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12 juin 2013 3 12 /06 /juin /2013 21:22

 

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12 juin 2013 3 12 /06 /juin /2013 07:00

Alicia Gimenez Bartlett 2

 

 

 

 

 

Alicia GIMÉNEZ BARTLETT
Rites de mort
Ritos de muerte (1996)
traduit de l’espagnol
par Marianne Millon
Rivages
Collection : Rivages/Noir , 2000


 

 

 

 

 

Informations préliminaires

L’ensemble des citations d’auteur insérées dans ma fiche est issu de la rencontre entre Alicia Giménez Bartlett et Christophe Dupuis, animateur au Salon Lire en poche de Gradignan, en 2012. L’auteur qui est venue en octobre pour le Salon Lire en Poche et la manifestation littéraire « Lettres du monde – Hommage à la Catalogne », devait également être présente les samedi 23 et dimanche 24 mars 2013 au Salon du livre de Paris dans le cadre de « Barcelone, ville invitée ». J’ai pu, de mon côté, interroger par email l’auteure qui m’a aimablement donné son adresse mail au Salon de Gradignan, l’entretien complet et traduit est reporté à la fin de ma fiche.



Biographie

Alicia Gimenéz Bartlett est née le 10 juin 1951 à Almansa, commune de la province d’Albacete. Elle grandit dans un contexte historique difficile, sous la dictature conservatrice et nationale-catholique de Franco. C’est une période où le statut des femmes était donc écrasé sous le poids de la religion.

Par la suite, elle est devenue docteur en littérature de l'université de Barcelone. La série « Petra Delicado » lui a valu le prix Raymond Chandler en 2008 (Festival du film noir à Courmayeur).



Résumé

Petra Delicado, l’héroïne du roman et de la série, travaille au service de documentation de son commissariat. Un soir elle est appelée d’urgence pour s’occuper d’une affaire ; tous les autres agents étant déjà pris par d’autres enquêtes, elle se retrouve à exercer, enfin, son métier d’inspectrice. Or on lui désigne un collaborateur de la « vieille école » et en fin de carrière : Fermín Garzón. L’association de ces deux personnages semble improbable, face à une affaire plutôt surprenante : « une jeune fille issue des quartiers périphériques de Barcelone a été violée et marquée au bras d'un étrange sceau évoquant une fleur » (extrait de la quatrième de couverture).

L’enquête s’annonce difficile lorsqu’il s’agit d’aller à la rencontre d’une population modeste, écrasée dans un quotidien morne et cloisonné. Les visages se ferment et les indices s’estompent sous le regard résigné des uns et des autres.

 

« Il ne s’agissait pas de marginaux, ni de délinquants ; en fait ils étaient tous plus ou moins intégrés dans la roue sociale. Mais d’après ce que je pu vérifier la roue semblait leur passer dessus et les écraser sans considération. » (extrait du livre)

 

 

Un polar dont l’héroïne est une femme

Il est encore peu commun de rencontrer des héroïnes féminines dans le roman noir, fût-il écrit par une femme. En Angleterre, le genre a été un moyen d’émancipation de la femme ; d’ailleurs l’évolution du statut de la femme correspond à l’évolution de la figure du détective/enquêteur féminin.

Alicia Giménez Bartlett fait transparaître cette évolution en associant les deux personnages, Petra et Fermín. Ils ont une manière d’agir et de voir les choses dans le cadre de leur métier apparemment antagoniste dans un premier temps. Fermín n’aime pas obéir à une femme, et pourtant Petra est sa chef.

Au début du roman, il est dans la critique, alors que Petra, elle, est dans l’exagération de ses fonctions ; elle tient à montrer à Fermín Garzón qui est le chef. Ils sont tous les deux représentatifs des opinions partagées par les deux sexes à l’égard du statut de la femme ; Petra tient absolument à prouver qu’elle est capable autant qu’un homme, elle cherche à affirmer sa légitimité face à un Fermín plutôt sceptique et qui tient à ses « bonnes vieilles méthodes » d’enquête.

L’affaire sur laquelle ils travaillent ne fait que rajouter de la tension dans le roman, car il s’agit d’un viol, d’un acte de violence envers une femme. Cela renvoie à Petra une image de fragilité de la femme, qui, dès qu’elle met le nez dehors, pense aux autres femmes, elles aussi possiblement en danger :

 

« Chacune d’elles pouvait être violée à la sortie du cours, marquée d’une fleur. Elles me semblaient toutes susceptibles d’être poussées vers un cauchemar qui allait détruire leur esprit et peut-être leur vie ».

 

De plus, dans le monde de la police, les femmes n’ont jamais été vraiment vues d’un bon œil, souvent fragiles ou trop sensibles. Petra va donc mettre toute son énergie à résoudre cette affaire, dont la problématique même renvoie à l’image de la femme.


Petra Delicado est un personnage à la psychologie très fouillée. Le fait que le roman soit écrit à la première personne nous permet d’entrevoir tous ses ressentis et émotions. Elle nous fait rire lorsqu’elle parle de la place de la femme dans la police, car elle trompe notre attente par la déconstruction des clichés, elle est lucide quant à son image qu’elle déforme sans cesse, s’approchant de la caricature :

 

« malgré ma brillante formation d’avocate et mes études à l’Académie de police, on ne m’avait jamais confié d’affaire importante. On me considérait comme « une intellectuelle », et puis j’étais une femme et il ne me manquait que d’être noire ou gitane pour parachever le tableau de la marginalité.»

 

C’est une vraie femme qu’Alicia Giménez Bartlett nous donne à voir, un personnage concret ; elle nous fait entrer dans son univers, l’on peut lire toutes ses pensées et cela provoque bien souvent chez le lecteur une envie irrépressible de rire.

Par ailleurs, ce qui contribue aussi à l’aspect humoristique du roman c’est de voir chez les deux personnages des stéréotypes physiques, celui du vieux policier et celui de la jeune femme « intellectuelle », mais ils sont contrebalancés par lleur épaisseur psychologique et leurs attitudes qui ne collent pas du tout à leurs apparences. On pourrait imaginer le « vieux policier » comme rude et vulgaire, et la jeune femme plus délicate et sensible, mais ce n’est pas le cas dans le roman : les stéréotypes s’inversent !

Voici une citation qui consiste en un dialogue entre Fermín et Petra sur les conditions du viol :

 

« – La fille a déclaré qu’il s’était auparavant livré à des attouchements sur la partie supérieure du corps, dit Garzón.

– Par exemple ?

– Des succions mammaires et des choses dans le genre

– Voulez-vous dire qu’il lui a peloté les seins ? C’est ça ?

Il me jeta un regard d’antipathie.

– Oui, c’est ça.

Bon sang, d’où ce flic sortait-il ? […] Il y avait maintenant beaucoup de femmes qui travaillaient dans la police, et il avait dû en croiser plus d’une, parler avec elle. Nom d’un chien, pourquoi dire « succions mammaires » ? Ne lâchait-il jamais un gros mot devant une femme ? »

 

 

La ville de Barcelone

Lieu d’écriture et lieu du roman

En Espagne il existe encore peu de femme qui écrivent des romans policiers. Alicia Giménez  Bartlett explique que ce genre qui a longtemps été celui des hommes est aujourd’hui très utile pour parler de la société, de son évolution, et des problèmes politiques et sociaux qui la parcourent : « la société a des soucis sociaux, économiques, cela pose des problèmes, et les problèmes mènent au polar » (extrait de l’entretien à Lire en Poche, Gradignan 2012). Le polar prend donc le rôle du roman réaliste, il est celui qui illustre la réalité sociale, politique, économique d’une époque.

Et l’auteure s’en sert pour montrer l’évolution du statut de la femme, bien que contrebalancée par un regard toujours machiste dans le contexte de la police, mais aussi dans la société même (par l’affaire qui est traitée – le viol).

Alicia Giménez Bartlett cherche à retranscrirel’esprit général de la ville avec ses habitants ; il y une part très sociologique lorsqu’elle décrit les populations des quartiers  où elle amenée à enquêter.

La ville de Barcelone est divisée en dix districts. Petra Delicado vit à Poblenou, un des dix quartiers du district San Martí. Placé près de la mer, il a longtemps été très axé sur l’industrie, mais aujourd’hui il est en voie de devenir un nouveau quartier d’affaires. Les viols ont lieu dans de petits quartiers plutôt défavorisés tel que celui de la Trinitat, où se situe, dans l’histoire, le centre de détention des mineurs. Il y a aussi le quartier de la Verneda qui est le théâtre du second viol, lui aussi plutôt défavorisé et dont la population est subtilement décrite par l’auteur :

 

« Quand ils n’étaient pas au chômage, ils exerçaient des emplois situés au bas de la pyramide du monde du travail. Coursiers qui portaient de petits paquets pendant des heures, sur de fragiles motos, respirant l’air pollué des rues. Caissières de supermarché, toujours debout, rivées à leur caisse-enregistreuse tel un appendice mécanique de plus. Ils prenaient l’autobus dans des quartiers périphériques, arrivaient chez eux le soir juste à temps pour le dîner. […]. Apprentis mécaniciens, vendeuses, garçons de café, tout un prolétariat en fleur. […] sur leurs épaules plébéiennes, ils pouvaient prendre des tonnes de choses dépourvues de sens. Ils étaient habitués à en porter le poids, à le voir tomber sur eux sans grande surprise. »

 

L’auteure choisit aussi de montrer l’évolution de la ville de Barcelone elle-même, en passant par l’image que renvoient ses personnages faisant écho aux évolutions sociales. Petra représente, par son rôle dans le roman, la nouvelle Barcelone (que l’on peut élargir à la nouvelle Espagne), elle est la femme qui a lutté pour ses droits, pour un pays plus démocratique. Alors que Fermín, lui, est beaucoup plus traditionnel, il représente une Barcelone plus machiste, attachée à ses traditions. Cela se voit jusque dans les restaurants dans lesquels il choisit d’aller, les plats qu’il désire.

Par ailleurs, l’auteure explique qu’elle n’a pas eu la volonté de rester absolument fidèle à la réalité des lieux qu’elle décrit. Elle a inventé les noms de magasins, bars et restaurants, car elle en avait besoin sur le moment. Elle ne s’attache pas à la réalité des lieux de passage des personnages, mais aux étapes et événements qu’ils traversent dans le contexte de la ville. Que ce soit sur le plan personnel ou professionnel, Barcelone les accompagne.



Avis personnel

L’humour constant qui s’élabore dans le roman par le biais des réflexions que se fait le personnage principal, m’a beaucoup plu. En outre, l’univers de Barcelone se superpose habilement, à la fois à la vie des personnages, mais aussi au cœur de l’enquête qu’ils mènent. C’est un roman policier très agréable à lire tant par ses aspects humoristiques que par l’univers de Barcelone bien ancré dans une réalité concrète. Je le recommande donc vivement à tous.



Pour terminer je vous propose de lire l’entretien avec l’auteure (traduit) :

Vous êtes-vous inspirée d’autres auteurs de romans policiers, avant d’écrire vos livres sur Petra Delicado ?

Non, je ne m’inspire de personne en particulier. Je voulais trouver ma propre voix. Cependant tout ce que j’ai lu dans le passé a eu une grande influence sur moi. Tout ce que lit un auteur, l’influence, bien qu’il ne s’en rende compte.



Comment avez-vous choisi vos personnages – Petra et Fermín ? Vous êtes-vous inspirée de personnages réels ou les avez-vous construits totalement ?

Ils sortent de mon imagination. Mais il faut garder en tête qu’il y a toujours une part de réel dans les personnages de fiction. Parfois je sélectionne les traits des uns, des autres… Jusqu’à trouver une personnalité propre qui fonctionne seule.



La ville de Barcelone, en tant que cadre de vos romans, joue-t-elle un rôle particulier dans les relations qu’entretiennent les personnages ?

Elle est importante par l’atmosphère qu’elle dégage, par la sociologie et par la façon d’être de ses habitants. Cependant,  je n’aime pas trop mettre l’accent sur des lieux particuliers dans la ville, mais plutôt sur son esprit général.



Pourquoi avez-vous choisi d’écrire des romans policiers ? Suivez-vous des règles particulières ?

Le roman policier me semble intéressant car il permet de raconter des choses qui surviennent en même temps que l’actualité. Il est possible, aussi, d’avoir recours à l’humour et  de faire une critique sociale. J’utilise les règles que tous les écrivains utilisent : crime, enquête, dénouement et révélations, emprisonnement du coupable…



Comment avez-vous choisi votre traductrice française – Marianne Millon? Quelles sont vos relations avec elle ? Lui donnez-vous des consignes particulières, ou bien l’éditeur ?

C’est l’éditeur qui détermine quel sera le traducteur ; d’ailleurs mes derniers livres ne sont pas traduit par Marianne Millon mais par de nouveaux traducteurs (Olivier Hamilton et Johanna Dautzenberg). Les relations que j’entretiens avec mes traducteurs varient beaucoup d’un pays à l’autre. Quelques traducteurs ne me contactent jamais, d’autres me consultent quand ils ont des doutes, et avec certains nous avons fini par avoir une bonne relation.


Cécile, 1ère année bibliothèques-médiathèques

 

 

Sur la conférence à Lire en poche, lire également le compte rendu de Sarah.

 

 

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Published by Cécile - dans polar - thriller
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11 juin 2013 2 11 /06 /juin /2013 07:00


N'a qu'1 Œil est une structure associative, composée de deux salariés et de la directrice, Carole Lataste. C'est une librairie, une maison d'édition, un comptoir d'éditeurs, et elle organise des manifestations littéraires comme cette soirée. Leur ouvrage majeur est le dictionnaire Blablabla qui en est à sa troisième version.

