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3 juin 2013 1 03 /06 /juin /2013 07:00

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Louis ARAGON,

Le Paysan de Paris
Gallimard, 1926
Réédition en 1953
Collection  Folio, 1972

 



 

 

 

 

 

 

 

 

Louis Aragon (1897 – 1982)
 
Enfant adultérin, il n’est pas reconnu par son père qui lui donne ce nom suite à un poste d’ambassadeur dans cette région espagnole. Il grandit avec sa mère, entouré d’autres femmes. Deux aspects importants de son enfance que l’on retrouve en filigrane dans ses œuvres.

Il fait des études de médecine au Val de Grâce, dans le quartier psychiatrique, où il rencontre André Breton. Tous deux seront mobilisés et envoyés au front pendant la Première Guerre mondiale ; ils y feront la connaissance de Philippe Soupault.

Aragon revient traumatisé et désabusé du front. Contrairement à leurs aînés, comme Apollinaire qui sublime la guerre, la rend éclatante de vie par des parallèles avec le corps, le sexe ou l’amour, les surréalistes, pour la plupart trop jeunes pour prendre du recul, n’ont que subi la guerre et trouvent ces « années folles » dérisoires et hypocrites.

Avec André Breton et Philippe Soupault, Aragon participe au mouvement Dada avant de s’en éloigner pour fonder le surréalisme.

 

Le récit

Le Paysan de Paris, est divisé en quatre grands textes : 

 

  • « Préface à un mythologie moderne » : relève de la méditation métaphysique ; ici transparaissent les questions que se pose le jeune homme sur la pensée contemporaine, la ville, etc.
  • « Le Passage de l’Opéra » : Flânerie solitaire et mentale dans un lieu équivoque  et voué à disparaître.
  • « Le Sentiment de la Nature aux Buttes-Chaumont » : ballade nocturne avec deux amis dans un lieu propice à l’appel de l’imaginaire et à l’envolée lyrique.
  • « Le Songe du Paysan » : sorte de suite et fin de la préface.

 

Le Paysan de Paris commence à paraître en feuilleton dans La Revue européenne dirigée par Soupault,  ce qui est explicitement dit à plusieurs reprises. Cela brise la temporalité et confond temps du récit et temps de l’action.

 

« L’autre jour, il y avait réunion des notables du passage : l’un d’eux avait apporté les numéros 16 et 1 7 de La Revue Européenne. On en avait discuté avec âpreté. Qui donc t’avait donné tes renseignements ? » (p. 105).

 

Une volonté de déconstruction du récit. Comme le précise une note de l’auteur, « le niveau des mœurs et celui des romans » déclinent en France durant les années 20. Aragon utilise différentes techniques afin de ne pas suivre une structure romanesque classique, notamment le collage qui est très courant dans le milieu Dada (et dans le surréalisme).

On trouve donc des affiches, extraits de journaux, des jeux typographiques, adressess au lecteur, etc. Soit autant de procédés qui pour l’auteur sont le moteur et la base de l’imagination. Cette dernière occupe une place importante tout au long du récit, à tel point qu’il la personnifie dans une saynète : « L’homme converse avec ses facultés » (p. 76). Ce passage est aussi l’occasion de faire un éloge du surréalisme. Ce dernier y est presque comparé à une drogue (« Le vice appelé surréalisme est l’emploi déréglé et passionnel du stupéfiant image » (p. 82)) qui révolutionnerait le mondes et ses valeurs ; en effet comme la plupart des surréalistes, il prône l’ennui, l’inactivité mais d’une manière méliorative. Il s’agit de mettre à profit ce temps passé, en apparence, «à ne rien faire» afin laisser se reposer l’esprit au profit de l’imaginaire : « Le principe d’utilité deviendra étranger à tous ceux qui pratiqueront ce vice supérieur. » (p. 83)

On ressent dans ce « Discours de l’imagination », une volonté d’aller contre le système établi, un côté rebelle que l’on retrouve lorsqu’il prend position, à plusieurs reprises, contre la « puissante société de l’Immobilière du boulevard Haussmann ». Il a d’ailleurs des considérations modernes sur sa ville et les travaux qui la transforment :

 

« Il mérite un meilleur sort que celui que lui réserve une municipalité inconsciente, qui songe plutôt à agrandir les rues de sa ville qu’à y préserver et à y encourager une urbanité si rare et des dons de courtoisie qu’on voit de plus en plus disparaître des lieux publics parisiens. » (p. 100)

 

On pourrait entendre cela de nos jours.
 
Mais surtout, cela donne une dimension de travail de mémoire à ce récit. En effet, lorsqu’il n’est pas aux prises avec des souvenirs, des hallucinations ou autres envolées lyriques, Aragon nous offre des descriptions florissantes de détails. Il semble chercher à laisser une trace de ce qu’ont été ce passage, ses commerces, ses équivoques. La vocation qu’il a de disparaître justifie le détail des descriptions de ce qui le compose.

Pourtant la description a aussi un rôle de « tremplin de l’imaginaire qui rend possible la perception du merveilleux dans le quotidien. » (ISHIKAWA Kiyoko, Paris dans quatre textes narratifs du surréalisme. Ed. L’Harmattan). Idée qui est illustrée par l’apparition d’une sirène dans la vitrine du marchand de cannes, ou encore cette étrange personnification du sentiment de l’inutilité en haut d’un escalier.

Tout est prétexte à la divagation mentale, à l’éveil de l’imaginaire. Quoi de mieux pour cela que l’équivoque dont est doté le passage parisien ? En effet, celui-ci à la fois complètement ouvert mais caché des regards,  est de nombreuses façons « entre-deux » : entre deux luminosité, entre deux boulevards, entre ce qui se montre et ce que l’on ne doit pas voir, entre la réalité et l’hallucination…

Quant au sentiment de la nature aux buttes-Chaumont, on ressent qu’il y a derrière un besoin urbain de se retrouver dans un lieu naturel, de renouer avec une nature déjà trop absente des grandes villes.

Cette deuxième partie amène d’ailleurs une réflexion sur l’idée de « parc » qui correspond à mettre un bout de nature en cage, ce qui peut paraître insensé. De plus, on y trouve également ce côté travail de mémoire, lorsque sur plusieurs pages, Aragon nous offre une description détaillée d’une colonne commémorative et de chacune de ses inscriptions.
 
 

Il y aurait encore énormément à dire sur ce récit, qui a déjà fait l’objet de nombreuses thèses et autres études, mais voilà ce qui m’a paru le plus important à mettre en avant ici, et peut-être (du coup) ce qui m’a le plus touchée personnellement.

Il me semble que l’on peut parler d’une œuvre hybride, et cela même par rapport aux différents niveaux de langue utilisés, qui aurait une portée d’exutoire pour son auteur. En effet, on sent qu’Aragon se sert de ce récit pour y faire passer des messages qui lui sont chers : la lutte contre l’activité immobilière, un manifeste du surréalisme, les désillusions d’une génération. Au final, on laisse ce livre avec l’impression de s’être baladé avec Aragon, d’avoir partagé ses réflexions ; dans cette ville où l’imagination, stimulée par un ennui positif et une flânerie toute aussi mentale que physique, permet un nécessaire émerveillement.


 Louise, 1ère année bibliothèques




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2 juin 2013 7 02 /06 /juin /2013 07:00

dimanche 24 mars 2013
au Salon du livre de Paris

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Rencontre entre Monsieur Matei Cazacu (docteur en histoire au CNRS, auteur de la biographie de Dracula, publiée aux éditions Tallandier en juin 2011) et Monsieur Lucian Boia (historien roumain, essayiste franco-roumain en histoire, spécialiste de l'imaginaire).

La conférence est animée par Madame Aïda Valceanu (journaliste littéraire, organisatrice du Salon du Livre) et Monsieur Raymond Clarinard (auteur, directeur du service traduction au Courrier International).

Sujet du débat : comprendre qui était le personnage de Dracula (hors littérature et cinéma). La conférence n'ayant pas été très animée j'ai décidé d'en reprendre les points principaux, de les résumer et d'élargir le sujet à d'autres ouvrages.



Dracula à travers les âges

Le personnage historique

Monsieur Matei Cazacu replace tout d'abord le « vrai » Dracula dans  l'histoire :  Vlad l'Empaleur,  personnage historique du XVème siècle très connu en Roumanie mais aussi dans toute l'Europe, pour ses actes de cruauté et l'histoire de ses crimes.

Il est l'objet d'un des premiers livres imprimés, avec un portait, en  1463. Une œuvre exportée en France, Roumanie, Allemagne, Russie, ce qui a rendu très célèbre Vlad à la seconde moitié du XVème siècle. Ce prince qui a régné à trois reprises a laissé des souvenirs  affreux en Roumanie et a disparu de la mémoire collective au XVIème siècle. Ce n'est qu'au XIXème qu'il a été  redécouvert et est devenu membre important du Panthéon des gloires roumaines, alors qu'il était auparavant considéré comme un dictateur.

Vlad l'Empaleur a peu régné (1448 à 1476 avec des interruptions), pendant une époque très compliquée : la conquête de Constantinople par les Turcs qui avaient créé un énorme empire au sud du Danube ; les Roumains deviennent voisins de l'empire et ont derrière eux un autre empire, la Hongrie.  Ils se retrouvent au milieu de deux blocs hostiles aux lois et religions différentes (l'islam et l'orthodoxie) ; vu leur position délicate ils décident de pactiser avec les deux pouvoirs. En 1462, Vlad entre en guerre contre la grande armée turque dirigée par le sultan Mohamed II. Six ans de conflit pendant lesquels Vlad l'Empaleur acquérait une très mauvaise réputation d'homme cruel, qui massacrerait les masses ; cette réputation le suivra toute sa vie.

Il ne signait  pas « l'Empaleur », mais « Dracula » qui était le nom d'une branche de la dynastie princière que son père utilisait déjà. Il est important de noter que « dracul » en roumain signifie « le Diable » ou « le dragon », symbole du diable.

dracula
Le mythe selon Bram Stoker
dracula-02.jpg
Les différences entre le personnage historique et le symbole qui en a découlé dans la littérature et le cinéma de vampires.

D'une part, Vlad, prince du XVème siècle, oublié puis redécouvert au XIXème siècle, symbole de pouvoir fort, lutte acharnée, d'indépendance dans le combat de la Valachie contre lesTurcs.

D'autre part, le personnage imaginaire (irlandais) crée par Bram Stoker dans son roman écrit en 1897.  L'auteur s'est inspiré d'éléments réels pour inventer et décrire Dracula. Comme par exemple le portrait de Vlad l'Empaleur et la description du château du comte, similaire à celui du prince de Valachie.

Ce sont deux personnages différents. Le personnage historique est un marginal mythifié qui régnait sur la Valachie. Le personnage imaginaire est né en Transylvanie ; tous deux ont vécu dans deux régions très différentes de la Roumanie actuelle (le nord et le sud).


Gary Oldman dans le Dracula de Coppola.

 

 

 

La figure du vampire dans le folklore roumain

Vlad l'Empaleur est une sorte de chasseur de vampires ; en empalant les hommes il pratiquait des meurtres de vampires (on peut comparer la lance avec laquelle il empalait ses ennemis au pieu que l'on doit enfoncer dans le cœur d'un vampire pour le vaincre).  Il vivait dans un pays qui aujourd'hui encore, dans  certaines zones archaïques de la Roumanie, cultivent des croyances vampiriques. Ce pays a subi de nombreux changements avec une population superstitieuse.

Au XIXème, on relève dans la presse des « cas de vampirisme ». Les médecins qui ont étudié  ces « malades » prouveront que ces personnes étaient victimes du jeûne que la religion orthodoxe préconisait (182 jours/an). Les visions et les maux  d'estomac étaient dus à la faim. Les débuts et fins de jeûnes coïncidaient avec les deux grands pics de possession vampirique.

Le mythe du vampire roumain était présent dans les campagnes, il en existe plusieurs types dont le strigoï (monstre vivant, revenant), la stregga signifiant sorcière en italien.

Au fil du temps, on remarque une évolution vers la christianisation progressive du vampire. Il est devenu  un individu excommunié, puis mort sans avoir obtenu la levée de cette excommunication. Vlad l'empaleur, n'est pas considéré comme un vampire, sauf par ses ennemis qui propagent cette rumeur.


 
Le vampire tel qu'il s'inscrit dans la littérature

Le château des Carpathes est le seul souvenir tangible que le pays a conservé de Vlad l'Empaleur.

Le Château des Carpathes de Jules Verne est écrit en 1892 ; on y sent un développement de l'imaginaire vers les terres de l'est. Quant au mythe des vampires, il est très peu posé dans la littérature roumaine aux XIXème et XXème siècles. De nombreux villages ont des croyances et des peurs populaires et folkloriques.

Les Roumains ont connu très tard l'histoire irlandaise de Dracula ; il n’y eut aucune traduction jusqu'en 1930. Vint ensuite dans les pays de l'Europe de l'est le communisme, or il était impossible de publier une histoire aussi fantastique dans le contexte du rationalisme marxiste. Une première édition en roumain apparaît à la chute du mur de Berlin ; suit la diffusion du livre de Bram Stoker dans les librairies.


