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15 juillet 2010 4 15 /07 /juillet /2010 07:00

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CH’ǑN Myŏnggwan
La Baleine

traduction de

Yang Jung-hee

et Patrick Maurus

Actes Sud, 2008



 

 

 

 

 

 

 

Chon_Myonggwan.jpg

 

Ne vous attendez pas à un hommage à Melville, mais la baleine est aussi chez Ch’ŏn Myŏnggwan une représentation du Wild.


L’animal le plus gros du monde incarne le sacré et le sauvage, et surtout fascine. Sachez une chose : dans ce roman, la démesure est une règle. Le monstrueux vient faire écho à nos passions endormies, hypnotise, obsède et finalement n’est qu’un arrêt avec le terminus : la folie.



Imbriquées comme des poupées russes, les différentes parties du roman se font écho. Les tiroirs s’ouvrent, les personnages peu à peu sont reliés, et
Ch’ŏn Myŏnggwan parvient par mimétisme à rappeler les caractéristiques gabriel-garcia-marquez-3.jpgdes œuvres de Zola : recréer un monde, des généalogies, dont les tares héréditaires transforment les personnages en héros d’épopée. Ou de légende. Parce que, finalement, Ch’on Myonggwan amène une rythmique singulière, une langue raffinée et crue, terreau d’une histoire comme seuls les conteurs peuvent en créer. Des conteurs comme Gabriel García Márquez et ces Cent ans de solitude, où foisonnent des personnages loufoques, où règne une inquiétante étrangeté. Mais alors que chez Márquez on file une double lecture, littéraire et politique, on oublie l’Histoire chez Ch’ŏn Myŏnggwan. La dimension engagée de La Baleine apparaît par petites touches impressionnistes puis, peu à peu, en filigrane derrière le destin de Kùmbok. La protagoniste va gravir les échelons du succès, et finalement symboliser l’arrivée du libéralisme et de la mondialisation dans la Corée du XXe siècle. Mais alors que Kùmbok parvient à s’installer comme business woman imbattable et intraitable, l’auteur va peu à peu la grimer en homme : pilosité anormale, cheveux courts, costumes virils, comme si sa déshumanisation devait passer par sa  « déféminisation ». Elle qui fascinait les hommes perdra définitivement la raison pour une jeune femme, se consumant une dernière fois dans une obsession homosexuelle. 


Pour un roman dont les personnages principaux sont des femmes, il est surprenant de constater qu’il n’y a finalement pas d’histoires d’amour. Les femmes sont fortes, cruelles, atypiques mais surtout passionnées. Ainsi, La Vieille Femme Très Laide, servante de bourgeois coréens, perd la raison lorsqu’elle découvre que l’Idiot, le fils des nantis, possède un pénis gigantesque. Fascinée, elle qui n’a jamais connu le plaisir avec un homme, La Vieille Femme Très Laide perd la raison et se glisse la nuit dans la chambre de l’Idiot. Découverte et battue, elle noie le monstre dans la rivière et, neuf mois plus tard, met au monde la Petite Borgne. La démesure est fascination et perversion.


Si vous avez entendu dire que les Orientaux avaient un rapport au corps et à la mort différents du nôtre, lisez donc Yoko Ogawa ou
Ch’ŏn Myŏnggwan pour vous en persuader. Ici, tous les corps sont malmenés, déformés. Kùmbok, dont le bas-ventre émet une odeur qui fascine les hommes, est tout d’abord bouleversée par un géant, puis par un homme mutilé, La Cicatrice. Elle donnera naissance à une enfant muette, obèse et autiste, Chunhui, élevée par de vieilles jumelles. La Vieille Très Laide, quant à elle, donnera naissance à une enfant aveugle. Seule rescapée de cet acharnement de l’auteur, l’amante de Kùmbok, dont la beauté affolante viendrait éclipser (ou sublimer) la difformité des autres personnages.


N’oublions pas le narrateur, omniscient, narquois, qui ici a une place très nouvelle. Personnage inconnu mais omniprésent, ce dernier fait autant partie de l’histoire que les autres personnages. C’est lui qui a le pouvoir de raconter, de juger, de cacher et de divulguer les informations. Il est finalement la personne la plus puissante de l’histoire. Sa personnalité est tellement forte que, bien que n’ayant aucune information sur lui, on ne peut s’empêcher de lui donner un visage. Pour moi ce sera une vieille face couverte par un chapeau, la cigarette aux lèvres remontées vers un sourire ambigu. Un clochard céleste.


Le fantastique et le réalisme s’entremêlent avec l’érotique et tissent une fresque fabuleuse.

Roman amoral et immoral, La Baleine dégage une puissance extraordinaire, sublimée par une poésie en équilibre entre cruauté et éther.  La bestialité d’un instant est définitivement magnifiée par la naïveté du suivant. Cette dualité ancrée au plus profond de chacun des personnages fait de La Baleine un roman total.


 Anaïs J., 2e année Éd.-Lib.






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14 juillet 2010 3 14 /07 /juillet /2010 07:00

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Andrzej STASIUK
Fado

Christian Bourgois, 2009.




   

   

 

 

 

 

 

Assez peu connu et médiatisé en France, Andrzej Stasiuk, né en 1960 à Varsovie, est écrivain, poète, essayiste, critique littéraire et éditeur. En 1996, il fonde avec sa femme la maison d’édition Czarne , dont les publications, essentiellement de la littérature d'Europe centrale (parmi laquelle ses propres ouvrages) remportent de nombreux prix littéraires. Le parcours de ce « personnage » dont l’expérience de vie nourrit l’œuvre ponctue ses écrits. Militant pacifiste, il se lance dans l’écriture avec Mury Hebronu (« Les murs d'Hébron », non traduit en France), témoignage de deux années passées en prison pour désertion du service militaire. Puis il travaille  pour des journaux clandestins avant de s’installer dans un petit village des Carpates, dans les montagnes de Beskides à cheval sur la Pologne, la République Tchèque et la Slovaquie. Loin du monde, d’où il continue d’écrire et d’éditer.
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Beskides de Silésie à Brenna (Pologne)

 

 

Fado s’ouvre sur l’autoroute : Stasiuk voyage en voiture ou autre véhicule motorisé, son terrain de prédilection étant l’Europe de l’Est depuis des années. A l’instar de ce premier chapitre, les autres ont pour titre un nom commun, un nom d’auteur ou de lieu. Car Fado n’est pas un récit de voyage à proprement parler. Il s’agit plutôt d’un recueil de notes et de réflexions, issues des voyages, lectures, souvenirs et aventures quotidiennes de l’auteur. D’un voyage à travers une Europe de l’Est en perdition et en devenir, à travers le temps qui passe et nous interroge sur nos passés et nos futurs propres et communs.


Mais pourquoi un tel titre ?
   

Le fado, forme musicale typiquement portugaise connue pour sa tristesse profonde, est le chant du passé perdu et de l’avenir incertain. On comprend alors mieux le choix de ce titre par Stasiuk, chantre de l’Europe de l’Est dans sa folie et sa douceur de vivre évanescentes comme dans son futur flou. Il le dit lui-même, d’ailleurs :

« Une voix de femme sortait de la radio. Alors que nous arrivions en ville, j’ai soudain compris que ce chant était un fado portugais. Il y a des coïncidences qui ressemblent à des plans compliqués.
   
    La mélancolie de la musique s’est mêlée à celle de la ville, et une image restera à jamais gravée dans ma mémoire : des maisons grises peu élevées, le chaos des rues, le ciel sans nuages, la nuée bleue au-dessus des eaux du lac et la voix grave de la chanteuse, pleine de tristesse inquiète. Je me suis dit alors que le Portugal ressemblait en un certain sens à l’Albanie, située également à la marge des terres, à la marge du continent, au bout du monde. Les deux pays mènent une existence quelque peu irréelle en dehors du cours de l’histoire et des événements. Le Portugal peut tout au plus rêver de sa gloire passée, l’Albanie ne peut qu’aspirer à l’accomplissement que lui apportera un avenir indéterminé. »



Ecouter un fado ici.

 

Fado nous offre un véritable panorama d’une Europe de l’Est belle et distinguée comme moderne et délabrée. Les vieux Albanais sur la Promenade le dimanche semblent tout droit sortis d’un film des années 30, quand les jeunes se perdant dans l’ivresse des alcools et mirages occidentaux font penser à un mauvais film de série B. La beauté des paysages trouve son pendant dans la saleté brouillonne des villes. Cette « zone de population mixte » voit aussi l’expression de fiertés nationales et de mépris de l’autre, que l’auteur condamne et questionne. À la frontière, tandis que les « chiens internationalistes » vont uriner sans gêne d’un immeuble à l’autre, des marchandes ukrainiennes dont le bus est arrêté et désinfecté par les douaniers roumains attendent en mangeant que le temps passe, c’est-à-dire que le montant du bakchich descende pour passer. Les relations des pays et des peuples est-européens entre eux sont abordées avec humour – le cas du Monténégro qui, « malgré tout son amour [pour la Russie], a adopté l’euro au lieu du rouble » – mais aussi gravité – les cimetières de guerre abandonnés et ces morts stupides, à travers deux chapitres.

« Un homme endormi est-il hongrois ? Ou tzigane ? Est-il polonais ? Je sirote une Kelt dans une bouteille d’origine, et vraiment je me pose la question. »

« Les Carpates appartiennent à quatre voire cinq pays, mais en même temps, elles n’appartiennent à personne. »

Ces questions d’identité et d’appartenance sont au cœur des problématiques actuelles. Face au manque de confiance de l’Europe de l’Est en elle-même (« nous ne croyons pas en nous-mêmes ni à l’avenir »), l’ombre de l’Europe de l’Ouest qui manque de considération pour sa voisine et sœur gagne du terrain. Cette grande Europe fédératrice est aussi porteuse de société de consommation et de capitalisme oppressant : on se met à courir après le temps, on s’habille à la mode occidentale, on écoute de la musique américaine, on est confronté paradoxalement à l’absence de perspectives d’avenir. Les vides spécifiques laissés par des décennies de communisme sont au final comblés par l’arrivée fracassante de l’Europe de l’Ouest. Et la disparition de cette diversité nous ramène à la réalité, à notre réalité, ainsi que le dit très bien François Bon :

 

« Et les conflits du monde : non pas le leur, après tout c’est leur problème. Non, c’est bien les signes du nôtre, musique, consommation, travail qui débarquent. Sauf que soudain c’est toute notre identité qui est mise sur le vide : c’est sur nous-mêmes qu’on réfléchit. » (Tiers Livre)

À partir de cette évocation du passé et du présent, la question se pose de l’avenir de ce continent, de la possibilité et des modalités d’une union Europe Est/Ouest, eu égard aux évolutions historiques divergentes. Si Stasiuk craint l’uniformisation et la disparition de l’Est face à l’Ouest, il se prend aussi à imaginer le contraire dans un passage très drôle : la « parodie comme moyen de survie » parfois s’impose. Enfin, il émet une autre hypothèse :

 

« Voici peut-être quel sera l’avenir : nos patries, nos pays disparaîtront en tant que points de référence spirituels et culturels. […] Il est très possible que ce soit justement de cette façon que l’Ouest s’unifiera enfin avec l’Est. Le déracinement des migrants de l’esprit donnera naissance aux racines communes ».