L'association N'a qu'1 Œil a organisé le samedi 6 avril 2013 une soirée dans le cadre du festival littéraire L'Escale du livre à Bordeaux. Cet événement s'est déroulé dans leur local au 19 rue Bouquière. Les invités étaient Jérôme Bertin, Frank Smith et Stéphane Nowak-Papantoniou de la maison d'édition marseillaise Al Dante. Auparavant cette soirée était mise en avant par l'organisation de l'Escale du livre qui en faisait la promotion, mais cette fois la soirée « officielle » se déroulait au Wunder Bar avec un concert des disquaires de Total Heaven. Face à ce double choix, le monde était tout de même au rendez-vous au 19 rue Bouquière pour une exposition, des lectures, un concert et des performances.

L'exposition s'articulait autour du poète Christophe Tarkos, né en 1963 et mort en 2004. Sur l'un des murs blancs étaient accrochés des tableaux dans lesquels on visualisait un mélange de dessins et d'écrits. Cette exposition s'est déroulée durant l'intégralité de l'Escale et il était possible de l'apprécier pendant tout le festival.
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La principale animation de cette soirée se basait sur des lectures des auteurs de la maison d'édition Al Dante. Chacun a lu devant un public nourri des extraits d'un ses ouvrages. C'est Frank Smith qui s'est lancé le premier avec Gaza, ouvrage venant de paraître chez Al Dante. Dans un style très journalistique, s'inspirant de documents officiels fournis par l'O.N.U par exemple, Frank Smith s'intéresse au conflit israelo-palestinien et notamment aux combats autour de la bande de Gaza. Il se dégage de son écriture une certaine froideur, une technicité quand il décrit les attaques de roquettes de la part des insurgés palestiniens. Il décrit également le ressenti des colons israéliens qui vivent avec la peur permanente d'entendre retentir l'alarme annonçant un obus de mortier à proximité. En revanche, son intérêt n'est pas de prendre parti pour tel ou tel camp.

Frank Smith est écrivain (derniers ouvrages parus : Gaza, d'ici-là, Al Dante, et États de faits, éditions de l'Attente, avril 2013) et homme de radio (coordonnateur de l'  « Atelier de création radiophonique » et de « La poésie n'est pas une solution » sur France Culture). Il dirige par ailleurs la collection de livres/CD « Zagzig » qu'il a créée aux éditions Dis Voir (œuvres de Laurie Anderson, Jonas Mekas, Lee Ranaldo, etc.) et collabore à la plateforme nonfiction.fr (rubrique « Poé/tri ») ainsi qu'au journal L'impossible. Il est également l'auteur de courts-métrages (dont Eureka, à paraître aux éditions Dasein, 2014). Il est actuellement en résidence au Domaine départemental de Chamarande. J'ai eu l'occasion d'échanger avec lui à la fin de la soirée où nous avons parlé de Los Angeles, lieu où il se retire pour écrire et depuis nous échangeons régulièrement quelques mails. Il m'a accordé un peu de temps afin de répondre à quelques questions autour de l'Escale et de cette soirée.



L’Escales du Livre s’est déroulée du 5 au 7 avril dernier ; comment avez-vous vécu ce festival ?

J'ai vécu le festival pleinement ! À la fois en tant qu'auteur — deux nouveaux livres venaient juste d'être publiés et je les ai découverts à cette occasion, fraîchement sortis de l'imprimerie — en assurant une signature sur le stand de N'a qu'1 œil le samedi après-midi et une lecture le soir — et bien sûr en tant que visiteur — j'ai assisté à deux interventions et j'ai été très heureux de rencontrer Curtis Roosevelt.



Comment s'est passée la prise de contact entre l'équipe de N'a qu'1 œil et la maison d'édition Al Dante pour l'organisation de l’Escale ?

La prise de contact entre N'a qu'1 œil et les éditions Al Dante, je ne peux pas en parler très précisément, n'étant qu'un auteur desdites éditions, mais il s'agissait globalement d'une carte blanche proposée à Laurent Cauwet pour que ses livres soient présents sur le salon et pour qu'une soirée de lecture/performance soit organisée à N'a qu'1 œil pendant le festival. Laurent Cauwet est venu avec trois de ses auteurs, Jérôme Bertin, Stéphane Nowak-Papantoniou et moi-même, qui venions de publier chez lui un nouveau livre. C'est à cette occasion que j'ai pu présenter mon dernier opus de poésie, Gaza, d'ici-là.

Sur le plan organisationnel, je peux dire que j'ai été contacté directement par Carole Lataste qui m'a tout de suite rendu curieux grâce à des échanges précis, enthousiastes et opiniâtres.



Qu'a représenté pour vous ce festival ? Avez-vous un ressenti particulier à cet égard, peut-être comparativement à d'autres manifestations littéraires ?

Ce qui caractérise L’Escale du livre – c'est la deuxième fois que j'y participais –, c'est le foisonnement des propositions (conférences, rencontres, débats, spectacles, lectures, etc.) dans un périmètre relativement réduit donc praticable et propice au déclic, l'électricité entre les gens. La qualité des invités et des interventions est à souligner. Tous les genres sont représentés et même le hors-genre, ce qui est salutaire. C'est toujours vivifiant de rencontrer également des auteurs et éditeurs étrangers. Une manifestation où on passe par degrés d'une chose à une autre, d'une rencontre à l'autre contre l'ordinaire, au profit d'une réalité chaque fois plus profonde et plus artiste. Un ensemble exhaustif de propositions et de confrontations.
Jerome-Bertin-Le-patient.gif


La seconde lecture fut celle de Jérôme Bertin avec son ouvrage Le Patient. Il fut accompagné par un d.j. mixant des sonorités de jeux vidéos comme ceux de la game boy. Cela donnait une atmosphère à mi-chemin entre poésie et rap. Des phrases très courtes, répétitives, un lexique assez cru, avec un jeu très prononcé autour de la sonorité de la langue.

Ensuite ce fut au tour de Stéphane Nowak-Papantoniou de lire des extraits de son dernier ouvrage, Tentaculeux & tuberculaires. Ces trois manifestations ont été conclues par le concert d'une sorte d'homme-orchestre. Ce dernier avait inventé un système de pédale pour actionner une arche venant pincer les cordes d'un violon disposé au sol, tout en jouant en même temps de la flûte et des percussions.

N'a Qu'1 Œil avait installé un petit comptoir où il était possible de consommer de la bière, du vin et quelques mets préparés auparavant. J'ai eu l'occasion de discuter avec la directrice de l'association, Carole Lataste, qui me confiait qu'elle était contente de cette soirée, et du public qui était au rendez-vous.


Louis, AS Édition-Librairie


Liens


http://www.naqu1oeil.com/

http://al-dante.org/


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Published by Louis - dans Poésie
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10 juin 2013 1 10 /06 /juin /2013 07:00

Richard-Brautigan-Journal-japonais.gif





 

 

 

 

Richard BRAUTIGAN
Journal japonais
June 30th
Traduit de l’amérivain
Par Nicolas Richard
10/18, 1993
Le Castor astral, 2003
 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Biographie concise
 
Richard Brautigan est né en1935 et mort en septembre 1984. Il est un écrivain et poète américain.

Issu d'un milieu social défavorisé de la côte Ouest, Brautigan trouvesa raison d'être dans l'écriture et rejoint le mouvement littéraire de San Francisco en 1956. Il y fréquente les artistes de la Beat Generation et participe à de nombreux événements de la contre-culture. En 1967, durant le Summer of Love, il est révélé au monde par son best-seller La pêche à la truite en Amérique et est surnommé le « dernier des Beats ». Ses écrits suivants auront moins de succès et dès les années 1970, il va tomber progressivement dans l'anonymat et l'alcoolisme. Ses livres ne recevant plus un accueil chaleureux, ils seront progressivement ignorés. Le 25 octobre 1984, après un long moment sans nouvelles de Brautigan, on part à sa recherche et découvre son corps dans sa maison de Bolinas, une blessure par balle à la tête.

Je vous invite à jeter un œil sur  Wikipédia pour avoir une biographie plus exhaustive de ce poète américain.
 
 

 

Genèse du recueil
 
Comme lui nous l'avoue en préambule de son recueil, le puzzle qui l'a mené au Japon et à l'écriture de ce livre est avant tout le souvenir de son oncle Edward. Cet homme qui, lors de la Seconde Guerre mondiale, est tombé dans le coma, des éclats d'obus dans la tête, suite à une attaque japonaise dans les îles Midway. Au printemps 1942, « il serait en partie remis de ses blessures du 7 décembre 1941, et mourrait plus tard dans l'année, alors qu'il travaillait sur une base secrète à Stika, en Alaska ». Pour Richard Brautigan, c'est indirectement « le peuple japonais qui l'a tué ». Voici le premier contact qui s'établit entre le Japon et lui. Il avoue dans cette introduction en forme d'adieu à cet oncle défunt que ce court texte peut paraître « une curieuse façon de présenter un recueil de poésie » qui exprime pourtant, quant à lui, sa profonde affection pour ce peuple. Puis, les années passant, alors qu'il avait dix ans pendant la Seconde Guerre mondiale, qu'il tuait « des milliers d'enfants japonais en jouant à la guerre », qu'il se représentait cette peuplade comme des « créatures infra-humaines diaboliques », alors que la propagande en cours aux Etats-Unis stimulait son imagination en ce sens, il grandit et découvrit vers l'âge de dix-huit ans le haiku et lut Basho et Issa. Il comprit que « le peuple japonais avait été civilisé, sensible et amical des siècles avant leur rencontre avec nous le 7 décembre ». S'intéressant bientôt de manière plus prégnante à cette culture, il sut qu'un jour il irait au pays du soleil levant avouant pourtant détester voyager. Ce qu'il fit de janvier à juillet 1976, pour la première fois. En s'installant au Keio Plaza Hotel de Tokyo pendant 7 mois, c'est durant ce séjour qu'il écrira le matériel que l'on retrouve dans ce livre. Dans ce premier texte introductif non dénué d'une simplicité malicieuse et faussement naïf, d'ailleurs intitulé « Adieu, oncle Edward, et adieu à tous les oncles Edward », Richard Brautigan nous invite ainsi à ouvrir son Journal japonais.

 

« Mais je savais qu'un jour il faudrait que j'y aille. Le Japon était comme un aimant attirant mon âme à un endroit ou elle n'était encore jamais allée. »

 

 

 

Construction du livre
 
Ce livre est construit comme son nom l'indique à la manière d'un journal. Chaque poème est ainsi daté ou plutôt chaque jour constituerait en lui-même un poème. Ces pages recueillent tour à tour des anecdotes sublimées empreintes d'une légèreté feinte avec des pensées épurées qui naissent au contact d'une expérience journalière.

Ces textes sont en fait des notes, la matérialisation en mots de simples regards portés sur une quotidienneté, le témoignage d'une sensibilité accrue et disloquée. Ces objets langagiers sont autant de poèmes rendant compte d'un peu d'âme. On pourrait plutôt parler d'éphémérides pour les qualifier, chacun donnant pour chaque jour la position d'une comète. La poésie de Brautigan résiderait ainsi dans un regard porté sur ce qui est vécu ou parfois seulement par procuration, notant observateur ce qui doit être noté. C'est en cela que ces poèmes ou notes sont inégaux de par leur formes et leurs thèmes, et même selon lui de par leur qualité littéraire. Néanmoins, il a tenu à ce qu'ils soient tous imprimés « étant donné qu'ils constituent un journal exprimant [s]es sentiments et [s]es émotions au Japon, et puis la vie elle-même est souvent de qualité inégale ». À l'instar d'Antonin Artaud dans sa correspondance avec Jacques Rivière, qui expliquait à ce dernier que ses productions, inégales soient-elles et de qualité formelle parfois perfectible, elles n'en étaient pas moins le témoignage des modulations de son âme, et qu'au contraire ces inégalités littéraires rendaient mieux compte de la complexité de l'esprit, et que s'il ne pouvait pas juger ses propres productions, il les validait dans la mesure où elles se confondent dans une espèce d'inconscience bienheureuse avec son esprit et que c'était bien là son critérium. Le nihiliste Artaud ira même plus loin dans sa préface à L'ombilic des limbes en nous affirmant qu'il ne conçoit pas d’œuvre comme détachée de la vie, qu'il n'aime pas la création détachée. Et que là où d'autres proposent des œuvres, il ne prétend pas autre chose que de montrer son esprit. Protéiforme, Le Journal japonais est un recueil pourrait-on dire baroque dans la multitude des formes que ces courts ou parfois longs textes revêtent ; son poète se veut ainsi d'épouser au plus près la multitude des impressions ou sensations qu'il vit.

Ainsi, Richard Brautigan s'est donné le même droit qu'Artaud, cette même éthique qui constitue par ailleurs l’esthétique même de ce recueil.


 
L'écriture
 
Comme le poète nous le confie dans son texte introductif, en parlant de la poésie japonaise haïku, « J'ai apprécié leur façon d'utiliser le langage en concentrant l'émotion, le détail et l'image, jusqu'à parvenir à une forme d'acier trempé dans la rosée ». Et nous constatons que tous les poèmes constituant ce journal sont très empreints de cette forme d'écriture traditionnelle. Néanmoins, ils ne sont pas la seule forme empruntée ; il utilise en effet une écriture cursive à la manière des beats, parfois des plus longs récits pour évoquer des anecdotes, des scènes de vie, à l'instar de Jack Kerouac dans certains poèmes de son recueil Mexico City Blues.
 