Pour aller plus loin

Matei Cazacu, Dracula, éd. Tallandier,

Magazine Littéraire, Le vampire : métamorphoses d'un immortel d'Ovide à Fred Vargas, mars 2013, n°529,

Fred Vargas, Un lieu incertain, 2008, éd. Viviane Hamy


Juliette, 2e année édition-librairie

 

 


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1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 07:00

Yoel-Hoffmann-Le-tailleur-d-Alexanderplatz.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Yoel HOFFMANN
Le Tailleur d'Alexanderplatz
Titre original
Sefer Yosef
Keter Publishing House, 1988, Jérusalem.
traduit de l’hébreu
par Sylvie Cohen,
Galaade Éditions, 2013


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Galaade Éditions est une petite maison spécialisée en poésie et en littérature étrangère. Elle a une politique d'auteurs très marquée et son catalogue est uni par les deux axes majeurs qui le traversent et auxquels n'échappe aucun de leurs ouvrages : la politique et la poétique ; entre les deux il n'y a qu'un pas.

Le Tailleur d'Alexanderplatz est le troisième ouvrage de Yoel Hoffmann traduit en français et publié chez Galaade. Professeur, auteur et traducteur, il est né en Hongrie en 1938, d'une famille juive. Alors qu'il n'a qu’un an, lui et sa famille fuient l'Allemagne nazie pour la Palestine. Peu de temps après, sa mère meurt et son père l'envoie à l'orphelinat. L’œuvre de Hoffmann est, de façon sous-jacente, marquée par cette expérience personnelle, tout comme elle est marquée par son enseignement philosophique et bouddhiste  que l'auteur a reçu au Japon. Ainsi, Le Tailleur d'Alexanderplatz n'échappe pas à cette règle. C'est une œuvre très philosophique qui est axée sur la mouvance à laquelle oblige une époque où il vaudrait mieux être chrétien blond aux yeux bleus. C'est une prose extrêmement poétique, légère et frêle comme l'innocence de l'enfant. On y retrouve d'ailleurs cette figure, dont la perception est souvent mise en valeur dans un ouvrage où l'on passe rapidement d'un personnage à un autre, d'une pensée à une autre. De plus le lecteur se retrouve également ballotté d'un lieu à l'autre avec ces différents personnages et ce n'est qu'à la fin de l'histoire qu'il comprend enfin le lien qui unit des personnages a priori très éloignés. Ces liens se font ressentir de plus en plus fort au fil de la lecture et ce de manière de plus en plus pesante alors même que le contenu se fait plus volatil, plus évanescent, allant parfois jusqu'au surréalisme.

  En premier lieu, il sera donc question des personnages, de l'ambiance et du style dans lequel le lecteur se trouve projeté car, comme l'a dit Rosmarie Waldrop, « cela ne ressemble à rien de connu ». Nous évoquerons ensuite la construction et l'évolution de ce contenu pour en venir enfin à la dualité qui parcourt l’œuvre, une dualité qui ne se fait pas pour autant sentir comme conflictuelle mais, bien au contraire, complémentaire. On parlera donc de suture.



Lorsque le lecteur est propulsé dans cet univers, l'auteur lui fait sentir qu'il se trouve à la fois dans l'Histoire en train de se faire et dans l'Histoire tracée d'avance. Le lecteur est donc face à un certain déterminisme avec pour seule information des éléments distincts, des personnages distincts dont on pressent la rencontre sans savoir sous quels auspices cela se fera. Ce que le lecteur sait, c'est que l'on se trouve en Allemagne, mais pas n'importe laquelle, c'est l'Allemagne de 1932 et l'on sait que les « choses [vont suivre] leur cours jusqu'aux événements de 1938 ». Ce qu'ils seront, on ne peut que le deviner.

Joseph Zylberman est tailleur à Alexanderplatz ; il a fui la Russie après la mort de sa femme avec son fils Yingele et s'est installé en Allemagne. Ailleurs à Berlin Siegfried Stopf parcourt les rues. On ne sait pas qui il est ni pourquoi l'auteur nous parle de lui. En Pologne, Gurnisht et son frère se trouvent séparés. L'un, communiste, est envoyé en prison, l'autre, coureur de jupons, va où le mènent les femmes. Il ira jusqu'en Angleterre après un séjour chez le tailleur et son fils avec lesquels il entretiendra une amitié forte. Ainsi, ballotté d'un bout à l'autre de l'Europe, le lecteur s'attache, au fil du texte, aux différents personnages, plus particulièrement à Joseph et Yingele. Cet enfant, dont on ignore l'âge, symbolise plus qu'il ne représente l'enfant. Tout comme Joseph symbolise la sagesse, la discrétion de l'homme mûr, presque vieux, Yingele symbolise l'âme de l'enfant, sa curiosité, la manière dont son esprit vagabonde et surtout cette naïveté incisive qui fait qu'il « s'abîm[e] dans ses réflexions »1. Lorsque son ami demande « Dieu peut-il créer une pierre si lourde qu'on ne pourrait pas la soulever ? », Yingele garde le silence et s'en va, réservant cette pensée. Un jour il trouve un oiseau blessé qu'il ramène chez lui pour le soigner. Le lendemain l'oiseau est mort et « à ce souvenir Yingele comprit que Dieu ne pouvait soulever la pierre »2. Ce passage est très révélateur des réflexions qui parcourent ce texte – d'ailleurs appelé conte philosophique et poétique par les Éditions Galaade – notamment les pensées, réflexions de Yingele. C'est donc avec une simplicité et une poéticité tout à fait singulière que Hoffmann propose des réflexions sur le monde, le destin, Dieu ; et c'est à travers les yeux et l'esprit de l'enfant que ceux-ci se font jour.

Ainsi, la place est surtout donnée à la réflexion, aux divagations, et ce, comme nous allons le voir, de manière de plus en plus marquée au fil du texte. Les allusions à l'Histoire, au nazisme, sont extrêmement rares. Ils se font ressentir en fond mais n'interviennent quasiment pas, laissant les personnages flotter au fil de leurs pensées dans une apparente insouciance. Lorsque l'Histoire intervient, cependant, c'est avec une brutalité et un réalisme surprenants, qui surgissent de manière tout à fait inattendue dans le texte et dans la vie des personnages.



La tournure que prend le texte, autant du point de vue du contenu que de celui du style d'écriture, est une fois encore tout à fait singulière. En effet, l'histoire commence avec des indications précises et succinctes. La description détaillée du mouvement de l'aiguille de Joseph sur l'ourlet d'un pantalon par exemple. Aucune caractéristique physique n'est donnée ; cependant, le narrateur fait un saut dans le temps pour revenir au jour de procréation de chacun des deux premiers personnages, Joseph et Siegfried. La question du destin est évidemment fortement marquée ici et de manière très humoristique :

 

La même année, à Berlin, Hans Stopf culbuta sa femme, Lotte. Il la renversa sur le lit, retroussa sa robe, il ôta son pantalon et fourra en elle le membre qu'il avait entre les jambes. « Na ! Jetzt geh'n wir mal schlafen »3, dit-il ensuite. La conséquence de ce mouvement fut que Siegfried chut du corps de Hans pour s'infiltrer dans un œuf au fond de celui de Lotte.

 

Si Hans n'avait pas culbuté sa femme ce soir-là Siegfried ne serait jamais né et Joseph n'aurait ainsi jamais eu affaire à lui. Or cela s'est passé. Plus loin le narrateur met également en lumière l'impact que peuvent avoir une action, une parole, un geste sur les événements et même sur le cours de l'histoire. Il prend l'exemple du philosophe Ludwig, qui remet toute sa théorie sur le langage en cause lorsqu'il voit, lors d'un repas à Cambridge, un Italien faire un geste dont il ne sait de quelle forme il est la représentation. Il en déduit donc que le langage humain ne reflète pas la structure du monde. Un infime élément, facile à louper, à éviter, fait ainsi s'écrouler toute une théorie.

Ce sont ainsi, au début du texte, des éléments concrets qui sont décrits, des gestes, un accouplement. On est au stade du corps et de sa création. L'écriture est d'ailleurs, au début, assez sèche, peu poétique. Elle est plus pragmatique et efficace et si aucune description physique n'est donnée, ce n'est que pour aller plus en profondeur finalement, à la création, à l'être. Même si pour l'instant cet être est fait de chair et d'os et reste par conséquent superficiel, bas, par rapport à l'esprit, à l'âme, l'auteur y vient progressivement. C'est ce que nous allons voir.

Une expression est utilisée au début du texte par la mère de Joseph, pour décrire son père. Cette expression est la suivante tout à fait révélatrice de la construction du récit et de cette dualité, « suturée » dont je veux parler : « Ton père a le cœur sur la main, mais la tête dans les nuages ». D'un côté le cœur et la main, il est donc question du corps, du charnel, et de l'autre la tête et les nuages, c'est-à-dire l'esprit, l'âme, la pensée, l'évanescent. Ce sont exactement les deux faces, les deux pôles qui composent cette œuvre. L'auteur part tout d'abord du charnel, du pragmatique avec une écriture rapide et concise, comme c'est le cas dans l'extrait cité plus haut. Et petit à petit il va dériver vers la réflexion, la pensée et l'écriture va servir cela. Le réalisme, le « ici et maintenant », vont se faire plus flous, le lecteur n'aura presque plus de points de repère et aura de plus en plus de mal à définir ce qui se passe. Le présent va se dissiper pour laisser place à une atemporalité et le lecteur va se trouver dans un monde presque onirique qui va même aller jusqu'à un certain surréalisme :

 

Joseph est un satyre. Un papillon au corps de velours moiré. Il virevolte çà et là, à la recherche de Myriam. Voici un papillon nymphe aux ailes allongées, ornées de quatre ocelles poudrés. Un vol nuptial. Les fleurs volent aussi.

 

Le personnage de Myriam rappelle d'ailleurs le personnage de Nadja de Breton. Cette jeune femme folle envoûte un instant Joseph dont les pensées divaguent de la sorte. Mais avant d'en arriver au stade surréaliste, le récit se trouve entre les deux avec par moments des irruptions du réel dans l'onirique, ou simplement dans la réflexion. Alors qu'au début c'était la réflexion qui faisait irruption dans le présent, dans la réalité, c'est désormais l'inverse. Mais cette réalité est bien plus brusque que la douce pensée et se fait de plus en plus brutale au fil du texte, elle se fera même fatale.



Pour finir et pour illustrer à la fois la toute beauté de l'écriture ainsi que cette dualité entre le corps et l'esprit, le précis et le flou, la brutalité de la réalité et la douceur de la pensée, voici un extrait qui montre Joseph à travers le regard de son fils Yingele et donne un avant-goût de ce qu'est ce texte :

 

En ces temps troublés Yingele ne sortait plus dans la rue ni au parc. En rentrant du héder, le menton posé sur l'établi, il observait son père. Et même si, aux yeux des Allemands, celui-ci avait rétréci jusqu'à la taille d'un nain, pour Yingele, Joseph avait grandi au point de prendre l'apparence d'un vieux chêne pourvoyant à la nourriture de tous. Des créatures creusaient son tronc, certaines y déposaient leurs œufs, d'autres grignotaient ses feuilles, d'autres encore rongeaient ses glands.

 

Dans les rêves de Yingele, la nuit, Joseph avait les pieds sur terre et la tête dans le ciel. Il tenait l'aiguille dans une main, qui se déplaçait en même temps que les étoiles dans le cosmos. Le soleil se couchait au moment précis où il plantait l'aiguille dans le pantalon de Herr Joachim. La lune se levait à l'instant où il tirait de l'autre main. Elle s'éclipsait quand il repiquait l'aiguille, et le soleil réapparaissait, alors qu'il la maniait sans relâche. Pas à pas, point à point, Moïse descendit du mont Sinaï au milieu des luminaires du ciel. Et lorsque Yingele vit en songe que son souffle entrait et sortait par ses narines au rythme de la main de Joseph, la respiration lui manqua.4

 

La suture la voici. Le jour et la nuit sont les deux faces d'une même pièce, la terre et le ciel sont la continuité l'un de l'autre, le corps et la tête font partie d'un même être qui peut être à la fois sur la terre et dans le ciel. La perception et l'aiguille façonnent un même monde et quelles que soient les différences, les oppositions, l'éloignement des éléments qui le composent, ils sont tous liés. C'est le texte même qui est le centre de gravité de ce monde, qui en est la perception et qui en est l'aiguille, c'est le texte qui fait lien. Et à travers cela Hoffmann pose la question de la destinée et de ce qui unit les gens entre eux, de ce qui unit leur destin et au sein de cela, de ce qui unit les différents pôles de l'être. Ce n'est pas seulement un esprit, ce n'est pas seulement un corps, c'est tout à la fois. Ainsi, ce récit qui va de l'impersonnel à l'intime, et du corps à l'esprit ne les sépare pour autant jamais, l'un fait toujours irruption dans l'autre.

 

 

Notes

 
1 Le Tailleur d'Alexanderplatz, traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen, Galaade Éditions, 2013, Paris, p. 70.
2 Ibid., p. 71.
3 « Bon. Maintenant, on va dormir. »

4. Le Tailleur d'Alexanderplatz, p. 73.

 

 

Camille, AS édition-librairie

 

 


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31 mai 2013 5 31 /05 /mai /2013 07:00

depuis le stand des éditions Galaade

 

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Les Éditions Galaade ont été fondées en 2005 par Emmanuelle Collas et quatre associés qui ont pu réunir un capital de 100 000 euros. Dès le début, la maison s'est concentrée sur la recherche d'auteurs avant même de trouver un local. Ainsi, la première année, furent publiés neuf ouvrages : du roman, des nouvelles, un récit et des essais en sciences humaines. Ceux-ci marquent le début d'une politique d'auteur à longue durée et d'un catalogue axé sur la littérature étrangère et les essais, entre le littéraire et le politique. On retrouve aujourd'hui Galaade.jpgces mêmes auteurs présents encore et encore au catalogue : Irvin Yalom le romancier et célèbre psychiatre américain, Greil Marcus, spécialiste de la culture populaire américaine, Alain Foix, dramaturge, philosophe et directeur artistique français – présent au Salon du livre – ou encore Walter Veltroni, cofondateur de l'Olivier, élu maire de Rome en 1996. Tout d'abord diffusée et distribuée par Volumen, Galaade est depuis 2012 avec Harmonia Mundi ; une nouvelle bouffée d'oxygène pour la maison et son catalogue.