Dans cette phase de transition et de tâtonnements, le temps tient toute son importance. L’Europe de l’Est vit sur deux temps : l’ancien, celui des magouilles, de l’à-peu-près, de la lenteur, et le moderne, pressé, chargé de nouveaux comportements et usages. Le recueil lui-même est marqué par le temps, le souvenir. L’évocation de sa fille qu’il voit grandir ramène l’auteur à ses souvenirs d’enfance, le mène à des réflexions sur le rapport aux objets et au temps, sur cette intemporalité et ce calme vécus autrefois, sur cette permanence des choses et leur immuabilité.


En contrepoids, tout au long du récit et hors du temps, les Tsiganes. Les Tsiganes qui surgissent dans l’ouvrage comme ils sont apparus à l’auteur : dans une lumière aveuglante, sur la route. Les Tsiganes, qui viennent « des profondeurs du passé par un raccourci et se sent[ent] très bien dans le présent », le laissant « s’écouler à côté d’eux ». Les Tsiganes, dont les statistiques indiquent qu’ils seront en Slovaquie plus nombreux que les Slovaques d’ici quelques années. Et si Stasiuk les évoque affectueusement, c’est peut-être justement parce qu’ils portent ce détachement du temps, cet intérêt de vie purement pratique et pas économique, cette liberté qui caractérisaient l’Europe de l’Est et dont il craint et voit la disparition.


Tsiganes-Roumanie.jpgTsiganes en Roumanie

 

Tout cela, Andrzej Stasiuk l’aborde de sa belle écriture, avant tout visuelle, photographique, mais qui sollicite aussi nos autres sens. Ses mots donnent à voir,  mais aussi à sentir, les odeurs, la chaleur, le froid, les atmosphères : un parking boueux sous un ciel gris, l’entrée dans Belgrade, les montagnes embrumées au lever du jour, le couloir d’un hôtel, une station-service sous le soleil matinal, l’étable de ses grands-parents.

« J’entrais dans l’étable et refermais soigneusement la porte de bois brut. L’intérieur était plongé dans la pénombre. L’étable avait un toit de chaume et il y faisait frais même les jours de canicule. Des rais de lumière oblique passaient entre les planches du bâti. Une poussière dorée y virevoltait. En m’avançant dans l’espace obscur, je brisais l’une après l’autre des surfaces tremblantes de lumière qui se reformaient immédiatement après mon passage. Cela sentait le blé et le foin. Les poules grattaient le sol jonché de tiges à la recherche de graines. Un chat guettait une souris. Des moineaux s’étaient posés sur les poutres, sous le toit, et attendaient que le chat disparaisse pour se joindre aux poules. » 

Son écriture est aussi poétique et rythmée : aux descriptions poussées de lieux et de gens – la gare de Stroze – répondent des énumérations ou des phrases courtes, fortes, dont l’économie de mots sert l’idée qui veut être passée.

« Roues de vélo, chambres à air, pneus, cartons de friandises, baluchons, grosses boîtes de conserve, barils de lessive et sacs d’on ne sait quoi s’entassaient jusqu’au plafond. »

« C’est la Roumanie. Un pays qui semble étonné par sa propre existence. »


Enfin, l’intertextualité est omniprésente et nourrit sa réflexion : on recense plus d’une dizaine d’auteurs cités, d’aires linguistiques et culturelles différentes, parfois juste nommés, d’autres fois cités, à hauteur d’une courte phrase ou d’un extrait long de plusieurs pages. La passion de Stasiuk pour la littérature est-européenne occasionne des voyages : il se rend à Belgrade pour un colloque sur l’écrivain serbe Danilo Kis ou en Transylvanie roumaine dans le village natal d’Emil Cioran, « philosophe roumain éminemment ironique et caustique ».
   

Car pour Stasiuk, si « voyager signifie vivre », « rouler, ce n’est rien » face au travail d’écriture, qui permet de se remémorer toujours, de tout recommencer. Pour ce chantre de cet « on the road slave », attaché à ce bout de terre qu’il nous donne envie de connaître mieux, c’est l’importance de la mémoire qui motive l’écriture : « Je décris tout ça parce que personne d’autre ne le fera ».

Europe-de-l-EST.jpg 


Élodie, A.S. Bib.-Méd.-Pat.

 


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13 juillet 2010 2 13 /07 /juillet /2010 07:00

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Ian McEWAN
Expiation

Titre original : Atonement
Traduit de l’anglais
par Guillemette Belleteste.
Gallimard, 2003
Folio, 2005

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ian McEwan, dans ce chef-d’œuvre littéraire, parvient à lier les genres et à nous tromper. Avec le personnage de Briony, jeune romancière, il joue avec son propre rôle : celui de l’écrivain qui ne peut être objectif quand il décrit une scène de vie. En la couchant sur le papier, il la réinterprète à sa manière. La fiction ne peut être complice de la vérité. Briony, trop attachée à ses valeurs naïves, va se retrouver au centre d’un drame familial qu’elle va provoquer. Les événements s’enchaînent, comme dans une tragédie où le sort des personnages est déjà scellé à son commencement. Le temps, la guerre, la distance, le désir, rien ne peut aller au devant de ces destins étroitement liés par ce « crime d’enfance », que Briony va tenter d’expier à travers son art. L’auteur réussit à générer un climat de malaise tout au long des trois épisodes du roman et à nous perdre entre les fils du récit qui s’emmêlent, se nouent et se démêlent dans une chute qui rend compte de la surprenante et dramatique supercherie. Nos héros ne sont guère plus que des personnages de fiction : une fiction incroyablement ireviens_mo.jpgntense qui puise sa force autant dans l’imagination de son auteur que dans les désirs de ses lecteurs. Ian McE wan nous laisse le choix d’un épilogue qui permet à un tout autre dénouement de voir le jour, dénouement réel,  si l'on peut dire, et qui montre à quel point le pouvoir de l’écrivain est aussi superbe que pervers. On en ressort  frustré, grandi, et avec une incroyable envie de se lancer dans le plus étrange et  dangereux voyage qu ’est celui de l’écriture.

Le Film Reviens-moi  rend compte avec brio de la tension dramatique du roman et de son intensité.

Titre original du film : Atonement

Adaptation cinématographique réalisée par Joe Wright en 2007, avec Keira Knightley, Saoirse Ronan et James McAvoy.

Ian McEwan a participé au scénario.

 


Hélène Savian, 2ème année Bib

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12 juillet 2010 1 12 /07 /juillet /2010 07:00

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Alaa EL ASWANY
Chicago

Traduit de l’arabe (Égypte)
par Gilles Gauthier
Actes Sud, 2007
collection « Babel »
, 2009


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

BIOGRAPHIE

Alaa El Aswany, Égyptien, est né au Caire. Il a étudié dans un lycée de langue française et est parti pour Chicago étudier la médecine pendant trois ans. Il reviendra en Égypte pour travailler en tant que dentiste, métier qu’il continue d’exercer deux fois par semaine, cela lui permettant de rester en contact avec sa clientèle. L’auteur égyptien s’inspire beaucoup d’anecdotes que lui racontent ses patients. Il a besoin d’être près du peuple égyptien pour écrire ; d’ailleurs il est souvent décrit comme un auteur empreint d’humanisme.

Alaa El Aswany se définit lui-même comme « un écrivain qui a des idées politiques et non comme un politique qui écrit des livres ». La fiction reste sa priorité. Cependant à travers ses trois romans à succès, L’Immeuble Yacoubian (2002), Chicago (2006) et J’aurais voulu être Égyptien (2009), le « bon docteur El Aswany » dénonce la corruption, l’extension des interdits religieux et la pauvreté, entre autres. C’est un homme engagé dans l’opposition au Président égyptien Mohammed Hosni Moubarak, militant pour une Égypte démocratique aux côtés de son éditeur égyptien, le seul à avoir accepté de le publier avant son succès.

Cet engagement et la dénonciation de certains faits dont souffrent les Égyptiens où qu’ils soient (Chicago) peuvent nous amener à penser qu’Alaa El Aswany est une sorte d’héritier des muckrakers des Etats-Unis de la fin du XIXe siècle et du début du XXe.


L’écriture…


Alaa El Aswany observe une rigueur scientifique lorsqu’il écrit ses romans. Il se donne trois ou quatre heures quotidiennes pour la rédaction, fait des recherches documentaires afin de « dessiner » le plus précisément ses personnages ; par ce souci de précision, les romans de l’écrivain égyptien sont empreints de réalisme.

 

 

LE ROMAN CHICAGO

Ce roman a pour point de départ l’arrivée d’étudiants égyptiens en histologie (étude des tissus humains) dans la ville de Chicago, au sein de l’université de l’Illinois après le 11 septembre.

Dans une microsociété où Égyptiens et Américains évoluent dans la ville de Chicago, ce roman nous donne à voir différentes facettes de l’Amérique ainsi que de l’Égypte. Tour à tour, ces deux pays se rencontrent, s’unissent, s’opposent, se soutiennent à travers des personnages symbolisant chacun à sa manière l’amour, la religion, la corruption, la nostalgie, la révolte…

 

 

QUELQUES THÈMES ABORDÉS …

Chaque chapitre de ce roman polyphonique nous raconte les différentes histoires des personnages de manière discontinue et qui de temps à autres se croisent dans la ville de Chicago qui fait partie intégrante de leur vie et qui façonnera leur destin…

La sexualité.
Dans Chicago, le thème de la sexualité est abordé sous tous ses angles. Elle sera symbole de l’amour qui unit John Graham à sa femme Carol, un instrument de torture pour Safouat Chaker et elle fera sa renommée dans les services secrets égyptiens. Le sexe se révèle être aussi une échappatoire avec la drogue pour Sarah, fille du docteur Raafat Sabet, qui est ballotée entre deux identités, égyptienne et américaine. Source de malaise pour le docteur Saleh, ce dernier s’apercevra que son problème d’impuissance est la conséquence d’un malaise beaucoup plus profond.

L’intégration
Après le 11 septembre, il paraît difficile, dans ce roman, de s’intégrer pour les étudiants égyptiens qui viennent d’arriver à Chicago. Cheïma se retrouve arrêtée car en faisant cuire des piments, la fumée épaisse qui émanait de sa chambre a été prise pour un début d’incendie (à Chicago, depuis sa création la chose qui effraie le plus ce sont les incendies…)

Mais il y a aussi des Égyptiens arrivés avant le 11 septembre comme le docteur Raafat Sabet, marié à une Américaine, Michelle, qui affiche au début du roman des propos clairement antiégyptiens.

La corruption
Dans cette « Little Egypt » en plein centre de Chicago,  la corruption fait pourtant rage. Ici, Chicago nous paraît sournoise cachant derrière son beau visage de ville démocratique une réalité beaucoup plus dure où les services des gouvernements égyptien et américain utilisent des stratagèmes illicites pour arriver à leurs fins.

