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4 mai 2013 6 04 /05 /mai /2013 07:00

Zadie-Smith-sourires-de-loup-01.gif







Zadie SMITH
Sourires de loup
Titre original
White Teeth
Hamish Hamilton, 2000
traduit de l’anglais
par Claude Demanuelli
Gallimard, Du monde entier, 2001
Folio, 2003


 

 

 

 

 

 

 

 

 

Zadie Smith

Zadie-Smith.jpgZadie Smith est une auteure contemporaine anglaise née dans la banlieue nord-ouest de Londres en 1975. Fille d’un père jamaïcain et d’une mère anglaise, elle fait ses études à Cambridge et obtient le Prix Guardian pour son premier roman Sourires de loup. Lors de la présentation du livre à la foire de Francfort,  les droits étrangers ont été achetés par de nombreux pays alors qu’il n’y avait qu’une centaine de pages proposées sur les 700 de l’ouvrage final. Elle a reçu de nombreux prix pour ce premier livre mais aussi pour ses autres ouvrages maintenant attendus avec impatience par le monde littéraire autant que par le public. Son second livre, The Autograph Man, publié en Angleterre en 2002, évoque les thèmes de la perte et de l’obsession avec une profonde réflexion sur la nature de la célébrité. Elle est considérée dans de nombreux classements comme l’une des meilleures romancières anglaises contemporaines et est même présente dans la liste du Times publiée en 2008 des « 50 meilleurs écrivains britanniques depuis 1945 ».

Son troisième livre est aussi un succès mondial et elle remporte en 2006 le « Orange Prize for fiction » pour On Beauty, publié en France en 2007, toujours chez Gallimard, sous le titre de De la beauté. Ce livre raconte la vie des cinq membres d’une famille de Wellington près de Boston. On retrouve comme dans Sourires de Loup, une saga multiethnique trépidante où l’on suit pas à pas les pérégrinations des personnages.

Dans ses romans, Zadie Smith évoque avec humour et finesse les difficultés de nos sociétés contemporaines. Du racisme au métissage culturel pour ensuite réfléchir aux problèmes d’actualité dans la vie urbaine, elle propose des fresques sociales riches en émotions et en questionnement pour le lecteur qui aura beaucoup de mal à quitter ses personnages si présents et tellement attachants tout au long des nombreux chapitres.

Globalement, Zadie Smith est appréciée et reconnue pour son travail ; elle a d’ailleurs été nommée en 2010 professeur titulaire de fiction à l’université de New York.

Son nouveau roman, NW semble prometteur et sa parution à la rentrée littéraire anglaise de 2012 a été saluée par de nombreux articles et critiques britanniques.

White-Teeth-Zadie-Smith.jpg

Sourires de loup

Ce roman nous raconte l’histoire de deux familles anglaises des années 70 aux années 90, en évoquant aussi la jeunesse des deux patriarches Archibald Jones et Samad Iqbal, dont l’amitié indéfectible s’est forgée lors d’une mission militaire pendant la Seconde Guerre mondiale.

On va donc suivre petit à petit les mariages des deux amis et ensuite leur vie quotidienne avec les petits et les gros tracas sur trois générations.

On commence par Archie Jones qui, après un suicide raté dans les premières pages du livre, va retrouver l’amour et se remarier à Clara Bowden, une jeune Jamaïcaine de presque trente ans de moins que lui. Elle essaye d’échapper à sa mère, Hortense Bowden, témoin de Jéhovah, qui élève sa fille dans cette religion depuis sa plus tendre enfance et est persuadée que la fin du monde est proche et que seuls quelques élus, dont évidemment elle fait partie, iront au Paradis « retrouver le Seigneur ».

Samad Iqbal est bangladais mais vit depuis longtemps à Londres ; il est marié à Alsama, une jeune femme qui a préféré venir vivre à Londres même si pour cela elle épouse un homme de trente ans son aîné. Très rapidement après les deux mariages, les jeunes épouses se retrouvent enceintes et naissent, chez les Jones, la jeune Irie, et chez les Iqbal, les jumeaux, Magid et Millat. On suit donc la jeunesse des ces enfants et les réactions de leurs parents, plus ou moins passifs devant les évolutions et la nécessaire intégration de cette deuxième génération.

L’entrée en scène d’une troisième famille, les Chalfen chamboulera le destin d’Irie, de Magid et de Millat. Après qu(ils ont été confrontés aux problèmes raciaux et aux conflits ethniques, la religion reprend de l’importance dans la vie de ces jeunes Londoniens. Si Irie trouve refuge auprès de sa grand-mère Hortense, Millat, lui, se rapproche d’un groupe d’intégristes musulmans.

Tout va se cristalliser dans la dernière partie de l’histoire autour des travaux de clonage du célèbre généticien Marcus Chalfen. Soutenu dans son projet par Irie et Magid, alors que le groupuscule intégriste de Millat et un groupe d’activistes écologistes auquel le fils de Marcus appartient préparent une vengeance, la « Souris du futur » de Marcus Chalfen va être l’élément révélateur des problèmes internes des trois familles.

Chaque personnage a en quelque sorte la parole et donne son point de vue, bien que l’on revienne souvent « aux origines » avec les idées d’Archie et de Samad.



Le livre se divise en quatre parties. Les deux premières rassemblent les histoires centrées sur les deux patriarches. On apprend comment les deux hommes se sont connus et ce qu’ils ont ensemble traversé pendant la Seconde Guerre mondiale. Après les réalités actuelles de la vie de ces deux hommes, de leurs relations amoureuses à leurs états d’âme ou encore à leurs difficultés pour élever leurs enfants et leurs problèmes avec les différentes religions, on apprend aussi leurs origines avec, notamment, les « racines de Mangal Pande » un lointain ancêtre de Samad qui a eu un petit rôle oublié par tous, sauf par Samad, dans l’histoire de l’indépendance de l’Inde et qui est pour lui une référence presque absolue.

 Les deux parties suivantes évoquent tout d’abord Irie, et ses difficultés de jeune fille « éclaircie », comme dit sa grand-mère, de ses problèmes capillaires à ses problèmes de cœur, les racines jamaïcaines de sa grand-mère Hortense Bowden, mais aussi le choc entre l’éducation des Chalfen et celle des Bowden, des Jones et des Iqbal. La dernière partie concerne les relations entre Millat, son frère Magid et Marcus Chalfen et l’entrée dans le troisième millénaire avec tout ce que cela entraîne pour la famille avec l’éclatement de tous les problèmes et puis une résolution, suivant le reste de l’histoire, avec beaucoup d’humour et de profondeur. Zadie Smith nous dit :

 

«  Mais raconter ces histoires à dormir debout et d’autres du même acabit contribuerait immanquablement à accélérer la diffusion du mythe, du dangereux mensonge, selon lequel le passé est toujours imparfait et le futur parfait. »

 

Sa fin se projette donc dans l’avenir, le temps d’une seconde de réflexion prolongée par  un Archie devenu  ponctuellement philosophe.

Beaucoup de thèmes sont abordés, dans ce roman et dans les ouvrages de Zadie Smith en général, mais le principal est sans doute l’immigration, avec ce que cela implique. L’auteur jongle entre les paradoxes d’une éducation avec les valeurs de la société d’origine ou celle de la culture du pays d’accueil, les difficultés d’intégration ou encore le poids religieux et culturel subi par ces générations des différentes communautés de Londres en particulier. Elle apporte, avec beaucoup d’humour et un grand talent narratif, son point de vue sur ces sujets grâce à des personnages hauts en couleur et extrêmement attachants.

L’histoire a donné lieu à une adaptation par Channel 4 en quatre épisodes réalisée par Jullian Jarrold en 2002, seulement deux ans après la première parution et le titre est très souvent réédité. Zadie Smith a en quelque sorte atteint le statut d’écrivaine contemporaine anglaise incontournable, par ses idées, ses sujets et surtout son style percutant et tellement agréable à lire. Au fil de ses pages, on part réellement en voyage et on est surpris, je crois, d’en arriver « déjà » à la fin. Cette dernière, un peu floue et presque précipitée, nous laisse un tout petit peu déçu au regard des délices de cette saga.


Chloé B., 2ème année Édition-Librairie

 

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3 mai 2013 5 03 /05 /mai /2013 07:00

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Géza CSÁTH
Le jardin du mage
traduit du hongrois
par Éva Brabant Gerő
et Emmanuel Danjoy
Arbre vengeur, 2006







 

 

 

 

L'auteur

De son vrai nom József Brenner, Géza Csáth est né en 1887 à Szabadka en Hongrie. Issu d'une famille aisée et cultivée, il s'intéresse très tôt aux arts. Talentueux, il se passionne pour la musique et le dessin, mais sa conception moderne de la création dans ces domaines est mal acceptée. L'écriture est la seule discipline où il est rapidement reconnu grâce à ses critiques musicales dans la revue Nyugat, qui incarne la modernité dans la littérature. Malgré tout, c'est vers la musique qu'il préfère se tourner. Mais après avoir été refusé à l'Académie, il se lance par dépit dans des études de médecine et devient psychiatre. Sujet à des crises d'angoisse, il devient rapidement morphinomane, se procurant facilement de la drogue grâce à son métier. De plus en plus dépassé par son addiction, Brenner se retire pour devenir médecin de campagne. Mais après une brutale cure de désintoxication, il est pris d'accès de folie. Il se suicide en 1919 après avoir assassiné sa femme.

La belle édition de  l'Arbre vengeur est précédée d’une biographie de l'auteur par la traductrice Éva Brabant Gerő, qui présente notamment des fragments de correspondance entre Csáth et son cousin, le poète Dezső Kosztolányi, et qui permet une lecture plus pertinente de l’œuvre si particulière de Csáth.



L’œuvre

Le jardin du mage est composé de vingt-deux nouvelles, pour la plupart très brèves, une courte dizaine de pages en moyenne, illustrations comprises.

Ces nouvelles, très variées en terme de décors et de personnages, sont toutes liées par la fascination qu'a Csáth pour le morbide. Mort, violence, drogue et folie sont tour à tour les maître-mots des différentes nouvelles. Parfois mystérieuses et oniriques et parfois terriblement réalistes, souvent présentées comme des contes (il est d'ailleurs fait référence à Andersen dans la nouvelle « Eszti la rousse »), il se dégage pourtant clairement de l'ensemble des textes une unité de forme et de fond.

S'appuyant sur sa propre perception du monde déformée par la drogue, Géza Csáth nous plonge dans la noirceur de l'homme, mettant en scène le plaisir que prennent certains personnages à faire souffrir ou l'indifférence que ressentent d'autres pour la vie. On comprend grâce à la biographie de l'auteur qu'il pense longtemps avoir trouvé avec la drogue le moyen de vivre pleinement sa vie, de gagner du plaisir et ainsi de vivre effectivement plus longtemps que ceux qui se laissent mener par le quotidien, et ce quelles que soient les conséquences pour son corps, comme en témoigne ce curieux calcul :

 

« L'essence de l'existence est une denrée si précieuse que des générations entières n'en jouissent qu'une heure par siècle.

Qui se résigne à cela s'est résigné à mourir avant même de naître. Celui qui, en revanche, a su devenir un homme véritable, qui a fait ses comptes avec lui-même - comme il convient à sa dignité, doit oser en dérober tous les jours quatorze heures.

Ces quatorze heures équivaudront à huit mille ans d'existence, à une centaine de générations. Mais disons seulement cinq mille. Ainsi en une journée, j'aurais vécu cinq mille ans et, en une année, à peu près deux millions. Supposons qu'au moment où tu commences à fumer de l'opium, tu sois un homme bien solide […], tu peux encore vivre une dizaine d'années. Et alors, âgé de vingt millions d'années, tu pourras poser tranquillement ta tête sur l'oreiller glacé de l'anéantissement éternel. » (« Opium », p.52)

 

Et les personnages de Csáth, suivant ce principe, tentent tous désespérément de voler cette précieuse « essence de l'existence », ces moments de plaisir. Leurs addictions prennent parfois les formes de la violence ou de l'amour, mais tous jettent toutes leurs forces dans cette recherche. Aspect frappant de l’œuvre, ce besoin de violence (physique ou psychologique) pour se trouver soi-même n'est pas l’apanage des adultes. Les enfants, très présents dans le recueil, ne sont pas en reste en la matière, et font même preuve d'une cruauté tout particulière, dont il est difficile de dire jusqu'à quel point ils sont conscients. Dans la nouvelle « La petite Emma », qui fait sûrement écho à la petite sœur perdue très tôt par Csáth, les enfants se livrent collectivement à la torture jusqu'au meurtre final d'Emma, dont le narrateur est amoureux. Mais cette violence ne semble pas présentée par l'auteur comme immorale, et c'est là que réside toute l’ambiguïté de l’œuvre. De même dans « Matricide », où torturer semble être besoin élémentaire pour deux frères. La violence n'est pas présentée comme un vice mais comme un moyen pour les personnages de vivre.

Et chacune des nouvelles est marquée par cette ambiguïté. « Homicide » met en scène un jeune homme aux idées très progressistes du début du socialisme, opposé aux châtiments sévères qu'exerce son père avec ses ouvriers, et qui pourtant tue l'un d'eux venu cambrioler sa maison. Cet homme, visiblement doux et timide, étrangle le cambrioleur au cours d'une lutte bestiale et y prend du plaisir, non sans regretter ensuite son acte. On oppose ici le caractère de l'homme, qui n'est pourtant pas un rôle qu'il joue, à la violence dont il a été capable et au plaisir que cela lui a procuré. Dans « Trepov sur la table de dissection », nouvelle étrangement réaliste et terre-à-terre, deux hommes préparent le corps d'un ancien dictateur à la botte de Staline en vue de son enterrement. Ils haïssent cet homme, et cette haine contraste avec la joie de le voir mort. Ils agissent guidés par ces deux sentiments, l'habillant et le coiffant tout d'abord avec douceur, en sifflant, puis le frappant, exprimant le devoir mais laissant transparaître un besoin plus bestial.

Parfois, l'obsession vire à la folie. Ainsi finit le personnage de Imre Dénes dans la nouvelle éponyme, devenu fou d'être passé à côté d'un véritable amour.

Le recueil se clôt sur une nouvelle singulière, « la mort du mage » (écho à la première de l'ouvrage intitulée « le jardin du mage »), où l'on assiste à la mort d'un homme appelé « le mage », homme aux personnalités multiples, qui succombe à la vie qu'il a menée et à l'opium. Étrange ressemblance avec la vie de Csáth, et même avec sa mort. Mais il semblerait que celui-ci ait rapidement compris ce qui l'attendait, et qu'il en ait donné ici un aperçu.