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Aujourd'hui, ce dernier atteint plus de cent titres et la maison publie une quinzaine de livres par an. Au cours des dernières années, le catalogue a vu apparaître plus d'auteurs français, bien que sur ces 100 titres 70 % demeurent des traductions. Galaade appuie son catalogue sur des thèmes récurrents, tels que la femme, l'identité, l'appartenance, l'exil, la citoyenneté, l'imaginaire, la mondialité, le kairos, l'amour, la colonisation ou l'état postcolonial... Faisant de ce catalogue ce qu'Emmanuelle Collas appelle une chambre d'écho.

L'équipe de Galaade s’appuie sur deux piliers que sont Cécile Magné et Romaric Vinet, un certain nombre de personnes orbitant autour de ce noyau : Nathalie Puech-Robert, chargée de la comptabilité et présente au bureau trois jours par semaine, une personne chargée des manuscrits spontanés et présente une matinée par semaine et enfin une apprentie qui s'occupe, entre autres, de la fabrication et qui fait lien entre la maison et les graphistes et imprimeurs.

Le Salon du livre s'est déroulé en cinq étapes : les préparatifs en amont du Salon, le montage, la tenue du stand, la rencontre des auteurs et le démontage du stand. Voici ces quatre étapes en détail.

Le montage au salon du livre, la tenue du stand et le démontage furent une expérience intense qui nous a demandé beaucoup d'énergie. J'ai tout d'abord participé à la mise au point du planning sur Excel : les rendez-vous, les disponibilités des uns et des autres et leur présence sur le stand, ainsi que les rencontres sur et en dehors du stand. Pour nous, les préparatifs pour le salon ont commencé bien en amont avec la sélection des titres que l'on aurait sur le stand et le nombre d'exemplaires pour chaque livre. Cette partie-là fut gérée par Sarah Saboni, apprentie chez Galaade. Pour ma part, cela débuta le mercredi 20 avec le chargement de la voiture. Il nous fallait pour le salon, les tables, les étagères, les livres, bien évidemment, les affiches pour la tapisserie, le catalogue complet des publications pour la journée des professionnels et divers éléments pour la bonne marche des quelques jours de présence sur le salon.

À l’arrivée sur le salon, démarrait le montage du stand, la tapisserie prenant le plus de temps. C'est cependant l'étape la plus importante car c'est la signature de la maison, il fallait donc que ce soit irréprochable. En guise de tapisserie nous disposions d'affiches aux couleurs de la maison, le rouge et le noir, avec les thématiques du catalogue. La disposition sur les murs était en damier, l'effet final très réussi.
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Le lendemain était simplement une journée de permanence pour surveiller le stand et le jeudi soir sonnait l'inauguration du salon. Nous avons donc organisé une dégustation de vin rouge du domaine de la Toupie, cuvée 2011, et inauguré notre caisse avec la vente de quelques livres ; la famille d'Emmanuelle Collas était présente ainsi que toute l'équipe de Galaade.

Le vendredi, c'était l'ouverture du salon au public ; il y a eu peu de ventes et j'ai profité de la présence de la directrice pour effectuer un entretien pour mon mémoire. Il a durée 3h30 et s'est fait de manière conviviale pendant le déjeuner. Le samedi fut, pour moi, surtout marqué par la fatigue mais il y eut plus de ventes et beaucoup, beaucoup de monde. Dimanche fut décisif car il y avait une signature d'un des auteurs de la maison, Javier Calvo, sur le stand de Barcelone et plusieurs auteurs vinrent nous rendre visite, notamment Alain Foix et Kama Kamanda. Enfin, lundi, nous étions terrassés par la fatigue mais dans une ambiance de plus en plus détendue, c'était la matinée des professionnels avec l'échange obligé de cartes de visite, d'adresses et de promesses de collaborations. Enfin, vint le démontage, éminemment plus rapide que le montage et à 19 heures le hangar avait retrouvé l'aspect chaotique du premier jour.

En terme de ventes, le coût de la location du stand – 2412, 33 € TTC – n'a malheureusement pas été rentabilisé. C'est une offre spéciale destinée aux jeunes maisons. Ce partenariat perdure année après année à condition d'être bien présent chaque année.


Camille, AS édition-librairie

 


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30 mai 2013 4 30 /05 /mai /2013 07:00

samedi 20 avril 2013,
14h30-16h30,
au « 91 ».

 

 

Avec ce beau soleil de printemps tant attendu, les adolescents de Bordeaux ont pourtant l’intention de s’enfermer cet après-midi. Jeux-vidéos, écrans au rendez-vous ? Et bien non, renversons les clichés, il s’agit du rendez-vous du club ados chez Mollat !

Aujourd’hui, dix ados sont venus pour présenter les uns aux autres leur dernier coup de cœur. Réunis environ une fois tous les deux mois, ces lecteurs se retrouvent ici pour discuter livres et digresser joyeusement sur d’autres sujets.

L’assemblée est cette fois constituée de six filles et quatre garçons de 11 à 17 ans et demi (le demi semble être important !). De jeunes ados d’horizons différents donc, mais tous réunis pour parler d’un sujet peu abordé avec les amis de leur âge : les livres.

Une libraire est également présente pour accompagner nos ados, Véronique Durand, rayon ados chez Mollat.

 

L’ambiance est au début plutôt timide, elle prend donc la parole et présente le premier livre de l’après-midi.

Il s’agit de Frangine, de Marion Brunet. Véronique précise qu’il s’agit d’un sujet d’actualité.
 
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Prise au dépourvu à son retour de vacances par les libraires du rayon qui voulaient connaître son choix pour la présentation d’aujourd’hui, elle a décidé de présenter cet ouvrage car c’est son dernier coup de cœur. Or ce livre tombe en plein dans l’actualité qui secoue la France aujourd’hui, au point d’en arriver à voir des députés en venir aux mains en pleine assemblée nationale, puisqu’il traite en effet de l’homoparentalité.

Véronique précise alors de sa voix douce et posée que ce n’est pas un livre polémique mais surtout l’histoire d’un frère et d’une sœur. Frangine raconte en effet l’arrivée au lycée d’une jeune fille habituée au cocon protecteur de sa famille formée de deux mamans et un grand frère. Son arrivée au lycée bouleverse sa vision du monde et elle interroge son grand frère : «  à quel moment as-tu quitté le monde des bisounours ? »

Habituellement très protégée par des parents qui ont conscience de leur différence, la jeune fille se retrouve malmenée à son entrée au lycée et sombre peu à peu dans la dépression.

Elle reproche alors à ses parents de lui avoir imposé sa différence. Bien que positionné, le livre traite en réalité d’un sujet plus universel qui est celui de l’héritage des parents et de la difficulté de se positionner par rapport à un bagage constitué malgré soi dès la naissance.

Véronique nous lit les premières pages. L’écriture est pleine d’humour.

Les ados écoutent attentivement et ne se prêtent pas aux jeux des plus grands, ils ne débattent pas de la question et notent simplement le titre sur leur calepin à conseil de lecture.

 

Il est alors temps de passer au livre suivant et c’est Éléanore qui nous présente son coup de cœur. Je suis d’abord très surprise par son langage très réfléchi, posé, l’expression est particulièrement claire ; on a l’impression d’entendre un critique chevronné. Elle nous présente cet après-midi L’éducation d’une fée de Didier Van Cauwelaert.
 

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Nicolas, jeune adulte, est un batifoleur qui passe d’une femme à l’autre jusqu’au jour où il rencontre Ingrid et son fils pour lesquels il aura immédiatement le coup de foudre. Ils vivront ensemble cinq ans, jusqu’au jour où Ingrid le quitte soudainement, lui expliquant qu’elle l’aime encore mais qu’ils ne peuvent pas rester ensemble. À partir de là, pour échapper à sa douleur et aux reproches qu’il ne cesse de se faire, Nicolas décide de s’inventer une vie extraordinaire. Il va donc régulièrement au supermarché remplir des caddies d’objets improbables (la canne à pêche sera au cœur des interrogations de nos adolescents !), passant toujours à la même caisse, espérant que la caissière sera persuadée qu’il vit une vie hors du commun. Ces deux personnages finiront par se parler pour créer une histoire d’amitié qui aidera Nicolas à se remettre en question.

Eléanore choisit de nous lire le passage de la lettre écrite par le héros pour le jeune garçon au moment où il apprend qu’Ingrid le quitte et qu’il doit partir. C’est un beau texte ; les ados semblent convaincus mais pose une question :

« Pourquoi ce titre ? » Eléanore nous explique alors que le petit garçon au milieu de cette histoire de couple a toujours été éduqué dans un monde merveilleux et quand il rencontre un jour la caissière, amie de son beau-père, il est persuadé qu’elle est une fée et qu’elle va l’aider à réunir ses parents.

Les ados connaissent l’auteur et rebondissent sur ses autres titres, Eléanore finira par prêter son livre à sa voisine.

 

C’est ensuite Léa qui prendra la parole pour nous présenter Bride Stories, manga (seinen) de Kaoru Mori.

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 Plus timide, moins prolixe qu’Éléanore, elle nous résume l’histoire en quelques mots. Il s’agit d’une jeune femme d’environ vingt ans qui se retrouve mariée avec un garçon d’un autre clan âgé de seulement douze ans (l’histoire se passe en Asie centrale au XIXème siècle). Léa a aimé ce manga d’abord pour son dessin « magnifique » mais également pour apprendre les coutumes de l’époque (la chasse, les broderies) bien dépeintes dans ce manga. Elle nous explique que l’auteure est en effet « fan de l’Asie centrale » qu’elle a étudiée dans son parcours scolaire. La présentation est plus brève mais le livre circule parmi nos ados qui sont tous impressionnés par le dessin.

 

C’est ensuite au tour de Solène, pleine d’énergie, qui nous présente Comment bien rater ses vacances d’Anne Percin.
 

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Elle parle vite, fort, et ne peut s’empêcher de rire en résumant cette folle histoire. Il s’agit en effet de Maxime qui décide de partir en vacances chez sa grand-mère dans la banlieue parisienne pour échapper à ses parents et avoir la belle vie (ordinateur toute la journée, pas de surveillance…) Or, tout ne se passe pas comme prévu. Sa grand-mère fait par exemple un malaise un après-midi où elle préparait sa confiture de fruits rouges. Maxime la retrouve dans une énorme marre rouge, glisse, s’en met plein les mains et les vêtements et se retrouve dehors, face à la police avec le sac de mamie dans les mains, et ce qui semble être du sang plein les vêtements. Solène nous lit alors l’extrait de son arrestation provoquant éclats de rire et commentaires des autres ados qui connaissent bien cet auteur.

Véronique intervient alors pour ajouter que l’auteur a sorti récemment un nouveau livre, Western Girl, qui se passe dans l’univers des chevaux mais garde l’humour de la série précédente.

 

Un garçon se lance ensuite, Anatole, qui nous présente aujourd’hui le tome 2 de Cherub de Robert Muchamore.


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Pourquoi le tome 2 ? Parce que le premier a déjà été présenté mais qu’il aime vraiment cette série et tient à en parler. Il est le plus jeune du groupe et est plutôt mal à l’aise pour s’exprimer. Il bafouille et est sans cesse coupé par les autres ados qui connaissent bien la série. Véronique remet un peu d’ordre et l’aide à nous raconter l’histoire. Cherub est une agence secrète d’enfants espions qui sont envoyés en mission lorsque les techniques traditionnelles pour arrêter les criminels ne fonctionnent pas. Ici, le héros a treize ans et s’infiltre dans un gang de dealers de drogue par l’intermédiaire des enfants des trafiquants avec qui il va lier une amitié pour se rapprocher du grand patron et le faire tomber. Anatole apprécie les romans d’espionnage mais précise qu’il trouve toutefois un peu dur de devoir trahir les amis que le héros se fait pour parvenir à ses fins.

 

Anselme enchaîne alors car il voulait également présenter Cherub mais cette fois le tome 15. Ici, le héros a changé mais le principe est le même. Il s’agit de s’infiltrer dans une famille dont le père fabrique une bombe nucléaire et qui doit être arrêté.

Le changement de héros survenu au volume 14 est alors débattu avec ceux qui pensent que ça ne devrait pas avoir lieu et ceux qui continuent d’aimer la série.

 

On passe ensuite à une toute autre présentation puisque Léonie prend la parole pour parler de Quatre sœurs de Malika Ferdjoukh.
 

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Elle a à la fois la version roman et la bande dessinée. Il s’agit ici de l’histoire de cinq sœurs, racontée en quatre tomes avec à chaque fois le point de vue de l’une d’entre-elles. Seulement quatre sœurs prennent la parole car la cinquième est plus âgée et remplace un peu leur maman dans la famille. Léonie apprécie ce récit qu’elle trouve touchant et « plein de charme ». De même elle trouve la bd bien adaptée du roman. Elle nous lit le début des deux puis fait passer la bande dessinée.

