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8 janvier 2011 6 08 /01 /janvier /2011 07:00

Erik-Orsenna-et_si_on_dansait.jpg

 

 

 

 

 

 

Érik ORSENNA
Et si on dansait ?
Stock, 2009

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

erik_orsenna.jpgL'auteur


Érik Orsenna est né à Paris, le 22 mars 1947. Il a d'abord étudié la philosophie et les sciences politiques pour se tourner ensuite vers l'économie. En 1981, il entre au ministère de la Coopération, et depuis il a occupé divers postes de conseiller. Ces postes ne l'empêchent cependant pas de continuer à écrire. Comme il le dit lui-même, il essaie de consacrer deux heures par jour à l'écriture, et depuis 1973, il a écrit 22 livres, du roman au conte en passant par des écrits plus scientifiques
En 1988, il obtient le prix Goncourt pour le roman L'Exposition coloniale et en 1998, il est élu à l'Académie française.


Résumé


Déjà présente dans La Grammaire est une chanson douce, Les Chevaliers du subjonctif et La Révolte des accents, Jeanne revient, jeune adolescente passionnée par l'écriture, accompagnée comme toujours par son frère Tom. Depuis sa première aventure, Jeanne a beaucoup changé, mais elle a toujours le même besoin : écrire. Arrivée à l'âge de 16 ans, elle satisfait ce besoin en écrivant des dissertations pour les autres, mais aussi des discours pour les hommes politiques

« Dealeuse de phrases. Droguée de mots. Ils n'ont pas tort. Je vous l'ai dit : je plaide coupable. »

Jeanne découvre la merveille de la ponctuation à travers la musique, celle venant de la chambre de Tom. À partir de ce moment, elle s'entraîne à écrire en langage musical et s’émerveille devant le rythme des phrases, ponctuées par les virgules, les points...

Les discours politiques ne s'écrivent plus, ils se jouent, se chantent ; avec Tom et son tam-tam, elle rythme les phrases à l'image d'un chef d'orchestre et récolte un grand succès auprès de l'homme politique. Cependant, la ponctuation n'est pas l'apanage de l'écriture, elle nuance la vie, les sentiments et rappelle à Jeanne de nombreux souvenirs.

« Il suffit à un point d'en ajouter deux autres pour que le final devienne suspensif. Et que l'espoir renaisse. »

Voilà le temps du retour sur l'île de l'ancien et odieux Nécrole. Jeanne est appelée par le président Bonaventure, qu'elle avait aidé durant sa campagne électorale. Cette fois-ci, elle doit écrire une lettre d'amour, destinée à la reine du Pakistan. Elle profite de sa visite sur l'île pour la redécouvrir pendant la nuit, et c'est à ce moment que Jeanne fait une incroyable découverte. En se promenant sur la plage, elle aperçoit une ligne noire sur l'eau. Cette ligne n'est autre qu'une ligne de mots emprisonnés, provenant d'une épave de bateau. Grâce au président, elle va libérer ces mots et entreprendre une mission de grande envergure : remettre les mots dans leur contexte.

« Les mots avaient raison : je leur devais trop. Pas question de les abandonner à leur triste, si triste sort. »

Après de nombreuses heures de réflexion, Jeanne trouve la solution : la musique ! Séparer les mots en trouvant leur rythme. Elle rassemble donc un orchestre de musiciens et au bout d'une longue journée d'attente les mots commencent à danser et à se rassembler selon leur histoire d'origine. La seule chose manquante : la ponctuation. À l'aide d'un typographe, Jeanne, en plaçant la ponctuation, va redonner tout son sens au texte, toute sa musicalité. Et ainsi, tout le monde danse sur la plage :  les mots, Jeanne, Tom, le typographe, les musiciens...

«  Bonne chance, Jeanne! Bonne chance. Et si tu te perds dans les horloges, pardon, la ponctuation, bref si tu as besoin de musique, tu connais mon adresse. J'aurai toujours un orchestre pour redonner de la danse à ta vie. »


Analyse

Un éloge de la ponctuation qui ravit par sa poésie et sa légèreté. On peut sentir le poids des mots s'envoler, et notre peur face à ces monstres sacrés que sont la grammaire et la ponctuation disparaître. Si l'envie qu'on a est d'échapper à notre vision habituelle des mots, par la simplicité et la sensibilité de sa langue, ce roman peut plaire à tout le monde dès le plus jeune âge. Un petit plus à la lecture, les belles illustrations qui accompagnent le texte, le rendant encore plus agréable.


Sasha, 1ère année Éd.-Lib.

 

 

Lire aussi l'article d'Elsa ici.

 


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7 janvier 2011 5 07 /01 /janvier /2011 07:00

Wells-Tower-Tout-piller-tout-bruler.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Wells TOWER
Tout piller, tout brûler
Traduit de l'américain
par Michel Lederer
Collection Terres d'Amérique
Albin Michel, mai 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

wells-tower-.jpgIl ne faut pas s'attendre, en ouvrant Tout piller, tout brûler, à se retrouver face à des récits apocalyptiques, pas plus qu'à des débordements de violence ou encore à une pensée anarchiste ou révolutionnaire. Si la couverture et le titre semblent aller dans ce sens, il en va différemment des nouvelles qui composent l'ouvrage. Sans que cela doive, cependant, nous éloigner d'une œuvre qui mérite largement le détour.

 

 

Il faut donc voir au-delà de cette teinte un peu « racoleuse » que l'éditeur Albin Michel a voulu donner au recueil de Wells Tower et chercher un style littéraire singulier plus qu'un cri de révolte. Car l'auteur a recu plusieurs « Pushcart Prize », un prix « Paris Review » et a vu son œuvre nominée à plusieurs reprises, ce qui est d'autant plus respectable que Tout piller tout brûler est son premier ouvrage.

Que peut donc nous raconter Wells Tower qui diffère tant de ce que suggère cette carcasse de voiture présentée par Albin Michel ? Un certain nombre de choses, serait-on tenté de répondre. La relation incroyable qui lie deux frères face à la solitude, dans un mélange flou et confus de haine et d'affection, telle qu'elle nous est narrée dans la nouvelle « Un lien fraternel ». L'histoire d'un inventeur raté et misérable qui peine à trouver un sens à sa vie, mais porte fièrement son titre d' « Éxécutant d'énergies importantes ». Les familles explosées et ressoudées, encore et toujours, les membres qui se haïssent mais sont bien forcés de se supporter, car tout vaut mieux que la solitude. Et l'on se surprend parfois à se retrouver dans le comportement d'un des personnages, qu'il s'agisse d'hypocrisie ou d'opportunisme, d'espoir futile ou de détermination insensée.

Les nouvelles de Wells Tower, sans être totalement noires, comportent cependant une belle part de ténèbres, et l'on serait tenté de faire une analogie avec la vie en général. La saveur douce-amère de celle-ci, les raisons qui n'en sont pas et qui nous permettent de continuer à avancer alors que tout semble perdu sont des thèmes récurrents. Tout comme Bob Munroe qui n'a plus personne au monde et se réjouit avec des poissons et un vieil aquarium, comme Matthew qui est célibataire et n'a plus qu'un frère qui le déteste, comme Ed qui se retrouve à faire le baby-sitter pour son ex-femme parce qu'il ne saurait se résoudre à l'oublier, les personnages de Wells Tower possèdent une arme à double-tranchant, l'espoir. Certains ne se relèveront pas, on le sait, et s'enfonceront dans la misère. D'autres reprennent goût à la vie, lentement, se redressent, et les phrases travaillées de Tower, les détails qui parsèment les récits nous permettent de suivre leur retour. On sent avec force l'orignal s'écrouler sur le sol dans « Un lien fraternel », on perçoit la satisfaction immense du narrateur, souvent par une simple description de l'environnement, ou plutôt de la perception qu'en a le personnage :

« À l'ouest, le soleil atteignait déjà la cime des arbres qui formaient une ligne noire. La poignée gaufrée des gaz palpitait dans ma paume. Le vent séchait l'humidité sur mes joues et agitait les mèches éparses des cheveux de Stephen. Tandis que la carcasse de l'animal disparaissait derrière nous, j'avais l'impression d'échapper aux ténèbres qui m'avaient envahi [...] »

De simples petits riens, voilà de quoi est constituée l'existence que nous présente Tower Wells. La force de cette œuvre, plus que de proposer des histoires au scénario  extraordinaire, est de parvenir à décrire sentiments et ressentiment avec la même précision et le même réalisme. À aucun moment, sauf peut-être dans la nouvelle « Tout piller, tout brûler », on ne se détache totalement des personnages, qui peuvent se montrer réellement attachants. Toutes les nouvelles ne s'achèvent pas sur une chute, et c'est plutôt l'ambiance et l'atmosphère qui, à mes yeux, font le charme de l'œuvre. La seule nouvelle détonant un peu est celle qui donne son titre au recueil, et qui relate l'histoire d'un raid de vikings. Comme toujours, l'amertume et la noirceur sont de rigueur, mais c'est sans doute cet éloignement temporel qui m'a un peu moins enthousiasmé, tout comme les nombreuses morts, les massacres dépourvus de sens, le tout paraissant quelque peu irréaliste. C'est pourquoi j'ai préféré les huit autres récits, plus banals, plus communs, mais traités avec une grande subtilité, et qui nous donnent, pendant quelques instants, l'illusion de partager la vie d'un personnage et de connaître ses joies et ses peines.

Victor Lenoble, 1ère année Éd.-Lib.

 

 

 

Liens

 


 Wells Tower sur le site d'Albin Michel

 


 

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Published by lVictor - dans Nouvelle
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6 janvier 2011 4 06 /01 /janvier /2011 07:00

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Carlos Ruiz ZAFÓN
L'Ombre du vent
La sombra del viento
 traduit de l'espagnol

par François Maspero
Grasset et Fasquelle, 2004

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’auteur


Biographie  ici.


Résumé

Dans la Barcelone de 1945, un garçon de 11 ans n'arrive plus à se souvenir du visage de sa mère. Ainsi débute le roman. Le père du jeune garçon narrateur, Sempere, le conduit alors dans un endroit secret : Le cimetière des livres oubliés. Il se trouve dans un vieil hôtel et a échappé à la censure de la guerre. Daniel y adopte, comme chaque personne qui y vient, un livre trouvé dans le labyrinthe des rayonnages. C'est ainsi qu'il découvre l'Ombre du vent de Julian Carax.

Sitôt rentré chez lui, il se plonge dans la lecture du roman et ne s'arrêtera qu'une fois qu'elle sera achevée.

Ce livre le fascine et très vite il demande à son père, libraire de la rue Santa Ana des informations sur son auteur. Celui-ci n'en a jamais entendu parler, ils se rendent donc au café el Quatre Gats où ont l'habitude de se réunir quelques rêveurs et un certain Gustavo Barcelo. Gustavo est prêt à offrir un bon prix pour le livre de Daniel mais celui-ci rétorque qu'il n'est pas à vendre et c'est ainsi que commence leur amitié. Daniel va apprendre à connaître Carax grâce à la nièce de Gustavo qui lui apprend qu'un individu sillonne les villes pour brûler ses livres.

Petit à petit, Daniel se lance donc sur les traces de Carax, mais celui-ci semble avoir disparu … Il discute avec quelques personnes qui l'ont connu à l'époque où il était au collège San Gabriel, puis des personnes qu'il a côtoyées ensuite. Son enquête est assez bien représentée par cette phrase : « les raisons de dire la vérité sont limitées, mais le nombre de celles qui vous poussent à mentir sont infinies » .

En parallèle de cette enquête s'en trouve une autre plus sombre ; l'inspecteur Fumero semble rechercher Fermìn Romero de Torres qui aide Daniel et son père à la librairie. Cet agent sinistre ne croit en rien. Il est soupçonné d'avoir été tueur à gages et mêlé du temps de la guerre civile à des affaires de torture aux côtés des fascistes. Sur la fin du conflit, il rejoint les anarchistes et enfin intègre la police. Il est également lié à l'enquête principale puisqu'il était le fils frustré du concierge du lycée où étudiaient Carax et ses amis.

À travers ses aventures, Daniel semble mener sa vie en parallèle de celle de Julian une trentaine d'années plus tard.


Les personnages

 
L'attrait et la richesse de l'œuvre sont en partie dus aux caractères et aux milieux sociaux des personnages.

Daniel et son père : Ils vivent dans un petit appartement dans la rue Santa Ana au dessus de la librairie. De condition assez modeste, ils ont cependant de quoi subvenir à leurs besoins. « La seule mention de la somme fit fuir toute couleur de son visage, mais moi j'en fus définitivement ébloui. […] Le stylo Montblanc de l'auguste Victor Hugo devrait attendre. »

Barcelo et Clara : Ils vivent dans une villa cossue : l'Ateneo. Clara est la nièce de Barcelo, elle est aveugle, c'est pourquoi Daniel viendra lui lire des livres : « Ce livre m'a appris que lire pouvait me faire vivre plus intensément, me rendre la vue que j'ai perdue. ». Barcelo est un personnage de caractère un peu arrogant : il se donne des grands airs avec sa pipe qu'il bourre souvent mais qu'il n'allume cependant presque jamais. Il a tout de même un grand cœur. « – J'ai confiance en vous, affirmai-je. – Ne dis pas de bêtises. Le dernier quidam qui m'a dit ça […], je lui ai vendu un Font-aux-cabres avec une dédicace au stylo de Lope de Varga […], alors tu ferais bien d'ouvrir l'œil, parce que dans le commerce des livres on doit se méfier de tout, même d'une table des matières. »

Fermìn Romero de Torres : Il a rencontré Daniel par hasard alors qu'il n'avait plus ni maison ni travail. Il n'a pas sa langue dans sa poche et c'est notamment ce qui allège l'ambiance. « Il faut toujours que les gens qui n'ont pas de vie se mêlent de celles des autres. » ; « Écoutez Merceditas, c'est bien parce que je vous considère comme une bonne personne (même si vous êtes un peu limitée côté intelligence et et d'une ignorance crasse) et parce que nous devons mobiliser tous nos efforts face à une urgence sociale prioritaire dans le quartier, sinon je vous aurais éclairée sur quelques points importants. » Il est intelligent et semble posséder des qualités d'enquêteur hors du commun. Il est aussi philosophe dans l'âme : « Le destin attend toujours au coin de la rue. Comme un voyou, une pute ou un vendeur de loterie : ses trois incarnations favorites. Mais il ne vient pas vous démarcher à domicile. Il faut aller à sa rencontre. »

« – Mais que faites vous ici, malheureux ? Ne deviez vous pas garder le repos ? – J'ai laissé le repos se garder tout seul, je suis un homme d'action. »

Julian : Il est décrit à travers ceux qui se sont attachés à lui : Nuria son amante, Fernando un ami d'enfance, Jacinta la nourrice de celle qu'il a aimée passionnément.

L'inspecteur Fumero : C'est le type même de l'opportuniste sans foi ni loi. Il est de plus en plus craint au fil des années de guerre. « Durán était tombé du cinquième étage et s'était écrasé en répandant une rosace de viscères. […] Fier de lui succéder à son poste, Fumero savait qu'il avait bien fait de le pousser, car Durán se faisait vieux pour ce travail. Les vieux – comme les infirmes, les gitans et les pédés –, avec ou sans tonus musculaire donnaient à Fumero des envies de vomir ».

Barcelone : Personnifiée à maintes reprises, cette ville est un mystère : « Jacinta sut dès le premier jour que cette ville était une femme, vaniteuse et cruelle ; elle apprit à la craindre et ne jamais le regarder dans les yeux. ».

Bea : Elle est la sœur du meilleur ami de Daniel et celui-ci s'en est épris. « Je passais le samedi dans les transes, derrière le comptoir de la librairie, en espérant à chaque instant voir Bea apparaître comme par enchantement. » ; « Et pour Beatriz, qui nous a rendu à tous deux la vie. »

Il y a beaucoup de dialogues dans le texte mais grâce aux caractères des personnages, il est impossible de se tromper quant à celui qui parle. Chacun a un style différent et un niveau de langue bien à lui. L'enquête est palpitante grâce à un scénario parfaitement orchestré.

