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24 mai 2013 5 24 /05 /mai /2013 07:00

La littérature bulgare reste assez méconnue en France. Très peu d’éditeurs la publient. Elle a donc une très mauvaise visibilité européenne. Néanmoins, cette littérature est riche, elle a su s’exprimer malgré les différentes formes d’oppression dont elle a été victime. Nous allons donc étudier la nouvelle bulgare, sa place dans la littérature et comment elle a pu émerger dans une société opprimée ainsi que les auteurs majeurs.

 

 

 

La place de la nouvelle dans la littérature bulgare.

Yordan YovkovHistorique de la littérature bulgare.

Le sentiment d’appartenance au peuple bulgare est mis à mal par les dominations étrangères – byzantine de 1018 à 1187 puis ottomane de 1396 à 1878 – puis par les deux guerres balkaniques et les deux guerres mondiales. Les différentes dominations étrangères ont freiné le développement culturel bulgare et isolé la Bulgarie de l’Europe ; ainsi elle n’a pas connu les mouvements classiques comme la Renaissance. Suite à cette grande confusion, un conflit a opposé les « Anciens » aux « Jeunes ». Les « Jeunes » veulent rattraper le temps perdu à cause des oppressions pour pouvoir s’accorder à la littérature européenne. Les « Anciens », eux, ont peur de perdre la bulgarité qui leur était propre et accusent les « Jeunes » de vouloir simplement imiter les autres littératures afin d’avoir un public international. Ce conflit est à la fois esthétique et idéologique ; c’est le libéralisme contre l’authenticité bulgarité. Cette nouvelle génération représente « la rupture par l’écriture et dans l’écriture » (Marie Vrinat-Nikolov). Cependant, l’européanisation est importante dans les deux camps ; en effet, elle est associée directement à la modernité, la recherche et l’expérimentation en littérature. La poésie annonce ce changement vers une littérature plus moderne.

L’évolution culturelle en Bulgarie se fait majoritairement fin XIXème – début XXème siècle ; c’est en quelque sorte le renouveau culturel du pays. Après la chute de l’empire ottoman, le devoir de mémoire et la nostalgie ont influencé, pendant très longtemps, la littérature. Les auteurs se battent pour avoir une littérature qui leur soit propre, une littérature d’idées. Les auteurs ont ensuite voulu rassembler l’étranger et le national, d’autant plus que, pour certains auteurs, il n’existait pas de réelle littérature en Bulgarie. Après 1989, on assiste une pluralité et une diversité des écrits ; c’est à ce moment-là que le renouveau se fait plus fort.

 « En à peine un siècle, la littérature bulgare a connu modernisme et post-modernisme. » Marie Vrinat-Nikolov.


Les formes brèves

Au Moyen-Âge, les textes hagiographiques, apocryphes et panégyriques étaient déjà relativement courts. À la fin du Moyen-Âge jusqu’à la première moitié du XIXème siècle, on trouve de nombreux recueils mixtes concentrant des textes traduits qui sont de plus en plus originaux et profanes. La littérature orale a également une place importante, notamment au travers des chants populaires rituels, des chants des haïdouks transmettant les mythes stimulés par le Réveil National (1762 - 1878) qui correspond à une prise de conscience identitaire. La forme brève était donc déjà existante dans la prose bulgare écrite originale ou traduite.
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Les récits courts se fondent sur la tradition et s’appuient sur un apport étranger transmis par la traduction, pour ensuite être adapté et « bulgarisé » (avec l’ajout des mythes bulgares). À partir des années 1860, les premières œuvres bulgares en prose apparaissent sous la forme de textes courts ou de taille moyenne. Contrairement à la littérature française qui distingue deux types de récits, le roman, œuvre longue et la nouvelle, œuvre courte, la littérature bulgare distingue trois types de récits : le romans, le povest et le razkaz. Les povesti, aussi appelés formes moyennes, s’apparentent aux romans par leur structure (plusieurs intrigues, récits enchâssés, visée réaliste). Ce genre d’écrit apparaît avant le roman et le razkaz. Le terme roman est apparu à la fin des années 1880 grâce à l’ouverture de la Bulgarie sur le monde extérieur. Yvan Vazov est le premier écrivain à revendiquer ce genre. Le razkaz est un récit encore plus court que le povest, là où ce dernier fera environ 80 pages, le razkaz n’en fera qu’une vingtaine.

Le récit est un genre très apprécié en Bulgarie à partir des années 70. Yordan Raditchkov est un auteur important dans la littérature bulgare notamment parce qu’il fait le lien entre la tradition orale et écrite. Il oppose d’un côté la vie moderne – vie sans moeurs, sans morale, sans rapport social – et la vie traditionnelle – avec l’authentique bulgarité pas encore souillée par l’étranger, l’importance de la tradition. L’étranger fascine et effraie mais il pousse tout de même la Bulgarie à exporter sa littérature. De son côté, Guéorgui Gospodinov impose le roman en 1999 et la nouvelle en 2001, avec une nouvelle esthétique. Il reste détaché de la bulgarité et pour cela, il utilise beaucoup l’humour. Gospodinov fait partie de la nouvelle génération d’écrivains bulgares, nouvelle génération qui intègre une esthétique nouvelle, un recul par rapport à la tradition, une importance du quotidien et le « moi » est au centre du récit, peut-être une forme de liberté après tant d’années d’oppression.



Entretien avec Marie VRINAT-NIKOLOV,

traductrice majeure de la littérature bulgare.


Marie-Vrinat.jpg
Marie Vrinat-Nikolov travaille en étroite collaboration avec les auteurs qu’elle traduit et ce depuis qu’elle a commencé la traduction en 1985. Ils se rencontrent pour pouvoir faire la meilleure traduction possible. Elle a été agréablement surprise car les auteurs sont en général très accessibles et coopérants. Elle est devenue amie avec de nombreux auteurs qu’elle a traduits. L’écrivain est, selon elle, là pour construire un rythme de phrase. C’est pourquoi elle tient à parler avec les auteurs, à leur poser des questions,  de manière à entrer dans leur optique de travail et dans leur écriture.

 

Photo Vladislav Nikolov

 

Le premier texte qu’elle a traduit a été la nouvelle « L’Herbe folle », de Raditchkov, qui était un texte très difficile. Elle s’oriente surtout vers la nouvelle génération d’écrivains et le travail de la langue. Elle bataille contre la réécriture des textes et voudrait que l’on se dise que ses traductions ne sont pas ses propres textes mais bien le texte et l’écriture de l’auteur. Nous avons eu la chance de pouvoir avoir un entretien téléphonique avec elle.



D’où vous est venu cet intérêt pour la littérature bulgare ?

J’ai eu une chance extraordinaire car à treize ans, mes parents ont pris en stop un couple de Bulgares et les ont invités à venir chez nous. Ça a été comme une révélation, j’ai été touchée par la langue, par sa musicalité et j’ai voulu la parler. Le couple bulgare a été très touché par cet intérêt et m’ont envoyé un livre pour apprendre la langue. J’ai ensuite voyagé en Bulgarie en 1975 puis en 1978 ; maintenant j’y retourne assez souvent. J’ai poursuivi mes études dans les lettres classiques. À la mort de ma soeur, la culture bulgare a été un véritable refuge.


Côté traduction, j’en faisais déjà beaucoup, notamment en latin et en grec à l’école et au lycée. En 1985, une professeur de bulgare m’a demandé de traduire un texte. Il aura fallu neuf ans pour publier ce livre. Il est très dur de travailler avec les éditeurs car leur temps de réponse est très long, si jamais ils répondent.



Avec quelles maisons avez-vous travaillé ?

Peu d’éditeurs ont accepté de travailler avec moi car ils sont très durs à convaincre et comme ces livres n’étaient pas des succès commerciaux, je ne travaille plus avec la plupart d’entre eux.
Guergui-Gospodinov-Un-roman-naturel.gif
Le premier éditeur avec qui j’ai pu travailler était L’Aube, spécialisé en littérature chinoise. J’ai pu travailler avec Phébus sur Un roman naturel [de Guéorgui Gospodinov], mais c’était un succès d’estime et non un succès commercial. On a pu vendre entre 1000 et 1200 exemplaires. J’ai publié un texte chez  Intervalles, et chez L’âge d’Homme. En ce moment, je travaille avec  Aden, une maison qui fait beaucoup de littérature. Quand j’aime un texte et que je veux qu’il soit traduit, en général, je l’envoie à de nombreux éditeurs. Quand un texte me plait, c’est souvent pour sa langue et moins pour son contenu, mais j’essaie toujours de traduire des textes un peu plus populaires comme 18% Gris.

18--gris.gif

La maison L’Esprit des Péninsules n’existant plus, connaissez-vous des maisons d’édition françaises voulant relancer la production de textes d’origine bulgare, notamment des nouvelles ?

Ce travail a d’abord été facile, puis s’est compliqué avec le temps. Connaissant Éric Naulleau, j’ai pu travailler avec lui. Puis il a voulu se mettre lui-même à la traduction, mais il ne parlait pas bien bulgare et sa femme bulgare ne parlait pas bien français. Ils n’arrivaient pas à retranscrire la poétique des textes. Nous avons eu quelques désaccords par rapport à certains textes où les images n’étaient pas bien traduites. Après trois ou quatre recueils, nous avons cessé toute collaboration, et j’ai changé d’éditeur.



Pouvez-vous nous renseigner sur les nouvellistes bulgares importants, contemporains ou classiques, leurs idées et leur esprit ?

Il y a peu de traduction de nouvelles bulgares. Les grands auteurs que l’on considérer comme « classiques » sont Yovkov (publié chez l’Esprit des Péninsules), avec Les Gens du balcon. Il y a aussi Yordan Raditchkov, avec Concertos pour phrase et Guéorgui Gospodinov, avec L’Alphabet des femmes (chez Arléa – n’est plus publié).

La nouvelle bulgare est née de la traduction des œuvres bulgares.



Dans la préface du recueil des Belles Étrangères, 14 écrivains bulgares, que voulez-vous dire par « le verbe cimente la nation » ?

Le terme « verbe » est ici utilisé dans le sens biblique du terme, c’est la parole écrite, la langue. Cela fait référence à la manière dont la littérature s’est créée. Au départ, on a le vieux slave qui est parlé et compris dans tout les pays slaves, mais cette langue n’est qu’orale, jamais écrite. Pour une raison d’évangélisation des pays slaves, on envoie Cyril qui met en place un alphabet glagolitique, puis apparaît le cyrillique. Les évangiles sont alors traduits en slave. Ensuite, on a la rencontre des disciples de St-Cyril et Méthode, à un moment propice de l’Histoire. En effet, on a alors des pays avec beaucoup de paganismes différents séparés en trois ethnies différentes, chacune ayant sa propre religion païenne. Elles se sont alors unifiées. Cela a permis de créer une littérature (au départ religieuse), de créer un ciment qui a homogénéisé la nation.
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Fiches de lectures.
   
Nous avons étudié deux recueils de nouvelles et ce de deux manières différentes : tout d’abord, nous avons analysé la façon d’écrire de Yordan Raditchkov dans Les Récits de Tcherkaski, puis nous nous sommes penchées plus particulièrement sur les différentes nouvelles composant L’Alphabet des femmes de Guéorgui Gospodinov.

Yordan-Raditchkov-Les-recits-de-Tcherkaski.gif
Les récits de Tcherkaski, Yordan RADITCHKOV

Dans ce recueil de nouvelles, ou plutôt comme le définit le titre, ces récits des habitants de Tcherkaski, Yordan Raditchkov nous entraîne dans un monde à part.


Ce nouvelliste bulgare a pendant longtemps été considéré comme intraduisible et critiqué car il ne répondait à aucune forme, aucune catégorie déjà connue de la littérature bulgare. Au moment où paraissent ses premiers récits, la Bulgarie ne connaît en littérature que le réalisme socialiste, c'est pour cette raison que Raditchkov a autant choqué à ses débuts avec sa fantaisie très éloignée de la réalité. Pourtant, il est rapidement devenu un auteur incontournable, « un phénomène » dans la vie culturelle bulgare, d'autant plus qu'il reprend dans sa prose et dans son style la tradition orale des contes avec une écriture rythmée, riche en images, en symboles et en mythes.

Par son style simple, dépouillé et expressif, Raditchkov invite le lecteur à voir le sublime, le fantastique dans le banal et le dérisoire à l'aide d'un regard naïf. Il déforme la réalité et tout semble dépourvu de sens. Cependant, ses écrits sont pleins d'humour et d'ironie qu'il fait ressortir en déformant la nature de l'homme. Néanmoins, la naïveté ne permet pas seulement de voir du sublime dans le banal, elle permet aussi de dénoncer la société contemporaine, le pouvoir. On le considère comme un grand auteur humaniste qui aime les hommes et est intrigué par leur nature. Pour lui, « l'âme du peuple connaît la souffrance. L'humanisme, c'est de connaître la souffrance. » La compassion est primordiale dans ses écrits d'autant plus qu'il sait qu'elle devient de plus en plus rare chez les hommes. La nostalgie est également très forte. Il nous conte une période où la magie existait, la magie du quotidien, aujourd'hui détruite par la consommation et l'importance du matériel.     Le monde moderne riche en objets ne nous permet  plus d'utiliser notre imagination. « La pauvreté matérielle engendre une richesse imaginaire. » C'est pour cela que ses récits sont si originaux, on est face à un monde avec des créatures fantastiques, des superstitions et tout paraît alors logique. Il éclaircit des événements quotidiens avec une explication incohérente mais qui pourrait être valable dès qu'on accepte de se plonger dans son monde. Ainsi, dans la nouvelle « Tue la mouche », Raditchkov nous explique pourquoi l'homme, dès qu'il voit ou entend une mouche, cherche à tout prix à la tuer.