 

C’est au tour d’Esther qui nous présente aujourd’hui L’île au trésor de Stevenson. Seuls deux lecteurs de l’assemblée connaissent ce grand classique. Esther nous présente la version anglaise qu’elle lit actuellement et relève le défi d’en lire un extrait. S’ensuit un débat sur l’anglais qui exprime plus d’idées que le français en beaucoup moins de mots face au français plus poétique. Véronique recentre l’attention de nos lecteurs et passe à la présentation suivante.

 

Zoé sort alors son kindle et provoque la stupeur de nos ados peu habitués à ce format de lecture. Certains lui demandent même de ranger cet objet à grands cris de « mon dieu, quelle horreur ! ». Cet instant me rappelle alors l’iut et nos débats entre midi et deux. L’attachement au livre papier relève parfois du sacré !

C’est en réalité plutôt amusant car Zoé nous présente aujourd’hui, avec son livre de l’ère ultra-moderne, les Hauts de Hurlevent, d’Emily Brontë ! Elle l’a lu car « c’était gratuit » sur sa liseuse et « [elle] n’avait plus rien à lire ». Finalement cette lecture par dépit lui a vraiment plu même si l’histoire des personnages est « tordue ». Elle a trouvé le livre fort et d’un grand romantisme et le conseille vivement à ses camarades, notamment Solène, sceptique d’apprendre que l’on connaît la fin dès le début du récit. Les autres ados lui expliquent alors que tout l’intérêt réside dans le déroulement et que même si la situation des personnages à la fin de leur histoire est connue dès le début du récit, il faut en comprendre le cheminement. Solène semble peu convaincue et préfère écouter la dernière présentation.

 

Il s’agit de l’ouvrage de Jean Teulé, Le magasin des suicides.
 

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Son lecteur nous explique que malgré le thème qui semble particulièrement noir, le livre est en réalité très cynique donc très drôle et plutôt positif avec en arrière-plan un message critiquant la société actuelle toujours tournée vers la morosité. Il nous en lit un extrait qui fera beaucoup rire les autres ados qui semble convaincus.



Les présentations s’achèvent alors et les adolescents débattent de choses et d’autres avant de sortir reprendre le cours de leurs vies, avec deux trois lignes de plus sur leurs calepins à conseils.

 

Ce club m’est apparu chaleureux et amusant avec des personnalités très diverses mais toutes réunies par la passion de la lecture. Parfois dérivant joyeusement sur des débats totalement étrangers aux livres (la question de la filière S moins bien que la filière L revenait régulièrement), ils tiennent néanmoins à pouvoir parler de leurs coups de cœur puisqu’ils trouvent peu d’écoute dans leur milieu habituel : leurs camarades de classe sont peu lecteurs et il est hors de question de lire les livres proposés par les parents ! Certains sont très à l’aise et font des présentations travaillées (Éleanore écrit par exemple de la poésie et a une aisance orale et un langage réfléchi) quand d’autres sont toujours très timides avec des présentations courtes et confuses. L’ambiance reste malgré tout toujours positive avec avant tout la passion de la lecture qui les motive à se retrouver régulièrement tous ensemble.


Karine, AS édition-librairie

 

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29 mai 2013 3 29 /05 /mai /2013 07:00

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José Carlos SOMOZA
La Caverne des Idées
traduit par Marianne Millon
Actes Sud,

Lettres hispaniques, 2002
Babel, 2003






 

 

 

 

 

 

 

 

Quelques mots sur José Carlos Somoza

Écrivain espagnol, il est né à Cuba en 1959. Diplômé de psychiatrie et de psychanalyse, il exerce un temps avant de se consacrer entièrement à l’écriture. Il est membre d’honneur de « Nocte », l’association espagnole de la littérature d’horreur.

Ses influences « classiques » vont de « l’immortel Sherlock » à Dashiell Hammett, en passant par Raymond Chandler. Pour les auteurs modernes, il admire le travail de John Connolly, qui arrive à mélanger les genres.

Ses livres de chevet sont L’Espion qui venait du froid de John Le Carré et l’œuvre complète de Shakespeare.

Ses œuvres sont traduites dans plus de trente langues.



La Caverne des Idées

 

« Il existe en effet une vraie raison qui se dresse en face de celui qui aura l’audace d’écrire quoi que ce soit sur ce genre de questions, raison que j’ai donnée maintes fois, précédemment même, et de laquelle, semble-t-il, il y a lieu de parler encore à présent.

Pour chacune des réalités, les facteurs indispensables de la connaissance qu’on en obtient sont au nombre de trois, et un quatrième est la connaissance elle-même ; pour ce qui est d’un cinquième, il faut admettre que c’est, en soi, l’objet précisément de la connaissance et ce qu’il est véritablement. Premier facteur : le nom ; deuxième facteur : la définition ; troisième : l’image… »

PLATON, Lettre VII

 

Ce roman est l’une des œuvres les plus importantes de Somoza. Le titre fait référence au mythe de la Caverne et à la théorie des Idées, les deux piliers de la philosophie platonicienne.

C’est d’ailleurs dans la Grèce Antique que se déroule l’histoire principale … Principale ? En effet, Somoza n’a pas écrit une seule histoire, mais deux. Chose assez banale me direz-vous, mais l’auteur a réussi à intégrer une histoire dans l’histoire, une mise en abyme très réussie.

L’histoire centrale, La Caverne des Idées, est traduite tout le long du roman et le traducteur, lui, est le personnage principal de l’histoire parallèle, qui nous est narrée dans les notes de bas de page.

On commence donc une lecture que l’on pense simple ; le lecteur s’attend à un roman policier historique. En effet, un jeune éphèbe prénommé Tramaque est retrouvé mort. On pense d’abord à une attaque de loups mais Diagoras, le tuteur de Tramaque à l’Académie (école fondée par Platon) a des doutes et il fait alors appel à Héraclès Pontor, un déchiffreur d’énigmes.

Durant les premières pages, les notes du traducteur sont certes un peu gênantes (qui aime être interrompu dans une lecture captivante ?) mais la taille reste raisonnable (trois lignes maximum). Ce n’est que plus tard dans le roman que ce dernier commence à intervenir plus brutalement dans le récit, en donnant son avis et en se posant des questions sur le récit qu’il est en train de traduire. On comprend alors que le traducteur est partie intégrante du roman :

 

« J’implore donc le lecteur de ne pas être trop surpris si le dialogue entre Diagoras et ses disciples se poursuit comme si de rien n’était […] ».

 

Le traducteur, dont le nom n’est jamais mentionné, intègre même des dialogues entre lui et sa collègue de travail, Hélène. C’est à ce moment que la taille des notes de bas de page devient assez inhabituelle, trois pages minimum.

En continuant la traduction, il va faire une découverte capitale, qui est l’intrigue véritable de Somoza : l’eidesis. C’est une figure littéraire dont le but est de répéter des mots ou des expressions afin de transmettre une idée indépendante du texte lu. Le traducteur découvre alors que le secret « éidetique » est les douze travaux d’Hercule, un pour chacun des chapitres. Il devient obsédé par l’eidesis et cherche à tout prix à comprendre son sens véritable. C’est alors qu’un rebondissement nous prend complètement au dépourvu …

 

 

 

L’eidesis ou la théorie des Idées

Le sens caché du texte n’a qu’un but : nous faire réfléchir sur la théorie des Idées. Cette théorie, appelée également théorie des Formes, a été formulée par Platon, selon laquelle les idées ont une réalité indépendante du langage et dont le monde sensible n’est que le reflet. Le texte La Caverne des Idées, selon le traducteur, est la preuve parfaite de cette théorie. L’eidesis permet à tous les lecteurs d’accéder à une idée totalement indépendante du texte originel tout en restant universel car chaque lecteur (certes très cultivé) en arrive à la même idée.



Avis personnel

En commençant ce roman, on pense lire un roman policier, légèrement original car l’action se déroule en Grèce antique. Puis au long de la lecture, un lien commence à se tisser entre le lecteur et le traducteur. Chose assez étrange me direz-vous, un traducteur n’a pas à interférer dans l’histoire. C’est là que se trouve le « génie » de Somoza : faire du traducteur un personnage indispensable. Loin d’être dérouté, le lecteur est d’autant plus captivé par cette histoire si originale et si intéressante. De plus, le côté philosophique du roman n’est pas, contrairement à ce que l’on pourrait penser, accessible qu’aux grands philosophes. Le traducteur est le personnage par qui les choses nous sont expliquées. Et puis, un peu de philosophie ne peut que nous faire réfléchir sur les choses qui nous entourent, sur notre monde sensible.


Pour être brève, l’histoire est tellement originale (sans parler de la fin qui promet un vrai retournement…) que je ne peux que vous le recommander. Je me dois quand même de vous prévenir, ce roman demande un certain degré de concentration durant la lecture, mais cela en vaut vraiment la peine…



Céline, 2e année bibliothèques

 

 

 

José Carles SOMOZA sur LITTEXPRESS

 

Jose Carlos Somoza Clara et la pénombre BABEL

 

 

 

Article de Chloé sur Clara et la pénombre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Article de Camille sur La Dame n° 13

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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28 mai 2013 2 28 /05 /mai /2013 07:00

Jean Rolin Traverses






 

 

 

 

 

 

Jean ROLIN
Traverses
Nil éditions, 1999
Points, 2011



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jean-Rolin.jpg« Transhumance », c'est ainsi que Jean Rolin nomme son périple à travers la France. Des villes oubliées du Nord-Pas-de-Calais aux cafés de Marseille, en passant par Clermont-Ferrand ou encore Tarbes, les Traverses de Rolin refusent le tourisme trop facile et préfèrent les vagabondages attentifs à ce qui « n'intéresse personne ». Journaliste et écrivain, l'auteur mêle habilement reportage et littérature pour nous emmener sur ses traces vers les périphéries désolées, les usines qui disparaissent, la province en hiver.

Traverses est le récit d'une trajectoire de quelques mois, à la fin de l'année 1997, écrit à la première personne, où le narrateur, qui se confond avec l'auteur, s'aventure sans raison explicitement formulée, dans des régions à l'abandon. Le personnage voyage toujours seul, on ne sait ni son histoire passée, ni ses projets futurs.



« un voyage à rebours, un voyage de dé-formation. »

Quel est donc le but du voyage? Quelle est la démarche de l'auteur?

Si le périple de Monsieur Rolin n'a pas d'intérêt touristique au sens strict, le voyage en lui-même suffit à motiver l'écriture. On suit le narrateur au gré de ses déambulations souvent hasardeuses mais, on le verra, toujours rythmées par les mêmes thématiques et une certaine « routine » du déplacement, d'arrivées et de départs, de gare en gare. Jean Rolin ne va pas quelque part mais il va toujours. Le récit est une sorte de mouvement continu et le lecteur n'a d'autre choix que celui d'adhérer à ce non-voyage, qui se refuse à être édifiant ou à véhiculer, en tout cas intentionnellement, une quelconque sagesse.

 

« C'est au cours de cette étape que ma démarche m'est apparue tardivement, mais alors avec une extrême netteté, comme l'exact opposé de ces voyages réputés formateurs que l'on entreprend quand on est en âge de progresser : en somme un voyage à rebours, un voyage de dé-formation. »

 

On entre dans le roman en arrivant dans une gare, celle de Bordeaux. Mais le voyage commence dans le Nord de la France. Ce retour en arrière permet de situer le séjour dans le Nord au cœur du récit. Sa trajectoire suit un mouvement nord (Denain, Roubaix, Thionville, Metz) - sud (Bordeaux, Tarbes) -étape à Clermont-Ferrand- nord (Le Creusot, Dijon ) - étape en Lozère – sud (Montpellier, Marseille).

Le narrateur ne parvient pas à justifier sa présence dans tel ou tel lieu. Il est souvent gêné, et cherche maladroitement une explication, une excuse, à ses pérégrinations, autres que ses intérêts suspects pour les villes en déclin. Il cherche vainement « le sens toujours dérobé, absolument insaisissable, de [sa] démarche littéraire déambulatoire ».

 

 « j'étais muet parce que je ne trouvais décidément, en aucune circonstance, rien à dire, et parce qu'à la question "Qu'est ce que vous faites là?" (question qu'en vérité j'étais le seul à m'adresser), j'étais incapable d'apporter même un début de réponse. Ainsi, au sentiment, plutôt agréable celui-là, d'être un clandestin, se mêlait parfois celui, beaucoup plus préoccupant, d'être un prisonnier, un otage, ou, mieux encore, un paquet. »

 

 

 

« Le type qui courait après le fantôme de la sidérurgie »

L'univers de Traverses est constitué des petites villes de province, de périphéries, de leur activité industrielle en perdition : des choses qui « n'intéressent personne » mais qui le poursuivent avec une nostalgie qui ne dit pas son nom, peut-être une réminiscence de ses années Mao.

 

« j'ai tenté d'emballer cet indéfinissable projet dans de grandes draperies historiques et sociales aux sombres plis, appelant à la rescousse les ruines d'Usinor, les soubresauts de Longwy, le désert d'Hagondange ou la présence occulte et cependant tutélaire des Chœurs de l'armée Rouge lancés à ma poursuite sur les routes de Lorraine [...] ».

 

Le narrateur ne cache pas son plaisir à trouver une usine sidérurgique encore en fonctionnement (aux alentours de Longwy) ni l'affection qu'il porte à l'ancienne solidarité de la classe ouvrière. Il est presque fasciné par les lieux les plus miteux, les cités à l'abandon, ces « lieux où il n'y a rien à voir », « tout ce qui avait essaimé autour d'elles [des usines], et qui était de la même façon voué à disparaître ». C'est certainement une part importante de son projet et un des enjeux de son écriture, que cette tentative de fixation de ce qui bientôt ne sera plus. Sauver les choses est une démarche qui passe par le langage, et Rolin égrène les noms comme une litanie, par nécessité, mais aussi avec une certaine tendresse : des noms d'hôtels (hôtel de la Marne, hôtel du Nord, hôtel Providence, le Sauvage, hôtel des Pins), de cafés (le moderne, le Chambord, la Polonez, le Café-crème, le Pantin, le Cristal, le New-York, le Caravelle), de journaux (la Voix du Nord, Le Républicain Lorrain, Le Progrès-Le Courrier), etc.

