Madone qui lui causera un chagrin d'amour. En hommage à un jeune homme vaillant et ambitieux, il donne comme nom de famille à Botchan celui d’Ota (qui ne sera mentionné qu'une seule fois dans tout le roman).


Sōseki avait pour volonté de créer un roman qui lui donnerait du plaisir et qui ne serait pas seulement une échappatoire psychothérapique.

L'humour est utilisé notamment dans une optique de dérision. Botchan s'amuse à décrire ses collègues avec des surnoms décalés :

« Aujourd'hui je suis allée à l'école, et j'ai donné des surnoms à tout le monde. Le directeur, c'est le Blaireau, Le sous-directeur : Chemise-Rouge, le professeur d'anglais : Courge-Verte, celui de mathématiques : Porc-Épic, celui de dessin : le Bouffon. ».

Une scène amusante qui relève du comique de gestes met Botchan dans une position délicate : les élèves lui font la mauvaise blague d'introduire des sauterelles dans son lit.

« J'avais éprouvé des sensations très inquiétantes tant que je ne connaissais pas la nature de ces choses sur moi, mais quand je compris que ce n'étaient que des sauterelles, la colère m'envahit. Espèces d'insectes sauteurs, vous pensiez me faire peur, à votre tour maintenant ! Je saisis mon polochon et frappai avec deux ou trois coups, mais l'adversaire était trop petit et mon attaque débordante de vigueur était d'autant plus inefficace. »

(Imaginons Botchan se secouant dans tous les sens pour venir à bout de ces petites bestioles !!).

Tout au long du roman, Sōseki met en opposition deux mondes : celui de Botchan au caractère candide et intrépide, représentant de la tradition d'Edo, et celui d'une époque Meiji caractérisée par des enseignants pédants et faisant les paons. Ils cherchent à se mettre en valeur vis-à-vis des Occidentaux.

Il a voulu refléter les tourments des Japonais confrontés à l’évolution de la société. Pris entre deux feux, ce peuple se cherchait entre traditions et modernisation.

 « Nos maisons n'ont plus d'engawa (véranda japonaise) et nous avons perdu l'espace spirituel qu'elle représentait. Simultanément, nous n'avons plus aucun désir de nous opposer à la culture occidentale. Quelles motivations vont maintenant faire avancer les Japonais ? Peut-être sommes-nous déjà dans une liberté ambiguë et crépusculaire dans laquelle nous ne ressentons même plus le besoin de libérer notre esprit ? Notre société est vieillissante, notre culture légère et désinvolte, et nous n'avons même pas la conscience d'être vaincus. » Natsuo Sekikawa, Au temps de Botchan, volume 1.

 

 

Pauline, A.S. Bib.-Méd.-Pat.

 

 

Natsume SÔSEKI sur LITTEXPRESS

 

Natsume Soseki, A travers la vitre

 

 

 Article de Valentin sur À travers la vitre.

 

 

 

 

 

 

 


 

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Article d'Anthony sur Oreiller d'herbes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une librairie de référence pour la littérature japonaise : SHOTEN.

 

 


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14 janvier 2011 5 14 /01 /janvier /2011 07:00

Guiloineau-Morrison.gif

Jean Guiloineau est une personnalité reconnue du monde des lettres françaises et ce à deux titres. Après avoir consacré une partie de sa vie au théâtre, notamment à la Sorbonne et en tant que professionnel, et à l’action culturelle dans de grandes villes de France, M. Guiloineau s’est tourné vers l’écriture. Il est aujourd’hui un auteur reconnu pour ses différents écrits sur l’Afrique du Sud et l’apartheid. Pourtant, cette carrière d’écrivain a commencé par le biais de la presse lorsqu’en 1978 il devint journaliste pour plusieurs périodiques tels que Politis, Le Monde ou encore Politique-Hebdo. Il est, en même temps, à l’origine d’un essai sur le théâtre (Le Théâtre chez Larousse) et de deux publications sur la Chine (Vivre à Pékin et La Chine, L’U.R.S.S et les autres, tous les deux édités chez Plon), pays qu’il connaît bien puisqu’il revenait d’un séjour de deux ans à Pékin où il a effectué un travail de rewriting dans la revue Littérature chinoise. Il a commencé son travail de traduction l’année suivante, se spécialisant sur les auteurs américains et sud africains. Enfin, il décide en 2002 de créer sa propre revue littéraire, Siècle 21, dans laquelle il traite beaucoup de littérature étrangère.


Pensez-vous qu’il faut d’abord être écrivain avant d’être traducteur ? Par quoi avez-vous commencé ?

Je pense que ce n’est pas nécessaire. Mais les « écrivains-traducteurs » ou « traducteurs-écrivains » ont une attitude différente devant le texte à traduire (Cf Gide ou Giono). Pour ma part, j’ai toujours écrit, avant et pendant que j’étais traducteur. Et j’ai toujours considéré la traduction comme une forme d’écriture ou un prolongement de l’écriture.

Cela pose un problème annexe : celui de la formation des traducteurs. En ce qui me concerne, j’ai fait des études de lettres « en général » : Quatre certificats (dénomination ancienne !) de lettres : Littérature française, Grammaire et philologie française, Phonétique française, Etudes théâtrales + un certificat de Littérature anglaise. Enfin un DES (diplôme d’études supérieures) de phonétique française. (À l’époque, 4 certificats donnaient une licence). Beaucoup de mes collègues (excellents) traducteurs ont une licence ou une agrégation d’anglais ou d’allemand et n’ont pas de formation universitaire en langue et littérature françaises. Cela implique une attitude différente devant le travail de traduction. J’ajoute d’écriture. Mais les grands écrivains n’ont pas fait nécessairement d’études de lettres : Zola n’avait pas le bac, Flaubert a abandonné ses études supérieures avant de les avoir commencées. Et Rimbaud ! Et Genet !

QBreytenbach-Guiloineau.gifuestion fondamentale : Quand on traduit, est-ce que la connaissance de la langue étrangère est plus importante que la connaissance de la langue française, ou l’inverse (ou les deux !)