 « Il faut croire qu'en laissant cet insecte s'envoler de Sa main, Il a dans le même temps donné cet ordre à la création : « Tue la mouche ! », car nous n'avons depuis lors eu de cesse de l'exterminer. »

Les animaux y ont le même statut que l'homme si ce n'est que celui-ci est doté de la parole. La parole a une place importante au coeur des nouvelles car elle permet aux héros de trouver une échappatoire à une situation embarrassante et anormale. Plus les héros sont dans l'embarras, plus leur parole est délirante et fantaisiste. Parler est une arme contre l'ennui, l'angoisse, l'incompréhension, c'est pour cela qu'on retrouve de nombreux récits enchâssés. Marie Vrinat-Nikolov dit avoir compris que cet auteur donne une âme à chaque mot, il s'en empare, et c'est pour cela qu'il est si difficile de le traduire.


Gospodinov
L’Alphabet des femmes, Guéorgui GOSPODINOV.

Guéorgui Gospodinov est un auteur bulgare né en 1968. C’est un des auteurs les plus populaires de la jeune génération d’écrivains bulgares. Il a reçu plusieurs prix nationaux.

Ce recueil compte 22 nouvelles, entre anecdotes, tranches de vie et histoires à la frontière du fantastique. L’auteur joue aussi bien avec les mots qu’avec le lecteur. Une fin inattendue, un personnage incongru, une rencontre insolite, plus rien ne peut nous surprendre chez lui. La traduction laisse parfaitement transparaître son jeu d’écriture, sa mélodie, ses saveurs, ses couleurs. Les points de vue varient entre les nouvelles ; parfois on connaît le nom du personnage principal, parfois il reste un sombre inconnu. Nous allons donc présenter quelques nouvelles de ce recueil.
 
 « Les états d’âme d’un cochon le jour de Noël »

Dans cette nouvelle, le personnage principal est un cochon, ou du moins son âme. En effet, c’est encore une tradition dans les campagnes bulgares que de tuer un cochon pour Noël. Perchée sur un arbre, cette âme de cochon observe son corps couvert de sang alors que les bouchers s'apprêtent à faire cuire ses oreilles dans la cendre.

 « C’est le premier amuse-gueule, et donc le meilleur » p. 100

L’âme de ce cochon va ensuite nous faire part d’à peu près tout ce qui lui passe par la tête, ses sentiments – bizarrement non-violents – pour les bouchers, son destin – Enfer ou Paradis, bien qu’elle penche plus pour la descente en Enfer – avant de quitter la Terre, de s’envoler.


 «Pivoines et myosotis»

Un homme, une femme, une salle d’embarquement. Ils se connaissent depuis quelques heures et trois cafés. Des inconnus qui s’inventent des souvenirs communs, des bonbons déposés dans une boîte aux lettres, une nuit terrifiante dans un monastère, un emménagement, une jambe cassée. Puis un vieillard, on devine qu’il s’agit du même homme, cinquante ans plus tard, toujours à l’aéroport, hésitant à retourner chez lui, auprès de sa femme.
 

 « Le troisième »

Elle se sent observée. Un oeil qui ne la quitte pas, qui l’observe sans arrêt. Durant des jours, des semaines, elle n’ose pas en parler à P., son mari, qui se moquerait d’elle. Elle voit cette chose plus comme un oeil que comme un homme, blanc et gluant. Puis au milieu de la nuit, elle se rend compte qu’il est entré en elle. P. ne comprend pas, elle oui. Bientôt, ils seront trois.


 « L’alphabet des femmes »

Quand Wilhelm retrouve Vilhelm, l’amant des lettres. On ne le sait pas encore, mais les lettres – de l’alphabet – sont les éléments centraux de la nouvelle, en plus des femmes. Ce sont ces passions qui vont réunir les deux hommes, forçant « Double V » à prendre contact avec « Simple V », l’écrivain, pour lui faire écrire son histoire. Tout commence avec des biscuits en forme de lettres, confectionnés par la mère de « Double V ». Puis, avec son premier amour, Anna, démarre une étrange quête, le projet de sa vie. Ce qu’il veut, c’est l’alphabet tout entier. Il enchaîne les femmes, au gré de l’alphabet, avec différentes caractéristiques : la femme « B », par exemple, attendait un bébé.

 « Choisir une lettre, c’est perdre toutes les autres. Je voulais tout, l’alphabet tout entier »p. 25.

Il lui manque seulement deux lettres pour terminer son alphabet. « V » et « W ». On s’attend donc à ce que cela ait un lien avec « V », son ami écrivain. Seulement, non, ce que va lui demander « W », c’est que « V » finisse son histoire avec sa femme, Wilhelmina, la seule de la ville qui ne soit pas la fille de « W ».

Nous avons choisi ces nouvelles parce qu’elles sont révélatrices de la fantaisie que l’on peut trouver dans les nouvelles bulgares, les situations sont toujours surprenantes et les fins inattendues.



De grandes mutations ont bouleversé la création littéraire bulgare.  Cela a permis de passer d’une littérature contrôlée, repliée sur elle-même et sur le national à une littérature dynamique. Le récit court, même s’il est très peu traduit, a une place importante dans la littérature. Le contenu de ces récits est très attaché à la tradition alors que les auteurs utilisent beaucoup l’humour et l’ironie pour s’en défaire. Comme l’a souligné Marie Vrinat-Nikolov, la difficulté pour traduire cette littérature réside dans sa singularité. Elle est unique et la langue française peut difficilement en donner un équivalent.


Chloé et Margot, 1ère année édition-librairie

 

 


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23 mai 2013 4 23 /05 /mai /2013 07:00

 Bêta 1
 
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Apparu en 2012, Bêta est un collectif bordelais qui encourage et valorise la création contemporaine. C’est aussi une revue, Fuites, dont le deuxième numéro paraît le 23 mai 2013. Et c’est surtout des artistes-artisans qui font raconter leur plume, danser leur pinceau, inventer leur crayon, résonner leur voix.
 
Avant la formation de Bêta, le collectif existait déjà, autrement. Alors appelé l’Entre-Dit, il a publié plusieurs numéros de sa revue Page blanche. L’association est aujourd’hui formée de trois personnes, Maxime Actis, Quentin Léric et Marina Bellefaye, qui gèrent, entreprennent, découvrent, imaginent. Toujours curieuse de trouver des talents à l’œuvre, l’association propose à qui veut de lui présenter ses textes, dessins ou photos, et ainsi de participer peut-être à l’aventure, de rencontrer d’autres créateurs ou de voir ses productions publiées.
 
Bêta s’intéresse à la littérature d’expérimentation, à l’intensité, à l’écriture sur le vif, à la sensation, à la création agitée. Ses revues mêlent les différents moyens d’expression des différents contributeurs en un tout à la fois épars et sans dissonance – hormis lorsque dissonance vient à faire tout créatif. Moites, premier numéro de Fuites, fait ainsi se rencontrer des textes percutants, suintants, une B.D glauque et drôle, des peintures intuitives, spasmodiques, ou encore un dessin/poster inventif et aguicheur.
 Beta-2.JPG
Le travail de Bêta s’inscrit dans le mouvement contemporain de la création littéraire qui cherche le beau dans le presque-rien, les détails qui composent le monde ; qui cherche le beau dans le moche, le sordide, l’affreux ; qui cherche aussi un à côté du beau, affranchi des codes conventionnels et du bien entendu. Dans ses choix de publications, le collectif veut laisser parler la matière de l’existence, entendre les cris du corps, sentir les soubresauts de l’être-en-vie.
 
Bêta 3En plus de lire, soutenir et publier de nouveaux talents, Bêta fait vivre l’art dans l’instant, crée en direct. À déjà deux reprises, des soirées « lectures-concert » ont été mises en place et ont connu un certain succès. La dernière en date s’est déroulée le 9 novembre 2012 au Fiacre devant une salle remplie d’amis fidèles, de curieux avertis et d’égarés ravis. Des textes parus dans Moites y ont été interprétés au rythme de riffs acoustiques. L’association a pu ainsi faire découvrir son travail et les auteurs de la revue à ceux qui ne les connaissaient pas encore et a montré à tous que la création bordelaise est bien vivante et vivace. Ce mélange de textes, de notes, de voix, de sons, de mots est un autre exemple de la vision qu’a le collectif de la littérature, de la création en général. Entremêler différents éléments, qui se renforcent les uns les autres, qui créent une dimension nouvelle.
 Bêta 4
Le travail du collectif est de plus en plus reconnu. La revue Fuites est en effet disponible dans plusieurs librairies bordelaises particulièrement intéressantes, comme La Machine à Lire, N’a qu’1 œil, ou encore Olympique. Elle est également soutenue et diffusée par deux librairies parisiennes, MK2 et Le Monte-en-l’air, ainsi que par une librairie lyonnaise et une autre marseillaise. Et d’autres encore, peut-être, bientôt !
 
En plus d’être dynamique et créatif sur papier, Bêta l’est aussi sur la toile. Sur son blog, l’association propose de suivre toutes ses actualités, ses tentatives, ses avancées, ses trouvailles, ses succès. Pour apercevoir les responsables, les agitateurs, les auteurs, les illustrateurs, pour dénicher les photos/vidéos des « lectures-concerts », les appels à contribution, pour soutenir les empêcheurs d’écrire en rond, les projets en cours et à venir, pour commander une revue, poser des questions, faire des propositions, bref, pour découvrir Bêta et peut-être y participer, c’est ici : http://association-beta.blogspot.fr/
 
Et puisque parler de la littérature, c’est bien, mais que la lire, c’est mieux, les textes parus dans Moites sont disponibles en ligne ! Découvrez le travail de Maxime Actis, Boris Dvroski, Louis Bergot, Pauline Valmage, Gilles Monplaisir, Lucille Dupré, Alizon Pergher et les illustrations de Vladimir Oudène. C’est par ici : http://fuitesmoites.blogspot.fr/
 
La vie littéraire, ce sont des Salons, des grands noms, des Festivals. Mais ce sont aussi (dirons-nous surtout ?) des projets locaux, des assemblées parfois confidentielles mais  souvent inventives, de jeunes passionnés en mouvement et créatifs. Et puis Bêta est encore neuf, c’est à dire plein de projets. À suivre, donc.
 

C.S., AS Bib
 

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22 mai 2013 3 22 /05 /mai /2013 07:00

2 février 2013
festival de la bande dessinée d’Angoulême

 

don_rosa2.jpgKeno Don Rosa

 

Deux personnalités de la bande dessinée Disney échangeaient leurs expériences et répondaient au public. Et si Ulrich Schröder, dessinateur et conseiller éditorial de la collection Disney chez Glénat a évoqué brièvement son travail, c’est surtout Keno Don Rosa, auteur de La Jeunesse de Picsou et « légende vivante » pour les amateurs d’histoires de Donald et Picsou qui s’est exprimé lors de cette rencontre, à l’occasion de l’hommage qui lui était rendu et de la réédition de son œuvre aux éditions Glénat.

 

Ulrich Schröder, le fan devenu dessinateur

Jeune, Ulrich Schröder adorait les bande dessinées Disney mettant en scène Picsou et Donald. Mais elles n’étaient pas signées au départ, et c’est grâce au style si particulier et à la qualité de certaines d’entre elles qu’il lui a été possible de savoir au fond de lui que ses histoires préférées étaient issues du même auteur dont il en apprendra le nom plus tard. À l’âge de 16 ans, il écrivit une lettre à Carl Barks. Suite à cela, il le rencontra. Cette entrevue conditionna sa vocation : il serait dessinateur de bande dessinée… pour Disney. Membre d’un club centré sur Donald, il commença à réaliser quelques dessins pour le fanzine édité par l’association avant d’être engagé chez Disney. Son rêve s’est réalisé. Aujourd’hui, il travaille en libéral et se consacre surtout aux illustrations de couvertures pour diverses publications Disney, et à la réalisation d’affiches…comme par exemple, celle de l’exposition présentée à Angoulême.

Il est également conseiller éditorial de la collection Disney chez Glénat et s’occupe de l’exhaustive réédition des œuvres de Carl Barks centrées sur les fameux canards de Donaldville…

expo_donrosa.jpgExpo Don Rosa Angoulême 2012

 

 

 

Une exposition de qualité

Don Rosa est très flatté de la place qui lui a été consacrée dans l’exposition sur les personnages issus des bandes dessinées tirées de l’univers Disney lors de cette édition du festival d’Angoulême. Sept ans auparavant, une exposition sur la vie de Picsou avait déjà été présentée, mais elle était entièrement focalisée sur l’œuvre de Carl Barks, le créateur du « canard le plus riche du monde ».

Aujourd’hui, c’est la version de Don Rosa qui est à l’honneur, et ce dernier a d’ailleurs été agréablement surpris (et amusé) par la reconstitution taille réelle du bureau de Balthazar Picsou (voir photo ci-dessous) d’après ses dessins. Mais la véritable qualité de cette exposition, selon lui, c’est de proposer une vision globale des différentes écoles qui ont travaillé sur les productions Disney au fil des ans. En effet, en plus des Américains, l’Europe (en particulier l’Italie) a particulièrement contribué à enrichir les univers de Mickey et Donald en créant de nombreux personnages et en réalisant des chefs-d’œuvre de la bande dessinée qui rivalisent sans aucun mal avec les meilleures productions américaines.
bureau_picsou.jpgReconstitution du bureau de Picsou - Angoulême 2012

 

 

 

Une enfance marquée par Carl Barks

Don Rosa explique, avec humour, qu’il a découvert les bandes dessinées de Barks à la naissance. En effet, sa grande sœur collectionnait les comics et il se plongeait dedans avant même de savoir lire. Cependant, à l’âge de onze ans, il décida brutalement de presque tout jeter, geste nécessaire, selon lui, pour devenir un adulte. Cependant, deux revues qu’il aimait particulièrement échappèrent à ce terrible coup de balai : le premier numéro de Uncle Scrooge qui contenait la célèbre histoire Juste un pauvre vieil homme pauvre... et un numéro contenant le récit Donald et le Casque d’or. En plus du divertissement procuré par des scénarii riches en péripéties, la finesse du traitement des personnages et de la palette d’émotions conçues par Barks font de ces histoires celles dont Don Rosa s’inspirera pour livrer sa vision de l’univers Disney.

