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30 décembre 2009 3 30 /12 /décembre /2009 07:00
Chaïm Potok L Elu






Chaim POTOK
L’Élu

Calmann-Lévy, 1967






















Brooklyn. 1944. « Chaque fois que je fais ou que je vois quelque chose que je ne comprend pas, il faut que j’y pense jusqu’à ce que je le comprenne… Je ne comprend pas pourquoi j’ai voulu te tuer. » Cet aveu résume l’aberration d’une guerre mal connue qui s’ouvre dans les quartiers juifs de New York, opposant sionistes et hassidiques que le conflit mondial achève de désunir.  Les premiers, intégrés au monde moderne, tirent leçon de la Shoah que les Juifs doivent prendre leur destin en main et construire une nation. Les seconds, refusant tout d’un monde « qui nous tue » rejettent encore l’idée de créer un pays israélite sans l’accord de Dieu.

L’histoire débute alors par un match de base ball qui se transforme en rixe et où un jeune sioniste, Reuven Malter, 15 ans, est gravement frappé à l’oeil.

A travers cette lutte s’en dessine une autre plus discrète mais peut être aussi plus douloureuse : celle de l’agresseur, Danny Saunders, fils d’un rabbin hassidique renommé. Promis lui-même à l’ordination, il cherche par amour pour son père et par respect envers sa religion pourtant si exigeante, à refouler sa propre personnalité, conscient qu’elle l’entraînerait vers un autre destin.

Cet incident va les éclairer tous deux et les unir d’une amitié impossible, défiant un monde que les logiques communautaires étouffent.

Reuven, attiré par ce garçon énigmatique, accepte d’être son confident et de devenir l’« élu » du jeune homme. À ce titre, Il apprend de Danny sa passion cachée pour Freud, ce juif qui, sans cesser de l’être, osa « arracher l’homme à Dieu » afin de « comprendre le mystère de la nature humaine ». Il pose ainsi la douloureuse question de l’identité juive face à la recherche de soi.

Dans le même temps, les massacres perpétrés par les Palestiniens lors de la création de l’État d’Israël vont affaiblir les forces du conservatisme au nom de la solidarité juive. Face aux réalités, c’est tout un monde de traditions et de convictions qui s’écroule, symbolisé par la dernière scène où le fils silencieux écoute en pleurant son père lui rendre sa liberté.
Potok Chaim
Ce roman nous entraîne dans l’univers bouleversant du New-Yorkais Chaim Potok (1929-2002) issu d’une famille juive conservatrice. Lui-même rabbin, il transpose au travers des personnages de L’Élu (et de ses autres romans : Je m’appelle Asher Lev ; Le don d’Asher Lev…) l’histoire de sa propre crise morale au moment où il voulu concilier identité juive et écriture. L’ensemble de son œuvre est considéré comme révolutionnaire dans l’histoire de la littérature outre-Atlantique car il aborde pour la première fois le problème de l’identité juive non en fonction de sa place dans la société américaine mais à l’intérieur même du judaisme.

Au-delà de cette épreuve personnelle, l’auteur veut rendre justice à tous : tyrannisés comme opppresseurs. Car ce monde hassidique, présenté d’abord sous son aspect froid et tyrannique, cache en lui une sensibilité aiguë, cristallisée dans la volonté de porter sur ses épaules la douleur d’un peuple ayant fait l’expérience du mépris humain.

Mais L’Élu ne s’arrête pas aux déchirements d’une communauté qui s’interroge sur sa raison d’être et sur son destin. Ce livre est aussi un grand ouvrage humaniste appelant à abattre les barrières qui obstruent la pensée humaine ou la fraternité entre les peuples. Pour l’auteur, nulle tyrannie ne saurait en effet légitimer son existence, pas même le malheur subi, pas même la recherche de Dieu quand tout espoir en l’Homme est tari.


Sophie AS Bib

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29 décembre 2009 2 29 /12 /décembre /2009 19:00
Luis Sepulveda Le Vieux qui lisait des romans d amour







LUIS SEPÚLVEDA,
Le vieux qui lisait des romans d’amour
, 1992,
traduit de l'espagnol
par François Maspero
Métailié, 1992
Seuil, Points, 1994

















sepulveda
Biographie

Luis Sepùlveda est un écrivain chilien né le 4 octobre 1949 à Ovalle. Il milite très jeune dans les Jeunesses communistes et est emprisonné en 1975 par le régime du général Pinochet. Il aurait dû y séjourner pendant 28 ans mais deux ans plus tard, il est libéré par l’intervention d’Amnesty International. Cependant, les autorités l’obligeront à s’exiler durant huit ans en Suède et Luis Sepùlveda dérogera à la règle et sillonnera l’Amérique Latine. Il séjournera en Equateur, où il formera une troupe de théâtre, puis au Pérou, en Colombie et au Nicaragua. En 1978, il vivra un  an avec les indiens Shuars afin d’étudier l’impact de la colonisation sur ce peuple. Au Nicaragua, il s’engagera dans la lutte armée aux côtés des sandinistes en intégrant la brigade internationale Simòn Bolivar pour lutter contre la dictature d’Anastacio Somoza Debayle. Puis en 1982, il s’installera en Europe et militera aux côtés de Greenpeace et de la fédération internationale des droits de l’homme. Le vieux qui lisait des romans d’amour, son premier roman, a été récompensé par les prix Relais H du roman d’évasion et France Culture étranger.