Face à la corruption, Nagui Abd el-Samad symbolise cette Égypte jeune qui a le courage de se soulever contre le gouvernement égyptien. Ce personnage n’est pas ici sans nous rappeler les idées militantes de l’auteur et c’est le seul protagoniste pour qui El Aswany a opté pour une écriture en narration interne.

 

 

CONCLUSION

Alaa El Aswany écrit de façon simple, ce qui permet au lecteur de bien suivre l’évolution de chaque personnage dans cette microsociété. De plus, par cette simplicité, mêlée à la précision des détails, le roman nous paraît plus ancré dans la réalité, une réalité qui dérange dans le pays qui symbolise la mixité des peuples mais qui reste traumatisé par la sombre journée du 11 septembre.

Ici l’auteur nous rappelle que le portrait d’une ville ne se constitue pas que par les bâtiments qui la composent mais aussi qu’elle existe à travers chacun de ses habitants ainsi que leur histoire.

 

 

Anaïs, 1ère année Bib.-Méd.-Pat.

 

 

Alaa EL ASWANY sur LITTEXPRESS

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Article de Maude sur L'Immeuble Yacoubian

 

 

 

 

 

 

 

 

alaa el aswany chicago

 

 

 

Article de Jean-Baptiste sur Chicago

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11 juillet 2010 7 11 /07 /juillet /2010 07:00

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Thierry VERNET
Noces à Ceylan

Éditions L'Âge d'homme, mai 2010
236 p.

32 illustrations de Thierry Vernet

et Floristella Stephani

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mi-mars, je suis tranquillement installée derrière mon Macintosh quant tout à coup il y a effervescence aux éditions L’Âge d’homme  (Lausanne, Suisse) : c’est l’arrivage des nouveautés, fraîchement imprimées. Quoi, vous allez me dire, la Suisse ? Mais qu’est-ce qui peut bien être publié d’intéressant en Suisse ? Allez, ne faites pas vos parisianistes… Donc, disais-je, livraison des nouveautés. Le collègue, très fier, me tend un livre et me dit : « Tiens, c’est le dernier livre de Thierry Vernet  ― là mon cerveau fait légèrement tilt ―, c’est génial ! Bouvier se regarde écrire mais Vernet croque au contraire tout sur le vif et c’est juste savoureux. » Sans me départir de mon éternel scepticisme, je fourre le livre dans mon sac en me disant que je le lirai quand j’aurai le temps.

 

Quelques semaines plus tard, j’ouvre Noces à Ceylan. Et là… surprise ! Je suis tout simplement éblouie par le style de Thierry Vernet. C’est frais, c’est vif… C’est plein de finesse et d’humour. Les phrases sont lapidaires et truffées de mots d’argot, voire de familiarités ; le tout suinte la tendresse. Ah, j’ai oublié de vous dire ? Noces à Ceylan est en fait le recueil des lettres que l’artiste a envoyées à sa famille entre le 23 octobre 1954 et le 30 mai 1955.

 
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Rappelez-vous : Nicolas Bouvier et son ami peintre Thierry Vernet s’engagent dans un grand voyage puis se séparent en Afghanistan, poursuivant ensuite l’aventure chacun de son côté. Si les livres de Nicolas Bouvier sont aujourd’hui très célèbres, on connaît en revanche beaucoup moins le point de vue de son acolyte. Noces à Ceylan vient combler cette lacune et raconte le voyage de Thierry Vernet à partir de l’instant où il quitte Nicolas Bouvier pour Ceylan (l’actuel Sri Lanka). Là-bas, il s’installe tout en se rétablissant péniblement d’une jaunisse, et attend sa fiancée Floristella Stephani pour l’épouser. Au bout d’un mois, sa promise arrive et ils peuvent enfin savourer le bonheur de leurs retrouvailles… mais il n’est pas immédiatement question de mariage car les deux tourtereaux s’accordent le temps de la réflexion. Durant cette période, ils profitent de leur vie ceylanaise pour peindre, et connaissent aussi les premières difficultés matérielles ainsi que les inévitables maladies que cause le climat tropical. Thierry Vernet et sa compagne s’unissent finalement le 17 mars 1955, quand Nicolas Bouvier les rejoint :

 

« On s’est avancés les trois dans la mer, Nick nous a passé les anneaux au doigt. Tout le monde s’est embrassé et on s’est laissés retourner, traîner, basculer, en se marrant dans cette mer amie. Le souvenir de mon mariage restera toujours ces grosses vagues chaudes et lumineuses, et le soleil, et le sable et l’amitié. »

 

Personnellement, l’écriture de Thierry Vernet m’a fait fondre parce qu’il enrichit le récit quasi exhaustif de son quotidien (son état de santé, ce qu’il mange, l’avancement de son travail…) par de petites pointes d’humour tendre, notamment l’utilisation de surnoms. Il appelle Floristella « la môme », ses beaux-parents sont le Floripère et la Florimère, et il nomme affectueusement les proches à qui il écrit ses « tendres vélos », ou « réverbères », « pistons », « zébus », « pignons », « zigouigouis », « vilebrequins », « cocos », « racines », « sifflets » et autres « croques-croques ». J’ai tout particulièrement apprécié la spontanéité et la franchise de l’auteur ― il ne s’interdit aucun sujet. Un seul petit regret, une seule petite frustration, cependant, est l’absence des lettres que lui ont envoyées ses proches.
vernet peindre
 

La correspondance de Thierry Vernet pendant la première partie du voyage, Peindre, écrire chemin faisant, soit l’autre point de vue de L’Usage du monde, a aussi été publiée aux éditions L’Âge d’homme.


 

« Colombo, le 13 novembre 1954

Plus que demain et après-demain. Quelle veine. Pas de mauvaise journée aujourd’hui. Au petit matin à l’YMCA j’ai reçu une lettre du Floripère avec un tas d’ordonnances et de bonnes prescriptions. Je ne sais pourquoi, ça m’a tout à fait énervé. Au début. J’étais arrivé à ne plus psychoser sur la jaunisse et voilà que j’en reçois deux pages. […] Je ferai donc comme ceci : lundi matin, chez un certain docteur Martinus, je vais me faire faire une complète analyse de sang et d’urine, le rendez-vous est pris. Je l’enverrai au Floripère et depuis ça il me dira que faire. Je prends le régime qu’il m’indique, bien que ce soit fort emmerdant. Je le fais pour me guérir et pour ne pas avoir une belle-famille gentiment casse-pied toute ma vie. […] Autrement j’ai lu le merveilleux Bleak House de Dickens et une lettre de Nick mieux en forme. Bonnard copain bien présent. Et voilà mes croques-croques. Ce n’est pas grand-chose à raconter. J’ai passé ma journée en autobus ou en dortoir. J’ai bouffé du riz à l’eau, ce soir tout à l’heure du poisson grillé, mais vivement qu’on fasse la popote nous-mêmes sans ça le fric durera une semaine. […] (Pour vous seuls, les chères Racines) déchirez selon le pointillé : Maintenant que Floristella va être là il va m’arriver parfois de livrer une intimité encore plus grande et j’aime pouvoir écrire sans « précautions ». […] Déchirez ce journal ici pour pouvoir passer ce journal aux mânis1. […]

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Mes coucouilles, voilà un peu tout ce que j’ai à dire pour ce soir, je suis heureux, tout va bien. Je vous embrasse mille fois tous. Bonne soirée. »

 

1 Mânis : membres de la famille Vernet.

 

Anaïs B., 2e année Éd.-Lib.

 

 

Liens

 

Site Thierry Vernet


Éditions L'Âge d'homme

 

Nicolas BOUVIER sur LITTEXPRESS

 


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10 juillet 2010 6 10 /07 /juillet /2010 07:00

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Sebastian BRANT
La Nef des fous

José Corti

Les Massicotés, 2004

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Écrit par Sebastian Brant, le livre a connu un grand succès à travers l’Europe de l’époque. Il a très vite été traduit en plusieurs langues. L’auteur s’attaque aux travers humains dans 112 poèmes réunis sous le titre La Nef des fous. Il embarque ses fous dans un navire en route vers la Narragonie (« pays des fous »). L’ouvrage est accompagné de gravures d’Albrecht Dürer.  Sebastian Brant, sujet du Saint Empire germanique, est un humaniste né en 1458 et mort en 1521, le tout à Strasbourg. Il reçoit une éducation d’érudit. Il exercera la charge de professeur de droit et de conseiller juridique. Il édite des manuscrits, corrige des épreuves et compose un grand nombre de préfaces à maints ouvrages érudits. Il est profondément croyant. Il souhaite aider le Pape à la réforme de l’Eglise et interpelle en vain l’Empereur pour mener une action afin de repousser l’avancée turque. Il publie La Nef des fous (Das Narrenschiff) le jour du Carnaval de 1494 ce qui lui vaudra de passer à la postérité. L’œuvre, assez pessimiste, est tout de suite reconnue comme une œuvre majeure parmi les humanistes. Il puise son inspiration dans La Bible, les Pères de l’Eglise, les textes antiques, le droit canon mais aussi la tradition médiévale germanique du Carnaval. C’est aussi un admirateur d’Erasme à qui il fera les honneurs lors de la visite de celui-ci à Strasbourg en 1514. Il meurt à 63 ans laissant derrière lui un monde assombri par la montée du luthérianisme, la désintégration du Saint-Empire et l’avancée du « péril turque ».


La force de ce livre est qu’il s’adresse à tous les publics (ce qui explique sans doute une partie de son succès) aussi bien cultivé (les poèmes regorgent de citations empruntées à des auteurs antiques) que populaire (d’où l’usage de la langue vernaculaire, l’allemand, et le recours aux illustrations de Dürer qui se veulent des résumés des différents poèmes).  Le  but de l’auteur est d’instruire ; son enseignement s’adresse donc à tous.

 

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Observateur de sa société

 

Brant est un observateur de la société de son temps. Il constate les vices de son époque : la décadence des mœurs, l’importance croissante accordée à l’argent et ses méfaits, une société en pleine mutation (passage de la société féodale à la société de la Renaissance), etc. Il rend compte des peurs de son temps : en particulier la menace de l’invasion turque qui pèse sur le monde chrétien. Il est le témoin de changements brutaux qui l’effraient. D’où l’impression d’un monde apocalyptique à la lecture de son ouvrage.


Il dénonce les diverses folies humaines qu’on retrouve dans toutes les couches sociales : aucune n’est épargnée. La noblesse et la Cour sont en proie à l’ambition et l’arrogance, les artisans privilégient le profit et cultivent la malhonnêteté, les paysans s’endettent.


Il s’en prend à la vanité sous toutes ses formes : l’ambition sociale (« Le Gentilhomme rêve de devenir baron/Le comte voudrait être un prince de sang/Le prince veut porter la couronne royale »), la mode et le souci de l’apparence qu’il ridiculise (« L’un expose sa tête/A la fenêtre ouverte/L’autre se décolore/Au soleil et au feu, mais ses légions de poux n’en vaudront pas plus cher ») ou encore la suffisance.


Il étale les vices humains et certains péchés capitaux : la colère, la volupté, l’envie,  la haine, la paresse, le mensonge ou encore la vantardise (« On trouve bien des fous/ réclamant des honneurs,/ qui veulent être vus/ toujours au premier rang,/ même quand ils s’enfuient / ils prennent les devants, / se retournent souvent/ pour voir s’ils sont suivis »).