Ainsi, Géza Csáth, écrivant sous l'emprise de la drogue fait partager sa folie à ses personnages et nous plonge dans des univers où l'on ne distingue plus toujours le fantastique de la folie, exprimant ses propres interrogations sur la nature humaine, et sur ce qu'il est nécessaire de faire pour vivre pleinement. Le jardin du mage est une lecture plaisante mais dérangeante, dont on ne sait si on sort plus optimiste ou plus pessimiste qu'on n'y est entré.


Hippolyte, 1ère année édition-librairie

 

 

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2 mai 2013 4 02 /05 /mai /2013 07:00

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Un peu d'histoire : Projet et création de la collection

 Depuis des années, Jean-Daniel Brèque est passionné par la littérature populaire victorienne et edwardienne de la période des Sherlock Holmes, soit tout ce qui se publiait dans les années 1890-1914.
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Certains auteurs de cette période sont connus en France, mais surtout (voire exclusivement) dans le domaine du roman policier. Or, énormément d’œuvres écrites durant cette période n’ont jamais été traduites, sont tombées dans l’oubli ou ont été publiées dans la presse sans pour autant être reprises en volume. Jusqu’à récemment, les livres en anglais étaient très difficilement disponibles en France. L’impression à la demande et la mise en ligne du facsimilé sur internet ont un peu amélioré les choses mais pas de façon concluante.
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Jean-Daniel Brèque, de son côté, a commencé à s’intéresser à la question il y a trois ans. C'est par passion qu'il a accumulé « toutes ces histoires », et face au vide éditorial qui caractérise les titres de cette période, il a finalement décidé de les éditer lui-même. Il a ainsi découvert une petite maison d’édition dans l’Ariège :  Rivière Blanche, qui publie des livres à la demande et dont les deux éditeurs connaissent très bien la période qui l’intéresse. Auparavant, d'autres éditeurs comme Xavier Legrand-Ferronnière, créateur de la revue et de la maison d'édition  Le Visage vert avaient déjà essayé de faire publier des livres de cette « couleur », sans pour autant que cela ait fonctionné. Le problème n’est pas que le grand public n’aime pas cette littérature mais plutôt qu’il ne la connaît pas.

Jean-Daniel Brèque a donc proposé son projet aux éditeurs de Rivière Blanche qui ont immédiatement accepté. Il s’est en quelque sorte intégré à leur structure éditoriale et a pris la direction de la collection intitulée « Baskerville », avec pour seule contrainte de choisir une maquette de couverture en fonction de celle de la maison. Aujourd’hui, il choisit les livres à publier, les traduit la plupart du temps, ou révise de vieilles traductions.
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Ainsi, en tant que traducteur et directeur de collection, il joue un rôle de passeur d’une façon originale puisqu’il s’intéresse à des auteurs disparus. La plupart des écrivains qu’il choisit de publier sont anglo-saxons ou américains, leurs ouvrages datent du XIXe et du début du XXe siècle. Ceux-ci sont souvent totalement inconnus ou tombés dans l’oubli.

Dans cette démarche, Jean-Daniel Brèque apprécie « tomber », lors de ses recherches, sur un auteur dont personne n’a jamais entendu parler et dont l’œuvre est particulièrement remarquable : il aime offrir cela aux lecteurs.

Concernant l’édition de livres numériques, les éditeurs de Rivière Blanche ne souhaitaient pas en publier car leur petite structure n’a pas forcément les moyens de s’en occuper. Jean-Daniel Brèque a donc décidé de créer un catalogue numérique qui comprend déjà douze livres en vente chez Amazon. Un de ses amis, éditeur aux éditions Moutons électriques, lui a également proposé de vendre des livres numériques sur sa page.



Pour découvrir les titres des collections

Jean-Daniel Brèque, traducteur de langue anglaise, choisit, présente, traduit ou annote les textes de deux collections distinctes : la collection « Baskerville » papier et celle de livre numérique « e-baskerville ». Bien qu’elles aient le même nom, on ne peut pas parler de collections identiques mais plutôt de collections parallèles. La collection de livres papier « Baskerville » est publiée chez Rivière Blanche et est en vente sur leur site, dans leurs boutiques (eBay, Amazon) et chez leurs libraires partenaires. La collection de livres numériques « e-Baskerville » est publiée par Jean-Daniel Brèque lui-même et est en vente sur le site d’Amazon et sur celui des éditions Moutons électriques.

Vous pouvez découvrir la collection « Baskerville » sur le site de Rivière Blanche :

http://www.riviereblanche.com/

Pour avoir un aperçu du catalogue de la collection « e-Baskerville », vous pouvez consulter le site des éditions Moutons électriques :

http://www.moutons-electriques.fr/bibliotheque-numerique

Et depuis 2013, vous pouvez trouver les livres numériques sur le site kobobooks:
http://www.kobobooks.fr/search/search.html?q=e-baskerville

 

 

Émilie et Marine, LP

 

 

 Entretien avec Jean Daniel Brèque sur Littexpress.

 

 

 


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1 mai 2013 3 01 /05 /mai /2013 07:00

traductrice aux éditions Asphalte

 

Le soleil brille à Aix-en-Provence. Camille et Lucie traversent le cours Mirabeau pour rejoindre la rue Joseph Cabassol. Elles ont rendez-vous à l'heure du thé au n°4, à la librairie Book in Bar avec Audrey Coussy, traductrice de son état. Elles entrent, choisissent une table, celle dans le coin tranquille entourée de front covers plus originales les unes que les autres, et sortent leur matériel : ordinateur, micro, bloc-notes... Les deux comparses sont parées lorsque arrive la traductrice officiant aux éditions Asphalte. Après les présentations de rigueur, et comme les quatre coups de 14h sonnent, le trio entame l'interview.



Alors, sourciste ou cibliste ?!

 (Rires) C’est une question trop directe, je vais déjà commencer par me présenter : j'ai fait des études d’anglais à Aix-Marseille Université avant de partir finir mon doctorat à Paris 3. Je suis aussi partie en échange au Canada pendant un an, en master 1, en Ontario. La meilleure année de mon cursus et une de mes plus belles expériences, car je vivais dans un endroit anglophone et j'étais donc totalement immergée dans la langue. Je pense que c’est essentiel pour un traducteur. C’est ce qui a été mon tremplin pour ensuite faire de la traduction.



Vous n’y pensiez pas déjà avant ?

Si, un peu, car l’anglais m’a toujours parlé. Cela me vient de mon grand-père qui a travaillé au Maroc avec les Américains pendant la Seconde Guerre mondiale et qui s’est entiché de l’anglais. C’est devenu sa passion, qu’il m’a transmise. Comme au départ l’enseignement ne m’attirait pas trop, je me suis orientée vers la traduction pendant mes études universitaires, ce qui m’a de suite beaucoup plu. J’ai ensuite enchaîné un master 1 et un master 2 avant d’attaquer une thèse sur la traduction de textes pour la jeunesse. Je n’arrivais pas à quitter la fac, et puis la recherche m’a toujours intéressée parce qu'elle me permet de continuer à explorer la théorie. Je me dis que ce qui est bien quand on est traducteur, c’est de ne jamais être trop sûr de soi. On peut avoir des convictions, mais des idées très arrêtées dès le début, je trouve ça dommage. Justement, la recherche permet de se remettre toujours en question et de chercher toujours plus loin. Pour moi, être traducteur c’est justement ça, c’est aller toujours plus loin, être un lecteur très attentif qui décortique le texte au maximum. Je retrouve mon travail de recherche dans mes traductions, et mes traductions m’aident aussi dans mon travail de recherche : je me sens d’ailleurs plus légitime pour parler de traduction maintenant que je traduis pour une maison d’édition.



Justement, à quel moment dans un travail de traduction jugez-vous que vous avez vu tout ce qu’il y avait à voir et que vous pouvez le donner à l’éditeur ?

Jamais! (Rires) Ça fait cliché, mais le doute est toujours là. Je me dis seulement qu’à ce moment précis, c’est la meilleure version que je puisse envoyer, la plus aboutie. Même si j’avais deux, trois mois de plus, ça ne ferait pas une énorme différence sur la qualité. En général, je rends ma traduction en deux ou trois parties. Pendant que je travaille sur ma deuxième partie, une des éditrices travaille sur la première, relit attentivement, vérifie que je n’ai pas sauté de phrase ou fait de contresens. Heureusement qu’il y a ce travail de relecture derrière mon premier jet, car lorsque l'on traduit on a la tête dans le guidon et on ne se rend pas forcément compte : on fait des calques, des anglicismes, on a parfois l’impression d’être Jean-Claude Vandamme… (Rires) C’est pour ça que j’accepte la plupart des modifications suggérées par mes éditrices : je sais qu’on est sur la même longueur d’ondes, qu’on partage une même vision du texte, original et traduit, et qu’elles comprennent où je veux mener la barque.



Donc c’est vous l’auteure ?

Oui, je suis l’auteure de ma traduction. Je ne suis pas l’auteure du livre, mais je prends la responsabilité de faire publier ma traduction du livre.



C’est donc par vous que ce texte va être transmis dans notre langue. Donc si c’est « pourri »…

Oui, si c’est « pourri » ça retombe sur moi et sur la maison d’édition. Et je ne le vivrais pas bien… ! Je ne voudrais pas mettre mon nom sur quelque chose dont je ne suis pas satisfaite.



Pour rebondir sur le jugement de votre travail, comme il y a des critiques sur les livres, vous arrive-t-il d’avoir des critiques sur vos traductions ?

Oui, j’ai déjà vu des critiques sur des livres que j’ai traduits, mais la plupart du temps on oublie complètement le traducteur, le fait que le texte a été traduit. C’est pour ça que ça me marque quand le ou la critique mentionne mon travail. C’est arrivé pour ma troisième traduction chez Asphalte, Breakfast on Pluto : l’émission de radio Salle 101 a complimenté le travail de traduction dans sa critique du livre. Comme c’est le livre qui, je crois, m’a demandé le plus de travail, au niveau de l’argot irlandais, des voix des personnages, de la narration décousue, etc., j’étais heureuse qu’on reconnaisse la difficulté du texte original et, cerise sur la gâteau, qu’on trouve la traduction réussie !



C’est vrai que même nous, en tant que lectrices, on ne pense pas forcément au traducteur, pourtant nous comprenons que c’est important de s’y intéresser. Car, n’étant pas bilingue, on peut ne pas être réceptif à certaines littératures et se poser la question de savoir si cela vient de la différence culturelle ou de l’auteur lui-même, ou même de la traduction qu’on nous propose, donc du traducteur.

C’est vrai que c’est difficile de faire la part des choses, de savoir si c’est la faute ou non de la traduction…



On peut tout de même juger si une traduction est mauvaise, du fait de l’expression, du mauvais français. Par exemple, j’ai lu des livres en espagnol, dont j’ai relu des traductions par la suite : certains textes passaient très bien, mais dans d’autres je ne retrouvais pas la musicalité, la beauté des mots et des tournures de phrases. C’est ici qu’on se rend compte qu’une traduction est mauvaise.

En effet, quand on est lecteur, tout est dans le ressenti. Henri Meschonnic, un théoricien de la traduction qui me fascine, a parlé de traduction « porteuse » : il faut que la traduction porte autant que le texte original, que le traducteur trouve la voix du texte, en français, sans forcer pour autant le texte original à rentrer dans un moule.



D’ailleurs, Meschonnic – je crois que c'est lui – a dit que le traducteur devait traduire comme si c’était l’auteur lui-même qui écrivait dans notre langue.

Je suis d’accord avec ça, jusqu’à un certain point : respecter le texte source, oui, mais sans non plus être dans un respect tel qu’on va se retrouver paralysé face au texte et se contenter de calquer. En étudiant la façon dont l’auteur travaille sa propre langue, on peut alors chercher à reproduire cela en français, un peu comme si on imaginait ce que l’auteur ferait s’il parlait français.

 

 

 

Chaque traduction doit être unique, est-ce que de nouvelles questions se posent à chaque fois dans votre travail ?

Oui, à chaque fois c’est différent, même pour un auteur que j’ai déjà traduit. Je viens de traduire le second roman de Richard Milward, dont j’avais déjà traduit le premier livre (Pommes). L'auteur, son univers, son langage (du nord de l’Angleterre) restent les mêmes, mais on sent dans Block party : un roman à dix étages, une certaine maturité par rapport à Pommes, on sent que quelques années se sont écoulées entre l’écriture de ces deux romans. Block party présentait des défis de traduction inédits pour moi, même si je pouvais m’appuyer sur le style singulier de l’auteur, qui, lui, demeure. Et c’est passionnant de voir évoluer un auteur.

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Des quatre livres que vous avez traduits pour les éditions Asphalte, il y en a un qui vient des États-Unis, un d’Irlande et deux du nord de l’Angleterre. Est-ce qu’il y a de grandes différences entre les trois anglais traduits ?

Oui, chacun a présenté ses propres défis, ses propres difficultés. Avec Pommes, ma première traduction, je n’osais pas encore faire entendre ma voix en tant que traductrice, et puis j’ai dû plonger tête la première dans un argot très ancré dans le nord de l’Angleterre. Sans Internet, je ne sais pas comment j’aurais pu réussir ! Il aurait fallu que j’aille faire un tour là-bas et que j’écrive à l’auteur pour qu’il me fasse un petit lexique. Le deuxième roman, Icelander, m’a aussi posé problème au niveau de la langue car c’est un livre choral dans lequel tous les personnages ont une façon bien à eux de s’exprimer. J’ai essayé de reproduire ces différents registres de langue, en me basant sur un personnage, l’héroïne, qui s’exprime dans un anglais courant. À partir de cette voix, j’ai essayé de déterminer une sorte de spectre sur lequel j’ai placé les personnages principaux (Nathan était du côté plus familier, Wible & Pacheco du côté plus soutenu, voire ésotérique). C’est comme ça que j’ai pu m’y retrouver un peu et produire une traduction cohérente. Le troisième, Breakfast on Pluto, a sûrement été le plus compliqué, avec son argot irlandais des années 1970. On s’inscrit donc ici dans une époque spécifique, avec des références culturelles qu’il faut arriver à faire parler en français. Pour certaines, cela m’était impossible et il m’a fallu les lumières de Patrick McCabe. Il m’a même dit à certains endroits que je pouvais supprimer telle ou telle référence, que ça ne le gênait pas. Impossible pour moi, mais il me l’a répété, alors je l’ai fait, deux fois, et ça a été affreux ! Ce qui était étonnant c’était que moi, je faisais limite un malaise à l’idée de supprimer ces références, mais l’auteur, lui, n’y voyait pas d’inconvénient. Il faut dire que c’est un livre qu’il a écrit dans les années 1990 et qui a été adapté depuis au cinéma, donc il est certainement passé à autre chose par rapport à cette oeuvre.



C'est étonnant !