Les haikus ne sont connus en occident que depuis le tout début du XXème siècle et Richard Brautigan fait partie de ces écrivains occidentaux qui se sont inspirés de cette forme de poésie brève. Il s'agit pour lui de viser dans ses productions à dire l'évanescence des choses mais également dans un même mouvement d'inciter à la réflexion. Pour ne prendre qu'un exemple parmi tant d'autres, j'ai choisi de vous faire partager celui-ci inspiré directement du haïku dans l'objet même de ce qu'il veut nous restituer intitulé :

Chandeliers flottants
 
Le sable est cristal
comme l'âme.
Le vent l'emporte
        au loin.
 
                            Tokyo
                            Le 28 mai 1976

Comme l'illustre bien ce poème, il s'agit de lire deux fois le poème afin d'en saisir complètement le sens à l'instar des haikus, il s'agit de le mâcher quitte à le dire à voix haute pour bien s'en imprégner. Richard Brautigan use donc de la forme brève, d'ailleurs à l'origine Hokku signifie court ; ainsi le poète emprunte clairement à cette forme d'art. Ajoutons également que comme dans la plupart de ces poèmes japonais où c'est la règle, Richard Brautigan insère des indications de saisons ou du moins de temporalité. L'enjeu est de fixer l'instant, annoter ce qui est voué à disparaître ; en cela sa poésie est par essence précieuse, dans l'objet même de ce qu'il s'est défié de capturer. Ce qui coule inexorablement entre les mains. C'est ainsi qu'il emprunte encore une fois beaucoup à la tradition japonaise dans la spiritualité originelle d'une telle poésie ; rendre captive une évanescence diaphane est l'objet de son entreprise poétique. Encore un exemple parlant :

Avenir
 
Ah! 1er juin 1976
        0 heure et 1 minute.
 
Tous ceux qui survivent
à notre mort.
 
On a connu cet instant
        on y était.
 
                                                    Tokyo
                                                    Le 1er juin 1976
                                                    0 heure et 1 minute

Ainsi, Richard Brautigan a pour dessein de traduire une sensation, et à l'instar des poètes auteurs de haïkus, il ne se contente pas de décrire les choses. Il veut rendre palpable, veiller à matérialiser de l'instantané. Rendre exact, traduire par l'écriture ce qui se passe au-delà d'elle , à savoir restituer un mouvement articulé entre un lieu et un temps précis, avec dans un même temps une réceptivité accrue de l'expérience en cours dudit poète. L'écriture ne serait dès lors qu'un moyen pour capturer du vivant. Brautigan a donc choisi d'évoquer, suggérer plutôt que de dire directement. C'est par l'emprunt de chemins détournés que sa poésie sera ainsi plus signifiante et touchera plus directement à son but.
 
À l'instar de cette poésie japonaise, Richard Brautigan use beaucoup de l'humour qu'il utilise avec parcimonie et qui dissimule pudiquement une grande sensibilité et une tristesse intime. Cet humour infuse tous les poèmes de son journal par exemple :

La jeune caissière japonaise,
     qui ne m'aime pas
     je ne sais pas pourquoi
     je ne lui ai rien fait si ce n'est d'exister,
utilise une calculatrice pour faire ses additions à une vitesse
approchant celle de la lumière
clickclickclickclickclickclickclickclickclick
elle y ajoute son antipathie
pour moi.

Cet humour dénote un détachement de l'auteur sur ce qu'il vit et rajoute à la distance établie entre lui et ce pays étranger. Ajoutons que si Richard Brautigan use beaucoup de l'influence du haïku dans son recueil, d'ailleurs il s'en réclame, c'est surtout pour mieux le détourner. S'il l'utilise c'est paradoxalement pour mieux dire son étrangeté pour un pays qui le fascine.
 
 

Quelques thèmes
 
Comme nous l'avons vu, l'humour est le procédé utilisé pour signifier le sentiment d'étrangeté qu'il ressent et qui prévaut dans toutes les situations qu'il vit au Japon. Dés lors, il ajoute une distance, notable dans la manière dont il relate son expérience. Si l'humour est l'écrin qui enveloppe tous ces petits textes, le sentiment d'étrangeté en est le thème central. En effet, il se sent un étranger dans une civilisation qui le fascine et qui dans un même mouvement lui échappe. Ce poème est d'ailleurs à ce propos très porteur de sens :

Tokyo / Le 11 juin 1976
 
Les cinq poèmes que
j'ai écrits aujourd'hui sont
         dans un carnet
dans la même poche que
mon passeport. C'est
la même chose.

De nombreux poèmes font état de ce sentiment avec des titres comme L'Américain à Tokyo avec sa pendule cassée ou encore L'Américain stupide ; les titres de ces poèmes sont d'ailleurs assez révélateurs dans la mesure ou l'auteur se sent définitivement un Américain au Japon.

Ce sentiment est d'ailleurs révélé par les nombreuses anecdotes rapportées sur les situations où il rencontre le problème de la barrière de la langue qui le coupe instantanément de son environnement. D'ailleurs, un poème est assez révélateur de ceci puisqu'il est intitulé Le silence de la langue.

Ce pays par sa vastitude le ferait se sentir comme un spectre dans cette mégalopole, un semblant de vie :

Pour passer où ?
 
Parfois je sors mon passeport,
regarde la photographie de moi
      (pas très bonne,etc.)
 
juste pour voir si j'existe.
 
                                                     Tokyo
                                                     Le 12 juin 1976

L'un des autres thèmes est celui de l'amour, raconté en filigrane du recueil, avec Shiina Takako. Le recueil lui est d'ailleurs dédié, en plus de quelques poèmes. Leur rencontre relatée, le poète n'omet pas bien sûr, toujours avec beaucoup de parcimonie, de dire la sensualité de cette expérience. Toujours dans la tradition de ce haïku japonais.
 
Par exemple :

...J'ai posé la main sur sa poitrine et commencé à
l'embrasser. Elle m'a embrassé en retour et c'est là tout
l'amour
qu'on a fait...

La rencontre amoureuse est narrée encore une fois avec beaucoup de détachement révélateur de la pudeur du poète et de la distance inexorable qu'il vit avec cette civilisation incarnée dans cette femme.
 


Mon avis
 
Ce journal japonais est ainsi écrit dans un écrin d'une tristesse pudique toujours vernie d'un humour discret. Nous sommes bel et bien dans l'intimité d'une conscience, quant à elle, diserte. Faussement naïf, ce recueil d'impressions pourrait sonner comme des paroles presque murmurées entendues prononcées au détour d'une conversation enjouée et spontanée. Néanmoins il serait plus juste de dire qu'il est du présent sensoriel inscrit sur le matériau d'une page. Nous sommes dans l'intimité d'une conscience friable et poreuse sous la contingence de la réalité alors vécue. Disons que ce n'est pas un voyage retranscrit, nous restons emprisonnés dans la psyché du narrateur, il nous rend spectateur de ce qui l'affecte. C'est de l'anecdotique sublimé ou il reste toujours conquis par le frais miracle de la surprise. Toujours une fraîcheur continuellement renouvelée au fil des pages. Nous ne suivons pas son périple physique mais mental ; ainsi peut-être est-il plus fidèle dans cette restitution à ce que nous pouvons ressentir dans un voyage. Nous pouvons le voir comme un grand chant fragmenté où le miracle opère dans un simple souffle, dans un agencement de mots délicat où la magie tient en peu de mots et parfois dans le blanc de la page. Toute la beauté, l'enjeu réside dans cette fragilité inscrite pour l'éternité dans les pages.

Supplément d'âme, nous ne ressentons pas le travail, les mots ont pourtant été sciemment choisis et ciselés. Nous ressentons ce recueil comme la sauvegarde de ce qui aurait pu être à jamais omis. En cela, on dirait qu'il tient du miracle. Il a réussi à rendre captifs des espaces mentaux, à capturer des libertés d'état. Il ne nous dit pas grand-chose du Japon mais de son rapport au Japon durant ce court voyage ; en cela nous pouvons faire l'analogie avec  Ecuador d'Henri Michaux. Il nous en apprend sur lui-même et peut-être aussi sur nous qui serions face à une civilisation qui nous échapperait tout autant. J'ai ainsi pensé au film Lost in translation de Sofia Coppola  La distance du poète face à cette expérience instillée dans ces pages, pourrait nous le faire voir comme un anthropologue sensoriel, un ethnologue poétique.


Maxime, AS édition-librairie

 

 

Richard BRAUTIGAN sur LITTEXPRESS

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Article de Léa sur Un privé à Babylone


 

 

 







articles d'Adèle et de Marianne sur La Pêche à la truite en Amérique.

 

 

 

 

Richard Brautigan Journal japonais

 

 

 

 

Article de Flore sur Journal japonais.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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9 juin 2013 7 09 /06 /juin /2013 07:00

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Ce jour-là au Centre de ressources Montaigne, dans le cadre de notre projet tutoré, nous avons rencontré Éric Moreau. Arrivé par hasard dans notre ville, il découvre l’ECLA et fait souvent des interventions dans les écoles. C’est grâce à Marie, qui mène cette rencontre d’une heure, que nous découvrons Éric Moreau ainsi que son travail.

Qui est-il ? Éric Moreau est avant tout un traducteur de l’anglais. Sa spécialité ? Le roman policier. Il a déjà publié une quarantaine d’œuvres chez 10/18. Il a également traduit quelques histoires de vampires aux Presses de la Cité.

Ainsi, lorsque nous avons contacté  la librairie Le Passeur, il a été choisi de mettre en avant trois œuvres :

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Le dernier d’entre nous de Neil GORDON

 

 

 

 

 

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Les portes de l’interdit de Frank TALLIS

 

 

 

 

 

 

 

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Rosa de Jonathan RABB

 

 

 

 

 

 

 

Tout d’abord, c’est de façon très décontractée et conviviale qu’Éric Moreau nous parle de son parcours universitaire : il a fait une fac d’anglais à Paris 7 puis un master professionnel.

Il évoque ensuite le fait que la catégorisation des traducteurs est quelque chose de très répandu. Chaque traducteur est spécialiste d’un genre et il s’avère extrêmement difficile pour eux d’en sortir. Cependant, Éric Moreau nous confie qu’il apprécierait beaucoup d’avoir la chance de travailler d’autres genres littéraires, notamment la littérature américaine contemporaine.
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Ensuite, nous abordons son métier de traducteur à proprement parler. Il nous explique que, pour concevoir et proposer à l’éditeur une première proposition de traduction, il lui faut environ trois ou quatre mois pour des œuvres originales qui comportent de 300 à 400 pages. Par contre, il faut compter environ six mois pour un livre de plus de 600 pages. « Six mois, ça commence à faire très long pour une traduction et on commence à se lasser », nous avoue-t-il.

Après avoir envoyé le manuscrit à l’éditeur concerné, il y a parfois des propositions de corrections et s’engagent alors de longs débats et discussions afin de rendre la traduction la plus fidèle et en même temps la plus fluide possible pour les lecteurs français. Il existe des cas extrêmes où l’éditeur se permet des modifications sur le texte sans même en informer le traducteur, ce qui engendre alors des tensions.

Vient ensuite la question de la traduction des titres des livres. En effet, comment s’y prendre pour adapter au mieux les titres ? Ceci est une question complexe car c’est généralement l’éditeur qui en décide, avec le traducteur bien entendu. Il s’agit là de s’accorder pour trouver un titre qui donne envie aux gens d’acheter le livre. Le titre, avec la couverture d’un livre, est ce qui différencie l’œuvre d’entre toutes les œuvres. Il faut faire jouer la concurrence et donc se pencher attentivement sur ce problème. Là où il n’y a pas trop de travail de recherche, c’est lorsque le titre est transparent en français ; dans ce cas-là, généralement, on garde le titre de l’œuvre originale.

Selon Éric Moreau, un bon titre, c’est celui qui va droit à l’essentiel pour accrocher le regard du lecteur et susciter sa curiosité. Ce qui est à éviter ? Les jeux de mots, les titres à rallonge…

Pour illustrer ses propos, il nous donne un exemple concret : un titre difficilement transposable, le titre original du livre Le dernier d’entre nous, c’est-à-dire The company you keep en anglais, qui fait allusion aux fréquentations, aux relations que l’on garde et qui est une référence à la guerre de Vietnam, un des sujets du livre. Quelle aurait été la tête du lecteur français si on lui avait présenté un livre dont le titre aurait été « Les fréquentations que l’on garde » ? Mieux vaut être imaginatif et adapter totalement ce titre.

 

Après cela, nous demandons au traducteur quelles relations il a avec les éditeurs et même avec les auteurs qu’il traduit. Sa réponse est simple et précise. Il s’entend généralement très bien avec les éditeurs, notamment 10/18 avec qui il entretient une relation tout à fait amicale : « Il arrive souvent que l’on déjeune ensemble », dit-il. En ce qui concerne les auteurs, il nous explique qu’il les contacte de plus en plus par mails (l’avancée des nouvelles technologies a bien facilité l’échange) ou bien par téléphone.

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Nous laissons maintenant Éric Moreau nous présenter de manière brève, les trois œuvres apportées par la librairie Le Passeur (que nous présenterons à la fin).

Le Dernier d’entre nous de Neil Gordon a eu un franc succès. D’ailleurs il fera l’objet d’une adaptation cinématographique sous le titre Sous surveillance, accentuant ainsi le penchant thriller de l’œuvre. Ce livre, très engagé politiquement et socialement, plaira à tous les férus d’histoire américaine et de complots angoissants.