On peut penser à un premier sens du titre, celui de chemin de traverses : c'est à dire un chemin transversal, en dehors de la route habituelle.

Cette sorte de pèlerinage dans les régions sinistrées ou les périphéries occultées, est aussi prétexte à la rencontre. Toujours éphémères – rencontres fugaces d'inconnus, retrouvailles avec de vagues connaissances, rendez-vous avec des amis d'amis – les rencontres doivent être incongrues et accentuer encore la solitude, choisie, du narrateur. Les personnages sont nommés par une simple initiale, ils sont décrits grossièrement, n'ont pas souvent de visages précis et on préfère évoquer à leur sujet des anecdotes cocasses.

 

« À Clermont, j'ai débarqué presque sans crier gare chez un couple que je connaissais si peu que pendant toute la durée de mon séjour, heureusement bref, c'est en vain que je me suis efforcé de retrouver le prénom du type. D'ailleurs il est en voyage, et il ne rentrera qu'après mon départ. Quant à son amie, elle est presque toujours absente de la maison, au point qu'il m'arrive d'éprouver le sentiment assez vertigineux d'y être chez moi, mais contre mon gré [...] ».

 

 

 

« Tout cela manque un peu de sexe, je m'en rends bien compte. »

Ces « portraits » sont aussi un moyen de renvoyer l'image même du narrateur. Car la rencontre ne témoigne pas toujours d'un réel intérêt pour l'autre (« Lorsque tout à coup l'idée me vint d'adopter une attitude courtoise et de céder la parole à mon interlocutrice, ne serait-ce que pour la forme, je n'étais déjà plus guère en état de l'entendre. »). La discussion avec ces presque inconnus est difficile, souvent coincée ou déséquilibrée. Le narrateur a du mal à renoncer à sa solitude, à ses habitudes de vagabond, aux soirées dans les hôtels. Ces rencontres sont donc l'occasion de donner un point de vue sur lui. Rolin imagine comment on le perçoit, lui l'homme seul, râleur, exigeant, maussade, tour à tour totalement muet ou bavard insupportable. Au fil du texte, le narrateur parvient ainsi à dresser un semblant d'autoportrait, une ébauche de sa personnalité, de ses goûts : l'alcool de poire, les serveuses, ses lectures (Ernst Jünger, la saga moscovite d'Axionov, un livre de Manchette), la recherche du sommeil, les cabines téléphoniques, son goût pour l'anecdote, son travail d'écrivain jamais pris au sérieux et tourné en ridicule.

On apprend à supporter ses maniaqueries, ses humeurs, mais surtout à savourer son humour. Celui qui nous insupporte au début par ses caprices, ses critiques, son goût pour les choses grises, tristes, laides, finit par nous attacher à lui, à son regard désabusé et piquant. On apprécie particulièrement son sens de l'ironie, toujours à propos et sa manière narquoise de se regarder en face.

 

« Tout cela manque un peu de sexe, je m'en rends bien compte. Peut-être cela tient-il au fait qu'à cette époque je m'étais en quelque sorte absenté de mon corps, lui refusant quant à moi tout concours, au point d'y laisser croître comme une moisissure, un lichen, cette barbe dont il s'avérait chaque jour un peu plus qu'elle n'était pas mon genre, en dépit des illusions dont je m'étais bercé tout d'abord à ce sujet, et qui d'ailleurs fut cause qu'en me croisant dans une rue de Dijon, G., une amie de S., au lieu de me reconnaître, crut avoir rencontré mon "sosie". »

 

Le style de Rolin est caractéristique de sa mauvaise humeur, paradoxalement enjouée. Il y a dans son écriture un refus marqué de se laisser aller à une poésie trop fraîche et facile. L'écrivain ne s'autorise jamais à l'émotion convenue, devant de beaux paysages par exemple :

 

« […] des bœufs blancs, étalant si grassement leur destin de viande de boucherie qu'il n'y aurait rien de très choquant – et pour eux, peut-être, rien de très douloureux – à s'y découper de larges steaks à l'aide d'un couteau de poche, de même qu'on prélève un peu de beurre d'une motte. »

 

La nature n'est pas le lieu romantique de l'exaltation poétique et le bucolique n'a pas sa place dans le récit. La phrase est longue et rythmée, toujours tranchante, souvent drôle par son cynisme permanent. Le tout offre un ensemble réjouissant par sa manière de « saborder » les choses. Les descriptions sont intentionnellement sabotées – le brouillard est un « gaz de combat », le village de la Bastide est « assez bosniaque » – grâce à l'utilisation riche et maîtrisée de métaphores décalées et un vocabulaire choisi. Le tout donne des morceaux de prose assez croustillants :

 

« Lorsque je la rencontrai pour la première fois sur une route de Lorraine, l'armée rouge était loin de mes pensées : comme tout le monde, je la croyais même plus ou moins abolie, décimée, rayée de la carte, ruinée par le changement de régime et achevée par ses revers en Tchétchénie, réduite désormais à une immense cohorte de gueux aux pifs écarlates, toujours entre deux cuites, la chapka de travers, remorquant parmi les étendues glaciales de Sibérie ou dans la boue des villes de vieilles casseroles brinquebalantes dont des pièces se détachaient à chaque secousse, et dans lesquelles il était impossible de reconnaître cette flamboyante quincaillerie qui avait frappé l'Occident de stupeur pendant près d'un demi-siècle ».

 

 

« le Ciel, après quelques traverses, se décidait à favoriser mes desseins »

Le voyage évoqué dans Traverses semble être un épisode à part, incongru dans la vie du narrateur. Parti on ne sait trop dans quelles circonstances (quel était son point de départ ?), poussé par une nécessité obscure ; le salut, la rédemption, la fin du voyage semble se situer au sud. Après une première, et vaine, tentative (« Quelques semaines plus tard, […], j'avais redéployé tout mon dispositif afin de franchir les Pyrénées et de pénétrer en Espagne, mais le semi-échec essuyé devant Tarbes me conduisit à différer ce projet et à me replier momentanément vers le Nord »), le narrateur parvient enfin à atteindre le Sud de la France, puis de l'Europe, objectif qui constitue pour lui la promesse d'une renaissance : « J'avais décidé de ne raser ma foutue barbe que lorsque j'aurais la mer sous les yeux, et ne fût-ce que pour retrouver mon aspect habituel, il me tardait d'atteindre Marseille ».

La conclusion de l'œuvre est assez étrange. Elle tranche avec le reste du récit par son décalage spatial (Croatie) et temporel (six mois plus tard). Le narrateur fait enfin une « vraie » rencontre, celle d'une femme, qui a un nom complet, le seul de l'œuvre : Lili Suleimanovitc. Cette dernière scène effectue une reconnexion avec le « réel », ou simplement avec une légèreté retrouvée. On a le sentiment que quelque chose s'opère, se résout, pour le narrateur, peut-être des retrouvailles avec lui-même. Il a cette phrase qui peut apporter un dernier éclairage sur l'œuvre :

 

« [...] il me sembla non seulement que le Ciel, après quelques traverses, se décidait à favoriser mes desseins, mais qu'il le faisait avec une prodigalité dépassant toute attente ».

 

On a ici l'unique occurrence du mot « traverses » de l'œuvre. Il a là le sens (ancien) de difficulté, d'obstacle qui se dresse en travers du chemin de quelqu'un. La conclusion de l'œuvre signe donc la fin d'un moment pénible, et le début d'une renaissance.


Fanny G., A.S. Bib.

Jean ROLIN sur LITTEXPRESS

 

 

 

Jean Rolin Joséphine

 

 

 

 

 Article de Céline sur Joséphine.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jean Rolin Traverses

 

 

 

Article de Margaux sur Traverses.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jean Rolin Zones

 

 

 

 Article de Lionel sur Zones.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



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27 mai 2013 1 27 /05 /mai /2013 07:00

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Nicolas BOUVIER
Chronique japonaise
Payot & Rivages,
Petite Bibliothèque Payot/ Voyageurs, 1989

 

 

 

 

 

 

 

Nous devons endurer l’intolérable et supporter l’insupportable
Décret impérial du 15 Août 1045
 
 



 

 

 

 

 

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Biographie de l’auteur et œuvres
 http://fr.wikipedia.org/wiki/Nicolas_Bouvier
 


 
 
 

 

 

 

 

Publications du texte

Chronique Japonaise a d’abord été publié sous le titre Japon en 1967, avec photos de l’auteur (L’Atlas des voyages, collection de la maison Rencontres à Lausanne). En 1975 paraît la deuxième version, qui ajoute les épisodes de 1964-1965. En 1989 c’est la troisième édition, avec ajout de textes écrits en 1970.
 
Le texte retrace en particulier deux séjours importants :
 
octobre 1955- décembre 1956
 
février 1964- mai 1966 avec Éliane, la femme de Nicolas Bouvier.
 
L’édition que nous utilisons ici est celle de 1989, parue chez Payot & Rivages.
 
 
 
Thématique
 
Nicolas Bouvier chronique ses propres voyages et les mêle à l’histoire du Japon éternel. C’est pour lui un pays évanescent, léger, aérien et propre : il approuve ainsi l’usage des baguettes, plus hygiéniques que les fourchettes. Il est de fait difficile à saisir, « épineux ». « Le Japon n’est pas tant un pays mystérieux qu’un pays mystifiant » : La Chronique japonaise de l’édition originale commence par cette phrase qui frappe d’entrée le lecteur.
 
« Dans l’esprit de bien des Japonais, l’occidental est un être troublé, plein de scories » (p. 196) : Bouvier se sent parfois exclu, comme les Aïnous dont il parlera dans la dernière partie.
 
Il nous dessine le Japon des humbles, des quartiers modestes, des métiers disparus comme le montreur d’images. À ses descriptions quasi photographiques, s’ajoute l’emploi du vocabulaire japonais, créant de l’exotisme.
 
Les impressions y sont moins prégnantes que dans L’Usage du Monde, mais le travail de description ouvre un banquet des cinq sens étourdissant. Théâtre de Nō, Zen, Kamishibaï, typhons, séismes ou navets macérés dans la saumure ouvrent notre imaginaire entre les odeurs, les musiques et les objets. Cela donne parfois un côté guide de voyage, mais qu’on ne pourrait refermer.
 
 

Structure
 
L’œuvre se découpe en cinq parties, inégales en longueur, ainsi intitulées :
 
1.      La lanterne magique
 
Bouvier y aborde les légendes fondatrices du pays.
 
2.      1956, L’année du singe
 
Le premier séjour à Tokyo, dans le quartier Araki-Cho, la découverte des bains, le « mur ».
 
3.      Le pavillon du nuage auspicieux
 
Le temple, la « machine », le zen
 
4.      1965, Le village de la lune
 
La fête des fleurs au village de Tsukimura.
 
5.      L’île sans mémoire
 
Le voyage à Hokkaïdo, les Aïnous

 

 
En tout, 29 chapitres, dont 7 s’intitulent « Le cahier gris » : c’est un journal avec précision de date, parfois de lieu, dans lequel Bouvier se livre plus personnellement, écrit des poèmes, ou observe des jugements critiques, comme sur ces Américaines d’âge mûr qui « digèrent en une journée une douzaine de temples et une ou deux résidences impériales » (p. 41). Ces courts chapitres sont tirés des Carnets du Japon qu’on trouve dans Le Vide et le plein (paru en 2004).
 
 
 
Un voyage à la lanterne
 
Le Japon est froid, depuis toujours, crispé, craquelé, anguleux. Gestes presque immobiles, retenir la chaleur, ne pas trop dire, rester droit. D’aucuns ont dit : « c’est le pays de l’absolue différence ». Bouvier y désespère parfois, comme Kipling, que l’Orient et l’Occident se rencontrent jamais. Il y va pourtant, il y retourne. En 1964, alors qu’il cherche un toit avec sa femme dans Kyoto, la ville aux 600 temples et aux treize siècles d’histoire, il s’interroge : « Je suis curieux de voir qui du pays ou de moi aura le plus changé. » (p. 11). C’est donc aussi bien de lui-même que du pays que va nous parler le voyageur photographe.
 
Cette première partie est un plongeon dans le temps, c’est « la lanterne magique », un appareil de projection de diapositives : nous allons voir défiler devant nos yeux ébahis toute l’histoire de l’île. Bouvier le voyageur n’existe pas au cours de cette longue escapade par-delà les siècles. Jamais de « Je ». Juste le Japon, depuis l’année zéro. Selon le Nihongi et le Kojiki, les huit îles de l’archipel sont nées de l’union quelque peu incestueuse des Kamis (les esprits) Izanami et Izanagi. Ils vont engendrer des centaines de Kamis, jusqu’à Jimmu Tenno, le fondateur mythique du Japon, dont descendront tous les empereurs depuis 660 av. J-C.
 