Est-ce que vous choisissez les auteurs que vous traduisez ou est-ce que ce sont généralement des commandes d’éditeurs ?

On ne choisit jamais. Ce sont toujours les éditeurs qui proposent. Une seule fois, j’ai proposé directement un livre de Breyten Breytenbach (Afrique du Sud) aux éditions Actes Sud (directement à Hubert Nyssen).


Quelle est votre méthode de travail pour la traduction d’un roman ?

Quand il s’agit d’un grand écrivain : connaissance de l’univers de l’auteur : pays, histoire, culture, cuisine, faune et flore, etc. tout. Puis connaissance de l’œuvre en langue originale et en français, si déjà traduite. (Lecture critique). La seule connaissance de la langue de l’auteur est insuffisante. Cela est valable évidemment pour tout type de texte. Deux exemples :

Je lis actuellement un livre de lettres et de documents de Nelson Mandela : Conversations avec moi-même. Page 305, je lis : « Zami a eu un accident de voiture au mont Ayliff. » En réalité, Mount Ayliff est le nom d’une ville du Transkei, sur la nationale N°1, pas celui d’un « mont ». Il manque au traducteur la connaissance du pays.

Lors d’un atelier aux Assises de la Traduction à Arles, un traducteur proposait un texte qui était la description d’un quartier de la ville du Cap en Afrique du Sud, le district six. Avant de commencer, il a expliqué que ce texte était une évocation du temps passé, et qu’il n’était pas politique puisqu’on n’y parlait pas de l’apartheid. Mais le district six est un ancien quartier à la population mélangée, qui a été rasé par les autorités d’apartheid pour en faire un quartier réservé aux Blancs. La réaction de la population a été si violente que les autorités n’ont pas osé le reconstruire après l’avoir rasé. L’évocation par l’auteur du quartier avant sa démolition faisait de son texte un texte éminemment politique. Il manquait au traducteur la connaissance de l’histoire de l’Afrique du Sud.   
 
Très souvent, j’accompagne mon travail d’une implication personnelle. C’est le cas en particulier pour l’Afrique du Sud. J’ai traduit une quarantaine de livres sud-africains, tous orientés sur la lutte antiapartheid : André Brink, Nadine Gordimer, Breyten Breytenbach, Karel Schoeman, Nelson Mandela, etc. J’ai écrit deux livres biographiques sur Nelson Mandela et de très nombreux articles et émissions de radio (France Culture). Cela s’est accompagné de plusieurs voyages en Afrique du Sud.


Je pense que le travail de traducteur ne peut se résoudre à un travail de technicien. Les grandes œuvres ont des implications culturelles, sociales, politiques, humaines, historiques. Cela est particulièrement vrai pour les œuvres de combat (Afrique du Sud), dont la portée politique est d’autant plus forte que leur valeur littéraire est grande. Il me semble difficile que le traducteur ne s’implique pas personnellement, voire ne s’engage pas en traduisant ces œuvres.


Vous est-il arrivé de vous attacher à l’une des œuvres que vous avez traduites ?

Oui, en particulier l’œuvre de Breyten Breytenbach. Parce qu’il habite Paris, ce qui nous donne la possibilité de nous voir facilement et de travailler ensemble. Nous sommes devenus amis au fil du temps (depuis sa libération en 1982, après sept ans de prison en Afrique du Sud).

 

 

Quels sont les problèmes les plus récurrents dans la transcription d’une langue à une autre ?

De façon générale, la difficulté principale, c’est l’écriture même de l’auteur, qui est en soi une « langue ». Cette langue s’inscrit dans un univers personnel, un milieu spécifique. Il est évident que l’œuvre de Toni Morrison par exemple s’inscrit dans une histoire très particulière : histoire de l’esclavage, lutte pour les droits aux Etats-Unis, culture spécifique (jazz, blues, etc.)  À cela il faut ajouter les types d’expression spécifiques (argot…) Puis, dans le cas de Toni Morrison, une puissance d’évocation exceptionnelle, une maîtrise de l’anglais, un souffle poétique et un jeu avec des « argots » qui montrent les différences de classe, d’histoire, de culture entre Noirs et Blancs, et entre Nord et Sud. C’est cela qu’il faut rendre, c’est-à-dire transmettre au lecteur français, avec les seules ressources de la langue française, qui a une autre histoire, une autre culture et d’autres problèmes.


Avez-vous déjà traduit du français à l’anglais ? Si oui, quelles œuvres ?

Oui. J’ai traduit en anglais un scénario tiré d’un roman d’André Brink (Un Instant dans le vent). Le scénario avait été écrit en français (d’après la traduction française du roman qui n’était pas de moi). Le film devait être tourné en anglais. Il fallait donc traduire le scénario. Mais en général, c’est quelque chose que j’évite de faire. Mon anglais étant insuffisant pour traduire, c’est-à-dire « écrire », une œuvre littéraire en anglais.  


Quelle œuvre fut la plus compliquée à traduire ? Pourquoi ?

Toutes sont compliquées à traduire, s’il s’agit véritablement d’œuvres littéraires. Mais j’ai un souvenir curieux. On m’avait proposé de traduire rapidement, pour une collection de livres « de gare » (pulp fiction), un petit roman (genre roman « d’amour »). On m’avait assuré que cela pouvait se faire en un week-end. Je n’avais jamais lu ce genre de livre. Je me suis retrouvé devant une impossibilité. J’ai rendu – trois semaines après – une traduction plus courte que l’original tellement j’avais coupé de stupidités et d’« indécences ». L’éditeur m’a payé mais il  a fait refaire la traduction !


Certains livres de Breyten Breytenbach sont assez difficiles à traduire. Expression poétique, voire de nature philosophique. Paradis de Toni Morrison a été aussi difficile à traduire, pour d’autres raisons. Multiplicité des personnages et des univers propres à chacun, prose de nature poétique…


Pourquoi avez-vous décidé de traduire L’Œil le plus bleu ?