Rosa de Jonathan Rabb est, en plus d’un livre d’enquête, une trilogie berlinoise tout à faut savoureuse qui se déroule au lendemain de la Seconde Guerre mondiale dans une ville ravagée où regorgent les tueurs en série. Comme le précédent, c’est une œuvre très documentée et politique. Le titre fait référence à Rosa Luxembourg, retrouvée morte trois mois après sa disparition mais dont le corps est bizarrement bien conservé, presque sans traces.

Enfin, Les portes de l’interdit de F. Tallis nous embarque dans un registre gothique et fantastique, au cœur de la capitale parisienne et de la cathédrale de Notre Dame où les gargouilles prennent vie. Ceux qui s’intéressent aux mystères de la psychanalyse, de la mort imminente,  aux exorcismes, au vaudou ou encore aux légendes des enfers, héritées de Dante seront servis. Tout cela dans un style très agréable où la tension, voire la folie, est à son paroxysme.

 

Les questions de la fin

Arrive-t-il parfois que vous refusiez des traductions ?

Il ne refuse pratiquement jamais de traductions ; c’est d’ailleurs pour cette raison qu’il parvient à en vivre. « Seuls quelques traducteurs peuvent se permettre de refuser des contrats car ils ont trop de travail, ce sont les traducteurs d’écrivains reconnus  et qui font du chiffre », dit-il.

 

Avez- vous déjà eu l’occasion de proposer vous-même une traduction ?

Non, jamais. Il aurait bien aimé, notamment pour un auteur de SF qu’il appréciait tout particulièrement, mais à chaque fois, les droits avaient déjà été négociés.

 

Comment faites-vous pour comprendre et traduire toutes les références d’une langue à l’autre ?

Il faut tout d’abord posséder un énorme bagage culturel et linguistique. De plus, il faut être apte à dénicher les références dans les textes originaux, repérer les tournures inhabituelles par exemple. De plus, une fine maîtrise de la langue française est nécessaire. On tombe souvent sur des problèmes de cohérence car le langage évolue vite. « Par exemple, une fois, j’ai dû traduire une œuvre où le personnage s’exprimait dans un argot que l’on parlait à Belfast dans les années 80 et je me suis demandé : mais comment vas-tu faire pour retranscrire cela ? C’était effectivement très difficile. Idéalement, il faudrait qu’une traduction soit révisée tous les 30 ou 40 ans. Les versions originales, elles, vieillissent beaucoup mieux. »

 

Une fois les questions posées, Ingrid Lafon est venue présenter Le Passeur, la librairie qu’elle a créée avec Martin Peix.
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Cette librairie s’est ouverte récemment, en décembre dernier (2012) sur la rive droite de Bordeaux à La Bastide. C’est une librairie généraliste pour adultes avec des fictions dont de la SF et des BD, mais aussi un fonds régional. Il a fallu attendre quelques années avant l’ouverture de la librairie. En effet, les deux fondateurs de cette dernière recherchaient un endroit bien précis à proximité de la place Stalingrad, ce qui limitait grandement les recherches.

Cette librairie jeune et dynamique apporte un souffle nouveau à la rive droite. Celle-ci était en déficit culturel et la librairie vient combler ce vide. Elle répond à une demande et vient apporter du lien social dans ce quartier. Certes, elle possède moins de références que la librairie Mollat, mais elle peut commander tout ce que le client veut.

En somme, une librairie à voir et à revoir.


Camille, Marie, Marion & Suzy, lp.

 

 

Liens

http://www.ericmoreau.net/

http://www.librairie-lepasseur.fr/

https://www.facebook.com/pages/Librairie-Le-Passeur/375893742499294

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8 juin 2013 6 08 /06 /juin /2013 07:00

Bast En chienneté couv

 

 

 

 

 

 

 

BAST, dessin et scénario
En chienneté,

tentative d'évasion artistique en milieu carcéral
La boîte à bulles
Collection Contre cœur, 2012














Bast est un auteur de bande dessinée et professeur de l’École des métiers de l’image (Esmi). Pendant quatre ans, de 2004 à 2007, on va lui confier l'animation d'ateliers de bande dessinée d'1h30 dans un lieu un peu particulier : le quartier pour mineurs de la Maison d’arrêt de Gradignan.

Cet ouvrage retrace le premier contact de l'auteur avec l’univers carcéral, puis ses rencontres avec les jeunes. Il va également nous présenter certaines anecdotes sur les ateliers et leurs participants.



L'histoire

Un jour, Bast reçoit un appel de la S.P.I.P : Service Pénitentiaire d'Insertion et de Probation de la Gironde. On lui propose de diriger des ateliers BD auprès de détenus mineurs à la maison d'arrêt de Gradignan. Ils ont pour but de faire dessiner les jeunes. Il faut que les détenus soient volontaires et « stables ». Bast décide d'accepter : « Quand il s'agit de faire de la BD ou du dessin, je suis partant... ».

C'est ainsi que nous sommes plongés dans l'univers carcéral. Bast va nous décrire la maison d'arrêt : un lieu austère, froid et peu accueillant : « c'est un monstre gris, vorace qui engouffre tout ce qui se trouve à sa portée... et ne garde dans son ventre que les détenus à digérer ». À l'intérieur, c'est « le monde de la désillusion, de la désolation, de la déception... ». C'est un lieu très fermé, où l'on n’entre pas facilement. Même en tant que visiteur ou intervenant on a le sentiment de perdre un peu de sa liberté en entrant dans ce lieu.



Les ateliers
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Ils durent en moyenne 1h30 et il y a quatre participants par atelier. Le but de ces ateliers était donc de les faire dessiner et surtout qu'ils participent. Malgré les « Pfff j'sais pas dessiner ! », on voit rapidement qu'en prenant un crayon et du papier la main suit et les premiers dessins apparaissent. Ce ne sont bien évidemment pas de grands dessins, mais l'essentiel est qu'ils participent.

Au sein de la maison d'arrêt, il y a évidemment des règles à respecter pour les personnes qui viennent de l'extérieur, Bast a dû lui aussi s'y plier :

Règle n°1 : Ne pas demander au détenu la raison de son incarcération.
Règle n°2 : Ne rien donner aux détenus.
Règle n°3 : Ne rien recevoir de la part du détenu.
Règle n°4 : Ne pas exposer ses opinions politiques.
Règle n°5 : Ne pas exposer ses opinions religieuses.
Règle n°6 : Ne pas juger le détenu.

Bast nous raconte ainsi ses difficultés et ses envies dans ce monde carcéral où tout est fermé et sans la moindre liberté.

Pour les détenus participants les ateliers sont un moyen d'évasion. Ils ont peu d'expériences dans le dessin, elles se limitent le plus souvent aux cours d'arts plastiques du collège quand ils ont eu l’occasion d'y aller. Mais contrairement à ce que ces jeunes détenus peuvent croire, ils ont, pour beaucoup, déjà eu une expérience graphique. Le dessin peut parfois faire partie intégrante de leur personne, beaucoup de détenus arborent un ou plusieurs tatouages. C'est une pratique très codifiée et un art graphique à part entière. Mais comme le dit Bast, « ici, dessiner sur soi est moins un acte artistique qu'un acte de rébellion ».

Ni les détenus, ni Bast n'attendent un résultat artistique de ces ateliers ; l'objectif premier est de les occuper et de leur faire découvrir un nouveau langage sympathique et distrayant. Parfois, les détenus demandent à Bast de faire des dessins pour eux ; les  thèmes qui reviennent souvent sont les femmes, les armes, les voitures, les motos ou encore la famille. Il y a donc un apport de l'animateur aux détenus. Chacun apprend un peu de l'autre : Bast apprend à dessiner des tags et les détenus apprennent à apprécier un nouveau moyen d'expression.

Ces ateliers ont également permis aux détenus d'avoir un autre regard sur eux-mêmes et sur leurs capacités : «  Travailler sur l'image de soi revêt ici, dans le contexte carcéral, un sens tout particulier. Un détenu face à lui-même se retrouve de fait face à ses propres failles, erreurs ou illusions. »

Bast écrit également : « Quelques tables collées les unes aux autres, des chaises de jardin en plastique, des consoles de jeu reliées à de vieilles télévisions, la salle de l'atelier BD n'a rien d'extraordinaire et pourtant... Chaque semaine, elle est le point de chute d'une poignée de jeunes aux parcours chaotiques. Des trajectoires de vies personnelles et indépendantes viennent s'échouer ici. Je suis au carrefour des routes brisées. Face à moi, des individus qui ont vieilli trop vite, qui n'ont pas au d'enfance (ou très peu) et qui sont déjà bien fatigués. Des types blindés, blasés, blessés, bridés. »

C'est donc sous la forme du témoignage que va se dérouler l'histoire. Bast ne se montre pas, il décrit les faits.

Entre quelques pages de récit, Bast introduit des passage explicatifs sur le système carcéral en France et plus particulièrement celui de la maison d'arrêt de Gradignan. Il propose une réflexion sur le statut du détenu, son sentiment de privation de liberté et le souci d'éducation dans les établissements pour mineurs.

À travers ses dessins, Bast nous fait le portrait de certains détenus qui l'ont marqué. Il y celui qui parlait beaucoup pour être visible, celui qui n'aimait personne, celui qui se faisait persécuter à cause de son passé ou encore celui qui ne disait jamais rien mais qui avait un très bon coup de crayon.

Il nous décrit également une société régie par des lois : celle du plus fort, celle du silence et celle du rejet des « pointeurs ». Ces derniers sont des détenus compromis dans une affaire sexuelle, ils sont souvent méprisés et laissés pour compte.


À la fin de l'album, les ateliers se font de plus en plus rares, ils sont désertés. Les dernières pages nous présentent certaines productions des détenus. Ils sont accompagnés d'une réflexion de Bast par rapport à ces ateliers : ont-ils eu du mérite ? Ont-ils été utiles ? Qu'ont-ils apporté aux détenus ?   

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La forme

Bast utilise la bichromie pour cet album. C'est la charte graphique de la maison d'édition La boîte à bulles. C'est un vert qui rappelle la couleur des barreaux de la maison d'arrêt.

Les détenus sont représentés sous les traits d'adultes pendant la quasi -totalité de la bande dessinée. L'unique passage où ces jeunes détenus sont représentés comme des enfants est quand le surveillant leur propose de jouer aux jeux vidéos après l'atelier.



Le titre

« En chienneté » est en rapport avec l'expression d'un des détenus qui estimait qu'il été « en chienneté », c'est-à-dire enfermé comme un chien. 



Suite à une rencontre avec Bast lors de l'Escale du livre 2013 à Bordeaux, j'ai pu découvrir cette bande dessinée qui mérite d'être connue. On ne connaît pas le milieu carcéral soit parce qu'on ne le côtoie pas, soit parce qu'on en a peur ou tout simplement parce que c'est un mode complètement inconnu. Pour résumer : à travers cet ouvrage Bast nous livre son expérience particulière qui permet de passer de l'autre côté des murs.


Pauline, 2ème année Bibliothèques

 

 

Liens

 

Rencontre avec Bast lors de l'Escale du livre 2013

 

Le blog de Bast

 

 

 

 


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7 juin 2013 5 07 /06 /juin /2013 07:00

Bast En chienneté couv

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous sommes le 05 avril 2013, il est 19h et je déambule dans les allée de l'Escale du livre en quête de nouvelles lectures. C'est au détour d'une allée que je tombe sur une rencontre sur le milieu carcéral et la bande dessinée. Je m'arrête deux minutes par curiosité et m'assois pour écouter.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C'est ainsi que je fais la découverte de Bast, auteur de bande dessinée et professeur à l’École des métiers de l’image (Esmi). La rencontre est animée par David Fournol et l'association « Et si rien d'autre n'avait d'importance ». Il présente le dernier livre de Bast : En chienneté, tentative d'évasion artistique en milieu carcéral, paru en janvier 2013.

 

Bast nous raconte son expérience suite à la demande du Service Pénitentiaire d'Insertion et de Probation de Gironde. Pendant quatre ans, de 2004 à 2007, on va lui confier l'animation d'ateliers de bande dessinée d'1h30 dans un lieu un peu particulier : le quartier pour mineurs de la Maison d’arrêt de Gradignan. Cet ouvrage retrace le premier contact de l'auteur, Bast, avec l’univers carcéral, puis ses rencontres avec les jeunes et nombre d’anecdotes sur les ateliers et leurs participants.

Le but principal de ces ateliers a été de faire découvrir un nouveau moyen d'expression, de communication à travers le dessin. Dans cet échange, Bast nous raconte le rapport complexe entre le milieu carcéral et la bande dessinée. Le plus important dans ces atelier a été le dialogue entre l'animateur, Bast et ces jeunes en cruelle difficulté.

À travers ce témoignage, Bast nous avoue les appréhensions qu'il avait avant de commencer ces ateliers. Il avait en tête tous les stéréotypes qu'une personne lambda peut avoir sur la prison : ses détenus, la violence, les barreaux, les surveillants... Bref le milieu pénitentiaire. La prison s'est en effet avérée sombre, glauque, avec des barreaux et... des détenus. Le plus difficile, nous confie Bast, a été d'être face à l'état de ces jeunes détenus.

