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14 mai 2013 2 14 /05 /mai /2013 07:00

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L’ensemble Ars Nova est l’un des plus anciens défenseurs de la musique contemporaine en France. Après avoir été créé par Marius Constant, il a été placé sous la houlette du chef d’orchestre Philippe Nahon, qui dirige encore aujourd’hui cet ensemble d’une vingtaine de musiciens de talent. L’ensemble se produit de manière très régulière, en France et à l’étranger, et dans les principaux festivals dédiés à la musique contemporaine.

 

 

 

 

  Philippe Nahon

 

 


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C’est à l’occasion du 50e anniversaire de l’ensemble instrumental Ars Nova, les 7 et 8 Mars 2013, à Poitiers, qu’il a été possible de découvrir la dernière création de Bernard Cavanna, composée à partir d’un pamphlet de Louis Ferdinand Céline contre Jean-Paul Sartre : À l’agité du bocal. Il a été interprété par un orchestre pour le moins hétéroclite, avec trois ténors et un ensemble de 18 musiciens comprenant des bois, des cuivres, des cordes, des percussions, mais aussi un orgue de barbarie, des cornemuses, un accordéon de variété et un cymbalum !


Bernard Cavanna



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À l’agité du bocal, c’est moins d’une dizaine de pages d’une charge violente contre Jean-Paul Sartre, appelé ici Jean-Baptiste Sartre (J.B.S.) : une charge sans aucune mesure, parfois très crue, que l’on peut considérer comme injuste, mais toutefois très drôle.  Cette charge, écrite durant la période d’exil de Céline à Korsor, au Danemark, répond à un texte, Portrait d’un antisémite, où Jean-Paul Sartre accuse Céline d’avoir été payé pour soutenir les thèses socialistes des nazis.
 Ars-Nova-celine.jpeg« Dans mon cul où il se trouve on ne peut pas demander à J.B.S d’y voir bien clair ni de s’exprimer nettement »
À l’agité du bocal, Louis-Ferdinand Céline
 
Selon Bernard Cavanna, Céline cherchait toujours une « petite musique » à faire entendre entre les mots. La question a alors été de superposer ou non une nouvelle musique à celle de l’auteur. Afin de ne pas transformer le texte de Céline, Cavanna a donc fait le choix de tisser sa propre musique, en tentant d’amplifier l’expression, la violence, et la démesure de celle de Céline, pour en arriver à ce qu’il appelle un « bousin pour trois ténors dépareillés et ensemble de foire ».

Ces trois ténors déclament donc au public le texte intégral de cette œuvre de Louis Ferdinand Céline, parfois simultanément, parfois en se partageant ce texte. La voix de Céline est donc « triplée » en quelque sorte. L’orchestre qui l’accompagne, à l’image du texte de Céline, crée un certain chaos, une foire, aidé par des instruments inhabituels, issus de la musique populaire.
 
Vous pouvez lire ce pamphlet de Louis-Ferdinand Céline ici : http://maxencecaron.fr/wp-content/uploads/2011/07/dubocal.pdf
 

Quentin, 2e année bibliothèques

 

 


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13 mai 2013 1 13 /05 /mai /2013 07:00

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Ulli LUST
Trop n’est pas assez
Heute ist der letzte tag vom rest deines Lebens
Ulli Lust & avant-Verlag, 2009
traduit par
Jörg Stickan
Çà et là, 2010
nouvelle éd. 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

UlliLust02.jpgUlli Lust a à peine dix-huit ans quand elle décide de partir avec Edi, même âge, en Italie. Autrichienne et originaire de Vienne, Ulli fait partie d’une bande de punks et refuse la société telle qu’elle est. Le récit est une histoire vraie, un récit d’un fragment de vie. Ulli Lust, aujourd’hui âgée d’une quarantaine d’années, revient sur ces quelques mois de sa jeunesse. À partir d’une simple volonté de liberté, une envie de voir la mer italienne, Ulli est entraînée dans une aventure où se mêlent de nombreux thèmes : le voyage, la liberté, la place de la femme (et le féminisme, et la féminité), la jeunesse, la drogue et la dépendance, la pauvreté, la famille (la vraie qui s’inquiète, les amis punks mais aussi la « famille » mafieuse), et surtout la question de l’identité :  coïncidence, nous sommes en 1984, et comme Orwell, un vent de liberté et de quête de soi souffle dans ce roman graphique.

La couverture criarde (rouge-orange fluo) frappe le regard et le dirige vers un autre regard : une fois qu’on a lu le titre revendiquant haut et fort que « Trop n’est pas assez », le lecteur tombe sur les yeux d’Ulli, telle qu’elle s’est représentée dans cet ouvrage. Yeux fardés, presque écarquillés, le regard se fait inquisiteur, nous harangue tout en soutenant cette maxime. Le lecteur, happé par cette apparition, ne peut manquer d’être intrigué par cet ouvrage. L’intérieur est différent et se présente de la même manière : des cases, des illustrations en noir, blanc, et vert kaki. L’histoire prend rapidement, difficile de la lâcher.

 

Une histoire vécue

 Le récit est décomposé en vingt chapitres inégaux et un épilogue comprenant divers documents de l’époque, notamment une page du journal de bord à partir duquel l’auteur retrace cette histoire. Nous ne pouvons savoir si Ulli Lust a commencé ce roman graphique des années auparavant ou si elle se sert exclusivement de souvenirs vieux de plus de vingt ans (notamment à propos des dialogues), mais le récit en lui-même est fluide et cohérent.

Ulli, bientôt dix-sept ans, passe ses vacances d’été à Vienne avec sa bande d’amis. Une nuit, l’un de ses amis ramène une conquête, Edi (le nom a été changé par l’auteur). Celle-ci fait part à Ulli de son projet de partir clandestinement pour l’Italie. Après quelques péripéties – l’auteur ayant choisi de tout raconter – les deux filles se décident à partir car l’hiver approche. Avec quelques pièces en poche et pour seuls bagages leurs sacs et un sac de couchage, les deux amies prennent la route. Elles vivent au jour le jour et apprennent à se connaître. Lors d’un arrêt, Ulli raconte un souvenir d’enfance. Petite, quand sa jeune sœur est décédée, elle s’est mise à prier chaque soir pour être sûre de se réveiller le lendemain. Sa philosophie actuelle résulte de cet ascétisme : vivre chaque jour comme si c’était le dernier, carpe diem, d’où le titre original du livre Heute ist der letzte tag vom rest deines Lebens, littéralement : « aujourd’hui est le dernier jour du reste de ta vie », incluant l’idée que trop n’est pas (encore) assez, il faut vivre à mille à l’heure. Il faut noter que le titre n’a pas été traduit littéralement pour l’édition française, au contraire des autres langues.
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Le « plan » d’Edi, qui se révèle être assez simplette, consiste à traverser la forêt tout en longeant la route vers la frontière, afin de ne pas être arrêtées. Ulli s’aperçoit vite qu’elle ne peut pas entièrement compter sur elle pour mener le voyage. Entrées en Italie, elles font un peu de stop et s’arrêtent à Vérone. Ulli subit une première épreuve difficile, qui ne sera pas la dernière, en rencontrant un homme italien qui l’invite à manger et lui demande de le remercier « en nature »… Avec l’argent qu’il lui a donné, Ulli et Edi se rendent à l’opéra et voient Carmen, nouveau choc pour la narratrice qui pensait détester ce genre de création classique.

 

Cette soirée italienne semble préfigurer le reste de l’ouvrage, partagé entre l’ivresse du voyage et la misogynie extrême des Italiens. En effet, au fil des villes parcourues, les rencontres louches s’enchaînent : deux filles, étrangères, jeunes et jolies (à la fois la tendance affirmée d’Edi pour les rapports sexuels et les formes généreuses d’Ulli), sans le sou, des mines d’or pour les hommes du pays. Alors qu’elles font du stop pour aller voir la mer à Rimini, deux hommes les emmènent à la plage de Cattolica, puis dans un hôtel où les deux chambres louées sont réparties par couples. Au début, pour les deux filles qui s’érigent contre les valeurs morales, rien de très grave puisqu’ils leur donnent en plus de l’argent. Mais il ne s’agit pas d’exception, la même scène recommence quelques pages après. En direction de Rome, elles font une étape à Pescara et s’étonnent que les voitures les klaxonnent autant. En filigrane de cette naïveté commence à se poser la question de la place de la femme italienne, en parallèle de celle de la féminité. Sans vraiment le savoir, ces deux jeunes femmes à peine sorties de l’adolescence se situent à un moment-clé de leur vie. Ce voyage alors initié sur l’amusement et la découverte va se révéler d’un intérêt plus profond et laissera sa trace chez Ulli Lust.

 

De rencontre en rencontre

Rome. Ulli, fascinée par la ville, décide d’aller visiter Saint-Pierre et doit se plier aux règles de bienséance contraires au « A » entouré qu’elle porte tatoué sur son bras. Une nouvelle phrase résonne comme le titre : « peu, c’est mieux que rien ». Andreas, un Allemand junkie faisant la manche, les interpelle et devient leur allié et compagnon de voyage (et l’amant d’Edi). Il leur fait d’abord visiter la Ville, leur explique tous les « trucs » utiles quand on mendie, et leur présente sa bande d’amis. Ensemble, ils vivent une vie de bohème comme dormir dans les parcs avec la permission des gendarmes, frauder pour entrer au concert des Clash, se faire de faux passeports, voler, etc. Ulli apprend à faire la manche dans le métro, car les Italiens donnent beaucoup. Andreas explique que « Les Romains ont l’habitude des mendiants. A Rome, la différence entre riches et pauvres est extrême. Alors faire l’aumône est de bon ton » (p. 167).
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Sur la route de Palerme, le sujet de la Camorra est abordé, mais aussi celui de la femme : Andreas explique à Edi qu’elle va devoir porter des vêtements plus couvrants. Lors de leur halte à Naples, ils font la rencontre de Francesco qui leur propose de dormir chez lui. Seulement, ce dernier enferme Ulli et lui fait croire que ses amis l’ont abandonnée. Seule, sans repères, elle se laisse faire par cet homme qui se disait prévenant, encore. Plus tard, elle décide de retourner à Rome, place d’Espagne où traînent les autres « freaks » de la bande. Personne n’a vu Andreas et Edi, et aucun d’entre eux ne veut l’accompagner à Palerme. Elle s’y rend tant bien que mal, accompagnée de Dieter, bouddhiste qui lui inculque de prendre soin de son corps, et surtout de ne pas se soucier du lendemain. Cependant, Ulli ne s’intéresse pas à la quête de la sagesse.
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Les deux acolytes font malheureusement la connaissance de deux hommes qui, comme les autres, cherchent à mettre Ulli dans leurs lits. Celle-ci réussit à s’en débarrasser mais c’est le moment que choisit Dieter pour lui proposer de faire l’amour. Au fur et à mesure de cette histoire, Ulli se sent comme bout de viande, un morceau de choix quand les autres femmes sont soit cloîtrées, soit mariées.
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Catane (Sicile). Ulli est à nouveau seule, une proie malgré ses efforts pour s’enlaidir. Elle enlève son maquillage quelques pages plus loin : « faut que je sois moche » (p. 230).
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Palerme enfin. Le voyage semble gâché par tous ces hommes qui la regardent avec insistance. La jeune fille finit par céder à l’un d’entre eux, Massimo, pour avoir la paix. Mauvais choix : s’ensuit un viol par l’ami de ce dernier, Guido. Une scène violente, à la fois silencieuse et tonnante, que l’Ulli Lust contemporaine retranscrit avec verve, à l’aide d’un loup qui la dévore. Cet épisode qui la brûle dans sa chair lui enseigne la peur, mais surtout la rage des hommes. Brisée, transparente, Ulli erre et ne parvient pas à mettre de mots sur la souillure. La nuit, elle se rappelle un rêve d’adolescente, au moment où la puberté avait commencé à changer son corps en celui d’une femme, image d’une femme-objet. Comme prise dans un cercle vicieux, elle retourne vers son agresseur. Les deux hommes et la jeune femme deviennent amis, mais cela ne dure pas : Ulli est régulièrement envoyée chez les restaurateurs pour récupérer à manger (selon le même principe de la mendicité, ces derniers sont obligés de donner de quoi se nourrir à quelqu’un qui le demande), puis elle est à nouveau dupée par ses deux compagnons. Elle s’enfuit. Rencontre à nouveau un homme intéressé seulement par son corps. « Pourquoi l’ai-je suivi ? Comment peut-on être aussi conne ? Ils ne me foutront jamais la paix » (p. 283). Face à tous ces déboires, Ulli ne perd pas la face et aimerait être Méduse : « Vous ne connaissez pas de filles comme moi ? Vous allez en connaître ! Je viens du futur. » (p. 284). Elle prend la décision de ne plus respecter les hommes, de la même manière qu’aucun ne semble la respecter en tant qu’être humain.

 

Une nouvelle Ulli

Alors qu’elle cherche un endroit où dormir, elle tombe sur deux dessinateurs de rue allemands, Heinz et Frankie. Des hommes sains, qui lui apprennent l’existence de troubles au sein de la mafia, mais aussi la présence d’une autre petite Allemande en ville. Ulli insiste pour la retrouver et découvre que bien des choses ont changé : Edi tapine car cela lui plaît, sous la direction de son nouvel ami, Gino, tandis qu’Andreas essaie de la surveiller. Devenue junkie, elle ne semble pas mesurer l’importance de ces agissements, notamment l’implication dans la mafia sicilienne, la « nouvelle famille ». Andréas répète à plusieurs reprises que « Edi, c’est la nana la plus toquée que le monde ait jamais produite ».

 

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Les trois amis sont, en effet, impliqués dans les affaires de la mafia et doivent respecter l’omertà, la loi du silence. En échange, le capo, ses acolytes et la police veillent sur eux… La pauvreté sévit partout, et les hommes espèrent une place dans l’autre « famille », car rien ne se développe ici. Mais il se trame quelque chose d’après Andréas, il semble qu’il y ait un « repenti », un traître dans la mafia. Or, c’est une première car il vit encore et est caché par la police.

La place de la femme en Sicile est abordée : si pour les garçons, toutes les frasques sont permises jusqu’à vingt-cinq ans (l’âge de se ranger), les filles restent à la maison et se marient tôt car le moindre écart couvre la famille de honte.

Le nouvel ami d’Edi ne respecte pas plus Ulli, voyant son assurance d’un mauvais œil. Très tôt, ils se détestent, surtout quand Ulli essaie de tirer Edi de ses griffes. Ulli se retrouve malgré elle entraînée dans cette prostitution mais se rebelle. Quand elles sont invitées chez le fils d’un gros bonnet de la mafia, elle se retrouve tout à coup seule face à trois hommes qui la regardent avidement, et parvient à s’en débarrasser après de violents efforts. Comme pour l’image du loup, Ulli Lust parvient à retranscrire cette avidité de manière forte. Plus tard, elle parvient à persuader Edi de s’enfuir, malgré les menaces de Gino. Ce dernier la bannit d’un quartier de Palerme, car elle a « blessé son honneur » en s’opposant aux volontés d’un haut gradé de la « famille ». Gino a perdu la face à cause de la volonté d’Ulli de ne pas se laisser faire. Déshonoré, bafoué, il veut quasiment la tuer. L’influençable Edi le rejoint, laissant la narratrice seule.

 

Vers un retour

Ulli retrouve Andreas. Arrêtés par la police avec d’autres punks, ils voient défiler de nombreux hommes dans les couloirs de la prison. Andreas explique que le repenti a dévoilé une liste de noms. De fait, les deux filles ont eu une chance inespérée de s’échapper de la maison, car les pontes de la mafia avaient d’autres affaires à régler. Libérés, ils doivent quitter Palerme. Ulli part faire ses adieux à Frankie. Dans le train, elle parvient à expliquer à Andreas le « viol mental » qu’elle a subi en Sicile.

Retour à Rome. Il pleut, il fait froid, cela sonne comme une fin. Les deux amis profitent de la beauté des parcs. Le lendemain, Ulli prend une décision irréversible : « le lendemain matin, je sus ce qu’il me restait à faire » (p. 436) : elle se rend à l’ambassade d’Autriche pour faire un passeport, mais la responsable la reconnaît et lui apprend qu’il y a un avis de recherche sur elle. Andreas considère qu’elle est une lâche, pas une « vraie », et parie qu’elle ne viendra pas le rejoindre en Espagne plus tard (ce qui s’avérera exact). Ses parents viennent la retrouver, elle apprend que sa mère l’a recherchée jusque dans le milieu punk viennois, et qu’elle a également rencontré Edi. Cependant, cette dernière a raconté qu’Ulli se droguait, se prostituait et n’avait pas voulu rentrer avec elle. Malgré les protestations de la jeune fille, les parents ne veulent rien entendre. Le roman se termine sur Ulli, lavée de sa crasse mais aussi de ses aventures, qui ne parvient plus à dormir dans un lit et se réfugie sur le sol.

 

Épilogue

L’épilogue évoque les personnes revues, notamment Edi, trois ans plus tard, devant laquelle elle a fui car cette dernière n’avait toujours aucune conscience de ses actes et lui a appris qu’elle était maintenant dans une école de commerce.

 

Annexes

Enfin, les annexes comprennent divers documents : des lettres, des notes de son carnet de voyage, une histoire du terme « punk » et l’auteur y raconte comment elle a été attirée par ce milieu dans les années 1980.

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Thèmes abordés

La place de la femme en Italie

 

 « Dans ce pays règne encore le mythe de la virginité. La femme est sacrée ! Sainte Vierge Mère de Dieu ! Et plus on va vers le Sud, pire c’est. C’est pourquoi le foutre leur sort par les yeux, le nez et les oreilles ! Ils se jettent sur les touristes pour tirer un coup facile. Ils pensent qu’il suffit d’inviter une étrangère à manger des spaghettis pour que ces connes tombent dans le panneau ! J’espère que vous n’êtes pas assez bêtes pour vous vendre pour une bouchée de pain ! » (Andréas,  p. 166).

 

La place de la femme est importante, mais en tant qu’image, un idéal intouchable (image10). En parallèle se développe la question de la féminité. L’auteur explique clairement qu’au moment de ce voyage, elle ne ressentait rien de particulier par rapport à sa vie sexuelle, et que bien des choses ont changé depuis, notamment grâce à Andreas.

Le rêve d’enfance dont il est fait mention plus haut est important, il s’agissait d’une sorte de fabrique de femmes, où l’on assemble les formes dites « caractères sexuels secondaires » (p. 251). Cet épisode est à mettre en lien avec un autre souvenir, où on la prenait pour un garçon quand elle était petite. La découverte de sa féminité ressurgit lors de ce voyage, en lien avec la condition féminine italienne. Ulli se sent obligée de cacher ce corps de femme, afin de ne pas être importunée  par les hommes.


 
La pauvreté et l’alimentation

À nouveau, une réponse d’Andreas à une Ulli expliquant que son style dépenaillé est une mode :

 

 «  Ha ha ha ! Les gens d’ici ne savent pas ce que c’est que des punks ! De toute façon, y a qu’une société d’abondance qui puisse produire une mode pareille ! En Italie du Sud, il y a de la vraie pauvreté. Là, personne ne se mettra volontairement des loques sur le dos ! » (p. 167)

 

Comme il a été évoqué, la pauvreté est tellement présente que les gens riches comme les restaurants donnent facilement.

 

Ulli, jeune punk qui voulait simplement partir en voyage pour profiter de la vie, se retrouve finalement projetée confrontée à cette société qu’elle déteste et à la condition féminine qui en est un produit. La construction de soi prend presque une tournure de récit initiatique dans cet ouvrage, avec la figure d’Andreas comme guide (spirituel ?) dans une société nouvelle. Se pose en filigrane la question forte de la liberté ; jusqu’où peut-on aller et est-on vraiment libre lorsque l’on s’érige contre une société ? Ce récit pourrait ainsi être interprété de manière symbolique.

Il faut cependant rappeler qu’il s’agit de faits réels, et ancrés dans la réalité (et ce, bien qu’il soit difficile de compter le temps passé en Italie) : il y a effectivement eu une importante arrestation dans la mafia sicilienne après la trahison d’un repenti :

 

« Ils se font toujours pincer et, du coup, finissent pour de bon derrière les barreaux. Salvatore Contorno en sait quelque chose. Boucher de profession, il est arrêté en 1984, se repent et permet de faire coffrer 127 criminels : en remerciement de ses bons et loyaux services, il écope seulement d'une peine de six ans de prison. Mais dès qu'il est libéré, il retourne dans son île, bien décidé à venger les 35 (35 !) membres de sa famille assassinés par Cosa Nostra pour le punir d'avoir brisé l'omerta. Alors qu'il prépare un assassinat, la police l'arrête et l'expédie aux États-Unis, où il bénéfice une nouvelle fois d'un traitement de faveur grâce à sa collaboration avec le FBI lors du procès de la Pizza Connection... (et d’autres articles relatant ces faits). », Marcelle Padovani, « Mafia italienne : le crépuscule des repentis », Le Nouvel Observateur, 17 août 2011 (mis à jour le 14 octobre 2011), http://tempsreel.nouvelobs.com/le-dossier-de-l-obs/20110817.OBS8675/mafia-italienne-le-crepuscule-des-repentis.html, consulté le 21 février 2013. Il existe d’autres articles sur ce sujet, et des notes ajoutées par l’auteur dans les annexes.