Brant a une attitude plutôt conservatrice : il prône un ordre immuable et déplore entre autres la fin des corporations dans l’artisanat qui garantissaient un travail de qualité et une éthique du travail (honnêteté envers le client) et qui laisse  à présent la place à la libre entreprise capitaliste ainsi que l’abandon des dogmes au profit de la libre pensée critique et la fin de l'ascèse remplacée par la volonté de se livrer à  toute sortes de plaisirs.


Ce qui l’attriste le plus dans la transformation de la société médiévale, c’est l’abandon de la mesure au profit de l’excès. Il ne cache pas non plus son hostilité à la science : il y voit en effet la manifestation de la présomption humaine qui veut se mêler de domaines propres à Dieu. Il condamne ainsi l’astrologie qui selon lui se joue de notre naïveté : « C’est ainsi que foisonnent/ force superstitions,/ avec des prédictions / et des incantations/ des interprétations/ de gestes et de songes,/ des cris et vols d’oiseaux,/ des phases de la lune/ ou de la magie noire ».


Il émet même des réserves au sujet de l’imprimerie qui selon lui contribue à la propagation de livres inutiles. Il critique aussi certaines pratiques telles que les mariages d’argent. Il vilipende ceux qui répondent à la méchanceté ou à la bêtise car ils tendent à oublier qu’eux-mêmes y sont sujets : « Qu’il dise que je mens/ celui qui prétendrait/ n’avoir aucun point faible ». Tout y passe : les mauvais parents, la négligence de l’éducation des enfants, les médecins charlatans, les joueurs invétérés, l’ingratitude des enfants envers leurs parents, le mépris des pauvres, les mauvais prêtres qui n’ont pas choisi leur prêtrise par vocation mais par décision familiale ou pour jouir de certains privilèges, etc.


Il voit d’un mauvais œil ceux qui s’appliquent à refuser la mort : «C’est donc insensé/ de prétendre échapper/ à celle qui vous tient/ impitoyablement/ et de s’imaginer/ qu’agiter les grelots/  de son bonnet de fou/ desserrera la prise ». La mort rétablit l’égalité entre tous : « La folie nous abuse/ nous empêchant de voir/ l’impitoyable main/ toucher nos blonds cheveux,/ sans respect des lauriers/ non plus que des couronnes ».Sur la gravure du chapitre 85 on observe un vieillard, agrippé à la mort et la conjurant de le laisser.


La mort est mystérieuse dans ses desseins : elle emporte le fils avant le père. Elle est toute puissante et personne ne peut lui échapper d’où l’intérêt de l’accepter de s’y préparer.  Elle est très présente dans cette œuvre. On la retrouve notamment à travers le motif de la danse macabre. Cette danse fait partie de l’imaginaire du Moyen Âge. Elle emporte tout sur son passage (riches, pauvres, etc.) Elle était le résultat d’une réflexion sur la mort, omniprésente dans la société médiévale (famines, épidémies). Les représentations picturales représentaient cette danse comme une farandole où la Mort était souvent pourvue d’un instrument de musique. C’était elle qui « menait la danse ». Elle soulignait le caractère éphémère de la vie et elle constituait un avertissement à tous (en particulier aux puissants).


Il est conscient de passer pour un donneur de leçons («Ils sont d’accord pour dire/ qu’il ne m’appartient pas/ de faire la leçon ») mais c’est parce qu’il pense que tout folie n’est pas incurable et que l’étalage des vices de l’humanité peut amener à une prise de conscience. Car les fous le sont souvent par ignorance. A celle-ci, Brant propose l’alternative du « Connais-toi toi-même » de Socrate.


L’ouvrage se termine sur un plaidoyer de l’auteur où il s’excuse s’il a blessé certains lecteurs (« Je prierai donc chacun/ de ne pas prendre en mal/ tout ce que j’ai écrit ». Il explique que lui-même est un fou et qu’il s’est comporté comme tel maintes fois dans sa vie. Il s’efforce à présent d’agir autrement : « Lorsqu’on s’en prend à moi, / me disant : « Médecin/ commence tout d’abord par te guérir toi-même:/ tu fais partie aussi de la bande des fous ! »/ je confesse humblement/ et l’avoue devant Dieu/ que j’ai fait des folies/ et me suis distingué parmi mes congénères, / et j’ai beau agiter, / secouer mon bonnet,/ je ne parviens jamais/ à l’ôter tout à fait ».


Pour lui, l’homme sage et parfait n’existe pas ou bien il est très rare. On peut du moins s’efforcer d'être le moins fou possible. Il termine pourtant en esquissant le portrait d’un tel homme.

 

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La figure du fou

Le fou ici n’est pas un malade mais un impie. Les différentes gravures de Dürer le montrent conformément aux représentations de l’époque : il est vêtu d’une cape, d’un chaperon avec des oreilles d’âne, d’une marotte (sorte de sceptre) et parfois avec un miroir (reflet de sa vanité narcissique), le visage souvent déformé par des grimaces. Il oppose le fou à l’homme sage, si tant est qu’il en existe, qui vit dans la crainte de Dieu. Brant fait également allusion au Carnaval et en fait la critique dans le chapitre 110 b : il s’agit d’un prétexte que ses contemporains saisissent afin de se livrer à leurs vices sous couvert de la religion.


Dans le titre, Brant fait allusion à l’image de la mer et de la navigation, métaphore des passions et de la folie selon Michel Foucault dans Histoire de la folie. L’homme est fait de liquides et humeurs qui peuvent provoquer un déséquilibre mental.


Plusieurs gravures de Dürer reprennent l’allusion du titre : le bois gravé 103 où un fou détruit le bateau sur lequel il se trouve à l’aide d’une hache, métaphore de l’homme qui s’enlise dans la folie et s’y délecte mais qui le mènera à sa perte, le n° 108 où une bande de fous s’embarquent sur un bateau qui fera naufrage et le n°109 où on voit un fou s’accrocher désespérément mais en en vain à un bateau en train de s’enfoncer dans la mer.


Selon Frédéric Hartweg, le fou de Brant a perdu ses repères. Il se montre insouciant, léger, un optimiste impénitent poursuivant des chimères et se livrant tant et si bien  à ses pulsions et désirs qu’il en oublie le salut de son âme. C’est un éternel insatisfait, vivant dans la démesure. La loi, la mesure et l’ordre sont des valeurs absolues en perte de vitesse dans la société de l’époque et qu’il faudrait restaurer.


La folie des hommes tient à une méconnaissance de Dieu qu’on croit trop charitable. Au contraire, le Dieu de Brant, juriste de formation, est un juge impitoyable qui évaluera avec sévérité les péchés de chacun lors du Jugement Dernier.


 

La forme

 

Le livre fait une large place à l’intertextualité. On y trouve un grand nombre de citations ou d’anecdotes extraites de la Bible ou des textes antiques mais aussi beaucoup de proverbes et de sentences. Selon un texte qu’on attribuait à l’époque à Cicéron,  « Il faut insérer les sentences avec parcimonie pour qu’on voit bien que nous sommes les avocats d’une cause et non des directeurs de conduite. Il est sûr que l’auditeur, quand il  verra qu’un principe incontestable, puisé dans la pratique d’une vie, s’applique à la cause, l’approuvera nécessairement dans son for intérieur ». Brant veille à cela. Il craint de passer pour un donneur de leçons. C’est pourquoi il devance les critiques en évoquant ce problème à plusieurs reprises comme on l’a vu plus haut. Ces anecdotes ou citations constituent autant d’arguments d’autorité. 
   

Le recueil est composé d’une adresse aux lecteurs, un prologue, 112 poèmes et une protestation de l’auteur. Chaque poème, d’une longueur variable, est accompagné d’une gravure de Dürer. Ils comportent tous un titre et une sentence placée au début de chacun d’eux.
   

Il recourt souvent à la première personne du singulier et fait ainsi parler son personnage : « Comme lui (Ptolémée) j’en ai plein (livres),/ mais n’y lis pas grand-chose/ A quoi me servirait de me casser la tête/ et d’encombrer mon crâne ?,/ Trop étudier rend sot./ J’ai tout d’un grand Seigneur/ qui peut payer comptant/ la fatigue de ceux/ qui apprennent pour moi ».  On a alors l’impression vive d’un fou enfermé dans sa folie. Cette technique (faire parler la folie) sera reprise par Erasme dans son Éloge de la Folie. Cette voix est souvent pleine d’ironie. Mais la voix de l’auteur réapparaît vite pour livrer une anecdote ou une sentence qui contredit et ridiculise l’attitude du fou si ce n’était pas déjà fait. Ainsi, dans le poème De L’impréparation de la mort, il se moque des tombeaux superbes des rois qui témoignent de leur puissance et de leur rang. La sentence est dans appel :


« Que servirait à l’homme/ un tombeau somptueux(…)/ ou bien un gonfalon/ qui porterait ces mots : / "ci-gît un grand seigneur/ compagnon du blason" ?/Le seul écusson vrai/ deux tibias porterait/ et la tête de mort/ qui servit de régal/ aux vers et aux serpents/ et à tous les crapauds qui s’en sont délectés ».


Ce type de sentence, après l’évocation d’un comportement fou, fait l’effet d’une chute. Parfois très courte mais d’autant plus efficace.
   

Il utilise aussi dans ses poèmes la troisième personne du singulier ; le poème prend alors la forme d’un constat. Il aime recourir à l’énumération pour mettre en valeur les vanités petites ou grandes des hommes et leurs manies pour mieux mettre en évidence leur ridicule.
   

L’auteur atteint son but. Ces procédés font que le lecteur est vite frappé par ses propres travers. Commence alors la prise de conscience qui peut-être l’amènera à se corriger…


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Conclusion

La Nef des fous est un livre plaisant. Il se lit assez facilement même si certaines tournures parfois un peu archaïques obligent à une lecture attentive. Les poèmes restent pour la plupart assez courts si bien qu’on arrive plus vite qu’on ne l’aurait cru à la fin du livre. La peinture de nos défauts prête souvent à sourire  ce qui montre bien l’actualité et la vérité de ses propos.


Cet ouvrage est aussi très intéressant parce qu’il nous donne des aperçus de la société médiévale (corporations artisanales, croyances et superstitions, coutumes, références culturelles, la mort, la situation politique, etc.) mais aussi parce qu’il nous permet déjà d’entrevoir le tournant qui s’opère (le basculement vers la Renaissance). Les illustrations de Dürer jouent également ce rôle dans la représentation qu’elles font de la société de l’époque nous permettant d’accéder à l’imaginaire médiéval (représentations du fou, couches sociales, etc.) Ce n’est pas pour rien qu’il reste aujourd’hui un grand classique. Depuis sa première parution, il a été maintes fois réédité et traduit. Il a inspiré de nombreux artistes tels qu’Erasme ou Jérôme Bosch qui réalisera un tableau portant le même nom en 1500.