Bast a su faire preuve de pédagogie et d'écoute face à ces prisonniers. Il était là en tant qu'animateur, pas en tant que surveillant autoritaire. Il n'y avait pas de contrainte et aussi et surtout, il n'y avait pas de discours moralisateur. De toute façon Bast ne pouvait poser de questions en rapport avec la raison de l'emprisonnement des participants ; c'était la principale condition pour que Bast puisse faire ces ateliers. Il y a eu un travail important autour des dessins de détenus. Ces jeunes ont peu de patience et entre différents ateliers, le temps passe vite.

L'autre travail qui apparaît à travers les dessins des détenus a été la mémoire. Elle se traduit plus particulièrement par des dessins de famille, de paysages. Il nous décrit cela comme étant « la plus belle des réalités à travers les barreaux ».

Dans ces ateliers, la notion artistique était à oublier. Les détenus pouvaient grâce à cette activité avoir un regard différent sur eux-mêmes, mais aussi sur les autres.

Beaucoup regardaient ce que les autres faisaient, s'en inspiraient mais dessinaient ; c'était le principal pour Bast. Certains ressentaient même de la fierté de pouvoir créer quelque chose même si le dessin n'avait aucune qualité graphique.

Bast-01.jpg

Le dessin

Pourquoi Bast a t-il décidé de représenter ces détenus mineurs en adultes ?

À cette question, Bast répond : « Je les ai dessinés ainsi tout simplement parce que je les voyais ainsi. Ils ont beau avoir quinze ans quand je les ai connus, je ne les vus comme des enfants que lorsqu'on leur proposait de jouer à la console, sinon ils faisaient les durs et se mettaient dans la peau "d'adultes". […] Ces jeunes ont vieilli trop vite car ils ont morflé pendant tout leur parcours familial, même s’ils ont leur part de responsabilité. À 16 ans, moi, je dessinais dans ma chambre... »



Pourquoi avoir choisit cette couleur ?

À cette question, Bast répond que l'éditeur La boîte à bulles a comme charte graphique le noir & blanc ou la bichromie. Bast a donc choisi la bichromie avec du blanc et du vert ; mais le résultat final n'est pas celui escompté par l'auteur ; il aurait voulu un vert plus bouteille tirant sur le ton des barreaux de la prison.



Le titre

« En chienneté » est en rapport avec l'expression d'un des détenus qui estimait qu'ils étaient « en chienneté », c'est-à-dire enfermés comme des chiens.

Bast admet que sa démarche était « vaine, déconnectée de leurs préoccupations. Mais elle les sortait de leur cellule. Mon livre est d’ailleurs sous-titré "tentative d’évasion artistique en milieu carcéral". Quand je le leur ai dit, un détenu m’a demandé : “On prend combien pour ça ?” ».



L'écriture

Bast dit avoir mis beaucoup de lui dans cet ouvrage, plus que dans ses précédentes bandes dessinées. C'est un ouvrage que l'on peut considérer comme « sérieux ». Il avoue avoir mis beaucoup de temps à faire ce travail. Il nous confie : « Ça a été un véritable travail sur moi-même, j'étais seul pour réaliser ce travail que ce soit pour les dessins ou pour le texte. ».

Lorsque David Fournol l'interroge sur cet ouvrage et ce que ça a pu lui apporter, Bast avoue : « J'ai dû apprendre, réapprendre à communiquer, et c'est entre autres grâce aux dessins que j'y suis parvenu. ».

Bast a décidé de ne pas s'intégrer, graphiquement parlant, dans l'histoire. « Ça ne sert à rien qu'on voie ma tête ! ».

Grâce à cette rencontre, j'ai pu me défaire de cette idée que les maison d'arrêt pour mineurs sont des mouroirs pour jeunes. Je ne pensais pas qu'il pouvait y avoir des intervenants aussi diversifiés dans le milieu carcéral. C'est un monde que l'on ne connaît pas et que l'on ne veut surtout pas côtoyer.

Pour moi, c’est un travail indispensable à lire et à faire circuler autour de soi !

 

 


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L'exposition

Une exposition a été créée autour de cette bande dessinée. « Cette exposition accompagne le livre En Chienneté – Tentative d'évasion artistique en milieu carcéral coédité aux éditions La Boîte à bulles et aux éditions Sangam. Elle est réalisée par l'association « Et si rien d'autre n'avait d'importance » et scénographiée par Béatrice Raphaël. ».

Elle montre la vision des détenus depuis leur cellule. On peut également y voir les différents dessins des jeunes présents aux ateliers de Bast.

La présentation un peu spéciale rend le sujet encore plus intéressant et permet de se mettre « dans la peau » d'un de ces détenus.


Une entrevue plaisante

La rencontre était suivie d'une dégustation de vin, ce qui m'a permis d'acheter cette bande dessinée et de me la faire directement dédicacer par Bast. J'ai pu m'entretenir avec lui pour lui poser des questions plus personnelles sur le milieu carcéral, dont je vous ai fait le résumé ci-dessus !
Bast-dedicace.jpg
Liens
 

 

Un portrait de Bast ; il parle de son travail en milieu carcéral vers la fin de la vidéo :  http://www.youtube.com/watch?v=5sTy9qoaV74

Un témoignage intéressant de Davil Fournol à propos de cette bande dessinée :   http://www.wmaker.net/fournoldavid/En-chiennete-Tentative-d-evasion-artistique-en-milieu-carceral_a1142.html


Pauline, 2ème année Bibliothèques-médiathèques.

 

 

 

 


 

 


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6 juin 2013 4 06 /06 /juin /2013 07:00

Le 7 avril 2013

Escale du livre

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Cette conférence à l’Escale du livre avait pour but de présenter la nouvelle collection de romans graphiques Olivius et son catalogue, en la présence de ses auteurs. La conférence regroupait en effet plusieurs protagonistes de cette aventure : Olivier Cohen, directeur des éditions de l’Olivier, Jean-Louis Gauthey éditeur de la maison Cornélius et les auteurs Giacomo Nanni, Nadja, Anne Baraou et Fanny Dalle-Rive.

Olivius est une collection née de l’union entre l’Olivier, maison d’édition de littérature et  les éditions Cornélius qui publient de la bande dessinée – mais pas que. C’est donc l’union de deux maisons en des temps où le monde de l’édition est en pleine turbulence, pour créer un catalogue ayant voaction à se distinguer de la production globale. C’est une aventure assez récente mais déjà prometteuse.

Cette association entre les deux maisons vient de l’envie commune des deux créateurs d’apprendre de nouvelles choses sur le plan éditorial et, sans nul doute, d’une envie de transversalité. Tout cela sur une base amicale, de complicité puisque Olivius vient avant tout d’une envie de travailler, de faire quelque chose ensemble, de « tenter d’autres choses qui, sans être contraires à Cornélius, sont transversales » selon Jean-Louis Gauthey.

Mais cette rencontre entre les deux amis est essentiellement due à Nadja, auteur de la collection avec Les Filles de Montparnasse, et connaissance commune d’Olivier Cohen et Jean-Louis Gauthey.
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« Olivius » c’est donc un travail d’équipe, fondé sur l’amitié : la base d’un bon travail en édition selon les créateurs.



Une collection de romans graphiques en partenariat, un pari fou ?

Pas vraiment, nous dira Olivier Cohen, car le but de cette aventure est avant tout de se démarquer dans une sphère éditoriale où l’originalité manque et ne perce pas. Les romans graphiques redeviennent d’actualité même si leur définition reste encore à débattre, le choix du genre est donc légitime et ne pouvait être autre entre une maison de littérature et une de bande dessinée. Cependant les deux amis ne souhaitent pas consacrer leur collection à adapter des romans de l’Olivier en bande dessinée, un travail qu’ils trouvent sans aucun intérêt. Le but de la collection de ces romans graphiques est de faire découvrir une autre vision de la bande dessinée au public, mais ils espèrent aussi que le public pourra se découvrir grâce à leurs livres.

Choisir des romans graphiques pour support d’une collection a également été l’opportunité de s’interroger sur la définition du genre. Qui de mieux placé que les auteurs pour y répondre ? Pour Najda c’est donc le fait de « raconter une histoire dans le sens romanesque du terme, avec des images ». Selon Anne Baraou, coauteur de Cul nul, le terme de roman graphique est né aux États-Unis par besoin de différencier les ouvrages. En France, ce sont seulement des étiquettes que l’on met sur les livres pour éviter qu’ils passent inaperçus, pour les vendre. Mais ils sont cependant tous d’accord pour dire que ce serait le mélange d’une histoire centrée sur le ressenti des personnages, avec des tendances presque autobiographiques pour certains.

Pour les éditeurs le terme de roman graphique est sans doute une « coquille vide » mais l’utilisation que l’on en fait le rend intéressant. En effet ils l’utilisent pour se différencier de la BD traditionnelle, sortir de la masse de production, et se différencier par l’emploi d’un autre nom.

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Cette nouvelle collection se lance donc sur un partenariat, de la coédition ; un domaine déjà pratiqué – mais pas dans ce genre de cas, plutôt pour de la coédition à l’international. Mais la collection Olivius est tout de même pionnière dans son genre, pour ce qui est de son union entre deux maisons d’éditions spécialisées dans des secteurs différents.

Le but d’Olivius est de faire se rencontrer, par le biais de la technique éditoriale, deux choses qui ne communiquent pas en temps normal : la littérature et le bande dessinée. Deux genres que l’on dit presque « opposés » par leur degré de légitimité.

Attention, le but de cette collection n’est pas de faire de l’adaptation. Les éditeurs ne souhaitent pas consacrer la majorité de leur collection à des adaptations sous forme de bande dessinée des romans de l’Olivier. Ils ne disent cependant pas qu’ils ne le feront pas mais simplement que le point de départ d’Olivius n’est pas celui-là. Si ces deux éditeurs sont assez réservés à ce sujet c’est aussi à cause de la vision qui existe de cette pratique qui serait la « vulgarisation d’un livre réputé difficile à lire ».

Pour ce qui est du choix de leurs publications, leur mot d’ordre est de publier les choses qu’ils aiment en se disant :

« si on les aime peut-être que d’autres les aimeront aussi, c’est à la fois irrationnel –on ne sait absolument pas si cela va plaire à d’autres ou non et le facteur économique entre en compte et joue un rôle important dans les choix que l’on va faire – mais après des années dans ce métier nous sommes convaincus l’un et l’autre, que la meilleure chose à faire c’est de suivre nos goûts et nos intuitions personnelles. »

Le choix des auteurs est pour l’instant simple, la majorité d’entre eux ont déjà publié au sein de la maison Cornélius. De plus ce sont des auteurs qui avaient déjà des projets, qui étaient donc investis dans une démarche de création et investis personnellement dans leur nouvelle œuvre.

Cette conférence était donc l’occasion de découvrir la collection Olivius, mais aussi le lancement d’un nouveau projet jusqu’à présent jamais tenté, en éclaircissant légèrement la question du roman graphique. Une conférence donc très intéressante mais qui a souffert hélas d’un présentateur qui avait du mal à mettre en avant les protagonistes et n’a cessé d’utiliser l’humour, ce qui ne rendait pas forcément très crédible ce nouveau projet d’édition, qui est quant à lui des plus sérieux.


Laure Gallesio et Perrine Thérond, 2ème année Éd.-lib.

 

 

 


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Published by Laure & Perrine - dans bande dessinée
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5 juin 2013 3 05 /06 /juin /2013 07:00

Samedi 1er décembre 2012. Place de Clichy, Paris. L’excitation nous guette lorsque nous sonnons à la porte de cette traductrice qui est entrée dans le monde littéraire en traduisant quelques textes d’auteurs peu connus avant d’obtenir la consécration en devenant la traductrice officielle des œuvres de Philip Roth et Jonathan Coe. Son dernier chef-d’œuvre n’est autre que Sur la route de Jack Kerouac. Voici le portrait de Josée Kamoun.



Quel est votre parcours professionnel ?

Je n’ai pas un parcours de traducteur typique. Être traducteur, ce n’est pas un métier mais une activité rémunérée. Certains en vivent, moi j’ai fait carrière dans l’éducation nationale, j’ai un cursus universitaire classique, j’ai passé une agrégation d’anglais et un doctorat de littérature. J’ai exercé dans le secondaire pendant sept ans puis en classe préparatoire, avec les élèves de khâgne et hypokhâgne du lycée Henri IV auxquels j’enseignais la littérature et la traduction.

Puis, il y a dix ans, bien que trouvant ce métier extraordinaire, j’ai voulu essayer autre chose et je suis devenue inspecteur général. J’ai pris ma retraite le 1er octobre 2012. Il devenait impossible de gérer de front mon métier et mon activité de traductrice. Désormais, je vais me consacrer entièrement à cette activité.



Aujourd’hui vivez-vous de votre activité de traductrice ?

Je vis de ma retraite et de la traduction ; pour vivre uniquement de la traduction je pense qu’il faut vivre de manière frugale. Être propriétaire de son appartement, ne pas avoir trois enfants à charge, avoir des goûts un peu spartiates. Mais même ainsi, il faut sans doute travailler douze heures par jour, et alors le plaisir s’émousse, l’activité devient un travail à la tâche et on n’a plus la possibilité de choisir ses textes.



Vous avez traduit de grands noms de la littérature américaine ; comment cela s’est-il passé ?

Pour démarrer dans la traduction, il faut un coup de chance. 
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J’avais un ami qui rédigeait sa thèse et qui avait une traduction à faire. Il s’agissait d’un livre auquel il n’avait pas suffisamment de temps à consacrer. Il me l’a donc proposé et comme j’avais déjà soutenu la mienne, et que je souhaitais ardemment traduire, j’ai saisi l’occasion. Les éditions du Seuil et l’auteur ont accepté.