Résumé

Luis Sepulveda Le vieux 2Antonio José Bolivar vit paisiblement dans le petit village d’El Idilio, perdu au fin fond de la forêt amazonienne entre le Pérou et l’Equateur. Pour tuer le temps, il lit, non sans mal, des romans sur l’amour, ce sentiment qu’il a peu connu. Puis un jour, des indiens Shuars, ethnie amazonienne, amènent au village le cadavre d’un chercheur d’or. C’est alors qu’Antonio comprend qu’il ne peut s’agir d’un règlement de comptes entre ivrognes ni d’un accident, mais que le gringo a été sauvagement tué par une bête. Une haletante chasse contre le fauve débute, prenant le lecteur littéralement aux tripes …

Dans ce roman, Luis Sepùlveda nous montre les effets dévastateurs que la colonisation a eus sur la forêt amazonienne où les gringos ont tué, déboisé, mutilé dans le but dément de s’enrichir. Ce livre est un pur hommage à la Nature, violente et magnifique à la fois, où tout est imbriqué et que le moindre impact peut éséquilibrer. L’auteur dénonce également les régimes politiques, quels qu’ils soient, en faisant l'apologie des  coutumes des peuples premiers.

Dès les premières pages, le lecteur comprend que l’histoire sera fataliste, comme la vie. La civilisation humaine est remise en question et le livre nous prouve que la Nature est plus forte qu’on ne croit.

Luis Sepùlveda rend hommage à l’illustre Simòn Bolivar, qui fut à l’origine des indépendances du Pérou, du Panamà, du Venezuela, de la Bolivie, de la Colombie et de l’Equateur, en associant son nom au héros, sage et respectueux.

Par ses engagements politiques et environnementaux, on peut dire que le roman est semi-autobiographique. Mais trêve de commentaires, je n’ai que deux mots à vous dire : lisez-le !


Héloïse DEVINCK, 2e année Bib.-Méd.

LUIS SEPÚLVEDA sur LITTEXPRESS
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Articles de Julie et d'Hortense sur Journal d'un tueur sentimental
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29 décembre 2009 2 29 /12 /décembre /2009 07:00
Kurban-Said-ali-et-nino.jpg











Kurban SAÏD
Ali et Nino
J’ai lu, 2006













L'auteur


 Muhammad Essad-Bey, plus tard connu sous le nom de Kurban Saïd,  est né à Bakou, capitale de l’Azerbaïdjan, en 1905. Son père était un industriel du pétrole, sa mère une bolchevique, d'origine russe, qui a pris part aux activités de la gauche révolutionnaire.

Essad-Bey écrit ses œuvres en allemand, langue qui lui fut transmise par la gouvernante allemande qui s’occupait de lui après la mort précoce de sa mère. Après la révolution d’Octobre, Essad-Bey et son père émigrent en Allemagne.
   
   
Dès les premiers écrits de l'écrivain se manifestent les traits caractéristiques de l’ensemble de son œuvre, en particulier un humour teinté d’ironie envers les coutumes et les préjugés qui accompagnent la vie de ses compatriotes.

Avec la consolidation du régime fasciste en Allemagne, la vie d’Essad-Bey est soumise à un danger réel. Pendant plusieurs années, bien qu’on puisse voir sa photo sur le frontispice de ses livres, l’écrivain publia ses romans sous le nom d’une certaine baronne Elfriede von Bodmershof afin de cacher son nom aux yeux de la censure pro-fasciste. Ainsi, l’auteur a réussi à sauver le roman des autodafés.

 L’écrivain est décédé prématurément suite à une maladie grave, à l'âge de 37 ans, en Italie, dans la ville de Positano.
   
Tous ces éléments ne constituent qu'une version de la vie de Muhammad Essad-Bey, qui a utilisé plusieurs pseudonymes : Kurban Saïd, Léo Noussinbaum, ou  Yusif Chemenzemenli. Aujourd’hui la vie de l'écrivain est encore mystérieuse, les hypothèses sont nombreuses et les chercheurs essaient de l’élucider. Le destin de cet auteur pourrait donner lieu à l’écriture d’un opus historique. Cependant, notre but ici n'est pas d’étudier sa biographie détaillée mais d’introduire ce roman aux lecteurs.

Le roman Ali et Nino

Il peut sembler surprenant qu’une œuvre si populaire aujourd’hui soit restée si longtemps méconnue du grand public.

L'action se déroule à Bakou sur fond d'événements historiques. Ali Khan Schirwanschir, le personnage principal du roman, est étudiant à l’école impériale russe. Fils d'un riche propriétaire terrien, il est amoureux de la jeune géorgienne Nino, dont il n'ose pas demander la main aux parents par peur d’un refus. De plus, Ali est indécis en raison de son appartenance « au monde de l'Asie », car Nino, qui appartient à la culture chrétienne, est l'incarnation de la «civilisation européenne». Bientôt sur la scène apparaissent deux amis d’Ali, Seyd Mustafa, musulman radical, et Nachararjan, arménien de Bakou. Ce dernier devient un personnage important du roman, pour lequel Ali dès le début éprouve des sentiments ambivalents. D'une part, de la peur et de la méfiance, d’autre part, une certaine envie pour son côté européen.

Mais grâce à Nachararjan, les parents de Nino acceptent de marier leur fille bien-aimée avec Ali. Tout à coup, au milieu de ces événements heureux, Nachararjan enlève Nino, sans son consentement. Ali, qui n'avait jamais porté une arme, tire directementvers son adversaire. Le ravisseur est tué. Nino est en sécurité.

Forcés de se cacher de la police, ils se réfugient au Dagestan. Au milieu du Caucase du Nord, Nino se transforme en une femme douce, prête à subir toutes les rigueurs de la vie rurale, et Ali en un homme courageux.
   
Pendant ce temps, dans l’Empire, se produisent des changements. Le pouvoir monarchique est remplacé par celui du peuple. Mariés selon la charia, Ali et Nino, qui ne peuvent pas regagner leur patrie, profitent de la tourmente pour fuir vers un autre pays. Nino, personnification d'une bourgeoisie égoïste en quête de tranquillité, cherche sur la carte un pays pacifique. Ce sera l'Iran. Nous n’allons pas décrire le séjour des héros dans le pays des harems, des fêtes et des eunuques naïfs et ignorants, seule image que l'auteur donne de l'Iran, pays à la culture pourtant si ancienne et riche, mais retourner à Bakou, où nos héros se précipitent ensuite pour revenir à l'insouciance. A Bakou, occupée par les Anglais, puis par les Turcs, Ali reçoit le poste d’attaché au ministère des Affaires étrangères. Mais tout à coup il fait preuve d'audace et décide de partir au front. Le roman se termine sur sa mort héroïque.