Ça m'a vraiment interpellée, car les traducteurs ont tendance à sacraliser le texte original, alors que les auteurs en général sont contents que l'on trouve des solutions, que l'on re-manipule le texte. C'est nous qui sommes plutôt opposés à cette idée, ou qui n’osons pas le faire. Je ne sais pas si les autres auteurs que j'ai traduits m'auraient dit la même chose ou auraient accepté : Patrick McCabe est un auteur très productif, son approche au texte est peut-être différente.



Vous avez été en lien avec les auteurs des textes que vous avez traduits ?

Je les ai contactés tous les trois, oui, mais pas dans l’ordre chronologique. J’ai attendu la traduction de Block Party avant de contacter Richard Milward : comme Pommes était ma première traduction, je n’arrivais pas à trouver ma place de traductrice, je ne me sentais pas du tout assurée, donc je voyais le recours à l'auteur comme quelque chose qui empiétait sur mon écriture. Comme un échec. Et puis je n'osais pas le déranger. Alors que c’est tout l’inverse : en général, les auteurs sont ravis d'échanger avec leur traducteur. Pour Icelander, j'ai contacté Dustin Long à la fin de mon travail de traduction, pour vérifier notamment que j’avais bien compris la présence d’un jeu de mots. Je voulais m’assurer que ce n’était pas juste la chercheuse en moi qui voyait des choses qui n'existaient pas. Et ce qui tombait bien c'est que lui aussi est chercheur, il a donc eu tendance en écrivant son texte à faire des références cachées. Il a été ravi de voir que j'avais relevé ce jeu de mots ! Il ne pensait pas que quelqu'un le verrait. J'avoue que j’étais assez fière ! Et j'en ai profité pour lui dire que j'avais adoré son roman : la traductrice-fan ! (Rires) J'ai aussi contacté Patrick McCabe à la fin sauf que cette fois-ci, j'avais au moins dix questions à lui poser, à la fois sur le vocabulaire (irlandais) et les références culturelles et historiques. Si j'ai décidé de les contacter à la fin du processus de traduction, c'est tout d’abord pour m'approprier le texte et entrer pleinement dans leur univers. Umberto Eco a fait cette réflexion que je trouve intéressante au sujet de l'univers de l'auteur et de la traduction : il ne parle pas de traduction mot à mot, mais plutôt de monde à monde. C'est le monde de l'auteur qui dialogue avec celui du traducteur, la langue de départ qui dialogue avec la langue d’arrivée. Ça décolle du texte et de la tentation du calque.



Vous rédigez une thèse sur la littérature jeunesse ; cependant vous n'avez pas encore traduit d'auteurs pour la jeunesse ?

Non pas encore, l'occasion ne s’est pas présentée. Mais comme je travaille en partie sur des textes qui n’ont pas encore été traduits, je démarcherai très probablement des éditeurs une fois ma thèse soutenue. À la base, je n'avais pas prévu de traduire pour une maison d’édition pendant la rédaction de ma thèse. Mais entre-temps, Claire Duvivier, que je connaissais déjà, a créé Asphalte avec Estelle Durand. Avec Claire, nous avions des goûts en commun, une même façon de voir les choses, et elle savait que j'avais mon Master de traduction anglophone en poche ; elle m'a alors contactée pour me demander si j'étais intéressée par la traduction de Pommes et m’a envoyé en test de traduction le premier chapitre. J'ai failli refuser car je ne me sentais pas encore prête pour ce travail, mais je me suis laissé la nuit pour réfléchir et finalement je me suis dit que ce serait trop bête de laisser passer cette chance.



Cela vous plairait de traduire pour un éditeur jeunesse ?

Oui. J’adorerais travailler sur des textes de Neil Gaiman par exemple, qui est un des auteurs centraux de mon corpus de thèse. D’ailleurs je ne fais pas que proposer mes traductions de ces textes, j’étudie aussi les traductions déjà publiées en France.



Ce doit être intéressant de voir les différentes traductions ?

Absolument. Je travaille aussi sur Alice au pays des merveilles, un texte qui a connu beaucoup d’éditions françaises basées sur des traductions différentes. Alors qu’à côté, il y a des auteurs qui eux, sont peu ou pas traduits. Ce qui est drôle, c'est que j'ai commencé ma thèse en 2008 et peu de gens en France connaissaient l’auteur-illustrateur américain Edward Gorey. Et là, pendant ma thèse, les éditions Attila ont commencé à publier cet auteur. Le point positif c'est que ces éditeurs sont passionnés par ses textes et cela se ressent dans la qualité de leurs traductions.



C'est intéressant d’ailleurs de voir la façon dont les traducteurs se posent des questions vis-à-vis du texte.

En effet. Il y a des textes, comme le Crazy Hair de Neil Gaiman (traduit en français par Mes cheveux fous), qui m’interpelle particulièrement. C’est un texte jeunesse en vers plein d’humour, ce qui rend la traduction encore plus exigeante.



Cela doit être plus compliqué que de traduire de la prose ?

Cela engendre d'autres questions. Je ne dirais pas que c'est plus compliqué, mais cela pose des questions de rythme plus spécifiques.



Ce doit être un tout autre univers à retranscrire ?

Un peu, oui. La question du rythme est absolument vitale en poésie. En prose aussi, mais les codes sont tout de même différents.



D'autant plus que chaque pays a son code de versification. Par exemple celui de la langue espagnole est différent de celui de la langue française. Et lors de traduction de l'espagnol au français certains traducteurs traduisent le poème dans le code français, ce qui lui enlève l’aspect musical de l'espagnol, et c'est dommage. Et parfois cela n'a rien à voir avec le texte d'origine.

En effet, la traduction de textes en vers fait beaucoup ressortir cet aspect-là par rapport à la prose. Notre univers est peut-être un peu trop francisé : on est dans une certaine vision de la poésie avec une structure particulière, des alexandrins, etc. On remarque alors tout de suite la francisation du texte original. C'est un exercice que je trouve vraiment impressionnant. À ce sujet, j'ai été admirative du travail que Ludovic Flamant a fait sur Les Enfants fichus d'Edward Gorey (Éditions Attila). Son choix de traduire en alexandrins n’était pas évidente pour moi au départ, mais finalement l’atmosphère française correspondait bien à celle du texte d'origine. J'ai vraiment été heureusement surprise. Mais c'est un traducteur qui est aussi auteur de livres jeunesse, qui fait du théâtre et qui, je pense, doit vraiment faire attention à l'oralité d'une oeuvre. Dans ma thèse, je m'autorise à me « lâcher » sur les traductions en vers parce que je n'ai pas de politique éditoriale derrière moi. D'une certaine manière je peux faire ce que je veux. Et encore je redoute un peu le jour de la soutenance. Peut-être que mes examinateurs vont me reprocher de ne pas avoir traduit en alexandrins, de ne pas avoir cherché à coller à une structure classique.



Je pense que pour certains textes, il ne faut pas chercher à appliquer les règles françaises car c'est justement avec les règles de la langue d'origine que le texte prend tout son sens et que c'est « joli ». Traduit avec les règles françaises, cela ne donne plus rien.

C'est vrai que cela ne fonctionne pas avec tous les textes. Je pense qu'il faut que le traducteur soit à l'aise avec le code qu'il adopte en français. Personnellement, je ne suis pas très à l'aise avec l'alexandrin. En l‘utilisant j'aurais l'impression que ce n'est pas vraiment ma voix qui passe, que je ne maîtrise pas le texte.



Vous reconnaissez-vous dans ce que l'on vous a proposé de traduire chez Asphalte ?

Oui. J'ai de la chance car pour l'instant je n'ai traduit que des textes qui me parlent et me plaisent, justement parce que les éditrices me connaissent. Elles savent quel texte pourrait me plaire ou non avant de me le proposer. On est quelques-uns à traduire de l'anglais chez Asphalte, et chacun a son propre univers. Pour vous donner un exemple récent : Shangrila, de l'Australien Malcolm Knox, a été traduit par Patricia Barbe-Girault. J'ai lu la traduction que j'ai trouvée superbe, mais je me suis dit que ça n'aurait pas été mon texte, je n’aurais pas pu faire aussi bien. C'est vrai que c’est une chance, qu’on fasse le tri en amont pour moi. Mais les éditrices vérifient toujours que le texte pourrait m’intéresser avant qu’on se lance dans l’aventure de la traduction : elles m’envoient le roman et attendent de voir les retours que je vais leur faire. Pour l’instant, j'ai toujours dit oui !



C'est énorme d'avoir des éditrices qui vous connaissent et qui peuvent sélectionner des textes pour vous. C'est un confort en plus.

C'est exactement ça : c'est un confort en plus. Totalement. C’est l’avantage lorsque l'on travaille régulièrement pour une maison : on ne nous propose pas des textes au hasard.



Cela ne doit pas être partout pareil...

Je ne sais pas, mais je pense que j'ai de la chance car Asphalte est une petite structure, j’ai donc toujours un contact direct avec les éditrices.



Pour certaines maisons, la traduction doit plutôt tenir de la prestation de service.

C'est pour cela que j'insiste sur le fait que, pour l'instant, j'ai de la chance de traduire des textes qui me passionnent. Je sais bien que c'est compliqué de vivre de la traduction littéraire, on n’a pas toujours le luxe de refuser, il faut faire avec ce que l'on a. Dans ces cas-là, ça ne doit vraiment pas être une partie de plaisir.



Cela doit être dur de traduire un texte que l'on ne « sent pas », non ?

Oui... ou alors on peut prendre ça comme un défi. Par exemple, Fifty Shades of Grey de E. L. James : ce n’est pas un univers qui me parle, mais je sais que si on me l'avait proposé, je pense que ça aurait pu être drôle à traduire.



Et un gros chèque...

(Rires) Oui, en plus ! Tout de suite c'est plus tentant... Dans ces cas où le texte à traduire ne nous plaît pas, ce n'est pas grave : on peut toujours être le même lecteur attentif de l’oeuvre originale, on apprendra toujours quelque chose de cette expérience.



Si au départ, l'univers ne vous plaît pas et qu’en plus vous trouvez le texte plutôt mal écrit, vous avez peut-être moins de scrupules à changer des choses, à modifier le texte ?

Oui, je pense surtout à la syntaxe. Dans ce genre de situation, je pense qu'il faut aussi être honnête avec le lecteur français et lui présenter un texte que l’on n’a pas cherché à trop modifier, à enjoliver. Mais même sans parler de bien écrire : je travaille sur la traduction de  Coraline, de Neil Gaiman, pour ma thèse et j'ai remarqué que dans ce texte, il utilisait un style sec, précis, avec des phrases très courtes qui s’enchaînent. Au moment de le traduire, j’ai presque le souffle court parce que je ne retrouve pas le rythme en français qui, à mes oreilles, correspondrait à telle ou telle scène. C'est pourquoi je m’appuie sur les audiobooks qui sont lus par Gaiman lui-même, pour faire un travail sur le rythme plutôt que de travailler seulement sur le sens. On se retrouve face à des dilemmes : que vaut-il mieux privilégier à tel passage tout en essayant de garder une démarche globale cohérente, etc. Il est difficile parfois de faire la part des choses entre les mots de l'auteur et les mots que l'on choisit, de se demander si on ne va pas trop dans la réécriture, comme les Belles Infidèles, ces traductions du XVIIe siècle qui n’hésitaient pas à remodeler le texte original pour le faire entrer dans le beau moule français. Quand on en arrive à ce point-là, on sait que l’on est allé trop loin.



On modifie totalement afin de plaire aux lecteurs, donc on change complètement le texte source. D’ailleurs, il existe des traductions françaises où c'est la version du traducteur et non l'idée de base de l'auteur que le lectorat a lu finalement. Le lecteur n'a pas connaissance de la version originale.

Oui, surtout qu’il faut souvent plusieurs décennies avant que des retraductions voient le jour. Par conséquent, il y a toute une génération de lecteurs qui n’aura découvert un texte que sous une forme amputée. Dans le cas de la traduction d’Heidi par exemple, l'éditeur-traducteur a carrément ajouté un chapitre à la fin, comme pour Les Quatre Filles du docteur March. Le pasteur March qui devient docteur en français pour ne pas faire tache dans la culture catholique d’arrivée. Et je ne parle même pas de la vision de la femme que ce titre français offre, alors que le titre original est Little Women (littéralement, Petites Femmes). C'est de la réécriture complète.



De ce fait, lorsque le lecteur découvre une nouvelle traduction d'un auteur, cela doit être dur, car il a une idée du style de l'auteur, qui est en fait celui du traducteur. Il peut alors être soit totalement perdu, se sentir trahi par rapport à l’idée qu’il s’était faite de l’auteur et de son style, soit émerveillé. Le lectorat peut donc percevoir un auteur d'une certaine façon par la traduction qui en a été faite et grâce à laquelle il a pu connaître cet auteur, mais se fourvoyer complètement à cause de cette même traduction…

Ça peut en effet changer totalement le regard que l’on va porter sur le style de l’auteur et son oeuvre en général.


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Je pense qu'en règle générale c'est ce qui se passe lorsqu’un auteur est traduit car, de toute façon, on ne pourra pas avoir exactement la même chose.

Les deux textes – l’original et la traduction – ne s'inscrivent pas dans la même culture, donc ils n'auront pas la même réception. L'auteur n'aura pas la même aura dans les deux pays, ni le même succès, exception faite peut-être de Neil Gaiman par exemple, qui est connu mondialement. A contrario, Patrick McCabe est un auteur irlandais reconnu et célébré dans le monde anglophone, mais en France on ne le connaît pas. Ça m’a d’ailleurs vraiment surprise lorsque mes éditrices m'ont proposé de traduire Breakfast on Pluto. Elles m'ont appris par la même occasion que cette oeuvre n'avait jamais été traduite, alors qu'il existe une adaptation cinématographique (de Neil Jordan) qui est sortie en France en 2005. Pour moi c’était incroyable,. Il existe bel et bien des publics moins réceptifs que d'autres. Avec Asphalte, on pensait par exemple que le public français allait s’emballer pour Icelander (Dustin Long) vu que le roman s'inscrit dans toute une tradition de romans pulp et qu’il est bourré de références. Et je ne sais pas... la rencontre ne s’est pas faite, ou pas encore. Certains amis à qui j’avais conseillé le roman se sont généralement montrés moins enthousiastes que moi : il y avait une dimension de l’histoire qui leur échappait totalement, c’est peut-être ça l’explication.



J'ai commencé à le lire et c'est vrai que j'ai eu beaucoup de mal à entrer dedans, comme s'il y avait quelque chose que je ne percevais pas. Mais on finit par y arriver grâce aux personnages, dont certains sont assez drôles. Mais c'est vrai qu'au début de l'histoire, on laisse couler des parties car on ne les saisit pas. Je me suis dit que j'allais sûrement comprendre après. Je conçois donc que des lecteurs puissent décrocher et soient surpris par ce livre.