La trame de l'histoire est plutôt tragique dans les rues d'une vieille Barcelone mais les personnages rendent le récit plus léger et poétique dans cette sombre période …

La dernière page est une répétition de la premièr e: la boucle est bouclée … On est prêt à recommencer !


M.L., 1ère année Bib-Méd.

 

 


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5 janvier 2011 3 05 /01 /janvier /2011 07:00

Atiq-Rahimi-Syngue-sabour.jpg

 

 

 

 

 

 

Atiq RAHIMI
Syngué sabour
Pierre de patience
P.O.L, 2008, Folio, 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Atiq-Rahimi.jpgÀ propos de l’auteur

 Préface : «  Atiq Rahimi est né en 1962 à Kaboul (Afghanistan), il vit et travaille aujourd’hui à Paris. Il a fait ses études au lycée franco-afghan Estiqlal de Kaboul puis à l’université (section littérature).

En 1984, il quitte l’Afghanistan pour le Pakistan à cause de la guerre, puis demande et obtient l’asile politique en France où il passe un doctorat de communication audiovisuelle à la Sorbonne.

Il réalise des films documentaires et adapte en 2004 son roman Terre et cendres, qui, présenté au Festival de Cannes, obtient le prix Regard vers l’avenir. En 2008, Atiq Rahimi s’est vu décerner le prix Goncourt pour  Syngué sabour. »

 
Le récit

Pour son quatrième ouvrage, l’auteur a choisi d’écrire directement en français. Le récit se présente sous la forme d’un monologue, à mi-chemin entre le récit et le conte persan, écrit à la mémoire de Nadia Anjuman, une poétesse afghane assassinée par son mari.

L’écrivain a placé en exergue de son livre cette phrase d’Antonin Artaud : « Du corps par le corps avec le corps depuis le corps et jusqu’au corps » qui traduit l’extrême violence de cet assassinat.

Les premières pages délimitent le cadre. D’abord, « La chambre vide. » « L’homme » à l’ « air étrangement moqueur »« allongé à même le sol sur un matelas rouge ». Et « la femme » à son chevet. Ensuite, des phrases courtes, rapides qui nous amènent à une lecture saccadée, rythmée par les mouvements de la femme égrenant continuellement son chapelet et les respirations sporadiques de son mari inerte. Et quelquefois des coups de feu, des explosions qui nous tirent de ce huis-clos.

 En effet, l’auteur a opté pour une écriture quasi scénaristique, ce qui n’a rien d'étonnant étant donné son parcours et son goût pour la cinématographie. C’est donc dans cet univers – « quelque part en Afghanistan ou ailleurs » – que la femme va évoluer, se révéler.

Atiq Rahimi nous présente le portrait d’une femme dévouée à son mari blessé à la guerre mais qui vit – ou du moins respire encore – malgré une balle dans la nuque. Elle vit au rythme de cet homme inerte et froid, priant chaque jour, répétant inlassablement les quatre-vingt-dix-neuf noms de Dieu. Mais à force de ne vivre que « que pour [lui], auprès de [lui], avec [son] souffle», elle va sombrer peu à peu dans la folie. À bout de force, excédée, parce qu’il ne se réveille pas, elle laisse éclater sa colère, sa rancœur : « Tu savais que tu avais une femme et deux filles ! […] Est-ce que tu pensais un moment à nous lorsque tu épaulais ta putain de Kalachnikov ? »

 Les mots comme les sentiments, deviennent alors de plus en plus durs, saisissants et accompagnent la montée  de sa folie.  Elle en vient à rire de la religion, du mollah « aussi lâche que ses frères » et s’indigne contre ces hommes prêts à mourir pour défendre leur sens de l’honneur et de la virilité. Elle raille la bêtise militaire, par cette blague afghane : « Un officier essaie de démontrer aux appelés la valeur d'une arme. Il demande alors à un jeune soldat, Bénâm : Tu sais ce que tu as sur ton épaule ? Bénâm dit : Oui, c’est mon fusil ! L’officier hurle : Non imbécile ! C’est ta mère, ta sœur, ton honneur ! Puis il passe à un autre soldat et lui pose la même question : Oui chef, C’est la mère, la sœur, l’honneur de Bénam. »

Après chacun de ses excès, la femme fait appel à dieu, consciente de perdre la raison. Elle va jusqu’à se qualifier de « démone » et implore Allah de lui « couper la langue ».

À travers ses paroles de rage, elle va se libérer de sa culpabilité, partager pour la première fois quelque chose avec son mari. Confiant à cet homme qui ne l’a jamais écoutée, ses désirs inassouvis, ses secrets – durant leurs premiers ébats elle a fait passer le « sang impur » pour le sang de la virginité. Pour la première fois en dix ans de mariage et trois de vie commune, elle se sent proche de lui, elle peut l’embrasser, lui parler sans être blâmée.

Elle évoque les figures qui l’ont marquée – un père violent, une tante enchanteresse, une belle-mère épouvantable, un beau-père sage et un mari qu’elle considérait comme un héros avant qu’il ne devienne un criminel arrogant. Mais, paradoxalement, aux reproches qu’elle ose lui adresser, viennent s’ajouter quelques gestes tendres. Elle l’étreint, pose sa main sur sa joue. Car s’il l’a opprimée, aujourd’hui il la libère. Elle « possède [son corps] et lui [ses secrets] ». Il est sa « Syngué Sabour », en persan, pierre de patience. « La pierre t'écoute, éponge tous tes mots, tes secrets, jusqu'à ce qu'un beau jour elle éclate. […] Et ce jour-là, tu es délivré de toutes tes souffrances, de toutes tes peines. »

Mais un événement va venir troubler cette nouvelle quiétude, des militaires vont pénétrer dans cette pièce fermée. L’angoisse va alors s’emparer de la femme et de nous, lecteur. Elle, va la surmonter et provoquer ces hommes. « Je vends ma chair, comme vous vendez votre sang. » Car jamais ils ne violeraient une « impie ». Elle se met en guerre contre l'hypocrisie, s’insurge contre ces hommes qui « [volent] la virginité d’une fille, [violent] l’honneur d’une femme ». Pourtant un des militaires reviendra, un jeune soldat bègue, et prise à son propre jeu elle sera contrainte de lui vendre son corps.

L’histoire devient d’autant plus sombre que la femme va révéler ses derniers secrets, les plus terribles, car le souffle de l’homme « est suspendu au récit de [ses secrets]. » Ella lui avoue que les deux filles qu’elle a eues ne sont pas de lui. Puisqu’elle n’arrivait pas à avoir un enfant de lui et, pensant que sa belle mère suggérerait à son fils une autre épouse, elle est allée voir un maquereau. Alors subitement, comme « révélé » par ce secret, le mari s’éveille.

« Lui, toujours raide et froid, agrippe la femme par les cheveux, la traîne à terre jusqu’au milieu de la pièce. Il frappe encore sa tête contre le sol puis, d’un mouvement sec, il lui tord le cou. […]

La femme est écarlate. Ecarlate de son propre sang.

Quelqu’un entre dans la maison.

La femme rouvre doucement les yeux.                                                                             

Le vent se lève et fait voler les oiseaux migrateurs au-dessus de son corps. »

 

Interprétation

La fin peut nous amener à diverses interprétations quant au message heureux ou non du récit. La pierre écoute, absorbe et un jour, elle éclate, délivrant celui qui parle de ses souffrances. Mais la femme ne peut-elle se libérer que dans la mort ? Message d’espoir ou impossibilité pour la femme de vivre libre ? D’autant plus que ce récit est écrit à la mémoire de Nadia Anjuman, poétesse afghane sauvagement assassinée, à l’âge de vingt-cinq ans, par son mari.

« Espoirs envolés, désirs non exaucés, Je suis née en vain, c'est vrai », écrit-elle dans un poème.

 En effet, il y a peu d’espoir de liberté et d’avenir pour la femme en Afghanistan (ou ailleurs) comme le précise Atiq Rahimi ; là où règnent le fanatisme religieux, l’intolérance et l’oppression. Objet sexuel, elle est à la merci des hommes et subit coups et humiliations. Le récit semble nous montrer que les seules issues pour la femme dans cet univers obscurantiste, ses seules forces pour résister sont la violence, le mensonge, ou la fuite. Dans le récit, la tante illustre bien cette négation de la femme – stérile, elle sera rejetée par son mari puis violée par son beau-père, alors elle va choisir de passer pour morte et fuir.

 Pourtant, le beau-père – figure du sage dans le récit – semble penser que le bonheur pour la femme est possible : « Pour cela [être heureuse], il faut  se résigner à un sacrifice, renoncer à trois choses : l’amour de soi, la loi du père et la morale de la mère ! ». Et lorsqu’elle lui a demandé si cela était réalisable, le vieil homme a répondu : « Il faut essayer. »

Ainsi, en mettant à l’abri ses enfants chez sa tante, elle ne sera plus soumise à l’amour maternel et, en faisant de son mari une pierre de patience,  elle rejette sa condition de femme soumise au père d’abord, à la belle-mère, au mari et à la religion ensuite. Elle s’exorcise de ses humiliations, de ses souffrances jusqu’au moment où la pierre explosera et où ce sera pour elle la libération.

Bien que l’auteur dépeigne une vision assez sombre de l’humanité, ou du moins des hommes, tous ne sont pas monstrueux. Le jeune soldat bègue, s’il oscille entre tendresse et violence, n’est au fond qu’un adolescent torturé. Enrôlé de force, il n’a pas choisi sa condition de soldat. Le beau-père est, on l’a vu, l’image du sage. Il approuve le combat de ses fils pour la  libération du pays mais les renie lorsqu’ils font la guerre seulement pour le pouvoir. Sorte de père spirituel pour la femme, il est le seul homme dont elle fut réellement proche et c’est elle qui prenait soin de lui avant sa mort. Il est lui aussi condamné dans cette société de violence. Ses fils l’ont rejeté, sa femme le maltraitait car sa grande sagesse était pour eux signe de folie. C’est par son intermédiaire que l’auteur glisse quelques bribes de contes orientaux et leçons de morale  dans le récit. Il va transmettre à la femme la légende de Syngué sabour, « cette pierre noire autour de laquelle tournent des millions de pèlerins. »

Enfin, le récit se clôt sur une image positive, un espoir de liberté.

« Le femme se lève et fait voler les oiseaux migrateurs au-dessus de son corps. »


En conclusion

L’auteur a su jouer avec les genres, mêlant habilement l’horreur à la poésie, la cruauté à l’amour…C’est une profusion de sentiments qui s’empare de nous face à cette femme qui nous inspire tour à tour compassion, dégoût ou admiration. Car c’est elle qui fait vivre le récit, c’est elle qui maintient le spectateur en haleine. Nous nous éveillons en même temps qu’elle, nous suivons son combat, nous souhaitons que l’homme se réveille et la considère enfin. Mais nos attentes sont anéanties par ce dénouement si imprévisible, effroyable et nous restons le souffle court. Pourtant je n’aurais pu voir meilleure fin, le récit n’en ressort que plus saisissant, marquant. Et si je devais qualifier ce livre, ce serait bien par ce mot : « marquant ». Car c’est le genre de livre qui ne peut nous laisser indemne, c’est le genre de livre auquel on pense encore longtemps après l’avoir refermé.

 

Cyndie Boyer, 1ère année Éd-Lib.

 

 


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4 janvier 2011 2 04 /01 /janvier /2011 07:00

Aline Weil est traductrice de romans, articles et essais de l’anglais et l’allemand vers le français, notamment pour les éditions Actes Sud, Calmann-Lévy ou encore  Siloë.  Nous n’avons pas pu la rencontrer directement car elle vit à Paris mais elle a accepté de répondre à nos questions par courriel.
bzn-okri-la-route-de-la-faim.jpg

Quel est votre parcours ? Avez-vous fait des études en lien avec la traduction ?
   
J'ai obtenu un baccalauréat A5 (trois langues vivantes) à Paris en 1977, et fait un DEUG de langues étrangères appliquées (allemand-espagnol) à la Sorbonne, en parallèle avec des études de théâtre. J'ai renoncé à faire du théâtre pour des raisons de santé, et après des études d'orthophonie, que j'ai laissées tomber, je me suis lancée dans la traduction.

Ruth-Rendell-Tu-accoucheras-dans-la-douleur.gif
L’anglais est-il votre langue maternelle ?
   
La langue que je traduis le plus (l'anglais - je traduis assez peu de l'allemand) n'est pas ma langue maternelle. La plupart des traducteurs traduisent vers leur langue maternelle (pour moi, le français) et non pas l'inverse, car un maniement aisé de la langue dite d'arrivée (ou cible) est aussi important, voire davantage, qu'une bonne connaissance de la langue de départ (ou source).


Est-ce votre profession « à part entière » ? Arrivez-vous à en vivre ?
   
Oui, la traduction est mon métier à part entière. J'arrive à en vivre, mais cela demande une discipline de fer, car c'est une profession assez mal payée qui nécessite de longues heures de travail pour être rentable. Il faut donc aimer ça et avoir la foi du charbonnier !


Sigmund-Freud-Malaise-dans-la-civilisation.gifChoisissez-vous les œuvres que vous traduisez ? Si oui, quels sont vos critères de sélection ? Y a-t-il des genres plus faciles à traduire pour vous ?
   
J'ai assez peu de marge de manœuvre pour choisir les œuvres que je traduis. Je n'ai pas suffisamment de propositions pour cela. Disons que je choisis plutôt les domaines dans lesquels je traduis : en ce moment, je me partage entre les romans policiers et de nouvelles traductions de Freud (c'est un peu un grand écart !). Les éditeurs pour lesquels je travaille me « proposent » des ouvrages à traduire, et en ce qui concerne Freud, j'ai choisi, certes, les livres que j'acceptais de traduire, mais mes critères de sélection étaient, en l'occurrence, basés sur la difficulté du texte (j'ai refusé tout ce que j'estimais trop difficile ou trop technique) ou sur sa qualité littéraire (on sait assez peu que Freud a un réel talent d'écriture).
   
Pour ce qui est des romans — pas seulement policiers, mais la littérature en général — je peux aussi choisir en fonction de mes coups de cœur. Une œuvre bien écrite, avec un sujet passionnant, est toujours plus agréable et plus facile à traduire (même quand elle est complexe), qu'un livre médiocre, avec une intrigue faible, et une écriture sans grand intérêt. On se trouve parfois dans la situation paradoxale où on traduit plus aisément un ouvrage très ardu, parce qu'on est porté par le style de l'auteur.

Parfois aussi, quand il faut bien vivre, la question du choix ne se pose pas. On accepte les propositions qui sont là, car elles ont le mérite d'exister.

Toutefois, on peut (et ça m'arrive de plus en plus) refuser un texte « qu'on ne sent pas », parce qu'on a la conviction qu'on ne pourrait pas le traduire au mieux et qu'il vaut mieux en laisser la traduction à un autre collègue.


Êtes-vous auteur vous-même ?

Non.
Alison-Weir-Alienor-d-Aquitaine.gif

N’est-ce pas trop difficile de devoir parler, écrire à la façon d’un autre ?

Non. En fait, c'est un travail d'interprétation, comme celui d'un artiste avec un morceau de musique. On peut aussi jouer sur des niveaux de langue très différents, et c'est un vrai plaisir.


Lorsque vous traduisez un texte, un roman par exemple, vous permettez-vous la réécriture de certains passages, ou suivez-vous scrupuleusement le texte ainsi que le style ?

Tout dépend de la qualité du texte. Comme je l'ai indiqué plus tôt, quand on a affaire à un texte de haute volée, il vous porte et on n'a qu'à suivre le style de l'auteur.

Mais face à un texte moyen, voire mauvais, on est obligé de réécrire certaines choses, pour pouvoir rehausser le niveau du livre. Plus un livre est médiocre, plus on réécrit.