Je n’ai pas décidé, c’est l’éditeur Christian Bourgois qui me l’a proposé. Mais j’ai évidemment accepté immédiatement parce que je considère que Toni Morrison est un des plus grands écrivains américains et même au-delà.


Qu’avez-vous ressenti à la première lecture ?
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La première lecture m’a posé de nombreux problèmes dans la perspective de la traduction. Ce premier roman de Toni Morrison m’a semblé assez différent de ceux que j’avais déjà lus (Sulla, Beloved, Tar Baby…) L’univers enfantin spécifique, les rapports faits de violence et de tendresse, une sorte de rage contenue liée à la situation des Noirs (aujourd’hui on dit Afro-Américains !). Il fallait rendre tout cela en français avec la même élégance, la même grâce que l’écriture de Toni Morrison. Le fait de ne pas avoir lu le roman auparavant en français m’a aidé. J’étais « neuf » en quelque sorte devant ce roman et devant l’œuvre de Morrison.


Avez-vous eu des contacts avec Toni Morrison pour la traduction de cet ouvrage ?

Je n’ai pas eu de contact avec elle pour ce roman. Je l’ai rencontrée longuement par la suite quand j’ai traduit Paradis. En outre, la bibliothèque Méjanes d’Aix en Provence a organisé trois jours de rencontres avec Toni Morrison. Comme j’étais présent, nous nous sommes donc vus longuement à cette occasion.

Mais, sans que je sache bien pourquoi, nos rapports n’ont jamais été très chaleureux. C’est une grande dame, une Américaine, très loin de mes origines et de mon univers. J’ai traduit quatre livres d’elle. Je ne la traduis plus.


Comment faites-vous pour retranscrire l’argot de L’Œil le plus bleu ?

D’une façon générale, pour les argots ou pour les langues négligées (rotten English) il n’y a pas de solution vraiment satisfaisante. Un équivalent pourrait être le français de banlieue d’aujourd’hui, mais l’utiliser serait une transposition ridicule qui dénaturerait l’œuvre originale. En fait, il n’y a pas de solution. On propose quelque chose pour que le lecteur français « se fasse une idée » en jouant sur les niveaux de langue, les fautes de grammaire, les négligences. Mais on est rarement vraiment satisfait.

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Pourquoi êtes-vous si attaché au thème des Noirs américains et de leur lutte pour faire valoir leur égalité ? C’est en lien avec votre vie personnelle ?

La grande majorité des textes que j’ai traduits posent des problèmes politiques fondamentaux : antiracisme, droits de l’homme, liberté… Voir mon travail sur l’Afrique du Sud. Mais j’ai aussi traduit des auteurs noirs venant d’un autre univers : Ben Okri (Nigeria),  Eddy Harris (Paris en noir et black). J’ai aussi écrit beaucoup d’articles sur la littérature francophone des Caraïbes (Haïti, Martinique, Guadeloupe). Politis, Revue Siècle 21.

 Cela est lié directement à mes origines sociales. Je suis né dans un milieu paysan-ouvrier où personne n’avait fait d’études, où il n’y avait pas de livres, un milieu qui vivait encore en grande partie sur la culture paysanne du dix-neuvième siècle. Les études secondaires et universitaires ont correspondu pour moi à une rupture sociale fondamentale. Ce qui est à la fois douloureux et libérateur. C’est ce vécu, cette expérience qui a été la ligne directrice de ma vie. Etant passionné de littérature et de culture depuis ma plus tendre enfance, j’ai toujours pensé que la culture au sens large, la littérature plus particulièrement, était un moyen d’émancipation essentiel, vital. D’où l’importance déterminante de l’enseignement. Baudelaire, que j’ai découvert à 12 ans, est resté mon maître à penser. J’ai toujours voulu être écrivain. Si j’ai écrit quelques livres, c’est surtout dans le travail de traduction que j’ai trouvé une voie d’écriture. Même si cela reste, malgré tout, une sorte de frustration.


D’une façon générale, je ne supporte aucune forme de ségrégation (sociale, raciale ou autre), d’inégalité, d’injustice. Les faiblesses et les insuffisances de l’enseignement, et souvent son inadaptation, me scandalisent. C’est la voie essentiellement pour lutter contre toutes les formes de ségrégation.
 

N’est-il pas compliqué de traduire une histoire qui n’est pas linéaire telle que L’Œil le plus bleu ?

Cette question reprend des questions posées plus haut. L’aspect non linéaire du récit est évidemment une difficulté. Mais cela n’est pas valable que pour L’Œil le plus bleu. Dans Paradis, le nombre de personnages, leurs vies si différentes, rendaient la traduction difficile parce qu’il fallait s’adapter à leur univers et à leur langage. Cela exige beaucoup d’attention et d’imprégnation. Les lectures nombreuses avant de traduire tel ou tel chapitre sont nécessaires. En fait, pendant le temps de la traduction (huit heures par jour), il faut s’immerger dans le texte, vivre avec lui, le garder en mémoire quand on prend le métro, ou même quand on va acheter Le Monde à 16 heures ! Comme un écrivain qui s’immerge dans le texte qu’il écrit. Pendant le temps de la traduction, on n’en parle pas. On laisse les choses mûrir en soi. 


    Bibliographie des ouvrages écrits par Jean Guiloineau

Essais


Le Théâtre, Larousse, 1978
Vivre à Pékin, Plon, 1978
La Chine, L’URSS et les autres, Plon, 1980
Le Sourire de la Joconde, illustrations de Frédéric Malenfer, Réunion des musées nationaux, 2002


Biographies

Nelson Mandela, Plon, 1990 ; Payot, 1994.
Nelson Mandela, naissance d’un destin, Autrement, 1998.