Quelque temps plus tard, et sa « pré-crise d’ado » finie, Don Rosa se relance dans la lecture et la collection de comics, et fait cohabiter Picsou et Donald avec Superman, son autre personnage préféré. Attiré par la couverture représentant la fameuse histoire de Donald et le casque d’or, il achète un gros volume de rééditions compilant plusieurs histoires réalisées et illustrées par Carl Barks. Les années ayant passé, il redécouvre avec bonheur toutes les histoires qui furent parmi ses premiers souvenirs de lecture et se rend compte de l’important travail de Barks sur les atmosphères et de la maturité de ses récits, ce qui était loin d’être toujours le cas, selon lui, dans le reste de la production de bande dessinée américaine.



Un parcours étonnant

Cependant, la vocation d’auteur de bande dessinée ne lui est pas venue tout de suite et il se concentra d’abord sur sa carrière d’ingénieur civil. Mais son envie de raconter… et de dessiner prit le dessus, et il aboutit à plusieurs histoires centrées sur des personnages de son invention.

Dans les années 70, les parutions Disney étaient sclérosées, le géant américain se contentant de rééditer sans cesse les histoires parues vingt ans auparavant, ce qui provoqua un désintérêt progressif du public pour les histoires de canards et un arrêt des publications. Mais au milieu des années 80, Gladstone, une petite maison d’édition, allait changer la donne. Gladstone allait être autorisée par Disney à reprendre une partie de son catalogue et surtout à produire et à publier de nouvelles bandes dessinées. Saisissant sa chance, Don Rosa leur envoie l’une de ses histoires, écrite des années auparavant mais réadaptée façon canards : Le fils du soleil. Une collaboration de trois années commence. 

Gladstone révolutionnera la bande dessinée Disney. En effet, les auteurs travaillant pour la gigantesque firme n’avaient pas l’autorisation de signer leurs œuvres auparavant. La petite maison d’édition mettra fin à cette « particularité » et sera suivie au niveau mondial, exception faite des Pays-Bas.

Les bandes dessinées Disney avaient désormais des auteurs, et afin de pouvoir se consacrer à sa nouvelle activité, Don Rosa décida de liquider l’affaire familiale. Cette décision fut difficile, en plus des risques liés à ce changement de carrière, car cette entreprise était la fierté de son père. Par la suite, Don Rosa lui rendra d’ailleurs un sympathique hommage dans l’histoire La Bibliothèque perdue de 1993, qui voit Donald passer son temps devant la télévision...comme le faisait son père lors de sa retraite !
      
Don Rosa la-jeunesse-de-picsou-1-glenat
   
La Jeunesse de Picsou
          
Les débuts chez Gladstone furent très gratifiants pour Don Rosa, car l’idée de développer une œuvre qui persisterait à jamais tout en poursuivant celle de Barks lui semblait très motivante, avant de réaliser qu’il n’était pas très bien payé. C’est ainsi qu’il démissionna pour intégrer le groupe Egmont, l’éditeur qui publiait ses bandes dessinées aux Pays-Bas. L’auteur réalisa que ses histoires étaient d’ailleurs bien plus populaires en Europe qu’aux États-Unis. C’est à partir de ce moment qu’il s’attaqua, entre d’autres publications, à sa grande œuvre : La jeunesse de Picsou.

En dehors d’une limitation de pages et de conseils éditoriaux de qualité, Egmont laissa carte blanche à Don Rosa pour sa grande épopée dont le succès fut tout aussi populaire que critique et qui récolta le prestigieux Will Eisner Award 1998 de la meilleure histoire publiée sous forme de feuilleton.

Don Rosa a choisi de travailler sur Picsou car il était particulièrement attaché à ce personnage depuis l’enfance. Ainsi, certaines de ses histoires sont des suites directes de celles créées par Carl Barks. C’est à la fois un hommage, et une manière de développer à sa manière cet univers qu’il aime tant. Egmont lui aurait fait remarquer que Picsou n’était pas un personnage si populaire que ça, en comparaison de la notoriété que peut avoir Donald. Cette affirmation n’avait pas convaincu Don Rosa à l’époque, mais si son travail a pu contribuer à relancer ou faire redécouvrir le personnage, alors il estime que son but est atteint. Il s’est imposé toutefois certaines limites : par exemple, il n’a pas écrit l’histoire des parents de Riri, Fifi et Loulou, les neveux de Donald, car il n’a jamais trouvé de fin satisfaisante... Cependant, Don Rosa explique avec malice que l’un des deux parents était certainement un Castor Junior... Les fans n’en sauront pas plus...

Malgré cet univers commun avec Carl Barks, Don Rosa a un style graphique bien à lui, qu’il décrit comme étant une sorte d’adaptation de celui de Frank Frazetta aux histoires de canards en raison de son amour des détails et des scènes travaillées à l’extrême.



Une rencontre tardive

Don Rosa n’a rencontré Carl Barks qu’une seule et unique fois. Ce dernier avait quatre-vingt-dix-huit ans, et vivait une période difficile. Il venait de se faire flouer par son gestionnaire de finances. Pendant des années, les financiers propageaient des rumeurs selon lesquelles Barks n’aimait pas Don Rosa, car ce dernier lui aurait fait de l’ombre avec son oeuvre. Finalement Barks s’est débarrassé des financiers, et a invité Don Rosa. Don Rosa a enfin pu lui exprimer son admiration.

Il s’est aperçu que Carl Barks était également un collectionneur, non pas de bandesdessinées comme lui, mais de la revue National Géographic.

Concernant La Jeunesse de Picsou, Don Rosa pense que Barks ne l’a pas apprécié plus que cela, car il n’a jamais compris le culte qui s’est construit autour de son œuvre. Alors, que quelqu’un puisse écrire une saga complète autour de la vie de Picsou lui semble être une idée bien fantaisiste...



La réédition de La Jeunesse de Picsou chez Glénat

La Jeunesse de Picsou est parue plusieurs fois en France, par l’intermédiaire de Picsou Magazine. La différence de colorisation s’explique par le fait qu’il n’y a jamais vraiment eu de règles établies... Cependant, pour la réédition Glénat, Don Rosa a envoyé des indications de couleurs et la traduction a été partiellement retouchée car il n’était pas satisfait de celle de Picsou Magazine. Cependant, il avoue à demi-mot que les délais étaient serrés en raison d’une sortie prévue pour les fêtes de Noël, et qu’avec plus de temps, la qualité globale aurait pu être meilleure... Il promet que les autres volumes seront plus soignés...


Rémy, AS bibliothèques

 

 

 

Keno don ROSA sur LITTEXPRESS

 

Don Rosa la-jeunesse-de-picsou-1-glenat

 

 

 

 

 

 

 Article de Jérôme sur La Jeunesse de Picsou

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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21 mai 2013 2 21 /05 /mai /2013 07:00

« 30 ans d'édition »,
salon Albert Mollat,
Bordeaux.

 

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Jeudi 11 avril 2013, à 18 heures, dans l'ambiance feutrée du salon Albert Mollat, une quinzaine de personnes patientent assises en face d'une petite estrade. Quatre verres et autant de micros annoncent les invités à venir. On remarque très peu de jeunes tout de même dans cette assemblée. Dans l'attente de l'apparition des protagonistes de cette soirée, on observe ce qui nous entoure. La tapisserie orange laisse un peu dubitatif. Elle détonne (comme un reste des années 1970, une vieille lampe ou un meuble en formica qu'on garde sans s'en rendre compte) dans un « salon » élégant où se déroulent les rencontres les plus importantes de la librairie bordelaise. 

Paul Otchakovsky-Laurens et deux de ses auteurs, Frédéric Boyer et Olivier Cadiot, s'installent avec Jean-Michel Devésa, l'animateur, à la table. On décapsule avec une cérémonie des bouteilles d'eau, tous un peu gênés dans ce moment de latence où une réunion va commencer. On laisse encore une chance aux retardataires de gravir les trois étages qui mènent à la salle.

La rencontre se propose de retracer les trente années d'éditions de la maison POL (« 30ans et deux mois », nous précise-t-on) et de présenter deux auteurs du catalogue ayant publié récemment. Figure de proue de l'édition de littérature française de qualité, P.O.L est une maison d'édition que les familiers du milieu du livre reconnaissent pour sa qualité et quelquefois ses partis pris audacieux. Littérature élitiste ? Pourtant, la maison fondée par Paul Otchakovsky-Laurens a connu de beaux succès auprès du grand public avec des œuvres telles que L'Amant de Marguerite Duras, La Moustache d'Emmanuel Carrère ou Truismes de Marie Darrieussecq. Alors qu'en est-il de ce projet d'édition ? Jean-Michel Devésa amène l'éditeur à nous retracer son parcours pour mieux comprendre ce que trente ans d'éditions peuvent vouloir dire. Comme tout anniversaire, cette rencontre est l'opportunité de revenir sur les débuts d'un projet et de démêler les volontés de l'éditeur. 

 POL-3.JPG

« C'est une histoire de rencontres »

Jeune homme, Paul Otchakovsky-Laurens a suivi des études juridiques, il place deux rencontres à l'origine de son parcours d'éditeur. Celle de Jean Frémon, ancien directeur d'une petite revue, Strophes, maintenant directeur de la galerie Lelong, à Paris, et des textes qu'il publiait. En découvrant Beckett, Eugène Guillevic, Paul Chaulot et des poètes contemporains, l'éditeur en devenir découvre que « les livres […] pouvaient aller au-delà de la lecture ». Cette rencontre a été « un vecteur de lecture », qui a prolongé et approfondi un goût naturel. Puis, un peu plus tard, celle de Christian Bourgois, autre grand nom de l'édition française, chez qui il effectua un stage et resta en tant qu'éditeur.

Dans le milieu de l'édition, peut-être plus assurément que dans n'importe quel autre domaine, les rencontres que l'on fait orientent les projets à venir. Si chaque maison d'édition peut être reconnue pour son catalogue, si ce catalogue signifie quelque chose, y travailler signifie tout autant. Ainsi Paul Otchakovsky-Laurens affirme : « Je ne ferais peut-être pas le même métier si je n'avais pas travaillé chez Christian Bourgois. »

Une fois le pied à l'étrier, le parcours personnel de l'éditeur et l'évolution de sa maison d'édition seront marqués par « une accumulation de rencontres » qui ont contribué à ce qu'est P.O.L aujourd'hui. Marguerite Duras et George Perec sont les deux noms que l'animateur se plaît à mettre en avant. Ces deux grands auteurs ont beaucoup aidé à la reconnaissance de la maison d'édition débutante en amenant avec leurs manuscrits leur crédit littéraire et leur public. Ces deux rencontres sont plus que des anecdotes car elles ont permis à Paul Otchakovsky-Laurens à prendre son envol. Il travaillait alors chez Hachette quand George Perec cherchait un éditeur et Marguerite Duras remarquait son travail (à l'occasion de la publication de L'Excès-L'Usine de Leslie Kaplan, auteur clé de P.O.L depuis les débuts de la maison). Cependant, les deux auteurs se refusent à lui confier leurs œuvres tant qu'il resterait chez la « pieuvre verte » de l'édition. Il est donc temps de partir pour fonder une maison qui lui sera propre et où les auteurs pourront travailler en confiance avec leur éditeur. « [La mort de George Perec] est une des raisons de [son] départ d'Hachette » et précipite son projet. 

Les plus désabusés ne verront dans ce mot de « rencontre » qu'un poncif du discours des éditeurs indépendants. Cependant, quand on lui pose une question sur l'absence de ligne esthétique précise, Paul Otchakovsky-Laurens répond que « comme la vie, la littérature est trop diverse […] pour qu'une seule ligne soit présentée ». Le choix est toujours une affaire de rencontres, d'un lien entre un texte et un lecteur. Elles ponctuent le quotidien de l'éditeur qui dit en attendre chaque matin quand il ouvre le courrier des manuscrits.



Un éditeur, une maison.

Trente ans n'ont pas éloigné le fondateur de ses publications. L'ouverture du courrier, la lecture des manuscrits, les rencontres avec les auteurs : tout passe encore par cet homme, plus de soixante-dix ans et toujours la volonté de mener sa maison. Olivier Cadiot a l'honnêteté de rappeler que si « maintenant il y a trop d'auteurs pour être une famille », il y a tout de même « quelque chose » qui les lie les uns aux autres.

L'auditeur attentif aura retenu deux choses essentielles à propos des relations que Paul Otchakovsky-Laurens noue avec ses auteurs : la fidélité et la confiance. L'éditeur montre une belle fidélité à ses auteurs, qui les incite en retour à rester. Avec un sourire un peu grave, il précise que « l'auteur doit partir s'il se sent mal ». Et pourtant, un départ, même légal, même pour le meilleur déplairait à l'éditeur, qui l'avoue à demi-mot, les bras croisés. Si les auteurs restent aussi longtemps c'est aussi que leur bibliographie peut s'épanouir sans peine. Une fois passé le pas de la porte du 33, rue Saint-André-des-Arts, toute œuvre assez bonne pour la publication intégrera le catalogue blanc et bleu. « Il n'y a pas de frontière de genre. Quand un éditeur publie un auteur, il doit tout publier ». Une belle marque de foi en ses auteurs, donc !