Selon Frédéric Hartweg, L’Éloge de Folie d’Erasme s’oppose à La Nef des fous. En effet, pour Erasme, il serait inutile de renier entièrement la folie comme Brant le fait car elle comporte des aspects positifs (création artistique). Toujours selon F. Hartweg, Erasme serait, contrairement à Brant, un partisan de la folie cathartique et non de son éradication. Il tourne ainsi le modèle défensif de Brant en dérision.


Laetitia, AS BIB



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9 juillet 2010 5 09 /07 /juillet /2010 07:00

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Erik L'HOMME
Des pas dans la neige,

aventures au Pakistan
Gallimard,
Collection Scripto, 2009


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'auteur

 

Né en 1967, Erik L'Homme est un des noms caractéristiques de la fantasy française pour la jeunesse. Passionné d'histoires et d'Histoire, il fait une maîtrise d'histoire avant de partir à la recherche de l'homme sauvage dans les montagnes du Pakistan ou en Amérique du Sud sur les traces des colons du XVe siècle. Revenu en France, il reprend ses études et publie un premier ouvrage sur le royaume de Chitral (Pakistan) aux éditions l'Harmattan. Après une rencontre avec Jean-Philippe Arrou-Vignod, directeur de collection chez Gallimard, il publie en 2001 son premier roman pour la jeunesse, Qadehar le sorcier,  premier tome d'une trilogie qui remportera un certain succès.
 

 

 

Le livre

 

En février 2010, Erik L'Homme se décide à publier un récit de son voyage au Pakistan à la recherche de l'homme sauvage. Contrairement à ce qu'il aurait pu faire, il choisit de raconter ses souvenirs et non de ressortir les notes qu'il avait prises à l'époque, ajoutant une pointe de nostalgie et de rêve dans son texte.
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Partant à la conquête de l'Hindou Kouch (ou Hindou Kush), Erik, son frère et un ami débarquent il y a une vingtaine d'années dans un pays dont ils ignorent tout ou presque. Sac au dos et bâton de marche en main, il prennent le chemin de la montagne, à la recherche d'une preuve de l'existence du Yéti. Se sentant l'âme de nouveaux explorateurs, ils découvrent le royaume de Chitral et sa culture, rencontrent des gens ouverts et humains, qui les initient à leurs coutumes et respectent les leurs, les aident dans leurs recherches et les soutiennent dans les difficultés qu'ils rencontrent.
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Entre le Pakistan et l'Afganistan, Erik L'Homme et ses compagnons découvrent un petit « pays » touché par les évolutions et révolutions du monde, et pendant près de deux ans, leur quête devient un moyen de se confronter à la vie en montagne, pure et simple, dure et âpre, qui leur fera perdre des automatismes occidentaux et des kilos, mais qui leur fera gagner une façon de voir le monde.

 

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Mon avis


Étonnamment classé en jeunesse, ce texte est adapté à tous les âges (il est même recommandé par le Routard), accompagnant ses anecdotes de faits historiques ou de clins d'oeil à de grands auteurs de récits de voyage (notamment Chateaubriand et Bouvier). Grâce à ce récit personnel, on découvre ou redécouvre l'Histoire et ses impacts à petite et moyenne échelle. On se sent plus « concerné », parce que ce n'est plus simplement une histoire de chiffres, cela devient une histoire de vies, de gens, de cultures.

Il y a aussi ce petit côté ludique, amusant, des jeunes adultes qui partent sérieusement à la recherche d'un mythe, qui décident de tout plaquer pour leur utopie. Finalement, ce petit côté surréaliste leur permet de faire des rencontres humaines, de découvrir une culture et de se tester, d'éprouver, de vivre... Erik L'Homme partage avec nous son expérience, et on a envie d'y aller, qu'importe si ça fait vingt ans, qu'importe si ce n'était pas aussi facile, les pieds nous démangent et on a envie de prendre du recul aussi, de grandir et de mûrir comme lui l'a fait, en arrêtant de se regarder le nombril et en prenant nos rêves à bras le corps...

Il est également très amusant de noter comme cette expérience a marqué l'auteur dans ses récits fictifs : on retrouve dans Le Livre des étoiles des noms de villes qu'on aurait pu croire inventés mais qui sont en fait nés sur les versants de l'Hindou Kouch (Bromotul ou Kandrâkar par exemple...). Pour Phaenomen, c'est le voyage aux Philippines qui sera  déterminant.

 

Flore, 2ème année Éd.-Lib.


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8 juillet 2010 4 08 /07 /juillet /2010 07:00

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Philippe CLAUDEL

La Petite Fille de Monsieur Linh

Stock, 2005

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quelques mots sur l’auteur

 

Philippe Claudel est un écrivain et réalisateur français né en 1962. Aujourd’hui  maître de conférences à l’université de Nancy, il enseigne à l'Institut européen du cinéma et de l'audiovisuel. Depuis son premier roman, Meuse l’oubli, paru en 1999, l'écrivain lorrain enchaîne les succès littéraires. Il publie notamment Les Âmes grises (Stock) en 2003 qui reçoit le prix Renaudot et fait l’objet d’une adaptation cinématographique, La petite fille de Monsieur Linh en 2005 (Stock) ou Le Rapport de Brodeck en 2007, chez le même éditeur, roman primé au Goncourt des lycéens. Il réalise son premier film (un drame familial) Il y a longtemps que je t’aime avec Kristin Scott Thomas et Elsa Zylberstein, sorti au début de l’année 2008.

 

 

L’histoire

 

« C’est un vieil homme debout à l’arrière d’un bateau. Il serre dans ses bras une valise légère et un nouveau-né, plus léger encore que la valise. Le vieil homme se nomme Monsieur Linh. Il est seul à savoir qu’il s’appelle ainsi car tous ceux qui le savaient sont morts autour de lui. »


Ainsi débute le roman de Philippe Claudel. Monsieur Linh fuit son pays meurtri par la guerre (peut-être le Vietnam), s’exile de la terre où reposent son fils et sa belle-fille, tués par une attaque armée. Seule lui reste sa petite fille née depuis dix jours, Sang Diû, qu’il chérit plus que tout au monde. Après un long voyage en mer, Monsieur Linh débarque en pays inconnu et s’installe dans un centre de réfugiés. Plein d’attentions pour Sang Diû, le vieil homme attendra plusieurs jours avant d’oser pénétrer dans l’agitation de la ville. Un jour, il fait la rencontre d’un certain Monsieur Bark ; les deux hommes deviennent amis, bien qu’ils ne parlent pas la même langue. Alors qu’ils entretiennent des rendez-vous quotidiens, Monsieur Linh est transféré dans un autre établissement (qui s’avérera être un asile) au sein duquel il ne trouve pas sa place et perd la trace de son fidèle ami.


La chute du roman est marquée par un rythme alerte : le vieil homme fugue, erre dans la ville, retrouve Bark et frôle la mort, percuté par une voiture. Ses quelques dernières pages sont aussi l’occasion d’une révélation qui propose une relecture du roman : la petite fille de Monsieur Linh est en fait une simple poupée. La lumière est faite sur les moqueries des passants, les regards soupçonneux, l’extrême sagesse de l’enfant, le transfert du vieil homme à l’asile. Cette révélation donne aussi toute sa valeur à l’amitié qui lie le vieil homme et Bark, lui qui avait su reconnaître le véritable homme qu’était Monsieur Linh.


Les principaux enjeux du récit
 


L’exil


En fuyant son pays, Monsieur Linh doit faire face à un profond sentiment de déracinement. Quitter sa terre natale déchire ce vieil homme, lui qui avait déjà construit toute sa vie au sein de son village. L’exil conduit à une vie d’errance : tout est inconnu. Monsieur Linh est apeuré par l’agitation de la ville, rien ne lui est familier. Noyé dans la solitude, l’homme ne parvient pas à s’approprier cette nouvelle terre : cette impossibilité se traduit par une perte du sens olfactif. Monsieur Linh ne sent rien, il ne reconnaît aucune odeur, comme si aucun élément de ce pays ne le pénétrait.  Afin de lutter contre le déracinement, ou du moins pour mieux vivre avec, Monsieur Linh entretient la mémoire de ses proches: il se remémore régulièrement les souvenirs qui touchent  à sa famille, ceux qu’il aimait ainsi que les images de son village et de sa terre.



Le rapport à la mort


La perte d’un être cher assujettit les personnages à une profonde souffrance, les condamnant à vivre dans l’absence et le souvenir. Monsieur Linh a perdu sa femme, son fils et sa belle-fille et Bark est veuf. Ces deux hommes évoquent quotidiennement les défunts ; ceux-ci font partie d’eux-mêmes. L’unique pulsion de vie de Monsieur Linh est l’existence de Sang Diû. C’est pour elle qu’il se lève chaque matin, c’est pour la délivrer de la guerre qu’il a fui son pays. Bark se rend chaque jour sur l’ancien lieu de travail de sa défunte épouse. Chacun des deux hommes organise sa vie autour de la répétition d’actes qui comblent l’absence. Pourtant, Linh et Bark ne sont pas en tous points comparables dans leur rapport à la mort. Monsieur Linh, lui, sombre dans la folie : il refoule totalement la mort de sa petite-fille. Il projette son désir de vie sur une simple poupée qui appartenait à la véritable Sang Diû, morte avec ses parents. La blessure de guerre du vieil homme est trop profonde.



L’amitié comme terre d’accueil


Linh et Bark se lient très rapidement d’amitié et se rencontrent chaque jour. Ce couple est pourtant improbable : physiquement, les deux hommes sont radicalement opposés, l’un vieux et rachitique, l’autre grand et particulièrement robuste. Mais le plus frappant est la capacité à communiquer que les deux personnages installent : chacun parle une langue que l’autre ne comprend pas. L’échange passe par les gestes, le simple plaisir d’entendre une voix familière, une présence rassurante, qui comble une absence. Bark devient pour Linh une terre d’attache ; la fumée des cigarettes que Bark consomme en continu est la première odeur que Monsieur Linh ressent. En présence de son ami, Monsieur Linh retrouve ses sens, il se sent à sa place. La relation entre les deux hommes devient de plus en plus intense au fil des pages, bien qu’aucun mot ne soit réellement échangé. Cela donne toute sa valeur à leur amitié.

 

 

Conclusion

 

La petite fille de Monsieur Linh est un roman remarquable par son écriture fluide et épurée qui met en jeu des thèmes parfois graves et toujours émouvants.     

 

 

Capucine, AS Bib.-Méd.-Pat.

 

 

 

 

 

Philippe CLAUDEL sur LITTEXPRESS
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Sur le Rapport de Brodeck, articles d'Emma  et de Marie .

 

 

 

 

 

 

 






Sur Les Petites Mécaniques, articles d'Elsa,
de Marie-Aude, de Sandrine.



 

 

 

 




Parallèle entre "L'autre", in Les Petites mécaniques, et La Ligne de fuite de Dabitch et Flao, par Julie.

 

 

 

 

fictions-intimes-couv2.jpg 



 Article de Julie sur Fictions intimes de Laura Vasconi et Philippe Claudel.