Dans ces cas-là, je me demande quelle aurait été ma réaction si je n'avais pas décortiqué le texte à ce point, si je n'avais pas été une lectrice aussi attentive. C'est quelque chose que je ne saurai jamais. Car même lorsque j'ai achevé la première lecture, je savais que j'allais le traduire ensuite. Je me suis laissé porter par l'histoire, mais j'avais déjà un regard de traductrice sur ce que je lisais. Et il m'a bien fallu cinq mois de travail et d'échanges avec mes éditrices pour décortiquer tout les niveaux de lecture du texte ; il est donc normal qu’un lecteur qui n'a pas vécu tout ça voie les choses différemment. Ce qui a joué contre cet auteur, je crois, c'est qu'il s’est lancé dans ce premier roman avec un tel enthousiasme érudit (il a soutenu sa thèse récemment) qu'il a mis trop de choses dans son livre. Il a voulu créer une vraie intrigue tout en le faisant de façon ironique. Et il y a beaucoup de notes de bas de page, ce qui peut gêner la lecture pour certains.



(Lucie) Dans certains livres, on ne lit pas forcément ces notes de bas de page. Cela fait partie du mystère et si on en a vraiment besoin on retourne les lire.

Les auteurs évitent de les utiliser, craignant de sortir le lecteur de l'histoire, mais en même temps je me dis que le lecteur qui ne les lit pas passe à côté de tout un pan de l'histoire. Dans le cas d’Icelander, on ne comprendrait pas le dénouement sans elles.


Même si certaines semblent obsolètes. L'auteur s'est vraiment lâché sur la mythologie, il voulait créer une vraie atmosphère, un univers riche autour de ses personnages... Le problème c'est que certains lecteurs s’y sont perdus.



Peut-être qu'il faut parfois laisser un peu de mystère, plutôt que de mettre trop d’explications.

J’avoue que, en général, je ne lis pas souvent les notes de bas de page…



(Camille) Pour ma part je les décortique par peur de rater quelque chose. Je me dis que si elles sont là c'est qu'elles ont leur importance.

C'est intéressant de voir que chaque lecteur a sa façon de procéder, d’aborder sa lecture.



Après, cela dépend si ces notes ont été insérées par l'auteur ou par le traducteur, et si ce dernier rajoute des précisions pour plus de compréhension ou parce qu’il n’a pas réussi à traduire exactement une notion.

Je me pose souvent la question : pourquoi est-on obligé de mettre la note de bas de page « *en français dans le texte original » ? Il y a peut-être un petit côté plaisant de savoir que l'auteur anglais a fait référence à notre langue : on est fier ! Ou il a utilisé le français car c'est une façon pour lui de mettre en avant un mot ou une notion. Dans la traduction, on utilise alors l’italique, mais est-ce que rajouter la note de bas de page en plus est vraiment utile ? Je n’ai pas de réponse, je continue de me poser la question.



(Lucie) Je pense que chaque éditeur doit avoir son propre code, sa propre façon de faire.

(Camille) La fierté de la langue française doit sans doute beaucoup jouer aussi.

Parfois cela veut dire que tel personnage peut se permettre ce genre de référence culturelle, c'est un indicateur sur son éducation, sur le milieu dans lequel il évolue.



Si l'auteur met un mot dans une autre langue, il a forcément une raison pour le faire.

Dans certains cas, c'est le traducteur qui choisit de ne pas traduire une notion. Je lis souvent les productions des éditions Asphalte traduites de l'espagnol et, quelquefois, certains mots sont laissés en italique avec une note du traducteur où il explique ce choix. Je trouve que c'est dans ces moments-là que la note de bas de page trouve toute son utilité. Ça joue de l'univers du livre et le lecteur se plonge d’autant plus dans cette culture autre.



Est-ce que cela vous est arrivé pour la première traduction (Pommes), avec l'argot du nord de l’Angleterre, d'être tentée de ne pas traduire et de mettre une note de bas de page car cela est plus intéressant que de traduire ?

Plus intéressant ? Je me pose la question. Il y a toujours des termes que l'on voudrait garder car on les trouve merveilleux en anglais, surtout avec cet argot qui est vraiment ancré dans une région. Mais après, il faut savoir où s’arrête le plaisir sonore et culturel et où commence l’intérêt pour l’oeuvre française et son lecteur. Est-ce que ce n'est pas juste moi qui me permets ce luxe, car je comprends toutes les connotations du terme anglais et je ne vois pas d'équivalence satisfaisante en français ? Est-ce que ça va vraiment évoquer quelque chose à un lecteur français qui, lui, ne comprend pas le terme anglais dans ses nuances et ses sonorités ? C'est toujours compliqué car si je commence, où est-ce que je m'arrête ? La tentation serait de laisser ensuite des termes anglais partout...



« Ce texte est non-traduit par Audrey Coussy… » (Rires) Mais sans rire, vous oscillez en permanence entre le respect, que vous avez pour le texte source, et la compréhension du lecteur qui n'a pas forcément les moyens pour déchiffrer le texte source ?

Il est difficile d'oublier le lecteur. On ne peut pas…

Richard-Milward-Block-Party.gif

…car le lecteur qui pourra comprendre les notions laissées en anglais représente un pourcentage infime par rapport à la totalité des lecteurs ?

Et est-ce que justement on prend ce pourcentage infime comme le lecteur de référence ? Le problème est là. C'est compliqué cette question du lectorat, parce que dans la recherche universitaire, on oublie parfois un peu le côté pratique, on part dans des considérations plus philosophiques sur le texte, l'auteur et le traducteur. Parler du lectorat d'arrivée par contre est perçu comme une considération bassement économique et commerciale, alors qu'en fait pas du tout.

Quand on traduit, on est lecteur aussi, le lecteur de référence c'est nous, c’est le traducteur. On est notre premier lecteur. Au départ, j'essaie de plaire à la lectrice que je suis, car c'est la seule que je connaisse vraiment. D'où l’importance aussi d’entretenir un point de vue théorique sur sa propre pratique et d'avoir le regard extérieur de mes éditrices.

Dans un passage de Block party : un roman à dix étages, il y a une scène onirique où un des personnages féminins s'imagine son copain qui rentre de façon très violente dans la salle de bain où elle s'est enfermée. Elle le visualise une hache à la main, en train de fracasser la porte, et il y a une référence à Shining avec la réplique : « Here’s Johnnie ! ». Je me suis dit que cette référence était évidente, mais quand j’ai regardé le doublage français de ce film pour reprendre cette version officielle, la solution trouvée était trop générique (« Chéri c'est moi ! ») Le lecteur français ne comprendrait pas la référence, d'autant que ce personnage masculin s'appelle Johnnie : il y a un jeu visuel, car le personnage de Jack Nicholson s’appelle Johnny avec un « y »…

J’ai décidé de faire un sondage informel auprès de mon entourage : « Si je vous dis "Here's Johnny", à quoi cela vous fait-il penser ? ». 50% m'ont dit Shining et 50% « Je ne comprends pas ». J’ai préféré laissé le dernier mot à mes éditrices sur cette question. Lorsque j'ai un doute sur une référence culturelle ou historique, je me demande toujours : « Est-ce que le contexte va venir expliciter tout ça ? ».



D'où l'intérêt de la note de bas de page, car c'est justement à ce moment-là qu'il faut noter la référence, non ?

Et là non, justement, je ne peux pas me le permettre. Le plus important dans ce exemple-là, ce n'est pas la référence pure à Shining, c'est l’humour de la scène. Et l'humour ne se traduit pas par une note de bas de page. J'ai été traumatisée justement par ce genre de note dans Alice au pays de merveilles, qui explicitait le jeu de mots avant de dire que c’était intraduisible. Donc on avait le sens, mais l’humour n’était plus là. En fait, être traducteur, c'est faire des compromis tout le temps. Umberto Eco parle de « négociation » et je trouve ça très juste : on négocie avec soi-même, avec l'auteur, avec l'éditeur et avec le lecteur. On négocie, terme que je préfère à celui de « trahison », car ce dernier est connoté de façon négative. Ça apporte une dimension de tragédie alors que pour moi la traduction, c'est positif : on amène un texte à des lecteurs qui n'y auraient pas eu accès sinon. Je ne dis pas que le traducteur est investi d'une noble mission, mais je trouve cette notion de partage belle et importante.



Mais souvent le terme qui revient c'est le traducteur comme passeur...

Le « passeur »… J'ai du mal. Pour moi, c'est quelqu'un qui est effacé, qui s’excuse presque d’être là.



Pour moi il reflète aussi ce côté un peu Messie. La personne qui vous apporte la vérité : « C'est ma version et je la partage ».

C'est pour ça que j'ai du mal avec ce mot. Un traducteur ne doit pas s'effacer derrière sa traduction ou le texte orignal. Pour moi, un « passeur » est quelqu'un qui ne s'implique pas.



À travers ce qu'on nous a appris sur le métier de traducteur, sur les différents courants de la traduction et ce que vous être en train de nous dire, j'ai l'impression que le traducteur est sur un fil, il est au-dessus du vide et d'un côté il trahit, de l’autre il traduit. C'est une dualité permanente. Du cas par cas par rapport au texte, à l’auteur, à la subjectivité, au lectorat visé...

À ce moment-là, tout ce que peut faire le traducteur – j'aime bien cette image du traducteur qui est en équilibre sur un fil, au passage –, c'est suivre ce fil, son intuition, sa voix. Du moins si elle entre en dialogue avec la voix de l’auteur. Au risque de se casser la figure, de créer quelque chose qui ne porte pas. C'est stressant d'une certaine façon.



C'est une remise en question permanente, notamment parce qu'il y a une part de subjectivité, de créativité...

Je pense que le doute se calme un petit peu, en tout cas arrive à se mettre en arrière-plan, assez pour laisser la place à certaines certitudes et à un fil conducteur, une fois que le traducteur s'autorise à prendre sa place en tant que traducteur et non en tant que simple passeur. Lorsqu'il s'autorise à se dire : « Oui, je ne suis pas l’auteur de l’œuvre originale, mais je suis l’auteur de ma traduction ». Et je pense qu'une fois que le traducteur a fait cette démarche éthique (qui le responsabilise face à son travail), le doute n'est alors plus paralysant, il vient au contraire nourrir le travail et pousse aux questionnements.



Le doute s'efface lorsque le traducteur a trouvé sa légitimité ?

Il ne s'efface pas, il ne s’effacera jamais, mais il peut devenir un moteur. Ce n'est plus un « boulet », mais quelque chose qui nous pousse à aller toujours plus loin, à toujours tendre vers une solution plus satisfaisante. Je n’ai pas toujours pensé ça : au départ, le doute me paralysait vraiment. À chaque phrase.



Vous nous disiez tout à l'heure qu'au moment où vous rendez le bon à tirer aux éditrices, c’est la meilleure version que vous avez sur le moment. Ce n'est donc a priori pas fermé, pas définitif. Alors est-ce que en relisant le premier roman que vous avez traduit, vous avez envie de modifier des choses ?

Il y a toujours une dimension humaine dans la traduction. Le traducteur est en évolution permanente et c’est aussi le cas pour le texte original, qui évolue au fil du temps grâce au regard critique qui est porté dessus. C’est normal que je me dise : « Tiens, j’aurais pu traduire ça autrement », sans forcément être dans le regret, mais juste dans la constatation. Une production écrite est de toute façon inscrite dans un moment donné.



C'est passionnant car ce sera toujours en perpétuelle évolution, il n'y aura jamais d'arrêt...

Créer une oeuvre, c’est créer quelque chose de vivant qui nous échappe une fois publié, et c’est tant mieux. Quand on débute dans la traduction, on a envie d'être le bon élève, de tout faire pour être irréprochable, pour qu’on ne nous tape pas sur les doigts, et finalement on se rend vraiment compte qu'il n'y a pas une façon unique de traduire un texte. Il n'y a jamais une vérité, une version. Et heureusement d'ailleurs. On accepte que cela ne soit pas parfait et c'est tant mieux que ça ne le soit pas. Car on accepte alors mieux l'évolution possible.



Je me suis aperçue, au fil de mes études et des cours liés à la question de la traduction, qu'il n'y pas de place accordée au traducteur en tant qu'auteur. On ne le perçoit pas comme un auteur d'une oeuvre originale. C'est en se penchant sur la question que l'on se rend compte que le traducteur réalise un travail de création et qu'il a une légitimité. C'est étonnant que les traducteurs ne soient pas mis en valeur ou reconnus.

Oui, mais cela commence à changer, dans le sens où les éditeurs sont maintenant obligés de mentionner le nom du traducteur sur l’oeuvre traduite, il existe aussi des prix de traduction, etc. Le problème, c'est que les traducteurs qui sont mis en avant dans les médias grand public sont généralement aussi des auteurs connus. J'écoutais une émission sur France Inter dernièrement, l'émission de Pascale Clark, où elle recevait la traductrice du livre Tigre, Tigre ! écrit par Margaux Fragoso (Éditions Flammarion). J'ai été étonnée et agréablement surprise, jusqu’à ce que je comprenne que la traductrice était une auteure française reconnue : Marie Darrieussecq. Du coup, ça m’a un peu refroidie.

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C'est étonnant qu'en France, où l'on publie beaucoup de littérature étrangère donc traduite, on accorde si peu d'importance au traducteur. Il existe beaucoup d'auteurs étrangers qui sont peu connus dans leur pays d'origine mais très bien en France, sans pour autant que le lectorat français se pose la question de savoir d'où ils viennent, qui les a amenés à lui. Même s'il sait que ce sont des textes de littérature étrangère, il ne se pose de questions par rapport à la traduction. On pense d'abord au produit fini, mais pas à son élaboration.

On ne se pose pas non plus la question de l'impact que la traduction a pu avoir. Je pense à l’auteur américain David Vann, qui a écrit Sukkwan Island (Éditions Gallmeister) : je l'ai rencontré avant que la traduction française de son premier livre ne sorte. Son livre était un peu passé inaperçu aux États-Unis avant ça. Il a été traduit en français et a reçu le prix Médicis. C’est ce qui a permis d'autres traductions dans d’autres langues et, par la suite, une vraie renommée internationale. Grâce à la traduction primée, on peut dire que sa carrière a été lancée.



Même nous, étudiantes métiers du livre, on ne pense pas forcément à l’importance de la traduction. On ne voit que l’auteur, on croit lire le texte original.