Y a-t-il un travail fait en parallèle avec l’auteur, la possibilité de lui poser certaines questions, éclaircir certains points, ou faites-vous tout le travail seule ?

Le travail de traduction comporte souvent beaucoup de recherches. L'idée de base est qu'on doit les réaliser seul. Cela dit, quand certaines questions ne peuvent être adressées qu'à l'auteur, il arrive assez souvent qu'on le contacte. La plupart des auteurs sont tout à fait disposés à répondre à nos questions, et on peut, à la faveur de ces contacts, nouer avec eux des relations agréables, voire de vraies amitiés.


Trouvez-vous que le métier de traducteur soit vraiment reconnu en France, du fait qu’il ne soit pas cité sur les couvertures des livres par exemple ?
 

 

En fait, le nom du traducteur figure généralement sur la 4e de couverture. Il y a même une loi qui le stipule.

Pour ce qui est de la reconnaissance de ce métier, c'est un vaste sujet. La reconnaissance financière n'est certainement pas au rendez-vous. Mais il y a peu de métiers dans lesquels ce soit vraiment le cas.

Quant à la reconnaissance du travail en soi, le problème est complexe. Tous les traducteurs y ont réfléchi et, pour ma part, je dirais la chose suivante :

Il y a très peu de gens qui, de l'extérieur, comprennent vraiment ce qu'est une traduction : toutes les heures de travail, le fait que même si c'est un métier qui comporte des ficelles, des trucs et des techniques, il repose essentiellement sur l'intuition, l'empathie, le feeling et un certain talent artistique (je n'ai pas peur des mots).

De plus, la plupart des lecteurs peuvent difficilement se placer dans la situation schizophrénique dans laquelle ils sont à même de reconnaître deux auteurs à un texte. Quand on aime un roman, on a envie d'apprécier uniquement le talent de l'auteur. Le fait qu'un écrivaillon inconnu ait effectué le travail de passeur ingrat et impalpable qui consiste à transmettre le plus fidèlement possible l'âme et le style d'un texte est une chose qu'on n'a pas envie de savoir, ni d'apprécier, car on pense (même si on a tort) que cela diminuerait l'admiration que l'on porte à l'écrivain étranger.

Voilà pourquoi je pense (mais ça ne regarde que moi), que le traducteur, qui est par définition, un travailleur de l'ombre, n'obtiendra jamais la reconnaissance à laquelle il pourrait prétendre. Il faut donc en prendre son parti, et avoir une nature qui se prête à accepter cet état de fait.


Propos recueillis par Marion Guillouzouic et Laura Chantoin.

 

 

 

Bibliographie

 

 

Liste des ouvrages traduits de l’anglais

Romans

 La Route de la Faim, de Ben Okri (Nigeria - Booker Prize, 1991. Traduction nominée pour le prix Médicis étranger). Éditions Julliard, 1994. Collection Pavillons, Robert Laffont,  mars 1997.
Découvertes, d'Elspeth Sandys (Nouvelle-Zélande). Éditions Actes Sud, 1997.
L'Hiver du fer sacré, de Joseph Marshall III (États-Unis). Éditions du Rocher, 1997.
La Trace de l'ours, de Don Coldsmith (États-Unis). Éditions du Rocher, 1998.
Apprendre à voler, de Susan Johnson (Australie). Éditions Actes Sud, 1998.
Espèces protégées, de Ruth Rendell (Angleterre). Éditions Calmann-Lévy, 1999.
L'Ombre du loup, de Harry James Plumlee (États-Unis). Éditions du Rocher, 1999.
Sans dommage apparent, de Ruth Rendell (Angleterre). Éditions Calmann-Lévy, 2001.
Médecine blanche pour Crazy Horse, de Dan O'Brien (États-Unis). Éditions du Rocher, 2002.
Les Pavots rouges, d'Alai (États-Unis).  Éditions du Rocher, 2003.
Une coupe de lumière, de Nicole Mones (États-Unis). Éditions du Rocher, juin 2004.
La Forêt offensée, de Sallie Bissell (États-Unis). Éditions du Rocher, juin 2005.
Promenons-nous dans  les bois, de Ruth Rendell (Angleterre). Éditions Calmann-Lévy,  2005.
L’Agent indien, de Dan O’Brien (Etats-Unis). Éditions du Rocher,  2006.
La Justice des ténèbres, de Sallie Bissell (Etats-Unis). Éditions du Rocher, 2006.
Les Effets de lumière, de Miranda Beverly-Whittemore (Etats-Unis), Éditions du Rocher, 2007.
Le Pont suspendu, de Ramabai Espinet (Canada). Éditions du Rocher, 2007.
Appelle le diable par son nom le plus ancien, de Sallie Bissell (Etats-Unis). Éditions du Rocher,  mai 2008.
Heureux au jeu, de Lawrence Block (Etats-Unis). Éditions du Seuil, mars 2009.
Zone de tir libre, de C. J. Box (Etats-Unis), Éditions du Seuil, octobre 2009.
Tu accoucheras dans la douleur, de Ruth Rendell (Angleterre), Éditions des Deux Terres, octobre 2009.
Le Prédateur, de C. J. Box (États-Unis), Éditions du  Seuil, octobre 2010.
 

Biographies

Otto Rank : La Volonté en Acte, de E. James Lieberman. Presses Universitaires de France, 1991.
Louise Brooks, de Barry Paris. Presses Universitaires de France, 1993. (Traduction couronnée par le prix de la critique de cinéma et nominée pour le prix Maurice Edgar Coindreau).
Dostoïevski, les années miraculeuses 1865-1871, de Joseph Frank, Éditions Actes Sud, 1998. (Biographie littéraire de Dostoïevski consacrée aux années les plus productives de l’écrivain.)
Red Cloud, de Robert Larson. Éditions du Rocher, 2002.
Le Souvenir de tout ça. Amours, politique et cinéma. (Les mémoires de Betsy Blair, actrice et première femme de Gene Kelly). Éditions Alvik, 2004.
Aliénor d’Aquitaine. Reine de cœur et de colère, d’Alison Weir. Éditions Siloë, 2005.
La Lutte pour l'indépendance arabe. Riad et Solh et la naissance du moyen-orient moderne, de Patrick Seale, Éditions Fayard, février 2010. (Traduction réalisée en collaboration avec Dominique Letellier.)


Essais

Art

Dans les royaumes de l'irréel, de John M. MacGregor (La vie et l'oeuvre d'un artiste brut de Chicago). Édité par le Musée d’Art Brut de Lausanne.
Paul Signac, Réunion des Musées Nationaux, février 2001.
A table au XIXème siècle, de Bruno Girveau. Éditions des Musées Nationaux — Flammarion, Paris, octobre 2001.
Manet-Vélàzquez, Réunion des Musées Nationaux. Septembre 2002.
From Art School to Professional Pratice, Éditions AICA  Press, 2007.

 

 

Histoire

La Magie au Moyen Age, de Richard Kiechefer. A paraître aux éditions Eshel.
Histoire des Sioux. II. Conflits sur les réserves, de George E. Hyde. Éditions du Rocher, 1996.
Après un tel savoir, d’Eva Hoffman. Calmann-Lévy, Collection du Mémorial de la Shoah, 2005.
Relégué en page 7. Quand le New York Times fermait les yeux sur la Shoah, de Laurel Leff. Éditions Calmann-Lévy, Collection du Mémorial de la Shoah, 2007.


Psychanalyse

Pourquoi les enfants mentent, de Paul Ekman. Éditions Rivages, collection « Psychanalyse », 1991 (réédité sous le titre Les mensonges des enfants dans La Petite Collection Payot en 2007).
Les Forces de la destinée, de Christopher Bollas. Éditions Calmann-Lévy, 1996.
Dora s'en va, de Patrick Mahony. Éditions du Seuil, Les Empêcheurs de penser en rond, 2001.
Au-delà de la dépression : Deuil et mélancolie aujourd'hui, de Darian Leader. Éditions Payot, février  2010.

 

 

Sociologie politique

Désirs d'Irlande. Traduction de quatre articles : « L'immigré de l'intérieur », de Bob Quinn; « Langue, histoires et guérison », d'Angela Bourke; « L'art irlandais : un art du voyage et des bouleversements », de Liam Kelly; « Tu ne tueras point », de John Banville. Éditions Actes Sud, 1996.
Que sont les Indiens devenus ? de Ward Churchill. Éditions du Rocher, 1996.
Au nom du loup et des premiers peuples, de Joseph Marshal III. Éditions du Rocher, 1999.


 Articles

Art

Collaboration régulière  avec Beaux-Arts magazine  et l’Association Internationale des Critiques d’art.

 

 

Cinéma

« Réflexions sur notre temps », Milos Forman, La Revue des deux mondes, octobre 2000.

 

Ecologie

« Espèces en voie de disparition : le processus s'emballe », de Edward O. Wilson, Courrier de l'Unesco, mai 2000.

 

 

Histoire

« FBI contre Hippies », « Abbie Hoffmann et le procès de Chicago, 1969-1970 », de Sam Leff ; « Hippies, années 60 », de Robert Skippon; « Mao Zedong - Révolution sans fin », de Philip Short. Parus dans Le siècle rebelle, d'Emmanuel de Waresquiel, aux éditions Larousse en mars 1999.

 

 

Poésie

« L'esprit du futur », de Ben Okri, paru en 1994 dans Le Nouvel Observateur, album anniversaire 1964-1994, « 240 écrivains racontent une journée dans le monde ».

 

 

Psychanalyse

« Utopie et certitude ou le doux-leurre de la certitude », de Miguel Benasayag. Paru dans Matériaux pour l'histoire de notre Temps, janvier-mars 1987, Bibliothèque de documentation internationale contemporaine. (Traduction de l'espagnol en français.)

 

 

Psychiatrie

« Incidence de la présence du caractère dépressif de la mère sur la relation mère-enfant ». Devenir, Revue Européenne du Développement de l'Enfant.

 

 

Sociologie

« A chacun son instruction », de Jeff Archer, Courrier de l'Unesco, juin 2000.

 

Liste des ouvrages traduits de l’allemand

Histoire du roman policier allemand, 1995.
Morceaux choisis du Tableau biographique de deux mondes (Ein Lebensbild aus zwei Weltteilen, Springer, Berlin, 1880) de Justus Erich Bollmann, in : Talleyrand, le prince immobile, d'Emmanuel de Waresquiel, Éditions Fayard, 2003.
Malaise dans la civilisation, de Sigmund Freud. Éditions Payot, septembre 2010.
Deuil et mélancolie, de Sigmund Freud, à paraître aux Éditions Payot en janvier 2011.

 

 

 

 


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Published by Marion et Laura - dans traduction
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3 janvier 2011 1 03 /01 /janvier /2011 07:00

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Pierre AUTIN-GRENIER
L'Éternité est inutile

Gallimard

L'Arpenteur, 2002

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Introduction : Pourquoi? / Éléments biographiques / Brève description de l'ouvrage.

(pour des raisons pratiques le nom de l'auteur apparaîtra sous l'abréviation suivante : P. A-G.)


La première fois que l'on m'a tendu un livre de P. A-G., c'était il y a peut-être trois ou quatre ans. Il me semble que c'était Je ne suis pas un héros (1993) ou bien Toute une vie bien ratée (1997). Je ne sais plus vraiment.

J'avais entamé l'ouvrage quelques jours après... et n'avais à l'époque rien saisi. Pas « entré dans l'univers de l'auteur », comme on dit aujourd'hui.

Avec le recul, deux réactions me viennent : tout d'abord, celle, raisonnable, du péché de jeunesse ; peut-être étais-je en ce temps un peu trop insouciant, certainement pas à même de suivre les tribulations métaphysiques d'un auteur-poète, de quarante ans mon aîné, le tout, arrangé à la sauce argotique. Et puis, inexorablement, le même questionnement ressurgit : comment n'avoir pas vu dans cette prose, ce que j'attendais de lire depuis si longtemps ? Ce sentiment, rare, qui vous fait dire d'un auteur, d'un peintre, d'un musicien, qu'il est alors un de vos « sauveurs familiers », pour reprendre la formule de Thomas Vinau dans sa Lettre ouverte à P. A-G. (cf.  blog Etc-iste).


P. A-G. est lyonnais de naPierre-Autin-Grenier--image-.jpgissance. Né en 1948, le jour de la Saint Isidore, il passe son enfance de gone à parcourir les traboules de la ville. Il se définit comme un citadin, appréciant l'anonymat que lui confère la ville et son activité, sorte de pare-feu aux pensées noires que le calme et le silence de la campagne ne font qu'encourager. Et pourtant, ses hommages récurrents à la bonne bouffe et son installation dans la campagne du Vaucluse il y a quelque temps, pourraient faire penser le contraire. Il fut employé de banque ; et a vendu des assurances. Quand ? On ne le sait pas vraiment. Car P. A-G. est un auteur assez confidentiel. Outre quelques articles de passionnés, rédigés sur de petits blogs, difficile de glaner quoi que ce soit sur l'homme.

 

 

 


Pierre-Autin-Grenier-C-est-tous-les-jours-comme-ca.gif

 

 

 

C'est aujourd'hui la petite maison bordelaise  Finitude qui édite P. A-G. L'auteur a claqué la porte de Gallimard (il paraissait auparavant chez l'Arpenteur). Un récit très drôle (le troisième du recueil) raconte d'ailleurs comment l'auteur ne supporte plus le traitement qui lui est réservé chez le géant français. Amateur de la forme brève, il dit apprécier le travail de Thomas Bernhard, Eric Holder et Raymond Carver ; il est l'auteur de recueils de poèmes, d'un journal, Les radis bleus (1991), de nouvelles, L'Ange au gilet rouge (1990), ainsi que de courtes proses et de récits. Tout récemment est paru son dernier ouvrage, C'est tous les jours comme ça (Bordeaux, « Finitude », 2010).


Ainsi L'Éternité est Inutile est un recueil de « récits » (la mention figure d'ailleurs sous le titre). Il sont dix-sept au total et bouclent le triptyque lancé en 1993 par Je ne suis pas un héros, et poursuivi en 1997 par Toute une vie bien ratée. Pourquoi des récits et non des nouvelles ? Parce que l'auteur s'y livre : point de personnages, point de véritable chute, point de sujet unique. La vacuité, la fuite du temps et le désenchantement seuls, tissent la trame de chacun des textes.


Difficile alors de résumer un ouvrage de P. A-G. : on en revient toujours à parler de l'homme. Toutefois, nous allons essayer. Et pour ce faire : quatre parties vont suivre, chacune illustrée par une citation.


Le désenchantement.

« Aujourd'hui, finie la comédie et toute gaieté en allée, c'est à la mélancolie que m'entraîne ma rêverie et je me demande par quelle naïveté j'en suis arrivé à malaxer maintenant des mots dans le vain espoir de trouver un sens à l'existence » (« La poisse, Antoine Gallimard et la Française des jeux », p.36).

S'il y a un thème inévitable et récurrent dans l'œuvre de P. A-G., c'est bien celui du désenchantement et de la mélancolie. Et celui-ci semble trouver sa source en deux points : d'une part son statut (il se définit lui même comme un poète), d'autre part  son passé.

P. A-G. revient en effet souvent sur son statut de poète. Et, loin de s'en gargariser, cette position semble plutôt jouer en sa défaveur. Le regard des autres, et plus particulièrement celui des habitants de son village, l'agace et le mine. Ainsi déclare-t-il au sein de son sixième récit : « La campagne, les marchands de machins et les adventistes du septième jour » :

 

« Parce qu'il y a, dans les grandes cités, une telle concentration de cinglés que même si vous êtes un peu brindezingue et assez difficile à vivre, vous passerez toujours inaperçu et pourrez satisfaire toutes vos fantaisies sans qu'il vous en coûte le moindre ennui. Au lieu de quoi me voici maintenant mouton noir dans ce bled pourri et sans cesse assailli par tous les maboules du bocage » (p.58).