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7 juillet 2010 3 07 /07 /juillet /2010 07:00

 _GARNIER.jpgEntre chien et loup



Pascal Garnier par lui-même


D'après mes papiers, je suis né le 4 juillet 1949, à Paris, 14e. Je ne m'en souviens plus, mais admettons. Ensuite... Enfance normale, dans une famille normale de Français moyens comme on dit, mais pour ma part, de plus en plus moyen à mesure que je m'aperçois qu'on m'a vendu le monde sans mode d'emploi et qu'on a abusé de mon innocence par le biais d'une publicité mensongère. Vers quinze ans, l'Éducation nationale et moi décidons de rompre d'un commun accord. Je n'en peux plus, j'étouffe, la vraie vie est ailleurs. Je vais donc voir si j'y suis. A cette époque, les routes sont encore praticables, l'Afrique du Nord, le Moyen-Orient, et toujours plus loin à l'Est. Comme ça, tête en l'air, pendant une dizaine d'années jusqu'à ce que je m'aperçoive qu'au fond, c'est tout petit le grand monde et qu'en plus, vu sa rotondité, on en revient toujours à la case départ.


Arrive alors la femme et avec elle l'enfant. Autour de moi, mes fidèles compagnons de route rentrent à la niche les uns après les autres, enterrant leurs rêves et leurs illusions comme des os à ronger, pour plus tard, quand ils seront vieux, quand ils n'auront plus de dents. Par défi devant une telle débandade, je me lance dans le rock'n roll et pour dire vrai, je me reçois très mal. Je ne suis pas plus doué pour être pop star que père de famille. Toutefois, en écrivant mes pauvres chansonnettes, j'ai pris goût aux mots. Au fond de moi je nourris le fol espoir d'écrire plus long, un livre par exemple. Mais la pauvreté de mon vocabulaire et ma méconnaissance de l'orthographe et de la conjugaison se dressent devant moi comme d'infranchissables barrières. Alors je divorce, je me remarie, je fais un peu de déco pour des magazines féminins, je bricole par-ci par-là, je m'égare parfois dans des combines plus ou moins avouables, bref, je tue le temps, je me solubilise. Et je retrouve la qualité d'ennui de mon enfance d'une douceur opiacée. J'ai trente-cinq ans.


Ne s'évadent que ceux qui sont incarcérés, et d'une certaine manière c'est mon cas. Je n'ai plus le choix, ma seule issue c'est le format 21 x 27 d'une page blanche. J'y creuse laborieusement mon trou sur un coin de table de cuisine. Je meuble mon vide. Une nouvelle, puis deux, puis trois, puis... Un jour un éditeur au bout du fil, et pas des moindres, POL. Un recueil de douze nouvelles sort sous le titre de : "L'année sabbatique". Une bonne soixantaine de livres suivront chez différents éditeurs, pour la jeunesse, pour les adultes, en noire, en blanche (cette forme d'apartheid ne me concerne pas). Voilà, tout cela est un peu brouillon, je le reconnais. J'écris parce que, comme disait Pessoa : « La littérature est bien la preuve que la vie ne suffit pas. »



Hommages à Pascal Garnier

Alexis Brocas et François Aubel (Nouvel Observateur) :
http://www.magazine-litteraire.com/content/hommage/article.html?id=15607

Christine Ferniot (Télérama) :
http://www.telerama.fr/livre/pascal-garnier-a-rejoint-le-grand-loin,53353.php#xtor=RSS-22

Christophe Dupuis (Libraire) :
http://bibliobs.nouvelobs.com/20100308/18181/hommage-a-pascal-garnier

Marcus Malte (Ecrivain) :
http://bibliobs.nouvelobs.com/20100308/18183/lecrivain-marcus-malte-se-souvient-de-pascal-garnier




La critique


Des textes à l'humour terriblement grinçant. Qui broient le noir et serrent le cœur. C'est qu'il est incroyablement proche de ses personnages (...) et de ses lecteurs aussi. Allant sans cesse des uns aux autres, dans un souci du complément.
Xavier Houssin, Le Monde des livres

Rien que du noir chez Garnier ? Non, comme la lune, le romancier diffuse un rayon de lumière qui révèle les lâchetés et les névroses de ses personnages. Et, dans un feu troublant de ressemblances, l'ampleur des nôtres.
François Aubel, Le Magazine littéraire

Pascal Garnier prend la réalité pour ce qu'elle est – effrayante. Il plonge ses personnages – monstres et innocents – dans une dérive suffocante, sans jamais céder au cynisme. Ici un brin d'espoir, ici, une envolée lyrique. Et toujours cette écriture ample, sensuelle, pour dire la folle destinée du genre humain.
Martine Laval, Télérama

Du bonheur, les héros de Pascal Garnier ne connaissent que des flashs, tranchants comme des scalpels. Leur quotidien, c'est la vieillesse, la solitude, la décrépitude. No future, toute la crudité et l'implacabilité de la vie sont là, dans ces mots cliniques et familiers distillés au fil de romans courts et intensément noirs.
Alexandra Schwartzbrod, Libération
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Pascal GARNIER
Le grand loin

Zulma, 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'histoire : L'itinéraire d'une chute

Homme placide à la vie insipide, n'ayant rien à faire, Marc s'est toujours contenté d'être.


Une vie qu'il menait par procuration à travers Chloé sa deuxième épouse qui lui imposait  passions, amis, dîners. Ces dîners où la voix de Marc ne portait pas aux oreilles des autres. Ce dîner où « quelqu'un avait évoqué la ville du Sud Ouest et il s'était jeté dessus comme un noyé sur une bouée : Moi aussi, je connais Agen ! », et le silence pesant qu'avait provoqué cette annonce tonitruante.


Marc ressentait le besoin d'être pris dans ce grand mouvement qu'est la vie, comme ce flot des voitures qu'il regardait passer accoudé à la rambarde du pont qui surplombait l'autoroute.


Ni l'adoption récente de Boudu, un chat au nom prophétique, ni la proposition de Chloé, partir en voyage à Budapest, « ville sympa et proche » ne pourraient le satisfaire.


Lui a des envies d'ailleurs, de lointain. Envies désormais devenu irrépressibles. 


Parfois même, il songe à la terre de feu, « lieu où la terre s'achève, le bec dans l'eau […], une falaise surplombant la mer et lui,assis au bord, barattant le vide de ses pieds nus. Le bout du monde devait ressembler à certains petits coins de Bretagne. C'était un peu décevant ».

Pour lui, l'aventure, le lointain, c'était Agen, là où tout commence et où tout s'achève.

Qui mieux que sa fille Anne, conçue lors de son premier mariage, aujourd'hui internée en hôpital psychiatrique, pouvait incarner cette instabilité, ébranler sa routine? C'est avec elle, compagnon de voyage idéal, qu'il choisi de partir au Touquet. Une petite escapade qui deviendra vite une fugue, un voyage sans espoir de retour. Cette équipée absurde finira par se perdre au détour des routes qu'ils croiseront, des cadavres qu'ils laisseront dans leur sillage.

 

 

Le style : Tendrement cruel

Dans son dernier roman ou plutôt dans sa dernière longue nouvelle, Pascal Garnier, un des meilleurs stylistes français du roman noir – s'il faut le classer dans un genre, chose qu'il n'approuvait guère :   « Cette forme d’apartheid ne me concerne pa s»  – nous raconte une fois de plus l'histoire de personnages ordinaires, modestes, « des cabossés de l'existence ». Ici, il se place de nouveau en écrivain des âmes perdues afin de nous livrer l'histoire de Marc, personnage principal, et sa lente descente aux enfers. 


Dans son œuvre, la tension, le mal-être des personnages est perceptible dès les premières pages ; chacun d'eux semble évoluer dans un confort certes bancal mais tout de même réel.


L'art de Pascal Garnier consiste à décrire ces moments où tout chavire dans la vie de ses personnages : « le croche-pied qui fait basculer un destin ». Cet instant bref mais lourd de conséquence où les gens se perdent, se pervertissent, abdiquent.


Chez cet écrivain le fond est toujours servi par la forme. Un style épuré, minimaliste, un sens du détail, un art de la concision, de nombreux aphorismes, des ambiances, des atmosphères presque apocalyptiques et des personnages aux silhouettes ignobles façon Bacon.


Pascal Garnier était un écrivain tendrement cruel à l'humour noir qui ne tombait jamais dans le cynisme, une façon pour lui et ses lecteurs de rire de la vie, pour ne pas en pleurer.

 

D'autres textes
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L'A26

Zulma, 2009

 

 

 

 

 

 

 

 

Bernard, employé de la SCNF atteint d'un cancer incurable, vit au côté de sa sœur Yolande à qui il a consacré sa vie quitte à gâcher la sienne. Elle, tondue à la Libération pour avoir sympathisé avec l'ennemi, reste traumatisée par cet événement ; depuis, elle ne sort plus de chez elle et se contente de regarder le monde à travers un trou dans un de ses volets qu'elle garde constamment fermés.


Pour elle, son frère devrait se contenter de faire comme elle, « ne rien aimer, comme ça on est jamais déçu et on fout la paix aux autres ».


Frère et sœur vont se contenter de cette minable existence jusqu'à ce que Bernard soit mis en congé maladie à durée indéterminée. Dès lors tout bascule pour lui et il commencera à enterrer des cadavres dans le chantier de l'A26 non loin de la cabane où ils vivent.

Un des meilleurs livres de Pascal Garnier selon moi. Une ambiance, une atmosphère très sombre, très tendue voire dérangeante qui vous prend aux tripes.

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Lune captive dans un œil mort

Zulma, 2009

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Martial et Odette sont deux jeunes retraités qui ont cédé aux avances d'un agent en immobilier spécialisé en résidence senior.


Ce type de résidence que nous pouvions autrefois observer outre-Atlantique et qui ont la fâcheuse tendance de se développer en France. Sorte de club Méditerranée ultra sécurisé, où la vie des résidents est entièrement planifiée allant  jusqu'à aménager des plages horaires pour les visite familiales, seul moment où les gens de l'extérieur ont la possibilité de pénétrer entre ces murs.


Le petit paradis dans lequel le couple croyait avoir emménagé, leur permettant ainsi de se tenir à l'écart des nombreux dangers du monde extérieur, se révèle vite être d'un ennui mortel, un véritable enfer dans lequel chaque résident va peu à peu révéler sa véritable nature.

Humour noir et portraits acerbes sont les principales caractéristiques de ce roman dans lequel Pascal Garnier s'attache à dénoncer ceux qui vendent du rêve comme ceux qui vendent de la peur.

 

Benjamin, 1ère année Éd.-Lib.

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6 juillet 2010 2 06 /07 /juillet /2010 07:00

IL ÉTAIT UNE FOIS À…

hautefaye.JPG


RÉSUMÉ DES FAITS

 

16 août 1870, Hautefaye, petit hameau de dix maisons au nord de la Dordogne. C’est le jour de la grande foire annuelle aux bestiaux et aux marchandises, tous les paysans de la région s’y sont donné rendez-vous, mais les conditions sont réunies pour assister à un drame inhumain : canicule, sécheresse, affaires infructueuses, alcool, malentendus et surtout la guerre et les défaites qui s’accumulent.