De même pour moi. Avant de commencer mes études de traduction, je ne me posais pas autant de questions sur l'impact que pouvait avoir la traduction. C'est à partir du Master 1 que je me suis dit qu'un traducteur, ce n’était pas juste un passeur, ce n'était pas juste quelqu'un qui devait s'effacer, c'était au contraire quelqu'un qui devait s'affirmer. En s’engageant, on s’inscrit dans une éthique de la traduction, ce qui vient nous appuyer dans nos choix.



Ce serait vraiment intéressant de créer la rencontre entre les traducteurs et le public. Cela pourrait apporter au lecteur toute une connaissance, voire des fois permettre de mieux comprendre un livre. C'est agréable d'apprendre des choses sur un livre et son auteur, autres que celles véhiculées par la presse.

Par exemple, notre enseignant de librairie à l’IUT d’Aix-en-Provence organisait des rencontres dans sa librairie avec des auteurs, des directeurs de collection, etc. Et parfois le fait de rencontrer ces personnes nous apportait un certain regard sur l’oeuvre, que l'on ait lu le roman avant ou après la rencontre. C'est enrichissant.



C'est mon cas avec David Vann que j'ai rencontré avant de lire son roman : la lecture et la présentation qu’il en a faites ont donné une toute autre dimension à l’oeuvre au moment où je l’ai lue, après la rencontre.



Le traducteur a sans doute aussi, lors de ces rencontres, son importance notamment si on ne peut inviter l'auteur. Il peut transmettre une certaine vision du livre et de son auteur au lecteur.

Je serais ravie d'avoir un espace pour parler des romans que j’ai traduits, notamment pour Icelander qui est un texte si riche. Je me rappelle avoir parlé avec des personnes qui l’avaient lu et qui n'étaient pas emballées : j’ai pu leur montrer les petites choses qu'elles n'avaient pas perçues, cet autre niveau de lecture dont j’ai parlé précédemment. Ça n’a pas augmenté rétroactivement leur plaisir de lecture, mais ça leur a permis une meilleure compréhension de l’oeuvre.

Une parole est parfois accordée au traducteur, en début ou enfin d’ouvrage ; il peut alors expliquer sa démarche, sa relation à l’oeuvre, et je trouve cela passionnant à chaque fois. Comme je suis universitaire, je me rattrape en écrivant des articles sur la traduction en général, et parfois sur les oeuvres que j’ai traduites. J'ai écrit par exemple un article sur la traduction de Icelander, ce qui m'a permis de coucher sur le papier tout ce savoir que j'ai accumulé sur l’oeuvre.



(Lucie) C'est dommage car cela pourrait vraiment profiter au lecteur. Et favoriserait les échanges sur les lectures, les oeuvres, que l'on a aimées ou non.

(Camille) Cela dit, tout le monde n'a pas le même rapport au livre. Cela rejoint ce que l'on disait tout à l'heure, le lecteur « lambda » ne fera pas forcément attention au traducteur comme il ne fera pas forcément attention à l'éditeur. Ce qui l’intéresse c'est l’histoire.

Plus on mettra en avant le travail de traduction, comme les pages Internet dédiées aux traducteurs sur les sites des maisons d’édition, plus les lecteurs y feront attention et s’y intéresseront.



C'est sûrement à la profession éditoriale, notamment les jeunes de faire évoluer cette situation. Certains essaient déjà, d’ailleurs.

Ce qui est intéressant dans le monde éditorial, où on a de plus en plus de propositions, de choix possibles, ce sont les voix individuelles qui s’élèvent, des voix marquantes, qui se démarquent, comme celles des petits éditeurs indépendants. Le travail de certains éditeurs est remarqué, mis en avant, car ils font preuve d’une vraie personnalité dans leurs choix éditoriaux, et c’est grâce à ce genre de passionnés que l’édition va pouvoir continuer à proposer des choses intéressantes en perpétuelle évolution.



D’un point de vue purement vénal, être reconnu, ça peut aider à avoir une rémunération plus intéressante ?

Sûrement ! Mais c’est bien loin d’être mon cas, vu que je débute encore ! Quand on travaille dans l’édition indépendante, on sait bien que la rémunération se fait en conséquence ; mais je suis heureuse d’avoir débuté avec une maison à échelle humaine, avec des gens qui se soucient vraiment de proposer des oeuvres traduites de qualité.



C’est vrai qu’il y a certains grands éditeurs qui voient la traduction comme quelque chose de mineur. Traduire, c’est ce qu’on demande au traducteur, il n’a qu’à faire son travail. Ils ont trop de titres pour s’impliquer vraiment pour chacun, on se concentre sur les plus gros, c’est une histoire de « gros sous ».

Oui, mais je pense que c’est aussi une histoire de rencontres : j’ai rencontré une traductrice en jeunesse – qui a certes une sacrée carrière derrière elle, ce qui doit aider – qui a réussi à créer un réel lien avec son éditeur, dans une grande maison d’édition. Un lien de confiance, un vrai échange et une vraie reconnaissance.



Justement, on a l’impression que la reconnaissance vient parce qu’il y a une carrière déjà existante, que ce n’est pas quelque chose qui est présent dès le départ.

Si cette reconnaissance humaine et professionnelle existait dès le départ, partout, je pense vraiment que ça aurait un vrai impact sur la vision qu’on a de la traduction et des traducteurs.



C’est quand même fou d’être reconnu dans son travail uniquement parce qu’on est ami avec l’employeur… C’est un statut d’attente, finalement ?

Oui, et ça été tellement longtemps comme ça que c’est difficile de faire bouger les choses. En plus, j’évolue dans une langue qui est considérée comme une langue bâtarde, dans le sens où aujourd’hui tout le monde pense parler anglais, mais sans prendre en considération TOUS LES anglais qui existent. Et un traducteur ce n’est pas seulement quelqu’un qui parle bien une langue étrangère, c’est aussi quelqu’un qui maîtrise sa langue maternelle, qui a un rapport avec l’écriture dans cette langue-là. Traduire, c’est aussi une question de création dans sa propre langue.



En parlant de maîtrise de la langue maternelle, vous auriez envie de traduire du français vers l’anglais ?

J’aurais envie oui, mais on traduit quasiment toujours vers sa propre langue, parce que c’est ce qui est le plus confortable ; en tout cas je suis plus à l’aise comme ça. Quand j’écris en anglais, c’est directement, ce n’est pas un travail de traduction, et c’est très difficile de l'envisager autrement. De faire du « thème », comme on dit à l’université. J’ai enseigné des cours de thème, et c’était des heures de préparation, pour seulement une heure de cours… ! D’autant plus qu’on risque toujours de rendre quelque chose de très français, même dans l’autre langue. Je crois qu’il faut accepter le fait qu’on ne puisse pas tout faire, connaître ses propres limites. C’est déjà superbe d’avoir l’opportunité d’apprécier une langue et de pouvoir faire parler un texte dans sa propre langue.



On a abordé pendant nos cours le sujet d’auteurs qui s’étaient eux-mêmes traduits pour passer leur oeuvre, et qui ont volontairement simplifié leur texte, changé le nom des personnages ou retiré une musicalité qu’ils jugeaient non recevable par des lecteurs étrangers.

C’est très intéressant, parce que ça vient de l’auteur lui-même. Mais c’est aussi inquiétant, car on touche à la personnalité du texte original. Et ça vient interroger cette notion d’ « auteur », justement, et celle de « traduction ». Dans ces cas-là, est-ce qu’on peut encore parler de traduction ? Ou est-ce de la réécriture ? L’oeuvre traduite par l’auteur a-t-elle plus de légitimité que si elle avait été traduite par quelque d’autre ? Ça soulève beaucoup de questions.



Oui. D’autant plus que pour certains auteurs, qui ont fait leur propre traduction « diminuée » volontairement, celle-ci a été faite en anglais, et la traduction française vient de cette traduction, pas du texte original.

En effet. Mais traduire à partir d’une traduction est censé se faire de moins en moins. Cela dit, si c’est une traduction anglaise faite par l’auteur lui-même, peut-être que l’éditeur français peut trouver légitime de partir de cette première traduction, puisqu’elle provient elle aussi de l’auteur. On peut aussi voir ce texte comme une autre version de l’oeuvre… Dans les cas d’auto-traduction, il peut y avoir cette démarche-là : l’auteur voit là l’occasion de revisiter son propre texte, de reprendre des choses qu’avec le recul, quelques années plus tard, il ferait différemment. Mais, comme je l’ai déjà dit, peut-on alors encore parler de traduction ? Il y a tellement de problématiques dans l’étude de la traduction. Par exemple, certains parlent de traduction dès le moment où il y a communication : verbaliser ce qu’on pense serait de la traduction. La définition de la traduction est tellement étendue que parfois on s’y perd.

Pour revenir sur l’auto-traduction, le fait qu’un auteur parle parfaitement sa langue maternelle et la langue dans laquelle il va traduire son propre texte peut être autant un avantage qu’un inconvénient. Par exemple, Nabokov a été très intrusif avec un des traducteurs français de Lolita : il a relu la traduction avant publication et relevé énormément de choses qui lui déplaisaient, au point qu’il a cherché à imposer ses modifications. Mais en tant que traducteur, comme je l’ai déjà dit, on est auteur de sa traduction, c’est notre oeuvre, et avoir quelqu’un qui empiète à ce point-là sur notre travail, c’est insupportable. En même temps, c’est Nabokov : comment dire non à Nabokov ?! C’est délicat de revendiquer sa propre oeuvre de traduction quand, en effet, c’est une œuvre créée à partir de l’oeuvre de quelqu’un d’autre. C’est peut-être pour ça que je ne contacte les auteurs que je traduis qu’une fois mon travail terminé, et que je pose des questions sur des choses précises… !



Vous ne choisissez que des auteurs qui ne parlent pas français, donc ?

(Rires) Exactement ! Plus sérieusement, le mieux c’est de traduire un auteur qui parle un minimum français, car il pourra apprécier la solution qu’on a trouvée. Sans proposer eux-mêmes leur solution ! Chacun reste à sa place ! (Rires). Mais c’est vrai que le métier de traducteur est déjà très délicat, c’est une recherche constante d’équilibre, alors autant ne pas se rajouter ce problème-là. C’est tellement difficile de dire à l’auteur : « Eh non, vous avez produit votre texte, bien, mais maintenant il ne vous appartient plus ! ». Mais je ne considère jamais l’auteur comme l’ennemi, de toute façon.



Et donc, sourciste ou cibliste ?

Traductrice à l’écoute !


Camille Brochet & Lucie Masse, LP Édition - Librairie


Bibliographie

 

Richard Milward Pommes

  • Pommes, Richard Milward (Royaume-Uni) - mai 2010.

Adam et Eve ont 15 ans à Middlesbrough, dans le nord de l'Angleterre. Leur quotidien : expérimenter les fruits défendus offerts par le monde. Adam lutte contre ses TOC pour trouver le courage d'aborder la jolie Eve, qui l'ignore et s'adonne à toutes les tentations : vie nocturne, alcool, sexe, drogue... Loin d'être un simple roman trash de plus sur la galaxie ado, Pommes mêle constamment poésie et réalité crue, entraînant le lecteur dans une tragicomédie rythmée par les Beatles, la house music et les Stones.

 

Icelander dustin long

  • Icelander, Dustin Long (États-Unis) - janvier 2011

C'est jour de fête à New Crúiskeen : on honore la mémoire d'Emily Bean, la célèbre enquêtrice, pourfendeuse du mal et redresseuse de torts. Mais la veille, Shirley MacGuffin a été assassinée ; tous s'attendent à ce que Notre Héroïne, meilleure amie de la défunte et fille d'Emily Bean, se charge elle-même de l'enquête. Sauf que Notre Héroïne se moque bien de pourfendre le mal et de redresser les torts... Pourtant, bien qu'elle n'ait aucune envie d'affronter les redoutables Refurserkir, guerriers mystiques du Vanaheim, elle va devoir reprendre du service ;

 

Patrick McNabe Breakfast on Pluto

  • Breakfast on Pluto, Patrick McCabe (Irlande) - septembre 2011

Tyreelin, un village à la frontière irlandaise. Patrick est le fils illégitime du curé local. Très jeune, il commence à se travestir et se fait appeler Pussy. À la mort de son amant et protecteur, un politicien victime du conflit irlandais, Pussy part à la recherche de sa mère dans le swinging London des années 1970. Mais sur la capitale anglaise aussi plane la menace du terrorisme, et Pussy, bien malgré elle, va se retrouver mêlée à un attentat à la bombe dans une discothèque... Un récit drôle et flamboyant, où la violence et la misère côtoient les paillettes

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30 avril 2013 2 30 /04 /avril /2013 07:00

Maryse-Conde-Les-Belles-Tenebreuses-01.gif



 

 

 

 

 

 

Maryse CONDÉ
Les Belles Ténébreuses
Mercure de France, 2008
Folio, 2009








 

 

 

 

 

 

 

Maryse Condé, auteure guadeloupéenne née en 1937, est l'une des plus grandes voix de la littérature française du vingtième siècle. Cette femme de lettres bénéficie d'une renommée qui dépasse les frontières de la France et des Antilles, étant largement reconnue en Afrique et en Amérique du Nord, ayant d'ailleurs partagé sa vie entre ces deux continents en plus de l'Europe. Pour avoir plus d'informations sur son parcours, vous pouvez consulter cette page :

 http://www.jeuneafrique.com/Article/LIN06078marysesiall0/.



Les Belles Ténébreuses, voilà un titre qui laisse flotter un air de mystère... Ce seizième roman de l'écrivaine nous conte l'histoire du jeune Kassem Mayoumbe, métis ayant grandi à Lille, moitié guadeloupéen moitié roumain de son état, n'ayant mis les pieds ni dans l'un ni dans l'autre de ces pays. Se retrouvant on ne sait comment employé dans les cuisines du Dream Land, luxueux hôtel d'un pays d'Afrique fictif soumis à une profonde dictature, sa vie est bouleversée après l'attentat terroriste qui détruit le complexe hôtelier et tue sa petite amie. C'est à partir de cet événement tragique que l'on apprend à connaître Kassem et sa personnalité de suiveur et de contemplateur de sa propre vie. Il croise le chemin de Ramzi An-Nawawî, un homme d'une extrême beauté, de ces hommes qui attirent tous les regards et projettent un halo de confiance. C'est sous l'influence totale de ce personnage que Kassem change de vie et devient son « assistant embaumeur », le pays faisant face à une terrible et étrange épidémie ne touchant que les jeunes femmes et Ramzi développant cette tradition particulière de l'embaumement dite « parage ». Face à la mort quotidienne et à de multiples péripéties qui le mènent dans le palais du dictateur puis à Marseille, Lille et enfin aux États-Unis, l'homme s'interroge sur sa vie et sur ce guide spirituel dont dépendent tous ses choix, ainsi que sur les affaires extrêmement suspectes qui rattrapent ce dernier.