La lanterne nous offre ainsi le défilé merveilleux, parfois drolatique, de la naissance du peuple japonais. Deux siècles avant notre ère, les Chinois mettent le pied sur l’île des Wa, des « nains », et découvrent ébahis ce peuple « le plus esthétisant du monde » (p. 25), qui se révèle aussi d’une ivrognerie sans limites. Jusqu’au VIe siècle, les échanges vont apporter aux Japonais l’écriture chinoise, Confucius, le bouddhisme et leur conception si particulière du pouvoir. Bouvier se prend à regretter ce qu’aurait été le nouveau monde si les Européens s’y étaient comportés comme les Chinois au Japon, et non comme des barbares pilleurs.
 
Les luttes de pouvoir et les conflits d’intérêt qui tournent autour du clan des Soga et des prêtres Shinto ne vont pas empêcher le bouddhisme d’y prendre son essor. Effectuant une fusion avec le shintoïsme, il est le premier indice de l’esprit de compromis des Japonais.
 
Le Japon, pays de compromis, ou pourrait-on dire de nuances : on y est à la cour comme au milieu des fantômes. La superstition se mêle aux exigences de l’étiquette, c’est « un ballet minutieux dont le moindre faux-pas peut troubler l’harmonie » (p. 38). C’est le temps de  Sei Shōnagon, l’auteur des Notes de chevet à l’époque Heian. De ce temps mystérieux le Japon a gardé l’habitude de voguer sur un nuage : là des exorcismes, ici la fraîcheur nocturne, et, brossée d’un coup de pinceau, la véritable religion du Japon : l’art, soit la calligraphie.
 
Puis c’est le temps du choc occidental. Marco Polo témoigne de la vigueur barbare d’un Kublay Khan, qui rêve maintes fois de soumettre le Japon à sa botte que rien n’arrête, et qui autant de fois est arrêté, repoussé, vaincu, par les Wa aussi bien que l’aide apportée par le Kami Kaze, le vent dieu, soit des typhons à répétition. L’orgueil des Japonais n’en sortira pas amoindri (p.48).
 
Vient ensuite le temps des Portugais, qui apportent le fusil, et l’occasion d’une belle scène humoristique pour Bouvier, qui décrit plaisamment les erreurs de traduction lors de la rencontre : face à l’efficacité marchande des Portugais, répond toujours l’honneur sans faille des Japonais.
 
Le pays se ferme, puis s’ouvre lors de l’ère Meiji, il se donne, se refuse, un peu capricieux, toujours insaisissable. Des guerres. Tokyo devient la plus grande ville du monde. Le monde ne sait pas percevoir le Japon autrement que dans sa bizarrerie : « On ne saisit un peuple que dans ses qualités, même lorsqu’elles sont en éclipse » (p. 98).
 
L’occident, on le sait, ne trouvera qu’une réponse : détruire le pays. Nicolas Bouvier se fait humble, laisse, le temps d’un chapitre, la parole à son ami Yuji, qui évoque le départ de sa mère à Hiroshima, pour aller lui chercher du sucre ce jour d’août 1945. Une « leçon de rien », est le titre de ce chapitre. Rien, en effet, si ce n’est le sol brûlant, le petit peuple écrasé, et la poésie de Bouvier. Après une telle horreur, que peut-on encore espérer de la rencontre entre l’orient et l’occident ? Du courage peut-être :
 
« Courage, on est bien mieux relié qu’on ne le croit, mais on oublie de s’en souvenir. » (p. 113)
 
 
 
Araki-Cho
 
En 1955, Nicolas arrive au Japon. Il est temps, dans le texte, de récupérer son « Je ». Il a 12 dollars et une brosse à dents en poche. Après une traversée en bateau aux côtés de deux Martiniquais obsédés sexuels, il erre dans Tokyo, et finit par s’endormir sur une table de bar, après que le patron lui a offert un verre de lait. Le voyageur va chercher une chambre dans le quartier d’Araki-Cho : quelles descriptions nous offre-t-il alors ! C’est « un océan de visages camus, de lanternes huilées, de lessive, de maisonnettes de bois gris accotées les unes aux autres dans le fumet aigre iodé de la cuisine japonaise. » (p. 127). Chez Bouvier, le Japon sent, à chaque page on a le sentiment de découvrir un trésor entre deux lignes. Pas de l’or, plutôt des petites misères, mais tant qu’on en est riche ! Le cinéma du coin diffuse des chambara, ces films sanglants qui sont au Japon ce que le western est aux États-Unis, et on se perd dans les bordels de Shinjuku.
 
La vie quotidienne des années 50, c’est un spectacle tendre, perturbant, plein d’humour et de tendresse : le kamishibaï, le montreur d’images, ne va-t-il pas aux bains après minuit, pour éviter d’exhiber ses tatouages militaristes d’avant-guerre dont il a un peu honte ? La politesse, encore une marque si typiquement nippone ! Il a honte, mais il est propre : tant qu’il se lave, le Japonais n’est pas un homme perdu. La civilisation résiste.
 
Elle se répand aussi à coups de gadgets, bien avant l’heure des otakus et du tout électrique. Pas un habitant du quartier ne sort sans son Minolta : Nicolas lui-même possède son appareil-photo, et échange quelques clichés contre des biens en nature : deux œufs, un timbre, une boîte de crabe… Dans la Nyubaï, la chaleur étouffante de la mousson de juin, cet étrange Français, Suisse plutôt, est enfin accepté par les gens du quartier, sans doute parce qu’au fond, il est assez divertissant. Pensez, il roule ses cigarettes lui-même !
 
Enfin, lorsque ses poches sont suffisamment vides pour qu’il s’en  alarme, Nicolas Bouvier est frappé par la découverte du « mur ». Le long de la ligne de tram s’élève ce mur, comme un décor de théâtre sur lequel est inscrit « Baka ! » (imbécile !). Nicolas est touché par une sorte d’illumination, et va désormais prendre de magnifiques photos des passants, chaque jour à pied d’œuvre devant la scène du théâtre-mur, qu’il va revendre à un magazine.
 
Huit ans plus tard, lorsqu’il reviendra avec sa femme Éliane et son fils, il ne reconnaîtra ni le mur, ni la ville. Aseptisée, déshumanisée, Tokyo ne l’intéressera plus. Plus bas dans le Kansaï, il s’établira dans la ville aux 600 temples.
 
 
 
Il y a un autre monde mais il est dans celui-ci (Paul Eluard)
 
La femme de Nicolas ne sera jamais amoureuse de Kyoto, elle s’y sentira « si souvent étrangère, exilée et perdue » (p.254), peut-être parce qu’il n’est pas simple d’habiter dans « le pavillon du nuage auspicieux », un grand temple où ils sont logés. Il y a des scolopendres monstrueux qui nichent dans les poutres, il faut veiller à ne jamais faire « mauvaise impression », et puis il y a… la machine. Ce mécanisme d’alerte aux incendies qui se déclenche quand il veut, ameute tout le quartier, et fait jeter de la part des habitants des regards suspicieux sur ces incapables d’occidentaux qui ont déréglé la machine (p. 158)…
 
C’est là le drôle, mais il y a, au-delà de l’étrange, l’incompréhensible. Qu’est-ce que le Zen ? Car le temple en question appartient à la secte Rinzaï, des bouddhistes japonais qui n’ont sans doute pas le front de poser une pareille question. Ils préfèrent les devinettes « zen » : Quel est le son d’une seule main qui claque ? Bouvier ne s’aventure pas à donner une réponse. Tout au plus il donne celles, plus ou moins évasives, des penseurs et poètes occidentaux comme Éluard. Pour l’auteur, le Zen c’est un immeuble dont il se retrouve parfois concierge.

« Je me suis intéressé à tout autre chose. Je ne suis pas allé m’asseoir en "lotus", je n’ai pas cherché "quelle était la nature profonde du Bouddha". J’ai joui du jardin et regardé grandir mon fils qui chassait les papillons […] Il était bien trop petit pour les attraper, mais avec les papillons, c’était bien lui le plus zen de tous : il vivait; les autres cherchaient à vivre. »

Cent pages plus loin, il écrira à nouveau qu’il a fort mal reçu la leçon.
 
Il ne la recevra guère mieux à Tsukimura, le village des fleurs. En 1965, il y va assister à la fête des fleurs, en pleine campagne. Deux jours durant, il est frappé par les danses, les beuveries (peuple d’ivrognes !), les Kamis de la commune, et l’exaltation des Nippons. Il se sent étranger, cette fois, vraiment. D’abord parce qu’un vieil alcoolique est scandalisé par sa peau de femme. Et puis il reste interloqué par le comportement d’un vieillard qui lui refuse une écuelle de soupe alors qu’il en a un chaudron de deux cents litres.

« L’odeur de son brouet me faisait à moitié défaillir. Je l’en ai complimenté et il m’a remercié bien poliment. Mais quand j’ai tendu mon écuelle, ses yeux se sont éteints et il a soudain cessé de me voir et de m’entendre. C’est qu’elle n’est pas pour moi, cette soupe : elle doit aller à qui de droit, dans un certain ordre de préséances, à un certain moment, et comment pourrait-il savoir ce que ce gribouille aux cheveux d’étoupe sale est venu chercher ici. D’autre part, refuser c’est discourtois. Il s’est donc tiré d’embarras en me congédiant mentalement ; un tour de force, car son réduit était petit et j’y parlais de plus en plus haut. » (p. 185)

Cette difficulté à trouver sa place au sein de la communauté restreinte est, comme souvent, dépeinte avec humour, sans doute pour contourner l’aspect presque tragique qu’il y a dans cette frustration.
 
 
 
Partir
 
Il faudra bien repartir, donc, parce qu’on ne peut, au final, recevoir parfaitement cette « liberté cristalline, cette leçon de tout et de rien » (p. 256) qui s’appelle Japon. D’abord, partir sur le chemin de la mer du Nord, vers Hokkaïdo. « L’île sans mémoire », ça n’est plus tout à fait le Japon. C’est une région froide, un peu « retardée », économiquement au moins, mais politiquement et historiquement aussi. C’est un pays de violence et de neige, de brumes aussi, et c’est là que vivent les Aïnous. Cette ethnie est peu aimée par les autres Japonais. Un peu comme les Indiens d’Amérique du Nord, ils ont été repoussés, isolés, méprisés, entassés comme dans des réserves, et ne survivent que par un folklore touristique et miteux. Bouvier leur ressemble, parfois : un peu japonais, mais pas japonais. Lui-même est perçu comme un homme primitif. À la question « Aimez-vous le Japon ? », il répond : « A mes heures, oui, beaucoup », mais il n’aime pas cette question (p. 206)
 
Aussi, à cette autre question « Pourquoi nous parler si longtemps de ce Hokkaïdo où il n’y a presque rien ? », il répond :

« Parce qu’on n’en parle jamais. Parce que, pour digérer l’énorme repas japonais, il faut prendre du recul et se retirer, par exemple, dans cette île négligée, forte seulement de son brouillard, de ses chevaux, de ses prés verts et de son vide… mais ce vide, quel repos ! » (p. 241)

 

Digérer ces quelques années, se reposer, repartir, c’est tout ce qu’il reste à faire au voyageur insatiable : quel autre pays l’aura autant marqué, autant interrogé ?
 
Il reste de ces mois étourdissants un livre, Chronique Japonaise, qui nous entraîne dans la légende, puis le quotidien, puis l’incompréhensible et enfin termine sa course dans un souffle interminable, sur l’île sans mémoire. Des sensations, des odeurs, des images, nous en avons pour longtemps avec cet ouvrage, car « Nicolas Bouvier réussit ce que les anciens maîtres artisans appelaient un chef-d’œuvre » (André Velter, Le Monde).
 
 

Somnolant sur mon bourrin
Rêvasseries
La Lune au loin
Fumée du thé
 
Bashō

 

Frédéric, AS Éd-Lib

 

Nicolas BOUVIER sur LITTEXPRESS

 

Nicolas Bouvier Journal d Aran

 

 

 

Article de Fanny sur Journal d'Aran

 

 

 

 

 


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Article de Marion sur L'Usage du monde






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Article de Joséphine sur Le Poisson scorpion






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Articles de Nicolas et Mathieu sur L'Usage du monde et Chronique japonaise

 

 

 

Bouvier, Le Vide et le plein

 

 

 

Article de Lysiane sur Le Vide et le plein.

 

 

 

 

 

 

 

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Article de Charline retraçant l'Itinéraire de Nicolas Bouvier.
 

 

 

 

  Nicolas Bouvier Il faudra repartir

 

 

 

Article de Marine et de Sarah sur Il faudra repartir.

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Frédéric - dans littérature de voyage
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26 mai 2013 7 26 /05 /mai /2013 07:00

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Boris VIAN

L'Écume des jours

éditions en français
« NRF », Gallimard, 1947
10 : 18, 1963, 1979
Rouge et Or, 1979
Pauvert, 1981, 2013
Bourgois, 1982, 1994
Le Livre de Poche, 2008, 2013

 

 

 

 

 

 

 


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Adaptation cinématographique

de Michel GONDRY

Sortie en salles le 24 avril 2013.

Avec Romain Duris (Colin), Audrey Tautou (Chloé), Omar Sy (Nicolas), Gad Elmaleh (Chick), Aïssa Maïga (Alise), Charlotte Le Bon (Isis), Philippe Torreton (Jean-Sol Partre), Sacha Bourdo (la souris) et Alain Chabat (Jules Gouffé).