On ne déplorera de cette rencontre que des questions posées très formellement, sans que soit créée une véritable interaction souple et agréable entre les acteurs. Heureusement, le malicieux (et très bordelais) Olivier Cadiot et le court voyage à l'époque médiévale que nous a offert Frédéric Boyer ont su égayer ce moment de rencontre très riche. 

 

Clotilde, 2ème année édition-librairie


Les deux ouvrages présentés lors de la conférence étaient

 

Olivier-Cadiot-Un-mage-en-ete.gif

 

 

Un mage en été, Oliver Cadiot, 2010 19,8€.
(Quelques pages pour vous mettre l'eau à la bouche ici :  http://www.pol-editeur.com/pdf/6358.pdf

Et même lu par l'auteur ! Ici :
 http://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=BdapV8Qeqb8 )

 

 

 

 

 

Frederic-Boyer-Rappeler-Roland.jpg

 

 

 

Rappeler Roland, Frédéric Boyer, 2013, 20€.
(Les premières pages du livre disponibles ici :  

 http://www.pol-editeur.com/pdf/6539.pdf
Mais surtout je vous conseille la lecture par l'auteur, ici :
 http://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=Bmv4cVt3zmk)

 

 

 

 

 

Pour juger par vous même de cette rencontre, podcastez :
 http://www.mollat.com/rendez-vous/paul_otchakovsky_laurens_olivier_cadiot_et_frederic_boyer-65155037.html

 

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20 mai 2013 1 20 /05 /mai /2013 07:00

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Jean-Jacques VITON
Zama
Editions P.O.L






 

 

 

 

 

 

L’auteur

Jean-Jacques Viton est né en 1933. Après avoir beaucoup voyagé tout au long de sa vie (Angleterre, Maroc, France et au cours de sa carrière dans la Marine), il est aujourd’hui très actif dans le monde de la culture, notamment par son activité dans différentes revues.



Zama

Le Zama de Jean-Jacques Viton, c’est avant tout un poème en trois parties (ou trois poèmes) publié fin 2012. Dès les premiers mots, le ton est donné : « n’importe où mais n’importe où / contient un vague goût de quelque part ». Ces vers, comme un leitmotiv tout au long du poème, annoncent sans ambages que Viton a la ferme intention d’emmener le lecteur aussi loin que celui-ci le suivra.

Zama, en arabe, c’est aussi une expression traduisible par « tu parles » ou « allez ça va ! ». Dans ce livre, c’est également le nom d’un personnage candide et aliéné que l’on retrouve au fil des pages.

Ce poème en prose en trois actes, dénué de toute ponctuation, sème la confusion et crée l’ambiguïté. Le lecteur ne peut que s’en remettre à son libre-arbitre pour progresser dans les dizains et en saisir le sens, à coup de plusieurs relectures.



Une épopée poétique

À la manière d’un aède du XXIème siècle, Viton nous conte l’épopée poétique de Zama, personnage vague et incarnation tantôt de l’auteur, tantôt du lecteur mais surtout Zama semble être une illustration universelle de chacun.

Dans un rythme à nous faire perdre haleine, les mots et les idées s’enchaînent dans le cadre d’un voyage débordant autour du monde et faisant fi de la temporalité. L’univers de Zama est sans frontière. La poésie narrative faisant toujours écho à la poésie imagée, on ne peut que se laisser transporter dans cet ailleurs qui est pourtant ici et là.

Sans aucun doute, le fil conducteur de Zama est le voyage. Un voyage qui défie le temps et l’espace pour mieux déambuler à travers tout ce qui compose le monde. Viton énonce avec justesse les mouvances d’un univers qui ne cesse d’alterner entre bouillonnement et placidité.

La poésie est le porte-parole de ce voyage mais se retrouve aussi ancrée en tant que telle, comme une lueur qui flotte au-dessus de la tête des hommes sans que ceux-là soient capables de la saisir.

 

« de l’arc d’un pont en fer sur boulevard
pendent des lanières de papiers écrits »

 

Le voyage de Zama est une odyssée à travers sens et sensations, tout interpelle le lecteur, qu’il s’agisse de ses goûts ou de son imagination. Bon gré, mal gré, l’attention du lecteur devient vite totale.



Une fresque artistique

Comme le poème a fait appel à nos sens, il requiert aussi notre sensibilité artistique d’un bout à l’autre du voyage. Lire Zama, c’est comme avoir l’œil dans l’objectif d’une caméra en travelling. Pourtant, cela va même plus loin. Les arts sont enchevêtrés, Viton va au-delà des cadres de chaque art pour n’en faire plus qu’un au sein de son poème. La poésie est-elle ici cinéma ? photographie ? tableau ?

Les représentations d’un autre art dans le poème sont parfois évidentes, notamment lorsque qu’au cours de la promenade, le lecteur se retrouve plongé dans le western :

 

« Zama entre dans une ville de l’ouest
arrête son cheval devant le drugstore
n’attache pas les rênes
deux tours libres suffisent
autour d’une barre horizontale
une autre vie commence »

 

 

Mais le lecteur peut aussi se retrouver facilement projeté dans le cadre d’un tableau urbain :

 

« accumulations de lignes avenue boulevards
Impasses en rouge ponts et carrefours en pointillés
traits jaunes pour les corniches et les plages
créneaux pour les quais et bassins
aucun mur indiqué mais le rebut n’est pas rien »

 

Alors que dans la première partie, intitulée « Zama ne va pas souvent à la campagne », l’art à l’honneur et le plus en concordance avec ce voyage jusqu’alors plus effréné, c’est l’art cinématographique, alors que c’est plutôt l’art de la photographie qui s’impose dans la deuxième partie, « Zama dit que son existence lui échappe ». Ces deux arts ont en effet leurs caractéristiques propres et le poète semble ici s’en servir comme symbole d’un rythme de ce qui est capté à travers les procédés de travelling ou bien de prise instantanée.

De fait, dans la deuxième partie plus orientée vers des souvenirs, la photographie (« clic ») est cette image qui conserve de façon vive et instantanée la furtivité et la netteté d’un moment. Elle se révèle même substitut de la mémoire. Elle est l’arme qui permet de lutter contre sa propre désorientation afin de mieux se retrouver, quand bien même le souvenir serait douloureux et persistant.

À l’inverse de ces arts indélébiles car matériels, le poète évoque aussi l’art vivant : le théâtre. Il en reprend une caractéristique première, soit le miroir de l’agissement des hommes. Du cauchemar au castelet, la frontière semble mince. Le théâtre de marionnettes est un spectacle cauchemardesque. Spectacle vivace dans ses souvenirs, il l’est tout autant aujourd’hui car c’est toujours la même histoire que les hommes reproduisent. « Zama n’évolue pas ».



Souvenirs et persistance

De façon récurrente, le thème de la Seconde Guerre mondiale est abordé par le biais d’images souvent succinctes qui apparaissent au détour d’un vers. Le poète semble hanté par ces souvenirs de guerre, ces visions de camp de concentration ou de trains de déportation.

 

« fin de jardin
on reste immobile devant le grillage
où s’accroche le portant d’une fenêtre cassée
nappe enveloppante fatigue et désarroi
une odeur mélangée poussière et sueur
campagne en plein soleil silence moiteur
vision du train arrêté dans une gare vide »

 

Dans la partie « Zama dit que son existence lui échappe », il se remémore les souvenirs comme si cela n’avait été qu’un rêve. Ici, il alterne et associe vision cauchemardesque et souvenirs de guerre en entrant dans la confusion lui-même. Tout semble souvent désorienté, les événements sont saccadés et sont l’expression de l’horreur. Ces réminiscences semblent bloquer la continuité de la vie, ramenant sans arrêt le lecteur aux images de guerre. Viton, ou Zama, cherche par l’évocation de tout cela à raconter l’ineffable, comme s’il s’agissait de la condition sine qua non pour que l’homme puisse avancer et se libérer de son passé.

Cependant d’autres souvenirs, propres à ce que semble avoir vécu Viton, transparaissent. De la guerre au premier fantasme sexuel, tout semble devoir être dit. Pour cette dernière image, le poète ne laisse pas longtemps de répit au lecteur et sous forme de chute ironique, on se rend vite compte que « le premier corps nu d’une femme » entr’aperçu « c’était celui de sa sœur ».

Dans son cheminement à travers l’espace et le temps, l’auteur ne s’en tient pas à ces souvenirs de guerre. Comme il le répète inlassablement, « Zama n’évolue pas ». Ainsi, à quelques reprises dans le poème, Jean-Jacques Viton s’attache à dénoncer sous forme de brève déclaration ce qu’il se passe de nos jours. Dès les premiers vers, il évoque des faits qui ne peuvent que susciter chez le lecteur une interrogation quant à leur légitimité aujourd’hui. Malgré la persistance des souvenirs, l’existence de photographies ou de bandes cinématographiques, rien n’empêche l’histoire de se répéter. L’homme est ancré dans un cercle vicieux. À travers ces dénonciations et accusations lapidaires faites aux hommes, Viton ne peut se résoudre à faire de ces brefs pamphlets un manifeste pour la condition humaine. Il nous apostrophe et nous appelle à réfléchir. Il commence par citer le classement édité par Reporters sans Frontières : « au classement mondial 2009 Liberté de la Presse / 43 est le rang de la France sur 175 classés », et jusqu’au bout il critique toute sorte d’anomalie :

 

« pourquoi choisir prélèvement mot de laboratoire
pour dire abattu mot de boucherie
comment à l’approche d’une côte parler
des roches couvrant et découvrant
ou d’une épave qui ne couvre jamais
ou d’une épave dont seul le mât découvre
que dire des caisses entières de coupe-faim
déversées en Afrique par nos laboratoires »

 

Tout peut être sujet à critique. Ici, le poète s’insurge contre la faiblesse des mots en comparaison de ce qu’ils désignent. Vraisemblablement, il met en avant ces euphémismes ridicules pour dénoncer les actions vaines et discutables de certains hommes aujourd’hui.



Avis

Dès les premiers dizains, Viton nous happe dans un rythme effréné au travers du temps et de l’espace. Une fois la lecture commencée, il est difficile de s’y arracher. Si toutefois cela vous arrivait, vous prendriez le risque, en reprenant votre lecture plus tard, de perdre le fil de la pensée aiguisée de Jean-Jacques Viton avec laquelle il enlève son lecteur dans les recoins les plus extatiques et lointains de son univers.

On se laisse transporter à dos de cheval, à bicyclette ou par des bonds proches du zapping télévisuel dans un tableau mouvant et critique auquel on adhère ou non, mais qui pousse à réfléchir quoiqu’il arrive.

Liens vers une lecture de Zama par Jean-Jacques Viton : http://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=e7JpjHt0ePo


Mathilde, 1ère année bibliothèques

 

 

 

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19 mai 2013 7 19 /05 /mai /2013 07:00

traducteur de comics.

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À l’occasion d’un petit mais fort sympathique festival de BD, nous sommes allés à la rencontre d’Edmond Tourriol. Scénariste de BD et d’euromanga, il est également traducteur de comics et lettreur. Nous lui devons la traduction du célèbre titre Walking Dead. C’est en sa qualité de traducteur que nous nous sommes intéressés à son travail et au studio Makma.
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 Le studio Makma a été fondé en 2001 par Stefan Boschat et Edmond Tourriol. Il est spécialisé dans l’image et la bande dessinée. Les artistes de l’équipe interviennent à tous les niveaux de la création : scénario, encrage, crayonné, couleur, lettrage… Ce studio rassemble une quarantaine d’auteurs de BD du monde entier exerçant dans tous les styles (franco-belge, comics, manga…). Parmi quelques projets, on peut citer Banc de touche, Zeitnot, Urban Rivals qui sont les plus connus.

Makma s’occupe aussi de traduction, notamment Walkind Dead, mais aussi Invincible, Wonder Woman, Green Lantern et autres superhéros.



Pouvez-vous nous parler de votre parcours professionnel ?
 
Lorsque j’étais petit je lisais de nombreux magazines de super-héros, qui publiaient les versions françaises des comics américains. J’ai tout de suite été très emporté par ce genre. J’ai d’ailleurs appris à lire dans ces bouquins-là, avant même de savoir lire à l’école. En somme, à l’âge ou d’autres voulaient être pompiers ou princesses, je voulais être scénariste.
 
En grandissant, j’ai suivi un cursus simple, comme tout le monde. À savoir, j’ai passé mon bac et je suis allé à la fac jusqu’à obtenir un niveau de licence en communication.
 
Après mon service militaire et mon mariage, j’ai lancé ma propre société,  les studios Makma. Cependant, ils ne marchaient pas. J’ai alors travaillé au Quick et fait les vendanges pour m'assurer un salaire. Ça ne me plaisait pas, je ne voulais pas avoir un métier physique, je voulais raconter mes histoires. Pendant un temps, j’ai fait de la BD en amateur. Avec des amis, on faisait des fanzines, et on les vendait sur des salons de BD, ce qui nous a permis de connaître des professionnels et nous construire un premier réseau.

C’étaient des fanzines du type comics américains et on les faisait avec le studio associatif Climax. Au total, on en a fait une cinquantaine, et ça m’a permis d’apprendre sur le tas.
 
Un ami, Jérôme Vicky, était déjà traducteur et rédacteur- traducteur dans une agence de presse. Surmené avec les événements du 11 septembre et leur médiatisation, il m’a délégué quelques-unes de ses traductions de comics. Il travaillait alors avec Semic. Le personnel de Semic m’avait déjà repéré grâce à mon activité sur les salons. On a fait un essai et cela a fonctionné.
 