 

De même, le concert des Clash a bien eu lieu (en septembre) : http://www.songkick.com/concerts/893225-clash-at-arena-palasport?utm_source=3001&utm_medium=partner

 

L’auteur

Ulli Lust (le nom de jeune fille de sa mère) est née à Vienne en 1967, et a fait des études de graphisme. Aujourd’hui auteur de bande dessinée, illustratrice et éditrice (www.electrocomics.com). Elle tient un blog www.ullilust.de et a publié d’autres ouvrages, notamment Fashionvictims en 2008 et Airpussy en 2009 chez Employé du mois.

Voir sa biographie sur le site des éditions Çà et Là : http://www.caetla.fr/spip.php?auteur34

 

À propos de cet ouvrage

Compte-rendu sur le site des éditions Çà et Là :  http://www.caetla.fr/spip.php?article55

Compte-rendu des Inrocks : http://www.lesinrocks.com/2010/12/12/livres/bd-ulli-lust-raconte-sa-jeunesse-de-punkette-dans-trop-nest-pas-assez-1122332/

Chronique de Pénélope Bagieu : http://www.youtube.com/watch?v=yem-q0MC93Y

L’ouvrage a remporté le Prix Révélation d’Angoulême en 2011, voici une interview de l’auteur à cette occasion : http://www.myboox.fr/video/ulli-lust-vivre-dans-la-rue-17-ans-6167.html

 

À travers cet ouvrage, Ulli Lust nous rappelle de profiter de chaque jour comme si c’était le dernier, et que les expériences – si violentes soient-elles – ne nous rendent que plus forts.


Lucie, AS Bib

 

 

 

 

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12 mai 2013 7 12 /05 /mai /2013 07:00

traducteur

Saul-Bellow.gif

 

Présentation

Lien vers quelques-unes de ses traductions :
 http://www.maisonantoinevitez.com/loges/traducteurs3.php?actu_date=CAT&traducteur_id=75&traducteur_infocivil=Lederer%20Michel&auteur_id=75&auteur_nom=Wagner&auteur_prenom=Coleen&ecrit_pays=Canada&oeuvre_en=1&oeuvre_id=1339&oeuvre_titretraduit=Home

Je suis partie rencontrer Michel Lederer un des premiers jours de novembre dans sa maison de Vincennes. Nous avons discuté dans une ambiance chaleureuse, entre sa bibliothèque foisonnante d’ouvrages et plusieurs tasses de thé bien appréciables. Michel Lederer a déjà traduit plus d’une centaine d’ouvrages, principalement de l’anglais vers le français dont la plupart des œuvres de Rick Moody, un auteur que j’affectionne particulièrement.

Michel Lederer a commencé sa carrière professionnelle en tant que cadre dans une entreprise industrielle avant de s’intéresser au métier de traducteur. Il a beaucoup voyagé en Angleterre et aux États-Unis, ce qui lui a permis d’apprendre l’anglais. Sa passion pour les grands auteurs américains (William Faulkner, Ernest Hemingway, John Steinbeck, John Dos Passos…)  et la littérature étrangère s’est révélée en même temps qu’il découvrait la richesse de la collection « Du monde entier » chez Gallimard. Et c’est un jour où, jeune trentenaire, il lisait un livre de science-fiction mal traduit, qu’il a pris conscience de l’importance du métier de traducteur et qu’il a décidé de changer d’orientation et de vie.

Ses débuts l’ont amené à traduire des polars à forte tendance érotique, puis de la science-fiction pour la collection « Présence du futur » chez Denoël, qui publiait à ce moment-là les plus grands auteurs du genre tels Isaac Asimov, Ray Bradbury ou H.P Lovecraft, avant enfin d’aborder la traduction de la littérature américaine plus générale chez des éditeurs tels que Albin Michel, L’Olivier, Gallimard ou Grasset.
 

 

 

 

L’entretien

Pour vous, la littérature étrangère souffre-t-elle d’un problème de légitimité ?

Je pense que la littérature étrangère est mieux reçue que la littérature française car elle est beaucoup plus diversifiée. Je ne pense pas que la littérature française soit seulement nombriliste comme certains le disent ; si l’on prend Jean Echenoz ou  Jean Marie Le Clézio ce n’est pas du tout le cas. Les journaux consacrent autant de pages à la littérature étrangère qu’à la littérature française, si ce n’est plus. Par contre, certaines langues sont plus privilégiées que d’autres, et c’est le cas de la littérature anglo-saxonne si on la compare à la littérature sud-américaine par exemple. Il faut aussi prendre en compte les phénomènes d’édition, comme la littérature nordique qui a été ignorée pendant des années jusqu’à l’arrivée de certains grands noms comme Henning Mankell.



Avez-vous déjà retraduit des textes ou eu envie d’en retraduire ?
Richard-Hugo-La-mort-et-la-belle-vie.gif
J’ai déjà fait quelques retraductions : en ce moment-même, je suis en train de finir les retraductions de quatre romans de Saul Bellow, un prix Nobel de littérature qui a beaucoup inspiré Philip Roth, bien que personnellement, je le trouve bien supérieur littérairement à Philip Roth. Cette retraduction est une commande : le premier volume qui comprend Herzog et La planète de Mr. Sammler vient d’être publié dans la collection Quarto chez Gallimard. J’ai également retraduit un polar du poète Richard Hugo, un auteur du Montana qui est aussi un des créateurs des Creative Writing. Il a inspiré le milieu littéraire américain que l’on a faussement appelé à mon avis (à force de vouloir classifier les auteurs) « l’école du Montana », dont est notamment issu Thomas McGuane. J’ai retraduit ce polar car à l’époque, lorsqu’il avait été publié dans  la série noire chez Gallimard, le livre avait été amputé de 30% de son contenu. De plus, il comportait de nombreuses erreurs de traduction. Le titre original aurait dû être « la mort et la belle vie » et il avait été traduit par « meurtre cousu d’or »: ce qui n’a rien à voir. De plus, tout ce qui faisait l’intérêt de l’œuvre, comme les réflexions philosophiques du policier, avait été supprimé au profit de l’intrigue. Enfin, ces choix éditoriaux ont été faits pour être dans l’esprit de la collection dans laquelle le livre était publié.

Étrangement, toutes les traductions vieillissent, mais c’est en réalité la langue qui change. On dit qu’il faudrait refaire ou réviser toutes les traductions au moins tous les trente ou quarante ans. J’ai un exemple qui m’est toujours resté en mémoire : dans un ouvrage de John Dos Passos, l’auteur écrit « he’s looking for a job » donc : « il cherche du boulot ». Dans la traduction française, cela a été traduit par « il cherche de l’ouvrage » : cela ne se dit plus maintenant en français alors qu’en anglais la formulation n’a pas bougé.

Il existe aussi de mauvaises traductions. Un éditeur m’a dit un jour : « tu sais, une mauvaise traduction n’empêche pas un livre de se vendre », ce qui est un peu vrai. Par exemple, la première traduction de L’attrape-cœur de Salinger, qui était très mauvaise, n’a pas empêché le livre de se vendre à des centaines de milliers d’exemplaires en poche. Depuis, il y a eu deux autres traductions de l’ouvrage.


Je pense aussi que l’une des difficultés du traducteur, c’est de lire la littérature traduite. Personnellement, lorsque je lis de la littérature anglo-saxonne, je ne peux pas m’empêcher de me mettre à la place du traducteur et de me dire : « Là, je n’aurais pas traduit de telle façon » ou « Cet emploi de mot me parait suspect ».



Quelles sont vos méthodes de travail ?

On me propose tout d’abord un livre à traduire, je le lis dans cette optique de traduction et s’il me plaît, je commence le travail. Malheureusement, je ne peux pas toujours traduire selon mes envies. Il faut aussi pouvoir vivre de son métier. Je prends toujours des notes lors de ces premières lectures. Lorsque je traduis, je ne fais pas particulièrement de recherches en amont, c’est au fur et à mesure de la traduction que je fais mes recherches sur les terminologies, le vocabulaire… lorsque le besoin s’en fait sentir. Il faut dire que maintenant notre vie a changé avec Google. Cela nous éviteaussi de poser un certain nombre de questions à l’auteur, lorsque celui-ci est encore vivant. Avant l’apparition du net, nous avions de gros problèmes, par exemple, pour retrouver des citations que l’auteur avait laissées sans références dans l’œuvre. De nos jours, il suffit d’entrer cette citation sur le net et il est possible d’en trouver l’origine. Dernièrement, j’ai eu besoin de traduire une citation de la Bible, j’ai pu trouver, grâce au net, très rapidement à quel chapitre elle appartenait.



Êtes-vous déjà parti à l’étranger dans le cadre d’une traduction ?

Cela m’est arrivé une fois. C’était l’âge d’or de l’éditeur pour lequel je travaillais et il m’a offert un voyage en Irlande pour aller rencontrer l’auteur du livre que je venais de finir de traduire. Cela m’a permis d’aller sur les lieux où se situait l’action du livre et j’ai pu vérifier que l’atmosphère était bien telle que je l’avais pressentie. Ce genre d’occasion est toutefois rarissime.

Une fois, je suis aussi allé à Chicago pour la traduction de Saul Bellow. La plupart de ses intrigues se passent là-bas, même si elles se situent plutôt dans les années quarante ou cinquante. J’étais déjà aux États-Unis pour des raisons personnelles et j’ai voulu faire un détour par Chicago pour aller m’imprégner de l’atmosphère de la ville. C’était d’ailleurs le lendemain de la première élection d’Obama. L’atmosphère dans Chicago était donc extraordinaire.



Quelles sont pour vous les plus grosses difficultés liées à la traduction ?

Indiscutablement, c’est restituer un style. Vous verrez, en lisant Rick Moody, qu’il y a un rythme de phrase particulier. Je crois que la plus grosse difficulté, c’est cela. C’est aussi de restituer une langue. Honnêtement, c’est quelque chose auquel je ne me risque pas. Par exemple, je n’ai jamais traduit de livre écrit par des noirs américains. Je pense notamment à Edgar Wideman lorsque je vous dis cela, parce que je me sens incapable de restituer la langue telle qu’elle est écrite. Le rythme peut- être, mais quand on lit Edgar Wideman à haute voix, il y a un tel rythme ! Cela a été très bien traduit par Jean-Pierre Richard d’ailleurs. Mais, il y a des choses que je ne sais pas faire.



Il y a donc des langues qui vous parlent plus que d’autres ?

Oui, je pense qu’il y a cela aussi. Par exemple, chez Saul Bellow, qui est un auteur juif américain, il y a beaucoup de yiddish mais je sais dans ces cas-là restituer le rythme de la phrase. Toutefois, je ne le fais pas comme d’autres bouquins le font, avec des élisions ou des arrangements que je trouve insupportables à lire.  Je n’aime pas, par exemple, l’idée de supprimer les « r » pour rendre le langage parlé noir, c’est illisible.



 Qu’est-ce qui vous a orienté vers la culture anglo-saxonne et donné l’envie de faire découvrir cette culture-là ?

J’ai beaucoup appris à lire avec la Collection blanche de Gallimard. Mais, je lisais aussi bien les auteurs russes que les auteurs américains. Les auteurs anglais aussi : je lisais notamment Graham Greene. Et puis, j’ai aussi découvert cette culture à travers le cinéma. J’ai toujours été un fan du cinéma et du film noir. C’est-à-dire tous les grands films de Raoul Walsh ou de John Ford. Et un fan de western. Je voyais tous ces films-là en version originale. Mon oreille s’est donc beaucoup faite à l’anglais de cette manière-là. Lorsque j’étais adolescent, j’ai passé des journées entières à voir des films. Il y avait plein de cinémas d’art et d’essai à l’époque à Paris où on pouvait voir deux films de suite. J’allais à un cinéma sur les Champs-Elysées où la séance de midi était très bon marché : parfois, je revoyais le film deux ou trois fois de suite. J’étais vraiment un passionné. Les films que l’on voyait étaient surtout américains. Je suis allé assez tard aux États-Unis. Finalement, j’ai vraiment découvert cette culture à travers la littérature et le cinéma.

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Avez-vous traduit une branche de la littérature américaine en particulier ?

Non, car j’ai traduit un peu de tout. La littérature juive, à travers Saul Bellow et Henry Roth. La littérature amérindienne, à travers James Welch et Sherman Alexie et il y a autant de différences entre James Welch et Sherman Alexie qu’entre Patrick Modiano et Christine Angot. Je ne les ai pas traduits parce qu’ils appartenaient à une ethnie mais parce que ce sont des écrivains.



Vous aimeriez traduire ou parler d’autres langues ?

Oui, en ce moment c’est l’espagnol car j’ai un fils qui vit en Colombie avec une Colombienne qui ne parle pas français. J’aimerais bien parler espagnol et j’aimerais beaucoup pouvoir lire la littérature hispanique en espagnol. Je crois que c’est une des langues les plus difficiles à rendre. Je pense notamment à la littérature sud-américaine en disant cela. Il y a quelque chose dans la littérature espagnole, et on le sent dans les meilleures traductions comme celle de Cent ans de solitude, qui est une formidable traduction, qui fait que l’on a l’impression qu’il manque toujours quelque chose.



Cette langue n’est pourtant pas si éloignée de la nôtre ?

Oui, mais il y a une écriture qui est beaucoup plus foisonnante que le français, surtout chez les auteurs du réalisme magique. Cette magie est tellement bien rendue par l’écriture. C’est vrai pour le brésilien, c’est vrai pour Jorge Amado par exemple. Là aussi, je sens un petit manque dans la traduction. J’aimerais bien aussi parler italien car j’aime l’opéra, et je trouve que c’est une langue très musicale.

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Quels sont les ouvrages que vous avez préféré traduire et ceux qui vous ont le plus marqué ?

L’auteur qui m’a le plus marqué, parce que c’est celui qui m’a le plus fait souffrir, est un auteur malheureusement fort peu connu qui est Harold Brodkey. Il ne parle que de lui, mais il en parle merveilleusement bien. Il écrit merveilleusement bien, mais il vous entraîne dans son monde qui est absolument terrifiant si on n’arrive pas à y rester extérieur. Il vous phagocyte. C’est un grand auteur qui m’a entraîné dans une sorte de spirale, car son monde est assez terrible. C’est son univers, son histoire, c’est lui que j’ai connu aussi. Je l’ai rencontré à plusieurs reprises.



Vous l’avez rencontré pour les besoins de la traduction ?

Oui et non. Je suis allé à New-York et j’ai demandé à le voir, car j’étais fasciné par son œuvre. L’homme m’a tout autant fasciné. C’est un des premiers hommes à avoir été contaminé par le sida. Il était également bisexuel. C’était un homme tout aussi impressionnant que son écriture. La dernière fois que je l’ai vu, c’était à Venise, il était déjà assez malade. Je suis toujours en contact avec sa femme. La traduction de cet auteur est un grand souvenir, mais un souvenir douloureux.
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Il y a beaucoup de livres que j’ai aimé traduire. Il y en a un qui est un petit peu à part parce que j’ai été tellement pris par ce livre que je n’ai même pas le souvenir de l’avoir traduit, ou alors c’est comme si je l’avais traduit sans m’arrêter. C’est un livre de Michael Ondaatje qui s’appelle en français Buddy Bolden, une légende.



Vous n’avez pas eu un prix de traduction pour ce livre ?

Si, j’ai eu un prix de traduction pour ce livre qui est en fait une nouvelle traduction. La première traduction avait été faite par un Québécois. Il y avait de ce fait quelques formulations inadaptées et honnêtement peu de respect pour le texte original. Michael Ondaatje avait chamboulé la grammaire, la ponctuation et ce premier traducteur avait tout rétabli, il avait mis des points, des virgules et cela n’avait plus aucun sens.

Buddy Bolden était un grand cornettiste de jazz de la Nouvelle-Orléans dont on n’a aucun enregistrement puisqu’il a fait sa carrière dans les années 1920. Michael Ondaatje a écrit une fausse biographie de Buddy Bolden, comme il a fait pour Billy the Kid. Tout ce quinous reste de Buddy Bolden, c’est une photo et quelques éléments biographiques, à savoir qu’il a été coiffeur et maquereau à la Nouvelle-Orléans. C’était aussi un grand souffleur : il soufflait tellement fort qu’à trente ans il s’est rompu les veines du cou. Il n’est pas mort, mais il est devenu fou. Il a été interné dans un asile où il a passé trente ans de sa vie, en ne souvenant absolument pas de qui il était. À partir de ces éléments, l’auteur a construit un livre sur le rythme du jazz de la Nouvelle-Orléans. J’ai l’impression d’avoir traduit cet ouvrage en état de transe.


 
Quelles sont les compétences à avoir pour être un bon traducteur ?

Je n’écoute pas trop les gens qui font de la théorie de la traduction, qui s’appelle la traductologie. Pour ceux qui en font, il y a deux écoles. Pour schématiser il y a les littéralistes, qui privilégient le texte original et les autres, qui favorisent plutôt la langue cible. Je suis un homme de compromis. Je pense qu’il faut à la fois respecter le texte original et qu’il y ait une lisibilité en français. Ce n’est pas toujours facile à concilier. Certains choix sont difficiles à faire lorsqu’il y a un style à respecter.


On peut parler, par exemple, du travail qu’a fait André Markowicz avec Dostoïevski. Il dit, en schématisant : « Dostoïevski écrivait comme un cochon, donc en français, j’écris comme un cochon ». Ce n’est pas tout à fait vrai mais, dans les traductions antérieures, la langue de l’auteur a été améliorée et lissée, parfois excessivement. Quand je regarde les traductions du russe d’André Markowicz, j’ai du mal à les lire en français. Peut-être aussi que l’on a du mal à lire Dostoïevski en russe. Je ne sais pas où est la vérité d’ailleurs.

Enfin, de mon côté, j’essaie à la fois de respecter le texte original et à la fois de bien écrire en français. C’est vraiment important de respecter le style d’un auteur. Après, les éditeurs repassent sur la traduction, certains veulent absolument lisser tous les textes.



Vous avez votre mot à dire lorsque l’on vous demande de retoucher ce que vous avez traduit ?
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Quand on rend une traduction, il y a souvent un dialogue avec l’éditeur. Quand il y a des choix à faire, j’en parle avec l’éditeur. Par exemple, lorsqu’on m’a demandé de traduire le second livre d’Henry Roth, j’ai été lire son ouvrage précédent : L’or de la terre promise, en anglais et en français, qui avait été publié chez Grasset.  Cette traduction était remplie d’élisions. Je suis donc allé voir Olivier Cohen des éditions de l’Olivier qui me proposait la traduction du second ouvrage et je lui ai dit : « Si tu me demandes de faire le même genre de traduction, je ne le ferai pas, je ne peux pas le concevoir comme cela ». Il m’a alors répondu que s’il faisait appel à moi, c’était justement pour ne pas renouveler cette approche.

Une fois, j’ai failli traduire un livre qui se passe dans les Antilles de langue anglaise. Il y a donc un peu de créole, qui est toutefois principalement rendu par des accents en anglais, et cela passe beaucoup mieux qu’en français. J’ai dit à l’éditeur que si je traduisais ce livre, j’allais devoir faire un dictionnaire en créole. Il n’y aurait donc pas d’accent, mais il y aurait du créole. Etant donné que cela allait demander un énorme travail,  cela ne s’est pas fait. Quand le livre est sorti, j’ai vu que le traducteur avait mis des « J’te » pour rendre le créole, ce qui est une solution de facilité qui pour moi ne marche pas.



En ce moment, vous travaillez sur quelle(s) traduction(s) ?

Je viens de finir de traduire Les aventures d’Augie March de Saul Bellow, qui est actuellement en relecture chez Gallimard. C’est le livre fondateur de ce que l’on appelle, à mon avis à tort, l’école juive américaine. Je viens aussi de traduire le premier roman de Ben Fountain : Fin de mi-temps pour le soldat Billy Lynn qui fait partie des cinq livres sélectionnés pour le National Book Award 2012. Il paraîtra en janvier chez Albin Michel. J’avais déjà traduit auparavant un de ses recueils de nouvelles : Brèves rencontres avec CheGuevara.

Je suis également en train de terminer le roman posthume d’Henry Roth, dont j’ai déjà traduit quatre livres. C’est une série qui s’appelle À la merci d’un courant violent.



Certains écrivains ont été traducteurs avant de se mettre eux-mêmes à écrire. Avez-vous déjà envisagé d’écrire ?

Ce n’est pas une question que je me pose. Je ne suis pas écrivain. J’ai plein de choses à traduire, mais je n’ai rien à écrire. Il y a des traducteurs qui deviennent écrivains, mais il y a aussi des écrivains qui sont traducteurs, ce qui se fait plutôt pour des raisons alimentaires dans ce cas-là je pense.



Est-ce que vous avez eu des contacts avec des auteurs que vous avez traduits ?

Cela m’est arrivé plusieurs fois. J’ai eu quelques séances de travail avec certains auteurs. D’autres contacts, simplement à l’occasion de rencontres organisées par les éditeurs. J’ai noué des relations d’amitié aussi avec certains auteurs, par exemple avec James Welch, qui était quelqu’un dont j’étais très proche. Et puis il y a eu quelques rencontres plus formelles.



Rick MOODY

 

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Quelles étaient vos relations avec Rick Moody ?

Je l’ai rencontré à la Villa Gillet, à Lyon, où il était avec sa femme. C’est quelqu’un d’un peu à part. Je pense qu’il est aussi imprévisible que dans ses livres. J’ai aussi échangé quelques mails avec lui. Une fois, je suis tombé sur une phrase dans Le script, où je me suis vraiment demandé ce qu’il voulait dire. C’était une sorte de parabole. Je lui ai dit, par mail, que je ne comprenais pas cette phrase. Il m’a alors dit de la supprimer !