 

 

 

 

 

 

Bande-annonce

  http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19487939&cfilm=196832.html



Boris Vian

Né en 1920 et mort à l'âge de 39 ans, Boris Vian a eu le temps de laisser une œuvre majeure dans le patrimoine français. Sa jeunesse est marquée par de brillantes études et une santé défaillante. Amoureux du jazz, il joue lui-même de la trompette. Marié en 1941, il devient père à 22 ans. C'est grâce à l'aide de Jean Rostand et Raymond Queneau que son premier roman, Vercoquin et le plancton, est accepté par Gallimard, en 1945. Néanmoins, sa première publication ne se fera que l'année suivante, aux éditions du Scorpion et sous le pseudonyme de Vernon Sullivan, sous le titre  J'irai cracher sur vos tombes. C'est lors d'une projection du film adapté de cette œuvre qu'il mourra d'une syncope.

Il est connu pour ses écrits (L'Arrache-cœur, L'Herbe rouge, Et on tuera tous les affreux…) mais également pour ses chansons, notamment Le Déserteur. Toute son œuvre fera l'objet de nombreuses adaptations aussi bien au théâtre qu'au cinéma.

Pour en savoir plus :  http://www.borisvian.org/



L'histoire

 

« Colin terminait sa toilette. […] Son peigne d'ambre divisa la masse soyeuse en longs filets orange pareils aux sillons que le gai laboureur trace à l'aide d'une fourchette dans de la confiture d'abricot. Colin reposa le peigne et, s'armant du coupe-ongles, tailla en biseau les coins de ses paupières mates, pour donner du mystère à son regard. » (p. 7)

 

C'est ainsi que débute le roman. Le film, lui, s'ouvre sur une scène d'usine dans laquelle des dactylographes tapent, à la chaîne, sur des machines à écrire qui défilent devant eux. Les mots tapés sont justement ceux de la première phrase du roman, et la scène suivante présente Colin dans sa salle de bains, en compagnie de la souris. Il ne travaille pas, il a suffisamment de doublezons en réserve.

Nicolas, le nouveau cuisinier de Colin, prépare le repas, en suivant le livre de cuisine de Jules Gouffé, selon le roman, en écoutant ses conseils directs à la télévision, selon le film. Chick, l'ami de Colin, fervent lecteur de Jean-Sol Partre, vient dîner. Colin lui propose de démarrer par un apéritif concocté grâce à sa dernière invention, le pianocktail. À chaque note correspond « un alcool, une liqueur ou un aromate. La pédale forte correspond à l'œuf battu et la pédale faible à la glace. » (p. 13)

Chick a rencontré Alise, la nièce de Nicolas, à une conférence de Jean-Sol Partre et en est plus ou moins tombé amoureux. De rendez-vous à la patinoire à l'anniversaire du chien d'Isis, ayant appris à danser le biglemoi avec l'aide de Nicolas sur un air nommé Chloé, Colin rencontre enfin l'amour auprès de Chloé.

 

« Chloé, vos lèvres sont douces. Vous avez un teint de fruit. Vos yeux voient comme il faut voir et votre corps me fait chaud… […] Il faudra des mois, des mois pour que je me rassasie des baisers à vous donner. Il faudra des ans de mois pour épuiser les baisers que je veux poser sur vous, sur vos mains, sur vos cheveux, sur vos yeux, sur votre cou… » (p. 48)

 

Colin et Chloé se marient. Lors de leur voyage de noces, dans un hôtel, Chloé se met à tousser à cause de la neige. Ils reviennent alors chez eux, dans l'appartement de Colin. Les vitres s'assombrissent petit à petit. L'état de santé de Chloé s'aggrave. Le docteur Mangemanche diagnostique finalement un nénuphar dans son poumon droit. Chloé doit s'entourer de fleurs pour effrayer celle qui grandit en elle et ne peut boire que deux cuillerées d'eau par jour.

Colin ne souhaite plus que Nicolas vive avec eux car il a « vieilli de dix ans, depuis huit jours. » (p. 119) Pour payer le traitement de sa femme dans un centre spécialisé, il se met à chercher du travail. Il vend son pianocktail. L'appartement de Nicolas rétrécit. Chloé rentre, elle a été opérée, ils lui ont retiré un nénuphar d'un mètre avec une fleur de vingt centimètres. Mais l'autre poumon ne tarde pas à être atteint. Colin est employé pour faire pousser des canons à la chaleur ; seulement, au bout de quelques temps, les fusils ne poussent plus correctement.

De son côté, Chick est de plus en plus obsédé par Jean-Sol Partre. Pour le sauver, Alise décide d'utiliser l'arrache-cœur contre l'écrivain, dans le café dans lequel il était en train de rédiger son dernier ouvrage, puis elle y met le feu. Elle fait de même avec les libraires qui fournissaient Chick. Ce dernier reçoit la visite du sénéchal, envoyé pour non-paiement de dettes. Il se fait tuer. Malgré les efforts de Nicolas, Alise ne pourra être sauvée du dernier incendie.

Colin trouve un nouvel emploi, dans l'administration. Il annonce aux gens les mauvaises nouvelles, la veille de leur arrivée.

 

« Il chercha sur la liste le nom suivant et vit que c'était le sien. Alors, il jeta sa casquette et il marcha dans la rue et son cœur était de plomb, car il savait que, le lendemain, Chloé serait morte. » (p. 166)

 

Colin ne peut pas payer un enterrement décent à sa femme. « Les porteurs s'arrêtèrent près d'un grand trou ; ils se mirent à balancer le cercueil de Chloé en chantant À la salade, et ils appuyèrent sur le déclic. » (p. 171) La scène finale nous montre Colin en train d'essayer de tuer les nénuphars qui remontent à la surface.


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Michel Gondry

Né en 1963, Michel Gondry est le réalisateur de nombreux clips vidéo, et de courts et longs métrages. Par exemple, il réalise, en 2004, un film avec Jim Carrey et Kate Winslet, Eternal Sunshine of the Spotless Mind. Et en 2006 sort La Science des rêves avec Gael García Bernal, Charlotte Gainsbourg, Alain Chabat et Miou-Miou.

Michel Gondry a déjà reçu de nombreuses récompenses pour son œuvre, telles que le prix du meilleur réalisateur de la Washington D.C. Area Films Critics Association ou l'oscar du meilleur scénario (en 2005) pour Eternal Sunshine of the Spotless Mind.

Pour en savoir plus :  http://www.michelgondry.com/



Quelques éléments d'analyse, d'explication et de comparaison

Pour comprendre l'œuvre de Boris Vian, certaines clefs sont nécessaires. Il faut d'abord comprendre que le monde qu'il crée est parfaitement logique en lui-même. « La mécanique est aussi rigoureuse, aussi implacable que celle d'une tragédie grecque. » (p. 178) C'est pourquoi le lecteur sent une certaine angoisse monter au fil des pages, et le spectateur au fil des scènes. Il ne connaît pas les règles de cet univers, et pourtant il ne peut y échapper, si bien qu'il ne sait à quoi s'attendre. Or, les personnages, eux, n'y voient rien de surprenant : c'est leur monde, et il a toujours fonctionné ainsi. Quoi de plus naturel ?

Ce monde est fondé sur le langage. Chaque mot, chaque phrase, est pris au pied de la lettre. Tout y est sujet à une interprétation inattendue. En effet, « on exécutera une ordonnance au moyen d'une petite guillotine de bureau, un homme planté là prendra racine pour peu que le terrain s'y prête […], on s'excuse de n'avoir pas aiguisé comme il le faudrait une pointe d'ail, on s'indigne à l'idée qu'un garçon utilisera un pourboire pour manger. » (p. 177) Inattendue et pourtant si vraisemblable ! Une imagination agitée dans un cas, des yeux émerveillés dans l'autre, roman et film savent capter l'attention de leur public.

Faut-il voir une métaphore, une critique, une analyse de notre monde dans celui que dépeint Boris Vian ? « Le nénuphar qui ronge les poumons de Chloé peut symboliser deux ou trois maladies que nous connaissons bien, et singulièrement la tuberculose. Mais il s'inscrit, également, dans l'expression logique d'un monde où des fleurs poussent sur les trottoirs.

L'amenuisement de la maison de Colin peut symboliser le rétrécissement d'un univers mental obsédé par la maladie d'un être aimé. […] Mais il ne surprend pas un univers où les escaliers se dérobent, où les cravates refusent de se laisser nouer, où les vitres brisées se cicatrisent toutes seules. » (p. 181) On peut y projeter ce que l'on désire. On peut y comprendre ce que l'on veut ou simplement accepter que les choses y soient telles qu'elles sont. Néanmoins, certains éléments tendent à faire penser à une caricature de notre monde visant à en dénoncer la bêtise. C'est le cas, par exemple, de la présence de Jean-Paul Sartre et de la déformation de son nom ainsi que celle des titres de ses livres : Le Vomi pour La Nausée, La Lettre et le Néon pour L'Être et le Néant…

Les extraits ci-dessus proviennent d'« Un langage-univers » de Jacques Bens, postface à L'Écume des jours, 10 : 18, 1963.



Comment traduire cette écriture pataphysique au cinéma ?

« Il pinça vigoureusement l'extrémité d'un rayon de soleil qui allait atteindre l'œil de Chloé. Cela se rétracta mollement, et se mit à se promener sur des meubles dans la pièce. » (p. 99) C'est exactement ce que fait Colin dans le film. Il attrape le rayon de soleil avant qu'il n'atteigne sa cible initiale.

Les plats de Nicolas bougent : ils se coupent puis se recomposent à leur guise, s'agitent, se débarrassent en tombant de la table…

L'adaptation cinématographique semble presque être une évidence pour l'écriture visuelle de Boris Vian. Au lieu de se créer dans l'esprit du lecteur, les images générées sont directement installées sous les yeux du spectateur. L'Écume des jours avait à ce propos déjà été adapté au cinéma en 1968 par Charles Belmont.

Si le film présenté ici ne respecte pas le roman au mot près, il reflète parfaitement son esprit, ne se permettant que peu d'écarts. Et ces derniers s'inscrivent sans souci dans l'idée de Boris Vian, en respectant les thèmes et la logique.



Avis personnel

Cette œuvre fait passer son lecteur du rire aux larmes. Les images décalées et ensoleillées du début lui semble légères, drôles, originales, risibles. Mais plus l'histoire avance, moins le lecteur ou spectateur est surpris, plus il plonge réellement dans ce monde au comportement étrange et plus il s’angoisse dans cette atmosphère qui devient petit à petit pesante. Triste(s) histoire(s) d'amour, l'œuvre émeut par ses moments d'intense joie, par ses instants de profonde douleur. Au fur et à mesure, le paysage s'assombrit, le monde s'amenuise, se referme, effraie et attriste.

Ce qui semble surprenant au départ devient normal, tant et si bien que personnellement, en sortant de la salle de cinéma, je m'attendais à voir la route bouger sous mes pieds, une souris me montrer le chemin, des animaux ou des véhicules marchant sortir de nulle part. Le livre, lui, m'avait laissé, lors de sa lecture, il y a quelques années, un fort sentiment d'angoisse et une impression de fin sans retour possible. L'ayant relu pour l'occasion, le roman m'a replongé dans un monde qui m'a paru bien plus familier que la première fois. J'avais l'impression de le connaître, ce qui n'empêchait pas cet univers de me surprendre à plusieurs reprises, mes souvenirs faisant défaut et les scènes n'étant pas toutes absolument identiques dans l'adaptation cinématographique. En somme, si je ne recommande pas cette œuvre aux personnes ayant une tendance à la dépression, je le conseille vivement à tous ceux qui voudraient s'évader un peu.


Lola Favreau, 2ème année Édition-Librairie.

 

Boris VIAN sur LITTEXPRESS

 

 

Boris Vian Mademoiselle Bonsoir 1

 

 

 

 

 

Article de Chloé sur Mademoiselle Bonsoir

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Lola - dans EVENEMENTS
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25 mai 2013 6 25 /05 /mai /2013 07:00

Jiro Taniguchi Furari


 

 

 

 

 

 

TANIGUCHI Jirō
(谷口 ジロー)
Furari
(ふらり)
Traduction
Corinne Quentin
Casterman, 2012
(édition originale : 2011)


 

 

 

 

 

 

 

 

L'auteur

Jiro-_Taniguchi.jpgTaniguchi Jirō, né en 1947 au Japon, est l'un des mangakas les plus appréciés de la critique française. En 2003, son œuvre Quartier lointain est primée au festival d'Angoulême, ce qui est une première pour le manga en France. Bien que les bandes dessinées de Taniguchi relèvent sans conteste des codes graphiques et narratifs du manga, son trait et ses histoires se rapprochent par beaucoup d'aspects de la bande dessinée franco-belge, ce qui explique peut-être en partie son succès en France, auprès d'un public qui n'est pas nécessairement familier des mangas. Il confie lui-même que son travail a peut-être été plus influencé par des artistes occidentaux que japonais.

Une grande partie de la production de Taniguchi est disponible en France aux éditions Casterman, au sein de plusieurs collections, comme « Écritures » et « Univers d'auteur ». Cela met en avant les caractéristiques d'écriture de ses bandes dessinées plutôt que leur provenance géographique, ce qui est appréciable. En effet, les collections de bande dessinée de Casterman mêlent des œuvres provenant de différents pays et relevant de styles très divers. Les œuvres de ces collections ont tendance à être denses tout en se composant de peu de volumes, ce qui fait qu'elles relèvent peut-être plus de ce que l'on qualifie de roman graphique que de ce que l'on entend en France sous le terme générique de bande dessinée.