Mais la mélancolie, n'ayons pas peur du mot (car c'est bien de cela qu'il s'agit quand on lit du P. A-G.) trouve également sa source dans l'enfance de l'auteur. Certains passages, parfois très courts, évoquent en effet des événements d'un passé lointain. Alors, la pudeur qui était de mise jusqu'ici laisse apparaître (et ce, toujours avec autant de liant et de délicatesse) un homme marqué par des événements difficiles. Dans le second récit, « La poisse, Antoine Gallimard et la Française des Jeux », P. A-G. évoque ainsi, le temps de quelques lignes saisissantes, le jour où il s'est retrouvé nez à nez avec un homme pendu dans une forêt :

« Des années-lumière de cela, il faut quand même que je vous dise […] je m'étais trouvé nez à nez, figurez-vous, avec un pendu. Je pouvais avoir sept ans à l'époque et cette découverte fondamentale valait bien pour moi celle de l'Amérique de Christophe Colomb […] » (p.33).

Et que dire des quatre dernières lignes de « Pince-moi je rêve » ou de la violence de « Le Centre National du Livre m'a sauvé la vie ! »...


Ainsi, c'est à la « grisaille », au cerveau qui « carambole » et à l'évocation du suicide que mènent bien souvent les récits. Des récits noirs et troublants. L'existence vécue tel un fardeau, le quotidien comme « une bringuebalante carriole » (p.54).


Le cri.

« Plus tard, insoumis aux servitudes du commerce et de l'industrie, rebelle à la lâche autorité du bourgeois, on s'en irait dans les rues chaudes rêver en dilettante à mille petites combines propices à nous pousser sans encombre jusqu'aux lendemains (...)  ». (« Loin des cannibales », p.151).

C'est l'évocation de l'oeuvre d' Edvard Munch par l'auteur qui m'amène à intituler cette partie ainsi. Non pour évoquer ici le cri d'épouvante peint en 1893 par le Norvégien, mais celui de la revendication.

Car P. A-G. est un « rouge » ou plutôt un « noir ». Remontez plus haut jeter un coup d'oeil à sa date de naissance et on s'imagine alors volontiers qu'à vingt ans, l'homme ne devait pas batifoler. Ses références à l'anarchie n'abondent pas. Toutefois elles parsèment son oeuvre. Et pour dire, l'ouvrage s'ouvre sur un récit dont le titre en dit long : « Un petit bout de chemin en compagnie d'Ascaso et Durruti » ; un récit où l'auteur s'imagine un jour faire la nique aux banques comme les deux anarcho-syndicalistes (et leur bande « Los Solidarios ») le faisaient du temps de la guerre d'Espagne. Le profond mépris de P. A-G. se dirige ainsi en premier lieu vers tout ce qui fait de l'argent à outrance et corrompt. Et comme l'un ne va pas sans l'autre, sa sympathie pour les religions et leurs prosélytismes frise le néant ; mais elle ne semble pas inexistante, si l'on en croit le récit tendre (et qui prête à sourire) de l'entrevue de l'auteur avec le curé de son village.

« Noir » ? Au fil de la lecture, on ne sait à vrai dire plus vraiment... Le temps semble faire son affaire et les quelques cris de révolte balancés çà et là par l'auteur s'effacent inexorablement derrière le temps qui passe, derrière ce... désenchantement. Alors on repense à Serge Gainsbourg et à son « Aquoiboniste », texte écrit en 1978. « L'aquoiboniste », celui qui croyait... Mais qui se répète aujourd'hui inlassablement : « À quoi bon?... ». Et ainsi, quoi de mieux pour justifier notre propos que ces quelques lignes qui ne suivent que de très près notre citation d'illustration :

« Mais aujourd'hui que sont passés les lendemains, qu'on a rien entendu chanter et que me voici ratatiné dans ce trou infect défiant toute description, alors devant ma tasse de thé du petit matin rêver se complique soudain de cent mille vacarmes et vertiges » (p.151).


Le Temps.

« Travestir le temps qui passe et qui nous reste hostile pour soi-même demeurer et, par la minuscule faille dans l'écorce des jours, dérober un brin de folie pour enfin respirer un air de liberté, voilà bien le seul programme digne de tenir l'affaire une vie durant, non? » (« Comédien », p.51).

Voilà bien une citation qui résume à elle seule le rapport qu'entretient P. A-G. avec le Temps.

D'une part le temps qui passe, qui tue, qui laisse : le temps du passé. Celui qui fait abonder les remords et les regrets. Celui qui réveille en nous mélancolie et vague à l'âme.

Il semble ainsi s'être ralenti depuis que P. A-G., nous l'avons signalé plus haut, a emménagé dans le Vaucluse. Ce temps qui l'obsède est subi ; tant est si bien qu'il donne au récit « Pince moi je rêve » une teneur étrange. P. A-G. y décrit comment un beau jour, se rendant au bistrot qu'il fréquente d'ordinaire, plus personne ne semble le reconnaître. Ni René, ni Pierrot la Guille ne daigne lui serrer la main ; son enthousiasme tué dans l'œuf par des regards interrogateurs, il n'a plus qu'à quitter les lieux. Entre réalité et divagation, le récit décrit un sentiment de perte identitaire.

Ce qui était vrai hier ne l'est plus aujourd'hui.

Et puis il y a le temps du présent. Celui qui trompe l'ennui, qui trompe le gris. C'est le temps des repas, des discussions entre amis, celui des « lapins en gibelotte » (p.28). Il n'est d'ailleurs certainement pas inapproprié de rapprocher P. A-G. d'un certain épicurisme, cette école de philosophie fondée trois siècles avant Jésus-Christ et qui bâtit son raisonnement sur la recherche de la sagesse et du bonheur constant, à travers la satisfaction des plaisirs naturels (à ne pas confondre avec l'hédonisme). Une certaine simplicité du quotidien qui lui fait dire :

« À quoi bon courir la prétentaine, de la brillantine dans les cheveux, un simple nécessaire de voyage à la main, les pieds prisonniers de ses brodequins, si l'on a chez soi tout l'arsenal du quotidien pour être heureux (...) ? » (« Courir la prétentaine », p.102).

Oublier la complexité, regarder à côté : un autre message.


Le texte.

« Maintenant il s'agissait de reprendre le collier, tenir tête clopin-clopant à la mélancolie du canton et ne plus songer en aucune façon à décrocher la lune », (« L'intranquillité par le presse-agrumes électrique », p.46).

Comment ne pas commencer par l'argot... Pas un récit, pas un paragraphe, on pourrait presque dire pas une ligne, sans qu'une expression ou un mot de ce sociolecte n'apparaisse. On en prend plein les mirettes, mais surtout, plein les esgourdes ! « Carapater », « en bisbille », « cancaner », « tournebouler »... Sans cesse P. A-G. dépoussière les fonds de tiroirs des trésors de notre langue. Des mots, des expressions dont l'emploi n'est jamais abusif ; et pourtant, c'est un profane qui vous parle.

Des phrases construites à la virgule près, de plusieurs lignes bien souvent, mais au service de récits courts, dont la substance et la fine construction est souvent bien plus riche que de longs discours. Un jeu constant autour de l'image, une obsession de l'allitération.

Il est intéressant alors de scander les textes de P.A.G. Et sans véritablement se tromper, on imagine qu'en tant que « poète », l'auteur utilise cette méthode pour la construction de ses récits, tant ceux-ci semblent élaborés avec un souci de la précision ultime.


En guise de conclusion...

S'il fallait une courte conclusion à cette ébauche d'explication, je ne citerais que le titre de l'ouvrage : L'Éternité est inutile. Le temps, le désenchantement, le cri, le texte : tout tient en un octosyllabe, qui, lorsqu'on le lit à haute voix, frise la perfection dans sa musicalité.


Mais s'il y avait une chose à retenir de tout cela ce serait... de ne rien retenir. Ouvrez un Pierre Autin-Grenier et oubliez tout ce que vous venez de lire. Et pour peu que vous soyez énervé, déçu, sous le coup d'une déprime passagère ou bien ne serait-ce qu'un peu nostalgique du temps où les bistrots étaient encore enfumés, du vin blanc sur les comptoirs, voici une lecture qui ne peut être que salvatrice.


Pierre, A.S. Bib.

 

 

Bibliographie sur le site des éditions Finitude.

 

 


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2 janvier 2011 7 02 /01 /janvier /2011 07:00

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Lewis CARROLL
Alice au pays des merveilles
in Tout Alice
traduction d’Henri Parisot
GF Flammarion, 1979
Première édition : Lewis CARROLL
Alice’s Adventures in Wonderland
Macmillan, Londres, 1866
(mais publié en 1865)





 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Charles Lutwidge Dodgson (1832-1898) est le troisième d’une famille de onze enfants. Fils d’un pasteur anglican, il naît dans le comté du Cheshire. Il fait ses études dans une public school, à Rugby. Il y rédige de petites revues littéraires destinées à sa famille : la plus connue est Le Parapluie du Presbytère. S’y affirme déjà la veine du nonsense. Il poursuit ses études au collège de Christ Church à Oxford, où il apprend les mathématiques et la logique, qu’il enseignera à son tour dès l’année 1855.

Charles Dodgson est un passionné de théâtre, d’art et de poésie. En 1856, il prend un pseudonyme : Lewis Carroll (qui est un dérivé de son propre prénom et du nom de sa mère inversés), pour publier des recueils de poésie sans ternir le sérieux de son nom de professeur, sous lequel il publie des ouvrages de logique et de mathématiques. Cette même année, Charles Dodgson se lance dans la photographie, qui en est encore à ses balbutiements. Il est le premier photographe d’enfants à l’époque victorienne. Cette passion pour ses amies-enfants, ces jeunes filles dont il préférait la compagnie à celle des adultes, fit couler beaucoup d’encre. Dodgson vient d’une famille dans laquelle il avait l’habitude de divertir ses sept sœurs et la société victorienne véhiculait une vision romantique et mythique de l’enfance. Cela permet de relativiser ses intentions.

Lewis Carroll a publié plusieurs livres pour enfants (La Chasse au Snark, 1876, Sylvie et Bruno, 1889-1893), son chef d’œuvre étant Les Aventures d’Alice au pays des merveilles publié en 1865 et la suite de ces premières aventures : De l’autre côté du miroir et ce qu’Alice y trouva (1871).


A l’université d’Oxford, en 1855, arrive un nouveau doyen, Henry George Liddell. A cette même époque, Charles Dodgson est sous-bibliothécaire et de son poste il a une vue dans le jardin de la famille Liddell. Il ne tarde pas à faire la connaissance des trois jeunes filles du doyen et à se lier d’amitié avec elles : Lorina, Edith et Alice. Les Aventures d’Alice au pays des merveilles sont nées de la relation privilégiée que Charles Dodgson entretenait avec cette dernière.

Dans son Journal, il marque la journée du 17 juin 1862 d’« une pierre blanche ». Ce jour-là, avec les sœurs Liddell et le révérend Duckworth, ils entreprennent une excursion, vite écourtée par une pluie diluvienne, la journée se termine autour d’un thé chez Dodgson. Cette journée est transposée dans le chapitre « La mare de larmes » : Lorina prend l’apparence du Lori, Edith celle de l’Aiglon (eaglet en anglais), le révérend celle du Canard (duck) et Dodgson celle du Dodo (l’auteur était atteint de bégaiement et le mot Dodo est le redoublement de la première syllabe de son nom).

C’est le 4 juillet 1862, à l’occasion d’une promenade sur la rivière Isis, que Dodgson raconte pour la première fois les aventures d’Alice à ses jeunes amies. Il écrit dans son journal : « je leur ai raconté une histoire fantastique intitulée Les Aventures d’Alice sous terre que j’ai entrepris d’écrire pour Alice. » Sous l’incitation de celle-ci, il donne à son conte une forme écrite. L’histoire commence d’ailleurs par un poème qui retrace la genèse de l’œuvre. Le premier manuscrit final, illustré par l’auteur lui-même, est offert en cadeau de Noël à Alice Liddell le 26 novembre 1864 (images du fac-similé ci-dessous). Dodgson trouve un éditeur en 1864 en la personne de Macmillan. Le texte est retravaillé par rapport à la première version, certains passages sont amplifiés, et le texte trouve son titre définitif : Les Aventures d’Alice au pays des merveilles. Les illustrations de l’auteur sont supprimées, jugées inadéquates, et remplacées par celles de Sir John Tenniel. Lewis Carroll publie l’ouvrage à compte d’auteur, craignant de faire perdre de l’argent à son éditeur. L’ouvrage rencontre, à l’inverse de ses prévisions, un succès immédiat.



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Lewis CARROLL, Alice’s Adventures under Ground, FRMK, Paris, 2008.



Alice s’ennuie aux côtés de sa sœur studieuse et se questionne sur le sens d’« un livre sans images ni dialogues » ; elle voit alors passer un Lapin Blanc qui suscite sa curiosité et qui l’entraîne dans sa course. La fillette de sept ans se faufile dans le terrier du Lapin, s’ensuit une chute qui la fait atterrir dans un monde souterrain fantastique. Elle se retrouve enfermée dans une pièce qui mène à un jardin merveilleux mais dont elle n’a pas la clé. Pour accéder à ce jardin, Alice va être entraînée dans toutes sortes d’aventures et de rencontres. D’abord emportée par le flot de ses larmes dans une course « à la comitarde » elle retrouve le Lapin et le suit jusqu’à sa maison. Prise d’une énième transformation de taille, elle est bloquée dans la maisonnette du Lapin. Quand elle réussit à s’en sortir, elle poursuit son chemin et tombe nez à nez avec le Ver à soie. Suite à leur discussion sur la notion d’identité, elle se retrouve chez la Duchesse et assiste à la transformation d’un bébé en cochon, avec pour fond sonore maints hurlements et éternuements dus à une soupe bien trop poivrée. Autour d’un thé, elle fait ensuite la connaissance du Chapelier fou et du Lièvre de Mars. Agacée par leur folie, elle les quitte et se retrouve au château de la Reine Rouge, embarquée dans une partie de croquet. Elle assiste en tant que témoin à une audience au tribunal du château pour statuer sur celui qui a dérobé les tartelettes de la Reine Rouge. A l’instant où elle est appelée à la barre, elle se réveille. Tout cela n’était qu’un songe.

Décrire en quelques phrases les aventures d’Alice est réducteur devant la profusion et la richesse des péripéties et des personnages. Tout se juxtapose et il y a une réelle surabondance, un réel excès des paroles, des actions, etc.


Les Aventures d’Alice au pays des merveilles sont une révolution dans la littérature pour enfants de l’époque. Lewis Carroll désigne son texte comme « un conte de fées » ; pourtant l’on n’y trouve aucune visée didactique. Il n’y a pas à proprement parler de figure parentale, d’autorité respectable. Lewis Carroll s’adresse directement à ses jeunes lecteurs. Il se rattache à la tradition anglaise par l’utilisation des nursery rhymes, des comptines que les enfants apprenaient par cœur dès qu’il savaient parler. En détournant celles-ci, il fait un clin d’œil aux jeunes écoliers et se moque du système d’éducation victorien et des méthodes pédagogiques en vigueur. Il s’inspire aussi des limericks (poèmes absurdes de cinq vers dont le dernier reprend le premier). Il détourne également des expressions courantes, telles que « mad as a hatter » (fou comme un chapelier) ou « mad as a March Hare » (fou comme un Lièvre de Mars) pour en faire des personnages.

Pour la première fois, c’est une petite fille qui est le centre d’une histoire, la littérature jeunesse de cette époque mettant en général les fillettes au second plan. Cela rappelle les conditions d’éducation victoriennes. Le personnage d’Alice est une jeune bourgeoise guidée par sa curiosité. Elle est une exploratrice solitaire. La jeune fille est l’objet de frustrations et d’angoisses répétées par son inadaptation cruelle à chaque situation. Mais elle surmonte chaque obstacle par son courage et son envie d’aller plus loin. Alice maîtrise l’univers dans lequel elle évolue, elle conserve la liberté et la responsabilité de ses actes. Lewis Carroll écrit la victoire de l’enfant sur l’adulte.