Nouvelles

Les Premières Lumières du soir, Stock, 1981
 
Roman


Spartacus, HC, 2005
 
Poésie


Antifables, illustrations de Jean Kerleroux, Proverbe, 2000


Propos recueillis par Elsa Chabrol et Léa Dupiellet, L.P. Bibliothécaire

 

 

 

 

 

Ouvrages traduits par Jean Guiloineau chroniqués sur Littexpress

 

 

Rushdie Enfants minuit

 

 

 Salman Ruhdie, Les Enfants de minuit

 

 

 

 

 

 

 

 

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 Eddy L. Harris, Paris en noir et black

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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13 janvier 2011 4 13 /01 /janvier /2011 07:00

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Robert Louis STEVENSON
Le Club du suicide
Gallimard

Folio 2 €, 2003

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Biographie de l'auteur 

 

 http://www.jesuismort.com/biographie_celebrite_chercher/biographie-robert_stevenson-1425.php       

 

Stevenson, auteur du célèbre Étrange Cas du docteur Jekyll et M. Hyde et de L'Île au trésor, nous livre ici un recueil de trois nouvelles : Le Club du suicide, composé de « L'histoire du jeune homme aux tartelettes à la crème », « L'histoire du docteur et de la malle de Saratoga », et « L'aventure du fiacre ». Ces trois nouvelles sont tirées du recueil Les Nouvelles mille et nuits publié en 1882 et composé de six parties (dont la première est « Le Club du Suicide »).

 

Dans ces trois nouvelles, les personnages principaux sont le Prince Florizel de Bohême et son Grand Écuyer, le colonel Géraldine. Le lien entre eux est très fort, malgré leurs statuts hiérarchiques différents. Une confiance, une complicité et une immense amitié règnent entre eux. Le Prince,

« homme placide dans la vie de tous les jours, et habitué à prendre la vie avec la sérénité du laboureur, […] avait néanmoins un penchant marqué pour une existence plus aventureuse et excentrique que celle à laquelle le destinait sa naissance. »

Son confident, lui, « était un jeune officier au tempérament courageux, voire téméraire. »

 « L'histoire du jeune homme aux tartelettes à la crème », la première nouvelle, définit le cadre, l'histoire générale des suivantes. Elle se situe à Londres, où le Prince Florizel et le colonel Géraldine se déguisent pour aller boire quelques verres sans être reconnus. Un jeune homme entre dans ce bar et propose à chacun une tartelette à la crème ; si la personne refuse, la mange lui-même. Ils sont intrigués par le comportement de ce jeune homme, et nous le sommes d'ailleurs aussi, et acceptent la tartelette à la crème à la condition que le jeune homme, en retour, dîne avec eux. Ils vont donc accompagner le jeune homme dans la fin de sa tournée. C'est seulement à la fin du repas que le Prince va questionner le jeune homme sur les raisons de son action. Le jeune homme répond : « J'étais résolu à couronner ma vie d'absurdités par une suprême folie. » Ses seules raisons étaient donc son amusement personnel, mais aussi le fait qu'il ne lui restait que quatre-vingts livres de sa fortune, dont il avait décidé d'employer quarante à s'amuser tout au long de la journée. Il dit au Prince :

« J'ai passé une journée des plus divertissantes, jouant nombre de tours en dehors de celui des tartelettes à la crème qui m'a valu le plaisir de faire votre connaissance ».

Il garde les quarante autres livres  « à un usage particulier », celui d'entrer dans un étrange club : le Club du Suicide. Il leur propose d'y adhérer aussi, sans réellement en expliquer le fonctionnement. Le Prince, piqué de curiosité et de désir d’aventure, accepte l'offre, malgré les réticences du colonel Géraldine. Ils se rendent donc dans ce club, rencontrent le Président et y adhèrent sans en connaître le principe véritable.

 

Ils découvrent un lieu fermé, un peu enfumé, où une vingtaine de personnes s'amusent gaiement, aidées de verres de champagne. Ce club apparaît tout à fait ordinaire au premier abord ; seule la suspicion du Prince et du Colonel nous fait douter. Pendant assez longtemps, le fonctionnement du club reste mystérieux, aussi bien pour le Prince et son Grand Ecuyer que pour nous. Mais un des convives va expliquer son principe au colonel Géraldine : chaque soir, le hasard d'un jeu de cartes va désigner un « suicidé » et son « suicideur »... Le Président invente à chaque fois des stratagèmes pour camoufler le meurtre, parfois très simples, parfois un peu tordus ; il n'empêche que jamais il ne s'est fait démasquer. Le Prince et le colonel sont scandalisés par ce système, mais le Prince veut aller au bout de son entreprise : il y retourne donc le lendemain soir. Sauf que ce soir-là, par malchance mais surtout par hasard, c'est lui-même qui est désigné comme suicidé. Il ne sait comment remédier à ce destin qui lui est imposé... Le colonel Géraldine va réussir le sauver avant que son meurtrier ne l'atteigne, en simulant un faux enlèvement. Le Prince « avait beau être résolu à affronter son sort, c'est avec une joie sans mesure qu'il cédait à la force de l'amitié, et renaissait à la vie et à l'espoir. » Il décide alors de récompenser Géraldine :

« Géraldine, vous m'avez sauvé au mépris de mes ordres formels, et vous avez bien fait. Je vous suis redevable, en plus de ma vie, d'une bonne leçon ; et ce serait déroger à mon rang que de me montrer ingrat envers mon maître. Choisissez vous-même votre récompense. »

Le Prince, qui veut bien sûr mettre fin à ce club, le démanteler, décide de traquer le Président et de faire en sorte que celui-ci soit tué en duel. Géraldine s'exprime alors en ces termes : « Votre Altesse m'a autorisé à choisir ma récompense. Puis-je suggérer qu'elle confie cette mission à mon frère ? » Mais c'est une entreprise qui ne s'avérera pas si simple …

Au premier abord, on peut croire qu'il n'existe aucun lien entre la première et les deux autres nouvelles. Au début, les lieux, les personnages, et même l'intrigue, sont complètement différents. Dans « L'histoire du docteur et de la malle de Saratoga », Silas Q. Scuddamore, un Américain, assez simple et inoffensif, fortuné, étudie « les charmes de Paris du septième étage de ce qu'on appelle un hôtel meublé, situé dans le quartier latin ». Il est curieux, bavard, parfois même indiscret dans ses questions. Par une étrange machination, il retrouve un cadavre dans son lit, dont il ne sait que faire. Dans « L'aventure du fiacre », le lieutenant Brackenbury Rich, officier de profession, veut découvrir les plaisirs de Londres, mais ne sait pas tellement où aller. Il se met à pleuvoir, il monte alors dans un fiacre. Il dit au cocher de le conduire où il veut, celui-ci l'emmène à une réception chez Monsieur Morris. Donc, aucun lien. Mais c'est dans la chute que Stevenson nous surprend : on retrouve le Prince Florizel, le Colonel Géraldine, et on apprend avec stupeur que les machinations dont ont été victimes les personnages principaux des deux dernières nouvelles n'ont été que des stratagèmes du Président du Club du Suicide, qui est traqué par le Prince Florizel, Géraldine et son frère.