Dans ce roman, le style de l’auteur m’a beaucoup plu. J’ai aussi aimé l’intrigue et les relations entre les personnages car elles traitent d’une réalité qui était peu commune à cette époque en Azerbaïdjan. Mais certains éléments comme la naïveté flagrante, l'infantilisme et l’incohérence des événements de ce roman m’ont un peu dérangée. Et je trouve que l'auteur du roman, d'origine azerbaïdjanaise, donne une image peu flatteuse de ce pays, notamment de Bakou qui a toujours été synonyme d'internationalisme où coexistent paisiblement différentes confessions et nationalités.


Emiliya, AS Bib-Méd-Pat


Du même auteur:

La fille de la corne d’or, Buchet-Chastel, 2006


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28 décembre 2009 1 28 /12 /décembre /2009 19:00
Daniel Arasse On n'y voit rien Denoel














Daniel ARASSE
On n’y voit rien

Descriptions
Denoël, 2000
Gallimard, Folio Essais, 2003
Denoël Médiations, 2005













Avant toute chose, quelques mots sur Daniel Arasse ; ceux qui le connaissaient intimement excuseront ces longueurs. Historien de l’art et « italomaniaque », dit-il, de la seconde moitié du XXe siècle. Ecole Normale Supérieure, agrégation de lettres classiques, y a-t-il un destin possible hors des murs de Sainte Geneviève ? Son parcours scolaire s’achève avec une thèse sur l'art italien de la Renaissance.

Que veut-il ? Dévoiler le quattrocento.
Bernard Comment, dans son introduction à l'ouvrage Histoires de peintures d’Arasse, parle d’« un souci permanent de transmettre et de convaincre ».

C’est dans cette veine humaniste qu’il écrit On n’y voit rien, recueil d’analyses qu’il a faites de cinq tableaux :

     – Mars et Venus surpris par Vulcain, de Tintoretto,
     – L’Annonciation, de Francesco del Cossa,
     – L’Adoration des Mages, de Brueg(h)el l’Ancien,
     – La Vénus d’Urbin, de Titien, et quelques mots sur l’Olympia,
     – Les Ménines, de Vélàzquez.

II ménage la matière grise de ses lecteurs en mettant en scène différentes situations de communication pour présenter ses théories :

      – une lettre polémique à une amie et collègue :
     « cette lettre […] risque de t’irriter »

     – un dialogue imaginaire avec le lecteur :
     « Je vous vois venir, vous allez encore dire que j’exagère, que je me fais plaisir mais que je surinterprète »
 
     – un récit du cheminement de sa réflexion vu par un narrateur omniscient :
     « D’abord, quand il a vu à la National Gallery de Londres L’Adoration des Mages de Bruegel, il a reconnu ce qu’il savait. »
 
     – un débat avec un confrère :
     « - Une pin-up ?
       - Et rien d’autre. Une pin-up, purement et simplement.
       - Tout dépend de ce que vous voulez dire par là. »

Pour ce qui est des Ménines, il a l’air de vouloir combattre un public qui considère que le sujet est épuisé.
« Les Ménines ! Encore ? Non ! Non ! Par pitié ! Ca suffit avec Les Ménines ! »

Arasse ajoute à son album une analyse d’un genre un peu différent qu’il appelle La Toison de Madeleine. Il reprend et explique la genèse du personnage multifacettes de Madeleine, et ceci à partir de sa chevelure.

Ni verbosité, ni politiquement correct. L’auteur-professeur veut nous apprendre à voir au-delà de ce que l’on pense savoir. N’allons pas jusqu’à le comparer à un Socrate du XXe siècle, pour qui le chemin du savoir n’est accessible qu’à celui qui regarde tout avec un oeil nouveau. Mais il bouscule quelques préjugés chers au cœur des historiens et théoriciens de l’art, et tout en proposant ses propres interprétations hors-piste, guide le lecteur dans la voie d’un examen personnel de la peinture du XIVe siècle.

On m’a dit : « Lis ca, j’ai eu une révélation ». J’ai lu. « De quel ordre, cette révélation ? » « La peinture du quattrocento, ça peut être intéressant ». Qu’est-ce que je veux dire ? Deux choses. La première : pour une fois, avec ce type d’essai, pas besoin d’avoir passé haut la main le concours de l’Ecole du Louvres pour pouvoir franchir le cap de la page 1. La deuxième : si on est novice, c’est encore plus profitable. Dans ma plus tendre enfance, je souffrais d’une insensibilité totale à la Peinture. Et puis l’illumination : j’ai assisté à une présentation des Tricheurs du Caravage. L’intérêt du tableau, c’est le sens que lui donne son créateur, et ses facéties. Au début, se laisser initier par les explications des connaisseurs, puis se lancer dans de timides tentatives d’observations critiques. Le génie pédagogique d’Arasse est de savoir guider et satisfaire ces deux attentes en même temps.

Cyrielle, 1ère année Ed.-Lib.