L’univers des Aventures d’Alice au pays des merveilles ne fonctionne pas comme le monde réel, il est bâti sur de nombreuses incohérences.

« On y passe d’un lieu à un autre, d’une époque à une autre, sans se soucier ni des distances ni de l’ordre chronologique, et les personnages apparaissent et disparaissent, les situations changent sans qu’il faille y chercher de cohérence, de raison, ni de justification apparente. Ainsi, bien des événements se produisent qui sont le résultat d’un désir, même inconscient, d’Alice, tout comme dans les rêves. »1

Le monde d’Alice se présente comme un rêve ou comme le « refus du monde réel »2  qui correspond dans l’histoire au primat accordé à l’imaginaire et à la mise en question des catégories intellectuelles solides : le langage, la raison, le temps et l’espace. Lewis Carroll ne se contente pas d’écrire un monde inversé, il suscite un autre monde. Comme dans les rêves, le personnage, en l’occurrence Alice, a le pouvoir de changer son environnement. Le pays des merveilles prend régulièrement la forme de son désir : elle souhaite rétrécir, apparaît un flacon avec une potion qui présente cette propriété, elle souhaite grandir, apparaît un gâteau, etc. Ce nouveau monde pose la question de folie. Lewis Carroll écrit dans son Journal :

« Question : lorsque nous rêvons et que, comme c’est souvent le cas, nous en avons vaguement conscience et que nous essayons de nous réveiller, ne nous arrive-t-il pas de dire ou de faire des choses qui, dans la vie éveillée, seraient dignes d’un fou ? Ne pouvons-nous donc pas, dans certains cas, définir la folie comme une incapacité à distinguer la veille du sommeil ? »

Le Chat du Cheshire dit des personnages qui peuplent le pays des merveilles :  « Ici, tout le monde est fou. Je suis fou. Vous êtes folle. » Le chapitre « Un thé chez les fous » est celui qui pousse le plus loin dans la folie, même les devinettes n’y ont pas de réponse. La logique est déréglée et les apparences contredites, par exemple alors qu’il y a de nombreuses places libres autour de la table, Le Lièvre de Mars dit à Alice qu’elle ne peut s’asseoir par manque de chaise disponible.

Le temps s’arrête lors de la chute d’Alice dans le puits du Lapin Blanc : alors qu’elle est en train de tomber, la fillette fait part de ses réflexions au lecteur et elle s’assoupit. Le temps se dérègle, se suspend et ce pour le reste de l’œuvre. Il est symbolisé une première fois par la montre du Lapin Blanc qui est en retard. Symbole qui réapparaît au chapitre « Le lapin fait donner le petit Bill ». Dans le chapitre « Un thé chez les fous » la perte de notion du temps est clairement explicitée. « Le temps est une personne » qui peut faire faire aux pendules ce que l’on veut si l’on est « en bons termes avec lui ». Le Chapelier, lui, s’est querellé avec le Temps, et celui-ci s’est donc arrêté sur six heures pour lui. Ce qui a vraisemblablement rendu fou le Lièvre de Mars. Autour de la table du thé, les deux comparses se déplacent de chaise en chaise dans le sens des aiguilles d’une montre : la table devient un cadran. Ce dérèglement a de quoi rendre fou bien des personnages de l’histoire et rend Alice très mal à l’aise.

S’il n’y a aucune indication de temps, il n’y en a pas non plus de lieu. Tout se déroule sans connecteur logique. Au début, Alice se retrouve dans un « souterrain » nous dit le narrateur, pourtant la scène se déroule à l’air libre. Rien que dans cette première indication il y a contradiction. Il est à peu près impossible d’essayer de tracer un chemin cohérent des aventures d’Alice. Aucun indice ne renseigne sur les déplacements de la fillette. Les espaces apparaissent, disparaissent, se juxtaposent. Une discussion absurde entre Alice et le Chat du Cheshire traite de ce sujet :

« Voudriez-vous, je vous prie, me dire quel chemin je dois prendre pour m’en aller d’ici ?
– Cela dépend en grande partie du lieu où vous voulez vous rendre, répondit le Chat.
Je ne me soucie pas trop du lieu… dit Alice
En ce cas, peu importe quel chemin vous prendrez, déclara le Chat. »

Cette mutation des espaces va de pair avec les transformations physiques d’Alice et des objets. Jean-Jacques Mayoux écrit à ce propos :

« Voici sur cette table une bouteille. Elle n’y était pas tout à l’heure. Voici une grande salle. On y est encore, mais il n’y a plus de salle. Un arbre. Y paraît, sans chat, puis avec chat, puis s’éclipse la grimace hilare du chat du Cheshire. On a dit à Alice de tenir le bébé. Elle le tient. Mais sous ses yeux il se fait cochon. »

Trois personnages se métamorphosent : le Ver à soie qui est appelé à devenir papillon, et préfigure sans doute le passage à l’âge adulte d’Alice, le bébé qui se transforme en cochon dans les bras même d’Alice et le Chat du Cheshire qui a une matérialité incertaine, apparaissant, disparaissant et souvent uniquement par morceaux (la tête, le sourire). Alice est soumise à des changements de taille incessants. À chaque fois qu’elle rencontre un nouveau personnage, elle doit adapter sa taille à celui-ci. Cela déclenche chez-elle un questionnement sur son identité :

« étais-je identique à moi-même lorsque je me suis levée ce matin ? […] Mais si je ne suis pas la même, il faut se demander alors qui je peux bien être ? Ah, c’est là le grand problème ! »

Le Ver à soi l’interroge aussi : « À vous ! fit, d’un ton méprisant, le Bombyx. Mais vous, d’abord, qui êtes-vous ? » Alice est incapable de discerner ce qui la rend elle-même, elle se demande si elle n’est pas devenue une autre jeune fille de sa classe, un serpent ou un télescope. Tous ces phénomènes de taille passent par la nourriture qui rend le corps malléable à l’infini et d’une plasticité inédite.


Une place très importante est à accorder à la dimension orale de ce texte : tout passe par le dialogue. Et il faut aussi relever la richesse de la langue. Dans Les Aventures d’Alice au pays des merveilles, on est dans une situation « d’anti-dialogue » destinée non à instaurer un échange entre deux participants mais à en abolir les chances. Les personnages font preuve d’une certaine agressivité les uns envers les autres. Chacun est perdu en lui-même et incapable de rétablir un contact avec autrui. Les individualités ne parviennent jamais à s’entendre, encore moins à se comprendre. Les mots perdent leur sens. Alice ne sait plus réciter ses poèmes correctement, les mots se mélangent et créent de nouveaux poèmes extravagants. Le langage devient la principale voie d’accès à la fantaisie, Lewis Carroll se cale sur le parler enfantin et joue de ses déformations, ses fautes de syntaxe, la confusion des sens. Le texte est à la fois très poétique et plein d’humour. Henri Parisot relève plus de quatre-vingts facéties de langage3  : phrases à double sens, quiproquos, fautes volontaires, mots-valises, calembours, ainsi que des poèmes en vers rimés. La traduction devient donc un véritable travail d’orfèvre, qui aboutit au final plutôt à un texte parallèle qu’à une traduction littérale qui risquerait de dégrader le foisonnement du texte original. La première traduction française date de 1869, c’est un des premiers pays à traduire le texte. Aujourd’hui on compte une trentaine de traductions françaises. Henri Parisot le premier, et d’autres dans la même veine, cherchent à être au plus près du texte. D’autres, telles Isabelle et Anne Herbauts (auteure et illustratrice jeunesse) ont cherché à franciser complètement Les Aventures d’Alice au pays des merveilles. Les noms des personnages en sont modifiés mais le texte garde son abondance. Tout est question de parti pris.
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Pour conclure, Les Aventures d’Alice au pays des merveilles sont un ouvrage de littérature jeunesse, connu le plus souvent avec les illustrations de Sir John Tenniel.

 

 

 

 

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Mais beaucoup d’illustrateurs se sont emparés de la jeune fille, on compte plus de deux cents versions différentes, chiffre qui ne cesse d’augmenter, comme Alice ne cesse de fasciner.

J’ai choisi trois illustratrices pour étayer mon propos. La première, Lisbeth Zwerger4,  adopte une esthétique de la transition qui fonctionne bien avec les aventures d’Alice. Elle peint des instants éphémères : une action vient d’avoir lieu, une autre va se dérouler, mais entre les deux il y a un moment de flottement. C’est cela qu’elle saisit.

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Suzy Lee5  est une artiste coréenne qui propose une version d’Alice sous forme de petit théâtre de papier. Cela correspond à la passion de Lewis Carroll pour le théâtre et l’art en général. Cette Alice en noir et blanc, sur scène, disparaît peu à peu par un jeu de mise en abyme.

 

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Rébecca Dautremer6  nous livre une Alice moderne et courageuse, empreinte de poésie, dans des décors qui sortent des représentations les plus courantes.


Les Aventures d’Alice au pays des merveilles ne se résolvent pas par une morale. Nonobstant, le personnage de la Duchesse qui cherche à trouver un enseignement à tout prix dit « qu’on peut tirer une morale de tout : il suffit de la trouver. » Celle de Lewis Carroll est sans doute de garder une âme d’enfant et une imagination débordante.   

 

 

 

 

Bibliographie

- Lewis CARROLL, Tout Alice, traduction d’Henri PARISOT, GF Flammarion, Paris, 1979
- Lewis CARROLL, Alice au pays des merveilles suivi de La Traversée du Miroir, traduction de Laurent BURY, Le Livre de Poche, Paris, 2009
- Lewis CARROLL, Les Aventures d’Alice au pays des merveilles, traduction de Jacques PAPY, Folio Plus Classiques, Paris, 2009
- Lewis CARROLL, Œuvres, La Pléiade, Gallimard, Paris, 1990
- Lewis CARROLL, Alice’s Adventures under Ground, FRMK, Paris, 2008
- Stephanie Lovett STOFFEL, Lewis Carroll au pays des merveilles, Découvertes Gallimard, Paris, 1997
- Lewis CARROLL, Alice au pays des Merveilles, illustré par Lisbeth ZWERGER, Nord-Sud, Paris, 1999
- Suzy LEE, Alice in Wonderland, Maurizio Corraini, Mantova, 2002
- Lewis CARROLL, Alice au pays des merveilles, illustré par Rébecca DAUTREMER, Gauthier-Languereau, Paris, 2010


Joanna Thibout-Calais, 1ère année ÉD-LIB.

 

 

 

 

Notes

 

1. Jean-Marie SAPET, « L’écrivain à sa table de travail » in Les Aventures d’Alice au pays des merveilles, Folio Plus Classiques, Paris,  2009.
2. Jean GATTEGNO, L’Univers de Lewis Carroll, José Corti, Paris, 1990.
3. Henri PARISOT, « Pour franciser les jeux de langage d’Alice » in Lewis Carroll, Cahier de l’Herne, Paris, 1987
4. Lewis CARROLL, Alice au pays des Merveilles, illustré par Lisbeth ZWERGER, Nord-Sud, Paris, 1999.
5. Suzy LEE, Alice in Wonderland, Maurizio Corraini, Mantova, 2002.
6. Lewis CARROLL, Alice au pays des merveilles, illustré par Rébecca DAUTREMER, Gauthier-Languereau, Paris, 2010.


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Published by joanna - dans jeunesse
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1 janvier 2011 6 01 /01 /janvier /2011 07:00

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Alessandro BARICCO
Novecento : pianiste. Un monologue
Novecento. Un monologo
Traduit de l’Italien, préfacé et annoté
par Françoise Brun

Mille et une nuits,1997

Gallimard folio, 2002
Folio bilingue, 2006



 

 

 

 

 

 

alessandro_baricco.jpgQuelques mots sur l’artiste

Alessandro Baricco naît à Turin en 1958. Il étudie la philosophie et la musique avant de se diriger vers la sphère des médias. Il sera tour-à-tour rédacteur en chef dans une agence de publicité, journaliste, puis critique pour des magazines italiens. Il anime par la suite des émissions télévisées sur l’art lyrique et la littérature, et réussit à rendre la culture abordable auprès d’un public populaire. Il collabore également à la rédaction du journal La Repubblica.

Ses débuts en tant qu’auteur sont fulgurants. En 1991, il publie son premier roman, Châteaux de la colère, pour lequel lui est attribué le prix Médicis étranger en 1995. En 1994, il crée et dirige à Turin une école d’écriture, la Scuola Holden, qui étudie les techniques de la narration. La même année, Alessandro Baricco publie Novecento : Pianiste. Un monologue, d’abord représenté à Turin, puis rapidement dans toute l’Europe. Le texte de cette pièce de théâtre paraîtra en 1997. La même année sont publiés Soie et Océan Mer, qui seront  accompagnés de succès. City et Sans sang paraissent successivement en 2000 et 2003.

 
Le style d’Alessandro Baricco dans la littérature italienne

Le contexte littéraire italien de cette toute fin du XXe siècle privilégie le témoignage personnel et la redécouverte d’un passé local. Le roman avait, dès les années 70, perdu sa popularité. Alors que la nouvelle génération d’écrivains écrit avec des objectifs précis et pas seulement pour le plaisir de narrer une histoire, Alessandro Baricco publie son premier roman, Châteaux de la colère, en 1991. Il devient alors un des auteurs-cultes des jeunes générations italiennes.

Écrivain, homme de théâtre italien contemporain, et diplômé en musique, Alessandro Baricco crée un style qui lui est propre, mêlant narration, déconstruction de cette narration et « présence musicale qui rythme le texte comme une partition ». Nous verrons que la dimension musicale de l’écriture est particulièrement présente dans Novecento : pianiste. Françoise Brun, traductrice française de l’écrivain, écrit : « Mais ce qui n’appartient qu’à lui, c’est l’étonnant mariage entre la jubilation de l’écriture, la joie d’être au monde et de le chanter, et le sentiment prégnant d’une fatalité, d’un destin. » Baricco associera d’ailleurs ses textes à la musique, comme une manière de les enrichir : sur sa demande, le groupe AIR compose une musique pour City en 2001, sur laquelle Baricco lit ses textes.

 
Synopsis

Danny Boodman T.D. Lemon Novecento. La trentaine. Né lors d’une traversée Europe-Amérique sur le Virginian et abandonné dans un carton sur un piano par ses parents, Novecento n’a jamais mis le pied à terre. Mais il est aussi devenu un pianiste de génie, dont la musique étrange et magnifique n’appartient qu’à lui. Cette histoire, « limpide et inexplicable », son histoire, c’est Tim Tooney, un trompettiste de jazz embauché en 1927 sur le Virginian pour jouer de la musique aux « rupins en classe de luxe », qui nous la raconte sous la forme d’un court monologue poétique.  Avec une délicate touche d’humour.

Naviguant sans répit sur l’Atlantique, Novecento passe sa vie les mains posées sur les quatre-vingt-huit touches d’un piano. C’est un homme étrange, discret et naïf, dont la musique magique devient comme l’écho de l’Océan. Mystérieux, Novecento l’est aussi parce qu’il est capable de parler de n’importe quelle ville, de n’importe quelle rue, de n’importe quelle femme, de n’importe quelle odeur, sans jamais s’être rendu nulle part. C’est comme s’il réussissait à lire les passagers du paquebot, leurs histoires, et qu’il en dessinait une carte immense, une carte du monde, sur laquelle il voyage pendant que ses doigts caressent le piano.