Ce premier livre s’appelait Versailles, passions et politique et portait sur la construction du palais et des jardins. La traduction que je leur ai proposée correspondait à leur attente, l’auteur et l’éditeur ont été satisfaits du travail, si bien que le point final à cette première traduction était à peine posé que les éditions du Seuil me proposaient déjà autre chose, un roman cette fois. Alors que je pensais qu’une série de nouvelles serait idéale pour démarrer dans le métier, on me proposait huit cents pages dactylographiées. Mais dans ce métier, lorsque l’on vous donne votre chance, on ne la refuse pas.

J’ai donc accepté. Et ma deuxième traduction m’a valu un prix littéraire ; ma carrière débutait pour de bon. C’est toujours l’éditeur qui sollicite le traducteur et lorsque c’est l’inverse, l’éditeur lui oppose généralement une aimable et courtoise fin de « non-recevoir ».



Sur le site Encres vagabondes, vous mentionnez le travail d’agents littéraires. Avez-vous souvent l’occasion de travailler avec eux ? Quel est leur rôle dans la relation traducteur/auteur ? Sont-ils seulement des intermédiaires qui vous proposent des manuscrits ?

L’achat d’un livre à la traduction se déroule de cette manière : un auteur a un agent pour l’Amérique et un agent pour la France (ce peut être le même agent ou un agent différent). Les éditeurs ont des scouts, c’est-à-dire des éclaireurs, qui connaissent bien les agents. Ces derniers proposent des projets aux éditeurs afin de les mettre en concurrence, concurrence qui se concrétise par une sorte de vente aux enchères. L’agent propose à plusieurs éditeurs le manuscrit et les éditeurs enchérissent, sans connaître les propositions de leurs concurrents.  Une fois le livre acheté, l’éditeur fait appel à un traducteur. Il m’est arrivé plusieurs fois de décliner une traduction parce que je n’étais pas libre, et deux ou trois fois parce que le sujet ne me convenait pas.



Quel était le sujet, sans vouloir être indiscrète ?

Cela n’a rien d’indiscret sinon je ne vous le dirais pas. J’ai dû décliner la traduction du roman de Toni Morrison qui s’appelle Beloved. C’était l’histoire d’une esclave noire, en fuite avec ses enfants. Lorsqu’elle s’aperçoit qu’elle sera rattrapée par les planteurs, elle tue la plus jeune de ses filles pour qu’elle ne tombe pas entre les mains de leurs poursuivants. La deuxième partie de ce roman met en scène le fantôme de cette jeune fille. Je ne pouvais pas vivre un an avec une histoire aussi horrifiante.

Mais on peut également décliner un texte parce qu’on n’y est pas réceptif.



Vous êtes la traductrice de John Irving, Philip Roth et Jonathan Coe. Par quels concours de circonstances vous a-t-on proposé de traduire ces auteurs ?

Lorsque vous commencez à être un peu connu, qu’on a lu ce que vous avez fait, les éditeurs ont une idée de ce qui pourrait vous convenir, vous intéresser. C’est ce qui m’est arrivé chez Gallimard. J’ai reçu un appel téléphonique me proposant de traduire Philip Roth. C’est un auteur que j’admire beaucoup et ça s’est passé aussi simplement. J’ai donc traduit sa trilogie, ainsi que quatre autres de ses livres. J’ai été sa traductrice officielle mais nous nous sommes séparés à l’amiable quand il a exigé qu’un Américain revoie mes traductions. Il voulait une traduction plus littérale et comme il ne parle pas français, il était ardu de lui expliquer qu’une traduction littérale n’est pas forcément une traduction fidèle. Après plusieurs discussions, je me suis dit que s’il n’avait pas confiance en moi, il valait mieux mettre fin à notre collaboration malgré l’admiration que je porte à son œuvre.

Mais je suis contente d’avoir pris cette décision car j’ai pu ensuite traduire les rouleaux originaux de Sur la route. On va de choix en choix, de bifurcations en bifurcations, parfois on rate des occasions car on est surchargé, on a déjà deux traductions en cours, on ne peut pas en prendre une troisième et on est obligé de dire non.



Qu’avez-vous ressenti la première fois que vous avez rencontré ces « pointures » de la littérature contemporaine américaine et anglaise ?
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J’appartiens à une génération critique qui ne fétichise pas l’auteur. Pour nous, le texte se suffit en quelque sorte à lui-même, ou en tout cas, l’auteur n’est pas la voix prépondérante pour l’éclairer. Ce qui ne veut nullement dire que l’auteur ne nous impressionne pas par son talent, voire son génie. Pour moi comme pour tant d’autres, Philip Roth est l’un des plus grands auteurs vivants. Lors de la rencontre, s’ajoute aussi la dimension sociale : quand vous êtes un petit traducteur obscur, que l’on vous informe que vous allez dîner avec Philip Roth parce qu’il désire vous mettre à l’aise avant de commencer les entretiens sur son roman, vous vous dites un truc bête parmi d’autres : je m’habille comment ? Frivole, peut-être, mais je suis sûre que vous comprenez. Par ailleurs, Roth n’a pas la réputation d’être un type facile ou débonnaire, il est très impressionnant, même physiquement. Grand, élégant, il a de la prestance. On le dit ironique, sarcastique. En réalité, le diner s’est très bien passé, bien qu’il adore vous déstabiliser, vous mettre sur la sellette. Mais son humour peut aussi prendre la forme de l’autodérision, et il accepte qu’on le taquine.

À l’inverse, John Irving est de plain-pied, d’un abord facile. Égal à lui-même, il met les journalistes à l’aise, pratique à la ville l’humour que l’on trouve dans ses romans. Jonathan Coe est un homme d’une grande culture, un auteur parfaitement maître de son propos. De lui, j’ai traduit La vie très privée de Mr Sim et quelques nouvelles. Je me suis sentie tellement en phase avec ce qu’il écrivait, ça m’a paru tellement familier qu’il n’a pas été difficile de le rencontrer. Il est essentiel de dire que ces auteurs sont d’un professionnalisme sans faille, et qu’ils prennent le temps qu’il faut pour répondre aux questions du traducteur.

Ainsi Roth a été une grande rencontre. Je le voyais une semaine par an, tout le temps que je l’ai traduit et à chaque fois, nous avons eu des échanges extraordinaires, même si pas toujours paisibles.



Josee-Kamoun-Virginia-Woolf-La-fascination-de-l-etang.jpgJe voudrais revenir sur l’exigence de la traduction fidèle à l’œuvre. J’ai lu votre traduction des nouvelles de Virginia Woolf et il est précisé que certaines nouvelles sont inachevées. De plus, il y a beaucoup de notes de bas de page pour préciser des événements ou des dates que nous, Français, ne connaissons pas. Est-ce que pour vous c’était important de traduire ce qui était inachevé, expérimental ou au contraire aviez-vous tendance à modifier la langue ou l’histoire ?

Par exemple, dans une nouvelle il est précisé qu’il est impossible de savoir si le héros est une femme ou un homme. Ceci est uniquement pour la version d’origine. Mais vous l’avez traduit en partant du postulat que c’est une femme à cause des us et coutumes anglais.

L’anglais permet cette ambiguïté. J’avais oublié ce détail qui m’avait à l’époque fascinée. Alors, je vais répondre en plusieurs temps à votre question qui est une vraie bonne question. 

Je dirai que, pendant longtemps, la première traduction d’un auteur a été une traduction dont on avait tendance à gommer les angles saillants pour faire passer l’œuvre au lecteur, pour ne pas le dépayser, ni le bousculer. Ensuite, lors de la deuxième traduction (si deuxième traduction il y avait) le but était de restituer davantage la spécificité, voire l’étrangeté du texte. Je pense  que c’est un peu moins le cas maintenant. Le traducteur est autorisé lui aussi à être expérimental. Mais il n’aura jamais la même légitimité que l’auteur à cet égard.



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Au sujet des deuxièmes traductions, nous avons toutes deux lu Sur la route de Jack Kerouac dans les deux traductions, celle de Jacques Houbart et la vôtre. Cette dernière entre totalement dans le schéma que vous décrivez. Nous avons l’impression de lire deux œuvres totalement différentes.

Il n’y a pas tant de différences entre le rouleau original et le texte de la première traduction. Simplement, les noms ont été restitués, et dans la version originale, quelques passages ont été rétablis. Mais sur le fond, c’est le même texte. La réelle différence avec la traduction de Jacques Houbart, qui est une bonne traduction, est qu’elle a 50 ans. À cette époque, le traducteur ne pouvait pas se permettre les mêmes initiatives. Par exemple, il a été quasiment obligé de traduire au passé simple. Entre un texte traduit au passé simple et un autre au passé composé, vous n’entendez pas la même chose. C’est fondamental. Or pourquoi en est-il ainsi ? En anglais le temps du récit, c’est le prétérit, quel que soit le niveau de langue. Que vous racontiez : « Et alors Hannibal passa les Alpes avec ses milles éléphants » ou « Dis donc en descendant acheter du pain, j’ai croisé le libraire », en anglais, le récit sera au prétérit. En français, on a un passé simple pour Hannibal et un passé composé pour le libraire.

Quand Kerouac raconte Sur la route, il le fait au prétérit parce qu’il n’a pas le choix, le présent de narration n’existant pas de la même manière en anglais. Mais On the Road reste un récit très oral, dans une langue parlée sur des registres variés, d’ailleurs, avec des cadences, des groupes de souffle. Maintenant si on le met au passé simple, pour nous, ça change tout. Voilà pourquoi vous n’avez pas lu la même histoire. Même si ce n’est pas la seule raison.



Dans l’émission de France Culture du 16 juin 2010, vous mentionnez l’autocensure de l’auteur sur son propre texte, l’éditeur lui ayant demandé d’élaguer certaines parties jugées trop « libertines » et de changer les noms afin de respecter la vie privée des personnages du roman.

C’est vrai, mais moins qu’on ne pourrait le penser finalement. Je ne sais pas si vous avez vu le film. Je me disais que certains passages ne pourraient pas passer au cinéma, or le film n’est pas censuré du tout et il est basé sur l’ancienne version du texte.

Les scènes audacieuses de sexe ou de prise de drogue étaient déjà présentes. Mais évidemment, quant aux noms propres, les personnages principaux étaient toujours vivants, les éditeurs ont pris toutes les précautions pour ne pas avoir de procès.



Sur le site du journal L’Express, un article publié le 2 décembre 2010 remarque ceci : « À ce texte écrit à tombeau ouvert, la traductrice a su rendre sa fureur, sa musique et ses riffs d'enfer - un raz de marée de phrases déferlant en vagues successives sous les doigts de celui qui voulait être "un poète jazzman" ». Par quels procédés avez-vous su rendre toute la folie de cette époque ? Avez-vous écouté les divers jazzmen qui sont mentionnés dans le texte pour vous inspirer et transmettre la musicalité du texte propre à l’auteur ?

Je suis entourée de musiciens. Mon fils est musicien, j’ai des amis dans la musique aussi, notamment un ami bluesman qui possédait des enregistrements de Jack Kerouac en train de lire son texte, accompagné au piano. Quelle chance ! J’ai écouté « les boppers » dont il est question dans le livre, puis j’ai entendu la vraie voix de Kerouac qui est plutôt étouffée, sourde. J’ai écouté le texte et je l’ai lu à haute voix plusieurs fois pour m’imprégner du rythme.

Kerouac disait « j’écris comme le sax souffle ; le saxophoniste prend son souffle et souffle dans son instrument et quand il n’y a plus de souffle et quand le souffle est fini la phrase aussi. Et moi je fais pareil. »

Elle m’avait séduite, cette image, elle a eu une forte influence sur moi. J’avais lu le texte à haute voix en français et en anglais ; jamais le français ne pourra produire la musique de l’anglais, il faut bien se mettre ça dans la tête. Les phonèmes sont différents, l’accentuation obéit à d’autres règles, le schéma intonatif ne correspond pas non plus. Jamais une langue ne fera la musique d’une autre. Une fois que l’on s’en est convaincu, on essaie de restituer des constantes rythmiques, des accélérations, des ralentissements, des contrastes, des piano et des forte. C’est une transposition. Il faut que ça « claque » en français. Quand vous êtes dedans, vous vous dites : « Je suis en train de retraduire Sur la route. Et si je n’y arrive pas ?  ». On se lance sans savoir si l’on va réussir.



Quelque part, cela renvoie au fétichisme de l’auteur…

Sûrement. C’est vrai, quand j’étais en première, j’avais découvert non pas Sur la route mais  Les clochards célestes et c’était un bouquin fétiche, un manifeste libertaire ! D’où l’envie de le traduire et d’où la détresse : si je « bousille » le texte, c’est terrible !

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Nous voulions revenir sur la musicalité. Dans La vie très privée de Mr Sim, il y a une vraie fusion entre l’auteur et le traducteur, notamment pour traduire par écrit l’ambiance et le mode de vie anglais. Ce travail a été une réelle passerelle entre les deux langues car vous avez réussi à retranscrire le style de Jonathan Coe.

Vous me faites un bien fou. En fait, il m’est arrivé une chose étrange avec Jonathan Coe que je ne connaissais pas. On est toujours curieux de traduire un auteur à succès qui a une bonne critique. Mais lorsqu’on m’a proposé Mr Sim, les délais étaient draconiens, et j’ai commencé par décliner, la mort dans l’âme, naturellement. Tellement la mort dans l’âme, que, me ravisant, j’ai téléphoné à l’éditrice pour lui dire que j’acceptais.