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28 décembre 2009 1 28 /12 /décembre /2009 07:00
Ahmadou Kourouma Les soleils des independances









Ahmadou KOUROUMA
Les soleils des Indépendances

Presses de l'université de Montréal, 1968
Seuil, 1970
Points,
1995













L’AUTEUR


Ahmadou Kourouma, auteur ivoirien, est né en Côte d’Ivoire en 1927 et mort à Lyon en 2003. D’origine malinké, une ethnie que l’on retrouve dans plusieurs pays africains, Kourouma commence ses études à Bamako au Mali, puis les poursuit en France, à Lyon. Il revient vivre dans son pays lors de la proclamation de l’indépendance de la Côte d’Ivoire en 1960, mais est très vite inquiété par le régime du président Félix Houphouët-Boigny. Kourouma est contraint à l’exil. C’est en 1968 qu’Ahmadou Kourouma publie son premier livre, Les soleils des Indépendances, portant ainsi un regard très critique sur les gouvernements postcoloniaux. Ce n’est que vingt ans plus tard qu’il écrira son deuxième livre, Monnè, outrages et défis. Suivent dans les années 1990 En attendant le vote des bêtes sauvages, puis, au début des années 2000, Allah n’est pas obligé qui retrace le parcours d’un enfant soldat, livre plébiscité par la presse et couronné par le prix Renaudot et le Goncourt des lycéens. Très engagé politiquement, il dénoncera la guerre civile qui éclate en 2002 dans son pays. Cet ardent militantisme transparaît d’ailleurs dans tous ses romans.


L’HISTOIRE


Avec son premier roman, Les soleils des Indépendances, Ahmadou Kourouma nous plonge dans l’Afrique noire de la période postcoloniale. Il trace le parcours de Fama, prince déchu de la lignée des Doumbouya et dernier descendant de cette dynastie du Horodougou, qui respecte malgré tout la tradition des anciens dans une société en plein bouleversement. Cette société est celle de la République de la Côte des Ebènes, un pays imaginaire particulièrement tourmenté et en proie à de grands changements. Pour vivre avec sa femme, la belle Salimata, Fama est contrait de quitter le Horodougou, terre de ses ancêtres, pour vivre dans la capitale. Là, ses journées se résument à arpenter les différents lieux de funérailles en ville en quête d’oboles, afin d’assurer son quotidien, et à prier Allah quatre fois par jour en espérant que celui-ci veuille bien accorder la maternité à sa femme.

Cette dernière fait d’ailleurs tout son possible pour son ménage, en allant plusieurs fois par jour au marché pour vendre de la bouillie sucrée préparée par ses soins. Ses efforts sont aussi tournés vers le combat contre une stérilité qu’elle abhorre, son plus grand souhait étant de pouvoir voir son ventre s’arrondir. Elle use donc de tous les moyens à sa disposition pour favoriser sa fertilité : consultation de son marabout Abdoulaye, acrifices, danses rituelles… En vain.

Les funérailles du cousin
de Fama, Lacina, lui donnent l’occasion de revenir à Togobala du Horodougou, les terres de ses ancêtres et son royaume légitime. C’est là qu’il va redécouvrir l’histoire, son histoire, celle de la gloire de la lignée des Doumbouya, une dynastie autrefois respectée et prospère, anéantie par l’avènement des Indépendances et la fin du système politique et de chefferie d’antan. Fama prend alors conscience de son envie de vivre désormais parmi les siens. Fort de ce constat, Fama décide de rentrer dans la capitale pour exposer son souhait à sa femme Salimata. Le féticheur de la famille des Doumbouya le lui déconseille, conscient de l’instabilité politique du moment, pour la survie de la lignée des Doumbouya. Mais Fama se lance quand même dans le voyage et, à peine arrivé, le voilà arrêté et fait prisonnier, puis jugé et condamné injustement pour avoir participé au complot visant à renverser le régime politique en place. Finalement, c’est dans une libération inattendue que s’éteint peu après la lignée des Doumbouya et son histoire.


ANALYSE

Ecrit en 1968, le texte d’Ahmadou Kourouma vient éclairer une période trouble de l’histoire de l’Afrique, à savoir la période postcoloniale. Les soleils des Indépendances a été écrit en réaction contre les régimes politiques africains issus de la décolonisation, dans une société en pleine transformation politique, économique et sociale dont l’auteur fut témoin. C’est donc un retour dans le temps que nous propose Kourouma, avec le renouveau de tout un continent confronté à son propre destin, comme l’évoque de manière allégorique le titre de l’ouvrage.

Les soleils des Indépendances aborde ainsi des thèmes propres à la culture africaine, et se veut dénonciateur. Le contexte historique, présent tout au long du livre joue un  rôle certain et influence la destinée des personnages. C’est en effet à cause de la fin de la colonisation, de la proclamation de l’indépendance du pays pour devenir la République de la Côte des Ebènes, et de l’avènement d’un nouveau régime politique autonome, que la dynastie des Doumbouya perd son statut et ses privilèges, comme bon nombre de dynasties et chefferies semblables en Afrique. On peut donc y voir un lien clair avec la propre histoire de l’auteur, et faire un parallèle évident entre la République de la Côte des Ebènes et la Côte d’Ivoire, pays natal d’Ahmadou Kourouma. Ainsi qu’avec les bouleversements politico-socio-économiques que le passage de l'état de colonie à celui d'état indépendant entraîna à l’époque (indépendance de la Côte d’Ivoire proclamée
en 1960 par Félix Houphouët-Boigny qui devint le premier président de ce pays). On peut de plus, élargir cette analyse à d’autres pays africains devenus indépendants à la décolonisation.

Ce contexte historique caractérisé par le renouvellement de tout un continent s’oppose dans ce roman à la culture africaine, au respect des fétiches et rituels sacrés, aux croyances africaines, aux mythes et coutumes locaux qu’une société développée ne saurait comprendre. Cette opposition résulte d'une cohabitation difficile entre deux univers différents : une société avide de changement et de renouvellement et des traditions africaines ancestrales. Kourouma exprime très bien cette dualité impossible ou difficile à travers le personnage de Fama, homme très attaché au respect des traditions mais qui évolue tout de même dans son temps et espère changer les choses en prenant parti dans la politique par exemple. Cependant, sa soudaine prise de conscience d’un nécessaire retour aux racines au pays de Horodougou et sa fin tragique reflètent cette opposition entre tradition et renouvellement. Celle-ci serait donc impossible ?