Le travail éditorial de Casterman peut être salué pour la cohérence de leur catalogue ainsi que le choix des titres qui y sont proposés. Tandis que le manga est encore souvent mal considéré par beaucoup en France, Casterman a su introduire des auteurs plus en marge qui auront su parler à des personnes qui n'étaient a priori pas des cibles évidentes pour le marché du manga en France. Mais c'est peut-être là aussi que se trouve la limite de Casterman ; ils semblent tracer une frontière entre des mangas grand public et des publications de qualité, ce qui peut rendre leur démarche un peu élitiste. En outre, le choix du sens de lecture français dans leurs œuvres peut laisser perplexe et même causer des problèmes, comme le mauvais sens de la fermeture des kimonos dans Furari. On peut également regretter l'absence de notes pour éclaircir certains points culturels. Néanmoins, leur catalogue vaut la peine d'être consulté et les grands formats sont fort appréciables.

Les œuvres de Taniguchi, dont une grande partie sont des one-shots, traitent de sujets du quotidien et la promenade y occupe une place non négligeable.  L'Homme qui marche,  Le Gourmet solitaire, ou encore Le Promeneur exploraient le thème de la marche, est c'est encore le cas dans Furari, manga paru en France l'année dernière. Taniguchi y retrace les promenades dans Edo d'un retraité qui mesure systématiquement les rues et les allées. Cet homme s'inspire de la figure de Tadataka Inō, ancien géomètre et cartographe ayant vécu au début du XIXème siècle, à qui l'on doit la première carte moderne du Japon. Taniguchi lui rend dans Furari un très bel hommage tout en nous permettant de pénétrer un peu dans l'univers de cette personnalité singulière.


furari05.jpg
 

 

L'œuvre

Furari signifie « au gré du vent », ce qui résume parfaitement l'œuvre et l'état d'esprit de son protagoniste, qui se laisse porter là où ses pas le mènent. Ce manga se compose de quinze histoires qui ont chacune pour titre le nom de l'élément principal autour duquel gravite le chapitre. Chacune d'entre elles peut être lue comme un récit indépendant mais peut également être perçue comme une partie d'un cheminement que constitue l'ensemble du livre. Il s'agit aussi bien de petites balades que d'une longue promenade. Il n'y a rien d'anodin à ce que l'oeuvre commence au printemps, pour se terminer en hiver, retraçant ainsi un parcours qui s'étend sur un an. Taniguchi prend soin de représenter l'évolution des saisons à travers des éléments du paysage, comme les cerisiers en fleur du printemps, le ciel étoilé et les lucioles de l'été, ou encore les neiges hivernales. Le Japon présente la particularité de segmenter l'année en différentes traditions et festivals, ce qui est également dépeint dans Furari. Le promeneur boit du saké sous les cerisiers avec sa femme pour le Hanami, il va ramasser des coquillages et observe la lune depuis une barque en été. Des légendes du folklore japonais nous sont contées comme celle du lapin qui fait du mochi sur la lune, ce qui participe à l'élaboration d'une atmosphère japonaise. Cela n'a en rien une visée pittoresque, puisqu'il s'agit d'une œuvre originellement adressée à un public japonais. Ces détails contribuent au contraire à l'authenticité de cette représentation du Japon passé.

Taniguchi ne se contente cependant pas de dépeindre des événements récurrents dans la vie des Japonais, il tente d'en saisir l'essence tout en se servant de certains aspects pour créer une expérience singulière. Cela est particulièrement flagrant dans un passage qui prend place durant le Hanami. Le protagoniste, ivre, a l'impression d'entendre la voix du cerisier, puis, alors qu'il s'endort, il aperçoit tout ce que le cerisier a pu observer durant sa longue vie. Cela est mis en scène à travers des cases tout en largeur qui se suivent de manière régulière mais dont la hauteur varie selon ce qui est représenté. Ce type de découpage est très commode pour évoquer le passage du temps à un même endroit. De plus, ces cases très minces et étendues ne sont pas sans évoquer des plans panoramiques, ce qui met en avant le paysage qui s'offre à nos yeux. Cette expérience, entre le délire, la rêverie et la rencontre mystique nous invite avec poésie à prendre le temps d'observer ce que la nature a à nous offrir ainsi que le passage du temps, ce qui est peut-être l'un des messages que recouvre l'observation des cerisiers en fleur, phénomène à la fois éphémère et régulier. Le protagoniste ne s'est pas contenté de tomber ivre mort comme tous les autres hommes venus admirer les cerisiers, il est entré en communion avec la nature, à sa manière.

Furari-06.jpg

L'idée de communiquer avec la nature et de ne faire qu'un avec elle est un motif récurrent dans Furari. Le promeneur ne se contente pas d'observer le cadre dans lequel il se promène de manière passive, il se fond en lui, et cela par un procédé en particulier. Ce n'est pas par hasard que plus la moitié des histoires portent le nom d'un animal. Le promeneur aime regarder les créatures qui peuplent la nature. Il observe le vol du milan, admire les oiseaux ou encore suit une nuée de libellules. Mais cela ne s'arrête pas là, le promeneur s'identifie à plusieurs reprises aux animaux qu'il observe. Dans « Le chat », il suit le parcours d'un chat à travers la ville. Tout est vu au ras du sol, les bruits sont intensifiés, grâce aux onomatopées beaucoup plus présentes que d'habitude, et le personnage peut voir beaucoup de détails qui lui échappaient en tant qu'humain, notamment depuis les toits. Cette petite escapade nous fait prendre conscience que le même endroit ne correspond pas du tout au même espace selon la façon dont on l'appréhende. Et peut-être avons-nous beaucoup à apprendre du regard qu'ont les animaux sur leur environnement. Cela est encore plus flagrant dans « Les fourmis ». Le protagoniste observe les fourmis puis il devient lui-même minuscule et de hautes herbes deviennent alors pour lui un univers immense. Ce changement de perspective lui permet de mettre au clair certaines pensées quant à son départ à venir et également de réfléchir à la vision qu'il a du monde et de sa place dans celui-ci. Que ce soit par rapport au chat ou aux fourmis, à chaque fois, le personnage a, dans une certaine mesure, un comportement similaire à celui de ces animaux. Dans « Le chat » il passe beaucoup de temps à dormir tandis que dans « Les fourmis », il dit lui-même qu'il se reconnaît dans la démarche régulière de la fourmi. Ainsi, ces changements de perspective n'ont pas qu'un intérêt esthétique ou divertissant, ils mènent à de véritables réflexions, à la fois sur le monde et sur l'homme. Néanmoins, Taniguchi ne se prive pas des parallèles avec le regard animal pour dessiner de très belles planches qui offrent une vision originale. La libellule est notamment l'occasion de montrer la ville vue du ciel et de jouer sur une vision kaléidescopique. Mais là encore, cela n'est pas vide de sens, et le personnage commente ce qui est perçu.



La voix du personnage principal est omniprésente dans le recueil, ce qui met bien en avant la présence d'un point de vue subjectif. Le marcheur commente sans cesse ce qu'il voit et guide ainsi le regard et la pensée du lecteur. Cela peut évoquer les récits de voyage du fait que les paroles du marcheur peuvent être perçues à la fois comme des commentaires et des réflexions. La déambulation qui a lieu ici est double, elle est à la fois physique et interne. Le personnage nous entraîne aussi bien dans les rues d'Edo que dans son esprit. Cela permet de tracer la progression qu'il effectue tout au long du récit. Au début, il se contente de mesurer la ville à travers ses pas, puis peu à peu il comprend de nouvelles choses et découvre de nouvelles méthodes qui le conduiront à quitter Edo à la fin du volume.

L'une des caractéristiques principales du protagoniste de cette histoire est qu'il est toujours ouvert à de nouvelles découvertes. Malgré la régularité de sa démarche, il n'hésite jamais à faire deFurari01.jpg nombreux détours, qui sont précisément ce qui lui permet de s'enrichir et de ne jamais faire la promenade projetée. Les imprévus lui permettent notamment de faire de nouvelles découvertes, comme la pluie qui lui fait remarquer comment une roue pourrait l'aider à mesurer les distances plus précisément que ses pas. Il n'hésite pas non plus à se laisser guider par une envie ou un détail qui attire son regard. Il suit les animaux mais également beaucoup de personnes dont il croise le chemin. Il rencontre des pêcheurs qui lui racontent comment une baleine est un jour venue se perdre au large de Shinagawa ou encore un peintre qui lui parle de l'importance de l'attente et lui permet de voir un très beau spectacle créé par les lucioles. Chaque rencontre est un enrichissement, à la fois parce qu’elle lui permet de découvrir des personnes intéressantes ayant un enseignement à lui transmettre mais aussi parce qu'il perçoit de nouvelles choses à travers le second regard qui lui est proposé. Le voyageur est toujours prêt à s'arrêter et à écouter ce que quelqu'un, qu'il s'agisse d'un être doué de parole ou non, peut avoir à lui offrir. À la fois attentif et curieux, il a la posture parfaite pour découvrir quelque chose. Dans « Les étoiles », il rencontre un poète avec qui il va discuter et partager un repas. Cette discussion enrichit aussi bien les deux interlocuteurs. Le marcheur offre le repas au poète sans hésitation, il a conscience de la difficulté que représente un voyage et une quête et sait que ce que le poète a à lui apporter ainsi qu'au Japon, vaut bien plus qu'un repas, ce qui est confirmé à la fin du récit, lorsque le poète révèle son nom, celui de l'un des auteurs de haïku les plus connus du Japon. Voir un endroit ne se réduit pas à l'observer mais signifie également aller à la rencontre de ceux qui l'habitent et cela, le marcheur l'a bien compris. Sa compagne, Eï, discrète mais omniprésente, l'aide à profiter des petits plaisirs du quotidien, comme un bon repas ou une promenade sur l'eau. Selon ce que l'on fait ou avec qui l'on est, la même action et le même lieu n'ont pas le même intérêt et la même signification et c'est bien pour cela que le marcheur n'est ici pas toujours solitaire.




La contemplation des lieux occupe néanmoins également une très grande place du récit. Les paysages ont une place prépondérante dans l'œuvre, si bien que l'on peut considérer qu'il s'agit presque d'un acteur à part entière du récit. Taniguchi n'hésite pas à employer des pages entières ou même des doubles pages pour faire honneur aux paysages, qui sont également souvent servis par des plans variés et originaux. De plus, le travail sur l'encrage et le tramage permettent de mettre en avant les détails des décors ainsi que la profondeur de champ. Ce traitement de l'image peut également évoquer les estampes japonaises par son rendu au niveau des pleins et des déliés ainsi que des tramages.


De nombreux plans s'attardent sur des éléments précis, comme des empreintes de pas d'éléphants ou le mouvements des fanions portés par le vent, tandis que d'autres nous mettent face à l'immensité du ciel ou des forêts. Ces changements de cadrage permanents permettent de renouveler sans cesse le rapport du lecteur au paysage et de lui en montrer différents aspects. En outre, cela permet de jouer sur le rythme de l'action du récit et celui de la narration. Le marcheur ne cesse de faire des détours, de marcher puis de s'arrêter pour observer quelque chose. Tout cela est parfaitement retranscrit par la plume de Taniguchi et le lecteur se retrouve lui aussi à varier le rythme de sa lecture. Furari n'est pas un manga qui se dévore, il est fait pour être savouré en prenant son temps. Bien que ce manga possède une action assez développée et riche, son intérêt principal ne se trouve pas là mais dans les émotions que les récits parviennent à véhiculer. Chaque détail a son importance, chaque bruissement de feuille, chaque murmure du vent mérite d'être observé. Et il semble bien que c'est là que se trouve la morale de Furari, si morale il y a : cette œuvre nous apprend à prendre le temps de profiter du monde qui nous entoure et par extension de la vie et de tous ses petits plaisirs et ses émerveillements.



Dans une interview, Taniguchi a dit cela :

 

« J’ai le sentiment que, parmi les actions quotidiennes des êtres humains, la marche est la plus naturelle. Et c’est aussi, je pense, une activité particulièrement importante, surtout quand elle n’a pas d’objectif précis. La promenade me semble devoir être une liberté. Ni objectif, ni limite de temps ne doivent l’entraver. J’ai l’impression que la course par exemple, ou le déplacement avec un appareil de locomotion, sont motivés par un but: pour faire quelque chose ou aller quelque part. Quand on marche, on est libre de son allure, de sa foulée. Je pense que, en raison de sa vitesse, la marche correspond au déplacement le plus naturel pour l’être humain. Mais la marche nécessite un état de disponibilité. Et puis il est également important de s’arrêter de temps en temps. En marchant lentement on peut découvrir des choses qui nous échappaient jusque-là. »

Cette idée se retrouve parfaitement dans Furari est y est illustrée d'une bien belle manière.


J.S., AS Éd-Lib

 

 

TANIGUCHI Jirō sur LITTEXPRESS

 

 

Taniguchi Jiro Un ciel radieux

 

 

 Article de Mathilde sur Un ciel radieux

 

 

 

 


 

 

 

Taniguchi Le Journal de mon pere couv

 

 

 

 

 Article d'Elsa sur Le Journal de mon père

 

 

 

 


 

taniguchi L HOMME QUI MARCHE

 

 

 

 

  Article de Delphine sur L'Homme qui marche.

 

 

 

 

 

Taniguchi le gourmet solitaire

 

 

 

 Article d'Anaïs, Morgane et Samantha sur Le Gourmet solitaire

(in La cuisine japonaise dans la littérature et les mangas).

 

 

 

 

 

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  les articles de Nathalie et de  Marion sur l'Orme du Caucase     

 

 

de Fanny et de BenoÎt sur Japon (Collectif).

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 Article de Pierre-Yann sur Un zoo en hiver.

 

 

 

 

 

 

  Jiro Taniguchi Furari

 

 

 

 

Article de Lauralie sur Furari.

 

 

 

 

 

 

 



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