Sitôt le téléphone raccroché, je me suis dit : « mais tu es complètement dingue, tu vas devoir te lever à cinq heures tout l’été pour boucler l’ouvrage ». J’en suis là quand je reçois le manuscrit de cet auteur que je ne connaissais pas du tout. Et je tombe dans La vie très privée de Mr Sim avec une euphorie totale. Je ne vous dis pas que j’aurais pu l’écrire, je n’aurais pas cette prétention, mais j’ai l’impression qu’il est sorti de moi tellement je suis en phase avec, et je suis sidérée, ça se traduit tout seul.

Quand vous traduisez un livre, vous mettez trois/quatre jets pour obtenir une belle version. Au cinquième ou sixième jet, vous donnez quelques coups de polissoir. En sept jets, il faut que ce soit terminé. Vous avez beau adorer un bouquin, son charme s’émousse un peu à la quatrième version, vous vous en doutez. Pour ce titre, à la septième révision, j’étais toujours dans ce bonheur parfait et ça c’est phénoménal, c’est vraiment étrange. Et le sel de l’histoire…  c’est que j’ai terminé avant le temps imparti !

En septembre, j’avais fini mais n’en avais rien dit. Puis, l’éditrice m’a appelée et m’a annoncé que si par hasard j’avais terminé, elle pourrait le programmer plus tôt. Je lui ai répondu que je lui envoyais mon travail le lendemain. Je l’avais bluffée pour son plus grand plaisir. Mais je n’avais pas de mérite, d’une certaine façon.



Vous allez donc traduire le prochain Jonathan Coe ?

J’espère.



À vous entendre parler de La vie très privée de Mr Sim, nous supposons que c’est votre meilleure expérience de traduction. Est-ce vrai ?

Qu’est-ce qu’une bonne expérience ? Certainement, c’est la plus euphorique car il est assez rare d’entrer dans l’œuvre d’un auteur comme dans un bain à 37° degrés. Ce n’est pas forcément facile. Pour moi, la découverte de Philip Roth a été quelque chose de très puissant. Cette rencontre a augmenté ma vie, non seulement de traducteur mais  ma vie tout court grâce à ce que j’ai découvert dans ses livres.

Traduire Virginia Woolf a aussi été un bonheur car on « entre dans son œuvre comme chez soi », contrairement à sa réputation de difficulté, c’est très étonnant.

En ce moment, je travaille sur un texte et j’en suis justement au troisième jet. Or ce texte est addictif ; j’ai appelé mon éditrice il y a trois jours et je lui ai dit : « heureusement que j’ai des délais pour vous le rendre parce que, tout compte fait, je n’en ai pas envie. » Plus le temps passe, plus je suis prise par ce texte, je descends dans ses profondeurs et je ne veux pas remonter. C’est une expérience qui est presque métaphysique. 

Le jeune narrateur va se retrouver dans une sorte de ville fantôme au Canada, tout droit sortie d’une toile d’Edward Hopper. Les personnages sont extrêmement mystérieux, c’est un roman de l’espace. Le lieu où l’histoire se déroule, le Saskatchewan, est une région immense, un océan de blé. Un pareil paysage m’atteint très profondément, j’adore la plaine, le paysage américain où les deux tiers voire les trois quarts de la photo sont tenus par le ciel, c’est extraordinaire. Je ne traduis pas les textes qui ne me plaisent pas. J’ai 61 ans et je ne sais pas combien de temps il me reste à vivre. J’ai déjà passé une grande partie de ma vie à faire essentiellement ce qui me plaisait, ce n’est pas maintenant que je vais changer.



C’est une chance ?

C’est une chance qui se cultive. Je veux bien croire que vous avez choisi la librairie ; c’est un métier qui vous plait, ce n’est pas un second choix, vous avez bien l’intention de suivre cette filière.



Nous aimerions parler de vos recherches. Le recueil de Virginia Woolf comporte de nombreuses notes de bas de page. Comment procédez-vous dans vos recherches ? Lisez-vous les autres livres des auteurs que vous traduisez ?

Oui. Justement j’attends les autres ouvrages de Richard Ford, car c’est un auteur qui m’était inconnu. Quant aux recherches, internet a beaucoup modifié notre façon de travailler. Car avant, j’allais me renseigner partout : le prêtre de ma paroisse, les responsables de la fédération française de lutte (pour John Irving), les conservateurs du musée de la marine (pour traduire Christophe Colomb). Nous étions vraiment obligés de nous déplacer pour trouver les informations. Maintenant avec internet, c’est tout à fait différent. Certes, c’est moins excitant sur le plan des rencontres car certaines étaient étranges ; d’un autre côté c’est une mine : par exemple, il y a quelques années je traduisais un roman sur l’histoire d’une famille américaine qui marie sa fille à la maison. Ils vont louer un parquet pour le bal : un parquet pour sol en pente… je n’ai même pas compris ce que voulait dire l’auteur, je ne voyais pas ce que c’était. Sans internet, comment aurais-je fait ? Avec internet je tape les mots dans un moteur de recherche et aussitôt j’obtiens une série de publicités. À partir de ces publicités, je vais sur des sites français pour voir de quoi il s’agit.

Ces informations-là, vous ne les trouvez pas dans un dictionnaire car c’est beaucoup trop profane ou spécifique. Pour autant, on ne trouve pas tout sur internet, il y a des choses qui ne peuvent pas se traduire car elles n’existent pas dans notre culture, en tout cas pas à l’identique. Par exemple dans Canada, le livre dont je vous parlais tout à l’heure, il y a une chasse à l’oie sauvage. Les chasseurs creusent des fosses dans lesquelles ils s’embusquent. Lorsque je demande à un ami chasseur qui s’y connaît, il m’explique que la chasse à l’oie pratiquée en France n’est pas tout à fait semblable à celle pratiquée aux États-Unis. Il faudra donc chercher l’équivalent au plus près.



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 Nous supposons donc que pour Dernière nuit à Twisted River de John Irving, vous avez dû réaliser des recherches sur l’univers des bûcherons, le convoi des arbres, etc.

Je suis allé à Clamecy dans le Morvan où il y a un musée du bûcheronnage, je suis restée une journée dans ce musée. Là encore, le sujet présentait des difficultés car il y a des termes anglophones pour les draveurs ainsi que des termes francophones et canadiens. Les techniques et les conditions de flottage sont différentes entre le Morvan et l’Amérique du Nord. Il y a un travail de recherche mais aussi un travail de réflexion.



D’ailleurs, vous parliez justement de ne pas bien saisir parfois le texte en anglais. Toujours dans Dernière nuit à Twisted River, est-ce que ça vous a semblé très clair dès le départ que les villes de Berlin, Paris ou Milan ne sont pas des villes européennes mais des villes de bûcherons créées au Canada ?

Oui, ça m’a paru évident car j’ai vécu aux USA et lorsque l’on me demandait « Where  are you from ? », je répondais « I’m from Paris, France. Not Paris, Texas. ». Depuis le film Paris, Texas c’était une plaisanterie courante. Quand je vivais à Pullman dans l’état du Washington, non loin de Seattle, le soir on sortait parfois dans l’Idaho qui était l’état voisin et on allait à Moscou, le campus jumeau du nôtre.



En ce qui concerne le rôle du traducteur, vous pensez être une seconde voix de l’auteur ou au contraire une certaine forme d’auteur car c’est impossible de traduire de manière littérale ?

C’est l’éternelle question qu’on nous pose et il est très difficile d’y répondre. En réalité, nous ne nous la posons pas.

Notre travail de restitution n’est pas sans équivalents, cependant.

Il s’apparente à celui du restaurateur de tableaux ; pour restaurer un tableau de Poussin, il ne faut pas être Poussin mais il est évident que savoir peindre est indispensable. Le but n’est pas de peindre son propre tableau mais de restaurer le tableau de Poussin dans la mesure où l’on peut conjecturer que c’est cette couleur-là qui était utilisée à tel endroit, pour tel effet. Nous ne traduisons pas des mots, nous traduisons des effets, nous aussi.

Un traducteur c’est un peu celui qui interprète la partition ; sans être Schubert, on peut être le premier violon d’un orchestre qui interprète son œuvre. Il est extrêmement difficile de situer l’activité du traducteur. Pour ma part, je la vois comme un artisanat d’art, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de travail de création à partir de rien. Contrairement au travail de l’auteur qui a un fantasme porteur, une œuvre sans le moindre doute, c’est bien lui le créateur.

Le traducteur, c’est un recréateur, non un créateur. S’il en est frustré, qu’il écrive lui-même. Il n’est pas rare, d’ailleurs, que des auteurs se mettent à traduire et des traducteurs à écrire. La frontière est poreuse. Néanmoins, tant que vous n’avez pas écrit à titre personnel, j’estime que vous êtes un artisan d’art. Cette activité me convient pour le moment. C’est une belle compétence que d’être traducteur, c’est un rôle de passeur et il me plait. Quand j’étais professeur de littérature, j’étais aussi un passeur. C’est l’histoire de ma vie.



L’enseignement ne vous manque pas trop ?

Non, ça fait maintenant dix ans que je n’enseigne plus. Pourtant j’avais des élèves extraordinaires. Je pouvais entrer au lycée fatiguée, voire triste (ce sont les aléas d’une vie) et deux heures plus tard je sortais requinquée. Ça, c’était des élèves ! Mais enseigner ne me manque pas. On a plusieurs vies dans une seule.



Le prix que vous avez reçu pour les Mémoires de Christophe Colomb vous a-t-il propulsée dans votre carrière ? Ou aviez-vous déjà une réputation ?

C’était ma deuxième traduction et la première fois que je traduisais un roman, ce prix m’a sûrement servie et puis je n’en revenais pas, avec mes 36 ans, première traduction de fiction.



Quel auteur avez-vous traduit quand vous êtes arrivée chez Gallimard ?

Un auteur que personne ne connaissait et que personne ne connaît. Mais c’était amusant car il avait été proposé à trois traducteurs. C’était un roman en prose poétique, à la limite du fantastique, tout à fait horrifique et inquiétant. C’est un chalutier qui prend la mer avec un équipage exclusivement composé d’assassins. On ne sait pas si le narrateur est un enfant ou un poisson (Fish Boy est le titre). J’étais curieuse, j’ai voulu relever le défi et je l’ai accepté. Il fallait se lancer alors je l’ai pris – une expérience extraordinaire. Peut-être le texte le plus difficile que j’aie eu à traduire.



Est-ce qu’il y a une différence entre traduire de la poésie et de la prose ?

C’est très différent car une langue ne fera jamais la musique d’une autre quoi qu’on veuille, quoi qu’on tente. Le français ne fera pas la même musique que l’anglais. La poésie, c’est du sens et beaucoup de musique. On est systématiquement à la limite de l’intraduisible. Ce qui est intéressant, ce sont les éditions bilingues. En poésie, vous avez le texte original et le texte traduit. Parfois j’ai le sentiment qu’on ne devrait traduire la poésie qu’en version bilingue car il faut voir à quoi ressemble la langue d’origine. Un autre texte naît, avec sa propre beauté, sa propre valeur.



Ça nous fait penser à la traduction d’Allan Edgar Poe par Baudelaire, qui n’a jamais été retouchée. Ce n’est pas vraiment du Poe, ni du Baudelaire non plus.

Si vous parlez du Portrait ovale par exemple, je trouve cette traduction très impressionnante. Certes, ce n’est pas une traduction littérale mais nous sommes très proches du texte original. Par contre, personne n’a pu traduire Le corbeau ; la traduction de Mallarmé n’est pas franchement réussie, pourtant c’est celle d’un poète.



C’est justement parce qu’ils sont poètes avant d’être traducteurs ?

Mon explication, s’il y a en a une, est que Le corbeau est intraduisible. Il y a des arguments pour le dire, et on les trouve dans l’étonnant paratexte de Poe lui-même : The philosophy of composition, où il part du phonème « ore » (nevermore). Il y a aussi cet étrange rythme ternaire, de valse, en contradiction avec le caractère lugubre du sujet, et que l’accentuation du français ne permet guère. Toute poésie n’est pas aussi intraduisible que celle-ci.



Est-ce que vous préférez lire les livres dans leur version originale ou lisez-vous aussi les traductions de vos confrères ?

Ça m’arrive. Quelquefois, il est possible que je n’aie pas sous la main le texte original et que je trouve en librairie le texte en français. Il y en a qui sont très bons. Une mauvaise traduction fait lire l’anglais au travers du texte. Mais il m’est souvent arrivé aussi d’admirer les traducteurs.



À votre avis, les traducteurs préfèrent lire les versions originales plutôt que les traductions ?

Lorsque la chose est possible, nous préférons découvrir le texte en version originale, c’est évident. Mais prenons un auteur d’un abord difficile, Henry James, sur lequel j’ai écrit ma thèse, mais que je n’ai jamais traduit pour ma part – quel enfer ! Il y a des gens qui l’ont traduit magnifiquement ; c’est presque plus reposant de lire Henry James en français que dans sa version originale.

Si vous lisez la traduction de Jean Pavan, son travail est admirable, il m’a impressionnée. De la même façon, quand je vais voir un film, je préfère lire les sous-titres et écouter la langue, même si elle m’est tout à fait hermétique, j’évite les doublages, qui sont cependant bien meilleurs aujourd’hui.

Une langue c’est aussi un timbre de voix. Les accents de l'Amérique profonde, comment voulez-vous les retransmettre ? Ils ont un caractère nasal. Une langue ne fait jamais la musique d'une autre. L’appareil phonatoire d’une langue est différent d’une autre. On change de timbre lorsque l'on parle une autre langue. Les personnes bilingues de naissance sont capables de changer de voix ou presque. Ce changement n’est pas sans conséquence sur la traduction. Lorsque j'entends ce son nasal dans la voix de Jack Kerouac, je ne peux pas le restituer dans ma traduction. Il faut trouver autre chose.