La notion de frontière est aussi un thème qui possède toute son importance chez Kourouma, essentiellement vers la fin du récit. A travers le parcours de Fama, on ressent toute la frustration du personnage devant son incapacité de rejoindre Togobala, capitale de la République de Nikinaï, pays frontalier de la République de la Côte des Ebènes. Cet arrêt à la frontière des deux pays semble marquer une volonté de l’auteur de critiquer le système de découpage des terres africaines, séparant les ethnies et les populations de leur terre d’origine.

Enfin, un des thèmes abordé tout au long du récit et mis en avant dès les premières pages est la condition des femmes en Afrique. C’est à travers le personnage de Salimata, femme de Fama, que l’auteur nous révèle les difficiles conditions de vie des femmes dans une société africaine encore soumise à la loi de l’homme, des rites sacrés et des traditions. L’histoire de Salimata nous est contée principalement par les passages les plus durs de son existence et qui sont le quotidien des femmes en Afrique, soit la cruelle tradition de l’excision, le recours au viol, la nécessité de porter des enfants et la dure réalité de la polygamie. C’est surtout la stérilité du ménage de Fama et Salimata qui marque une grande part du récit, révélant l’obsession et les tourments endurés par les femmes ne pouvant avoir d’enfants. Pour exemple, un extrait de cette obsession p.52 : « Ce qui sied le plus à un ménage, le plus à une femme : l’enfant, la maternité, qui sont plus que les plus riches parures, plus que la plus éclatante beauté. A la femme sans maternité manque plus que la moitié de la féminité. Et les pensées de Salimata, tout son flux, toutes ses prières appelèrent des bébés. Ses rêves débordaient de paniers grouillant de bébés, il en surgissait de partout. » Kourouma fait ainsi bien comprendre la réalité de la condition féminine, souffrant dans une société africaine régie par des traditions d’un autre âge.

Ahmadou Kourouma nous livre donc un récit brossant le portrait d’une Afrique en plein bouleversement, partagé entre soif de renouvellement et respect des traditions. Cette ambivalence reste d’ailleurs encore d’actualité, avec les difficultés du continent africain à trouver sereinement sa place dans une société mondiale régie par les grands pays industrialisés. Plus qu’un récit évoquant l'Afrique à un moment de son histoire, l’œuvre de Kourouma aborde sous l'angle de la satire la question politique aunsi que celle de la condition de la femme africaine en souffrance (excision, viol, stérilité).



Hortense, L.P. Edition

Ahmadou KOUROUMA sur LITTEXPRESS
Kourouma en attendant le vote des betes sauvages

Article d'Emilie sur En attendant le vote des bêtes sauvages





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Article d'Aude sur Allah n'est pas obligé.



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Parallèle de Patricia entre American Darling de Russell Banks et Allah n'est pas obligé.
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27 décembre 2009 7 27 /12 /décembre /2009 19:00
Robin Hobb Le soldat chamane 1








Robin HOBB,
Le Soldat chamane, t1, La déchirure

traduit de l'américain
par Arnaud Moussier-Lompré
Pygmalion, 2006
 J’ai Lu Fantasy, 2008




 











Imaginez-vous dans un univers médiéval et magique comme la fantasy sait si bien les créer,  art que Robin Hobb maîtrise parfaitement. Imaginez-vous face à un héros encore jeune mais tellement prometteur qu’il sauvera sûrement son pays. Imaginez des tensions politiques légèrement plus que sous-jacentes et une guerre de conquêtes qui risque de s’éterniser. Imaginez la maladie qui rôde. Imaginez les nomades et leurs cultes païens qui résistent face à la société qui veut les civiliser. Vous vous croyez dans un univers de fantasy classique ? Bien sûr ! À quoi vous attendiez-vous ?

Maintenant, essayez de passer outre l’histoire, outre la magie et les querelles de pouvoir. Essayez, et vous percevrez un message à la fois écologique et anti-colonialiste.

Écologique car comment la terre et sa beauté  survivront-elles si l’homme s’acharne à détruire la nature pour construire des villes ? Comme le dit l’auteur, « ils avaient perdu le sens de la mesure ; l'homme ne pouvait plus réfréner l'homme : il faudrait la puissance d'un dieu pour le mettre en échec – mais il massacrait sans même s'en rendre compte leur seul dieu qui eût pu avoir la force nécessaire. »

Anti-colonialiste parce que, si vous remplacez les  nomades par les indiens d’Amérique et la classe dominante par les colons européens, je pense que la comparaison est flagrante. Difficile de ne pas aimer le nomade qui ne veut que sauver son peuple. Difficile de détester le père du héros, plein de bons sentiments et persuadé de rendre service aux « sauvages » en les civilisant. Difficile de ne pas comprendre les doutes et interrogations du personnage principal, tiraillé entre ces deux cultures. La rigidité contre le laisser-aller. La logique contre le rêve. Difficile de ne pas se sentir proche d’eux tous à la fois, personnages tellement humains aux questionnements si semblables aux nôtres.

Et si raconter l’histoire d’un autre monde ne servait qu’à mieux nous montrer le nôtre ?


Loriane B., 2e année Ed-Lib.

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Published by Loriane - dans fantasy
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27 décembre 2009 7 27 /12 /décembre /2009 07:00
Boris Akounine Pélagie et le bouledogue blanc






Boris AKOUNINE
Pélagie et le bouledogue blanc

Titre original : Пелагия и белый бульдог
Traduction du russe
par Alexandre Karvovski et Odette Chevalot.
Presses de la Cité, 2005
10/18, « Grands détectives »
, 2008














Pélagie et le bouledogue blanc
fait partie de la trilogie « Pélagie ».