De même, une fois, Harold Brodkey, qui n’est pas censé parler français, était venu chez Grasset lors des épreuves de son livre. Il les feuillette puis il me dit : « Don’t you think than caillou will be better than pierre ? ». C’est assez surprenant qu’une personne qui ne parle pas français puisse faire la différence entre caillou et pierre ! Une autre anecdote avec Harold Brodkey est lorsque je lui ai demandé, par lettre, ce qu’il avait voulu dire dans une de ses phrases. Il m’a alors répondu qu’il ne savait plus ce qu’il avait voulu dire !



Le premier livre que vous avez traduit de Rick Moddy est Purple America, avant Tempête de glace, alors que ce dernier était sorti avant aux États-Unis ?

Oui, c’est une question éditoriale. Purple America a été publié par Rivages. Et ensuite, Rick Moody est passé aux Éditions de l’Olivier. Pour la traduction de Purple America c’était assez amusant : je ne connaissais alors personne chez Rivages et le premier traducteur qu’ils avaient sollicité pour faire le travail de traduction a répondu : « ça, c’est un livre pour Michel Lederer ! ». Cela s’est passé de la même façon pour Henry Roth avec les Éditions de l’Olivier, pour lesquelles je n’avais jamais travaillé.



Vous n’avez pas traduit À la recherche du voile noir. Il y a-t-il une raison à cela ?

Je n’ai pas voulu le traduire pour différentes raisons. D’abord, pour une histoire d’éditeur. Le passage d’un éditeur à l’autre ne s’est pas très bien passé. Ensuite, j’ai besoin du roman pour traduire, j’ai bien plus de mal à traduire de la non-fiction. Je ne me suis pas senti à l’aise. J’ai donc proposé Emmanuelle Ertel pour faire cette traduction car je savais qu’elle aimerait faire cela et qu’elle en serait capable.



C’est une universitaire ? Car, la liste des références à la fin du livre est impressionnante, avec notamment plus de 70 ouvrages.

Tout à fait, elle est professeur de littérature. C’est d’ailleurs aussi pour cela que j’ai pensé à elle. En plus, elle vit à New-York, ce qui lui a permis d’être en contact régulier avec Rick Moody.



Traduire un auteur aussi créatif que Rick Moody ne doit pas être facile. Qu’est-ce qui vous a posé le plus de difficultés ?

Pour Purple America, ce sont les questions de terminologie. Tout d’abord, sur un plan médical. J’ai donc soumis une liste de questions à mon médecin et il m’a aidé. Ensuite, le domaine des centrales nucléaires. J’ai un ami qui connaît ce milieu et qui m’a aidé. J’ai d’ailleurs fait une petite note de remerciement à mon ami au début du livre.



Le premier livre de Rick Moody que j’ai lu est son recueil de nouvelles  l’Étrange horloge du désastre ; son style est très intense, je pense notamment à cette nouvelle sans ponctuation.

Ces nouvelles sont très inégales mais je les trouve intéressantes car elles montrent bien l’auteur et ce qu’il va devenir. Il y a un côté très expérimental. Moi j’ai toujours fait comme Flaubert avec son gueuloir. Je ne gueule pas, mais je relis toujours les textes à voix haute ou à mi-voix, pour vérifier le rythme du récit.



Vous n’avez pas été tenté d’insérer de la ponctuation ?
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Non, cela revient au respect du texte que l’on évoquait plus tôt. Par exemple, concernant les jeux de mots, quand je ne trouve pas d’équivalence au moment précis où ils se situent, cela m’arrive de les décaler dans la phrase ou dans le dialogue suivant. S’il n’y a vraiment pas de possibilité, car le jeu de mot est intraduisible en français, on peut le mettre en note, mais c’est quand même moche ! Il y a aussi des livres où je me suis beaucoup amusé. Il y en a un qui m’a beaucoup fait rire, où il y avait des jeux de mots, des allitérations, des clins d’œil très français, c’est un bouquin qui s’appelle Smonk de Tom Franklin, qui est une sorte de parodie de western extrêmement drôle. C’est du Lucky Luke trash mais c’est absolument magnifique.



Rick Moody fait beaucoup de références littéraires, je pense notamment au pastiche de Melville dans L’étrange horloge du désastre. Est-ce possible de le traduire sans les connaître ?

Lorsqu’il y a une référence à un auteur ou un passage d’une œuvre, je le lis bien évidemment. Par exemple, dans une nouvelle de Dieu vit à Saint-Pétersbourg de Tom Bissel, une des nouvelles est une relecture d’une nouvelle de Hemingway. C’est l’histoire d’un couple qui part en voyage de noces en Afrique, ici transposé dans un des pays de l’ex Union soviétique,  un pays asiatique comme le Tadjikistan. Bissel avait souligné l’emprunt à Hemingway. Il n’y avait pas de difficultés. Parfois on peut passer à côté d’une référence comme on peut passer à côté d’une citation. Mais en général on le sent car il y a toujours une petite rupture de style même si elle n’est pas signalée par des guillemets ou autre signe.



Vous avez aussi traduit des ouvrages de Charles Bukowski : est-ce un hasard, des commandes ou un intérêt pour les auteurs marginaux ?

Parfois ce sont des commandes provoqués. J’aime bien Charles Bukowski en fait. Pour moi c’est facile, j’ai une ligne bien arrêtée pour les traductions de cet auteur. C'est-à-dire que ses premiers ouvrages ont été surtraduits. On les a rendus plus trash qu’ils ne l’étaient. C’est simple, lorsqu’il écrivait : « I’m fed up » ce qui veut simplement dire : « j’en ai marre », c’était systématiquement traduit par des expressions comme : « j’en ai plein le cul », ce qui est quand même plus fort. Je n’ai pas voulu faire cela. Je trouve qu’il y a, dans Charles Bukowski, tout le malaise de l’Amérique et tout le malaise d’un homme aussi. Si on surtraduit, on privilégie le côté argotique au détriment de ce que dit vraiment l’histoire. Les personnages de Charles Bukowski représentent vraiment les paumés de l’Amérique.



J’ai l’impression que chez Rick Moody aussi…

Mais c’est autre chose. Rick Moody ne s’est pas caché derrière le vomi, l’alcool et le sexe. Dans Tempête de glace, il représente le malaise de la middle class et dans Purple America, c’est le malaise de toute une Amérique décadente qui est vu à travers l’image de la mère malade.



Il y a aussi cette notion de culpabilité très présente chez Rick Moody comme chez d’autres auteurs américains, dans À la recherche du voile noir il l’écrit clairement : « Être un Américain, être un citoyen de l’Occident, c’est être un meurtrier. Ne vous faites pas d’illusion. Couvrez-vous le visage ».

C’est tout vu et tout dit. Il ne faut pas oublier que l’Amérique est un pays protestant. Il existe aussi cette Amérique dont la foi en elle vacille depuis quelques années, depuis que le pays perd son hégémonie sur le monde. Restaurer la grandeur de l’Amérique maintenant ce n’est plus possible avec l’émergence de pays comme la Chine qui seront les puissances de demain. Il faut qu’ils l’admettent.



Cette dimension collective qu’il y a dans l’écriture américaine est moins marquée dans certains pays comme la France.

Mais il y a longtemps que la France ne se considère plus comme une puissance hégémonique. Je pense que le protestantisme joue un rôle très important dans l’Amérique, dans cette culpabilité, la confession et l’esprit pionnier qui a conduit à effacer totalement une partie de leur histoire. Finalement, c’est un pays qui ne leur appartient pas. Et c’est quelque chose sur lequel ils se voilent la face depuis toujours. Les indiens n’existent presque plus. Dans la campagne électorale qui vient de passer, on n’a pas entendu un mot sur les indiens. Il y a un indien qui croupit en prison depuis trente0 ans pour un crime qu’il n’a probablement pas commis ou même s’il  l’a commis, il n’y a pas de preuves.



Lorsque vous avez lu Rick Moody pour la première fois, quelle impression vous a-t-il donnée ?

Je l’ai découvert avec Purple America, je ne le connaissais pas du tout. Sa découverte fait partie des chocs. Cela fait partie des livres que j’ai ouverts et que je n’ai plus quittés. Il y a eu comme cela deux ou trois livres dans ma vie de traducteur. Je me suis dit : c’est extraordinaire. Ce premier chapitre d’ouverture, sur le plan de l’écriture, c’est absolument extraordinaire. Il y a un tel rythme !

Le dernier ouvrage que j’ai traduit de lui, Le script, n’est pas celui que je préfère mais je l’aime bien quand même. Beaucoup de gens ne l’ont pas aimé parce qu’ils ne l’ont pas compris. Cela m’a mis en rage après la critique parce qu’il y a des choses évidentes. Ils l’ont survolé, à peine, alors que c’est un livre qui contient plein de choses passionnantes. Il ya tout de même des passages extraordinaires. De temps en temps Rick Moody a des envolées qui sont fabuleuses. Mais Purple America reste son roman que je préfère.

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Trouvez-vous que le regard sur le métier de traducteur et son statut ont évolué depuis que vous avez débuté votre carrière ?

Le traducteur est considéré comme auteur. On a le même statut que les écrivains. On reçoit un avaloir qui est un prix à la page rendue. Il est considéré comme un à-valoir sur les droits d’auteur. Les droits d’auteur sont tellement faibles qu’il est rare que l’à-valoir soit couvert. Pour cela, il faut environ vendre 20 000 ou 30 000 exemplaires en grand format et il y a peu de livres de littérature étrangère qui se vendent à ce niveau-là. Donc la plupart des traducteurs se contentent et vivent avec l’à-valoir et le prix à la page.  En plus de cela, les conditions sociales ne sont pas idéales : il n’y a pas de congés payés et presque pas de congés maladie possibles. Jusqu’à ces dernières années, il n’y avait même pas de retraite. Les conditions sociales sont donc minimum. Les revenus moyens d’un traducteur pour ceux qui, comme moi, arrivent à traduire en enchaînant les livres pour survivre, correspondent au salaire d’un professeur débutant à peu près.

Au niveau du regard, il y a eu des progrès. Maintenant, dans la plupart des revues, le nom du traducteur est mentionné. À la radio, c’est moins évident. Parfois c’est assez frustrant. Par exemple, là, pour Saul Bellow, il y a peu de choses mais il y a eu une page entière sur le journal du dimanche disant « c’est une nouvelle traduction » et puis c’est tout. Sans dire c’est bien ou mal mais lorsqu’il y a une nouvelle traduction c’est qu’il y a une raison. Peu importe si c’est pour en dire du mal, mais au moins je veux qu’on parle du travail de traduction qui a été fait. C’est ce qui est frustrant. Il y a eu aussi deux ou trois émissions de radio où on a présenté le livre comme une réédition. Comme s’il n’y avait même pas eu retraduction. J’ai quand même fait un travail par rapport à ce qui a déjà été fait. À l’inverse, il arrive que la traduction soit saluée. Ce qui fait toujours plaisir.


Propos recueillis par Emmanuelle, lp libraire.






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11 mai 2013 6 11 /05 /mai /2013 07:00

traductrice de Tigre, tigre ! de Margaux Fragoso,

éditions Flammarion, 2012.


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Marie Darrieussecq est née à Bayonne en 1969, elle est écrivain, traductrice et psychanalyste. Son premier roman, Truismes, publié en 1996, connaît un très grand succès ; il fait l’objet d’une quarantaine de traductions1. Depuis, elle a publié une douzaine de romans ainsi qu’un essai sur le plagiat (dont elle a été accusée à deux reprises), une pièce de théâtre et deux traductions dont elle nous parle ci-dessous.

Son prochain roman, Il faut beaucoup aimer les hommes2, paraîtra aux éditions P.O.L en septembre 2013.



Vous êtes un écrivain qui traduit ; que faites-vous de votre « langue » d’écrivain lorsque vous traduisez ? Vous parlez d’« aspect tricot » dans une interview donnée au magazine Next (Libération)3, est-ce à dire que vous traduisez en « technicienne » de la langue ?

Je pense que je mets ma langue au service d’une autre langue (ça fait un peu « french kiss »). Tout en gardant une liberté, peut-être une audace, qui vient de l’écriture.

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Au sujet de votre traduction de Tigre, tigre ! vous déclarez : « J’avais le devoir d’être fidèle, même si je n’aurais pas forcément dit les choses comme elle. » et plus haut : « Ce livre n’est pas « ma » Margaux Fragoso, au sens où j’avais « mon » Ovide. » Qu’est-ce qu’être infidèle ? Qualifieriez-vous votre traduction d’Ovide de belle infidèle ?

Ovide pouvait tout supporter. Mais je pense que je lui ai été fidèle, à ma façon. Margaux Fragoso, c’était son premier livre, je ne pouvais pas prendre les mêmes libertés. Et puis Ovide il n’y a rien à « améliorer », alors qu’avec un premier livre on est parfois tenté de se dire : « je n’aurais pas écrit ça comme ça ». Mais ce n’était pas mon livre, donc je traduisais mot à mot, dans l’espace d’une phrase correcte, fluide. Ovide, j’en ai fait mon Ovide.



Pour Tigre, Tigre ! avez-vous été relue ? Par qui ? Livre en main ?

Oui, bien sûr, par l’éditrice4, très attentivement. C’est un travail très agréable, à deux, quand on est bloquée, quand on n’a plus la solution toute seule. Je proposais souvent deux choix, par exemple. Fichiers en « main », c’est-à-dire au téléphone, chacune son texte sous les yeux, ou par mail. Avec Margaux Fragoso aussi, par mail, sur une dizaine de points.



Vous dites d’Ovide : « il est proche de nous », « il nous parle » et vous traduisez aussi aisément l’américain - langue jeune, métisse et mouvante - que le latin, une langue morte. Est-ce cela faire œuvre d’écrivain ?

Non, faire œuvre d’écrivain c’est écrire.

Par ailleurs le latin est aussi mouvant et métissé que l’américain, sauf que le mouvement s’est arrêté. Mais il y a largement autant de latins qu’il y a d’anglais aujourd’hui.



Au sujet de la traduction de l’américain vers le français, certains parlent actuellement de saturation de la production éditoriale. Quelle est votre position à ce sujet ? En tant que traductrice ? Que lectrice ?

45% des livres lus en Allemagne, par exemple, viennent d’une langue étrangère. Seulement 1% des livres lus aux USA viennent de l’étranger, 3% en UK. Le déséquilibre est surtout là. Les USA sont très fermés aux autres littératures, avec parfois des propos d’ignorants du genre « la littérature française est morte ». Le problème c’est que les maisons d’édition américaines sont très peu indépendantes du commerce au sens le plus vil.



Vous êtes vous-même traduite en plusieurs langues, vous arrive-t-il d’échanger avec vos traducteurs ?

J’échange avec les traducteurs qui le demandent, et ce ne sont pas les plus nombreux. J’ai tissé des liens d’amitié avec mon traducteur allemand, ma traductrice japonaise, et ma traductrice américaine.



Trois de mes camarades de classe ont interviewé une traductrice du basque, qui leur a parlé de façon très émouvante de son père, traumatisé par l’interdiction de l’euskara sous Franco. Vous êtes basque vous-même, votre connaissance de l’euskara est-elle suffisante pour la traduire ? Y  avez-vous déjà songé ?

J’y songe toujours mais je ne la parle pas, même si je suis relativement capable de la lire. Un jour j’y viendrai peut-être, pour traduire certains poètes importants, comme Joseba Sarrionandia5. Ma mère a été interdite de basque à l’école, bien sûr. Mais elle ne parlait que basque chez elle.



Que pensez-vous de cette phrase de Véronique Béghain, traductrice de l’américain (John Cheever notamment) : « on n’est pas responsable du discours que l’on va mettre en forme »6  ? Le traducteur est-il moins responsable que l’écrivain du contenu délivré au lecteur ?

Je ne traduirais jamais de livres dont je ne me sens pas responsable. Il faut que je sois en accord avec le livre, il faut que je l’aime, même.



Vous parlez de l’affaire des Versets sataniques dans Rapport de police : pensez-vous que la polémique (et sa médiatisation) peut être en partie à l’origine de la dimension d’engagement que l’on prête au traducteur ?

Le traducteur prend parti, sans doute, oui, bien que ce soit une vision un peu idéaliste (beaucoup de traducteurs sont d’abord pris à la gorge par des soucis économiques, ce qui m’est épargné). En tous cas j’ai trouvé Rushdie très injuste envers son éditeur français dans son dernier livre autobiographique.


Propos recueillis par Fanny Robert, Lp bibliothécaire

 

 

Notes

 

1. Truismes [archive], P.O.L http://www.pol-editeur.com/index.php?spec=livre&ISBN=2-86744-527-2 consulté le 16 avril 2013

2.  Marie Darrieussecq lit des pages inédites de son roman à paraître « Il faut beaucoup aimer les hommes » à la librairie Mollat
http://www.mollat.com/player.html?id=65153896 consulté le 16 avril 2013

3.  « J’aime l’espèce de repos que procure la traduction. Ce que je vais dire va peut-être énerver les traducteurs, mais j’aime énormément traduire car il y a un aspect « tricot » : ça progresse malgré soi, la matière est déjà là, il suffit d’avancer (…) » in Next, septembre 20112

4. Tigre, Tigre ! présenté par Olivia de Dieuleveut, éditrice [vidéo], Flammarion http://www.rentreelitteraire-flammarion.com/rentree-litteraire-margaux-fragoso-4.html consulté le 16 avril 2013

5.  Joseba Sarrionandia [archive], blog 20 minutes
 http://lechemindagoue.20minutes-blogs.fr/archive/2009/05/22/joseba-sarrionandia.html consulté le 16 avril 2013

6.  Entretien avec Véronique Beghain, traductrice [article], Littexpress
 http://littexpress.over-blog.net/article-entretien-avec-veronique-beghain-traductrice-107742423.html consulté le 16 avril 2013

 

 

 

 

 

 

Bibliographie sélective

Traductions
Tigre, Tigre ! de Margaux Fragoso, éditions Flammarion, 2012
Tristes Pontiques d’Ovide, P.O.L, 2008

Romans et récits
Clèves, P.O.L, 2011

Essai
Rapport de police. Accusations de plagiat et autres modes de surveillance de la fiction, P.O.L, 2010

 

 

 

 

 

 

 

Marie DARRIEUSSECQ sur LITTEXPRESS

 

Darrieussecq Truismes

 

 

 

Article de Clémence sur Truismes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Clèves

 

 

 Article de Pauline sur Clèves.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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10 mai 2013 5 10 /05 /mai /2013 07:00

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Olivier ROLIN
Suite à l’hôtel Crystal
Le Seuil, 2004
Le Seuil, « Points », 2006

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Introduction

L’auteur

Né en 1947, Olivier Rolin passe une partie de son enfance en Afrique. À partir de 1968, il s’engage dans le groupuscule maoïste la Gauche prolétarienne, autoproclamé Nouvelle Résistance populaire (NRP). Après l’autodissolution de ce groupe, il vivra clandestinement pendant dix ans. Ensuite, il travaille aux éditions du Seuil où il publiera finalement l’essentiel de son oeuvre.

C’est un auteur connu pour ses récits de voyage et ses romans.
 

L’œuvre

1994 : Il reçoit le prix Femina pour Port-Soudan, ou le terrible retour en France d’un ex-gauchiste, après une parenthèse de vingt ans sur les bords de la mer Rouge.

2002 : Tigre en papier, au Seuil. Il y évoque sans complaisance les élans et les aveuglements de sa jeunesse militante.

2004 : Suite à l’hôtel Crystal (Éditions du Seuil).

2008 : Un chasseur de lions romance la vie d’un pittoresque aventurier français, ami de Manet qui avait fait de lui un curieux portrait en chasseur de lions.

2010 :  Bakou, derniers jours : « En 2003, de retour d’Afghanistan, j’avais dû m’arrêter à Bakou, Azerbaïdjan. J’écrivais alors Suite à l’hôtel Crystal. Ce livre est en quelque sorte le journal de mon séjour dans la ville où j’étais supposé mourir. Portraits, choses vues, rêveries, notes de voyage, etc.»



Suite à l'hôtel Crystal

Cette œuvre très déroutante se présente comme une série de descriptions très précises de chambres d’hôtel du monde entier, où a séjourné l’auteur. Dans chaque chapitre, la description d’une chambre sert de point de départ à un « micro-récit » assez farfelu relatant les prétendues aventures du narrateur.

Sur la page de titre, l’œuvre est présentée comme un roman. Elle  débute par une citation de Georges Perec, tirée d’Espèces d’espaces (œuvre qui sera évoquée à nouveau au cours du roman), et qui peut être lue comme une clé de compréhension du texte : « Je garde une mémoire exceptionnelle, je la crois même assez prodigieuse, de tous les lieux où j’ai dormi ». En effet, O. Rolin nous explique qu’il a l’intention, dans cette œuvre, de réaliser le projet qu’avait Perec de décrire les chambres où il avait séjourné (voir l’œuvre Espèces d’espaces, publié chez Galilée en 1974, dans lequel il évoque son projet avorté Lieux où j'ai dormi.) Rolin considère aussi Suite à l’hôtel Crystal comme « une autobiographie rêvée. »

 perec-especes-d-espaces-copie-1.jpg

Le livre débute par un avertissement, présenté comme étant celui de l’éditeur, qui nous informe que l’auteur est décédé et que les feuillets du roman ont été retrouvés dans des circonstances très étranges, dans une valise récupérée aux objets trouvés. D’emblée, cela aiguise l’attention du lecteur. L’éditeur décrit ces fragments de texte comme  étant griffonnés sur des « supports disparates ».

Une autre caractéristique majeure de ce roman est que le narrateur est également auteur et personnage principal.