En 2001, j’ai fait mon premier test de traduction. J’ai traduit des séries « mineures », telles que celle de l’univers de CrossGen, au début pour un petit éditeur qui avait beaucoup d’ambition. Cet éditeur s’était lancé aux États-Unis avec beaucoup de moyens mais s’est planté en France, et du coup tout s’est arrêté. Pour moi ce n’était pas grave puisque j’avais une petite réputation. J’ai continué à faire des traductions chez DC Comics, Semic ou d'autres. J'ai d'ailleurs fait une première traduction de Walking Dead, qui a fait un bide chez Semic. Ce qui montre leurs faiblesses. Plus tard, Delcourt a racheté à Semic les droits de certaines séries de comics. Ils ont notamment décidé de relancer Walking Dead, et Invincible, les deux grands titres du scénariste Robert Kirkman. Lorsqu'ils m'ont demandé si je voulais continuer à traduire ces séries, j'ai tout de suite accepté. J’avais assez peu de ressources en tant que traducteur, et cela m’a permis de relancer ma carrière de scénariste. Ainsi pendant deux ans, j’ai traduit uniquement Walking Dead et Invincible pour Delcourt. Cela me laissa du temps pour la création de scénario, ma volonté première.

La crise a ensuite fait que les éditeurs ont préféré traduire que créer, car cela coûte moins cher de racheter des droits. D'ailleurs cet élément compte pour mon entreprise actuelle. Au studio Makma, on est plusieurs à faire des activités de traduction, de création de scénarios et de lettrage. Notre pluridisciplinarité nous permet de répondre à des  demandes variées, ce qui nous donne une bonne image.
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Du point de vue des activités scénaristiques, nous avons publié le premier tome de la série Banc de Touche et d'autres titres aux éditions Kantik. En décembre 2011, ces éditions ont mis la clé sous la porte. Au-delà des droits d’auteurs impayés (ce 1er tome avait bien cartonné), la conséquence la plus dramatique pour ma carrière a été que tous mes contrats de scénariste sont tombés à l’eau. Ainsi, pas de suite pour Urban Rivals. Pas de spécial PSG ou Euro 2012 pour Banc de Touche. Pas de deuxième tome pour Morsures. Bref, tout ce que j’avais prévu comme activité pour 2012 a été annulé.

Malgré tout, je m’en tire bien. Si on ne me paye plus pour écrire mes histoires, j’ai toujours celles des autres à traduire. Et cette année, c’est l’explosion. Avec mes collègues et amis du studio Makma, nous travaillons désormais pour la quasi-totalité des éditeurs de comics VF : Delcourt, Urban Comics, Glénat, Panini… À titre personnel, je me suis retrouvé, entre autres, aux commandes des adaptations de Walking Dead, Invincible, Green Lantern (les trois séries publiées dans le mensuel GL Saga), Aquaman, Wolf-Man

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Quelle est la spécificité du lettering. La traduction semble très en lien avec le graphisme ?
 
Il y a deux manières de considérer le lettrage. Le réel travail de lettrage est le lettrage à l’américaine, c’est l’art de positionner les lettres de telle sorte que la lecture soit naturelle. Quand un Occidental lit, son œil occidental fait un « z », un mouvement du haut en bas, de la gauche vers la droite.



La problématique du genre implique-t-elle une difficulté particulière pour le traducteur ?
 
Oui, on retrouve notamment le lien que tu évoquais avec le graphisme. En moyenne, un texte français prend 20% de place de plus qu’un texte anglais. Pour que le texte soit adapté à la taille des bulles, le traducteur est souvent contraint de réduire son volume. En ce sens, quand tu traduis une bande dessinée, la contrainte est plus forte qu’en littérature.

Il faut aussi corriger les onomatopées, traduire des détails (des journaux, des lettres qui sont dans le coin d'une bulle), travailler le graphisme. Le graphisme est très important, mais Makma est cool pour ça.

Puis, en tant que traducteur de comics américains, je suis souvent obligé de traduire des dialogues comportant des mots fourre-tout dont le plus bel exemple est le mot cool. À propos, un site récemment lancé par le Ministère de la Culture est dédié à l’adaptation française du jargon anglo-saxon qui fleurit un peu partout, sur les blogs, dans les émissions de télé-réalité ou chez votre voisine. C'est vraiment intéressant.
 
Autre chose, on a souvent des surprises lorsqu’on traduit un comics. Hé oui, si. En général, quand on traduit un bouquin, on le lit de préférence avant. Dans notre cas, c'est souvent impossible. Si la parution n’est pas finie, cela influe sur la traduction et le choix de certains termes. Par exemple, on peut avoir des personnages que nous croyons être des hommes alors que ce sont des femmes. En quelque sorte, il faut bosser en flux tendu, ce qui peut faire émerger des contresens.


 
Quels sont vos conseils pour quelqu’un qui voudrait être traducteur ?
 
Le plus important, c’est de travailler son réseau professionnel. Tes connaissances et tes capacités te permettent de garder ton boulot mais pas de le trouver. Il faut être présent et visible sur Internet. Il faut faire une activité de critique de BD sur Internet, gagner son image sur Internet. Par exemple, le scan trad, bon déjà c'est illégal, mais surtout j'ai l'impression que ceux qui le font traduisent le plus vite possible sans songer à la qualité. Pourvu qu'ils soient les premiers à inscrire leur signature sur leur travail. Enfin, il faut choisir ses stages et être cohérent, pas aller chez papa et maman.


 
Combien étiez-vous dans le fanzine ?
 
On était une vingtaine, c’était un fanzine de heavy-métal. On a interviewé des groupes de métal. C’est comme ca que j’ai appris la maquette.
 


À quoi ressemble la journée idéale d’un traducteur ?
 
Je travaille à la maison et je jongle avec les horaires de mes enfants.
 


Avez-vous des rapports avec les auteurs ?
 
Si je peux, oui. Par exemple, Robert Kirkman est très difficile à joindre, il est à la fois sur l’adaptation de sa série et sur la suite de Walking Dead, sans oublier les à-côtés. Sinon, pour la traduction de Firik Ouest pour Glénat, je suis en contact avec le dessinateur, le coloriste, et le scénariste. J’essaie de contacter les partenaires si j’en ai la possibilité.


Propos recueillis par Clémence, Roxane et Alexis, lp bibliothécaire


Bibliographie d’Edmond Tourriol en tant que traducteur

Avengers X-Men : Les Liens du sang. Panini comics 2012.

DC comics : les super-héros s'affichent : 100 couvertures mythiques détachables. Huginn & Muninn : 2010

BEATTY, Scott. Wonder Woman, l’encyclopédie de la princesse amazone. Semic éditions : 2004

BLACK, Holly. Le Cercle, Vol. 1. Les Liens du sang. Milady : 2011

CLAREMONT, Chritopher. X-Men : L’Intégrale. 1989, Vol. 1. Panini comics : 2013

DEFALCO, Tom. Hulk : l’encyclopédie du titan vert. Semic : 2003

ELLIS, Warren. Anna Mercury, Vol. 1. Sur le fil du rasoir. Glénat : 2012

FAERBER, Jay. Dynamo 5. Merluche : 2010

GEOFF, Johns. Flash, Vol. 1. Semic : 2004

GEOFF, Johns. Green Lantern, Vol. 1. Sinestro. Urban Comics : 2012

GEOFF, Johns. Justice League, Vol. 1 et 2. Urban Comics : 2013

JOHNSTON, Anthony. Daredevil. Panini Comics : 2013

JURGENS, Dan. Heure zéro : Crise temporelle. Semic : 2004

JURGENS, Dan. Superman : Jour de deuil. Semic : 2004

KANE, Bob. Batman : 1939-1941. Semic : 2005

KIRKMAN, Robert. Invincible : Vol. 1 à 7. Delcourt : 2006

KIRKMAN, Robert. Walking Dead : Vol. 1 à 17. Delcourt : 2013

KIRKMAN, Robert. Walking Dead : Vol. 1 : La Mort en marche. Delcourt : 2005

KIRKMAN, Robert. Wolf-Man : Vol. 1 à 4. Glénat : 2012

LEE, Stan. Starborn Vol 1 et 2. EP Emmanuel Proust éditions : 2011

LOEB, Jeph. Batman : Silence, Vol. 1à 3. Semic : 2005

LOEB, Jeph. Superman-Batman Vol. 1. Semic : 2005

MARZ, Ron. La Voie du samouraï, Vol. 1 à 3. Semic : 2003

MARZ, Ron. Sojourn, Vol. 2. Semic : 2004

MOORE, Steve. Hercule, Vol.1 et 2. Milady : 2011

MUNNIN. Alan Moore : une biographie illustrée. Mediatoon Publishing : 2011

SIEGEL, Jerry. Superman : 1939-1940. Semic : 2005

 

 

WALLACE, Daniel. Batman : l’encyclopédie. Huggin & Muninn : 2012

 

Liens 

 

Edmond-Tourriol-site.png

 

 

 

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Published by Clémence, Roxane et Alexis - dans traduction
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18 mai 2013 6 18 /05 /mai /2013 07:00

La Friche Belle de mai 16 mars 2013

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Dans le cadre des journées Made in Friche, l’association La Marelle et les éditions Le bec en l’air, de Marseille, organisaient samedi 16 mars 2013 la lecture d’extraits du roman Numéro d’écrou 362573, paru le 14 mars dans la collection Collatéral. Cette lecture, assurée par l’auteur lui-même, était accompagnée par la projection de photographies prises par Anissa Michalon. En effet le principe de la collection Collatéral est de réunir dans un même livre au format de poche, un texte et des photographies.



L’auteur

Né en 1975, Arno Bertina est un auteur prolifique. Il a publié entre 2001et 2006 trois romans qui forment un ensemble cohérent : Le Dehors ou la Migration des truites, Appoggio et Anima Motrix. Il est aussi le co-fondateur de la revue Inculte. Il écrit souvent en collaboration, soit avec d’autres écrivains, comme Une année en France avec François Bégaudeau et Olivier Rohe, soit avec des photographes, Détroits avec Sébastien Sindeu et Borne SOS 77 avec Ludovic Michaux. Numéro d’écrou 362573 est son dernier roman.

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L’origine du livre

Le livre est né de la rencontre entre la photographe Anissa Michalon et l’écrivain Arno Bertina à la Villa Médicis de Rome, où ce dernier était résident en 2004-2005. C’est à cette époque qu’Anissa Michalon commence un travail sur la communauté malienne de Montreuil. Après plusieurs échanges et la rencontre d’Anissa Michalon avec Idriss, immigré sans-papiers, Arno Bertina a l’idée d’écrire un texte pour accompagner les photographies et en faire un objet qui s’inscrirait dans la collection Collatéral des éditions Le bec en l’air, à laquelle il a déjà collaboré avec Borne SOS 77 en 2009. Si pendant plusieurs années, Arno Bertina ne savait pas trop de quelle manière aborder ce sujet, c’est en 2012, lors d’un voyage à Alger qu’il trouve la solution : il est alors impressionné par la gentillesse des Algérois avec les touristes étrangers, dont ils ont été privés pendant les vingt dernières années à cause de la guerre civile. Alors naîtra le personnage d’Ahmed, purement fictionnel, qui sera le double littéraire du vrai Idriss.

Le livre sera écrit lors de deux résidences d’auteur, au Château de Chambord, puis à la Marelle, à Marseille. Arno Bertina ayant déjà travaillé avec les éditions Le bec en l’air, il avait une idée précise de la manière dont il voulait articuler la fiction littéraire avec les photographies. Il fut décidé de ne pas intégrer les images au texte, mais de les mettre à la fin du livre, pour renforcer le côté fictionnel du récit et éviter que les photographies ne soient qu’une simple illustration.

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Photo Anita Michalon

 

 

L’histoire

Le narrateur, Idriss, immigré malien et sans-papiers, partage une chambre dans un foyer avec un compatriote qui travaille la nuit. Ils partagent ainsi le même lit à tour de rôle. Dans la journée, Idriss fait le ménage et marche beaucoup. Il doit passer le temps et préfère éviter le métro où les risques de contrôles policiers sont trop importants. Lors d’une de ses marches dominicales, il rencontre Ahmed, émigré algérien, dont la caractéristique principale est la gentillesse et sa volonté d’inviter tous ceux qu’il rencontre à venir chez lui en Algérie. Ils vont passer beaucoup de temps ensemble, mais finalement se parler assez peu. Idriss ne saura pas dire sa souffrance lors du décès d’un compatriote dans le foyer où il réside. Souffrance non pas parce qu’ils étaient proches, au contraire, mais parce que la solidarité obligatoire entre Maliens immigrés lui coûte cher (au sens littéral du terme) et lui rappelle ses obligations financières envers sa famille au village. Il ne pourra pas non plus raconter la douleur que lui occasionnent les appels téléphoniques vers le Mali, où il aimerait tant retourner, ce que son absence de papiers interdit. Et c’est ainsi, qu’il va apprendre, presque par hasard, qu’Ahmed est en prison pour viol sur son ex-compagne, et qu’il se suicide après deux ans de détention. Si dans le texte d’Arno Bertina, le personnage d’Idriss est simple spectateur de sa vie vécue par Ahmed, tous les évènements du récit ont été rapportés à Anissa Michalon par le vrai Idriss. C’est cette ambiguïté que l’on retrouve dans la juxtaposition du texte et des photographies.