Boris-Akounine

Boris Akounine est le pseudonyme de Grigori Chalvovitch Tchkhartichvili. Cet écrivain est né en 1956 en Géorgie, et a collaboré à la revue russe Inostrannaïa Literatoura (Littérature étrangère), avant de se consacrer à l'écriture. Il s'est fait connaître en France avec la série « Eraste Fandorine » qui relate les aventures d'un fonctionnaire russe entre 1875 et 1900. Cette série a eu un grand succès et certains de ces volumes ont été adaptés au cinéma. Il a ensuite commencé une nouvelle série, Altyn Tolobas, toujours en cours, et a dernièrement publié une trilogie, « Pélagie », dont le dernier tome est sorti récemment. Cette trilogie, tout comme la série « Eraste Fandorine » se déroule en Russie à la fin du XIXe siècle, mais est beaucoup moins noire et dramatique. Elle commence avec Pélagie et le bouledogue blanc, se poursuit avec Pélagie et le moine noir (2008), et s'achève avec Pélagie et le coq rouge (2009).

Pélagie et le bouledogue blanc est donc le premier tome de cette nouvelle série. C'est un policier plutôt déroutant (à commencer par le titre ! ), captivant et plein d'humour. L'histoire se déroule dans une province russe, qui est en temps normal préservée des agitations de la capitale. Aussi le roman commence-t-il par un fait divers apparemment peu important : la mort d'un bouledogue blanc. D'ailleurs, on pourrait renommer le premier chapitre de cette oeuvre ainsi : « Comment un bouledogue blanc et baveux va pousser un respectable évêque à envoyer une jeune religieuse enquêter » !

Boris Akounine Pélagie et le bouledogue blanc 2En effet, le point de départ de l'intrigue est l'empoisonnement d'un chien, et c'est soeur Pélagie, une religieuse orthodoxe maladroite mais observatrice, qui va être chargée d'éclaircir cette mort. Cet épisode est le début d'une grande enquête qui va s'étaler sur plusieurs mois, avec l'épaississement de l'intrigue et l'apparition d'autres personnages. Elle va finir par mêler à l'intrigue de base intérêts politique et religieux, et met en scène de hauts personnages, comme l'évêque de la province, le gouverneur, et un étrange inspecteur religieux qui va donner bien du fil à retordre aux deux premiers. Grâce au narrateur, omniprésent, on suit les aventures de tous ces personnages, tout en revenant régulièrement à soeur Pélagie, par qui l'histoire avance. Le récit se révèle parfois tout à fait surprenant, même pour les lecteurs habitués aux récits de Boris Akounine.

Les talents d'écrivain de ce dernier servent à merveille l'histoire. Le style d'écriture est très agréable, les descriptions sont bien faites, les dialogues réalistes, l'auteur instille beaucoup d'humour dans ses personnages et les anecdotes racontées. Boris Akounine livre un récit très réaliste : aussi se retrouve-t-on emporté avec la religieuse, très attachante, dans ses enquêtes. En temps que lecteur occidental, on subit à la fois un dépaysement spatial et temporel — la Russie à la fin du XIXe siècle —, tout en étant captivé par l'histoire du roman. Les personnages sont remarquablement décrits du point de vue psychologique. Le personnage de l'évêque est une figure très intéressante, loin des stéréotypes courants. Ce protagoniste est aussi l'occasion pour Akounine de nous livrer quelques remarquables réflexions d'ordre philosophique sur la manière de gouverner et de conserver en paix une province. On est aussi amené à réfléchir (eh oui, il s'agit d'un roman policier ! ) sur les crimes commis et les motivations des personnages.

À la manière des romans d'Agatha Christie, une fois l'intrigue résolue, on s'aperçoit que tous les éléments du récit s'imbriquent parfaitement. Il ne s'agit pas d'un thriller avec des scènes d'épouvante, mais d'une tranche de vie plausible et intéressante humainement. Personnellement j'ai lu ce roman en deux jours, et j'étais tellement prise par le récit que je l'ai fini à deux heures du matin...

Marina, AS Bib-Méd.

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26 décembre 2009 6 26 /12 /décembre /2009 19:00
Myriam Chirousse Miel et vin











Myriam CHIROUSSE
Miel et Vin

Buchet-Chastel, mars 2009


 

 

 









Tout en étant encore un embryon, la future Eloïse nous raconte l’histoire de sa mère Judith de Monterlant et de son père Charles de l’Eperay. Tout commence en 1773, dans le Périgord. Judith, alors âgée de trois ans, est découverte par Guillaume de Salerac dans la forêt et passe une enfance des plus heureuses, malgré le manque de liberté qui la distingue de son entourage. Quant à Charles, héritier en titre, il est considéré comme l’ « enfant maudit » et est détesté de tous, y compris de son père qui lui inflige de douloureuses blessures. Au mariage d’Hélène, la sœur de Judith, les deux enfants se rencontrent pour la première fois et s’attirent. Ils savent d’ores et déjà qu’ils s’aimeront toujours malgré les obstacles qui se dresseront sur leur chemin.

 

En 1788, le peuple est mécontent. Judith a rejoint son mari, Philippe de Marbourg, à Paris. Cependant, son destin ne cesse de croiser celui de Charles, alors au service du Comité du Salut public et de Robespierre. Leur passion reprend de plus belle. Judith ne sait plus quoi faire entre ces deux hommes et tombe enceinte de Charles. Pour elle, le père d’Antoine n’est autre que Philippe. 1789, la Révolution. Son mari guillotiné, Judith doit fuir à Sarlat pour ne pas voir sa propre tête tomber également. Là-bas, elle retrouve Charles…

 

Miel et Vin, roman historique et sentimental, est plein de rebondissements. Peu à peu, l’auteur nous dévoile au compte-gouttes de nombreux indices sur l’origine des personnages, ce qui nous donne envie de découvrir la suite jusqu’à la dernière page. Pour ce premier roman, l’auteur réussit à ancrer l’histoire d’amour, sans aucune niaiserie, dans le contexte historique de la prise de la Bastille. Nous sommes touchés par le style sobre, à base de miel et de vin, qui rend le récit simple et réaliste. À dévorer !