 

Dans ce recueil de nouvelles, il y a un thème récurrent (en dehors de celui de la mort) : le hasard. Le hasard est présent partout, dans les événements, dans les rencontres… C'est par hasard que le Prince rencontre le jeune homme aux tartelettes à la crème, et le concept du club du suicide est un jeu de cartes fondé sur le pur hasard aussi. Dans la troisième nouvelle, c'est par hasard que l'officier monte dans le fiacre qui va l'emmener au Prince Florizel. Mais surtout c'est par hasard que l'Américain ou que l'officier se trouvent mêlés à la traque du Président du Club du Suicide.

Un deuxième thème important de ce recueil est celui de la justice, incarnée par le Prince Florizel de Bohême. C'est un prince, il incarne donc une autorité supérieure qui a du pouvoir : il pourrait l'utiliser en bien comme en mal. Toute sa personne inspire le respect, Brackenbury le décrit comme suit :

« Il y avait dans cet homme […] quelque chose de si impressionnant que Brackenbury fut envahi par une respectueuse admiration […]. Chaque geste, chaque intonation n'était pas seulement empreinte de noblesse, mais semblait anoblir l'heureux mortel à qui ils étaient destinés ; et Brackenburry s'avoua avec enthousiasme qu'il se trouvait devant un souverain pour qui un homme courageux pouvait avec reconnaissance donner sa vie. »

C'est un homme bon, on peut le voir à la relation qu'il entretient avec le colonel Géraldine : loin de mettre en avant sa supériorité hiérarchique, il le considère comme  un véritable ami. De plus, en traquant et en voulant punir le Président du Club du Suicide, il ne cherche qu'à rétablir la justice. Lorsqu'il va juger les membres du club du suicide, il s'exprime, certes « avec une extrême sévérité », mais avec justice et recul :

« J'ai pitié de vous, plus que vous ne pouvez l'imaginer ; demain, chacun de vous me contera son histoire. Dans la mesure de votre franchise, je m'efforcerai de porter remède à votre infortune. »

Mélissa, 1ère année Éd.-Lib.

 

 

Lire également l'article de Léa sur Le Club du suicide et  Le Fantôme de Robert Louis Stevenson, article de François.

 

 


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12 janvier 2011 3 12 /01 /janvier /2011 07:00

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Horacio QUIROGA
Contes d'amour, de folie et de mort
Cuentos de amor de locura y de muerte
traduit de l'espagnol (Uruguay)
par Frédéric Chambert
Métailié, collection Suite, 2001

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Biographie

Horacio Quiroga, écrivain uruguayen, est né à Salto Oriental le 31 décembre 1878.

Il commence par écrire des articles pour des journaux locaux en 1897 avant de se rendre à Paris en 1900.

Il commence sa carrière littéraire avec un recueil poétique, Los Arrecifes de Coral en 1901.

Il écrit sa première œuvre littéraire en 1904, El Crimen del otro. Et, de retour en Amérique du Sud, il devient professeur d'espagnol en 1903 avant de partir en expédition, avec le photographe Leopoldo Lugones, dans la forêt de Misiones. Peu après, il écrit et publie Los Perseguidos (1906) et Historia de un amor turbio (1908).

En 1909, il épouse Anna Maria Cirés et s'installe à San Ignacio. En 1911, il est nommé juge de la paix avant de retourner à Buenos Aires en 1916, après le suicide de sa femme.

En 1927, il se remarie avec Maria Bravo et s'installe près de Misiones. En 1936, il retourne à Buenos Aires où il terminera sa vie.

Pour comprendre la tonalité du recueil, il faut savoir que cet auteur a côtoyé la mort tout au long de sa vie. En 1879, son père meurt lors d'une fusillade ; en 1896, son beau-père se suicide devant lui ; en 1915 sa premiére femme se suicide ; il tue accidentellement son ami Frederico Ferrando alors qu'il manipule un pistolet ; et il se suicide en 1937, en absorbant du cyanure, alors qu'il souffre d'un cancer de la prostate.


Le recueil

Ce recueil se compose de quinze nouvelles dont onze se terminent par une mort. Comme son titre l'indique, il traite de l'amour, de la folie et la mort.

Beaucoup considèrent Quiroga, souvent comparé à Maupassant, comme le maître de la nouvelle latino-américaine. En utilisant un réalisme à la limite du fantastique mais plausible et flou à la fois, il réussit à créer une atmosphère lourde et dérangeante. Son écriture froide et âpre, sans fioriture, aide à décrire ses personnages réels confrontés à des événements singuliers et à nous montrer la fragilité de l'existence.

Trois thèmes sont donc récurrents dans ce recueil. La mort est présente notamment dans « La poule égorgée » où quatre jeunes saignent leur petite sœur à l'image de la poule qu'ils ont vu égorger par la bonne, et dans « À la dérive » où un homme meurt lentement sur son bateau après s'être fait mordre par un serpent.

Ayant vécu une partie de sa vie aux abords de la forêt de Misiones, Horacio Quiroga nous expose les dangers de la forêt vierge et sauvage, peuplée de serpents monstrueux et de fourmis mangeuses d'hommes. Dans « le miel sylvestre », un comptable meurt paralysé par le miel et dévoré par des fourmis carnivores et dans « L'oreiller de plumes », une jeune femme, Alicia, meurt après qu'une créature parasite s’est nourrie de tout son sang. (Voici un lien vers le court métrage réalisé sur « L’oreiller de plumes », la nouvelle la plus connue du recueil :  http://www.youtube.com/watch?v=nCg3qJtf1-Y )

La folie est représentée, pour sa part, dans « La poule égorgée » et « Le solitaire ».