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La lecture

Une quarantaine de personnes se sont réunies au Petirama de la Friche La belle de mai, pour assister à la lecture par Arno Bertina. Il y eut d’abord une rapide présentation par le journaliste Pascal Jourdana, qui participe à La Marelle, puis ce fut la lecture proprement dite. Pendant celle-ci, une seule image fixe accompagnait l’auteur, afin de ne pas distraire le public et surtout, encore une fois, pour éviter l’effet d’illustration. Arno Bertina choisit de lire deux passages du début du livre : la réaction d’Idriss lors de la mort de son compatriote Souleymane, d’abord la charge financière que cela représente, puis une réflexion plus spirituelle sur la mort, mais aussi sur sa vie pauvre en France. Ces deux passages représentent 14 pages sur un texte qui en fait 70, soit une part importante. Et ce sont aussi les parties qui sont le plus faciles d’accès. En effet, le récit suit le rythme des pensées d’Idriss, ce qui lui donne une construction souvent décousue, faite de fragments.

 

Un soir que je rentrais en pensant à toutes ces invitations à découvrir un pays merveilleux pourtant quitté, et cherchant – les mains qui tâtonnent, un peu inquiètes – à le soigner de cette tristesse, j’ai appris la mort d’un homme. Souleymane était un ancien du foyer Adona – « chibani » dira Ahmed – et chaque résident faisait ses comptes pour voir ce qu’il pouvait donner à la famille. « On s’est saignés » disent les Français quand ils dépensent pour les études ou les vacances. On se saigne toute l’année, nous, parce que chaque migrant cotise à la caisse de son village reconstitué en France (20 euros par mois, 240 euros pour une année) en ajoutant 30 euros pour le rapatriement de corps (renvoyer un corps au Mali coûte je crois 6000 euros). Il y a aussi, à chaque fois, une collecte supplémentaire. Pour la famille du mort. Au mieux, on gagne 900 euros par mois, 1000. Si on a une chambre en foyer, c’est 300. Reste 600, si on n’a pas contracté de dette auprès du coaxer – qui fait payer le visa 3 millions de francs CFA. On envoie la moitié du reste (300 peut-être) au Mali, et elle fait vivre vingt personnes, toute une concession, alors que l’autre moitié – une fois la cotisation prélevée – suffit à peine à me faire à manger. Alors pour la quête exceptionnelle, c’est compliqué. Mais on ne réfléchit pas, surtout pas – ce serait la honte de ne pas donner le plus que l’on peut ; ça nous mettrait à l’écart de l’association, du village reconstitué, et là-bas ceux de la concession auraient à supporter la honte aussi.

 

La lecture, qui dura vingt minutes, fut suivie de la projection de photographies d’Anissa Michalon, celles qui sont dans le livre, mais beaucoup d’autres, prises dans les foyers où vivent les Maliens, mais surtout dans les villages au Mali, où l’on observe notamment la construction de grandes maisons, grâce aux versements effectués par les immigrés vivant en France.

Enfin, à la suite de la projection, une discussion informelle eut lieu entre Arno Bertina, le journaliste Pascal Jourdana, et l’éditrice Fabienne Pavia. Cet échange permit d’aborder les idées qui ont présidé à la conception de ce livre, depuis l’écriture du texte par Arno Bertina, jusqu’à l’organisation du texte et des photographies. Aussi bien les auteurs que l’éditrice firent très attention à ce que les deux éléments se placent sur des terrains différents, afin de ne pas s’annuler mais plutôt de se compléter. Il était clair pour eux qu’il s’agissait non pas d’un reportage, comme les photographies pourraient le laisser penser, mais d’une fiction, voire d’une bio-fiction. D’où la construction du livre qui mélange tous les éléments, avec trois parties bien marquées : le récit, les photographies et les légendes des photographies, écrites par Anissa Michalon, qui font le lien entre fiction et réalité.

 

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Photo Anita Michalon

 

Bibliographie d’Arno Bertina

Le Dehors ou la Migration des truites, Actes Sud, coll. « Domaine français », 2001 ; rééd. coll. « Babel », 2003.
Appoggio, Actes Sud, coll. « Domaine français », 2003.
 Anima motrix, Verticales, 2006.
J'ai appris à ne pas rire du démon, Naïves, coll. « Sessions », 2006.
Anastylose avec Bastien Gallet, Ludovic Michaux et Yoan De Roeck, Fage, 2006.
Une année en France avec François Bégaudeau et Oliver Rohe, Gallimard, 2007.
Ma solitude s'appelle Brando. Hypothèse biographique, Verticales, 2008.
La borne S.O.S. 77 avec le photographe Ludovic Michaux, Le bec en l'air, 2009.
Détroits avec le photographe Sébastien Sindeu, Le bec en l'air, 2012.
Je suis une aventure, Verticales, 2012.
Numéro d’écrou 362573, avec la photographe Anissa Michalon, Le bec en l’air, 2013

 

 

Pour la jeunesse

Énorme avec le collectif Tendance floue, Thierry-Magnier éditeur, 2009.
Dompter la baleine, Thierry-Magnier, coll. Petite Poche, 2012.

 

 

Pour aller plus loin

Le site des éditions Le bec en l’air : becair.com

Le blog tenu par Arno Bertina lors de sa résidence au château de Chambord, autour de l’écriture de Numéro d’écrou 362573 : sebecorochambord.livreaucentre.fr

Un entretien d’Arno Bertina avec Pascal Jourdana pour une radio marseillaise : radiogrenouille.com/audiotheque/a-lair-livre-arno-bertina


Christophe, AS édition-librairie



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17 mai 2013 5 17 /05 /mai /2013 07:00

mercredi 20 mars
 Librairie Papageno

Clermont-Ferrand

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Albane Gellé en pleine lecture de ses textes

 

C’est dans une ambiance confortable et axée sur le partage qu’Albane Gellé a rencontré, ses lecteurs ce mercredi après-midi au milieu de la  librairie Papageno, autour de son élément, le rayon poésie. En cette semaine de la poésie, dix sept adultes sont venus assister à cet événement. Mais ils n’étaient pas seuls puisque treize enfants, certains venus avec leur institutrice dans un cadre scolaire et d’autres non, remplissaient également l’espace réservé aux spectateurs. C’était donc une réunion trans-générationnelle autour d’un genre littéraire tout aussi universel.
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Albane Gellé a commencé par effectuer quelques lectures de poèmes choisis dans trois de ses recueils : L’air libre, paru aux  éditions Le dé bleu, Je, cheval, publié aux  éditions Cheyne et Nous valsons, paru aux  éditions Potentille. À l’image de ses écrits, sa lecture était saccadée tout en étant très douce et sa voix était posée. Aucune théâtralisation inutile, juste un peu de ton glissé lorsqu’il le fallait, le tout mêlé d’un brin de nostalgie dans la voix de la poétesse.
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Puis le public a pu intervenir et un échange a débuté. Encouragée par les questions, Albane nous a confié qu’elle ne pouvait définir elle-même ses poèmes et que le public était seul juge. Elle a également précisé que ses écrits n’étaient pas spécialement à destination des enfants, bien que nous soyons dans une librairie spécialisée jeunesse, mais que l’avantage de la poésie était l’absence de ce cloisonnement entre les âges. Dans l’idéal on écrit pour n’importe qui. Daniel, libraire, a d’ailleurs complété ses propos en disant que c’était l’éditeur qui choisissait la cible des livres, souvent à mauvais escient.

La poétesse nous a ensuite expliqué pourquoi le thème du cheval revenait si souvent dans ses écrits, nous indiquant que cela venait d’une de ses passions et que le cheval avait toujours été présent dans sa vie, raison pour laquelle il se retrouve inévitablement dans sa poésie. Monter à cheval et écrire lui donne la même sensation, celle de la liberté et de la prise de risque. « Dans l’écriture, dit-elle, c’est la langue qui est le cheval. »
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Les enfants ont par la suite expliqué le contenu de leur travail sur les poèmes d’Albane Gellé en nous précisant que le thème avait été : « en toutes circonstances ». Les enfants ont travaillé sur les animaux en rédigeant des poèmes sur le modèle de ceux d’Albane et le projet finalisé a pu trouvé place dans la vitrine de la librairie.

Les questions ont repris et Albane nous a parlé de son travail d’écriture. Elle nous a expliqué qu’elle n’écrivait pas sous l’inspiration mais qu’elle était davantage dans un état d’attente permanente, de traduction de ce qui l’entoure et des sentiments que cela lui inspire. Elle rédige ensuite à partir de ses prises de notes.

L’évolution dans son style a également été abordée. Elle composait antérieurement ses poèmes sous forme de petits blocs de prose avant de passer à une écriture en vers à partir du recueil Nous valsons. Elle nous a confié son actualité, un nouveau projet, d’album cette fois, dont le texte garde toujours cette tension des mots qu’elle chérit.

Après quelques anecdotes sur la relation auteurs/éditeurs, la poétesse nous a révélé son outil pour trouver le bon mot et la bonne idée : le thésaurus, afin de ne pas ressasser le même vocabulaire mais d’innover et de partir ailleurs. Cependant, les idées lui viennent en écrivant. Elle ne choisit pas un thème avant de se lancer dans l’invention. Les mots sont le fondement de ses poèmes. Son dernier recueil représentait une contrainte presque oulipienne avec une forme de poèmes très courts en blocs. Nous avons cependant appris que cette singulière manière de composer lui est venue lors du processus d’écriture et n’était pas une contrainte préétablie comme pourrait le faire Philippe Longchamp, qui se donne des contraintes juste après son premier vers.

Un enfant a clos la rencontre en avouant qu’il trouvait que Je, cheval était un titre bizarre. Et Albane de répondre : « C’est ça qui est bien avec la poésie, on peut faire des choses bizarres. » Une belle célébration de la liberté, en vérité !


Sarah Chamard, 2e année édition-librairie.

 

 



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16 mai 2013 4 16 /05 /mai /2013 07:00

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Francis Scott FIZTGERALD
Gatsby le Magnifique
Traduit de l'anglais (États-Unis)
par Jacques Tournier
Suivi de Dear Scott/Dear Max
Correspondance traduite de l'anglais (Etats-Unis)
par Nicole Tisserand
Grasset, 1974
Collection Le Livre de Poche

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Fiztgerald, voix de la « Lost Generation »

Francis Scott Fitzgerald est né le 24 septembre 1896 à Saint Paul, dans le Minnesota, en plein cœur d'un Middle-West américain en pleine expansion industrielle et transformation des mœurs. C'est cette année de naissance qui déterminera, plus encore que les sources d’inspiration de ses œuvres, jusqu'à ses propres décisions de vie. En 1914, au début de la Première Guerre mondiale, Fiztgerald a tout juste 18 ans. Ce sont cet âge et son implication, bien qu'avortée, dans cette guerre qui le placent avant même ses premiers écrits comme membre d'une génération « maudite » de l'histoire des États-Unis. En effet, la « Génération perdue », « Lost Generation », est une génération d'abord sociale avant de devenir intellectuelle : elle désigne ces jeunes gens, majoritairement des hommes, nés entre 1883 et 1900, témoins privilégiés puisque désabusés du premier véritable conflit international. Qu'ils aient directement participé au conflit ou pas, tous ont entamé les années 20 transformés, comme perdus durant ces quatre années.

De nombreux intellectuels ont représenté cette génération. Selon la légende, son nom même viendrait d'une scène de vie d'une grande artiste américaine, Gertrude Stein, qui raconta à Ernest Hemingway qu'un jour, en allant chercher sa voiture après une réparation, ne se trouvant pas satisfaite du résultat, elle le fit remarquer et entendit alors le patron crier à ses mécaniciens : « You are all a génération perdue ». Hemingway popularisa le terme dans son roman Le soleil se lève aussi. Mais c'est Fiztgerald qu'on considère toujours aujourd'hui comme le chef de file intellectuel de cette génération, car plus vieux qu'Hemingway de six ans, et romancier avant lui, il regroupe toutes les caractéristiques d'écriture nécessaires dès sa première œuvre, L'Envers du Paradis, publiée en 1920. Quelles sont-elles ? Tout d'abord, une plume vive, presque aigre-douce, qui parle du tragique avec des mots légers et évoque le futile sur des chapitres entiers. Ce sont principalement des personnages sans but, qui errent dans des décors enchanteurs mais irréels, qui échangent des mots mais n'entendent qu'eux-mêmes. De nombreux autres écrivains utiliseront ces codes, donc John Steinbeck, T.S. Eliot, et John Dos Passos, pour ne citer que les plus connus.

Cependant on peut garder en tête le cas de Francis Scott Fiztgerald comme l’un des plus caractéristiques : outre cette voix désespérée et légère à la fois que l'on attribue aux auteurs perdus, Fitzgerald sera également tout au long de son œuvre, et particulièrement dans Gastby le Magnifique, un des plus importants représentants d'un mode de vie, d'un courant de l'histoire qui dura tout au long des années 20 aux États-Unis. On pense aux « années folles », dites aussi « l'Ère du Jazz », peuplée de jeunes gens fortunés, en quête de plaisirs rapides, et dont la situation sombrera brusquement dans la terrible crise économique de 1929.



Gastby le Magnifique, une fresque des années folles

Le roman de Fiztgerald, qui a, à sa sortie, connu de la part du public un succès modéré voire faible, peut être considéré dans sa majeure partie comme une véritable fresque des années folles par ses ambiances, ses scènes coupées du monde, mais surtout ses personnages complexes et frivoles.

Tout d'abord, le roman se déroule sur une période très courte mais emblématique : nous sommes à l'été 1922, sur l'île de Long Island. Le choix de la saison est peu vraisemblablement fait au hasard : l'été est la période favorite de Fiztgerald, la période de toutes les promesses et de toutes les aventures. Cette passion pour la saison estivale lui vint lors de l'été 1918, lorsque jeune sous-lieutenant en poste au camp de Montgomery, il rencontra au cours d'une fête sa future femme et l'amour de sa vie, Zelda Hayres. Cet été-là, en plus de changer sa vie, va lui donner le goût parfois dangereux des amusements éphémères et de l'alcool, dont il reprend l'ambiance dans les fêtes données par Gastby au cours du roman.