Des paysans présents ce jour, pour la plupart charentais, commencent à discuter de la situation actuelle, des rumeurs circulent sur l’arrivée des républicains dans les campagnes attachées à l’Empire. Clairement pro-bonapartistes, ils ruminent contre les révolutionnaires républicains, mettant dans le même panier les châtelains qui donneraient de l’argent aux Prussiens. Les esprits s’échauffent, on part à la recherche de ces hobereaux qui mettent à mal l’Empire français. Le premier à se confronter à ces hommes sera Camille de Maillard, fils du maire de Beaussac, cousin d’Alain de Monéys : après quelques injures de la foule et une altercation vive avec les meneurs, il sera forcé et contraint, bien que totalement d’accord, de crier « Vive l’empereur, vive Napoléon ». Cependant les hommes sont bornés et persuadés qu’il n’est pas sincère, ils l’invectivent de plus belle mais Camille de Maillard arrive à prendre la fuite.


Un peu plus tard, Alain de Monéys quitte ses cousins de Poutignac, chez qui il a déjeuné, pour rejoindre la foire de Hautefaye et faire ses adieux avant de partir au front. Arrivé à l’entrée du foirail, il est alors encerclé par la foule en délire, traité de Prussien ; on lui demande de crier la même chose que son cousin. Il a beau clamer qu’il n’est pas un Prussien et qu’il va partir défendre l’Empire, ses propos sont pris à contre-sens, et la foule de crier : « Mort au Prussien » ; s’ensuit alors un long calvaire pour cet homme de 34 ans. Celui qui était connu de tous pour sa bonté et sa générosité envers les habitants des environs est alors traité comme un ennemi du peuple. Il sera traîné dans tout le village, battu, torturé dans l’atelier du forgeron (qui n’est autre que le maire), écartelé, pendu, puis brûlé vif. Cinq ou six hommes, amis du pauvre Alain, ont bien essayé de le sauver de cette horde de loups assoiffés de sang prussien, mais à six contre des centaines, le combat était perdu d’avance.


Le lendemain, une atmosphère plus que pesante règne sur Hautefaye et ses environs. Certains se vantent d’avoir réduit en cendres un Prussien, mais une bonne partie commence à se demander quelle folie s’est emparée de ces hommes, eux-mêmes, pour s’en prendre à cet homme dont  personne n’a jamais, et n’aurait jamais eu à se plaindre.


Un procès sera conduit contre vingt-et-un accusés présents ce jour funeste ; quatre seront condamnés à mort, exécutés sur la place du village, les autres seront condamnés soit à perpétuité, soit pour une durée déterminée, soit mis en réclusion ou en maison de correction pour les plus jeunes.

 

 

CONTEXTE HISTORIQUE D’APRÈS LE LIVRE DE GEORGES MARBECK

L’Empire français est dirigé par Napoléon III depuis 1852 — Déclaration de guerre contre la Prusse — Tirage au sort des conscrits dans toutes les communes.


1870
Mai : Plébiscite de Napoléon III pour renforcer l’Empire et réduire les mouvements républicains.
8 mai : Vote à Hautefaye, 100 % de oui en faveur de l’empereur.
3 juillet : Tentative d’alliance entre l’Espagne et l’Empire prussien, la France serait alors cernée par ses ennemis. Napoléon renonce à déclarer la guerre, mais sa compagne Marie Eugénie insiste (« c’est ma guerre »), le conseil des ministres approuve.
14 juillet : Guerre proclamée contre la Prusse, appel de soldats en renfort.
11 août : Alain de Monéys, malgré sa réforme, prend la décision d’aller rejoindre le front avec son cheval.
16 août : Foire annuelle aux bestiaux et aux marchandises à Hautefaye. Canicule depuis cinq mois, affluence de paysans de toutes les communes alentour jusqu’en Charente. Mélange d’alcool, de chaleur, d’affaires infructueuses, décès des enfants du pays au front, soutien farouche à l’Empire et à Napoléon III, crainte de l’arrivée de la république dans les campagnes… S’ensuit le crime contre Alain de Monéys, châtelain de la commune, ami d’un bon nombre de paysans du coin.
24 août : Le maire de Hautefaye, Bernard Mathieu, est révoqué, Elie Mondout, l’aubergiste, est choisi pour le remplacer.
1er septembre : Sedan, Napoléon III est battu, l’Empire français capitule.
4 septembre : La République est proclamée, avec Gambetta et Favre à sa tête.
26 septembre : Assises spéciales pour l’affaire de Hautefaye, vingt-et-un inculpés, dont cinq originaires des environs de Hautefaye.
28 septembre : Strasbourg capitule.
27 octobre : Metz capitule.
5 novembre : La mère d’Alain de Monéys meurt de désespoir et de chagrin.
9 décembre : Le gouvernement français s’installe à Bordeaux.
13 au 21 décembre : Procès des meurtriers d’Alain de Monéys à Périgueux. Quatre des accusés sont condamnés à mort : Chambord, Buisson, Piarrouty et Mazière, avec exécution sur la place du village de Hautefaye. Travaux forcés à perpétuité, à durée déterminée, réclusion ou maison de correction pour les autres inculpés.

 

 

1871
28 janvier : Paris capitule, armistice de vingt-et-un jours signé par Favre et Bismarck.
7 février : Jour d’exécution à Hautefaye, quatre têtes tombent.
10 février : La fille d’Élie Mondout, Anna meurt à 18 ans, en état de choc depuis l’exécution ; sa tante découvre qu’elle était  enceinte mais tait son secret.
1953 : Le dernier témoin du drame, Noémie Lavaud, petite-fille Mondout, décède à 92 ans.
1970 : 100 ans après le drame, une messe du pardon est dite à l’église de Hautefaye, avec les descendants de la victime, Alain de Monéys, et des meurtriers.

cartehautefaye.jpg

 

TRAJET ET CALVAIRE D’ALAIN DE MONÉYSalaindemoneys.JPG
Départ de Poutignac, chez ses cousins de Maillard.
Montée vers Hautefaye, muret et champs de luzerne : altercation, premiers coups.
Dans le bourg d’Hautefaye, vers la mairie pour le mettre à l’abri.
Dans une ruelle vers la place, devant l’auberge Mondout sur la place : passage à tabac par la foule.
Devant la cour du presbytère, face à la ruelle du maire : tentative de pendaison aux branches d’un cerisier.
Diversion du curé pour inviter la foule à boire le vin de messe à l’église.
Emmené devant la mairie, le maire refuse de prendre part et s’enferme chez lui.
Traîné à l’atelier de forge du maire, Monéys est torturé, on lui arrache un ongle de pied.
Emmené sous bonne escorte dans un réduit de l’étable, on tente de « l’arranger » un peu.
Traîné à nouveau sur le foirail, il est écartelé.
Retour au point de départ près des champs de luzerne.
On le traîne au lac desséché pour le brûler vif, sa graisse sera recueillie, étalée sur des tranches de pain et régalera les esprits échauffés.

 

 

teule-mangez-le-si-vous-voulez.gif  Mangez-le si vous voulez , Jean Teulé

 

Ce court récit de Jean Teulé prétend retranscrire un drame humain effroyable, la mise à mort d’un habitant de la région périgourdine, Alain de Monéys, par des villageois poussés à bout par la sécheresse, la guerre et l’alcool. Accablés par la canicule, ils laisseront leur violence se déchaîner. Désireux d’en arriver rapidement à l’exécution d’Alain, Teulé se précipite à partir de quelques détails et accumule des renseignements historiques qu’il survole. Ainsi, il ne développe pas la psychologie des personnages, et s’attarde peu sur la réalité du chemin de croix de la victime. Même si l’effort de présenter un plan qui facilite la lecture est réel, en lisant le livre de Georges Marbeck, on découvre que ces éléments sont finalement factices.


Cet ouvrage se présente comme la réécriture romancée d’un fait réel. Or, une question éthique se pose dès le début du récit : sommes-nous réellement face à une réappropriation de ce fait divers par un écrivain, ou seulement face à un exercice de style quelque peu bâclé ? En effet, la volonté de Teulé ne semble pas d’expliquer ce drame, ni même de lui donner valeur de symbole. Il paraît juste vouloir exciter nos sens en appuyant lourdement sur l’horreur de ce drame, le rendant plus sanguinolent que de raison, et en y ajoutant des « affaires de sexe ».


Georges Marbeck a fait un véritable travail de recherche historique ainsi qu’une étude sociologique des mouvements de foule. L’écriture du drame par Georges Marbeck permet de développer des caractéristiques de la psychologie de masse qui se cachent derrière un acte de barbarie isolé. A contrario, Mangez-le si vous voulez
laisse un goût quelque peu amer : la reconstitution historique n’importe pas à Teulé ; ce fait divers est seulement pour lui le prétexte à un énième livre, court et facile à vendre.

 

 

Entretien avec Georges Marbeck,
auteur de Hautefaye, l’année terrible

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Après nous être passionnées pour cette histoire terrible, et avoir préparé de nombreuses questions, rendez-vous est pris : samedi 1er mai, 15h00, au domicile de l’auteur. Nous découvrons alors une belle et vieille demeure périgourdine, une odeur de cire et d’encens dans la grande cage d’escalier, et, au deuxième étage, un bureau derrière un rideau de velours, une bibliothèque d’ouvrages reliés, couverture de cuir… Et l’histoire commence, sans presque aucune intervention de notre part ;  il nous délivre son récit. Les intitulés des questions ont donc hautefaye_lannee_terrible.JPGété ajoutés pour une meilleure lisibilité de l’entretien retranscrit.

 

Élise, Elsa, Éva : Comment avez-vous eu connaissance de cet événement ?


Georges Marbeck : Tout à fait par hasard, j’en avais entendu parler par ma famille, notamment par ma mère qui parlait de ce village comme d’un lieu maudit à éviter. Un réel mystère planait sur Hautefaye. Lors d’un séjour en Dordogne, en voiture avec un habitant de la région, nous avons traversé le bourg de Hautefaye. Et à la sortie, il m’a dit : « C’est ici qu’ils ont brûlé Alain de Monéys ! ». Etonné, j’ai répondu : « Oui, au Moyen-Âge ? » «Non en 1870 ! m’a-t-il répondu, une journée terrible dont mon grand-père fut témoin. »  C’est à cette époque que j’ai débuté mes recherches sur l’affaire de Hautefaye.

 


E.E.E. : Quelle était votre volonté de départ ?
 

G.M. : L’idée de départ n’était pas un livre mais plutôt un projet de film. J’avais commencé à écrire un scénario à partir de cette histoire, de ce contraste entre l’horreur du meurtre commis dans la chaleur de l’été et le châtiment donné en plein hiver, sous la neige, de cette guillotine qui vient de Bordeaux… Mais ce projet était un vrai serpent de mer, il a été repris plusieurs fois, notamment par Yves Boisset, réalisateur qui est venu à Hautefaye il y a trois ans, mais le film n’a jamais abouti.

 


E.E.E. : Pourquoi décider d’en faire un livre ?