 
Audrey, 2e année Ed.-Lib.

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26 décembre 2009 6 26 /12 /décembre /2009 07:00
Michel Foucault Surveiller et punir







Michel FOUCAULT
Surveiller et punir

Gallimard, première publication : 1975.
Collection Tel.


   















michel foucault


Michel Foucault est un philosophe né en 1926 et décédé en 1984. En 1961, il soutient sa thèse Histoire de la folie à l’âge classique ; il y adopte déjà une méthode de réflexion commune à la plupart de ses ouvrages, c'est-à-dire se fonder sur l’Histoire, et ce d’une manière chronologique, pour développer son analyse. Par exemple, dans Surveiller et punir, son étude porte sur une période qui va du XVIe à la fin du XIXe siècle, et se fonde sur un nombre considérable d’archives. Les thèmes abordés dans ses ouvrages sont principalement le savoir, le pouvoir et le sujet, le tout dans une critique des institutions. Foucault s’est intéressé à la place des marginaux, comme les fous ou les prisonniers, que le pouvoir rejette et qu’il nomme « les hommes infâmes » (« La vie des hommes infâmes », article paru dans Les cahiers du chemin, 1977). En 1971, il fonde le Groupe d’Information sur les Prisons (GIP), afin de permettre aux prisonniers de s’exprimer sur leurs conditions d’incarcération. C’est aussi une façon de dénoncer ces dernières.
   
Surveiller et punir ne s’inscrit pas dans une dénonciation directe du système carcéral, mais tente principalement de comprendre d’où provient l’incarcération. Le sous-titre du livre est d’ailleurs « Naissance de la prison ». Le livre s’ouvre sur le récit quasiment insoutenable du supplice de Damiens, parricide, en 1757. La pratique du supplice était pour le pouvoir en place une façon de se venger de l’offense faite par le criminel, mais aussi de condamner le désordre que cela produit dans la société. La condamnation en public, et l’horreur de celle-ci, permettait au souverain de dissuader toute possibilité de généralisation de l’acte criminel. Le but de Michel Foucault est bien ici de montrer de quelle façon nous sommes passés des supplices en public, véritable politique de l’effroi, aux prisonniers reclus dans leurs cellules. Car ce n’est pas simplement un art de punir qui a évolué mais c’est aussi une mutation du pouvoir exercé sur la société. En effet, lorsque les supplices prirent fin, un nouvel instrument fut créé : la police. C’est aussi l’époque de l’invention d’une nouvelle manière d’exercer un contrôle sur la population, et cela passe par la surveillance permanente, la normalisation et la discipline. Foucault nous apprend que la prison n’est qu’un élément de discipline parmi d’autres, comme l’armée, l’école, l’hôpital, l’atelier. Car le but de la discipline est de fabriquer des corps dociles, que ce soit celui de l’écolier, du soldat, du malade, de l’ouvrier ou du condamné, et de conserver une surveillance totale sur eux. L’architecture des prisons reprend ce modèle-là, et notamment le Panopticon de Jeremy Bentham, qui est un long objet d’étude de Foucault. Le Panopticon est une construction circulaire, les cellules étant placées autour de la tour centrale ; de celle-ci un surveillant peut observer les détenus sans être vu. Le regard est tout puissant.

Tout comme le supplice ne rétablissait pas la justice mais réactivait le pouvoir du souverain, la prison ne semble pas simplement une décision judiciaire mais surtout le lieu de formation de sujets obéissants, calculables, ne réservant aucune surprise à l’autorité qui s’exerce en permanence sur eux. Toujours sur la question de la justice, Foucault tente de comprendre pourquoi cette dernière préfère affirmer qu’elle soigne et corrige plutôt qu’elle punit. Sa réflexion porte aussi sur les sciences humaines qui émergent à mesure que le contrôle des comportements prend place. Un des derniers sujets abordés dans Surveiller et punir est la délinquance. Selon Foucault, la prison est une fabrique à délinquants, elle forme une communauté de personnes aux comportements illégaux, mais qui sont essentiels au fonctionnement de la société, et qui de plus, servent les intérêts politiques et économiques du pouvoir. Par exemple, sans délinquants il n’y aurait pas de police, donc personne pour exercer une surveillance sur la population.

   
La force de ce livre réside dans le fait de ne pas seulement s’intéresser à l’évolution du système pénal mais aussi de montrer que cette évolution est le résultat des changements de l’exercice du pouvoir. C’est un texte exigeant, ardu, qui prouve que la lecture n’est pas qu’un acte de divertissement. Surveiller et punir est une vive critique du pouvoir qui nous soustrait à la discipline et à un examen permanent. Ce livre est formateur pour l’esprit, il nous ouvre les yeux et nous fait nous interroger sur la réalité du système carcéral, sa légitimité, mais aussi sur un contrôle exercé sur la société qui est toujours présent aujourd’hui.

   
« Tous mes livres, que ce soit l’Histoire de la folie ou celui-là, sont, si vous voulez, de petites boîtes à outils. Si les gens veulent bien les ouvrir, se servir de telle phrase, telle idée, telle analyse, comme d’un tournevis ou d’un desserre-boulon pour court-circuiter, disqualifier, casser les systèmes de pouvoir, y compris éventuellement ceux-là mêmes dont mes livres sont issus… eh bien, c’est tant mieux ! »        (« Des supplices aux cellules », entretien avec R.-P. Droit, paru dans Le Monde du 21/02/1975, à l’occasion de la parution de Surveiller et punir).

Flora, 1ère année Ed.-Lib.
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25 décembre 2009 5 25 /12 /décembre /2009 19:00
Lord-Dunsany-La-fille-du-roi-des-elfes.jpg









Lord DUNSANY
La Fille du Roi des Elfes

(The King of Elfland’s Daughter)
Traduit de l’anglais (Irlande) par Brigitte Mariot
Éditions Denoël 1976.
Collection Lunes d’encre, 2006.