Mais on retrouve aussi dans ce recueil quelques contes où Horacio Quiroga nous fait connaître la vie paysanne de son époque, le quotidien de la vie. Pour cela, il utilise la personnification d'animaux fréquentant, côtoyant les hommes de près, chiens et chevaux notamment. La morale est implicite à chaque fois, mais très évidente.


Pour conclure, ce recueil ne laisse pas le lecteur indifférent. Présentant la vie quotidienne et ses malheurs au sein d'une famille ou dans l'atmosphère étrange de la forêt sauvage, il nous plonge dans la conception tourmentée de la vie quotidienne près d'une forêt hostile ou de l'existence telle que la voit Horacio Quiroga.


Aurélie, 1ère année Bib.-Méd.


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11 janvier 2011 2 11 /01 /janvier /2011 07:00

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Adolfo BIOY CASARES
Le Héros des femmes
Titre original :  

El héroe de las mujeres
Traduction de l'espagnol

par Françoise-Marie Rosset

Robert Laffont, 1982

Seuil, Points, 1992

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Adolfo Bioy Casares est un auteur argentin, né et décédé à Buenos Aires. Il est considéré comme le meilleur nouvelliste fantastique de sa génération. Il est issu d'une famille béarnaise et quelques-unes de ses nouvelles se situent dans cette région. En 1981, il est fait Chevalier de la Légion d'honneur et en 1990, il reçoit le prix Cervantes (plus haute distinction des lettres dans la langue espagnole) qui récompense l'ensemble de son œuvre.


Le Héros des femmes est écrit en 1978. Le recueil se compose de onze nouvelles qui mêlent le fantastique à l'humour par l'absurde.

Les femmes sont présentes dans toutes les nouvelles mais ont souvent un rôle dérisoire par rapport aux hommes. Elles sont manipulatrices. Les hommes sont toujours les personnages principaux. Toutefois, ils sont faibles, ils n'assument pas leur responsabilité et cherchent à échapper aux femmes ou à les séduire mais cela fonctionne rarement.

L'un des thèmes majeurs du recueil est le rêve : les personnages rêvent, emmenant par la même occasion le lecteur au beau milieu de leurs songes. Le rêve est le principal vecteur du fantastique : quand le personnage rêve, il ne sait jamais s'il est complètement endormi ou bien éveillé ce qui le place dans un état de confusion générale plongeant ainsi le pauvre lecteur dans le même état.

Adolfo Bioy Casares nous montre qu'il est doué pour l'humour par l'absurde. Le personnage principal peut être pris de panique à la suite d'une discussion avec un confrère et traverser toute la ville pour échapper à d'hypothétiques poursuivants ou un homme quitte sa femme pour une autre et encore une autre et encore une autre mais toutes les femmes qu'il rencontre sont passionnées par un même sujet : la fixation des dunes ( NB : moyen d'empêcher les dunes de sables des côtes françaises d'être déplacées par le vent, technique créée par Nicolas Brémontier) .

Toutes ces nouvelles nous emmènent vraiment dans un monde à part où fiction et réalité se mêlent. Le lecteur se trouve transporté dans l'univers de l'auteur sans trop de difficultés et aucune nouvelle ne se ressemble. Elles se situent toutes en Argentine, ce qui, pour les lecteurs européens que nous sommes, est un véritable dépaysement.

Élodie A., 1ère année Éd.-Lib.

 

 

 


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10 janvier 2011 1 10 /01 /janvier /2011 07:00

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Manu LARCENET
Le Combat ordinaire
Quatre tomes
Éditions Dargaud, 2010
Première édition en 2003
Couleur : Patrice Larcenet

 

 

 

 

 

 

 

 

 

manu_larcenet.jpgPrésentation de Larcenet

Manu Larcenet (de son vrai prénom Emmanuel) est né en 1969 et a grandi à Vélizy (Yvelines). Il se lance dans la BD à l’âge de dix ans et n’arrêtera jamais. Il obtient son bac puis son BTS en arts appliqués. A cette même époque il donne de plus en plus de concerts avec le groupe de rock qu’il a créé vers l’âge de 14 ans. Ses dessins passent dans de nombreux journaux de rock. En 1994, il abandonne le groupe de rock et se lance uniquement dans le dessin en intégrant Fluide glacial. Il devient aussitôt à la mode et tous les éditeurs le réclament : Dupuis, Glénat, Delcourt… et bien entendu Dargaud. Il fonde également sa propre boîte d’édition avec Nicolas Lebedel, Les Rêveurs de runes », où il publie quelques albums autobiographiques. Il rencontre ensuite Guy Vidal des éditions Dargaud et sa collection Poisson Pilote ; il s’y installe avec Trondheim et Les Cosmonautes du futur, puis début 2000 avec son frère Patrice Larcenet et Les Entremondes et enfin tout seul avec Le Temps de chien en 2002 et Le Combat ordinaire en 2003. Entre temps, en 2001, il quitte la région parisienne pour la campagne lyonnaise, ce qui lui inspire Le Retour à la terre, série autobiographique scénarisée par Jean-Yves Ferri.

On peut noter que c’est un auteur prolifique au vu du nombre de bandes dessinées qu’il a écrites en peu de temps.

 Bibliographie complète  ici.

 

 

Histoire du Combat ordinaire

Pour reprendre le court résumé de la quatrième de couverture de ce premier tome : « C’est l’histoire d’un photographe fatigué, d’une fille patiente, d’horreurs banales, et d’un chat pénible. »

On pourrait donc penser que le sujet de cette bande dessinée ne tient qu’en une ligne. Ce qui pourrait faire dire à certain(e)s qu’elle ne sert à rien, qu’elle est sans intérêt, et c’est leur droit.