 

La structure des chapitres, des « mini-nouvelles » :

La description méticuleuse des chambres

La dimension de la chambre est spécifiée et tous les meubles sont décrits : dimensions, matière, couleur, style. La marque des appareils est généralement donnée. Le narrateur utilise de nombreuses indications de couleurs et des images teintées d’ironie, par exemple au chapitre 9, p. 49 : « un tabouret rectangulaire à roulettes […] tendu de tissu vert pisseux » ; au chapitre 20, p. 103 : « Ah, le couvre-lit, si vous voulez le savoir, est à dominante rose dégueulis, ou rose dentier, si on préfère l’image. »
 
Parfois, le narrateur utilise, voire réutilise des termes rares ou recherchés, ce qui augmente le caractère méticuleux et comique de ces descriptions : il évoque au chapitre 26, p 139 : « un lavabo conchyliforme » et au chapitre 38, p 205 : « un abat-jour tronconique ».

La vue de la fenêtre ou du balcon est décrite avec précision et contribue aussi à créer une atmosphère plus ou moins agréable ou « couleur locale ». Ces courts tableaux sont toujours riches en notations concernant la lumière et les couleurs, ce qui produit souvent un effet poétique.

 

 montreal-saint-laurent.jpg Le Saint-Laurent à Montréal

 

Au sein de ces descriptions, plusieurs éléments sont récurrents d’une chambre à l’autre : certains objets, notamment des tableaux ou photos au mur, mais aussi les miroirs dans lesquels le narrateur observe son reflet vieillissant, ce qui donne souvent lieu à un bref autoportrait physique, peu élogieux.

La précision quasi maniaque de ces descriptions est déstabilisante et prend rapidement une dimension dérisoire. Le lecteur tend à se demander si cette avalanche de détails gratuits ne révèle pas un désordre mental du narrateur : obsession, fixation paranoïaque… Un tel effort d’exhaustivité dans la description rappelle l’ouvrage de Georges Perec :  Tentative  d’épuisement d’un lieu parisien.  Pourtant, comme Perec, l’auteur insuffle une ironie très perceptible à ses tableaux. Cette ironie semble être l’indice qu’il ne faut pas lire le texte au premier degré. De ce point de vue, on peut donc considérer Suite à l’hôtel Crystal comme un véritable exercice de style et un jeu avec le lecteur.

 
Une ou des péripéties en rapport avec la chambre

Elles mettent généralement en scène le narrateur dans des rôles d’espion, d’assassin, de complice d’affaires louches, ou encore de séducteur sur le retour. Le récit  est à la première personne, ce qui suggère, au premier abord, qu’il s’agit d’un roman autobiographique.
 
Les aventures de notre « héros » font intervenir une ribambelle d’autres personnages, dont certains sont récurrents.


·         Pour les personnages féminins :

Ils sont très nombreux. Le point commun de toutes ces femmes est d’avoir eu une aventure, en général plutôt courte, avec le narrateur. Parmi les femmes récurrentes dans le livre, il faut citer :
 

  • Mélanie Melbourne, qui a pour caractéristique de se faire régulièrement enlever pour des rançons ; le narrateur doit passer beaucoup de temps à essayer de la sauver,
  •  Pashmina Pachelbel, une strip-teaseuse turque, « ex-miss Turquie ».

 
Ces  femmes sont souvent associées aux opérations frauduleuses des personnages masculins.


·         Pour les personnages masculins :

Eux aussi sont de nationalités variés et leur nom apporte une touche supplémentaire d’exotisme à l’univers du récit.  Ce jeu sur les noms est inspiré d’Antoine Volodine. Ce sont tous des escrocs ou des trafiquants et ils ont un physique assez ingrat, décrit avec humour par le narrateur. Parmi les principaux, l’accent est mis sur :

 

  • Grigor Iliouchinsk, dit Gricha, un ex-colonel de l'armée soviétique, « une espèce de mafieux russe,  qui cherche un client à qui vendre des ogives nucléaires » (p. 151),
  •  Pavel Schmelk, ingénieur tchèque,
  • Thémistocle Papadiamantides, un marin grec contrebandier qui trafique du caviar, du pétrole et de l’alcool.

 

Le narrateur a également été plusieurs fois en relation avec des groupements aux activités louches : tout d’abord, la SIREN (Silk International Enterprise), une « joint-venture » qui exporte des armes en provenance du Vietnam (p 234), mais aussi la mystérieuse « Rpop #%µ© !!3/4oep2&», qu’on soupçonne d’être une mafia.

 
Le cas de la chambre de l’hôtel Crystal à Nancy
 
Il faut signaler que cet hôtel existe réellement à Nancy (j’ignore depuis quand) : c’est un Best Western.

La suite mentionnée dans le titre est évoquée à plusieurs reprises, alors que curieusement le narrateur n’en a quasiment aucun souvenir. Pourtant, au chapitre 33, après avoir fait un récit détaillé d’une fête qui s’y déroule, il annonce contre toute attente : « Tout ça, naturellement, est pure invention. Cette fête n’a jamais eu lieu. Je me tue à vous dire que je n’ai AUCUN souvenir de l’hôtel Crystal. » (p 176)

La dernière phrase du livre est d’ailleurs consacrée à cet hôtel, comme un pied de nez au lecteur : « Hôtel Crystal rue Chanzy à Nancy, dont je ne me souviens toujours pas… ».

 

Une autofiction et une littérature de voyage alternative : humour, ironie, dérision

Littérature de voyage ?

Olivier Rolin est considéré comme un « écrivain voyageur », De fait, dans Suite à l’hôtel Crystal, chaque chambre nous transporte dans un lieu différent, souvent dans des pays étrangers.

Cependant, ce livre s’écarte considérablement des autres récits de voyage de Rolin : tout d’abord, il est d’emblée présenté comme un roman. En outre, plus qu’un récit de voyages, Suite à l’hôtel Crystal apparaît plutôt comme un détournement, une parodie du récit de voyage et d’aventures, dans la mesure où les péripéties y tiennent bien plus de place que les descriptions de paysages ou les découvertes culturelles. En outre, tous les déplacements du « héros »  ont un but frauduleux : il ne s’agit en aucun cas de voyages à but touristique. Enfin, seuls les aspects financiers ou criminels des pays sont évoqués, par exemple les trafics de ressources naturelles. Il s’agit donc d’une forme de perversion de la littérature de voyage.

 
Autobiographie ou autofiction ?

Pour ce qui est de la dimension autobiographique, nous avons vu qu’il y a une triple identité entre auteur, narrateur et personnage principal, sans pour autant que l’on puisse dire précisément à quels moments le récit est réellement autobiographique. Tout d’abord, l’œuvre donne une large place aux souvenirs du narrateur, ce qui est typique du genre autobiographique. En outre, Rolin évoque le métier d’écrivain au chapitre 40 : il le fait cependant d’une façon assez triviale, toujours avec ironie et en jouant sur les clichés attachés à la profession.

Pourtant, plusieurs caractéristiques de l’œuvre relèvent clairement de l’autofiction, comme le caractère souvent invraisemblable des aventures relatées. C’est le cas au chapitre 32 : à Cotonou, le protagoniste achète au marché une momie de singe vendue pour le culte vaudou, et dans laquelle, a posteriori, il croit reconnaître son ancien acolyte Papadiamantides, décédé dans des circonstances assez louches : ici, le récit bascule dans le mauvais goût macabre et totalement délirant, et en même temps dans le comique loufoque.

En outre, au moins trois des chambres d’hôtel décrites semblent être totalement imaginaires,  puisqu’il est impossible de les rattacher à un lieu.

L’autobiographie est également pervertie par la vision prémonitoire et récurrente que le narrateur a de sa propre mort ; il va jusqu’à la mettre en scène de manière assez théâtralisée : il se suicide dans sa chambre avec son revolver. Cette vision est une sorte de fantasme d’anticipation. D’ailleurs Olivier Rolin  a voulu savoir si cette mort annoncée allait réellement avoir lieu : dans Bakou, derniers jours, il raconte comment il s’est rendu à Bakou en 2009, spécialement pour vérifier : « Si je suis ici, à Bakou, c'est pour voir si la mort y a rendez-vous avec moi ». (Bakou, derniers jours, 2010)

 Bakou.jpg

De plus, le narrateur confie beaucoup de ses fantasmes sexuels : par moments, on a  même du mal à déterminer à quel moment la réalité laisse place au fantasme. Un aspect assez machiste transparaît sous ces fantasmes, puisque tous les personnages féminins sont considérés avant tout comme des objets sexuels, souvent soumis, comme on peut le voir au chapitre 24, p 131 : « Mon penchant sadique me porte à aimer faire l’amour à des femmes en pleurs. »

D’ailleurs, dans ses rapports avec les femmes, le narrateur se décrit volontiers comme un animal, plus précisément un porc ou un sanglier.

 
L’humour : une mise à distance

Pour terminer, on ressent dans cette oeuvre, outre de l’ironie et de la dérision, un comique de répétition : retour des mêmes formules, des mêmes personnages,  description des mêmes objets, références répétées à ses entreprises mafieuses, retour des mêmes impressions comme celle de sa déchéance physique qu’il constate dans la glace. De plus, on comprend que ce livre n’est pas à lire au premier degré, il ne doit pas être considéré comme représentatif d’un genre connu et clairement identifié, comme le roman ou l’autobiographie. L’humour porte donc à la fois sur le fond et sur la forme, sur l’écriture de l’oeuvre elle-même.

 

L’intertextualité et la supercherie littéraire

Les formes de l’intertextualité

Deux formes d’intertextualité coexistent : l’intertextualité « physique », puisque le texte est écrit sur des supports d’autres textes, et l’intertextualité « intellectuelle » : les nombreuses références à des auteurs.

D’après l’avertissement, nous sommes face au mystère d’une écriture fragmentaire au sens concret, sur des fragments de supports ; en outre, l’éditeur présumé du volume émet l’hypothèse que nous aurions entre les mains une « supercherie » littéraire, d’abord parce que ces fragments ont été retrouvés dans des circonstances « rocambolesques », que les accents de leur auteur sont  ceux d’« un faussaire ironique », et enfin parce que ce texte contient diverses « bizarreries, incohérences ou contradictions ».

Revenons sur l’aspect fragmentaire : chaque chapitre est rédigé sur un support, un fragment différent, soit sur les pages de garde d’une œuvre littéraire, soit sur celles d’un guide touristique, soit sur des cartes postales, ou encore du papier à lettres. Le texte de Suite à l’Hôtel Crystal se superpose ainsi à d’autres textes préexistants qu’Olivier Rolin a lus et appréciés.

En outre, ce texte se construit par rapport à d’autres textes littéraires antérieurs auxquels il fait fréquemment référence, en particulier l’œuvre de Georges Perec, mais aussi les Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand (1849-1850), l’écrivain anglais du XVIIème siècle Samuel Pepys, auteur d’un journal (dont la version non expurgée ne fut publiée qu’entre 1970 et 1983), le poète Henri Michaux et beaucoup d’autres.
 
Le narrateur se propose même d’écrire ou de  continuer des œuvres littéraires avortées ou restées inachevées. Sont notamment citées :

Espèces d’espaces et Lieux où j'ai dormi de Perec : c’est le projet central de l’œuvre. Perec apparaît par moments comme un double d’Olivier Rolin lui-même.

Flaubert, pour son roman inachevé Bouvard et Pécuchet (posthume, 1881).

l'écrivain autrichien Robert Musil pour son roman également inachevé L'Homme sans qualités (1930-1932).

À propos de ces écrivains, le narrateur explique : « Ma façon de les lire, c’est de les achever, voilà tout ».

Au chapitre 38, le narrateur relate même le pèlerinage littéraire qu’il a effectué dans la région de Vancouver, sur les traces de l’écrivain anglais Malcolm Lowry (1909-1957). Il évoque notamment son œuvre célèbre de 1937,  Au-dessous du volcan. Alors que ces éléments semblent tout à faits vraisemblables, la suite du chapitre l’est beaucoup moins : le héros prétend avoir acheté par hasard dans une brocante une valise, dans la doublure de laquelle il découvre peu après des notes manuscrites ou dactylographiées de Malcolm Lowry, qui sont en fait les ébauches de Au-dessous du volcan : « Je reconnus immédiatement l’écriture de ce vieux Malc. » (p. 207)

Cette découverte peut se lire comme une vraie mise en abyme du roman d’O. Rolin, puisque les deux œuvres auraient été retrouvées dans des conditions similaires : sous forme de fragments, dans une valise anonyme. Le chapitre 38 fonctionne donc en écho à l’avertissement initial.

 MALCOLM-LOWRY.jpg

Malcolm Lowry

 

Le double sens du titre

Le contenu du livre peut être considéré comme déceptif par rapport à ce titre alléchant, dans lequel le mot « suite » est associé au nom « Crystal », à effet précieux : pourtant, les chambres qui nous sont dépeintes sont loin d’être des suites, certaines sont même assez miteuses. On peut donc voir dans ce titre une intention ironique de l’auteur, qui cherche à appâter le lecteur en jouant avec son imaginaire.  La supercherie est ouvertement révélée vers la fin et le narrateur en profite pour se moquer du lecteur : « Une suite à l’hôtel Crystal… Et vous y avez cru ! Ce n’est pourtant pas le genre d’hôtel où il y a des suites ! » (p 176)

Le terme « suite » peut aussi faire référence aux éléments inachevés de ce roman, comme de ceux des autres écrivains qu’il a évoqués. Ce mot peut donc être interprété comme la promesse faite au lecteur de continuer l’œuvre, promesse jamais tenue dans tous les cas : pour bon nombre de micro-récits interrompus, le lecteur n’en connaîtra jamais la suite.

La dimension fictionnelle est donc omniprésente : autofiction, faux projet, faux éditeur ! Ce roman est vraiment un jeu à plusieurs niveaux avec le lecteur.
 

Le jeu sur l’origine de l’œuvre, sa genèse et ses interprétations

Les noms fictifs de professeurs ou de chercheurs en littérature ayant tenté d’interpréter Suite à l’hôtel Crystal sont cités de façon récurrente, généralement en notes, ainsi que leurs hypothèses : nous pouvons lire ces notes comme une parodie des ouvrages d’études universitaires aux théories parfois déconcertantes, ainsi que comme un regard plein d’humour d’Olivier Rolin sur sa propre œuvre.

Ainsi, au chapitre 37, p 201, la note 1 précise : « Madame Anne Laurenceau prend argument de ce support pour étayer sa thèse (« Un cas archétypique de migration des genres », in Actes des troisièmes rencontres de Génétique textuelle de l’université d’Oulan Bator, vol. 2) ».
 
Le vocabulaire employé est volontairement savant et alambiqué. En même temps, les termes s’enchaînent de façon à créer un effet comique. Malgré tout, il s’avère que l’analyse de la prétendue Anne Laurenceau semble tout à fait correspondre au processus de genèse de Suite à l’hôtel Crystal : le livre prend effectivement  l’apparence d’un document « informationnel, antifictionnel » (p. 202), catalogue de chambres d’hôtels, qui passe « par une phase autobiographique » et même « autofictionnelle », pour se transformer en « une construction romanesque ». Or, l’auteur fait mine de se moquer de cette hypothèse qu’il qualifie de « baroque ».

 Enfin, au dernier chapitre, nous est présentée la « thèse ingénieuse » du « Professeur Aptekman » : pour lui, ce roman exprime le difficile « travail du souvenir » et sa transcription dans la littérature (p. 236, note 4). Selon cet éminent chercheur, Suite à l’hôtel Crystal traduit une résistance de l’auteur à la mémoire, sorte de refoulement psychanalytique. La littérature servirait donc de révélateur, d’accoucheur à la manière de la maïeutique socratique. Quant au terme « Crystal » du titre, il désignerait un cristal noir : l’onyx de cristal, en minéralogie, à travers lequel l’auteur essaie vainement de distinguer des événements passés. Là aussi, les termes savants prêtent à sourire : pourtant, une fois encore, l’analyse proposée rend assez bien compte de l’atmosphère de ce livre. En effet, le lecteur ne saura jamais pourquoi Olivier Rolin revient avec insistance sur la chambre de l’hôtel Crystal, à Nancy, tout en prétendant ne pas s’en souvenir : cette énigme peut être vue, tout simplement, comme un jeu destiné à frustrer la curiosité du lecteur.

Malgré tout, l’auteur dément les hypothèses selon lesquelles cette œuvre relèverait de la fiction : il le fait de façon assez adroite et ambiguë, car il laisse entendre qu’une partie des aventures le mettant en scène peuvent être romancées, du fait des difficultés qu’il a à se les remémorer. L’auteur résume cette idée par la formule, volontairement vague, « l’ambiguïté de ce qui est passé ». Il soutient en revanche que la description de chaque chambre est rigoureusement exacte. Pour plus de conviction, il interpelle directement le lecteur : «Vous n’avez qu’à aller visiter l’une ou l’autre, toutes si vous voulez. Vous serez bien obligés de constater que TOUT est scrupuleusement exact. » (p 217)

 

Conclusion

J’ai beaucoup aimé ce livre : il ne ressemble à aucune de mes précédentes lectures car il n’est ni vraiment roman, ni autobiographie, ni récit de voyage. Au début, j’ai eu du mal à « avaler » les descriptions des chambres, qui sont plutôt rébarbatives, mais il y a un tel humour dans ces détails, tout comme dans les micro-récits, que j’ai beaucoup ri dans l’ensemble. Je recommande fortement cette lecture pour se dépayser, dans tous les sens du terme.


Sylvaine, AS Bibliothèques

 

 

Olivier ROLIN sur LITTEXPRESS

 

Olivier Rolin Bakou derniers jours

 

 

 

 

Article de Florian sur Bakou, derniers jours.

 

 

 

 

 

 

 

Olivier-Rolin-L-Invention-du-monde.gif




Articles de Chrystelle et de Barbara sur L'Invention du monde




 

 






Articles d'Aurélie et de Marie sur Tigre en papier.


 

 

 

 

 

 

 Compte rendu par Sylvaine d'une rencontre avec Olivier Rolin.

 

 

 

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9 mai 2013 4 09 /05 /mai /2013 07:00


Maël Rannou a 24 ans, et est le fondateur des éditions  L'Égouttoir et du fanzine Gorgonzola. Il publie régulièrement des articles sur des sites spécialisés comme Du9, Bodoï... L'ayant rencontré au cours d'un stage en bibliothèque en 2012, et enthousiasmé par son érudition et sa pensée autour de la BD, j'ai jugé intéressant de relater ici un entretien avec lui.



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Peux-tu évoquer le contexte de création de L'Égouttoir et du fanzine Gorgonzola qui y est affilié ? Quel était l'objectif initial ?

À la toute création de notre premier fanzine (qui s'appelait l’Égouttoir, et a donné son nom à notre structure) en février 2004, nous voulions simplement publier nos pages et celles des copains. Mais très vite le fanzinat sous cette forme a évolué. Nous n'avons fait que deux numéros et en octobre j'ai lancé Gorgonzola.



Comment se répartissent les rôles au sein de l'équipe, et quel est ton rôle en particulier ?

Je suis le rédacteur en chef de chaque numéro. C'est-à-dire que c'est moi qui contacte les auteurs, en choisis les éventuels thèmes, fais la sélection, m'occupe des devis, gère les traductions, la maquette... Il y a un comité consultatif composé de sept personnes à qui je présente les planches au fur et à mesure et qui peut aussi proposer des auteurs, des idées, etc. Ce chiffre de sept n'est pas figé, il s'agit principalement d'auteurs particulièrement investis depuis le début, devenus des amis, dont mon frère et moi jugeons l'avis intéressant.

Je dis mon frère et moi, car il y a un seul autre avis décisionnel dans la structure, c'est mon frère Gwendal. Nous avons créé l’Égouttoir ensemble, nous sommes les deux seuls membres du CA, et avons apporté une contribution financière égale. Dès lors, il a droit de veto sur tout. Globalement, il me laisse faire tout ce que je veux, en gérant le compte en banque et en venant sur les stands lors des salons. Il utilise cependant son droit de veto de temps en temps, sur une histoire tous les deux numéros environ. C'est important, car il arrive que les cinq autres n'aiment pas une histoire que j'affectionne, et elle passe, alors que si nous sommes six à aimer une histoire et que Gwendal dit non, elle ne passera pas.



Qui publie dans Gorgonzola ? Peux-tu dire quelques mots quant à la création et la fidélisation d'un réseau d'auteurs?

Avant de répondre, deux chiffres : nous avons publié depuis le début plus de 200 auteurs, de 13 pays différents. Cela comprend des professionnels chevronnés, cherchant à faire autre chose que leur production classique, à expérimenter, ou bien des auteurs qui souhaitent nous soutenir, par exemple des amateurs réalisant leur première publication.

La prise de contact est très simple. La plupart du temps, les auteurs ont un site, ou facebook. Cependant, c'est parfois un peu plus sioux : certains auteurs ont été le fruit de recherches plus complexes. Il y a aussi le hasard des rencontres en festival, et ceux qui nous contactent directement (relativement rares). Ceci dit, s'il est assez facile de contacter, cela ne veut pas dire qu'ils acceptent, mais généralement, mon enthousiasme et mon expérience (cela fait neuf ans que Gorgonzola existe, ils sont donc assurés de ne pas travailler dans le vide pour une revue qui ne paraîtra pas) convainquent. Et en neuf ans, on se constitue un réseau, mes activités comme critique de bande dessinée et attaché de presse m'ont permis de brasser beaucoup de contacts, et de tisser du lien.



Comment se passe la mise en contact, et avec quel enthousiasme ont-ils collaboré ? Qu'ont-ils pensé du projet ?