G.M. : Lorsque j’ai commencé mes recherches, je suis tombé sur un ouvrage de M. Galet, Meurtre à Hautefaye. Après l’avoir lu et rencontré son auteur, je n’étais pas satisfait par les explications qui m’était données, ni les raisons profondes de cette frénésie meurtrière. J’ai alors entrepris mes propres recherches de documentation sur l’époque, toujours dans l’optique d’en faire un film. Quelque temps plus tard, je dînais avec un ami qui travaillait aux éditions Robert Laffont, je lui raconte alors mon idée de scénario, il m’affirme qu’il y a là un livre à écrire. Les jours passent et je reçois un coup de téléphone du directeur littéraire des éditions Robert Laffont, qui me dit que mon histoire est formidable. Le contrat est signé, je perçois une avance sur mes droits d’auteur et il m’accorde un an pour écrire le livre. Paru en 1982, il est tiré à 50 000 exemplaires, dont 3 600 vendus en Dordogne, il est aussi réédité dans une version « Grand livre du mois ». Pour ce qui est de l’illustration de la version originale, il s’agit d’un tableau d’un ami peintre représentant l’atelier d’époque du maire de Hautefaye. D’autres esquisses ont été réalisées et exposées à Paris.


Quant au titre, ou plutôt au sous-titre, j’avais au départ une autre idée plus représentative, telle que « le crime des braves gens », « L’Année terrible » étant un titre déjà utilisé par Victor Hugo, je le trouvais moins parlant sur le sujet, mais on ne pouvait pas mettre seulement le titre « Hautefaye ».


 

E.E.E. : Comment vous-êtes vous documenté sur les faits de l’époque étant donné la profusion d’éléments historiques, politiques et climatiques qui sont exposés dans ce récit ?

 

G.M. : Ma volonté première était d’être au plus près de la réalité ; j’ai donc cherché, fouillé, et trouvé des archives et des documents divers. Parmi ces archives, celles d’un écrivain périgourdin qui avait écrit un feuilleton sur Hautefaye dans les années 30 ; ce dernier avait à l’époque fait une enquête minutieuse sur l’affaire, sur les habitants et les descendants des familles concernées. On y trouve des informations sur Anna Mondout, cette jeune bergère retrouvée morte et enceinte dans la neige le lendemain de l’exécution capitale, on apprend qu’elle avait un fiancé, parti à la guerre. Je suis aussi rentré en contact avec un historien de Périgueux qui avait acheté, ou peut-être trouvé, une série de documents qui avaient servi à la rédaction du feuilleton précédent. Il les avait alors donnés aux archives de la ville de Périgueux ; j’y suis donc allé et j’ai cherché parmi les cartons afin de retrouver des traces des habitants de l’époque et vérifier la véracité des éléments accumulés jusqu’alors. J’avais aussi un ami juge d’instruction au tribunal de Périgueux ; ce dernier m’a permis de parcourir les archives poussiéreuses entassées dans le grenier du palais ; cependant les trois quarts des documents juridiques de cette affaire avaient disparu, mis à part certains documents  journalistiques. J’ai vécu cette recherche de documents comme une véritable aventure, bien que bouleversante.


 

E.E.E. : Comment avez-vous pensé la part de réalité et la part de fiction étant donné l’aspect historique et anecdotique de ce roman ?

G. M. : Grâce aux archives accumulées sur l’affaire et sur les habitants de l’époque, j’ai pu retranscrire l’histoire de façon à être au plus près de la réalité. Un seul personnage a été inventé de toutes pièces, il s’agit de Rougier Le Rouge ; il représente la figure républicaine. En quelque sorte il incarne le non au plébiscite de Napoléon dans le village de Hautefaye. Je me suis donc inspiré de personnages républicains présents dans les ouvrages d’Eugène Le Roy, notamment dans Les gens d’Auberoque. J’ai aussi mis en valeur le personnage d’Anna Mondout, c’est un des seuls personnages féminins du récit dont j’ai fait le fil conducteur de l’histoire. Bien que bergère, elle est sensible et ouverte, ce qui lui permet de traverser les différentes classes sociales ; par ailleurs elle est dans toute cette affaire aussi bien témoin que victime.

 

 

E.E.E. : Comment, selon vous, en est-on arrivé aux faits qui se sont déroulés ce 16 août 1870 ?


G. M. : Un historien de Limoges, Yves-Marie Bercé, a écrit un ouvrage, Croquant et va-nu-pieds, à propos des jacqueries, et selon lui, le drame de Hautefaye serait la dernière jacquerie du Périgord. La révolution n’étant pas si loin, les paysans des contrées profondes entretenaient encore des rapports tendus avec les châtelains, comme la famille de Monéys, d’autant plus qu’ils étaient séparés par la barrière de la langue, les uns parlant le français et les autres l’occitan. Le comble de cet affreux drame, c’est que celui que l’on a traité comme un Prussien n’était autre qu’un innocent, qui s’était engagé pour partir à la guerre malgré sa réforme. Je me suis d’ailleurs passionné pour la façon dont les paysans étaient de fervents adorateurs de Louis-Napoléon Bonaparte, qui était perçu comme le descendant de celui qui, après la Révolution, avait donné aux paysans la propriété de leurs terres. Cette histoire m’a bouleversé ; j’avais l’impression de remuer des horreurs. C’est pour moi la pire des choses qu’une foule qui s’acharne sur un innocent, prise d’une folie collective extraordinaire. « Un brave homme torturé et brûlé par de braves gens ! Tel est bien le visage singulier qu’offre le crime de Hautefaye. »

 

 

E.E.E. : Dans quelles circonstances est paru l’ouvrage des cent documents sur le drame de Hautefaye ?

 
G. M. : Alain Bressy, mon ami juge d’instruction à Périgueux, qui organisait des manifestations culturelles dans une salle de Trélissac, m’a demandé si l’on pouvait faire une exposition sur l’affaire de Hautefaye, avec les différents documents que j’avais accumulés. C’est à cette occasion qu’est sorti ce livre, catalogue de l’exposition qui proposait des photographies de l’époque, des documents journalistiques, des dessins, et encore plus insolite, la porte de la mairie de Hautefaye. Cette dernière avait été achetée par un collectionneur qui l’a prêtée pour la durée de l’exposition ; c’est un élément symbolique puisque c’est cette porte qui est restée tragiquement fermée le jour du drame.

 

 

E.E.E. : Comment avez-vous reçu le livre de Jean Teulé, Mangez-le si vous voulez ?

 

G. M. : J’ai dans un premier temps été surpris de cette parution survenue si rapidement ; il était venu me voir quelques mois auparavant parce qu’il s’intéressait à l’époque à cette vieille histoire. Il voulait alors tenter d’en écrire un livre. Il a donc repris les faits en s’appuyant sur mon ouvrage et notre petit entretien pour reconstruire l’histoire à sa façon, en cent dix pages et de façon totalement approximative. Suite à cette parution et à son traitement médiatique, une des descendantes de la famille de Monéys m’a appelé, furieuse ; elle voulait savoir qui était cet homme qui se permettait de raconter des choses pareilles, et savoir si je l’avais rencontré. Cette parution a été perçue comme une atteinte par les habitants de la région et les descendants des différentes familles, cela parce que Teulé a dénaturé les faits réels et les personnages tout en laissant leurs véritables identités.

 

 

E.E.E. : Dans quelles circonstances avez-vous rencontré Jean Teulé ? Que pensez-vous après coup du traitement des informations qu’il a puisées auprès de vous et de votre livre ?


G. M. : Il m’a contacté sur Paris afin que nous nous rencontrions ; il avait apprécié Hautefaye, l’année terrible et voulait en savoir plus sur la part de fiction et de réel dans mon récit, avec peut-être l’idée d’en faire un livre par la suite. Nous avons donc dîné ensemble ; je lui ai parlé du seul personnage inventé et des recherches que j’avais effectuées à l’époque. Ce fut un bref entretien, aussi bref que le temps qu’il a pu mettre pour écrire son livre et le faire paraître, ce qui explique sûrement le fait que le contexte soit si bâclé. On ressent dans son livre un réel manque de connaissance sur le monde paysan, et sur l’époque du Second Empire. Je l’ai d’ailleurs revu depuis la parution de son livre, au salon du livre de Brive, j’ai profité de l’occasion pour lui dire la mauvaise réception de son ouvrage en Périgord ; il était confus et m’a demandé de transmettre ses excuses aux descendants heurtés par sa version des faits.

 

 

E.E.E. : Après la lecture de vos deux ouvrages, le récit de Teulé, semble très provocateur, ce qui dénature le drame. Mais il fait surtout peu allusion à la situation politique et économique, le contexte est sous-développé alors qu’il semble plutôt être l’élément déclencheur, que pensez vous de cette vision des choses ?


G. M. : C’est un homme des médias. Il cherchait alors un sujet sanglant à sensation, il est tombé sur cette affaire et a décidé d’en faire un livre. Là où j’ai tenu à être au plus près de la vérité, Teulé, lui, a laissé libre cours à son imagination pour en effet accentuer l’horreur de cette histoire en y ajoutant des scènes de torture supplémentaires, ainsi qu’une scène d’ébat sexuel inapproprié où la pauvre Anna Mondout devient une vile créature excitant les villageois. Pour ce qui est du contexte, Teulé ne replace pas les faits historiques comme j’ai pu le faire ; dans ma version, le crime n’arrive qu’à la 235e page, toute la situation politique, économique et sociale est donnée afin de faciliter la compréhension du lecteur. Pour moi, c’est l’image de l’écrivain qui fait dans la caricature, le rendu final en est presque inintéressant.

 

 

corbin-le-village-des-cannibales.gifE.E.E. : Alain Corbin, historien spécialiste du XIXe siècle, était déjà revenu sur les faits avec Le village des cannibales où il développe une théorie sur les mouvements de foule ; cependant son titre n’est-il pas un peu provocateur ?


G. M. : Lorsque j’ai rencontré Alain Corbin, nous avons abordé le titre donné à son ouvrage qui ne me paraissait pas être le plus convenable ; il m’a alors confié que son éditeur l’avait poussé à mettre ce titre quelque peu provocateur. Ce qui a été en sa défaveur lorsqu’il a voulu rencontrer le maire de Hautefaye, puisque ce dernier a refusé (comme il le fera avec Teulé), offusqué par ce titre mensonger. En effet, ce que l’on ne précise pas assez, c’est que la plupart des habitants même de Hautefaye n’ont pas participé à ce massacre collectif, certains ont même aidé à le protéger, et pour ce qui est des coupables, ils venaient en majorité des régions voisines. J’ai d’ailleurs une petite anecdote amusante sur l’ouvrage de Corbin : dans son analyse, il émet des doutes sur quelques-unes de mes sources, ce qui est acceptable, mais à l’inverse, il s’appuie sur un personnage, qui n’est autre que Rougier Le Rouge le seul personnage inventé du mon récit.

 


E.E.E. : À quand une nouvelle édition de cet ouvrage épuisé depuis déjà trop longtemps ?

 

G. M. : Tout comme pour le projet de film, plusieurs personnes sont intéressées par ce projet de réédition mais le passage à l’acte ne s’est toujours pas fait. Ce sera peut-être l’occasion d’apporter des modifications, notamment sur le titre.

 

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Propos recueillis par Élise, Elsa, Éva, L.P.

 

 

 

 

 

Lire l'article de Laure sur Mangez-le si vous voulez.

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Published by Élise, Elsa, Éva - dans Entretiens
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