Mais voyons les choses de plus près… On peut aussi penser que derrière cette phrase succincte, il y a en effet une histoire, voire des histoires.

C’est donc l’histoire d’une vie parmi tant d’autres.

Celle d’un homme, Marco, photographe qui ne travaille plus depuis six mois, plus l’envie… Un homme qui a donc quitté son travail et sa région parisienne pour s’installer à la campagne.

Dans ce premier tome, on voit un Marco en pleine transition vers l’âge adulte. Il garde de son enfance et de sa jeunesse les relations qu’il entretient avec son frère et ses parents. Un frère complice avec qui ils se surnomment réciproquement Georges en référence à la vidéo « Des souris et des hommes » qu’ils regardaient étant petits et avec qui il fume de gros pétards étant plus grand. Et ses parents : une mère qui s’inquiète pour son fils et un père qui ne se souvient pas de ses mots prononcés deux minutes avant mais très bien de la robe de sa mère le jour de son mariage.

C’est aussi un homme qui a quitté son psy. Un psy qu’il allait voir car Marco est un homme perturbé, hypersensible, en questionnement permanent sur lui-même, sur la société, sur la vie en général. Ses réflexions apparaissent à travers les relations qu’il a avec son entourage : sa famille mais aussi ses voisins et sa petite amie, Emilie, rencontrée grâce à son chat dans ce premier tome. Parmi ces voisins, il y a le chasseur antipathique et son chien, qui menace de tuer son chat s’il ne quitte pas sa propriété et le vieux sympathique qui deviendra très vite son ami.

 
Marco a un rapport ambigu à lui-même. D’où le fait qu’il allait consulter un psy. Il est sujet à des crises d’angoisse, et même en ayant quitté le psy, il ne renonce pas à ses médicaments qui lui sont indispensables.

En somme, c’est la confrontation incessante avec tous ces gens plus ou moins proches de lui qui le remet en question en permanence et, à terme, le fera devenir adulte en affrontant ses peurs et assumant ses responsabilités.

Un trait essentiel de sa personnalité : sa peur de l’engagement. Et notamment avec Émilie avec qui il ne se décide pas à emménager et avec qui surtout, il refuse de parler « enfant ».
le co1 

 Rapport récit / dessin

 Au cours du récit n’apparaissent que très peu de moments de répit. Ceci se manifeste par le fort nombre de cases par planche (en général douze) et par les couleurs chaudes qui retiennent constamment notre œil.

On peut cependant noter que lorsque Marco parle de lui, les cases sont moins nombreuses (toujours au nombre de huit sur les quatre planches concernées) et parfaitement alignées. Les couleurs sont presque inexistantes ; en vérité il n’y en a qu’une dans laquelle sont créés un jeu d’ombres, une ambiance floutée, paisible et on n’y voit jamais apparaître le personnage, ni aucun autre. Ces planches représentent des pauses dans le récit ; elles sont le bilan d’une partie des pensées de Marco, de sa vie, de ses réflexions, elles permettent de mieux comprendre le personnage. Dans ces planches, l’auteur prend le lecteur pour témoin comme s’il lui parlait « en face à face » et le lecteur ne peut qu’entrer dans son intimité.

Pour construire ce récit, Larcenet a fait preuve d’une grande intelligence (ce dont on ne doutait pas, bien sûr) : il peut sacrifier le décor pour se pencher davantage sur les émotions, mieux les mettre en évidence. Il change également le ton des couleurs lorsque des malheurs arrivent à Marco ou lors de ses crises d’angoisse.
 
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Grâce à un mélange d’humour, de tendresse et de sincérité justement dosé, l’auteur a su retranscrire avec précision tous les ressentis d’un homme ordinaire. De plus, malgré le rythme soutenu, le lecteur ne perd pas le fil de l’histoire, la lecture restant fluide.

En lisant Le Combat ordinaire et en s’intéressant quelque peu à l’auteur et à ses autres albums, on ne peut que se demander s’il a un caractère autobiographique ou non. Dans mes recherches, j’ai pu trouver sur le site Hemisphair ( http://hemisphair.net/blog/2008/05/13/rencontre-avec-manu-larcenet/) une interview de l’auteur dont voici un extrait :

« Plus jeune, j’ai fait de l’auto-biographie chez Les Rêveurs. Mais j’ai choisi d’aller au-delà. Le Combat ordinaire n’est surtout pas de l’auto-biographie. Bien entendu, j’insère des éléments qui me tiennent à coeur. Je m’attache néanmoins à ne pas faire réagir Marco comme je le ferais moi-même. Et c’est justement jouissif de lui faire solutionner des problèmes que je n’ai, pour ma part, toujours pas solutionnés. Selon moi, il faut passer par la fiction pour accéder à une forme de vérité. »  Et Larcenet de citer alors Lacan : « La vérité a une structure de fiction. »

Donc Manu Larcenet lui-même dit clairement qu’il ne fait pas de l’autobiographie.
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Néanmoins, on peut, sans aller trop loin dans la comparaison et risquer de le contredire, faire un parallèle avec Le Retour à la terre. En effet, dans les deux bandes dessinées on trouve des similitudes telles que le retour à la campagne, les voisins, le chat, sa vie d’artiste (photographe ou dessinateur), la relation avec sa petite amie, la peur de s’engager, de la paternité… On peut aussi remarquer que le personnage est dessiné de la même façon. Et autre détail non négligeable, le vrai Larcenet et Marco ont tous deux un frère.

Alors même si Le combat ordinaire n’est pas autobiographique, en sachant que Le Retour à la terre, lui, l’est (il le dit lui-même dans la BD)  et qu’indéniablement il y a des points communs entre les deux, on peut supposer (à juste titre ?) que Le Combat ordinaire s’inspire de la vie de Manu Larcenet tout en passant par la fiction ; cela relève donc de l’autofiction.


J’ajouterai simplement en guise de conclusion que si l’on se reconnait à travers le personnage de Marco, c’est peut-être parce qu’après tout, le Combat ordinaire c’est un peu la vie de tout un chacun…

Émeline, 2e année Bib.-Méd.