Afin de mieux comprendre le récit et cette période majeure de l'histoire américaine moderne, présentons les personnages principaux, qui sont dans au nombre de six, selon moi.

  • Jay Gastby : Jay Gastby est le héros de ce roman, en même temps que le personnage le plus furtif, celui qui s'accroche et fuit beaucoup, avec son homologue féminin Daisy. On apprend au cours du roman quelques bribes de la vie –mystérieuse – de Gastby : il serait né d'une famille modeste, des agriculteurs, qui auraient disparu à l’époque de l’histoire. Il aurait passé cinq mois à l'université d'Oxford avant de s'engager dans l'armée et de s'y illustrer comme héros (seule chose à peu près avérée, Gastby montrant ses décorations à Nick). Millionnaire à seulement une trentaine d'années, il aurait bâti sa fortune sur un empire de pharmacies à travers le pays. Il possède l'immense et grandiose propriété voisine de la maison du narrateur, Nick. Dans cette maison colossale (dont il est fait une visite interminable au début du roman), Gastby organise durant tout l'été des fêtes bruyantes et immenses, attirant des centaines de personnes de la bourgeoisie new-yorkaise, pour la plupart inconnues de l'hôte. Lorsque Nick se rend à une de ces soirées pour la première fois, il croise Gastby sans le savoir, et à l'instant où il le reconnaît, voici comment il est décrit :

 

«  Il me sourit avec une sorte de complicité – qui allait au delà de la complicité. L'un de ces sourires singuliers qu'on ne rencontre que cinq ou six fois dans une vie, et qui vous rassure à jamais. Qui, après avoir jaugé le genre humain dans son ensemble, choisit de s'adresser à vous, poussé par un irrésistible préjugé favorable à votre égard. Qui vous comprend dans la mesure exacte où vous souhaitez qu'on vous comprenne, qui croit en vous comme vous aimeriez croire en vous-même, qui vous assure que l'impression que vous donnez est celle que vous souhaitez donner, celle d'être au meilleur de vous-même. Arrivé là, son sourire s'effaça – et je n'eus devant moi qu'on homme encore jeune, dans les trente à trente-deux ans, élégant mais un rien balourd, dont le langage policé frisait parfois le ridicule. Avant même de savoir qui il était, j'avais été surpris du soin avec lequel il choisissait ses mots. » (p.73)

 

  • Nick Carraway : Nick est le narrateur de l'histoire. Il est donc celui qui observe et décrit tous les personnages, leur évolution, leur gloire et leur chute, parfois. Il porte sur les choses un regard très détaché, décrivant les scènes avec une neutralité déconcertante, comme un témoin muet de drames profonds. On sait finalement assez peu de choses sur lui ; étant le narrateur, il ne fait tout au long du roman que sous-entendre certains aspects de son histoire ou de sa personnalité. On le sait donc homme moyen, plutôt sans histoires justement, buvant peu d'alcool et n'aimant pas se faire remarquer. L'information la plus importante le concernant est qu'il est le voisin de Gastby, ainsi que le cousin germain de Daisy et un camarade d'université de Tom. Il décrit brièvement son passé dans ces quelques lignes, au tout début du roman :

«  Ma famille occupe une place éminente dans notre ville du Middle West depuis trois générations. […] Diplômé de Yale en 1915, un quart de siècle jour pour jour après mon père, j'ai très vite été confronté à la tentative avortée d'expansion germanique qu'on appelle : la Grande Guerre. J'ai pris un tel plaisir à cette union sacrée contre l'envahisseur qu'à mon retour je ne tenais plus en place. Le Middle West, que j'avais regardé jusque-là comme le cœur ardent de l'univers, m'évoquait soudain ses confins les plus déshérités. J'ai donc décidé de gagner la côte Est pour y apprendre le métier d'agent de change. » (p. 21)

 

  • Daisy Buchanan : Daisy est un personnage clé de l'histoire, peut-être même peut-on se risquer à dire qu'elle est l'élément central autour duquel va se dérouler la trame dramatique, le fil empoisonné qui mènera à la fin du récit. Daisy est une jeune fille de Louisville, née d'une bonne famille de hauts bourgeois. Belle, innocente, légère et amusante, elle est dès son adolescence un grand objet de convoitise masculine et aime en jouer. Daisy est sans doute le personnage qui est également émotionnellement le plus complexe. Mariée à Tom depuis seulement trois ans, elle a une petite fille qu'elle semble ne voir que comme une petite poupée, qu'on câline un jour et néglige le lendemain. Elle n'est pas heureuse dans son couple mais ose à peine l'avouer, lorsqu'elle dit à Nick que Tom a une maîtresse. Daisy a la position sociale et financière idéale mais comme tout bon personnage de la génération perdue, elle semble éternellement chercher quelque chose de plus, quelque chose de différent. Elle semble également ne jamais être en mesure de se satisfaire de ce qu'elle obtient, et change souvent d'avis. Dans le roman, Daisy incarne le rôle féminin de la femme-enfant, immature mais blessée, forcée à grandir malgré son très jeune âge, futile car arrachée à ses rêves. Nick décrit son charme naturel et intrigant lors de sa première visite chez les Buchanan, dans le premier chapitre :

« Je revins vers ma cousine qui, d'une voix sourde, envoûtante, me posa diverses questions. C'était l'une de ces voix dont l'oreille épouse chaque modulation, car elles improvisent de phrase en phrase une suite d'accords de hasard que personne jamais ne rejouera plus. Son visage était triste et tendre avec de beaux éclats, l'éclat du regard, l'éclat brûlant des lèvres – mais on percevait dans sa voix une note d'excitation dont les hommes qui l'ont aimée se souviendront toujours : une vibration musicale, une exigence impérieuse et chuchotée : 'Ecoutez-moi, écoutez-moi !', l'assurance qu'elle venait tout juste de vivre des instants radieux, magiques et que l'heure suivante lui en réservait d'autres, tout aussi magiques et radieux. » (p. 29)

 

  • Tom Buchanan : Tom est le mari de Daisy, et un ancien camarade d'université de Nick. C'est un personnage à deux facettes bien distinctes : d'un côté, il est le mari exigeant et impétueux, à tendances machistes parfois, souvent paternalistes, qui a la rancune tenace. De l'autre, il est l'amant amoureux et prêt à toutes les folies pour sa maîtresse, Myrtle Wilson. Dans les deux aspects de sa personnalité cependant, Tom a tendance à agir violemment, de manière impulsive, à parler davantage avec son corps qu'avec sa tête. Cela s'explique sans doute par le fait que Tom est un ancien sportif universitaire reconnu, qui a formé sa notoriété sur ses exploits, et sa fortune sur la finance. Il est très riche mais compte beaucoup moins sur l'argent que Gatsby, conscient des réalités. Ainsi il ne sera jamais inquiet de perdre son argent ni même, en définitive, de perdre sa femme. Lorsque Nick le revoit, lors d'une visite chez lui, il fait une description assez acerbe du personnage de Tom :

 «  Il avait bien changé depuis nos années d'étudiants. C'était un homme de trente ans maintenant, plutôt lourd, le cheveu blond paille, la bouche sèche, l'air hautain. Deux yeux perçants et arrogants lui mangeaient le visage et lui donnaient l'air agressif d'être constamment penché en avant. L'élégance presque féminine de sa tenue de cavalier ne parvenait pas à masquer l'incroyable vigueur de son corps. Les courroies de ses bottes vernies semblaient sur le point de se rompre, et quand il bougeait les épaules on voyait rouler, sous sa veste légère, une énorme boule de muscles. C'était un corps capable de la plus extrême violence  ­ un corps de brute. Sa voix haut perchée, enrouée, revêche, accentuait encore cette impression d’agressivité. S'y mêlait un soupçon de condescendance paternaliste à laquelle ses amis eux-mêmes avaient droit. » (p. 26)

 

  • Jordan Baker : Jordan est la jeune amie de Daisy. C'est un personnage qui, comme Nick, avec qui elle aura d'ailleurs une brève idylle, joue un rôle de médiateur au sein de l'histoire. Témoin du triangle amoureux Gastby-Daisy-Tom, elle tente grâce à un détachement et une nonchalance élégants de calmer le jeu lorsque celui-ci s'échauffe. Bien qu'étant la meilleure amie (peut-être la seule) de Daisy, elle ne semble pas parfaitement au courant de l'histoire de celle-ci, encore moins de ses sentiments. Elle ne s'en mêle du moins que rarement. Jordan est une jeune femme plutôt androgyne, très connue puisque championne de golf, au caractère compétitif et indépendant, mais jamais agressif. Le narrateur, Nick, fait d’elle une courte description lors de sa première visite chez les Buchanan, où elle se trouve comme la plupart du temps :

« Je regardai Miss Baker, en me demandant quel genre de « résultats » elle pouvait « obtenir ». Je la trouvais très agréable à regarder. Longue, mince, la poitrine à peine esquissée, le buste d'autant plus raide qu'elle tendant les épaules en arrière comme un jeune élève officier. Son regard gris bleuté, gêné par le soleil, croisa le mien avec la même curiosité déférente, et j'eus l'impression d'avoir déjà vu ce visage – en photographie, tout du moins. » (p. 31)

 

  • Myrtle Wilson : Myrtle est la maîtresse de Tom. Femme exubérante et caractérielle, elle vit avec son mari, pauvre garagiste, aux portes de New-York. Intéressée par l'argent, il n'est jamais clairement énoncé qu'elle éprouve de l'amour pour Tom. Amère de vivre une vie ennuyeuse et grise, elle ne rêve que de s'élever et sitôt dans l'appartement qu'elle habite parfois en ville avec Tom, Myrtle se campe dans un rôle de bonne bourgeoise mondaine, de manière parfois assez ridicule. Elle sera la première victime de l'histoire tragique de Gatsby le magnifique, suivie de près par Gastby lui-même. Nick la rencontre lorsque Tom en personne souhaite la lui présenter, et l’emmène avec lui pour une soirée à New-York. Voici d’elle sa première impression :

« J'ai alors entendu un pas dans les escaliers, et les contours d'une femme assez forte sont venus masquer la lumière du bureau. Trente-cinq ans environ, manifestement corpulente, mais elle supportait ce trop d'embonpoint avec une sensualité naturelle, comme savent le faire certaines femmes. Surmontant une robe à pois, en crêpe de Chine bleu nuit, son visage n'avait ni éclat, ni trace de beauté, mais il émanait d'elle une énergie vitale qu'on percevait d'instinct, comme une braise sous la cendre, une tension de tout le corps prêt à s'enflammer. » (p. 47)

 

 

Gastby le magnifique s'articule principalement autour d'une histoire d'amour que Nick découvrira par une confidence de Gastby à Jordan : lui et Daisy se sont autrefois aimés et visiblement jamais oubliés, malgré le mariage de celle-ci. Gastby va donc chercher à la revoir et la reconquérir, but principal et caché des somptueuses fêtes qu'il organise dans sa villa sur Long Island. Au cours de ces soirées se côtoient des personnalités atypiques, des centaines de personnes surexcitées, qui dansent jusqu'au petit matin sur les pelouses illuminées de Gastby. Celui-ci n’ayant jamais parlé de son histoire à un quelconque invité, de nombreuses rumeurs circulent sur son compte. Nous sommes en 1922, en pleine période de la Prohibition. La Prohibition est cette période de l'histoire américaine durant laquelle, entre 1920 et 1933, la vente et consommation d'alcool furent interdites et réprimées. Ainsi, le commerce parallèle d'alcool devint pour certain une source de fortune ; ces personnes furent appelées les bootleggers, et Gastby, du fait de l'impressionnante quantité d'alcool présente à ses soirées, est particulièrement soupçonné d'en être un ; selon quelques rumeurs plus farfelues il serait un meurtrier en fuite.

Le roman s'articule en deux « parties » pour le moins informelles, mais à peu près égales : sur un roman d'environ 210 pages, la première temps en fait 120 et la deuxième 90. La première partie, des chapitres 1 à 5, représente la période d'ascension de la gloire gastbyenne. Le héros y est au centre des attentions et des discussions : adulé de tous, qui cherchent à attirer son attention, il est en pleine possession de ses moyens et de ses pouvoirs. Cette confiance en lui que possède Gastby à ce moment-là du récit est représentée de manière symbolique par les lumières omniprésentes, partout où il désire en trouver. Le paroxysme de cet éclairage excessif se situe au début du chapitre 5 , notamment dans le passage suivant :

 

« En regagnant West Egg, cette nuit-là, à deux heures du matin, j'ai eu un instant de panique. J'ai cru que ma maison flambait. Une clarté irréelle inondait la pointe de la péninsule, embrasait les jardins, et projetait de petites lueurs d'incendie sur les fils électriques qui longent la route. J'ai compris, au dernier tournant, que ça venait de chez Gatsby. Sa demeure était illuminée de la cave à la tour de guet. J'ai tout d'abord pensé qu'il donnait une soirée, qu'elle s'était transformée en une vaste partie de "Main chaude" ou de "Promenons-nous-dans-le-bois", ce qui avait conduit à ouvrir toutes les pièces. Mais on n’entendait aucun bruit. Uniquement le vent dans les arbres, qui jouait avec les fils électriques, provoquant de petites baisses de courant, et la maison semblait clignoter des yeux dans les ténèbres. Mon taxi s'éloigna en cahotant et je vis Gatsby venir vers moi à travers sa pelouse.

– Votre maison ressemble à un pavillon de l'exposition universelle.
 
– Vraiment ?