« Il jouait n’importe quelle diable de musique, petite, mais… belle. Pas de trucage, c’était vraiment lui qui jouait, c’était ses mains à lui, sur ce clavier, Dieu sait comment. Et il fallait entendre ce qu’il en sortait. Il y avait une dame en robe de chambre, rose, avec des espèces de pinces dans les cheveux…le genre bourrée de fric, si vous voyez ce que je veux dire, une Américaine mariée avec un assureur… eh bien, elle avait de grosses larmes, ça coulait sur sa crème de nuit, elle regardait et elle pleurait, elle ne pouvait plus s’arrêter.» (p. 31)

Novecento et Tim sont devenus amis. Un jour, un célèbre pianiste de jazz, « l’inventeur du jazz », embarque à bord du Virginian. Son idée : un duel avec « ce type qu’a même pas assez de couilles pour descendre d’un foutu bateau ». Entre les deux hommes va alors se dérouler un incroyable et déroutant duel musical, une performance enivrante à en faire pâlir l’Océan.

Et puis vient le jour où Novecento décide de quitter la mer et de descendre à New-York. Les raisons de ce changement restent floues. Mais le pianiste ne mettra pas le pied à terre, arrêté et immobile, un pied sur la deuxième marche et l’autre sur la troisième. Il reste là, pensif, puis disparaît à l’intérieur du navire.

« Je sais maintenant que ce jour-là Novecento avait décidé qu’il allait s’asseoir devant les touches blanches et noires de sa vie, et commencer à jouer une musique, absurde et géniale, compliquée mais superbe, la plus grande de toutes. Et danser sur cette musique ce qu’il lui resterait d’années. Et plus jamais être malheureux. » (p.69)

C’est Tim qui quittera réellement le bateau en 1933, après un dernier duo avec son ami. On n’en saura pas davantage sur sa vie après ces sept dernières années de traversée, seulement que la guerre s’est déclarée, « collée à tes basques. À pas vouloir te lâcher ». Et puis Tim reçoit une lettre lui apprenant que le Virginian était rentré de la guerre en très mauvais état après avoir servi d’hôpital flottant, et qu’il allait être détruit et coulé dans peu de temps. Ce paquebot, c’est Novecento. C’est à la fois sa vie, et sa maison. C’est pourquoi Tim décide de se rendre au port où se trouve le navire pour revoir Novecento.

« Il était pas descendu, lui / Dans la pénombre, on aurait dit un prince / Il était pas descendu, il allait sauter avec le reste, au milieu de la mer / […] Sur ce navire englouti par l’obscurité, mon dernier souvenir de lui, c’est une voix, juste une voix, adagio, qui parle / » (p.74)

Leur dernière discussion, « un rituel de deuil pour commencer à se séparer de la vie »,  sur ce paquebot mourant, nous apprend les mystérieuses raisons qui avaient poussé Novecento à rester sur le bateau au lieu de débarquer à New-York. Une histoire d’infini, une histoire de peur. De folie aussi.

 « Il y avait tout / Mais de fin, il n’y en avait pas. Ce que je n’ai pas vu, c’est où ça finissait tout ça. La fin du monde / […] C’est ça que j’ai appris, moi. La terre, c’est un bateau trop grand pour moi. C’est un trop long voyage. Une femme trop belle. Un parfum trop fort. Une musique que je ne sais pas jouer. Pardonnez-moi. Mais je ne descendrai pas. Laissez-moi revenir en arrière. » (p.77-78)

La peur de Novecento est celle de la petitesse de l’homme face à l’immensité du monde, tel l’infini de l’Océan. Comme le dit si bien Françoise Brun, Novecento est un homme « en exil […], enfermé dans un geste unique, absurde, éternellement répété, jouer du piano. »

L’histoire d’un « étrange voyage » que Novecento n’a jamais racontée à personne, sauf à Tim, ce dernier jour de sa vie, avant que ne saute le Virginian.

 
Une allégorie du XXe siècle

En Italien,  « Novecento » a deux significations : « l’année 1900 » et « le XXe siècle ». La traductrice française d’Alessandro Baricco nous oriente en choisissant de conserver le nom en italien. L’expression « allégorie du XXe siècle » nous vient de la préface de Françoise Brun, qui y voit une des raisons du succès de Novecento : pianiste. En effet, on  retrouve dans ce texte des références au contexte historique et social du XXe siècle. Ainsi la traductrice mentionne le thème de l’émigration d’Européens en difficulté financière vers le Nouveau Monde, à la recherche de meilleures conditions de vie. Pas moins de quatre millions d’Italiens furent dans cette situation. Il est aussi question des grands transatlantiques de l’entre-deux-guerres ; le Virginian lui-même a existé, désarmé à l’aube de la Seconde Guerre mondiale, il sert d’hôpital flottant pour accueillir les soldats blessés. Enfin et bien sûr, il y a le jazz, apparu aux États-Unis en Louisiane au début du XXe siècle, issu du peuple noir américain de l’esclavage et de la culture européenne importée par les colons. Lorsque Tim joue pour être embauché sur le Virginian, le capitaine lui demande :

« C’était quoi ?
– Je sais pas.  […]
Quand tu sais pas ce que c'est, alors c’est du jazz. »

On pense ici à la préface que Baricco a écrite pour L’âme de Hegel et les vaches du Wisconsin qui s’intéresse à l’influence du « choc de la modernité » sur la musique. Il clôt sa préface ainsi :

« Et, pour finir : il en va de la modernité comme du jazz : "Si tu dois te demander ce que c’est, alors tu ne le sauras jamais (Louis Amstrong). " »

La musique devient quelque chose d’essentiel à la vie sur le bateau. Et plus particulièrement le ragtime de l’ATLANTIC JAZZ BAND : Tim nous explique ce pouvoir que possède la musique :

« On jouait parce que l’Océan est grand, et qu’il fait peur, on jouait pour que les gens ne sentent pas le temps passer, et qu’ils oublient où ils étaient, qui ils étaient. On jouait pour les faire danser, parce que si tu danses tu ne meurs pas, et tu te sens Dieu. Et on jouait du ragtime, parce que c’est la musique sur laquelle Dieu danse quand personne ne le regarde. Sur laquelle Dieu danserait, s’il était nègre. »

 
Un sentiment de fatalité

À la relecture, on s’attache peut-être davantage à ce « sentiment prégnant d’une fatalité, d’un destin » et aux réflexions métaphysiques que le texte soulève. Novecento, devant une mort inévitable mais choisie, explique à son ami combien l’existence humaine est fragile, inextensible, face au monde infini, illimité. « Et de cette multiplicité du monde, aucun texte jamais, aucune musique, ne pourra rendre compte. » On assiste à l’extrême solitude de l’homme, face à l’horizon de la mort. Néanmoins, je relativiserai ce sentiment de fatalité qui parcourt le monologue. Parce que ce dernier est aussi empreint d’un humour qui nous fait sourire, malgré tout. Je pense entre autres à la chute du monologue, une chute légèrement décousue par rapport au reste du texte, une chute un peu absurde. On est au Paradis, le Virginian a explosé, et Novecento est là, avec un bras en moins. Un inconnu lui propose un second bras droit noir en remplacement de celui qu’il a perdu dans l’explosion… Il nous dit :

« La poisse. Toute une éternité à passer là-haut, au Paradis, avec deux mains droites. Allez, maintenant on va faire un beau signe de croix ! Tu ne sais jamais laquelle utiliser. Toute une éternité, des millions d’années, à passer pour un débile. L’enfer. Au Paradis. Pas de quoi rire. »

Mais ironiquement, si, il y a de quoi sourire en lisant ces lignes. Une plaisanterie sur la mort, relativisée, mise à distance, et finalement étrange, comme le reste du monologue.

 Tim Tooney nous raconte son histoire avec un ton simple, un vocabulaire qui prête parfois à rire, et de délicates touches d’ironie. Le lecteur est impliqué tout entier dans ce monologue, par le biais du tutoiement, et d’un style très oral, proche de nous.

 
« L’écriture devrait être un geste »

C’est par cette courte phrase de Jacques Rigaud que débutait le premier livre d’Alessandro Baricco, Il Genio in fuga, publié en 1958.

En effet, il ne faut pas oublier que Novecento : pianiste était à l’origine conçu comme un monologue de théâtre ; le texte était donc pensé pour la représentation, pour la scène. La pièce ne deviendra un livre (d’accompagnement au spectacle au début) que quatre mois après la première représentation de juillet 1994. Dans sa préface à Novecento : Pianiste, Baricco écrit à ce propos :

« À le voir maintenant sous forme de livre, j’ai plutôt l’impression d’un texte qui serait à mi-chemin entre une histoire mise en scène et une histoire à lire à voix haute. Je ne crois pas qu’il y ait un nom pour des textes de ce genre. Mais peu importe. L’histoire me paraissait belle, et valoir la peine d’être racontée. J’aime bien l’idée que quelqu’un la lira. »

Tim Tooney, l’ami de Novecento, mais aussi le témoin privilégié de sa vie de piano et d’océan, nous raconte une histoire extraordinaire. Et c’est bien dans ce geste du récit qui nous est narré que se trouve notre plaisir. Novecento : pianiste se trouve à mi-chemin entre la pièce de théâtre et le conte lu à voix haute.  Quelque chose d’hybride, difficile à définir, où l’histoire racontée trouve sa finalité en elle-même, dans le simple fait d’être une histoire. C’est cette double dimension qui m’a touchée à la lecture. Aux lectures. Parce qu’il me semble indispensable de relire ce texte, à voix haute, pour  saisir toute la portée de cette langue poétique riche, sensible, nouvelle. L’écriture simple et spontanée, rassurante et accessible, est ressentie pour être lue à voix haute. Baricco s’exprime ainsi dans une interview au Corriere della Sera en 2003 :

« Nous vivons environnés d’histoires qui demandent à être bien racontées, avec respect. C’est un devoir social, comme celui du boulanger en bas. Les hommes ont besoin d’histoires. Pas seulement pour transmettre un savoir. Chaque histoire est gardienne d’un espoir, que cette vie n’est pas la seule, et que si nous le voulions, nous pourrions avoir une existence différente. »

Il peut être intéressant de faire ici une incursion dans le contexte biographique de l’auteur. En effet, lorsque Soie paraît en 1997, Berlusconi vient d’arriver au pouvoir, et Baricco décide de mettre fin à son travail à la télévision. Il change de mode de présentation et opte pour la lecture publique : le court roman est lu par une jeune comédienne au cœur d’un théâtre de Rome. L’effet est immédiat. Quant à Novecento, la pièce est, depuis sa parution, appréciée des metteurs en scène, des comédiens et du public, et jouée par de multiples troupes de théâtre. Françoise Brun nous explique qu'« il y a une sorte de magie qui naît sur la scène, une alchimie particulière, un lien très fort qui se tisse entre le texte, le public et l’acteur. » Et n’est-ce pas là l’art de raconter qui fait surface, le fondement même de la littérature orale qui est de tisser un lien au sein d’une communauté ? En effet, le récit n’invite-t-il pas à partager une expérience, autour d’une communauté de destin ? Novecento dit un jour à Tim :

 « Tu n’es pas complètement fichu tant qu’il te reste une bonne histoire, et quelqu’un à qui la raconter.»

Et Tim nous confie :

« Non, cette histoire-là, je ne l’ai pas perdue, elle est toujours là, limpide et inexplicable, comme seule la musique pouvait l’être quand elle était jouée, au beau milieu de l’Océan, par le piano magique de Danny Boodman T.D. Lemon Novecento. » (p.21-22)

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Une écriture musicale et poétique

Par ailleurs, Novecento : pianiste tient aussi de l’écriture poétique. Rythmées, ses phases sont parfois entrecoupées, traversées d’images captivantes et de métaphores oniriques. En découle une atmosphère stupéfiante, étrange, douce, et énigmatique.

 Naît alors la prise de conscience que nous sommes face à une musique impalpable, aérienne, qui vire à la perfection. L’écriture d’Alessandro Baricco semble embrasser l’oscillation des vagues, dans une recherche stylistique toujours plus poussée. Nous sommes à la fois séduits et troublés, fascinés et bouleversés. Un vrai présent pour nos sens en éveil. Une sorte de magie se dégage du texte, et la littérature prend vie. Un espoir naît avec la force de l’imagination. Tim Tooney nous dit :

« Ça allait tellement mal que, par moments, je repartais là-bas, en troisième classe, à écouter les émigrants chanter l’opéra, et Novecento jouer on ne sait quelle musique, ses mains, sa tête, et l’océan autour. Par l’imagination j’y allais, et par les souvenirs, c’est tout ce qu’il te reste quelquefois, pour sauver ta peau, quand t’as plus rien d’autre. C’est un truc de pauvre, mais ça marche toujours. » (p.51)

 
Références bibliographiques

BRUN Françoise, Toutes les musiques du monde, postface des éditions Mille et une nuits, 1997.

BARICCO Alessandro, Novecento : pianiste, lu par Jacques Gamblin, musique originale d’Alexandros Markeas, Gallimard, « écoutez – lire ».

BARICCO Alessandro, Soie, Gallimard Poche, 2001.

Et un site intéressant sur Walter Benjamin (Baricco a été un de ses lecteurs) et son travail sur le conte :

 belcikowski.org/la_dormeuse/benjamin_le_conteur.php

 

 

Lola, A.S. Bib.-Méd.

 

 


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31 décembre 2010 5 31 /12 /décembre /2010 07:00

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Présentation

Né en 1931, slaviste de formation, Jean Descat a été professeur de langues et de littératures slaves, en particulier du russe et du serbo-croate. Après quelques années à Grenoble, il a ensuite enseigné à l’université Michel de Montaigne, à Bordeaux, où il est resté jusqu’à la fin de sa carrière. Dans les années 1970, il a commencé à traduire depuis le serbo-croate des œuvres d’auteurs pour la plupart inconnus en France et dont il a lancé la carrière, tels que Branimir Šċepanoviċ ou Milorad Paviċ. Lorsqu’il a pris sa retraite, puis plus encore pendant les guerres de Yougoslavie, il s’est tourné vers la Turquie, dont le peuple a une histoire étroitement mêlée à celle des Balkans : il a appris la langue pendant un peu plus d’une année puis s’est mis à traduire des ouvrages. Aujourd’hui, il ne traduit plus qu’exclusivement depuis le turc.


Bibliographie (non exhaustive)

Traductions du serbo-croate

Danilo KIŠ. Jardin, cendre, éd. Gallimard, 1971,1983 et 1989
Dragoslav MIHAILOVIĊ. Quand les courges étaient en fleurs, Gallimard, 1972
Branimir ŠĊEPANOVIĊ. La Bouche pleine de terre, L’Age d’Homme, 1975, Juillard, 1983 et de Fallois, 1988
Branimir ŠĊEPANOVIĊ. L’autre temps, in Trois récits fantastiques slaves, L’Age d’Homme, 1977
Branimir ŠĊEPANOVIĊ. Le Rachat, L’Age d’Homme, 1978
Branimir ŠĊEPANOVIĊ. La Mort de Monsieur Golouja, L’Age d’Homme, 1978 et Juillard, 1983
Meša SELIMOVIĊ. La Forteresse, Gallimard, 1981
Ivo ANDRIC. La Soif et autres nouvelles, L’Age d’Homme, 1980 et Juillard, 1988
Miodrag BULATOVIĊ. Gullo gullo, Belfond, 1987
Choix de poèmes, in Eva de VITRAY-MEYEROVITCH. Anthologie du Soufisme, Bibliothèque de l’Islam, 1978
Petar KOČIĊ. Jablan, in Putevi, juillet-août 1987
Ivo ANDRIĊ. Titanic et autres contes juifs, Belfond, 1987 et Le Serpent à Plumes, 1999
Danko POPOVIĊ. Le livre de Miloutine, Stock, 1989
Borisav STANKOVIĊ. Cinq nouvelles in Migrations, automne 1989
Vladan DESNICA. Le Moine à la barbe verte, in Balkan, 1
Bogdan ŠEKLER. Le Cerisier, Une Tombe à Kalna, in Balkan, 7 et 8
Filip DAVID. Je suis quelqu’un d’autre, in Balkan, 11
Ivo ANDRIĊ. Omer Pacha Latas, Belfond, 1992 et Le Serpent à Plumes, 1999, 2001
Branimir ŠĆEPANOVIĊ. L’Eté de la Honte, Herodotos/ Le Milieu du Jour, 1992
Milorad PAVIĊ. Le rideau de fer, Belfond, 1994
Milorad PAVIĊ. Les chevaux de Saint-Marc, 1995
Filip DAVID. Le Puits dans la Forêt obscure, in Nota Bene, 1995
Antonije ISAKOVIĊ. L’Instant, in Nota Bene, id.
Choix de poèmes in Anthologie des littératures européennes du XIe au XXe siècle, Hachette, 1995
Miloš CRNJANSKI. Poèmes d’Ithaque, in Atlantiques, mars 1998
Srdjan VALJAREVIĊ. Joe Frazier et 49 (24) poèmes, Editions du Rocher, 1998
Isak SAMOKOVLIJA. D’un printemps à l’autre, Payot, 1999
Milorad PAVIĊ. Dernier amour à Constantinople, Ed. Noir sur blanc, 2000
Ivo ANDRIĊ. Contes au fil du temps, Ed. Le Serpent à plumes, 2005

 
Traductions du turc
 
Aslı ERDOĞAN. Le Mandarin miraculeux. Ed. Actes Sud, 2006
SABAHATTIN ALI . La Madone au Manteau de fourrure. Ed. du Rocher (Le Serpent à plumes), 2007
SABAHATTIN ALI. Le Diable qui est en nous. Ed. du Rocher (Le Serpent à plumes), 2008
Murathan MUNGAN. Tchador. Ed. Actes Sud, 2008
Nedim GÜRSEL. Les Filles d’Allah. Ed. du Seuil, 2009
Aslı ERDOĞAN. Les Oiseaux de bois. Ed. Actes Sud, 2009
Murat UYURKULAK. Tol, histoire d’une vengeance, Ed. Galaade, 2010
Nedim GÜRSEL. Sept derviches. Ed. du Seuil, 2010


Entretien

 Quel est votre objectif dans votre métier de traducteur ?
 