 

 

 

Lien

 

 Épais et tordu, le site de Manu Larcenet.

 

 

 

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9 janvier 2011 7 09 /01 /janvier /2011 07:00

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Charles BURNS
ToXic
Cornélius
Collection Solange
2010

 
 

 

 

 

 

 

« With a taste of poison paradise / I'm addicted to you / Don't you know that you're toxic » chantait Britney Spears, qui savait de quoi elle parlait bien que cela n'ait pas vraiment de rapport avec ce qui va suivre.

 

 

 

Chers amis, bonsoir.

Vous n'êtes sûrement pas sans savoir, et quand bien même, si jamais vous ne le saviez pas encore, voilà que vous venez de l'apprendre : cinq ans après la fin du cycle « Black Hole », Charles Burns revient enfin avec un nouvel ouvrage s'emparant de l'univers d'Hergé, pour le mélanger à celui de Burroughs, et à la culture punk californienne de la fin des années 70.

Je tiens à rassurer immédiatement celles et ceux qui resteraient interdits par une telle entrée en matière : ce livre ne s'adresse pas uniquement au tintinophile amateur de cut-up et collectionneur des premiers pressages vinyles du label Alternative Tentacles. L’ouvrage étant publié en France par Cornélius, vous pouvez être assuré que nous sommes ici entre gens de bonne compagnie.
 
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Le Festintin nu

 
Dans l'obscurité, la houppette la plus célèbre de l'histoire de l'édition apparaît. Un jeune homme, dans son lit, un pansement sur le crâne, se réveille sans savoir où il se trouve. Au fond de la pièce, son chat Inky, pourtant décédé il y a quelques années, et un mur de brique avec une ouverture. En passant de l'autre côté du miroir, il se retrouve dans le Tanger du Festin Nu de William S. Burroughs …
 
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Dans l'obscurité, la houppette la plus célèbre de l'histoire de l'édition apparaît, il s'agit maintenant du motif du T-shirt que porte un jeune homme dans son lit, un pansement sur le crâne, entouré de tous ses objets fétiches et de photos souvenirs. Nous sommes à la fin des années 70 et Doug, en cure de désintoxication, se souvient de la performance qu'il faisait dans un squat, magnétophone autour du cou crachant du bruit blanc, récitant des cut-ups, caché derrière un masque de Tintin, se présentant par un simple « Salut, je suis NITNIT, alias Johnny 23. » avant de rencontrer Sarah dont il va tomber amoureux ...
 
 Image 3 Burns Toxic
 
Là où Black Hole, rempli des souvenir de l'auteur, suivait dans la banlieue de Seattle un groupe d'adolescents contractant une mystérieuse MST responsable de mutations physiques qui les mettaient au ban de la société, en prémonition de l'épidémie de VIH/SIDA qui allait survenir quelques années plus tard, ToXic est, quant à lui, une variation sur le thème du souvenir.

Souvenirs de l'enfance et de ses premières lectures, Burns cite Hergé (jusque dans la fabrication même du livre avec son dos toilé) dès la couverture en référence à l'Étoile mystérieuse, et distille tout au long du récit des allusions subtiles à la poule aux œufs d'or de Moulinsart S.A.

Souvenirs de l'adolescence, centre de l'œuvre de Burns, découverte des drogues, de la sexualité, du mal-être adolescent, des premières amours, des premiers chocs littéraires (Burroughs, ses cut-ups et sa vision hallucinée de Tanger), et un témoignage de la scène underground californienne de la fin des années 70 avec ses références au Punk Hardcore et aux photos de Lucas Samaras. Burns finit par se citer lui-même, multipliant les échos et les rappels à son œuvre majeure : Black Hole.
 
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Première œuvre en couleur de Burns (tout comme l'était l'Étoile mystérieuse, premier album de Tintin à avoir été publié directement en quadrichromie en 1942), ToXic utilise tour à tour les codes de la ligne claire, et ceux du style habituel de l'auteur, construisant avec une narration fragmentée son histoire de dépression, d'amours perdues, de refuges dans le rêve et la drogue, sous forme d'allers-retours permanents entre réveils difficiles, rêves aux saveurs opiacées et souvenirs emplis de contre-culture.

Ce premier tome d'une trilogie, dont on espère ne pas devoir attendre dix ans pour en découvrir toutes les clefs, s'achève par un (À SUIVRE) au moment où l'on commence à peine à saisir tous les rouages de la trame narrative, promettant une suite qui s'annonce dorénavant aussi passionnante  que ToXic.
 
 Image 5 Burns Toxic
Et parce qu'une bonne nouvelle n'arrive jamais seule, parallèlement à la sortie de ToXic sort Johnny 23 au Dernier Cri, une version pirate remixée en noir et blanc, recadrée et écrite dans une langue imaginaire, qui tend à reproduire l'expérience du jeune Charles Burns qui « regardait » ses premiers albums de Tintin avant même de savoir lire.

Les livres du Dernier Cri n'étant diffusés que de manière sporadique, je ne saurais que trop vous conseiller d'aller faire un tour sur leur site ( www.lederniercri.org) et par là-même de soutenir un peu ce qui restera comme la plus belle aventure humaine de ce siècle naissant en matière de publication d'images déviantes.invite-burns-filet-vert.jpg

Et quant à ceux qui auraient une envie soudaine de dépenser deux SMIC dans une planche originale (ou comme le fait la plèbe, de se contenter de contempler l'Œuvre dans toute sa splendeur) ils pourront se rendre jusqu'au 5 février 2011 du mardi au samedi au 17 de la rue Martel, dans le Xe arrondissement de notre belle capitale qu'est Paris, à la Galerie Martel.
 
 
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Johnny 23
Le Dernier Cri
64 pages noir & blanc
20 x 21,5 cm
15 €
 

 

 

 

 

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ToXic
Cornélius
collection Solange
56 pages couleurs
22 x 29 cm
21 €

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sylvain, Année Spéciale Édition Librairie

 

 

 

 

 


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