La plupart du temps, les auteurs sont enthousiastes. On peut distinguer plusieurs catégories : les auteurs fidèles, le socle de base, une douzaine que l'on retrouve à chaque numéro, sont en attente, réagissent à la parution... Les auteurs qui nous aiment bien mais sont de passage. On va les voir de temps en temps, à l'occasion, et ils pensent à nous s'ils ont quelque chose (il faut parfois les relancer). Et puis les « météores », ils sont passés une fois ou deux puis rien. Soit parce que nous n'avons pas plus communiqué, ou bien parce que je n'ai pas relancé, parfois même parce qu'ils ont arrêté le dessin (ça arrive plus souvent qu'on peut l'imaginer !).

Il va sans dire que je préfère tisser une relation, mais si les 200 auteurs m'envoyaient une contribution à chaque fois, j'aurais un séreux problème de place, chaque numéro est donc le fruit d'une réflexion, en me disant, une fois le socle d'auteur de base réuni : « avec qui ai-je envie de travailler cette fois-ci ? ». Après il y a les surprises, des choses qu'on n'attendait pas... Et Gorgonzola grossit donc à chaque numéro...



Quelle est la fréquence de vos publications ? Et combien de temps est nécessaire à la réalisation d'un numéro ? Comment décidez-vous  du contenu du prochain numéro et combien de temps à l'avance (donc combien de temps est nécessaire à la réalisation d'un numéro) ?

Gorgonzola sort une fois par an, normalement en octobre pour le festival de Saint-Malo, là on a tardé jusqu'en décembre. Pour cette année, j'enverrai un courriel collectif pour demander les contributions courant février, en donnant une deadline en juin, et des auteurs enverront encore des planches en août...

L'idéal serait de boucler tout un mois avant la sortie, comme ça on a bien le temps de régler les choses avec l'imprimeur, mais ça n'est quasiment jamais arrivé...



Cela me permet d'aborder la production proprement dite : comment optimiser la qualité tout en étant relativement limités financièrement ? Et quelles ont été les évolutions sur ce point ?

À l'origine nous faisions de la photocopie laser, le tout agrafé, c'était très « Do It Yourself ». J'aimais beaucoup, on faisait un numéro de 40 pages tous les trois mois. Mais je n'ai plus le temps pour ça, et désormais nous faisons un numéro annuel de 120 pages (le dernier en faisait 180 et pour le prochain nous allons augmenter à 220/240 pages, en augmentant le prix à 10€).

Aujourd'hui avec l'impression numérique (un autre procédé que l'offset, plus léger même si moins subtil, qui permet d'imprimer directement le fichier d'un pdf, sans nécessairement passer par les étapes intermédiaires obligatoires et coûteuses en imprimerie traditionnelle), on peut avoir de beaux résultats pour des sommes très raisonnables. Tout comme l'arrivée de la photocopieuse dans les années 70, l'arrivée de l'impression numérique a démocratisé le livre façonné.

Après, notre économie n'existe pas vraiment, chaque numéro permet de payer le suivant, avec des marges assez faibles : à chaque nouveau numéro les caisses sont quasiment vides. Ce ne serait pas viable si ce n'était pas une association où tout le monde est bénévole.



Ceci étant dit concernant la production, j'imagine que le projet a progressivement pris de l'ampleur, en termes de contenus, de thèmes mieux définis...

Gorgonzola a effectivement grossi. Aujourd'hui, si son économie reste souterraine, sa qualité d'impression comme de fond est professionnelle. Après, l'ambition est toujours la même, à savoir publier des bandes dessinées d'auteurs intéressants, avec une vraie démarche personnelle et produire ainsi une anthologie de ce qui se fait de mieux dans la création actuelle (selon mes goûts, évidemment).

Pour ce qui est du thème, il faut savoir que Gorgonzola n'en a pas. J'ai toujours eu du mal avec les collectifs à thèmes, c'est vrai que ça donne une unité mais bon, ça m'emmerde un peu. Cependant, on fait parfois des dossiers, généralement portés sur l'histoire de la BD. Il y en a eu deux depuis la nouvelle formule de 2008 : le dossier sur la BD Argentine dans le n°16 (pas vraiment un thème puisque après un long texte sur l'histoire de la BD argentine, il y avait 50 pages de BD argentine contemporaine sur des thèmes très divers), et ce n° 18 qui comporte un dossier sur la revue  Viper (et là encore, il s'agit d'un dossier de 35 pages sur les 180 que comporte Gorgonzola, ce n'est donc pas un thème global, plutôt un encart, une revue dans la revue).



À propos de ce dernier numéro, combien d'auteurs réunit-il, et pourquoi avoir choisi d'aborder la revue Viper ?  La recette reste t-elle identique à celle des numéros précédents ?

Le dernier numéro réunit 44 auteurs de sept pays (France, Belgique, Autriche, Finlande, États-Unis, Argentine et Québec – si si, c'est un pays, j'y tiens). La recette de chaque numéro consiste en des récits complets de bande dessinée, il n'y pas d'illustrations hors de la couverture et des pages de garde (et de l'éventuel dossier, qui n'est pas une obligation).

Dans le cas présent, il y a donc un dossier sur la revue Viper, qui était une revue de BD du début des années 80, très alternative, publiant de nombreux auteurs importants de la scène underground. Son thème était assez particulier puisqu'elle se consacrait quasiment exclusivement à la légalisation de la drogue, puis au bout de plusieurs numéros ça s'est élargi à l'étude des drogues au sens large (par exemple l'addiction au pouvoir, à la TV...), mais aussi du rock et de bandes dessinées expérimentales, même si le rédactionnel restait axé sur le cannabis et sa défense. Il reste que ça a été une revue importante car elle a publié les débuts de pas mal d'auteurs qui ont fait carrière après (ou pas d'ailleurs), mais qui en tout cas, avaient des choses à dire. Les années 80 ont été terribles pour la BD alternative, un tel support était rare et intéressant. Il reste que la revue est restée quasiment inconnue, bien que diffusée en kiosque à l'époque. Il s'agit donc de réparer un peu cette injustice, à notre échelle.

Le dossier comporte donc un article sur l'histoire de la revue, numéro par numéro et un entretien avec son rédacteur en chef. L'ensemble est illustré par des témoignages en dessin et bande dessinée d'auteurs de l'époque. Nous publions également la conclusion d'une bande dessinée réalisée pour le Viper n°12, jamais paru, dix-huit ans après sa conception ! Et enfin, il y a également un texte et deux dessins rendant hommage à Phil, un auteur belge décédé en avril, suivis de 10 planches de celui-ci.



Pour conclure sur Gorgonzola, a-t-il eu une éventuelle reconnaissance, un écho dans le paysage actuel de la bd ? De quoi es-tu le plus fier ?

Le fanzinat, c'est globalement assez ingrat, tu parles à un microcosme au sein du microcosme de la bande dessinée alternative. Mais il reste que, malgré tout, je continue et ne peux pas m'arrêter. J'adore voir chaque numéro, travailler avec des auteurs si talentueux, voir qu'ils me font confiance, tenter de faire mieux à chaque numéro. C'est gratifiant malgré tout.

Pour ce qui est de l'écho, on a eu un prix à Lyon il y a deux ans, et on est sélectionnés à Angoulême fréquemment (encore cette année), et je sais qu'on est dans le cercle de tête de la sélection, la presse parle un peu de nous, mais bon l'écho est à l'échelle de notre tirage... Si un millier de gens nous connaissaient, ce serait déjà énorme. C'est un peu rude mais si on n’a pas de lucidité on risque de tomber rapidement de haut, et on ne tient pas neuf ans !



Je pensais maintenant évoquer ton travail de scénariste, et notamment sur la chanteuse et musicienne Valaida Snow, pour la collection BDJazz.

Comment es-tu arrivé sur ce projet ? Pourquoi le choix de cette artiste méconnue, cela a-t-il été imposé ou bien est-ce un choix personnel ?

Ici c'est dans l'autre sens que ça s'est passé, un peu comme pour tous mes projets d'ailleurs, toujours ce côté volontaire. Je connaissais la collection et l'aimais bien, d'un autre côté, il y avait Emmanuel Reuzé, un auteur pro qui travaille dans Gorgonzola sur un récit assez passionnant, où il creuse un style charbonneux, jouant avec la matière, très beau. Je trouvais vraiment dommage qu'il n'ait jamais pu utiliser ce type de dessin sur un projet diffusé plus largement.

Il s'est trouvé qu'au même moment, mon père, passionné de jazz, a sorti un roman inspiré de la vie d'une jazzwoman inconnue, Valaida Snow. Il s'agit de la seule femme trompettiste dans l'histoire du jazz pré-60, et elle a été totalement oubliée, alors que c'était une star internationale avant la guerre ! Elle a eu une vie assez hallucinante, entre une excentricité absolue, des mensonges perpétuels et une fragilité touchante. À ce moment-là, j'ai eu le déclic, il y avait un destin à raconter – et en plus une musicienne brillante à faire découvrir –, et le dessin d'Emmanuel, dans son noir et blanc, très sensuel et habité, collait parfaitement avec le jazz.

Je suis allé voir le directeur de collection sur un salon, il a accepté le principe, attendu que nous produisions trois pages test, et a validé le projet. Après le reste n'est que de la cuisine interne.

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Comment se passe le travail de collaboration avec l'illustrateur, définir une approche, prévenir d'éventuels conflits... ?

Je ne travaille pas de la même manière avec mes dessinateurs. Dans ce cas précis, Emmanuel l'a vraiment vu comme une sorte de récréation entre deux gros projets, ça lui a pris un mois et il ne pouvait pas en prendre plus. Du coup, je lui ai fourni un scénario avec un découpage détaillé case par case, une description précise, etc. Il n'y a eu aucun point de conflit : il avait parfois des propositions sur le découpage, car à l'exercice, il peut arriver que telle ou telle case ne fonctionne pas aussi bien que prévu, mais c'est en même temps tout à fait normal et plutôt bon signe. Le dessinateur « sent » mieux la case en dessinant, que moi lorsque j'écris.



Je suppose que ça a été une expérience plutôt gratifiante... À renouveler ?

Il est justement prévu que je sorte un nouvel album chez BDMusic, dans la collection « BDBlues » cette fois, avec le dessinateur Jean Bourguignon. Le style de Bourguignon n'a rien à voir avec celui de Reuzé, c'est un brillant dessinateur humoristique, fana de musique rock et blues (il participe activement à  La Gazette du rock, fanzine de Lièges). La méthode de travail est cependant la même, et on travaille donc sur Skip James, un bluesman (plus connu que Valaida Snow), dont la musique me parle plus à vrai dire, car je suis fondamentalement plus amateur de blues que de jazz new Orleans. Il a un jeu de guitare très fin et surtout une voix très particulière, nasale et aiguë, un blues unique. L'album sortira en juin 2014, je viens de commencer à l'écrire et toi qui me lis, tu va me faire le plaisir de taper «  Skip James – Devil got my woman » sur Google et en prendre plein les oreilles.



Quelques questions sur un autre projet, En retard !, que tu scénarises également.

Tu travailles sur ce bouquin avec Yvang. Comment en êtes vous venus à travailler ensemble sur ce projet ?

Yvang est un vieux de la vieille à l’Égouttoir (il fait partie des cinq auteurs du comité de lecture), et également un ami. Je l'ai connu grâce au fanzine, c'est un baroudeur de la scène alternative, il avait son propre fanzine dans les 90', a participé à pas mal de projets majeurs (comme Stronx, Comix 2000, La Monstrueuse...), puis il a ensuite disparu, alimentant un blog fabuleux tout en se foutant un peu de la publication, puis il auto-éditait discrètement des opuscules fascinants.

Je l'ai contacté en 2005, et c'est devenu un auteur régulier. Il s'est d'ailleurs remis à publier dans plein de "zines" et à publier sa revue, Crachoir, qui est magnifique. Je ne dis pas que c'est grâce à nous, mais à ce moment-là, il semblait avoir envie de revenir et nous l'avons rencontré.

C'est un dessinateur brillant, à multiples facettes et il possède une grande aisance graphique. Il est aussi très rapide et gentil, ce qui lui a valu pas mal de boulots un peu ingrats. Il réalise ainsi une bonne partie du lettrage complexe (c'est-à-dire qui n'est pas faite à partir d'une police d'ordinateur classique) d'auteurs étrangers.


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En retard ! est un projet assez ancien. Nous avons dû le commencer en 2006 ou 2007, c'était parti d'une blague et un éditeur nous avait donné son feu vert (Pour ne plus nous répondre ensuite et faire le mort). Le projet a été plus ou moins enterré, je l'aimais beaucoup mais son format était assez particulier. Et en juin dernier, j'ai rencontré l'éditrice des  éditions Le Moule-à-gaufres au festival de Lyon, nous avons sympathisé, elle m'a dit de penser à elle si j'avais un projet. J'avais celui-là ! Bien sûr, il avait pris un coup de vieux donc j'ai réécrit des scènes, Yvang en a redessiné, on a rajouté des séquences. Mais ça fait très très plaisir de le voir sortir !

Avant de répondre à la suite je tiens à dire que ma collaboration avec Yvang est très différente de celle avec Reuzé. Je me contente de lui envoyer une description d'action avec les dialogues et c'est lui qui réalise tout le découpage pour le nombre de pages donné. Il retouche parfois, rajoute des scènes en arrière-plan, des petites choses très drôles. Il lui est même arrivé de rajouter un échange entre les personnages ! Ça ne me dérange pas car on fonctionne très bien ensemble, mais je le considère aussi comme un co-scénariste et non « seulement » un dessinateur (et coloriste!) sur ce projet. Ensemble nous avons fait plusieurs pages pour une revue,  Jade, avec le même principe de travail, il est bien rôdé et c'est très agréable.

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Et quelle forme aura cette bd, quel est le « public visé » ?

C'est un court récit de 32 pages au format carré destiné à un public jeunesse, à partir de huit ans. Il s'agit d'une petite fable écologiste, gentiment moraliste, jouant sur le principe des récits à tiroirs. On peut en voir des extraits  sur le site de l'éditeur



Une journée sur la ZAD

J'ai également lu que tu avais un projet qui sera publié chez l'éditeur nantais Vide cocagne. Je suis tombé sur un de leurs fanzines récemment, très humoristique et grinçant, est-ce que ce sur quoi tu travailles en ce moment va dans ce sens ?

En fait, Vide Cocagne, c'est assez varié : ils ont une grosse fibre humour un peu grinçant en effet (notamment la revue Alimentation générale), mais ils ont aussi un côté « BD sociale », engagée en tout cas. Le bouquin Dosta par exemple, qui parle des roms, ou Day Off qui aborde la question du chômage et de l'absurdité que peut prendre la recherche d'emploi. Ces bouquins sont parus dans une chouette collection, « Sous le manteau », qui replonge aux origines du fanzinat. Tous les mois, Vide Cocagne y publie un fanzine d'entre 16 et 24 pages, photocopié, agrafé, et vendu pas cher. Il y a aussi un abonnement, j'adore ce principe et avais très envie de bosser avec eux là-dessus.



Et du coup, de quoi sera-t-il question ? Sais-tu déjà avec quelle personne tu vas travailler ?

Eh bien, il me fallait un argument, et il se trouve que je suis allé à Notre-Dame-des-Landes pour soutenir les militants et défenseurs du territoire. J'y suis allé par hasard le jour de la charge la plus violente. Moi qui suis de gauche, j'ai été choqué par l'absurdité, la surdité du gouvernement, la violence d’État. J'ai aussi aimé les solutions collectives, la belle vision du monde qui se dessine là-bas, dans ce salutaire acte de résistance. Et j'ai eu envie de témoigner, de manière très premier degré, de ce que j'avais vu et de l'ambiance générale qui se dégage de tout ça.

Il se trouve que j'avais beaucoup discuté un mois avant avec  Ludovic Rio, un jeune dessinateur très classique dans le style, mais qui a justement une vraie réflexion sur le réalisme. Par ailleurs il est dessinateur reporter pour un journal en ligne consacré à la région d'Amiens, une sorte de Médiapart local (Le Télescope), il fait des reportages en bande dessinée avec un style et un ton qui collaient bien au propos recherché. Encore une fois il y a eu conjonction d'une idée, d'un dessinateur et d'un éditeur (j'avais croisé les éditeurs de Vide Cocagne sur la ZAD lors des manifs, je connaissais donc leur position).

D'ailleurs, l'ouvrage sera préfacé par Jeanne Puchol, auteure du très beau « Charonne – Bou Kadir » paru l'an dernier, et qui a obtenu le prix Artemisia il y a quelques jours. Sa BD, sur la guerre d'Algérie, aborde aussi les événements par le biais du je : elle prouve qu'on peut faire une bande dessinée réaliste et historique qui soit puissante intellectuellement, graphiquement intelligente, et vraiment adaptée à la bande dessinée. J'en suis très honoré. Je pense finir le scénario cette semaine et le bouquin devrait paraître en avril ou mai.

 

 

 

Comment procèdes-tu pour l'écriture ? Te diriges-tu vers un scénario très individualisé ou plus général (général, c'est-à-dire offrant différents points de vue, reflétant différentes situations) ?

Dans ce cas, c'est ultra-individualisé, je suis le personnage principal du bouquin, narrateur, et seule vue (tronquée sans doute, mais le but est de donner une perception) donnée dans le récit.


Propos recueillis par Nicolas, 2e année Bib.

Webographie

http://legouttoir.free.fr/

http://videcocagne.fr/

http://lemouleagaufres.com/

http://www.bdmusic.fr/

 

 


 

 


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Published by Nicolas - dans bande dessinée
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8 mai 2013 3 08 /05 /mai /2013 07:00

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Qui est Patrick Marcel ?

Auteur, traducteur, illustrateur par passion, exerce un métier de logistique (traite des plans de vol) dans l'aéronautique à l'aéroport de Bordeaux. Il est né en France en 1956 et vit actuellement à Bordeaux.

Il traduit principalement  de la fantasy, et plutôt du  roman. C'est également un traducteur occasionnel de bandes dessinées. Il n'est pas auteur de fiction mais d'articles spécialisés sur différents thèmes. On le connaît mieux aujourd'hui pour sa reprise de traduction de la fameuse série de G. Martin, Le Trône de fer.

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Patrick Marcel nous a rejointes au salon des  Mots bleus accompagné de sa bonne humeur contagieuse. Dans une ambiance feutrée et littéraire, attablées autour d'un cacolac, nous lui avons expliqué nos attentes. Nous avons alors entamé une discussion animée autour de ce métier de passionné et de son expérience unique.

 

 

patrickmarcel.JPGEn tant que traducteur, je ne sais pas s’il y a un traducteur typique. Moi, par exemple je n'ai pas fait d'études ; lorsque j'ai commencé, j'étais très fan de BD de science-fiction. Je suis donc parti en Angleterre à l'âge de 14 ans, j'y ai lu et découvert beaucoup de bd. Au bout d'un ou deux ans, cette dernière a laissé place au roman. On peut dire que c'est à partir de là que j'ai réellement commencé à lire. Quelques années plus tard, un ami bordelais, Francis Valery, publiait une revue de science-fiction, OpZone. L'envie de traduire me démangeait, j'ai donc fait appel à lui. Il m'a confié une nouvelle que j'ai traduite pour la revue. Elle est cependant parue dans le dernier numéro, ce qui ne m'a pas laissé la possibilité de traduire plus pour OpZone. Le résultat était moyen, il y avait plein de coquilles, et c'était une nouvelle à chute, mais tel que ce fut publié on ne comprenait pas du tout  ! Ce n'est pas ce que j'avais écrit d'ailleurs. Mais cela m'a quand même mis le pied à l'étrier.

Un autre ami s'est retrouvé chargé d'une collection. À l'époque, les frères Bogdanov devaient patronner dans Temps X la sortie de la série Docteur Who. En même temps, divers éditeurs aspiraient à novéliser les épisodes, dont cet ami. Finalement la série ne s'est pas faite, mais l'éditeur a quand même fait traduire quelques épisodes, et je fus le traducteur de l'un d'entre eux ! Mais ça n'est jamais paru...

Quelque temps après, ce même ami se retrouve directeur d'une collection d'horreur, domaine qui marchait très bien en Angleterre. Des auteurs comme Stephen King ou Peter Straub commençaient à percer. Nous connaissions bien leurs œuvres grâce à nos différents voyages, on s'est alors mis à traduire des textes d'horreur pour sa collection. Mais, au dernier moment, l'éditeur a jugé que l'horreur ne marcherait jamais en France. Le projet est tombé à l'eau... J'avais cependant traduit trois romans d'horreur qui sont finalement parus dans d'autres collections.

À partir de là, je pouvais prétendre à une expérience de traduction et démarcher divers directeurs de collections en disant : « Voilà, j'ai un bouquin paru ici, et un autre paru ici. »
 


Peut-on dire aujourd'hui que la tendance s'est inversée ? Les éditeurs font-ils appel à vous ou devez-vous toujours démarcher ?

Les deux. Certains éditeurs me contactent, mais avec la crise, beaucoup de collections rétrécissent, il y a donc moins de travail et par conséquent moins d'appels. Mais je profite des événements pour prendre contact. En novembre, avaient lieu les Utopiales à Nantes, un festival international de science-fiction. Neil Gaiman, que je connais bien, était présent. Grâce à lui j'ai pu travailler chez J'ai Lu car ces derniers cherchaient quelqu'un pour traduire  De bons présages, roman fantastique écrit par Terry Pratchett et Neil Gaiman. J'avais déjà lu du Pratchett et je connaissais bien Neil Gaiman même avant qu'il ne soit publié car il venait en Angleterre aux conventions de fantastique. J'ai finalement été recommandé par un ami qui traduisait déjà et qui connaissait mon admiration pour Neil Gaiman. Lorsque son premier roman est paru, je crois bien que c'est Neil qui m'a recommandé pour la traduction.
 