De multiples thèmes sont présents et se croisent dans ce récit. L'histoire de Kassem est avant tout une quête de soi, un véritable chemin spirituel ; un jeune homme tente de comprendre qui il est et quel peut bien être son rôle dans ce monde. Cette recherche de lui-même intervient en raison de ses racines, de ce métissage roumain/guadeloupéen dont il ne sait que faire. Ajoutons-y la fantaisie de son père lui choisissant un prénom musulman et voilà qu'il ne sait même pas comment se présenter devant les autres. Le roman tourne autour de ce sentiment d'exclusion, cette impression de n'appartenir réellement à aucun pays, toujours étranger où qu'il aille. Ce manque d'un foyer véritable où il se sentirait chez lui. Ses multiples voyages n'y font rien, mais participent simplement à renforcer son errance psychologique. Sans en avoir conscience, Kassem se forge alors au fur et à mesure de multiples identités, non désirées, vivant comme une nouvelle vie à chaque changement de pays. De cuisinier à embaumeur et à animateur culturel en passant par la case drogue, le jeune homme se retrouve même musulman « par hasard ». C'est pourtant grâce à cet imprévu qu'il va trouver un semblant d'identité.

En effet, la religion prend une place importante dans ce livre. Kassem, d'abord musulman par imposture si l'on peut dire (il se rend à une réunion musulmane après l'attentat pour demander de l'aide) le devient réellement petit à petit, se reconnaissant enfin dans quelque chose qu'il a lui-même choisi. Cet élément s'oppose donc à l'idée d'une religion qui serait innée, qui désignerait dès la naissance qui croit en Allah ou en Dieu, mais s’inscrit plutôt dans le fait que l'on puisse s'identifier à une religion selon son évolution propre et personnelle.

Mais l'influence du fameux Ramzi An-Nawawî n'est pas étrangère à cette évolution. L'homme provoque chez lui une fascination extrême et se révèle son mentor, son guide, son indispensable. Il possède en surface un tel degré de perfection que l'on a presque l'impression d'une vision, qu'une telle personne ne peut pas être réelle ; une aura en apparence merveilleuse émane de lui et presque tout le monde se laisse toucher par elle. Kassem en fait partie et se laisse totalement dominer par l'individu dans tous les aspects de sa vie, développant d'ailleurs une certaine ambiguïté sur son attirance physique envers lui.

De plus, les personnages de femmes, ces « belles ténébreuses », bien que secondaires dans le récit lui-même, se révèlent en réalité la colonne vertébrale de l'histoire comme le prouve indirectement le titre de l’œuvre. Dans toutes les péripéties majeures sont présentes ces femmes, que ce soit la défunte Ana-Maria, la suspicieuse Hafsa, la fille de dictateur Onofria, la belle Ebony Star ou encore l'aimante Aminata. Kassem se construit en fonction d'elles et des spectres funèbres de toutes les femmes qu'il aura embaumées en compagnie de Ramzi. Sans qu’elles soient des personnages centraux, tout tourne cependant autour d'elles, permettant à Kassem de se développer ou peut-être au contraire de se perdre encore plus qu'il ne l'est déjà.

On peut dire pour terminer que Kassem Mayoumbe est donc l'anti-héros par excellence, un homme sans patrie, sans véritable famille, sous la coupe d'un manipulateur effroyable d'habileté dont il dépend totalement. Complètement influençable, il se laisse aller aux rebondissements aléatoires de sa vie, commençant cependant à se révolter contre sa condition tout au long de l'histoire. Maryse Condé nous fait entrer dans ce récit par une écriture légère et surprenante, survolant parfois les émotions que l'on s'attend à ce que le protagoniste ressente (Kassem ne se rendra compte que bien tard que sa petite amie est décédée au cours de l'attentat, et n'en ressentira qu'une tristesse somme toute peu intense) ; l'auteure nous offre une écriture en décalage avec les sujets sérieux et durs auxquels elle nous fait faire face, avec une touche presque fantastique dans la description et les actions de Ramzi.

Un livre qui peut plaire ou déplaire, mais définitivement plus complexe qu'il n'y paraît.


Séphora V., 2ème année Édition-Librairie

 

 


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29 avril 2013 1 29 /04 /avril /2013 07:00

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L’univers de Myst

L’univers de Myst est composé de plusieurs mondes très différents, appelés Âges, auxquels on ne peut accéder que par des livres de liaison (ou relais). Il s’agit en fait de simples livres munis d’un écran cristallin sur la première page. La description extrêmement précise de l’Âge faite à l’intérieur du livre permet à celui qui touche l’écran d’y être transporté immédiatement. Créer un Âge requiert donc d’écrire le livre correspondant : c’est l’art de l’Écriture, hérité de la civilisation D’ni. Cette civilisation puissante a créé des milliers d’Âges avant de disparaître laissant les mondes livrés à eux-mêmes. Myst est un de ces Âges.

Cet univers imaginé par les frères Miller connaît deux types d’adaptations. Le premier, en jeux vidéo : le premier opus est sorti en 1993 et se concentre sur le destin plutôt tragique d’une famille héritière du savoir D’ni déjà disparu. Le second, une série de livres, se concentre sur les dernières années et la chute du monde D’ni.



La Chronologie de l’univers

Titre                                             Année de parution             Chronologie dans l’univers
 

 

Le livre de Ti’ana, Myst tome 2                   1996                                               Vers 1730
Le livre d’Atrus, Myst tome 1                      1995                                               Vers 1760
Myst                                                        1993                                                  1806
Riven                                                       1999                                                  1806
Le livre de D’ni, Myst tome 3                      1997                                               Vers 1811
Myst III Exile                                            2001                                                  1816
Myst IV Revelation                                    2004                                                  1826
Uru : Ages beyond Myst                            2003                                                  1991
Uru live                                                    2007                                                  1992
Myst V Ends of Ages                                2005                                                  2005


On peut constater que les différents opus ne suivent pas l’ordre de leurs sorties. Mais ce qui pourrait paraître à première vue comme une difficulté de compréhension de l’univers est en fait une réelle force. En effet, les sauts temporels et les retours en arrière opérés donnent envie d’en savoir toujours plus sur cet univers, par l’ajout de renseignements et d’informations. Les auteurs s’amusent avec la mince frontière entre réel et imaginaire et jouent avec l’effet de mise en abyme de l’univers. Le scénario de la dernière partie de l’histoire, Uru, raconte entre autres une découverte archéologique faite en 1991-1992 dont on aurait confié des artefacts (journaux de gens ayant vécu dans cette cité) à des frères nommés Rand et Robyn Miller qui décident alors de faire un jeu vidéo sur cette civilisation l’année d’après, ce qui correspond effectivement à l’année de sortie du premier opus, Myst.

Cette multitude de points de vue et ce mélange dans les dates permettent de lire la série dans n’importe quel sens. Elle forme un tout mais chaque œuvre reste indépendante : chaque épisode nous donne envie d’en lire plus, sans constituer une histoire à suite. En effet chaque opus n’est qu’une pièce d’un grand puzzle qui peut se suffire à lui-même mais prend une autre dimension mise en relation avec les autres œuvres.

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La présentation des livres

MYST 1

Myst 1 : Le livre d’Atrus. Issu d’un texte écrit par Rand Miller en 1994, il a ensuite été réécrit par Richard VandeWende, Rand et Robyn Miller. C’est finalement David Wingrove qui l’a adapté pour donner le roman qui paraît aux États-Unis en 1995. La traduction en français est assurée par Philippe Rouard et paraît en France en 1996. Chronologiquement cet ouvrage se situe avant le premier jeu vidéo mais après le tome 2 de la série littéraire.

Ce livre est à prendre comme un préambule des jeux : il fournit des informations sur les D’ni et sur les personnages du jeu. Il relate également la naissance d’Atrus dans la faille du désert et la vie qu’il mena auprès de sa grand-mère, Anna, jusqu’au jour ou Gehn, son père, revint le chercher pour lui montrer la splendeur de la culture de ses ancêtres.

Il s’agit d’un roman initiatique suivant la construction du personnage d’Atrus.

Cet opus est essentiel dans la compréhension de l’univers : il pose les bases de la trame narrative des épisodes à venir tout en résumant les faits antérieurs. Il décrit l’univers des D’ni et par ce biais, propose une réflexion plus large sur l’écriture.


MYST 2

Myst 2, Le livre de Ti'ana est le second volume paru, il est cependant le premier dans la chronologie de l’univers. Écrit par Rand Miller, Robyn Miller et David Wingrove, il a été traduit en français par François Thibaut. Il sort en version originale en 1996 et un an plus tard en France. Il détaille les origines de la famille d'Atrus.

La première partie du livre, « Échos dans la roche », est consacrée au grand-père d'Atrus, Aitrus, ainsi qu'à ses parents, Kahlis (en D'ni, Kahlihs) et Tasera (D'ni : Tasehrah). La seconde partie, « De pierres, de poussière et de cendres », raconte la rencontre entre Aitrus et Anna, la grand-mère d'Atrus, qui est appelée Ti'ana (« la conteuse d'histoire », en D'ni) après sa découverte de la grande caverne D'ni et la naissance de son fils, Ghen (le père d'Atrus). La fin de l'histoire, nous plonge dans la destruction de l'empire D'ni.

Ce livre est plus orienté vers le roman d’aventure que le premier. Il est également politique car il aborde, avec l’arrivée d’une humaine dans la caverne D’ni, les thèmes de la différence et du racisme.

« Ce n’est qu’une sauvage, après tout, et les sauvages n’ont aucune morale. Ruse, fourberie : voilà leur règle de vie. »
                        Tome 2 le Livre de Ti’ana,  p. 168

Un projet de film basé sur le livre de Ti’ana avait été mis en chantier autour de 2004 mais des tensions entre producteurs ont abouti à son annulation.


MYST 3

Myst : le livre de D'ni est le troisième volume de la série. Chronologiquement il se déroule après le deuxième volet vidéo-ludique, Riven.
 
Le texte est toujours écrit par Rand Miller en collaboration avec David Wingrove et sort en 1997 pour la VO et 1999 pour la VF.

Le livre raconte l'histoire d'Atrus et Catherine recherchant, à travers les Âges, des survivants du peuple D'ni dans l'espoir de reconstruire la cité souterraine ; la deuxième partie conduit à la découverte d'un peuple ayant une lointaine parenté avec les D'ni. Atrus et ses amis découvriront que ce peuple à première vue sans défauts cache un terrible secret.

Cet opus traite, à travers un récit d’aventure, de la légitimité de la science et de ce que l’on peut ou non faire en son nom. Dans une seconde partie, les auteurs abordent le thème de l’esclavage et du droit des hommes à la dignité et à la liberté.


Un Myst tome 4, Le livre de Marimm, avait été envisagé puis finalement annulé pour une raison inconnue. Marimm est un personnage paraissant dans le tome 3, apprentie dans l'art de l'écriture.

Les premières pages existent pourtant, disponibles dans un livret de la version collector européenne de Ends of Ages.



L’adaptation d’un univers vidéo-ludique

 

 Myst-3.jpgLa série de jeu vidéo est l'une des meilleures ventes de l'histoire vidéo-ludique. Dès sa sortie, il bat des records avec plus de 6 millions de ventes. Aujourd’hui entre les différents opus et les très nombreuses rééditions ou portage sur différents supports, les ventes avoisinent les 14 millions de ventes. Il appartient au genre du point and click, genre associé à l’énigme et à la recherche d'indices dans des successions de tableaux. 

Il est souvent difficile de passer d’un médium à un autre pour développer le même univers et peu de séries ont réussi ce pari. Mais la série Myst a vraiment su garder son identité et l’intérêt du jeu et de l'univers dans la série papier.

Une des caractéristiques qui ont sûrement pu faciliter la transition est l'absence d’un personnage principal marqué dans les jeux. Surnommé « l'étranger », on ne connaît que très peu de chose sur lui, les véritables héros étant la famille d'Atrus. Aussi, lors du passage au  papier, le lecteur fan du jeu ne ressent-il pas de changement car le narrateur s'efface derrière l'histoire de cette famille et ses origines.

Il est difficile de parler beaucoup de la série des livres sans trop en dire car c'est dans le plaisir de la découverte de l'univers que réside l’une des forces de cette série.

Le livre est central dans cet univers, évidemment, et dès le premier opus il y a une interpénétration des supports dans la série vidéo-ludique. Lire les carnets des personnages occupe une grande part du temps de jeu. Il est à noter aussi que les versions collector des jeux sont présentées sous formes de livres. À l'inverse, dans la série littéraire, on a l'impression d’être dans un jeu de découverte car on cherche constamment à en découvrir davantage sur l'univers, à trouver la liste complètes des guildes, le nombre d'Âges qui existent, des détails sur les personnages.



Le rapport écriture/création

L'écriture est évidemment au centre de la saga, qu’elle soit jeu ou qu’elle soit livre. Et la série livre explore le lien et le rapport qui peut exister entre un créateur et son univers, ainsi que la difficulté de trouver le mot juste pour un écrivain. La série aborde des thèmes universels comme le fantasme du créateur de voir son œuvre prendre vie (on songe ici au mythe de Pygmalion mais aussi à Cœur d'encre [2003]). De nombreux passages insistent sur le processus de l’écriture comme source de vie.


« Cela fait maintenant six semaines que tu apprends le vocabulaire de base D’ni et que tu découvres la beauté et la complexité des mots de notre langue. Mais ses caractères possèdent un sens particulier, Atrus. Un sens plus grand que tu ne le penses. Et pas seulement dans ce monde. Ces mots ont été développés au cours des siècles innombrables en vue d’une tâche spécifique : celle de décrire les Mondes… celle de créer d’autres univers. Oui, de créer. […]


Il reporta son regard sur la page blanche devant lui.

– Au commencement, il n’y a rien. La création n’a pas commencé. Mais, à l’instant même où le premier verbe est écrit, à l’instant même où la première lettre est tracée, un lien est noué avec le futur monde à crée, un pont est établi.