N'avez vous pas été frustrée de découvrir qu'il n'y a pas de fin au roman de Kerouac et que la seule explication soit que le chien l'ait mangé ?

Ça m'a fait hurler de rire mais je pense que c’est vrai. Nous avons tout de même restitué une fin mais j’apprécie l'inachèvement, ça m'amuse énormément.



Pour conclure le livre, comment avez-vous restitué le dernier chapitre ?

Ce sont les éditeurs américains qui ont proposé la fin. En fait, ils ont découpé l'ancienne version, ce qui n'était pas très compliqué.

Quand le « rouleau » est sorti, je pensais que, peut être, ils allaient faire un coup extraordinaire et publier le roman sous sa forme originale. Mais techniquement, la chose a été jugée trop coûteuse, et ils ont eu peur que le procédé ne fonctionne pas. Mais ça m'aurait plu. Ce rouleau représentait bien le ruban de la route, comme Kerouac l’a dit lui-même. Je me suis précipitée pour aller le voir lorsqu'il a été exposé au musée des manuscrits. Cet événement a d’ailleurs relancé le battage médiatique autour du livre et du film.



Le phénomène Kerouac ne s'est toujours pas arrêté ?

En effet, j'ai rencontré des lycéens qui faisaient leur TPE sur la  beat generation et ils m’ont demandé : pourquoi Sur la route est-il un livre culte ? Je leur ai retourné la question car c'était déjà un livre culte pour ma génération, qui n’est pas celle de Kerouac. C’est intrigant. Au delà du montage éditorial (la version poche rééditée à la sortie du film avec en couverture l'affiche), pourquoi est-il toujours culte ? Disons que Sur la route est une histoire emblématique que tout le monde peut comprendre. Qui n'a pas eu envie de prendre la route ? C’est d'une certaine façon un pèlerinage, un voyage initiatique. Il y a une grande simplicité dans cette histoire. C’est sans doute pourquoi elle traverse les générations.



Nous avons été plusieurs à lire ce livre dans notre classe et nous nous sommes rendu compte que les avis sont très partagés. Comment un livre peut-il déclencher autant d'émotions, de réactions aussi passionnées ?

Sur la route m’a valu toutes sortes de rencontres très variées. Notamment,  j'ai été invitée au Festival international de géographie de Saint-Dié des Vosges où j’ai participé à une table ronde intitulée « Écrire la route ». J’étais en compagnie d’un biographe de la beat generation, d’un géographe ainsi que du président du festival, qui détestait Jack Kerouac. Il nous a expliqué pourquoi : les personnages principaux forment une bande d'hypocrites, de complaisants, ce sont des pique-assiettes, et ses réflexions sont toutes vraies dans la perception des personnages. Jack Kerouac passe son temps à se plaindre, il se « bourre la gueule » pour se repentir ensuite ; je comprenais bien ses réticences, qui sont fondées. Mais ça n’empêche que, à mes yeux, la poésie du roman, son lyrisme, sa splendeur, emportent l’adhésion.

La presse a souvent décrit ce roman comme l’histoire d’une grande amitié entre Jack et Neal mais c’est plutôt un réquisitoire violent contre ce dernier qui ressort.

Ce sont des personnages très équivoques. Tout comme le personnage de Burroughs qui va tuer sa femme en jouant à Guillaume Tell. De drôles de gens, ils ne me sont pas particulièrement sympathiques mais le texte, lui, est magnifique. Il est rempli d’images, d’envolées. Il y a un passage en particulier que je trouve extraordinaire ; ils sont en panne, en pleine campagne, il pleut. Ils sont obligés d’aller chercher un paysan or ce paysan a quatre filles. Et Jack dit :

« La plus jolie, la plus timide aussi, s’était cachée à l’écart dans le champ, et elle avait bien raison car c’était sans aucun doute la plus belle fille que nous ayons vue de notre vie, Neal et moi. Elle pouvait avoir seize ans, le teint d’églantine des filles de la Prairie, une chevelure magnifique, les yeux d’un bleu profond, farouche et frémissante comme une antilope. Le moindre regard la faisait tressaillir. Elle se tenait là, et les grands vents venus du Saskatchewan faisaient voler ses boucles vivantes comme des voiles autour de son charmant visage. »

Jack Kerouac insère des petites vignettes :

« un crépuscule de grappes, un crépuscule de raisins noirs sur les plantations de mandariniers et les longs champs de melon, le soleil couleur de raisins pressés, tailladé de bourgogne, les champs couleur de l’amour et de tous les mystères d’Espagne.»

Les images me parlent, je les vois.



Notre entretien s’est terminé sur ces derniers mots. Nous sommes reparties ravies de cette rencontre, où le temps s’est arrêté quelques instants où nous avons discuté littérature et parcours de vie autour d’une tasse de thé et de petits cannelés.


Hélène et Marlène, lp libraire.

 

 

 


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Published by Hélène et Marlène - dans traduction
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4 juin 2013 2 04 /06 /juin /2013 07:00

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Nathalie SKOWRONEK
Karen et moi
Éditions Arléa, 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Karen et moi est un ouvrage écrit par Nathalie Skowronek et publié aux Éditions Arléa en août 2011. Ce n'est ni une biographie ni une fiction. C'est un peu des deux en quelque sorte : à la fois la vie romancée – et romanesque ! – de Karen Blixen, et un bilan de la vie de la narratrice à un tournant de sa vie. Décrire la vie d'une autre pour mieux se trouver.

Sa première lecture de La Ferme africaine, à l'âge de onze ans, « sous une tente, au Kenya […] à la lumière d'une lampe de poche » est pour la narratrice une véritable révélation. Désormais, Karen, qu'elle surnomme « ma sœur », sera son modèle et son destin inextricablement lié au sien : « Karen est ma sœur, son chemin est le mien. »



Karen

Si tout comme moi avant la lecture de ce livre, vous ne savez absolument rien de Karen Blixen et que vous n'avez pas vu le film Out of Africa, voici de quoi combler vos lacunes : Karen Dinesen est issue d'une riche famille danoise. Wilhelm, son père, lui a transmis le goût des voyages, de l'aventure, de la liberté et un caractère bien affirmé. Son suicide, alors que Karen n'a que neuf ans, la marquera à jamais. Très tôt, Karen refuse les conventions et la richesse dont elle a hérité. Elle « rêve d'écrire » et se sent à l'étroit dans la demeure familiale, Rungstedlund, « elle attend autre chose de la vie. » Sa vie bascule lorsqu'elle décide d'épouser Bror Blixen et de partir avec lui pour le Kenya. Ce n'est pas un mariage d'amour, ni même un mariage de convenance, non : Bror a besoin d'une épouse capable de l'aider à développer une exploitation au Kenya et Karen, elle, a besoin de s'évader. De donner un sens à sa vie.

Au Kenya, le couple s'installe dans une ferme, Mbogani, et crée la Karen coffee corporation. Karen est émerveillée par ce pays qu'elle découvre. Elle se sent enfin apaisée, à sa place. Elle « tombe amoureuse des habitants du Kenya » et décide de leur apprendre à lire, à écrire et de leur donner accès à des soins médicaux. Mais à l'émerveillement premier succède une série de malheurs : les récoltes de café rapportent peu, Bror abandonne l'exploitation, est inconscient et infidèle et Karen tombe malade. Mais Karen ne peut abandonner sans se battre, maintenant qu'elle a trouvé une raison de le faire. Durant une vingtaine d'années, elle va vivre dans sa ferme et accomplir sa destinée. Et puis elle est tombée amoureuse de Denys Finch Hatton, « un aventurier, un nomade que rien n'attache […] farouche et insaisissable. » Mais en 1931, Denys se tue dans un accident d'avion. Les dettes finiront par avoir raison du courage de Karen, qui retourne au Danemark. Enfin, pas complètement. Une partie d'elle-même est restée en Afrique, et elle va l'écrire.

C'est durant cette période, la plus sombre de sa vie, que sa véritable carrière littéraire débute et qu'elle commence à « faire quelque chose de grandiose. » Ce quelque chose, c'est La Ferme africaine, récit autobiographique de sa vie au Kenya. Karen sera la personnalité littéraire la plus emblématique du Danemark.

Toutes ces informations, je ne les ai pas puisées dans Wikipédia, mais dans Karen et moi. Ainsi, on peut dire que c'est une biographie : ce qui est dit sur la vie de Karen Blixen est absolument vrai. Seulement, Nathalie Skowronek s'attache à nous livrer sa vision de Karen Blixen : une femme forte qui est passée par de terribles phases de doutes. Après tout, peut-être que la personnalité de Karen Blixen était tout autre, qu'elle n'a pas ressenti les choses telles que l'auteure nous les décrit, mais cela importe peu. Ici, la narratrice se l'approprie ; c'est sa Karen, et non pas Karen Blixen. Le parallèle devient alors plus facile, car il est entendu que nous faisons tous des parallèles entre notre vie et celle des personnes qui nous inspirent. Mais, qui est cette narratrice ?



Et elle.

En apparence, la vie de la narratrice est très différente de celle de Karen Blixen : l'époque est différente, la place de la femme et le pays aussi, et la narratrice est mariée et mère de deux enfants. Sa vie est établie et elle semble heureuse. Mais bien sûr, elle ne l'est pas. Le climat familial dans lequel elle a grandi était aussi oppressant : beaucoup de silences, la dépression de sa mère et l'héritage d'Auschwitz et de la déportation. De sa mère elle dit : « j'étais seulement la fille de ma mère. Je portais sur moi ses doutes et son mal-être. » Depuis toute petite, elle ne se sent pas à sa place, et son seul refuge est la littérature. Sans cesse, elle est prise entre deux feux : être celle qu'elle désire ; laisser exploser sa fureur et son besoin de grandeur, ou être celle qu'elle doit être. Elle joue un double jeu, souhaite marier les deux visages, mais doit choisir. Il y a là la question de la construction de soi par rapport aux autres, surtout à sa famille, et celle du poids du passé familial. La narratrice a toujours senti que l'on attendait quelque chose d'elle alors même qu'elle sentait bouillir au fond d'elle-même une fureur intense. Nathalie Skowronek ne parle pas beaucoup de ce qu'a vécu la famille de la narratrice durant le nazisme, elle mentionne peu l'antisémitisme, la déportation et Auschwitz, mais on sent que c'est un passé qui la hante. Elle tente de trouver sa place dans la société sans être bien sûre de ce qu'elle veut. Elle sait qu'elle n'est pas ce que les autres veulent qu'elle soit, mais elle ne sait pas très bien qui elle est en réalité. Va-t-elle, à l'instar de Karen, vivre la vie qu'elle souhaite ou continuer à jouer le jeu ?

Nathalie Skowronek navigue sans cesse entre le récit de la vie de Karen Blixen et les pensées de la narratrice. Cette dernière dit travailler sur un projet de biographie, mais c'est en réalité bien plus que ça : c'est un voyage initiatique. Si Karen est partie en Afrique pour se trouver, la narratrice explore la vie d'une autre à la recherche d'elle-même. Elle s'adresse à une amie, l'appelle « Karen », la tutoie, l'imagine sourire, se confie à elle, la comprend. La vie de Karen est le miroir grossissant ses propres erreurs et ses rêves abandonnés. Contrairement à Karen, elle n'assume pas ce qu'elle est. Et nous, nous assistons à l'écriture de ce livre dont la narratrice parle sans cesse, celui qu'elle porte en elle. Elle se pose des questions sur ce qu'elle doit écrire, et nous ne cessons de nous demander si ce livre dont elle parle est celui que l'on a entre les mains. L'auteure réussit à nous attacher à la fois à la narratrice et à Karen. Certes, la narratrice n'a pas la vie romanesque de Karen, mais sa vie nous ramène à la nôtre. Ce livre est avant tout un dialogue entre la narratrice et Karen Blixen, mais on peut ajouter un troisième protagoniste : le lecteur.



Et nous.

Lire une destinée incroyable amène toujours à se poser des questions sur soi-même et à se remettre en question. Et moi, aurais-je été capable de tout quitter pour une ferme au Kenya avec un homme que je n'aime pas ? Et moi, je suis faite pour quoi, que vais-je donc laisser derrière moi ? Vais-je avoir autant de regrets que la narratrice ou si peu comme Karen ? Là réside la puissance de ce livre : Karen doute, la narratrice hésite, et le lecteur se questionne.

Dans un sens, ce livre est un voyage. Ce n'est pas tant que l'on découvre le Kenya avec Karen, mais on assiste aux voyages intérieurs de la narratrice et de Karen. Je crois, et ce n'est qu'une opinion personnelle, qu'amener le lecteur à se poser des questions sur lui-même est la fonction principale de la littérature. On lui raconte une histoire qu'il n'a pas vécue, mais qui lui servira d'expérience car il se l'appropriera. C'est exactement ce qui est arrivé à la narratrice : elle n'a pas connu Karen, n'a pas fait les mêmes choix qu'elle, mais son destin la marque tant et si bien qu'elle sent que leurs vies sont inexplicablement liées.

Avec une écriture simple et poétique, Nathalie Skowronek narre les trajectoires de deux femmes dont l'une est le modèle de l'autre car, comme le dit la narratrice, « elle c'était moi et moi j'étais elle. »


Laura Bousquet, 2ème année Édition-Librairie

 

 

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