C’est de traduire ! Mais pour s’élever un petit peu, j’ai quand même l’arrière pensée, et même le projet, de faire entrer en France, de présenter aux lecteurs français des œuvres peu accessibles. C’est pourquoi je me suis spécialisé dans la traduction de ce que l’on appelle les petites langues, ou disons des langues à faible diffusion en France. Étant slaviste, j’ai choisi le serbo-croate, laissant le russe aux innombrables traducteurs, dont certains sont excellents d’ailleurs, alors que j’étais bien sûr qualifié pour traduire du russe. Et puis quand j’ai terminé ma carrière d’enseignant à l’université, pour des raisons de retraite, je me suis mis à apprendre le turc et j’ai commencé très rapidement à le traduire. Vous voyez que le lecteur français moyen n’a pas accès au serbo-croate ni au turc contrairement à la grande littérature en anglais, en espagnol, en italien, en allemand. Certaines langues n’ont pas ce privilège et on y trouve pourtant des trésors.

 
Ivi-Andric-Contes-au-fil-du-temps.gifEst-ce vous qui proposez des traductions aux éditeurs ?

Il n’y a pas de règle. Maintenant les éditeurs commencent à me connaître et font appel à moi. Mais j’ai quand même toujours en réserve quelques textes et il m’est arrivé de faire des propositions. Bien sûr, quand je trouve un auteur intéressant et talentueux non traduit en français, j’essaie de le faire passer. Mais effectivement, le traducteur est appelé à jouer un rôle de diffusion et de communication dans ce domaine : faire connaître de nouveaux auteurs.
 

Comment êtes-vous arrivé à traduire votre premier texte ?

Il m’a été proposé par un écrivain yougoslave qui voulait faire connaître ses œuvres du public français. Je précise qu’il parle très bien français et qu’il avait déjà traduit des auteurs français de façon talentueuse. Il m’a contacté, nous nous sommes rencontrés et il m’a demandé de traduire ses livres. Je n’avais pas fait de traduction à part pour la routine pédagogique. L’enseignement du thème et de la version ce n’est pas de la traduction. C’est donc comme ça que j’ai commencé, et ça m’a plu et j’ai continué, mais ce n'est pas moi qui ai pris cette initiative en premier. J'avais tout de même fait des bouts de traduction auparavant pour mon professeur à Bordeaux, lui-même traducteur.
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En quelles langues traduisez-vous ?

 
En français à partir du serbo-croate. La réponse est évidente car la déontologie prescrit d'écrire strictement vers sa langue maternelle. À moins de s'appeler Nabokov, Julien Green, c'est-à-dire d'être parfaitement bilingue et d'être capable d'être un grand écrivain dans deux langues, d'avoir deux langues maternelles en somme.


Vous est-il arrivé de refuser des traductions ?

Oui. Il peut y avoir plusieurs raisons : soit le texte ne m'intéresse pas, soit je suis saturé et je n'ai pas le temps car j'ai déjà d'autres contrats. Je viens d'accepter in extremis un contrat, qui a été modifié pour se plier à mes exigences d'ordre chronologique. J'ai refusé il y a quelques mois de traduire le prix Nobel turc, Orhan Pamuk, pour Gallimard parce que j'avais déjà divers projets. C’était aussi un livre de 600 pages dont on me demandait la traduction dans un bref délai, c'était tout à fait hors de question. Et je vous avoue aussi que je n'aime pas traduire les gros pavés. Il y a de très bons pavés, mais je préfère pour ma part lire des livres courts, et c'est quand même moins lourd à traduire. On peut aussi appeler ça de la paresse. Après tout, il faut faire les choses par plaisir, sinon on les fait mal. J'ai travaillé sur la traduction professionnellement, en tant que traducteur mais aussi comme enseignant parce que j'avais des cours et des séminaires de traduction. Mais je me désintéresse du côté théorique, qui me paraît… je ne veux pas dire farfelu, mais enfin qui ne me passionne pas. Je suis un praticien. Je ne suis pas un théoricien !
 

Asli-Erdogan-Les-oiseaux-de-bois.gifComment avez-vous commencé à traduire depuis le turc ?

 Il y a d’abord un premier élément : le serbe est une langue des Balkans, qui ont été une possession ottomane pendant des siècles. Le turc se parlait abondamment, c’était la langue principale de l’élite dirigeante, et il s’est insinué dans la langue des locaux, et pas uniquement les Serbes mais tous les habitants des Balkans. Il y a eu donc énormément d’emprunts à la langue turque. Puisque les Balkans sont restés dans l’espace ottoman pendant très longtemps, il en est resté beaucoup de choses, dans les mœurs, dans la langue, dans l’habitat, etc., et je dirais même dans le type car bien entendu il y a eu des mélanges. Donc de la Serbie, je n’avais qu’un pas à faire pour aller en Turquie. Et au fond je ne sais pas pourquoi j’ai mis autant de temps à le faire. Car pour comprendre cette région du monde, il faut connaître surtout la Turquie. Alors quand je suis arrivé à la retraite, il y a peu de temps, j’ai eu envie de faire autre chose. En tout cas cela me paraît évident. Donc je me suis mis à apprendre le turc. Mais ce n’était pas quelque chose de très original car comme je vous le dis, c’est la porte à côté. Ça m’a donné d’immenses satisfactions, ça m’a été très utile et très profitable car comme vous le savez les Balkans ont été dans un déchirement atroce (les guerres de Yougoslavie dans les années 1990), qui a été pour moi le traumatisme de ma vie, je pense, et ça a eu un effet salutaire de se tourner vers autre chose, de respirer un peu d’air frais, celui de l’Anatolie et d’Istanbul. Ça m’a appris beaucoup de choses sur les Balkans qui étaient restés encore un peu flous dans mon esprit.


On dit que pour traduire un texte il faut bien connaître la langue et la culture qui vont avec…

Bien sûr, on ne peut pas traduire uniquement avec un dictionnaire. Un dictionnaire est extrêmement laconique. Ça ne vous donne que les équivalents. Le dictionnaire est un outil de travail très utile, que l’on peut consulter, mais on ne peut pas y chercher ce que l’on ignore. On met de l’ordre grâce à lui dans ce qu’on sait déjà, on y apprend quelques petites choses du point de vue lexical mais c’est à peu près tout. Je conseillais toujours à mes étudiants de lire sans dictionnaire parce qu’il faut accéder au texte par soi-même. Quand c’est vraiment impossible, on s’aide du dictionnaire, mais ce n’est pas lui qui fait apparaître le texte.

 
Comment avez-vous fait pour traduire du turc alors que, au départ, vous ne connaissiez pas la langue Nedim-Gursel-Sept-derviches.gif?

Dès que j’ai eu accès à la langue je me suis mis à traduire dans des exercices puis très vite pour l’édition : un an et demi après environ. Je précise que j’avais recours au dictionnaire pour m’éclairer. On peut avoir accès à un texte dont on connaît à peu près le tiers du lexique. Rappelez-vous vos premières lectures d’enfant. Un enfant n’a pas beaucoup de lexique. Avec la lecture on vit dans un monde magique où la plupart des mots sont incompréhensibles. C’est pour ça que je conseillais à mes étudiants de lire sans dictionnaire. Mais peu à peu le sens se façonne et si on lit beaucoup on arrive à pénétrer la langue. Mais elle garde un peu cette magie. Et les textes de qualité gardent ce mystère parce que le bon écrivain passe le sens toujours à côté des mots. Le traducteur doit jouer à cette espèce d’alchimie. Le bon écrivain place son sens dans un espace inter-lexical. Et puis il y a la polysémie des mots et entre les mots ce réseau de sens. L’écrivain s’y oriente. Le lecteur-traducteur doit faire le même parcours. Le mot n’est plus qu’un repère mais le sens n’est pas là. Je voudrais vous indiquer ce que sont pour moi les priorités dans la traduction. Pour moi la priorité absolue c’est la prosodie, la musique. Il n’y a pas de texte littéraire sans musique. Alors celle-ci n’est pas la même en français qu’en turc mais il faut de la musique. Alors le reste ; le sens, la connotation, c’est la routine, ça ne mérite même pas que l’on en parle, c’est sans aucun intérêt. La poésie et la musique sont la priorité absolue. Le traducteur qui ne perçoit pas ça, qui ne baigne pas dans la musique du texte en essayant de la recréer à sa manière, je pense sérieusement qu’il ferait mieux de faire un autre métier.

 
Vous êtes-vous imprégné de cette culture turque ?

Non, mais ma connaissance des Balkans faisait que je n’étais pas tout à fait innocent. Mais je précise que j’étais dans mon domaine, la traduction. Je n’étais pas novice en matière de traduction même si je l’étais un peu en ce qui concerne le turc. Je ne me suis pas lancé dans des textes qui exigeaient une connaissance approfondie de la culture et des traditions turques bien sûr, mais vous savez, on glane en chemin car j’ai commencé à traduire et j’ai en même temps continué à lire. C’est en lisant du turc que j’ai fait ma formation. Il y a eu les premiers temps, la première initiation : décortiquer la grammaire que j’ai apprise tout seul. Dans un deuxième temps, très rapidement, dès que j’ai pu je me suis plongé dans des textes et c’est comme cela que j’ai fait ma culture. Vous savez qu’en lisant on peut tout apprendre et tout découvrir.

 
Est-ce que vous allez renouveler l’expérience avec une autre langue ?

Pourquoi pas ? Je ne sais pas, pour l’instant je suis occupé avec le turc, la demande est forte. Ça m’intéresse et j’ai beaucoup à apprendre et je ne suis pas dilettante, lorsque je commence quelque chose j’aime bien aller jusqu’au bout, je suis assez obstiné. Mais pour le russe, le serbo-croate, je pense que je connais bien cet espace-là et donc il me reste toujours des choses importantes à apprendre mais rien d’essentiel. Pour le turc, j’ai encore beaucoup de choses à apprendre qui me passionnent. Ce qui ne veut pas dire que je tourne le dos aux langues slaves, mais je ne pense pas y revenir pour l’instant. Si je dois continuer dans la traduction, je pense me tourner vers d’autres langues.

 
Est-ce que vous prenez des libertés par rapport aux textes que vous traduisez et y mettez de votre personnalité ou est-ce que vous cherchez à vous effacer ?

 Non, il faut toujours chercher à s’effacer parce que ma personnalité je la mets forcément dans les textes que je traduis puisque ce que je remets à l’éditeur c’est mon texte. Je pense que l’honnêteté veut que l’on se fasse le plus petit possible et que l’on mette toute son attention à comprendre, à saisir, à percevoir l’original.

 
De ce fait, vous considérez-vous comme un auteur, l’auteur de ce texte en français, ou plutôt comme le traducteur ?

Non, absolument pas. Si on veut aller au fond des choses, il y a un peu de charlatanisme dans la démarche du traducteur car on s’approprie un texte puis on en fait un autre. Il faut donc gérer ça avec sérieux et honnêteté mais ils ne doivent pas se substituer totalement à la créativité. Ainsi la traduction existe, elle est lisible, le travail a un sens mais qui peut déborder un peu et qui déborde. Ceci dit, j’élargis un peu le débat. Il existe des traductions sérieuses qui collent au texte original et sont quelquefois géniales ou ennuyeuses et il y en a d’autres, très libres et très séduisantes mais qui s’éloignent du texte. Mais toutes ces traductions mises bout à bout constituent un corpus, l’essentiel de ce qui est lu dans le monde. Par exemple, qui lit l’Ancien Testament, livre le plus lu dans le monde occidental, dans la langue originale ? Chacun s’est attaqué à la lecture d’une ou plusieurs traductions pour un même texte. Donc les traductions avec tous leurs défauts, toutes leurs imperfections, et Dieu sait que les traducteurs ont été accusés de trahison, mais ils avancent, ils font leurs traductions avec sérieux ou quelques fois moins de sérieux mais elles existent, mais le texte original, lui est là, il ne bouge pas. La traduction, elle, est signée, on peut toujours la jeter et on en refait d’autres et un même texte sera alors traduit en français vingt fois, trente fois, au cours des siècles. Mais il y a toujours des traductions qui font autorité. Un texte, c’est donc l’original et toutes ses traductions et le traducteur est absolument indispensable à l’existence même d’un texte.
 

Prenez-vous contact avec les auteurs que vous traduisez ?

Oui, à condition qu’ils soient vivants naturellement. Mais j’ai une prédilection pour les auteurs vivants. J’ai tout de même traduit un auteur turc décédé en 1948 avec beaucoup de plaisir. J’entretiens avec certains des relations très amicales. C’est agréable et réconfortant pour le traducteur de savoir que l’homme est vivant et d’avoir avec lui des échanges voire de l’interroger sur son texte. Je précise d’ailleurs, qu’en général, c’est une démarche perdue d’avance, on ne tire pratiquement rien de l’auteur quand il s’agit de la traduction ou même d’expliquer son texte. Chaque fois que j’ai essayé, cela a été l’impasse totale : le plus souvent, il ne connaît pas la langue. J’ai tout de même eu une relation intéressante avec un auteur turc, qui maîtrise parfaitement le français, mais c’est exceptionnel.


Mais si vous ne demandez pas de précisions sur le texte que vous traduisez, pourquoi prenez- vous contact avec les auteurs ?

Souvent les contacts sont antérieurs aux traductions. Il est souvent arrivé que les auteurs viennent me proposer un texte. Et s’il me plaît, je le traduis. Cette relation peut être surprenante quelquefois : un jour, j’ai reçu d’un auteur son texte à l’état de manuscrit. Je l’ai lu puis je me suis attaqué à la traduction sans qu’il le sache, mais un paragraphe me chagrinait, je lui en ai fait part et lui ai demandé de le revoir. Il m’a rappelé pour me donner sa nouvelle version : c’était la traduction de ma traduction. Nous étions donc arrivés au même résultat, après réflexion, c’est vous dire que la distance entre l’auteur et le traducteur n’est pas si grande qu’on veut nous le faire croire. Il y a une connivence et une lecture du texte qui peut être la même après tout. Cela m’a beaucoup conforté dans l’exercice de cette profession. Je me suis dit que finalement nous ne sommes pas si charlatans que cela. Aussi je pense que le traducteur est le lecteur le plus perspicace. Personne ne décortique un texte comme un traducteur, même pas le linguiste qui fait de l’explication de texte : il reste à un niveau très superficiel à côté du traducteur. D’ailleurs, quand on lit certaines analyses de textes dont on a fait la traduction, on s’aperçoit qu’il y a beaucoup de lacunes parce que certaines choses n’ont pas été perçues. Parce que l’interprète a sa propre interprétation tandis que le traducteur ne pense pas à sa traduction, il pense au texte.
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Si vous connaissez peu l’œuvre d’un auteur, est-ce que vous faites des recherches ?