– L’Écriture D’ni est appelée Terokh Jeruth, le Grand Arbre des Possibilités. […] Mais toi et moi sommes des D’ni ; aussi partagerais-je avec toi un secret. Nous ne sommes pas des hommes ordinaires, Atrus. Nous sommes des dieux ! […]

– Nous, les D’ni, nous pouvons vivre nos rêves. A l’intérieur de limites que les plus grands esprits D’ni ont pris soin de définir au cours des millénaires, nous pouvons créer ce que nous visualisons. De nos mots naissent des mondes parfaitement réels. […]

– Je pourrais te montrer des mondes si riches, si vivaces qu’ils t’arracheraient des cris d’admiration pour leurs créateurs. Des mondes d’une telle splendeur qu’ils relèguent notre propre monde au rang des déserts. »   
       
                            Tome 1, Le Livre d’Atrus,  p. 138-139

 

On voit avec cet extrait comment l’écriture est abordée : comme quelque chose de presque religieux. Les écrivains sont « des dieux », et la formule « au commencement il n’y a rien » suivie de la référence au « Verbe » fait penser au début de la Bible : «  Au commencement était le Verbe ». Mais il est encore plus intéressant de voir l’évolution de cette vision à travers les yeux des personnages dans toute la série. En effet le statut du créateur va évoluer pour aboutir à une position très différente de celle du dieu-écrivain. C’est avec cette autre position que la série aborde la question même de la pérennité d'une œuvre et de sa vie propre et autonome, détachée de son auteur et de son emprise, qui est abordée. Le roman en effet est une formation à l’Écriture du fils par le père, mais la construction narrative montre le détachement progressif de cette position pour adopter une opinion inverse et plus libre. Il serait dommage de préciser ici plus encore ces éléments car ce serait priver le lecteur de la découverte et de la subtilité des arguments des personnages.

En effet à travers l’évolution naturelle des mondes créés, c’est le futur des œuvres, littéraires ou sur d’autres supports, qui est en arrière-plan. Là encore, les différents personnages vont, au cours de la série, pouvoir argumenter sur plusieurs positions relatives à l’autorité de l’auteur quant à la survivance de son œuvre et à la réappropriation par le public de son univers.

On peut songer à la manière dont les univers peuvent évoluer en dehors du contrôle de leurs auteurs, comme c’est le cas par exemple pour les romans de Victor Hugo et leurs adaptations en comédie musicales, en films ou en dessins animés. On pense également à la réappropriation par d'autres auteurs d'un univers pour le faire évoluer plus encore. C’est le cas des univers créés par Georges Lucas pour Star Wars ou Indiana Jones. Georges Lucas n'a produit dans les deux cas que moins de 5% des œuvres sur l'univers.



La langue D’ni

Comme Tolkien avec la dizaine de langues créées pour son œuvre sur la Terre du Milieu, les frères Miller ont développé une langue propre à leur peuple avec un système de grammaire, un lexique et un alphabet particuliers. C’est notamment dans les livres que cette langue apparaît en translittération latine, Kor-fah-v’jah, Shorah ou encore Kor’nee-ah. Puis, dès la sortie de Riven, ils introduisent l’alphabet D’ni et le système numérique.

Depuis la fin de la saga, une grande communauté de fans continue de faire vivre la langue D’ni par les sites internet, avec des cours de grammaire et un dictionnaire mis à jour régulièrement .
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Myst et maintenant ?

Si pour l’instant Rand Miller n’a pas annoncé de nouveau jeu ou de nouveaux livres, la série continue d’avoir une actualité, puisque que des dessins préparatoires de Myst ont récemment été exposés au Smithsonian et au MoMA dans des expositions sur le jeu vidéo. Les efforts de Cyan (la société de production de jeux vidéo dirigée par Rand Miller) se concentrent sur le portage des jeux sur tablette tactile et leur remasterisation 3D.



Pour aller plus loin

Pour ceux qui voudraient se plonger dans l’univers de Myst, il existe un portail Wikipédia entièrement dédié à l’univers : Mystpedia. Il existe également de nombreux sites de fans qui regroupent des travaux parfois fort intéressants sur la saga, comme ce magnifique travail sur le trajet d’Atrus dans le tome 1 . Réalisé par un fan à partir des descriptions précises contenues dans le livre, cette carte est annotée en langue D’ni et se trouve être très utile pour la lecture de l’ouvrage.

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« La fin n’est peut-être pas encore écrite. Shorah ! »

Rand Miller


Pierre, AS éd.-lib.

 


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28 avril 2013 7 28 /04 /avril /2013 07:00

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Roberto BOLAÑO
Un petit roman lumpen
Una novelita lumpen
Mondadori, 2002
Anagrama, 2009
traduit de l'espagnol
par Roberto AMUTIO
Christian Bourgois, 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Roberto Bolaño

Poète et romancier chilien (1953-2003), un des écrivains latino-américain les plus admirés de sa génération.
 
« Héritier hétérodoxe de Borges, de Cortázar, de Artl, d’Onetti, à la fois poète et romancier, il saisit à bras le corps la littérature et l’histoire de sa génération, et est passé maître du brassage des registres, situations et personnages. » (Christian Bourgois)
 

 
Analyse personnelle
 
Ce roman qui est le dernier de Bolaño n'est autre que le récit d'un deuil. Bianca, la narratrice, et son petit frère perdent leurs parents dans un accident de voiture alors qu'ils sont adolescents. La narratrice revient sur cette période de sa vie en tant qu'adulte. La difficulté de rappel des souvenirs, l'idée de mémoire sélective sont des enjeux de ce récit.

Cette œuvre m'a semblé pertinente car elle répond aux critères de la poétique d'une fiction courte moderne. En effet, d'un point de vue quantitatif, elle fait tout juste moins de cent pages. Cela facilite la lecture en une seule séance et permet « l'unité d'impression » (cf. E. Poe; The Philosophy of Composition).
 
Ensuite, l'histoire nous plonge dans le réel, les personnages voient leurs vies bouleversées par l'accident de leurs parents, ce qui rappelle une phrase de Goethe : « une nouvelle est-elle autre chose qu'un événement inouï qui a eu lieu ? »

Enfin, d'un point de vue narratif, il me semble qu'on peut qualifier ce récit de nouvelle-instant par son rythme et sa concentration temporelle. Il répond  à ce critère énoncé par René Godenne : « ce qui compte d'abord, c'est la substance émotionnelle de l'instant qui vit en lui pendant un temps ».
 


Dès le début, lorsque Bianca relate la mort de ses parents, on perçoit à travers l'écriture un calme fataliste : « on s'était retrouvés orphelins. D'une certaine manière ça justifiait tout. » C'est l'énonciation d'un fait, ni plus ni moins. Et de tout le récit émane cette (fausse) impression de distance. Toute l'émotion du récit est sous-jacente, comme dans l'inconscient de la narration (et donc de la narratrice). Elle est comme effacée d’elle-même et la distinction des temps d’écriture et d’action semble la rendre spectatrice bien que narratrice. Les événements percutants sont sur le même plan que l'anecdotique car c'est comme cela que Bianca les reçoit. Les choses de la vie semblent la traverser sans la toucher, elle est diaphane. À l'image des jours et des nuits qu'elle passe, ou plutôt qui passent pour elle.

D'ailleurs, la lumière a une place importante dans cette nouvelle, le noir de la nuit n'existe plus pour Bianca et son frère. Ce qui donne une autre dimension à la cécité de Maciste (p. 62). Sa réponse résume son état d'esprit à cette époque : « je ne sais pas si c'est nerveux ou surnaturel, et je m'en fiche. » Cette cécité est importante au niveau du rapport aux corps, puisque Maciste achète les services de Bianca, il est en quelque sorte la victime consentante de leur  délinquance.

En effet, dès les premières lignes du récit, l'accent est mis sur le fait que Bianca a été délinquante. Cela apparaît comme un élément essentiel au deuil. Déjà bien avant l'idée du plan avec Maciste, Bianca se sent hors-cadre. Se définir comme délinquante lui permet de cristalliser ce sentiment de marginalité, de rejet des autres et des normes, voire de le justifier. Justifier, nommer cette période indescriptible, ce statut inexistant. Cela donne une profondeur à ce sentiment qui lui échappe. On peut rapprocher cette idée du terme lumpen, qui vient du marxisme et désigne une personne prolétaire qui n'a pas conscience de sa classe sociale par désintérêt de tout cela.

 L'inconscience et le désintérêt font partie de Bianca. L'écriture à la première personne lui confère une fausse simplicité d'esprit (p.62), contrebalancée par une lucidité aiguë (p. 32 et sq.). Ce qui en fait un personnage complet attachant, humain, en somme.

 
 
Conclusion personnelle
 
J'ai lu ce récit d'une traite, et dès le début j'ai commencé à annoter, car avant même de penser à une fiche de lecture j'ai été touchée par la narration. Mais au fur et à  mesure de ma lecture, j'ai été happée par l'histoire, oubliant de faire attention aux détails de l'écriture. Et c'est en reprenant le livre que je me suis aperçue du foisonnement de fils conducteurs transparents (la folie, l’onirisme, la temporalité, le chapitrage…), l’œuvre est tellement complète que j’ai passé trop de temps sur l’analyse. Je ne voulais pas faire l’impasse sur tout ce que j’ai perçu et donc, quelque part, amoindrir la beauté de l'œuvre telle que je l'ai reçue ; mal retranscrire tout ce qu'elle m'a transmis. Mais le temps m’a fait défaut et je prends ce risque en espérant que d’autres prendront celui de se lancer dans cette lecture malgré ou grâce à cet article.


Louise Barillot, 1ère année bib.

 

 

 

Roberto BOLAÑO sur LITTEXPRESS



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Article d'Annabelle sur Des putains meurtrières

 

 

 

 

 

 

 

Roberto Bolano Le Secter du mal

 

 

 Article de Florian sur Le Secret du mal.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Robert Amutio

 

 

Entretien avec Roberto Amutio, traducteur de Bolaño.

 

 

 

 

 

 

 


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27 avril 2013 6 27 /04 /avril /2013 07:00

19-22 mars 2013 au TNBA

texte édité chez P.O.L en 2010
Mise en scène de Valère Novarina

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Collaboration artistique Céline Schaeffer / Scénographie Philippe Marioge / Musique Christian Paccoud / Lumières Joël Hourbeigt / Costumes Renato Bianchi / Maquillage Carole Anquetil / Dramaturgie Adélaïde Pralon et Roséliane Goldstein /


Coproduction Théâtre du Rond Point – Paris, Théâtre Vidy-Lausanne, TNP - Villeurbanne
avec l’aide du Ministère de la Culture et de la Communication et avec le soutien du DIESE# Rhône-Alpes
Création au Théâtre du Rond-Point, le 6 septembre 2012

 


L'auteur

Valère Novarina est un écrivain franco-suisse mais également metteur en scène, dramaturge et peintre. Né en 1947 à côté de Genève, il a étudié la philosophie à la Sorbonne. L'Atelier volant est sa première pièce, écrite en 1974. Il est édité chez P.O.L. Ses textes font souvent l'objet de représentations régulières lors du Festival d'Avignon. Son travail a été évoqué par certains critiques littéraires (notamment Pierre Jourde) qui ont lui ont consacré plusieurs ouvrages. Il a été récompensé par plusieurs prix littéraires.

 

L'histoire

Les époux Boucot cherchent du personnel pour leur usine et sélectionnent donc leur équipe afin d'accroître leur production. Voilà le résumé qui pourrait être fait de cette pièce. À partir de cela, des situations cocasses vont s'enchaîner. Les employés doivent être dociles, résistants et productifs. Vêtus de combinaisons beiges, les ouvriers sont donc exploités par un contremaître lunatique et tyrannique. Ils prennent peu à peu conscience de leur condition et décident de se révolter.

 

L'exploitation et la domination

Sous forme de situations absurdes et humoristiques, la pièce soulève la question de l'exploitation des ouvriers dans le monde. En effet, le capitalisme de masse et la conjoncture actuelle montrent que les êtres humains sont à l'image des objets qu'ils produisent, une marchandise. Ils sont soumis à une pression excessive et ne gagnent au final qu'un maigre salaire.

On peut également ressentir une critique du syndicalisme avec des revendications ne servant finalement pas forcément à améliorer le sort des ouvriers. L'exploitation donne donc lieu à un engagement politique, une volonté de ne pas se laisser faire. L'engagement politique semble donc être un thème fort pour Novarina qui explore cela tout au long de la pièce.

Cette exploitation a un impact sur la vie privée des employés, qui sont ainsi mal à l'aise et ne trouvent pas de solution pour allier travail et vie de famille.

La domination est également un autre thème fort de la pièce. En effet, le pouvoir peut être exercé sous plusieurs formes ; ainsi, le pouvoir chez les ouvriers se manifeste par l'ascension sociale de l'un d'entre eux, qui devient secrétaire.

De façon plus générale, les Boucot sont vus comme des patrons tyranniques et dépendent eux-mêmes de quelqu'un. Tout le monde est donc sous l'emprise de quelqu'un d'autre. Cette situation absurde est pourtant le modèle qui régit le marché du travail.

Comme le souligne J..P. Thibaudat sur son blog Rue 89, L'Atelier Volant est une « farce anticapitaliste ».

 

Les jeux sur la langue

Tout comme le théâtre de l'absurde, la pièce insiste beaucoup sur les jeux de mots de la langue française. Les doubles sens et les quiproquos sont particulièrement présents, créant ainsi un effet comique assez immédiat.

Le chef Boucot essaie d'expliquer à ses employés que bien parler est essentiel ; en réalité, il les manipule en employant un vocabulaire volontairement plus recherché.

Valère Novarina introduit même un patois savoyard qu'il affectionne particulièrement et montre son attachement à sa région. Les contrepèteries sont également nombreuses et soulignent le côté grotesque de certains situations. Sans être particulièrement subversif, l'auteur dénonce à sa façon, par des traits d'humour subtils et un vocabulaire calculé, l'absurdité du patronnat.

 

La pièce

La pièce dure exactement 2h20 et est mise en scène par l'auteur lui-même. La fidélité au texte est donc absolue. Les accessoires très colorés captent tout de suite l'attention et met en place le décor d'une usine hors du commun. Valère Novarina a lui même créé le décor et les peintures.

Les acteurs surgissent sur scène de façon très rapide, comme pour transcrire le mouvement perpétuel du monde du travail, le rythme effréné des machines. Les ouvriers sont vêtus de combinaisons informes, ce qui a pour effet de les déshumaniser et de les assimiler aux machines. À travers des bribes de discours décousus parfois, on assiste peu à peu à la prise de conscience générale d'un mal-être dans le travail, qui affecte aussi la vie privée des ouvriers.

Les mouvements du mobilier et des personnages sont souvent circulaires, pour imiter une fois de plus le mouvement répétitif des machines.

Le fait que l'auteur ait lui-même adapté son texte rend compte immédiatement de son univers. Personnellement, je n'avais pas saisi forcément tout le sens des répliques et la mise en scène m'a permis de comprendre tous les enjeux de la pièce.

 

Avis personnel

J'ai beaucoup aimé cette pièce même si certains spectateurs semblaient critiquer sa longueur (plus de deux heures). Cette pièce, influencée par le théâtre de l'absurde, laisse ainsi transparaître les maux d'une société en perpétuel mouvement et focalisée sur le profit coûte que coûte. Cette œuvre est particulièrement intéressante dans la mesure où elle arrive en même temps à divertir et à faire réfléchir sur la société qui nous entoure, à envoyer un message fort et militant.