 










Lord Dunsany (1878-1957)

 
Dix-huitième baron du nom, Edward John Moreton Drax Plunkett est né au château de Dunsany, dans le comté de Meath en Irlande en 1878. Il fit ses études à Eton et à Sandhurst, avant de servir comme officier des Coldstream Guards pendant la guerre des Boers, puis lors de la Première Guerre mondiale.

Lord Dunsany était un homme étonnant : écrivain et poète inspiré, chasseur passionné et voyageur infatigable. Lorsqu’il n’enseignait pas la littérature anglaise à Athènes, dont il s’échappa de justesse au moment de l’invasion nazie à la fin des années 30, il chassait le lion en Afrique, collaborait avec le poète et auteur dramatique William Butler Yeats au théâtre de Dublin, ou donnait des conférences en Amérique. Tout au long de sa vie aventureuse, il écrivit une soixantaine d’ouvrages : récits fantastiques, recueils de nouvelles, romans policiers, théâtre, poésie, autobiographie, essais et une traduction complète d’Horace.

 

L’histoire

 Sur la « Terre des Hommes », le peuple demande à son roi mourant d’être gouverné par un être surnaturel. Épris de loyauté envers son peuple, le roi demande donc à son fils, Alvéric, de partir pour la forêt féerique afin d’enlever la fille du roi des elfes, Lizarel. Après avoir combattu les gardes qui défendent son château, Alvéric parvient à conquérir Lizarel, et la ramène sur la « Terre des Hommes » où naît leur fils, Orion. Le Roi des Elfes, furieux, envoie un troll, porteur d’un message ensorcelé, qui lui ramène sa fille dans son monde. Alvéric entreprend alors, armé d’une épée forgée par la foudre, une quête insensée pour retourner dans le royaume des Elfes. Mais, protégé par la magie du Roi et défendu par toutes sortes de créatures improbables, celui-ci ne cesse de lui échapper au détour des prairies, sous-bois, et clairières. Pendant ce temps, Lizarel oublie peu à peu Alvéric, tandis que leur fils grandit et apprend à connaître les deux mondes différents de ses parents.

 

Le style et les personnages du roman

La Fille du Roi des Elfes est un conte de fée qui évite habilement tous les stéréotypes du genre, et s’adresse finalement à un public adulte. Il nous propose de découvrir ce qu’il advient après la fin de la plupart des contes qui se terminent par un mariage heureux. Ici, l’union est condamnée dès le début, de par la nature mortelle d’Alvéric et l’immortalité de Lizarel. L’histoire commence de manière assez conventionnelle puis décrit le parcours des trois personnages : Alvéric, Lizarel et Orion, qui évoluent tous au fil du récit. Alvéric prend conscience de la magie qui gouverne le royaume des Elfes, alors que Lizarel réalise qu’elle est d’une nature surhumaine, au milieu d’un monde rationnel. Leurs deux comportements trouvent un équilibre grâce l’existence de leur fils qui grandit loin d’eux, à la frontière, physique et psychologique, de leurs deux mondes. Ce dernier devient le seul à pouvoir comprendre leurs natures opposées.
sydney sime
 L’auteur réussit, au moyen d’une écriture très classique, à exploiter de nouvelles possibilités du fantastique pour décrire des territoires imaginaires peuplés de dieux, d’esprits, d’elfes et de magiciens. Il possède un sens très développé du surnaturel, qu’il utilise aussi bien  pour décrire des relations humaines, que pour peindre ses forêts imaginaires perdues dans la campagne anglaise du 19e siècle. Son style est visuel. Il rédigeait certains passages d’après les dessins de son illustrateur S.H. Sime. Ses descriptions sont ciselées dans les moindres détails et deviennent parfois de véritables exercices de style, comme le seront plus tard celles de Lovecraft. Ce dernier fut certainement l’un des auteurs les plus influencés par Dunsany, par son style, sa puissance onirique, et sa volonté de quitter le réel. Mais là où le maître de Providence explore toujours plus loin les ténèbres de ses mythologies antiques, Lord Dunsany les quitte pour emmener ses lecteurs vers des paysages lumineux aux couleurs chatoyantes et nuancées. La Fille du Roi des Elfes demande d’accepter le fantastique dans la littérature mais, en contrepartie, nous offre une histoire qui utilise de manière crédible les éléments du merveilleux épique sans jamais tomber dans la naïveté.

      Illustration de  Sydney Sime

Lord Dunsany était un traditionaliste qui méprisait les progrès mécaniques et écrivit l’intégralité de son œuvre à la plume d’oie. Son influence sur les écrivains de littérature fantastique de la première moitié du 20e siècle est immense. Howard Phillips Lovecraft, Robert E. Howard, Lyon Sprague de Camp, Clark Aston Smith et Fritz Leiber furent les premiers à subir cette influence. L’association de légendes pour créer ses propres mythes, les combats épiques, l’altérité entre un monde magique et notre réalité préfigurent les thèmes principaux de la fantasy actuelle. Sa filiation la plus récente est certainement le cycle de Lyonesse de Jack Vance, publié au début des années 80 et, plus récemment encore, Stardust et Neverwhere de Neil Gaiman.

Aujourd’hui La Fille du Roi des Elfes est considéré par beaucoup comme le chef-d’œuvre de Lord Dunsany. L’ouvrage disparut pendant plus de 40 ans après sa première édition en 1924. Il ne fut réédité qu’à la fin des années soixante en Angleterre et aux États-Unis. En France, Denoël le réédita à son tour en 1976, puis en 2006 dans la collection Lune d’encre, avec une nouvelle traduction.
 

François Giraud, 2e année édition/librairie.
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Published by François - dans fantasy
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