Les recherches, quelquefois elles s’imposent mais ce n’est pas mon truc. J’ai un texte, il contient tous ses éléments et l’on peut travailler là-dessus. Alors naturellement il y a des informations à rechercher. Par exemple, j’ai récemment traduit un texte qui était sur l’Islam et il a bien fallu que je lise attentivement le Coran, que je m’informe. Ça fait un programme de lecture, bien sûr. C’est comme cela que je fais ma culture turque. Mais si l’on me propose un texte qui d’emblée laisse à penser qu’il va falloir se plonger dans des recherches compliquées, je vous dirais que cela ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse c’est l’élément créatif, là je m’amuse. Si l’on en fait trop on s’égare aussi quelquefois. Il m’est arrivé de trouver des erreurs historiques chez certains auteurs. Qu’est-ce qu’il faut faire ? Je vais vous citer un cas sans donner le nom : il y avait écrit dans un texte l’expression « les machines volantes de Michel-Ange ». Alors j’ai traduit « les machines volantes de Léonard de Vinci », bien évidemment. Je n’ai même pas demandé l’avis de l’auteur pour pouvoir discuter, ça ne se discute pas… D’autant plus que Michel-Ange n’avait rien à y faire, c’était les machines volantes dont il était question. Si ça avait eu un rôle dans la structure de l’œuvre j’aurais bien dû passer par là ou refuser de la traduire. L’œuvre a été rééditée et lors de la deuxième édition l’auteur a exigé de l’éditeur (Gallimard) que l’on remettre « les machines volante de Michel-Ange ». Vous parlez d’érudition mais vous voyez que quelquefois ça reste à un niveau rudimentaire. Il tenait à son idée originale et il ne s’est pas documenté. Quelquefois, le traducteur est plus sérieux, plus consciencieux que l’auteur.

 
Est-ce que ça vous arrive que des auteurs contrôlent vos traductions ?

Ça m’est arrivé à partir du turc en accord avec l’auteur qui est un parfait francophone, à qui j’ai fortement conseillé de traduire lui-même ses œuvres mais il est très content de mes traductions et il m’a dit : « pour la traduction c’est toi qui formules comme tu veux ». Simplement sur le texte il était méticuleux, très consciencieux. C’est une bonne expérience que je ne souhaiterais cependant pas recommencer. Ça va dans la mesure où on peut avoir des doutes sur le sort du texte. Mais d’une manière générale, à part quelques exceptions, il ne faut pas trop compter sur l’auteur pour vous éclairer quand il s’agit de traduire. Il y a même des auteurs qui sont de véritables fléaux pour le traducteur parce qu’ils ne sont jamais contents. Vous avez l’exemple de Kundera qui est, je ne dirais pas un fléau, mais redoutable pour ses traducteurs, il n’est jamais content. Alors c’est vrai, il y a eu peut-être de mauvaises traductions, je ne sais pas, je ne les ai pas lues. Mais c’est insupportable car c’est le traducteur qui signe sa copie, bonne ou mauvaise, ce n’est pas une copie anonyme.
 

Justement, on dit souvent que le traducteur est assez invisible pour le lecteur car peu d’éditeurs mettent le nom sur la couverture.

C’est vrai qu’on occulte le traducteur et peut-être que certains trouvent que c’est abusif. Je n’en suis pas sûr. Il m’est arrivé d’avoir non seulement mon nom en première page mais aussi une notice sur le traducteur. C’est une petite satisfaction d’amour-propre mais ce n’est pas essentiel. Ça c’est sur un plan pratique mais sur le plan plus général, moral, je pense que, la formule n’est pas de moi : « le chef-d’œuvre du traducteur est de se faire oublier ». Je me souviens qu’un jour un ami écrivain avait lu dans la presse française un article très élogieux sur son œuvre avec des tartines de citations. Il y avait au moins 20-30 lignes du texte. Et il me dit, « mais Jean, tu n’es mentionné nulle part ». Je lui dis « tu ne sais pas le bien que ça me fait, c’est le plus beau compliment que l’on puisse faire à un traducteur ». On cite vingt ou trente lignes de moi sans me nommer, ça veut dire que l’on m’a tout à fait oublié et que j’ai bien fait mon travail.
 

Est-ce que vous avez eu des retours inattendus, peut-être même de lecteurs ?

 
Oui, assez souvent. Des gens qui vous dénichent et qui vous écrivent. Ce n’est pas si anonyme que ça après tout. Et puis disons que le statut du traducteur commence à se dégager. Il y a des associations des traducteurs qui se remuent un petit peu pour se faire une place au soleil. C’est un travail de second ordre mais un travail honorable.


Propos recueillis par Audrey, Justine et Anaïs, L.P. éditeur.

 

 

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Published by Audrey, Justine et Anaïs - dans traduction
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30 décembre 2010 4 30 /12 /décembre /2010 07:00

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REISER
Les Oreilles rouges
Albin Michel, 1992

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pudibonds, moralistes, vertueux et conformistes, passez votre chemin ! Quant aux autres, soyez les bienvenus dans « l'époque formidable » de Reiser ! Vous croyez connaître l'humour noir ? Si vous n'avez jamais lu Reiser, détrompez-vous...


reiser.jpgBiographie

Né en 1941 et mort en 1983 d'un cancer des os, Jean-Marc Reiser commence sa carrière de dessinateur en 1958 en publiant dans quelques revues (Blagues, La Gazette de Nectar) sous le pseudonyme de « J.M. Roussillon ». En 1960, il s'associe avec Cavanna, Georges Bernier (dit le Professeur Choron) et Fred, tous trois dessinateurs, pour fonder Hara-Kiri, hebdomadaire dont l'humour corosif fait palpiter le coeur des libertaires en tout genre. Il ne cesse pas pour autant de collaborer avec d'autres magazines ou quotidiens : Le Monde, le fameux Pilote, ou encore Action, dans Bal-Tragique-a-Colombey.pnglequel il publie aux côtés de Siné et Wolinski. En 1970, après une décennie de provocations hilarantes ou de mauvais goût – qui sont d'ailleurs souvent les mêmes – , Hara-Kiri est interdit pour avoir annoncé de manière irrévérencieuse la mort de de Gaulle. Le journal « bête et méchant » qui encourageait même son propre vol (« Si vous ne pouvez pas l'acheter, volez-le ! ») tourne ainsi la page et se ressuscite rapidement à travers Charlie hebdo. De Hara-Kiri reste aujourd'hui l'image d'un journal qui osait, glissant entre les doigts des différents courants politiques, et qui reste encore inégalable. Cette formule pourrait d'ailleurs s'appliquer à l'un de ses fondateurs (sinon à tous) : Reiser.


Les héros de Reiser : entre marginalité, trivialité et éclat de rire

Peu d'artistes s'affranchissent à ce point de tout ce qui est consensuel. Ouvrir un album de Reiser, c'est à la fois un plongeon dans l'actualité sociale, économique et politique qui lui était contemporaine, mais aussi le début d'une longue fascination... On rit, on tourne les pages fébrilement, tout en essayant de ne rien perdre de ses dessins expressifs et des personnages qui prennent vie en râlant.

Car se souvenir de Reiser, c'est forcément penser à Jeanine, à Gros Dégueulasse, à la famille Oboulot, aux femmes, aux bêtes, aux vacances... Toute une galerie de thèmes et de personnages hauts en couleur qu'on imagine bien hurler : « Société, tu m'auras pas ». Malgré leur vulgarité qui gêne, leurs pratiques ahurissantes et leur franc-parler explosif, tous leurs arguments dirigés à l'encontre du quotidien ennuyeux et bêtifiant sont étonamment recevables.

Les BD brèves et décapantes qui déclinent ainsi le quotidien cruel et poétique de Jeanine, femme libérée à l'extrême, et Gros Dégueulasse, aux attributs scatologiques mais à l'incroyable répartie, paraissent régulièrement dans Hara-Kiri Mensuel, puis Charlie Mensuel, jusqu'à la mort de Reiser. C'est également le cas d'un petit garçon dont la caractéristique principale est d'avoir une paire d'oreilles démesurées, conséquence des claques qu'il reçoit à tout-va : Les Oreilles rouges regroupe de façon posthume et dans l'ordre chronologique toutes les petites BD publiées entre 1972 et 1980 dans les deux mensuels de prédilection de Reiser.

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Les Oreilles rouges

Ce garçon âgé de 12 ans est le fil conducteur du recueil en noir et blanc, qui s'articule autour de plusieurs notions sensibles, même après mai 68 : l'éducation, la masturbation, les rapports enfants/parents, enfant/école, enfant/uniforme, l'apprentissage douloureux de la « normalité ». En filigrane s'esquisse une vision critique de la gifle, souvent l'échappatoire des parents exaspérés.


L'échec de la socialisation et l'apprentissage de la sexualité

Les schémas familiaux présentés dans le recueil étant tous différents, on peut donc considérer le personnage principal comme le symbole de l'enfant marginal, dont les oreilles rouges jouent un rôle d'emblème reconnaissable. Les autres enfants du recueil sont ainsi certainement obéissants et ennuyeux, à en juger par leurs oreilles quasi inexistantes.

À travers le déroulement des actions successives du héros, on remarque quelques thèmes privilégiés : le repas du soir, la promenade puis, traités aussi souvent les uns que les autres : les courses au supermarché, l'école, la chambre, les maisons des autres personnages et pour finir, le cimetière ! Tous sont des lieux ou des moments de socialisation et de rencontres, rencontres qui virent quasiment toutes à l'altercation, et signalent donc l'échec de cette socialisation. On retrouve le portrait cher à Reiser d'un héros marginal, qui vit sa relation aux autres comme une source de complications ou, dans le meilleur des cas, comme le prétexte de farces.

Au-delà de l'amorce de l'adolescence, passage difficile s'il en est, le héros est la cible d'une incompréhension permanente et en subit les conséquences plus ou moins fantaisistes : mort accidentelle des parents, suicide au moyen d'un manteau qui faisait de lui le bouc émissaire de l'école, mise à mort de son lapin à cause d'une mauvaise blague des parents, démembrement à la suite d'une gifle magistrale, etc.. La mise en scène tragi-comique et les trames dynamiques de Reiser gomment le malaise qui pourrait résulter du traitement de sujets plutôt risqués : comment cohabiter avec ses parents au moment où l'on cesse de les idéaliser ? Et surtout, comment comprendre la sexualité, celle de ses parents mais aussi la sienne, la curiosité pour son corps et celui de l'autre, sans oublier la découverte de son propre plaisir ?

Freud et Françoise Dolto étant passés par là, le rapport des enfants à la sexualité est aujourd'hui mieux perçu, ou du moins mieux compris. Mais il est toujours délicat d'aborder des sujets dont le tabou vient à peine d'être levé. Reiser met pourtant les pieds dans le plat dans les années 1970 et évoque sans aucun détour la masturbation. L'obsession des fantasmes est aussi évoquée : celui du nombril entr'aperçu de la maîtresse, et le fameux magazine pornographique, auquel la mère de famille voue une haine tenace. L'une des BD présente le héros surpris en train de se tripoter par sa mère, qui déchire à plusieurs reprises le magazine. Le garçon ressuscite à chaque fois son objet de fantasme, jusqu'à s'en passer et, de dépit, trouver son plaisir en se satisfaisant de la vision de son rouleau de scotch, subtil évocateur des délices passées...


L'autorité mise à mal

Pour pallier une autorité défaillante, ou absente, on constate à plusieurs reprises la menace du recours au gendarme. Mais ils ne sont pas les seuls personnages à porter l'uniforme : employés des pompes funèbres, gardien de zoo, personnel hospitalier, tailleur, sans oublier celui, informel, de la mère de famille ou de la maîtresse d'école... Tous se mêlent de l'éducation ou plutôt de la punition : les gifles sont le lot quotidien du jeune héros, sans que personne s'en inquiète. Quoi de plus normal en effet que de punir celui qui dessine ses parents nus, en toute innocence ? Après une bonne correction, voilà le garçon assagi qui dessine avec réalisme une scène guerrière... Tout rentre ainsi dans l'ordre !

L'ordre, c'est bien cela que fuit Reiser : l'ordre des choses est complètement bouleversé. Le père qui nous paraît le plus sympathique, c'est donc celui qui arbore la panoplie du parfait cambrioleur : pied-de-biche et masque. Et le voilà qui malmène son garçon pour mieux faire entrer ses préceptes :

« T'es pas à l'école du crime ici ! [dit le père en giflant son fils] T'es à l'école de l'intelligence [il lui pince le nez], du sang-froid [il lui tire l'oreille], et de l'imagination [il finit par lui tirer les cheveux] ! »

Un père toujours sévère, et lâche de surcroît, mais qui ne manque pas de charme, et incite son fils à cambrioler. Ensuite, la mise en scène de l'antagonisme entre un garçon qui vole au supermarché et sa mère honnête et furibarde, qui évoque la prison et même la guillotine, désespérée à l'idée d'avoir engendré un bandit, se termine sur une chute amorale : la vengeance du garçon qui place une tête de porc tranchée dans le caddie, et fait ainsi s’évanouir sa pauvre mère.

Mais bousculer l'ordre établi, cela transparaît également dans la pratique du dessin : Reiser appartient à cette génération d'auteurs de BD qui ont vécu l'émancipation des codes classiques, des formats fixes et des 48 pages incontournables. Dans les années 1970, la liberté des dessinateurs commence en effet à s'affirmer, avec des éditeurs avant-gardistes. Même si ses publications n'étaient pas regroupées, Reiser avait déjà un style bien défini et ses petites BD sortent du lot : les cases ne sont pas systématiques, elles sont tracées sommairement et sans règle, évidemment ! Leur taille n'est donc pas standardisée : elles tremblent selon le degré d'assurance du tracé et sont postérieures aux dessins, qui empiètent sur elles. Parfois, le sens de la lecture s'effectue de haut en bas, avec des flèches pour guider le lecteur et une marge tracée à la va-vite entre les deux colonnes. Quant aux dessins, c'est le mariage réussi du strict minimum et de l'expressivité. S'il manque toujours quelques traits d'assemblage entre tous les élements du visage, le nez et la bouche suffisent pour une communication optimale. D'ailleurs c'est essentiellement le dessin qui assure l'énonciation : que ce soient des récits enchâssés, des lamentations ou des réprimandes, toutes les interventions orales des personnages – excepté le dialogue entre le père cambrioleur et son apprenti – sont assurées par d'autres dessins délimités par une bulle.

Griffonnage exquis, traits fragiles mais puissants... Tout est suggéré, et quelle suggestion ! Le dessin lui-même est déjà prétexte au rire, et la trame qui les associe produit des étincelles. Reiser est inimitable. C'est la sensation qui s'impose naturellement lorsque l'on quitte ses personnages.


Quelques autres coups de coeur : Mon Papa, Gros Dégueulasse, Jeanine, Vive les femmes !, Les copines, On vit une époque formidable ! etc. Sans oublier Y'en aura pour tout le monde, illustrant en couleurs les blagues de Coluche. Tous publiés de façon posthume chez Albin Michel, et sachez que s'ils sont désormais introuvables en librairie, ils sont presque tous à la bibliothèque Mériadeck !


Marion, A.S. Bib.-Méd.

 

 

 

 


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Published by Marion - dans bande dessinée
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