Neil-Gaiman-Sandman.gif

Pour Sandman, c'est Neil Gaiman aussi qui vous a demandé ?

Non, en fait pour Sandman il y avait déjà eu une première traduction qui était pas mal mais incomplète, et une deuxième traduction qui était moyenne. L'éditeur a décidé de faire une nouvelle traduction plus fidèle ; il savait que je m’intéressais à cette bande dessinée et que je connaissais l'auteur, il m'a donc confié la traduction.
 


Il y a déjà eu plusieurs traductions pour Sandman. Est-ce que vous travaillez avec ces anciennes traductions ?

Non. Pour Sandman j'ai tout repris à zéro, et fait mes propres versions. Mais lorsque je m'inscris dans quelque chose qui a déjà été fait, par exemple le cinquième tome du Trône de fer, je suis obligé de me baser sur ce qui a été fait avant. Comme je m'inscris dans une continuité, je ne peux pas changer les personnages. Il y a quelques contraintes, je ne peux pas changer les noms pour des lecteurs qui sont habitués à des noms déjà utilisés, même si parfois j'aimerais bien le faire.

Ce cinquième volume du Trône de fer est, en France, divisé en trois tomes. Je me suis piégé moi-même car j'ai traduit un nom dans le premier tome, et au troisième je me suis rendu compte que je n'aurais pas dû le traduire ainsi parce qu'il y avait un jeu de mots sur ce nom. Et ma traduction avait complètement faussé le jeu de mots. Si j'avais fait la traduction du cinquième volet d'une seule traite, j'aurais pu m'en rendre compte. Malheureusement je devais rendre un premier tome, je n'y ai donc pas fait attention.
 


Avez-vous dû lire les premiers tomes de la série du Trône de fer ?

Oui, en partie. Mais il existe  un wiki pour la série ; donc pour les noms je pouvais m'y référer. J'ai surtout lu les premières traductions pour connaître le style du traducteur. Ce dernier était assez éloigné du style de George Martin ce qui me dérangeait car j'ai tendance à être plus fidèle à l'écriture de l'auteur. J'y suis revenu petit à petit. Comme je l'ai fait graduellement, restant d'abord dans le ton donné par le précédent traducteur et glissant finalement vers un style se rapprochant de celui de G. Martin, en principe ça ne devrait pas choquer les lecteurs.
 
George-R-Martin-tome14_tronedefer.jpg

Vous n'avez jamais fait appel à l'ancien traducteur ?

Non, je n'en ai pas eu besoin. En plus j'ai l'impression qu'il est fâché avec l'éditeur...C'est pareil pour les auteurs. Lorsque je traduis un bouquin, c'est vraiment exceptionnel que je contacte l'auteur. En même temps, c'est rare qu'il y ait quelque chose que je ne comprenne pas, c'est plutôt un mot que je ne trouve pas ou dont je ne sais pas le sens exact. Évidemment, l'auteur ne pourra pas m'aider pour me dire ce que ça signifie en français. J'essaie de me débrouiller au mieux seul. J'ai traduit une série qui s'appelle Le Livre de Sandre qui se passait à la fin du Moyen Âge, dans le duché de Bourgogne. À la cour, les courtisans portaient des follybellies. Je ne savais vraiment pas ce que c'était. Alors j'ai contacté l'auteur (par mail), il n'a pas répondu. Après moult recherches, j'ai trouvé dans des chroniques du duché de Bourgogne la signification approximative du terme. Ne trouvant pas d'équivalence précise dans la langue française, j'ai essayé de remplacer par ce qui s'en approchait le plus, à savoir une espèce d'ornement fait de clochettes sur les vêtements des courtisans.
 


La langue anglaise n'a presque plus de secret pour vous ?

On ne va pas dire complètement car il y a toujours des mots qu'on ne connaît pas mais je lis beaucoup donc ça entretient et enrichit.
 


Est-ce qu'il faut aimer ce qu'on traduit pour en faire une traduction fidèle ?

Ça aide. Pour ma part, jusqu'à maintenant, je n'ai traduit que de la science-fiction, parce que j'aime ça depuis toujours et que j'en lis toujours énormément. Mais on m'a récemment proposé une traduction de littérature générale, on va voir ce que ça va donner !
 


Mais ne tombe-t-on pas dans la dérive « on aime trop donc on veut trop bien faire » ?

Il faut savoir prendre un certain recul. J'évite, par conscience professionnelle, de travailler sur un livre que je n'aime pas, ça m'est donc assez rarement arrivé. Finalement la traduction n'est qu'un hobby étant donne que j'ai un métier régulier (un hobby régulier qui a bien dérapé, c'est sûr, mais ça reste un hobby !) Donc je peux choisir, je ne suis pas forcé de prendre tout ce que les éditeurs me proposent. Si je prends un livre, je sais à peu près de quoi il s'agit et il y a de fortes chances que ça me plaise. Mais on peut toujours avoir de mauvaises surprises. J'avais fait un guide de série télé, et j'ai détesté ça. Il interviewait le créateur, et celui-ci avait des idées déplaisantes, réactionnaires... Mais cela reste tout de même rare, bien heureusement.

On essaie toujours de faire au mieux lors d'une traduction, mais si on me laissait une traduction pendant six ans, j'aurai toujours quelque chose à redire...



Finalement on n'est jamais vraiment satisfait ?

Pas vraiment ; à force de repasser, on change un mot, on revient, on se dit : «  non, c'était mieux au début », puis on revient et on se dit : « ah finalement ! ». Et là il faut arrêter ! Parce que ça n'en finirait plus. Il y a un moment, il faut savoir se dire qu'on ne peut pas faire mieux, ou du moins que le travail produit est de bonne qualité et le plus fidèle possible. Personnellement je fais un premier jet, puis je repasse, je corrige, et au fur et à mesure je polis. Après, on rend au directeur de collection et celui-ci va (dans l'idéal) me donner des conseils, me demander des changements, m'indiquer des corrections. Une fois, j'ai rendu un manuscrit et il me l'a renvoyé avec une phrase soulignée qui me paraissait limpide et pourtant il m'a indiqué n'avoir rien compris à la phrase. De mon point de vue, c'était tout a fait compréhensible, mais s'il ne l'a pas comprise, il y a sûrement plein de lecteurs qui vont être dans le même cas ; j'ai donc retravaillé la phrase. Une autre opinion est toujours la bienvenue.

Parfois il arrive que le manuscrit ne soit pas relu ; en tant que traducteur il m'arrive de laisser des fautes d'inattention et il faut qu'un correcteur passe derrière mon travail. Recevoir un manuscrit, ne pas le relire et l'envoyer directement à l'impression, ce n'est pas l'idéal...

Une autre fois, je traduisais un livre en plusieurs parties. Le premier tome est passé à l'impression et il n'y avait pas de correction, même cas de figure pour le second. Pour le troisième, j'envoie mon manuscrit avec une coquille intentionnelle au début du texte pour en avoir le cœur net. Effectivement le livre est sorti intact, avec la coquille ! Le travail du directeur de collection n'était pas fait et là c'est un problème.

Il n'y a pas très longtemps, j'ai envoyé une traduction à l'éditeur. Le manuscrit revient couvert de corrections. Il y avait plein de choses bizarres, des mots systématiquement changés et finalement non expliqués.



Dans ce cas de figure, le directeur de collection s'octroie pratiquement la traduction car il modifie le sens du texte.
 
Oui, il y avait même des corrections vraiment étranges ; toutes les fois où j'écrivais « la mâchoire », c'était remplacé par  « les mâchoires » ! Et comme c'était systématique... Un moment il y a une femme assez laide, avec la mâchoire proéminente, et le correcteur avait changé en « les mâchoires proéminentes »... Alors là nous ne sommes plus en  présence d'une servante mais d'un crocodile !
 


Ces échanges se font systématiquement par mail ?

Oui, c'est plus rapide, plus simple. Certains éditeurs, très peu, envoient les manuscrits et corrections par la poste, mais ça devient vraiment rare.
 


Vous n'avez jamais d'entretiens ?

Par téléphone surtout étant donné que je suis à Bordeaux et que la plupart des éditeurs sont à Paris.
 


Et parmi ces éditeurs, y en a-t-il avec qui vous préférez travailler ?

Oui, par exemple chez Denoël, je m'entendais très bien avec le directeur de collection de science-fiction. J'ai traduit des livres qui m'ont beaucoup plu. Actuellement les ventes ne sont pas conséquentes, il a donc réduit les dates sur le calendrier ce qui a engendré une diminution de mon temps de travail chez eux.
 


Pour revenir à Sandman, combien de temps faut-il en moyenne pour traduire un volume ?

Pour le deuxième volume, il faut que ça me prenne deux mois, ce qui ne m'arrange pas. Il ne va pas falloir que je traîne, il y a une quinzaine d'histoires, cela représente une histoire en trois jours. C'est possible mais j'espère que pour les suivants, les délais seront renégociés.
 


Et pour la rémunération elle se fait en fonction du temps que vous y passez ? Du nombre de pages ?

Ça dépend. Pour les romans, on calibrait par feuillet, chacun faisait vingt-cinq lignes de quarante à soixante termes. Ce qui faisait 1500 signes par feuillet. Et même s'il y avait deux lignes sur un feuillet cela comptait pour 1500 signes, c'est-à-dire un feuillet entier. Cela permettait de rémunérer par feuillet.

Aujourd'hui c'est encore plus ou moins le cas. Certains éditeurs rémunèrent encore au feuillet, d'autres rémunèrent aux 1500 caractères, ce qui ne fait pas toujours un feuillet. Il y a aussi des éditeurs qui voulaient rémunérer tous les 1500 caractères, sans tenir compte des intervalles ! Il y a une anecdote qui dit qu'un traducteur s'est dit : « bon puisque vous ne payez pas les intervalles, voilà ma traduction », et le manuscrit a été envoyé à l'éditeur sans aucune intervalle entre les mots. J'ai entendu dire qu'ils se sont arrangés autrement par la suite.

Certains éditeurs payent aussi au nombre de pages de l’œuvre originale. Ce qui est embêtant étant donné que la langue française comporte beaucoup plus de mots, 10% de plus approximativement.

Cette rémunération au feuillet, aux signes et autres consiste en un à-valoir. Puis on reçoit un pourcentage de chaque livre vendu.
 


Que pensez-vous du statut du traducteur ? Dans Sandman par exemple votre nom apparaît au milieu d'une foule de noms...
 
Oui c'est assez propre à la bande dessinée, il y a une grande équipe qui travaille sur le livre. Mais pour le roman généralement le nom du traducteur est quand même mieux mis en avant. Mais si on revient à la bande dessinée,  Watchmen a été traduit par Jean-Patrick Manchette qui était un auteur prestigieux. Dans ce cas la place accordée à son nom était à la hauteur de sa réputation.
 


Et pour rester sur la traduction de bande dessinée, on disait précédemment que la langue anglaise prenait moins de place que la langue française, comment faire alors pour ce qui est de la place accordée à la parole dans les bulles en bd ?

C'est effectivement un casse-tête ! Mais il y a un avantage : le lettrage se fait à l'informatique. L'un dans l'autre, on peut jouer sur la taille des caractères, on peut traduire en français et faire en sorte que la parole occupe la même place que la langue originale. Le problème avec le phylactère, c'est qu'il y a une taille prédéfinie. On peut rarement la changer, donc lorsque par exemple nous avons le mot now, qu'on doit remplacer par « maintenant », la taille du mot vous laisse imaginer le problème que ça peut engendrer... On essaie de s'arranger avec des go si le contexte le permet. Sinon j'ai aussi eu droit à why me, « pourquoi moi » ce qui est aussi un problème ! Mais parfois, avec un peu de chance, la bulle se trouve sur un fond vide, blanc. Dans ce cas on peut redessiner complètement le phylactère.

Dans Sandman, Neil Gaiman s'amuse parfois. Il y a un démon qui parle par rimes, il a dû considérer ce n'était pas assez drôle. Alors il lui a fait prononcer un sonnet. C'était encore envisageable... Mais un sonnet avec des rimes qui doit rester dans le contexte de la conversation, je peux vous dire que ce n'était pas une partie de plaisir !
George R Martin Trone de fer T13

 
Vous préférez traduire de la bd ou du roman ?

Ça dépend, disons qu'avec le roman, il n'y a pas de contraintes de place. Mais j'adore la bd, c 'était très agréable de travailler sur Sandman parce que j'adore cette bande dessinée. Je n'ai pas de préférence marquée, un bon roman, une bonne bd, c'est plaisant. Être pris dans l'histoire, embarqué avec les personnages, finalement on est un lecteur comme un autre. Par exemple la traduction du cinquième tome du Trône de fer j'y ai passé quinze mois. Cette traduction m'a mobilisé pendant quinze mois (équivalent des tomes treize, quatorze et quinze en France), et un jour en octobre, je me suis levé, je n'avais rien à faire sur le Trône de fer. J'ai vraiment eu un vide.
 


Selon vous, c'est la traduction qui amène à l'écriture ou le contraire ?

Personnellement je n'écris pas vraiment. J'ai écrit des articles surtout, un sur les Monty Python par exemple. Ce ne sont pas vraiment des romans, pas de la fiction en tout cas. Des livres « d'érudition » disons.
 


Et vous n'avez pas envie d'écrire de la fiction ?

Pas vraiment... Mais si je devais le faire, ce serait de la bd. Écrire des romans, n'est ni spontané ni naturel pour moi. La traduction n'est pas difficile, il n'y a pas de travail d'imagination ! Il y a juste tout un travail de compréhension.
 


Justement, en matière de compréhension, chez les traducteurs il y a des ciblistes et des sourcistes. Et vous ?
 
Moi je suis plutôt les deux. Je m'adapte selon la situation, le texte, le contexte. Parfois traduire de la façon la plus fidèle possible est nécessaire, mais à d'autres moments il faut interpréter pour que le texte soit plus accessible en français. Après c'est un choix. Être au plus près du texte original pour être au plus près de la pensée de l'auteur ou bien adapter le livre pour qu'il se lise le plus possible comme s'il avait été écrit en français. Dans l'idéal, il faudrait qu'une traduction se lise le plus naturellement qui soit, que personne ne pense « c'est bien ou mal traduit ». Il faut éviter à tout prix que la traduction se ressente. Mais je ne pense pas qu'il y ait de règles, ça dépend du traducteur, du texte, du passage. Parfois il y a des plaisanteries impossibles à traduire en français. Il faut trouver quelque chose qui soit drôle, qui reste dans le contexte, et qui serve le but de la plaisanterie originale, ce qui n'est évident. Il m’est arrivé aussi d'avoir un jeu de mots complètement intraduisible. Quinze ans après ça m’arrive encore d’y réfléchir, je cherche, je ne trouve toujours pas. J’ai donc tendance à penser qu’il n’y a pas de traduction correcte. Après avoir tout cherché, je n’ai pas réussi à trouver, j’ai alors mis une note du traducteur.



Apparemment c’est quelque chose que l’on n’aime pas tellement faire en tant que traducteur.

Pour quelque chose qui doit se faire naturellement, non ce n’est pas très bien, d’autant plus lorsqu’il s’agit d’une plaisanterie ! Si on doit la raconter l’effet est raté. C’est vraiment un problème. Du coup j’ai dû faire une ndt pour expliquer le jeu de mot au lecteur. C’est ce qu’il y a de fabuleux avec l’humour, et c’est aussi pour ça que j’aime le traduire, c’est que parfois on peut le traduire directement (même avec des jeux de mots !). Une plaisanterie traduite en français c’est facile, en revanche, un jeu de mots qui se traduit en français c’est formidable. Et d’autres qui resteront toujours intraduisibles. On cherche, on torpille. Ce fameux jeu de mots me hantera toujours. C’est la tache sur ma conscience !



Si un jour une idée vous vient vous pourrez toujours contacter l’éditeur pour la lui soumettre.

Oui d’ailleurs je vais demander l’éditeur de le revoir mais malheureusement je pense que cette plaisanterie restera toujours une note de bas de page.



On se posait la question de la rémunération, à savoir si c’est aujourd’hui un métier viable ou pas ?

Moi non mais ça ne compte pas car j’ai un métier à côté, la traduction est un hobby. Donc je choisis un bouquin, j’essaye d’avoir le temps le plus long, pour le lire, etc. Plus j’ai de temps, plus je suis content, car ça me permet d’affiner, de faire bien. En revanche, un traducteur qui ne fait que ça a intérêt à traduire rapidement. Oui c’est un métier, un vrai. On peut en vivre. Tout dépend aussi des gens avec qui on travaille… J’ai même des amis qui sont auteurs et qui font de la traduction. Aujourd’hui malheureusement, quand on est auteur, excepté si on s’appelle J-K Rowling, il est très dur de vivre de son métier. Très peu y arrivent. La traduction vient soutenir ces auteurs, c’est un véritable complément financier. Il est vrai qu’actuellement avec la crise les collections rétrécissent, il y a moins d’opportunités.



Nous avons eu des cours sur la traduction, on nous a expliqué que les éditeurs faisaient parfois appel à des universitaires, ils ne les payaient pas ou très peu. Par conséquent ils prenaient le travail à des traducteurs professionnels.

Il est vrai que les éditeurs cherchent à économiser partout. Une légende circule dans le milieu à propos d’une traductrice qu’on voyait partout. Elle faisait énormément de chose mais le niveau de ses traductions était très variable. Il y avait beaucoup de fautes. Selon la légende, après je ne sais pas ce qui est vrai mais, paraît-il qu’elle donnait les traductions à ses élèves. Elle les reprenait un peu derrière puis partageait la rémunération. Enfin ça je suppose. Par conséquent il y avait des traductions qui paraissaient un peu amateur. Tout sortait sous son nom mais ce n’est pas elle qui avait tout fait. Bon… ça existe peut-être ! Dans le temps c’était plus fréquent, maintenant les choses sont faites plus rigoureusement. La célèbre Série noire par exemple. Tout devait rentrer en 235 pages donc si le texte était trop long il était largement élagué. Le traducteur prenait des décisions sur le texte lui même. Si ce qui était écrit ne lui plaisait pas, il modifiait. Dans la Série noire, pour que ça soit à la mode, on faisait parler les personnages avec l'argot noir de la pègre, sauf qu’il s’agissait de l'argot de la pègre de Touchez pas au grisby de Pierre Simonin, et que de nos jours ça a considérablement vieilli. Curieusement, si c’est un argot américain d’origine, il a moins vieilli que l’argot des traductions. Pourtant il n’y a pas de raison. C’est un phénomène très curieux avec les traductions, elles vieillissent souvent mieux que le texte d’origine. Cela fait que l’on fait pas mal de retraduction. J’ai retraduit des textes des années 50, en partie car ils avaient été coupés à l’époque et en partie car le texte vieillit et qu’il fallait le rafraîchir.



Et pour Sandman, de quand datait la première traduction ?

Ah non, là, c’est récent ; c’est juste que la première traduction n’était pas arrivée au bout. Il existait trois ou quatre tomes, je crois, ensuite l’éditeur a décidé d’arrêter. Puis la deuxième traduction est arrivée au bout mais il y avait des choses pas terribles. Par exemple le Sandman et John arrivent dans une pièce tapissée de chair humaine et John dit : « On se croirait dans un film de Mike Hammer ». Je pense que le texte original voulait dire un film de la Hammer. Ce n’est pas pareil du tout. Le traducteur a vu Hammer film et a pensé qu’il s’agissait de Mike Hammer. Non Mike Hammer c’est du polar, là c’est de l’horreur, il s’agit donc d’un film de la Hammer. Il y avait des petites choses comme ça qui n’allaient pas. De plus, au niveau des droits, ça coûte aussi cher de les renégocier que de refaire une traduction. Par conséquent on a décidé de retraduire. Finalement ça se passe souvent comme ça. D’ailleurs quand un bouquin change d’éditeur, en bande dessinée, généralement on refait la traduction. Même si le bouquin précédent est très récent. Pour les romans, on achète les droits, on fait une traduction, puis on la garde pendant un long moment. Actuellement nous sommes vraiment dans une vague de retraduction. Agatha Christie, par exemple, dont les textes ont été largement découpés, est récemment ressortie sous les traductions intégrales. Dashiel Hammet avec  Le Faucon de Malte, a été retraduit. En science-fiction c’était pareil. J’ai entendu dire, mais je ne l’ai pas encore vu, que les traducteurs dans certaines revues après guerre, lorsqu’ils traduisaient des nouvelles, outrepassaient leur rôle de traducteur de manière inimaginable. Si la nouvelle se passait tôt le matin à San Francisco et qu’elle avait pour protagoniste un John Smith, la version traduite se déroulait tôt le matin à Bordeaux avec un Jean Forgeron. Tout était traduit, les noms, les lieux. Apparemment cela n’a pas duré longtemps car c’était un peu extrême.



Et selon vous, pour entrer dans le monde de la traduction il faut connaître des gens, avoir des contacts ?

Effectivement ça aide, surtout maintenant avec la crise, tous les traducteurs n’ont pas leur part. Moi, oui, on peut dire que mes contacts m’ont beaucoup aidé. Je connaissais des gens qui travaillaient pour des éditeurs. Ils étaient responsable d’une revue ou directeur de collection, ils m’ont mis le pied à l’étrier. Ceci dit j’ai traduit des bouquins chez Presses Pocket, on ne me connaissait pas. J’y suis allé, j’ai montré mon travail précédent et j’ai proposé mes services. Il se trouvait qu’il y avait quelque chose pour moi.