Il la regarda, l'air rêveur. » (p. 111- 112)

 

Il faut noter, afin de bien saisir ce passage, qu'il intervient la veille du jour où Gatsby doit revoir Daisy pour la première fois depuis cinq ans, et que tant de lumière n'est que symbole de l'apogée de sa confiance en son amour et en la jeune femme.

À peine deux chapitres plus tard, le récit semble s'inverser pour s'engager, plus rapide sans doute que ne l'est le début, vers la chute tragique et violente qui attend les protagonistes. En seulement deux courts chapitres, le roman se glace et inverse sa course, de la gloire à la honte, de l'amour à la haine. Le début du drame qui représente tout l'intérêt tragique de Gatsby le magnifique commence donc en début de chapitre 7, par ces mots :

 

«  C'est au moment où la curiosité dont il était l'objet devenait la plus vive que Gatsby renonça, un certain samedi soir, à illuminer ses jardins — et sa carrière de Trimalcion prit fin aussi mystérieusement qu'elle avait commencé. »  (p. 149)

 

Juste après cet épisode, l'histoire semble s'intensifier pour Gatsby et les autres, autant dans le rythme de l'action que dans l'absolu de sa violence.



Une société à la fois critiquée et adulée

Gatsby le magnifique peut aussi être vu comme une critique ambivalente de la société de l'époque dans laquelle a évolué Fitzgerald.

Tout d'abord, il est important de souligner que Francis Scott Fitzgerald a toujours eu, depuis sa jeunesse, une sorte d'obsession pour le monde des riches. Né d'une famille aisée mais loin de l'aristocratie de la côte Est, il rêve dès son adolescence de s'élever socialement le plus possible, notamment grâce aux rencontres. Lorsqu'il entre à Princeton, l'occasion est rêvée. Déjà à l'époque, l'université américaine jouit d'une excellente réputation, mais plus encore, elle est vue comme l'université des enfants de très bonne famille, les enfants de tous les aristocrates et diplomates du pays s'y retrouvant. Là, Fitzgerald va principalement s'occuper à rencontrer du monde, se faire bien voir et se créer une personnalité mondaine, extravertie, séductrice. Il y rencontre l'héritière d'un riche industriel et tente même de la conquérir, mais elle refusera finalement de l'épouser.

De cette obsession et de cet idéal de vie naît grand nombre des personnages de Fitzgerald, dont bien sûr Gatsby. Ainsi on peut penser que Gatsby représente en quelque sorte pour Fitzgerald un double idéal. De nombreux indices et correspondances entre les vies de Gatsby et de Fitzgerald nous permettent de le penser.

Entre 1918 et 1921, Fiztgerald vit à Long Island, le lieu d'habitation des personnages de Gatsby le magnifique. Mais lorsqu'il y vit, contrairement à Gatsby, il est encore en tout début de carrière. Il ne possède aucune fortune, et surtout aucune relation, contrairement à ce qu'il a toujours voulu obtenir. Il est donc démuni et le fait que Gatsby soit si riche et si connu peut être en quelque sorte ce qu'il aurait voulu pour lui-même.

D'un point de vue familial, au moment du récit, Gatsby est seul. Il raconte aux quelques rares proches qui entendent une partie de sa vie qu'il est orphelin et que toute sa famille est morte. Fitzgerald lui-même a toujours eu des difficultés avec ses parents : son père en particulier devient, avec les années, une honte pour le jeune homme, tant Edward Fitzgerald possède une personnalité effacée et un manque de ténacité qui lui fait perdre toutes les choses qu'il possède. En partant pour Princeton et en s'émancipant, il a en quelque sorte cherché à effacer ses origines, pour pouvoir se reconstruire un avenir sur de nouvelles bases : sans doute ce qu'a réussi à faire Gatsby.

Le personnage de Gatsby raconte être allé à l'université d'Oxford durant quelques mois, une grande université mondiale donc. De son côté, Fitzgerald est allé à Princeton, mais est parti pour l'armée avant l'obtention de son diplôme.

Mais là où la correspondance en rêves de Fitzgerald et vie de Gatsby est la plus forte, c’est dans la relation avec la guerre. Dans le roman, le seul (ou presque) fait avéré à propos de Gatsby est qu'il s'est illustré durant la Première Guerre mondiale. Engagé, il a été mobilisé en Europe bien que très jeune et a connu la gloire au combat. Fitzgerald lui-même, en quittant Princeton en 1917, s'engage immédiatement comme sous-lieutenant et n'espère qu'une chose, revenir de la guerre en héros. En octobre 1918, il est envoyé à Long Island en vue d'une mobilisation imminente. Cependant, quelques semaines plus tard, il apprend la signature de l'armistice et c'est une déception colossale pour lui. Voyant son rêve s'écrouler, Fitzgerald regrettera toute sa vie cet épisode et en gardera un souvenir amer.

On peut donc voir que Fitzgerald a, en bien des points, réalisé les espoirs déçus de sa vie dans le personnage de Gatsby, même si au moment de l'écriture, il vit avec sa femme une vie d'insouciance et d'opulence sur la Côte d'Azur.

Cependant Fitzgerald, bien que trop souvent jugé hautain et obsédé par l'argent, l'alcool et la fête par ses contemporains, possédait une personnalité et une sensibilité bien trop complexes pour simplement aduler la société futile des années folles. Plus lucide qu'il n'y paraissait, il a toujours voulu esprimer dans ses romans l'ambiguïté de la réussite et de l'échec à travers ses personnages qui se pensaient au dessus de tout. Comme une manière de démontrer aux critiques qu'il était conscient de ses propres limites. On peut voir cela dans le fait que Gatsby, qui se croyait pourtant si bien parti, échoue tragiquement à la fin du roman tandis que d'autres s'en sortent, que le héros défaille et tombe. Gatsby échoue d'ailleurs principalement à cause de sa confiance en son argent et le pouvoir qu'il lui accorde : il pense que la richesse peut tout obtenir, même parfois les sentiments poussiéreux de Daisy, et le bonheur, bien sûr.

 

 « Ce qu'il attendait de Daisy ? Qu'elle aille trouver Tom et lui dise : « Je ne t'ai jamais aimé. » Rien de moins. Ayant ainsi, d'une seule phrase, réduit trois années de sa vie à néant, ils pourraient discuter des mesures à prendre. L'une d'elles étant qu'ils retourneraient à Louisville, dès que la rupture serait officielle, et qu'elle l'épouserait chez elle, dans sa maison d'enfance – comme si ils revenaient cinq ans en arrière.

– C'est bien ce qu'elle ne veut pas comprendre. Elle comprenait si bien autrefois ? Nous restions assis pendant des heures, et...

Il s'interrompit, et je le vis errer au milieu des débris qui jonchaient le sol : écorces de fruits, rubans piétinés, fleurs fanées.

J'ai risqué un conseil :

– Je ne lui en demanderais peut-être pas tant. On ne ressuscite pas le passé.

–  On ne ressuscite pas le passé ? répéta-t-il, comme s'il refusait d'y croire. Mais bien sûr qu'on le ressuscite !

Il regarda autour de lui avec une brusque violence, comme si le passé était là, tapi dans l'ombre de la maison, mais hors de portée.

–  Je ferais tout pour que les choses soient comme avant. Exactement comme avant.
Il secoua la tête avec force.

­  Elle verra !

Et il me parla longtemps du passé. J'ai eu le sentiment qu'il était en quête de quelque chose, une idée de lui-même peut-être, qui s'était égarée lorsqu'il avait aimé Daisy. Du jour où il l'avait aimée, sa vie n'avait plus été que désordre et confusion. » (p. 146-147)

 

Bien entendu, Gatsby n'est pas le seul personnage cachant une critique acerbe de la part de son créateur. Tous les personnages ont leurs vices et s'attirent de cette manière de nombreux problèmes. Sous les traits de Tom, il critique la violence des financiers des années 20, leur hargne à l'égard de tout ; sous les traits de Myrtle, il critique l'ambition sociale mal placée, conduisant à des désillusions parfois physiquement violentes. Et sans aucun doute, il critique dans chaque personnage évoluant temporairement dans les soirées de Gatsby la société futile qu'il a lui-même devant les yeux à l'époque de rédaction de l'oeuvre, cette génération héritière de l'expansion vers l'ouest et de l'industrialisation des villes, ces jeunes gens aveugles car trop exposés aux lumières crépitantes. Finalement, le seul personnage conservant ses chances dans Gatsby le magnifique malgré le dénouement terrible semble être Nick. C'est donc le personnage le plus commun et le plus modeste et cela nous en dit long sur le jugement de Fitzgerald.



Avis personnel

J'ai été passionnée par Gatsby le Magnifique. En le lisant une première fois, j'ai été charmée par l'écriture minutieuse et lyrique de Fitzgerald : par la description de ces lieux grandioses ou décharnés, par l'atmosphère qu'il réussit à mettre en chaque scène. Son style d'écriture m'a énormément fait visualiser le déroulement de l'histoire, j'ai eu tout le long en face des yeux les visages de Gatsby, Daisy, Tom, les belles voitures, les foules des soirées, les grandes maisons illuminées, les gazons verdoyants. C'est donc une première lecture qui m'a séduite plus qu'intellectuellement plu. Cependant, j'ai voulu relire le lire une seconde fois quelques mois après. C'est alors, en articulant ma lecture et mes recherches en parallèle, que j'ai découvert bien plus que ce qui apparaissait au premier abord. En découvrant la vie de Fitzgerald, son destin, j'ai été surprise de voir que tout devenait beaucoup plus clair, et que les pièces d'un véritable puzzle venaient s'assembler d'elles-mêmes. Voilà pourquoi j'ai notamment voulu axer la majorité de mon intervention sur la vie du romancier, peut-être pour faire découvrir un autre aspect de l'oeuvre, plus attrayant pour ceux qui auraient eu du mal avec son écriture.


Louise, 1ère année bibliothèques

Sources :
 

 

– http://rosannadelpiano.perso.sfr.fr/ONPA_Fitzgerald_html.htm

Pages wikipédia sur Francis Scott Fitzgerald, Génération perdue, Ernest Hemingway, Gertrude Stein, Lost Generation.

 

 

Francis Scott FITZGERALD sur LITTEXPRESS

 

 

fitzgerald-Absolution.jpg

 

 

 

 

 

 Articles de Lila et d'Emmanuelle sur « Premier mai » in Absolution.

 

 

 

 

 

 

 

 

Fitzgerald Les enfants du jazz

 

 

 

 

 

 

Articles de Marie et de Charlotte sur Les Enfants du jazz.

 

 

 

 

 

 

 

nouvelles-new-yorkaises.jpg

 

 

 

 

Article d'Elisa sur Nouvelles new-yorkaises (Fitzgerald, Miller, Charyn).

 

 

 

 

 

 

 

 

Fitzgerald Les heureux et les damnés

 

 

 

 

Article de Laura sur Les Heureux et les Damnés.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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15 mai 2013 3 15 /05 /mai /2013 07:00

pour la réalisation d’un recueil original
« Des écrivains & les Lettres du monde »

 

 Lettres du monde fête cette année ses 10 ans d’activité.  Pour marquer cet anniversaire et prolonger les rencontres littéraires organisées depuis 2004 à Bordeaux et dans la région Aquitaine, l’association a demandé à plusieurs des presque 300 écrivains qu’elle a reçus de lui adresser un texte inédit.

 

 

 

Près de 40 écrivains du monde entier ont répondu amicalement à cette invitation. Cet ensemble de textes, écrits ou traduit en français, composera un panorama littéraire unique et exceptionnel.

Textes de Serge AIROLDI, Riikka ALA-­HARJA, Laura ALCOBA, Kristín Marja BALDURSDÓTTIR, Silvia BARON SUPERVIELLE, Emna BELHAJ YAHIA, Stéphanie BENSON, Lamia BERRADA-­BERCA, Eduardo BERTI, Marek BIENCZYK, Itxaro BORDA, Lisa BRESNER, Ron BUTLIN, Claude CHAMBARD, Sergio CHEJFEC, Jean-­Luc COUDRAY, Dominique DEBLAINE, Victor DEL ÁRBOL, Percival EVERETT, Eddy L. HARRIS, Johan HARSTAD, Guy JIMENES, Fiona KIDMAN, Jake LAMAR, Richard LANGE, Carlos LISCANO, José Carlos LLOP, Colum McCANN, Charif MAJDALANI, Beatrice MASINI, Katarina MAZETTI, Rosie PINHAS-­DELPUECH, Néstor PONCE, Celia REES, Annelise ROUX, Francesc SERÉS, Diego VECCHIO, Enrique VILA-­MATAS.

Dans la limite du tirage réalisé, ce recueil sera disponible en octobre dans différents lieux, dont ceux associés au festival Lettres du monde 2013, à Bordeaux et dans différentes villes de la région Aquitaine. Plusieurs institutions, associations, librairies, villes & bibliothèques ont déjà accepté d’aider ce projet. Ce recueil, d’une centaine de pages environ, ne sera pas en vente, mais il a néanmoins aussi besoin de votre soutien pour exister.

Par une participation de 10 € par exemplaire, non seulement vous contribuez généreusement à sa réalisation mais vous êtes sûr aussi de pouvoir en être le lecteur, car vous en serez destinataire, à sa parution en octobre 2013, directement à votre domicile. Vous pouvez souscrire dès maintenant et jusqu’à la fin du mois de juin (si vous souhaitez plusieurs exemplaires, il vous suffit de faire une addition) en adressant un chèque à cette adresse et à l’ordre de :

 

Association Lettres d’échange
55, rue Blanchard-­Latour
33000 Bordeaux
France

 

en indiquant le nombre d’exemplaires souhaité, vos coordonnées postales et votre adresse e-­mail, pour que Lettres du monde puisse accuser réception de votre courrier et vous tenir informé.

 

 

 


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