Mais aujourd’hui peut-on se présenter chez un éditeur en disant « Bonjour, je connais la langue et j’aimerais traduire » ?

Eh bien non, on ne peut pas arriver les mains vides, c’est comme en bd, il faut amener et montrer quelque chose. C’est toujours le même problème. On ne peut pas avoir de boulot si on n’a pas d’expérience et on peut pas avoir d’expérience si on n’a pas de boulot. Après je ne sais pas bien car j’ai eu de la chance. En plus comme je suis à Bordeaux donc je ne connais pas tellement les gens. Avec le temps j’ai des amis qui sont devenus directeurs de collection mais ils étaient mes amis avant d’être des directeurs de collection. Mais je suis loin de connaître tout le monde, c’est pour cela que je me rends à des salons de science-fiction, pour rencontrer les gens, me faire connaître. En 2010 j’ai eu une année blanche. J’avais une traduction qui n’était pas pressée, du coup j’ai traîné sur les premiers mois de l’année. J’ai ensuite eu une proposition mais l’agent ne voulait pas vendre les droits numériques or aujourd’hui sans les droits numériques il est difficile de faire quelque chose. D’ailleurs je ne comprends toujours pas pourquoi il ne voulait pas les vendre. Nous avions les droits papier, je ne vois pas ce qu’il allait faire avec les droits numériques. Il ne pouvait pas les vendre à quelqu’un d’autre car la personne devrait faire traduire le bouquin. C’est resté comme ça longtemps, jusqu’en 2011. Il était trop tard, je ne pouvais plus la traduire. Dans le même temps, les éditeurs avec qui je tournais régulièrement ont changé les directeurs de collection, par conséquent je ne connaissais plus personne ou très peu. Je me suis dis que j’allais attendre qu’ils me contactent, mais ça n’est jamais arrivé. Fin 2010 j’ai commencé à chercher du travail.



Vous pourriez faire des traduction de séries ? Par exemple pour Games of Thrones, ils pourraient faire appel à vous pour faire du sous-titrage ou des choses comme ça.

A priori pourquoi pas. Ce sont d’autres contraintes techniques qu’il faut apprendre. Un sous-titre ne doit pas excéder une certaine longueur. Finalement c’est juste une histoire de format et de contrainte qu’il faut maîtriser, combien de temps, ce qu’on traduit ou non pour qu’ils soient lisibles et compréhensibles. Ne pas perdre le lecteur. Le travail doit être plus dur sur des sitcom ou il y a des jeux de mots et des sous-entendus graveleux. Il faut le faire passer que ça soit court, que ça passe dans le contexte. Quelque part ça ressemble un peu a la bd ; J’ai été en contact avec des sous-titreur. Apparemment ils sont vraiment contraints par le temps. On leur donne des délais très courts. Il y a aussi un problème, le script et l’épisode séparément, c’est pour ça que certains sous-titres semblent hors contexte. La personne a traduit sans regarder l’épisode en pensant que tel mot voulait dire telle chose. Or, sorti du contexte les erreurs sont fréquentes. C’est compliqué.



C’est un métier de passionné quand même ! C’est long, ça prend du temps. Et ce n’est pas encore vraiment reconnu à sa juste valeur.

Oui mais j’aime traduire, c’est quelque chose qui me plaît. C’est agréable, et puis j’aime pouvoir partager. Par exemple quand j’étais chez Denoël j’ai traduit des bouquins que j’avais recommandés et que j’aimais beaucoup. Traduire pourBarry-Hughart-La-Magnificence-des-oiseaux.gif faire connaître des bouquins c’est formidable ! J’ai traduit une trilogie de fantasy chinoise qui sort chez Folio. Ce sont Les aventures de Maître Li et de Bœuf Numéro Dix [t. 1 : La Magnificence des oiseaux], ça se passe au septième siècle chinois ; Maître Li est le plus grand lettré de Chine, il a un peu plus de cent ans, il est très doué mais il a un vilain trait de caractère, il aime le mauvais vin ! Il est aidé dans ses enquêtes par Boeuf Numéro Dix, qui est très costaud car il est le dixième de sa famille d’où son nom. C’est Holmes et Watson sauf qu’au lieu de la cocaïne c’est le mauvais vin. C’est très comique. Il y a une scène ou il essaye de voler des aimants à un riche marchand. Après avoir appris qu’il était très gourmand, notamment de porc-épic, ils montent toute une comédie. Il va rencontrer le marchand, éploré, en larmes, annonçant que sa femme est morte en mangeant du porc-épic. Affolé le marchand s’enquiert de la préparation de ce fameux porc-épic. Il faut respecter les ingrédients, les récipients. Le marchand commence à devenir fébrile car toute la recette est respectée à la lettre, il n’y avait donc aucune raison pour qu’elle meure. Dépité il se dit qu’il ne pourra plus manger de porc-épic de sa vie car il risque d’en mourir. Cette scène dure trois pages, la recette est détaillée, c’est terriblement drôle. C’est les aventures du yéti revues par Indiana Jones. Ils traversent la Chine dans un sens ou dans un autre. Ils rencontrent des dieux, des fantômes. Je n’ai lu que des bonnes critiques excepté pour les deux derniers tomes qui sont un peu répétitifs dans la structure mais ça reste très agréable. Malgré tout ça ne se vend pas. C’est agaçant mais c’est comme ça, cela fait partie des mystères de l’édition. Mais je suis content de faire découvrir cette littérature, de la rendre accessible aux lecteurs. Évidemment c’est un travail mais je le trouve agréable ; de plus, dans mon cas bien sur, il s’agit d’un choix car j’ai un travail à côté.



Et votre travail à côté c’est en rapport avec le livre ?

Ah non pas du tout, je travaille à l’aéroport. Je traite des plans de vol, ça n’a donc aucun rapport sauf que parfois il y a des pilotes avec qui on peut parler anglais.

Tale-of-Sand-HC-Cover.jpg

Dans Tale of Sand, il y a beaucoup de textes en anglais même dans la version traduite.

Oui alors ça vient du script, il y a des pages en fond inclus par le dessinateur. On ne peut pas toucher aux images excepté les bulles. C’est un élément graphique en fait. Ce n’est pas tellement gênant même s’il y a quelques éléments de description parfois. Par exemple, il arrive dans la ville, regarde autour de lui. Ce n’est pas de la nouveauté, c’est de la description. Cela n’enlève rien à la compréhension. C’est difficile de traduire et de remplacer.



C'est un élément stylistique ; à un moment il y a le fond où sont écrites les paroles en anglais qui s’insèrent dans la bulle. Tout passait pile, c’est très réussi.

Oui bien sûr mais ça aurait été mieux si ça avait été en français. Cette bd a beaucoup fait rire ma sœur quand je lui ai dit : « c’est moi qui l’ai traduite, eh oui, une bd muette ».

Le-Bus.gif

Mais non il y a quand même des choses à traduire !

Ah oui quand même il y a l’introduction, la conclusion et la préface. Quelques bulles notamment celles du vieillard bavard. J’ai également traduit une autre bd muette, Le Bus. Il a été primé par le prix du patrimoine à Angoulême. C’est une série de strips en deux bandes d’un petit mec à lunettes qui attend son bus et à qui il arrive des trucs surréalistes. À un moment le bus tombe d’un pont, et lorsqu'il va s’écraser, l'engin s’arrête car il y a un arrêt de bus. Ce sont des choses farfelues, surréalistes, c’est très rigolo, mais c’est muet. Et c’est moi qui l’ai traduite ! Je plaisante, il y a des petites choses à traduire qui ont de la narration. Sur le bus il y a des destinations improbables avec des jeux de mots tordus. Il y en avait un c’était pour la tequila…. C’est un film avec Gregory Peck qui s’appelle To kill the Mocking Bird. Le jeu de mots c’est tequila mocking bird. Il a fallu que je trouve quelque chose avec un alcool. En général il y a un dessin avec, il faut donc rester dans le style et dans la continuité. Souvent c’est écrit en tout petit, sur la plaque minéralogique. Donc voilà deux bouquins muets à traduire dans une année. Je ne sais pas si je dois me sentir flatté ou vexé.



Une heure et demie plus tard, attablés devant nos verres vides, nous avons achevé notre entretien par une discussion privilégiée à propos du Trône de fer. Bien évidemment nous passerons sous silence les informations durement obtenues afin de ne pas dévoiler les backstages de notre série préférée...


Marion et Margaux, LP



Œuvres évoquées durant l'entretien

Monty Python ! Petit précis d'iconoclasme (essai), 2011, Les Moutons électriques

Les Nombreuses vies de Cthulhu (essai), 2009, Les Moutons électriques

La Magnificence des Oiseaux (roman), Barry Hughart, Traduction 2000, Denoël

Trône de Fer (roman), G. R. R. Martin, Flammarion, Traduction tomes 12 et 13, 2012

Sandman (bande dessinée), Neil Gaiman, Traduction 2012, Vertigo

Tale of Sand (bande dessinée), Jim Henson's, Traduction 2012, Éditions Paquet



Pour découvrir le reste de l’œuvre de Patrick Marcel

http://www.noosfere.org/icarus/livres/auteur.asp?numauteur=640

 

 


 

 

 


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Published by Marion et Margaux - dans traduction
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7 mai 2013 2 07 /05 /mai /2013 07:00

Patrick-Modiano-Livret-de-famille.gif


 

 

Patrick MODIANO
Livret de famille
Première publication :
Gallimard, Collection Blanche, 1977.
Folio, 981




Photographies
Patrick Modiano âgé de 18 ans et
son père Albert Modiano.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ses prix les plus prestigieux

Roger-Nimier pour La Place de l’Étoile (1967)
Académie française pour Les Boulevards de ceinture (1972)
Goncourt pour Rue des boutiques obscures (1978).

 

 

 

 

Patrick Modiano, l’histoire d’une enfance difficile et d’un homme énigmatique.

Patrick Modiano, né en 1945 à Boulogne-Billancourt, est l'un des romanciers contemporains les plus connus en France : après trente ans de carrière, les lecteurs sont toujours au rendez-vous. Bien qu'il n'écrive presque que sur lui, il reste souvent qualifié d'écrivain furtif, mystérieux, en vogue presque malgré lui.

Ses œuvres tissent des liens entre le passé et le présent et expriment une nostalgie du temps qui passe. On note aussi une certaine obsession de la Deuxième Guerre mondiale (notamment la période de l'Occupation), ainsi que de la guerre d'Algérie.

 

« Je n'avais que vingt ans, mais ma mémoire précédait ma naissance. J'étais sûr par exemple d'avoir vécu dans le Paris de l'Occupation puisque je me souvenais de certains personnages de cette époque et de détails infimes et troublants, de ceux qu'aucun livre d'histoire ne mentionne. Pourtant j'essayais de lutter contre la pesanteur qui me tirait en arrière, et rêvais de me délivrer d'une mémoire empoisonnée. »

 

Cela montre à quel point cette période le hante et l'habite.

Si Modiano parle autant de cette guerre qu'il n'a pas vécue, c'est qu'il fait partie de ces enfants qui sont nés du batifolage de leurs parents à une époque où chaque éclat de rire devenait précieux. Sa mère, Louisa Colpijn, une charmante actrice souvent en tournée, n'a jamais eu la fibre maternelle ni avec lui, ni avec son frère Rudy, dont il était de deux ans l'aîné. Son père, Albert Modiano, un juif clandestin, vivait quant à lui d'affaires illicites qui ont fait sa fortune.

Traîné tel un fardeau par ses parents, l'écrivain gardera toujours en lui une profonde blessure liée à ce manque d'affection dont il a souffert durant son enfance.



Le parcours de sa vie d’écrivain

C’est en 1967 que Modiano va pleinement se consacrer à l’écriture. Après avoir fait relire son premier manuscrit La Place de l’étoile par Raymond Queneau (célèbre romancier, poète et mathématicien, grand ami de sa mère qui le soutiendra toujours dans ses projets) il publie ce nouveau roman chez Gallimard.

En 1970 il épouse Dominique Zehrfuss avec qui il aura deux filles : Zina et Marie.

Deux ans après, il est récompensé par le grand prix de l’Académie française pour son œuvre Les Boulevards de ceinture, ce qui l’inscrit définitivement comme une figure de la littérature française contemporaine.

1973 marque ses débuts de cinéaste ; il co-écrit avec le réalisateur Louis Malle le scénario du film Lacombe Lucien dont le sujet principal est encore une fois l’Occupation. Ce dernier déclenchera une polémique, comme beaucoup d’autres œuvres de l’écrivain.

Son dernier livre à ce jour, L’herbe des nuits (2012), remporte le succès escompté, ce qui n’étonne plus les médias.



L’Occupation, un tabou levé par Modiano.

Cet auteur est connu pour mettre au jour les zones d'ombre de la Seconde Guerre mondiale ; selon lui, « c’est le terreau – ou le fumier – d’où [il est] issu », puisque ses parents se sont rencontrés à cette époque.

Comme les historiens, il est la mémoire d’une époque qu’il n’a pas vécue mais qui le hante.

Cet auteur fut pratiquement le premier à écrire sur les crimes de la période de l'Occupation. Son premier texte, La Place de l’étoile (1968), forme avec les deux suivants, La Ronde de nuit (1969) et Les Boulevards de ceinture (1972), ce que l’on a appelé « la trilogie de l’Occupation », parce qu'ils mettent en scène des personnages ayant réellement existé, dont le père du narrateur, Albert Modiano, et qui ont participé plus ou moins aux violences publiques et secrètes de la Collaboration. Ces Gestapistes français qui opéraient des rafles et torturaient dans des locaux près de la place de l’Etoile, Modiano y fera référence dans d'autres récits comme Remise de peine, Un pedigree, et Livret de famille.

En 1974, Patrick Modiano coécrit avec Louis Malle le scénario de son film Lacombe Lucien.

L’histoire de ce jeune paysan, qui se met par un mauvais hasard au service d’une équipe de Français qui travaillent pour la Gestapo et participe à leurs crimes dans la France de 1944, fit scandale auprès d’un public qui n’était pas encore prêt à connaître ou reconnaître les crimes et trafics abominables de la soi-disant France résistante.

Il arrive à la consécration avec le prix Goncourt qu’il reçoit en 1978 pour Rue des boutiques obscures.



Le problème du genre

Certains prétendent que ses œuvres appartiennent à l'autofiction, d'autres adoptent le terme d'autobiographie. À ce propos, Modiano précise lors d'une interview qu'il ne pense pas que le mot « autobiographie » soit adapté :

 

« Le ton autobiographique a quelque chose d'artificiel car il implique toujours une mise en scène. Pour moi, mon écriture c'est plutôt une entreprise artistique, une mise en forme d'éléments dérisoires. »

 

Modiano admet écrire de réelles anecdotes de sa vie, mais il y ajoute quelques détails imaginaires afin de rendre ses récits plus palpitants, car il privilégie avant tout son plaisir d'écrire et celui que nous éprouvons, nous, lecteur, à le lire.

Finalement, comment trancher ? Peut-être est-ce un genre à part entière, un nouveau genre que les écrivains contemporains prennent goût à manier. Une sorte d'autobiofiction.



La composition de ce Livret de famille, les thèmes majeurs

Il est composé de quatorze anecdotes d’environ cinq à dix pages, chacune formant un chapitre.

Il n’y a pas de logique de type chronologique. Les souvenirs sont souvent réels, parfois un peu ambigus. Comme si à chaque fois que l’écrivain avait un flash d'un certain souvenir il prenait sa plume et l'écrivait ; il a relié ces quelques souvenirs à la naissance de sa fille. En effet l’ouvrage débute avec la naissance de sa fille Zina qu’il va déclarer avec Jean Koromindé, un ami de longue date. Il s’achève avec l'arrivée de cette dernière à la maison familiale.

Les thèmes sont assez riches et variés. Ce livre est en quelque sorte une mosaïque de quelques moments de sa vie qui forment un grand souvenir. Il n’y a pas de réels liens chronologiques entre les différents chapitres. Comme un recueil de poèmes, on le lit comme bon nous semble, sans tenir compte du lieu ni de l’heure ; nous sommes maîtres de savourer notre lecture selon notre désir.

 

 

Les principaux thèmes sont (hormis l’occupation déjà évoquée précédemment) :

 

  • ses amitiés : on les décèle dès le début avec le vieil ami de son père, Jean Koromindé. Il sera également question de plusieurs amis à lui tout le long de cet ouvrage.
  • sa famille : son père, sa mère ainsi que sa grand-mère ont chacun leur chapitre qui leur est consacré. Il y parle de leur vie et de moments passés avec eux. Un long chapitre narre un séjour passé avec son père à la chasse dans une maison de campagne bourgeoise.
  • Paris : Modiano s'est souvent baladé au hasard dans Paris, c'est comme cela qu'il a appris à connaître cette ville et à l'aimer. Un Paris un peu secret et clandestin.

« J'ai l'impression que le Paris de mes livres est complètement intérieur, imaginaire. Les lieux réels, ceux d'aujourd'hui, sont vides de ce que je leur prête dans mes romans. Ils sont devenus des lieux uniquement liés à des choses très précises dans mon esprit » confie-t-il à un journaliste. 

  • La souffrance : beaucoup d'autobiographies et d'autofictions ont en commun un thème : la souffrance. Par exemple Albert Cohen, dans Le Livre de ma mère, confie la souffrance qu'il a à faire le deuil de sa mère ; il expose tous ses regrets, d'avoir par moment été un fils indigne en quelque sorte alors que sa mère vivait à travers lui et lui avait consacré toute sa vie. Ou Annie Ernaux qui témoigne dans Passion simple de toute la douleur qu'on peut éprouver en amour.

Patrick Modiano lui, nous livre la souffrance d'une enfance difficile qui le marquera durant toute sa vie. Il a subi l'absence de son père toujours en train de flairer les bonnes affaires illicites à gauche et à droit, ainsi que l’absence de sa mère qui était comédienne de boulevard et de ce fait rarement présente. De plus, celle-ci n’avait à priori pas l'instinct très maternel puisqu'elle a souvent confié ses deux enfants à la charge d'autres personnes. Patrick Modiano passe une partie de son enfance  chez ses grands-parents ainsi qu’à Biarritz chez la nourrice de son petit frère qui les baptisera afin d’éviter tout doute sur leur origine juive. À ce propos Modiano dira : « juif et baptisé, comment être sûr de son identité, de son livret de famille », ce qui nous montre combien il est difficile pour lui d’accuser tous les coups de la vie qui ont fait qu’il n’a jamais était sûr de son identité.

Lui et son frère passeront le reste de leur enfance dans un foyer catéchiste désuni. En 1957, Rudy aura à souffrir du décès de Rudy, emporté par une leucémie. Il ne s’en remettra jamais et lui dédiera tous ses premiers livres.

Il a aussi souffert d’histoires d’amours douloureuses comme il nous le confie de manière très pudique dans le chapitre 12. À 17 ans, il  rencontre une certaine Denise Dressel dont il tombe follement amoureux. Tellement qu’il se met à rédiger la biographie de son père Henry Dressel disparu sans laisser de trace quand elle était très jeune. Lorsque Denise le quitte pour aller vivre en Argentine avec un homme aisé, Modiano nous livre le déchirement de cet abandon qui lui a rappelle toutes les fois où ses parents l'ont abandonné lorsqu’ils faisaient passer leur vie avant l'éducation de leur enfant.

 «  J'ai éprouvé une impression de vide qui m'était familière depuis mon enfance, depuis que j'avais compris que les gens et les choses vous quittent ou disparaissent un jour », écrit-il.



  • La mémoire et l’oubli : la mémoire est omniprésente dans ses livres puisqu'il s'agit d'autofictions et de récits autobiographiques.


Définition de la mémoire selon Modiano :

« La mémoire elle-même est rongée par un acide et il ne reste plus de tous les cris de souffrance et de tous les visages horrifiés du passé que des appels de plus en plus sourds et des contours vagues. »

Une mémoire qu'il veut cultiver : les médias parlent d'une mémoire modianesque, attentive, qui découvre des indices, induit des hypothèses. Une mémoire policière. Modiano a accumulé des petits cahiers où il note ce qu'il appelle des « petites bribes qu'il arrache à l'oubli ». Sa hantise, pourrait-on dire, est d’oublier. C’est sans doute pour cela qu'il écrit sur sa vie. Quand on écrit sur soi, on fait l'effort de se plonger dans ses souvenirs. On essaye de se rappeler chaque détail, et c'est précisément cet effort qui cultive notre mémoire.

Pourtant sa mémoire est aussi pour lui un fardeau. À plusieurs reprises, l’auteur souligne que sa mémoire lui pèse, qu'il aimerait avoir la tête vide de souvenirs : dans ce récit il évoque une cure qu’il décide de faire en séjournant en Suisse pour « oublier » sa mémoire. La Suisse apparaît pour lui comme un pays neutre, un autre monde. Il écrit à ce propos : « J'étais heureux. Je n'avais plus de mémoire. Mon amnésie s'épaississait de jour en jour comme une peau qui se durcit. Plus de passé. Plus d'avenir. »

Les dernières pages de Livret de famille s’achèvent ainsi : « J'avais pris ma fille dans mes bras et elle dormait la tête renversée sur mon épaule. Rien ne troublait son sommeil. Elle n'avait pas encore de mémoire ». Ainsi, comme ces citations le montrent, pour Modiano la mémoire peut s’avérer être un vrai fardeau que l’on est obligé de traîner et qui trouble notre sommeil lorsque nos souvenirs ne sont pas uniquement faits de roses.

Le fait que des questions sur lui-même demeurent sans réponse le perturbe énormément. Il souhaiterait avoir plus de souvenirs afin de ne pas sans cesse tenter de recoller les morceaux d’un passé et d’origines trop flous pour être reconstitués. Il nous expose cela dans l’épigraphe de cette œuvre : « Vivre c'est s'obstiner à achever un souvenir ». C'est en écrivant que Modiano s'obstine à achever ses souvenirs, dont de nombreuses bribes ne seront jamais reconstituées.

Sa mémoire il s'en sert pour tenter de se remémorer des souvenirs aussi clairs que possibles, il est tout le temps à la recherche de lui-même.



  • La recherche de soi : cet écrivain est à la conquête de son passé. Il apparaît comme obsédé par la recherche de lui-même mais également par la recherche en général : en lisant Modiano on a l’impression d'avoir affaire à un détective ; il cherche sans cesse à élucider les mystères de sa vie et des gens qu'il croise, c'est presque une obsession pour lui. Il est constamment en train de réfléchir, curieux de tout ce qui l’entoure.

Plusieurs passages de Livret de famille l’attestent : dans le chapitre où il nous parle d’un certain André Bourlagoff, il s’interroge sur ce qu'il a fait de sa vie : « Le client l'avait-il reçu poliment, tout à l'heure, quand il était venu chercher le magnétophone et réclamer l'argent ? » ; « Quel itinéraire avait-il suivi de son meublé rue de la Convention jusqu'au 45 de la rue Courcelles ? Avait-il fait le chemin à pied ? »

L’épisode d’Henry Dressel ne laisse pas plus indifférent. L’écrivain cherche à écrire l'histoire de la vie d'Henry Dressel alors qu'il ne le connaît pas et qu'il n'y a pas beaucoup de documentation sur lui ; il dit qu'il aurait fait n'importe quoi pour Denise, la jeune fille dont il est éperdument tombé amoureux à l’âge de 17 ans. Il a écrit cette biographie pour donner un père à cette fille qu'il aimait car elle ne l'a connu que très peu. Il invente quelques passages de la vie de cet homme, pour la rendre meilleure d'une part et parce qu'il ne sait quasiment rien de lui. En réalité, c'est ce que fait Modiano pour sa propre vie ; il écrit sur lui-même en inventant souvent des situations, ou en les modifiant, il s’invente un autre univers, pas forcément meilleur, pour oublier sa vraie vie et surtout son enfance pleine de chagrin et d'incertitudes.

Ces recherches constantes qu'il mène sans répit nous amènent à penser qu'il est toujours à la quête de son identité, de son livret de famille.

 

 

 

Pourquoi écrire ?

Écrire pour s’exprimer

Modiano a beaucoup de mal à s'exprimer à l'oral, comme s’il voulait dire trop de choses et que ses idées allaient sortir toutes en même temps. On a l'impression qu'il se retient quand il parle, qu'il réfléchit à chaque mot avant de les prononcer, il finit rarement ses phrases, les laissant en suspension, cherchant sans cesse une expression qui conviendrait mieux. Il a d'ailleurs sympathisé avec le dessinateur Pierre Le Tan qui lui aussi a du mal à s'exprimer ; ses phrases ont toujours un rythme saccadé.

Effectivement, toute personne ayant des difficultés à s'exprimer émotionnellement doit, afin de communiquer ce qu'elle a au fond d'elle-même ainsi que pour se sentir aimée comme le commun des mortels, avoir recours à une forme de langage que l'on appelle la création, écriture, peinture, musique, sculpture, cuisine…


Écrire pour se libérer

Pour faire de sa vie un beau roman, une histoire que nous lecteur aurons plaisir à lire.

 

« Ma démarche n'est pas d'écrire pour essayer de me connaître moi-même ni de faire de l'introspection. C'est plutôt, avec de pauvres éléments de hasard : les parents que j'ai eus, ma naissance après la guerre..., trouver un peu de magnétisme à ces éléments qui sont sans intérêt en eux-mêmes, les réfracter à travers une sorte d'imaginaire. L'entreprise autobiographique m'a toujours paru une sorte de leurre, sauf si elle a une dimension poétique comme Nabokov l'a fait dans Autres rivages. Le ton autobiographique a quelque chose d'artificiel car il implique toujours une mise en scène. Pour moi, c'est plutôt une entreprise artistique, une mise en forme d'éléments dérisoires. »

 

Modiano se sert de son vécu, d’anecdotes de sa vie pour écrire des récits imaginaires qu'il juge plus palpitants.

C'est son désir de fixer par l'écriture les traces de l'individu qui est à l'origine de son projet de devenir écrivain. Ce désir est né quand, après sa rupture amoureuse douloureuse avec Denise, il se rend compte que rien ne dure et que le seul moyen de revivre des moments c'est de les écrire : « J'avais 17 ans et il ne me restait plus qu'à devenir un écrivain français. »

Ainsi, la mémoire selon Modiano est à la fois une bénédiction et une malédiction : elle nous permet de donner une certaine cohérence à notre vie, d'assurer l'identité de notre moi, c'est un outil qui nous donne la possibilité d'échapper au temps, d'avoir un avant-goût d'éternité, mais elle nous empêche aussi parfois de savourer le présent.

Cet ouvrage peut en laisser plus d’un perplexe, mais il saura séduire ceux qui apprécient les histoires courtes d’une vie peu ordinaire que nous narre sans prétention et avec passion Patrick Modiano.


Romane, 2e année édition-librairie

 

 

 

Patrick MODIANO sur LITTEXPRESS

 

Patrick Modiano De si braves garçons

 

 

 

 

 

 

Article de Guillaume sur De si braves garçons.

 


 

 

 

 

 

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 Article de Pauline sur Dimanches d'Août

 

 

 

 

 

 

 

Patrick Modiano L herbe des nuits

 

 

 

 

 Article de Julie sur L'Herbe des nuits.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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6 mai 2013 1 06 /05 /mai /2013 07:00

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Matthew G. LEWIS
Le Moine
traduit de l’anglais
par Léon de Wailly
Flammarion
GF, 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Introduction

L’un des topoi de la littérature gothique du XVIIIème et du XIXème siècle est le moine vaniteux et libidineux. Apparu dans les fabliaux du Moyen-Âge, ce motif a périclité grâce aux nouvelles du XVIème et du XVIIème siècle, s’inscrivant de fait durablement dans l’imaginaire collectif.

Cependant, l’originalité apportée par le roman gothique à ce cliché de la littérature, est de lui conférer une psychologie et une aura démoniaque dans son irrésistible ascension vers le Mal. En un mot, de faire du moine paillard traditionnel, un personnage complexe, sombre et tourmenté, à l’image de la trame du roman gothique.

Ce modèle atteint son apogée avec la publication du Moine de Matthew G. Lewis en 1796. Cet ouvrage au succès retentissant servira de modèle aux romans gothiques qui suivront, tels que Les élixirs du Diable de Hoffmann (1816), ou bien encore à Notre-Dame de Paris de Victor Hugo (1831).

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Présentation

Le Moine est probablement le plus célèbre roman « terrifiant » anglais du XVIIIème siècle, mais aussi l’un des plus transgressifs. En effet, il est le premier récit à mettre en scène un moine dans le rôle du héros maléfique. Sa publication fit scandale et Lewis fut obligé d’en expurger certains passages dans la deuxième édition (l’ouvrage en connut cinq avant la fin du XVIIIème siècle !). De plus, il valut à son auteur d’être surnommé Matthew « Monk » Lewis, et lui octroya une réputation sulfureuse lorsqu’il devint membre de la Chambre des Communes.

Le Moine n’est pas un récit continu. En fait, il est constitué d’une multiplicité de récits, avec dans chacun d’eux, une série d’histoires et d’événements. Cette surcharge narrative est caractéristique du gothique. À cela s’ajoutent des personnages aux intériorités troublées, envahies par le décor, l’extérieur. Les limites du réel se trouvent perturbées, voire effacées dans une confusion également gothique. Pour créer cette illusion, Lewis s’est beaucoup inspiré du Château d’Otrante de Walpole (1764), texte fondateur du roman gothique.

Écrit vers l’âge de vingt ans, Le Moine fut à la fois le premier et le meilleur roman de Matthew Lewis. Le personnage d’Ambrosio, moine orgueilleux et libidineux fait désormais partie du cercle littéraire très fermé des « génies du mal », tels que le Melmoth de Mathurin ou le Faust de Goethe.

Nous allons dès à présent nous intéresser au portrait du prieur Ambrosio dans l’œuvre de Lewis.

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Artaud dans le rôle d'Ambrosio

 

 

 

Le prieur Ambrosio

Dès le début du roman, la personnalité d’Ambrosio est présentée comme trouble.

En effet, sa beauté mystérieuse ne cadre pas avec l’image que le lecteur peut se faire du moine idéal. Ambrosio possède « une figure remarquablement belle », et « de grands yeux noirs et étincelants » (pages 26- 27), signe d’une intériorité agitée, les yeux étant le miroir de l’âme. Ces même yeux maléfiques feront naître la peur chez la jeune Antonia (l’héroïne) : « Vos yeux flamboyants m’épouvantent ! » (page 414). De plus, le teint d’Ambrosio, « d’un brun foncé » (page 27) est le même que celui du démon, dans le rêve prémonitoire de Lorenzo (le héros tragique) : « son teint basané » (page 37).

De fait, le narrateur s’attache à susciter le doute, la méfiance au sujet de son personnage. L’orgueil qui habite le prieur des Capucins peut déjà se deviner dans le surnom que lui a donné la ville de Madrid : « l’Homme de Piété » (page 27). À ce stade, il semble évident que quelque chose ne va pas, que le prieur est en quelque sorte « trop parfait pour être honnête ».

C’est le narrateur lui-même qui par une digression vient mettre en doute le mérite d’Ambrosio : « l’humilité était sur tous ses traits : était-elle aussi dans son cœur ? » (page29). La réponse à cette question laissée en suspens, est donnée (à nouveau !) par le narrateur lors du retour du prieur dans le couvent lorsqu’il évoque « un air où l’apparence de l’humilité luttait contre la réalité de l’orgueil » (page 49). Le péché d’orgueil est ainsi le premier péché déclaré d’Ambrosio, mais il ne sera pas le dernier comme l’annoncent les termes écrits sur le front du démon, dans le rêve prémonitoire de Lorenzo : « Orgueil ! Luxure ! Inhumanité ! » (page 37).

Ambrosio est un modèle de vertu aux yeux de ses pairs et de la communauté madrilène ; aussi est-il capital pour lui de dissimuler ses vices, s’il veut garder son statut de « saint homme » (cette ambivalence du personnage est un motif typique du genre gothique).

Néanmoins, l’inhumanité dont il fait preuve envers Agnès, l’héroïne secondaire, lui vaut d’être démasqué par celle-ci : « Lâche ! Vous avez fui la séduction, vous ne l’avez pas combattue. Mais le jour de l’épreuve arrivera » (page 60). La malédiction d’Agnès annonce le nouveau péché auquel Ambrosio va être confronté ; il s’agit de la luxure incarnée par la redoutable Mathilde.

Ambrosio envisage le cloître comme un lieu de refuge face aux tentations extérieures ; mais en réalité, le couvent est un écrin, un exhausteur des désirs intérieurs et inavouables, dans la plus pure tradition gothique. Faute d’être combattus, les désirs du prieur vont s’enflammer et diriger ses actions. Bien qu’initiatrice au plaisir véniel, Mathilde ne fait qu’attiser un feu qui couvait dans le cœur du moine corrompu. Poussé par la fatalité, Ambrosio entre donc dans une spirale infernale, celle de la gradation du Mal.

La concupiscence qu’il éprouve à la vue des charmes de Mathilde, est décrite par le narrateur de la même façon que lors de la scène de l’intrusion nocturne dans la chambre d’Antonia. D’abord, il y a la même « faible lueur » qui éclaire la « blancheur éblouissante » d’un « globe charmant » (page 77), ou d’un « bras d’ivoire » (page 328). La nudité d’un sein provoque chez Ambrosio une violence identique causée par des « désirs effrénés » (page 77), qui le plonge dans une « horrible confusion » (page 290). Les mêmes doutes l’assaillent, puis viennent les remords qui suivent « l’énormité de son crime » (page 332) ; celui-ci étant de plus en plus grave !

En effet, les désirs d’Ambrosio ne sont jamais assouvis ! Après avoir profité des charmes de Mathilde, il lui faut désormais se tourner vers un nouvel objet de désir ; ce sera Antonia, archétype de l’héroïne gothique. De fait, le prieur franchit un nouveau barreau de l’échelle du crime, puisqu’il prémédite le viol de la jeune fille : « Il faut que tu sois à moi, et tu seras à moi ! » (page 412).

La résistance d’Antonia excite les désirs d’Ambrosio, mais une fois le viol consommé, la jeune fille cesse d’être un objet désirable : « Celle qui était un instant auparavant l’objet de son adoration n’excitait plus dans son cœur d’autre sentiment que l’aversion et la rage » (page 417). Tout comme avec Mathilde, la passion ardente que le moine éprouvait pour la jeune fille s’est dissipée. De plus, il réalise qu’Antonia pourrait révéler au monde sa véritable nature ! Cette idée lui est insupportable, aussi décide-t-il de la tuer, comme il a tué Elvire, la mère d’Antonia.

En s’attaquant à Antonia, le moine s’en prend à un double inversé de lui-même ; la chasteté et l’innocence d’Antonia s’opposant à sa concupiscence et à sa dépravation. Le crime accompli, il devient impossible pour le prieur de regagner le droit chemin et d’obtenir le pardon pour ses fautes. Il est intéressant de noter que ces transgressions sont toujours suivies d’une volonté de « fuir » (page 333), d’effacer de la mémoire « la scène qui venait de se passer » (page 419).

En vérité, Ambrosio est bien un lâche, comme l’a deviné Agnès. Il refuse de prendre ses responsabilités et de reconnaître ses péchés, ce qui lui vaut les reproches de Mathilde : « Honte à l’âme pusillanime qui n’a pas le courage d’être ami sûr ou ennemi déclaré » (page 296), et même de Lucifer en personne : « Être pusillanime » (page 474).

À la fin du roman, malgré ses transgressions répétées, Ambrosio espère toujours obtenir la rédemption divine pour ses péchés : « je ne veux pas renoncer à l’espoir d’obtenir un jour mon pardon » (page 471). En proie aux souffrances causées par la torture, seule la peur de la mort le décidera à signer le pacte avec Satan. Celui-ci lui dévoile alors qu’en plus d’être un violeur et un assassin, il est coupable d’inceste et de matricide : « Cette Antonia que tu as violée, c’est ta sœur ! Cette Elvire que tu as assassinée t’a donné la naissance ! » (page 477). Cette révélation finale était attendue par le lecteur attentif, puisque le narrateur avait laissé des indices en ce sens.

Elvire a eu « un petit garçon » qu’elle « avait été obligée de laisser derrière elle » (page 21) et « le dernier prieur des Capucins » trouva Ambrosio « encore enfant, à la porte du monastère » (page 25). Le lecteur pouvait donc deviner dès le début du roman ce que Lucifer dévoilerait à Ambrosio.

De plus, le démon déclare ceci au moine pétrifié : « sache, homme vain, que je t’ai depuis longtemps marqué comme ma proie » (page 477), ce qui signifie qu’il n’y avait aucun moyen pour Ambrosio d’échapper à l’emprise de ce fatum. Sa chute était donc assurée, tout comme la funeste destinée d’Antonia, prédit à la fois par la bohémienne et par le rêve de Lorenzo. En cela, le déroulement du récit est conforme à la tragédie grecque antique, puisqu’il lui emprunte cette irréversibilité du destin, ce fatum ou fatalité, qui se dévoile derrière l’apparente liberté d’action des personnages.
 
La mort d’Ambrosio est causée par une chute autant métaphorique que physique, puisque le démon, ulcéré par sa lâcheté, le précipite dans l’abîme. Les six jours d’agonie du moine ont pour objectif de faire apparaître une moralité finale ; les souffrances physiques et morales d’Ambrosio devenant ainsi le châtiment de tous ses crimes. Quant au déluge qui surgit au septième jour, il semblerait qu’il ait pour but non seulement d’achever Ambrosio, mais également de purifier la terre, souillée par l’existence d’un tel monstre.



Conclusion
 
En conclusion, je dirai que l’orgueil et la concupiscence sont des facteurs essentiels de la chute de l’homme d’Église, dans Le Moine. Ce sont ces transgressions qui, associés à une Fatalité qui prive les personnages de leur libre-arbitre, constituent l’intrigue du roman gothique. Ce modèle se retrouve ainsi brillamment mis en scène dans ce chef6d’œuvre de Matthew Lewis.



Mon avis


Ce roman est véritablement dévastateur. Pourquoi ? En premier lieu, parce qu’il est très difficile de le refermer quand on en a commencé la lecture. Ensuite, parce qu’il vient balayer tous les ouvrages du genre. Même le Dracula de Bram Stoker fait pâle figure en comparaison (si, si !). Il y a dans ces lignes une puissance évocatrice, une énergie que je n’avais jamais rencontrée dans aucune autre de mes lectures auparavant. Et l’écriture est tellement moderne ! Bref, je pense que ce roman est tout simplement l’œuvre d’un génie !


A.M., AS édition-librairie



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5 mai 2013 7 05 /05 /mai /2013 07:00

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Carole MARTINEZ
Du domaine des murmures
Gallimard
Collection Blanche, 2011
Goncourt des lycéens
Folio, 2013


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Biographie

carole-martinez.jpgNée en 1966, Carole Martinez est une romancière française. Avant de commencer à écrire, elle a exercé plusieurs métiers comme comédienne, assistante réalisatrice, pigiste, avant de devenir professeur de français dans un collège d’Issy-les-Moulineaux. C’est lors d’un congé parental qu’elle a commencé à écrire des romans tout d’abord destinés à la jeunesse. Son premier non destiné à la jeunesse : Le cœur cousu, sorti discrètement en 2007, a eu un franc succès et reçu plusieurs prix dont le prix Renaudot des lycéens. Continuant sur cette lancée, son deuxième, Du domaine des murmures, publié en 2011, est nominé au Goncourt, perd contre L’Art de la guerre d’Alexis Jenni mais remporte le Goncourt des lycéens, prix prestigieux.
 

 

Son écriture poétique et originale est très influencée par son éducation familiale.



Résumé

Du domaine des murmures nous relate la vie d’Esclarmonde, fille du seigneur des Murmures, élevée par un père protecteur ; pour échapper à son mariage avec Lothaire, jeune homme immature et arrogant, et pour trouver la liberté, elle décide de se donner à Dieu. Le jour de son mariage, elle refuse de dire « oui » et se coupe l’oreille pour légitimer sa décision. Elle se fait alors emmurer dans  une pièce attenante à la chapelle dont la construction prendra cependant deux ans.


La veille de son enfermement, elle se fait violer par – on le découvrira à la fin – son père, qui lui fait ainsi payer son humiliation. Suite à ce viol, elle va tomber enceinte d’un petit Elzéar, qui va lui aussi subir la colère de son père à tel point que des stigmates resteront sur ses mains. À cause de cette grossesse, de ces marques et de l’épanouissement de la population (personne ne mourra durant sa réclusion et les récoltes seront prospères), on va faire d’elle une sainte. Et de partout des croyants vont venir se confesser à elle, lui permettant d’influer sur leur vie.

À ce carrefour entre l’au-delà et le monde des vivants, elle va trouver une position de pouvoir que jamais elle n’aurait eue. Elle réussira même à envoyer son père en Terre sainte pour expier ses péchés. Durant tout ce temps, elle va découvrir l’amour d’une mère pour son enfant et les sentiments amoureux par Lothaire qui, bouleversé par son revirement, va changer ses attitudes et sa conception de la vie. Mais aussi la colère, l’égoïsme, l’amitié avec la nouvelle femme de son père, Douce, sa servante Bérengère et la solitude que jusque-là elle n’avait pas considérée comme son ennemie.

Séparée de son fils, elle va prendre conscience de la vie et va essayer de quitter sa tombe. Mais guidé par la peur de perdre cette période de plénitude dont il lui attribuait les mérites, le peuple, pour l’en empêcher, va mettre feu à la chapelle et tuer Bérengère qui portait le message demandant sa libération au Pape.

Sa mort met fin à cette période et depuis, son murmure continue de souffler sur le domaine des Murmures.

Avec  une écriture poétique, Carole Martinez nous fait découvrir un monde enchanté teinté de réalisme et nous fait découvrir les coulisses de nos mythes et légendes sur un fond d’histoire, évoquant les croisades et la société moyenâgeuse.



Les thèmes

 

  • Religion / Place des femmes dans la société : pour échapper au contrôle de son père et à celui de son mari, elle se tourne vers Dieu et s’enferme, ce qui est paradoxal, mais est la seule chose qui va lui permettre d’avoir un certain libre-arbitre.  
  • Amour / Amitié : avec son fils, son père, Lothaire, Douce, Bérengère Contexte historique du Moyen-Âge et en particulier du XIIème siècle
  • Différences entre classes sociales : la confrontation d’Esclarmonde avec les gens du peuple va la mener à des questionnements sur sa propre éducation.

 

 

 

Mon opinion

J’ai beaucoup apprécié cette lecture, l’écriture très fluide et poétique donnant un tout autre niveau à une histoire qui aurait pu être banale. On se plonge avec envie dans la vie tumultueuse d’Esclarmonde qui, bien que recluse, va découvrir la vie par bien des aspects et suivre son destin.

Lecture que je conseille à ceux qui aiment les romans historiques et les mondes enchantés.


Sarah, 2e année édition-librairie

 

 


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