 

Liens utiles

 http://www.tnba.org/event.php?id=519

 http://blogs.rue89.com/balagan/2013/01/14/valere-novarina-remet-en-jeu-sa-premiere-piece-latelier-volant-229326
 

Maëlle S., AS Bibliothèques 2012/2013.

 

 

 

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26 avril 2013 5 26 /04 /avril /2013 07:00

echenoz ravel



 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jean Echenoz
Ravel
Minuit, 2006


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Biographie

Jean Echenoz est un écrivain français contemporain né en 1947 à Orange. Il a fait des études de sociologie et de génie civil. À 32 ans, il envoie le manuscrit du Méridien de Greenwich à de nombreux éditeurs. Ce ne sont que des lettres de refus qui l'attendent dans sa boîte aux lettres. Par défi et pour compléter sa collection de missives, il adresse ses pages aux éditions de Minuit, qu'il tenait le plus en admiration et dont il n'avait osé franchir la porte. Ce fut une surprise et une véritable rencontre avec l'éditeur Jérôme Lindon, qui marqua le début de sa carrière littéraire.

 Il a obtenu de nombreux prix littéraires, notamment le prix Médicis en 1983 pour Cherokee et le Goncourt en 1999 pour Je m'en vais.



Bibliographie sélective des ouvrages de biofiction de Jean Echenoz

Ravel, Minuit, 2006, à propos du compositeur Maurice Ravel,
Courir, Minuit, 2008, à propos du coureur de fond Emil Zatopek,
Des éclairs, Minuit, 2010, à propos de l'inventeur Nikola Tesla,

auxquels on peut ajouter
Jérôme Lindon, Minuit, 2001, à propos de son éditeur.



Présentation du livre

Le livre ne peut pas être présenté sans la biographie de Maurice Ravel. En effet le livre retrace les dix dernières années de la vie du musicien en 123 pages mais l'on y trouve de nombreuses références à sa vie antérieure. Maurice Ravel est un compositeur français de génie. Il est né à Ciboure, près de Saint-Jean-de-Luz, où il retourne régulièrement an vacances. Echenoz nous décrit certains de ses voyages. Son père est ingénieur, il est important de le noter, notamment pour la création du Boléro. Doué pour le piano, il entre au conservatoire de Paris. Élève de Fauré, il se lie avec Falla, Cocteau, Stravinsky, Diaghilev ou Colette. Il échoue quatre fois au Grand Prix de Rome. Il participe à la Première Guerre mondiale, Echenoz nous raconte sa participation à ce conflit (p. 36-37). En 1920, il refuse la Légion d'Honneur. En 1921, Ravel achète à Montfort-l'Amaury dans les Yvelines une maison surnommée le Belvédère, dont l'auteur nous fait de nombreuses descriptions.

Echenoz commence à nous raconter la vie de Ravel à partir de 1927, à la veille de son départ pour l'Amérique. Soit dix ans avant sa mort : « Il lui reste aujourd'hui, pile, dix ans à vivre. » Dans les quatre premiers chapitres, nous découvrons le voyage de Ravel vers les États-Unis à bord du France. On trouve de nombreuses descriptions précises du paquebot et des trains. On remarque aussi sa fascination pour la machine : « mais il a toujours bien aimé la mécanique et les usines, les fonderies et l'acier rougi, les rouages plus que les flots lui donnent des idées rythmiques. » Dans ces quatre chapitres, l'auteur décrit Ravel et ses habitudes, il compare le compositeur à l'écrivain William Faulkner. On remarque dès le départ que ses cigarettes de la marque Gauloise sont très importantes et omniprésentes dans le livre ainsi que ses vêtements ; il n'est pas habillé deux fois de la même façon, même dans les dernières lignes du livre, qui évoquent sa mort : « Il se rendort, il meurt dix jours après, on revêt son corps d'un habit noir, gilet blanc, col dur à coins cassés, noeud papillon blanc, gants clairs ». Ensuite on commence à entrevoir les problèmes de sommeil et de santé du compositeur.

Dans le chapitre 5, c'est la tournée triomphale de Ravel aux Etats-Unis qui nous est contée, il est au sommet de sa gloire. Il rencontre de nombreux artistes, par exemple Gershwin. Et il est capable de faire un caprice parce qu'il n'a pas la bonne paire de chaussures pour monter sur scène.

Ensuite, dans le chapitre 6, c'est le retour en France ; l'euphorie du voyage aux États-Unis retombe, Ravel est désoeuvré et comme d'habitude il s'ennuie : « Or l'ennui, Ravel connaît bien : associé à la flemme, l'ennui peut le faire jouer au diabolo pendant des heures, surveiller la croissance des ses ongles, [...] ». Dans ce chapitre, on rencontre Jacques de Zogheb, ami loyal et voisin de Ravel, personnage récurrent du livre. Ensuite Echenoz nous raconte les techniques de Ravel pour s'endormir, il y en a quatre, disséminées dans le livre. Elles sont construites de la même façon et numérotées : tout d'abord la description de la technique puis ses défauts.

Il part en vacances à Saint-Jean-de-Luz et à son retour Ida Rubinstein lui suggère d'orchestrer quelques pièces d'Albéniz pour faire un ballet qu'elle dansera elle-même mais à cause de problèmes de droits d'auteur, il décide d'écrire autre chose. C'est la création du Boléro, puis son succès retentissant. Ravel qui avait refusé la Légion d'Honneur accepte d'être Docteur Honoris Causa de l'Université d'Oxford. Mais à la fin du chapitre ce sont les prémices de la chute de Ravel que l'on voit dans ces quelques mots : « Mais on peut se dire que, pour la première fois en public, quelque chose ne colle plus. »

Au début du chapitre 7, il est question de relation amoureuse ; pour Ravel, « l'amour est un sentiment qui ne s'élève jamais au-dessus du licencieux ». Le compositeur est un homme seul et solitaire mais entouré d'amis et d'admirateurs. Après le Boléro, il est encore désoeuvré. Paul Wittgenstein, pianiste de la main droite, lui commande un concerto pour la main gauche et Ravel décide d'en faire un deuxième, un jumeau : concerto en sol. Ce sont ses dernières oeuvres majeures. Il est au sommet de sa gloire mais son génie est entravé par la faiblesse de son corps. Sa mémoire aussi défaille et il oublie. À la fin du chapitre, Echenoz fait un bilan de la vie de Ravel cinq ans avant sa mort. Il ne reste plus que deux chapitres, on est à la moitié des dix années qu’il lui reste à vivre.

À partir du chapitre 8, tout s'accélère. Ravel a son accident, il perd peu à peu ses facultés, il ne peut plus écrire, lire, nager ; il saisit par exemple sa fourchette avec ses dents. Pour le sauver, son amie, Ida Rubinstein, lui organise un voyage au Maroc et en Espagne mais sa santé ne s'améliore pas.

Dans le chapitre 9, Ravel est au plus mal, c'est la fin ; son ami Zogheb est toujours là pour lui. On décide de l'opérer. Il meurt des suites de son opération. En deux chapitres les cinq dernières années de chute de Ravel sont dites.



Courte analyse

Tout d'abord, le récit est construit comme une montagne russe dans un parc d'attraction. On grimpe tout doucement et une fois arrivé au sommet on fait une chute fulgurante.

Ensuite pour décrire le style d'écriture, ce sont des phrases simples mais pleines de de force. On trouve beaucoup d'énumérations. Le style est très clinique, dénué de sentiments, par exemple lors de la description de l'accident de Ravel ou lors de l'opération. On trouve des comparaisons courtes, simples mais originales.

Pour ce qui est de l'authenticité de la biographie, elle est bien sûr respectée même lorsque Zogheb pose les mêmes questions à Ravel tous les jours à la fin de sa vie. Mais il y a aussi une part de fiction, par exemple avec les techniques de sommeil qu'invente Echenoz.

 

 

Nymphéa, 2e année bib.-méd.

 

 

Jean ÉCHENOZ sur LITTEXPRESS

 

 

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 Articles d'Anne-Claire et de Jean sur Ravel

 

 

 








Article de Samantha sur L'Équipée malaise







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Article de Maude sur Lac














Article de Marlène sur Je m'en vais.

 

 

 

 

 

Jean Echenoz Jerome Lindon

 

 

 

Article de Claire sur Jérôme Lindon.

 

 

 

 

 

 





Article de Quentin sur Courir

 

 

 

 

 

Jean Echenoz Des eclairs

 

 

Article de Lola sur Des éclairs.

 

 

 

 

 

 

 

Article de Léanne sur les trois biofictions (Ravel, Courir, Des éclairs).

 

 


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25 avril 2013 4 25 /04 /avril /2013 07:00

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Robert Louis STEVENSON
Voyages avec un âne dans les Cévennes
Travels with a donkey in the Cévennes, 1879
Traduction Léon Bocquet
10/18
Collection : Odyssées, 2001

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le contexte du départ

Stevenson n’a pas tout à fait 28 ans lorsqu’il entreprend son voyage à pied dans les Cévennes fin septembre 1878. Parti du Monastier en Haute-Loire, il traverse le Gévaudan et la Lozère pour finalement atteindre douze jours plus tard, et non sans mal, Saint-Jean du Gard, 195 km plus bas. Pendant cette période, Stevenson s’est astreint à noter fidèlement, chaque jour, sur ses genoux, dans une auberge de fortune, ou même en diligence, ses impressions et le déroulement de chacune de ses étapes dans un journal de route, qui fut publié, après quelques modifications, pour la première fois en Angleterre en 1879 sous le titre Travels with a donkey in the Cevennes.

Pourquoi ce jeune Écossais intelligent, un peu bohème, très éloquent mais profondément malheureux dans sa vie personnelle, s’est-il mis en tête de visiter un pays perdu, seul, sans ami ni guide, dans des conditions très contestables d’improvisation matérielle ? Les raisons en sont multiples et complexes, mais le déclencheur principal semble avoir été une grande peine de cœur. Deux ans auparavant, à Grez, il avait fait la connaissance d’une Américaine et de ses deux enfants, Fanny Osbourne, artiste peintre de dix ans son aînée, qui venait alors de quitter un mari trop infidèle. La légende veut qu’ils aient connu un coup de foudre immédiat.

Malheureusement pour le couple, l’argent commence à faire défaut : Stevenson dépend uniquement de la rente que lui verse son père, avec qui il est plus ou moins brouillé à l’époque, tandis que le mari de Fanny menace vraisemblablement de lui couper les vivres, si elle ne rentre pas en Californie. La séparation est inévitable et douloureuse pour Stevenson qui décide de s’isoler afin de méditer sur sa situation et son avenir. Il utilise à cette fin une technique qui a déjà fait ses preuves par le passé : la marche à pied, à laquelle il avait par ailleurs consacré un essai intitulé Walking Tours (Des promenades à pied) paru en juin 1876 dans Cornhill magazine.

Stevenson a toujours été maladif, soucieux de sa santé et très angoissé : il découvre donc assez tôt les bienfaits d’une marche solitaire harassante, qui le laisse à l’étape suivante dans un état d’abrutissement complet et une sorte de paix intérieure qui surpasse toute intelligence. Il ne pratique pas l’art de la randonnée par pur masochisme mais comme une méthode efficace pour combattre sa propre anxiété. Ainsi, il écrit dans le chapitre consacré aux villages de Cheylard et Luc :

 

« Quant à moi, je voyage non pour aller quelque part, mais pour bouger. Je voyage pour voyager et ensuite pour écrire sur le sujet, si le public condescend à me lire. Mais la grande affaire est de se déplacer, de sentir de plus près les besoins et les petites peines de l’existence, de se dégager de ce lit de plume de la civilisation, et de trouver sous les pieds le granit de la terre parsemé de silex coupants. [...] j’ai lieu de penser à ce que je déteste, ou parfois à ce que j’aime trop [...] ».
.

Si Stevenson cherche à éviter tout contact direct avec ses amis après le départ de Fanny, cette dernière reste sans cesse dans ses pensées : c’est l’être aimé qu’il invoque sur les crêtes qu’il gravit, au cours de ses nuits à la belle étoile. Lorsqu’il rédige son journal de route, il y dissimule des messages qui feront savoir à Fanny qu’il l’aime toujours. Il écrit d’ailleurs à son cousin, Bob au sujet du Voyage avec un âne dans les Cévennes : « il y a là-dedans des tas de protestations d’amour pour Fanny, dont, je pense, tu saisiras la plupart ». Ces propos peuvent en effet être illustrés par de nombreux exemples, dont cette réflexion de l’écrivain lorsqu’il passe la nuit à la belle étoile sous les pins, au moment de sa traversée du Goulet :

 

« J’aurais pu souhaiter une compagne près de moi sous les étoiles, silencieuse et immobile, si vous voulez, mais toujours proche et à portée de la main [...] La femme qu’un homme a appris à aimer totalement, corps et âme [...] n’est plus une autre personne dans le sens de gêne. Ce qui est exigeant dans une autre compagnie a disparu […] ».

 

 

 

Stevenson et la religion

Pourquoi aller se perdre au fin fond des Cévennes me direz-vous ? La religion est un facteur d’explication, qui tient une grande place dans le récit. Stevenson est issu d’une famille protestante très pratiquante. Sa nurse, Alison Cunningham, dite « Cummy », a bercé son enfance des récits des hauts faits des Covenanters écossais. Ceux-ci formèrent au XVIIème siècle en Écosse, un important mouvement politique et religieux attaché à promouvoir le presbytérianisme (i.e le rejet de la hiérarchie ecclésiastique de l’Eglise catholique romaine) pour en faire un gouvernement voulu par le peuple, par opposition à la tyrannie des Stuart qui voulait imposer la liturgie anglicane et l’autorité des évêques (i.e l’épiscopalisme). La lutte entre les opposants a été marquée par des épisodes particulièrement violents et sanglants. Le choix des Cévennes n’est donc pas anodin pour Stevenson, qui part en France au pays des Camisards avec dans un coin de son esprit, l’idée d’y retrouver un peu l’équivalent des Covenanters d’Écosse. D’ailleurs il ne cesse de faire des comparaisons entre les deux mouvements. Ainsi, par exemple, lorsqu’il arrive en pays camisard après avoir traversé le mont Lozère :

 

« Le pont de Montvert est un lieu mémorable dans l’histoire des Camisards. C’est ici que la guerre éclata ; c’est ici que ces « Covenanters » du Midi assassinèrent leur archevêque Sharpe ».

 

Le récit de la guerre des Camisards remplit de très nombreuses pages du texte imprimé du Voyage avec un âne dans les Cévennes, après la traversée du Mont Lozère. Cet épisode a beaucoup fasciné l’écrivain qui a même envisagé un temps de rédiger l’histoire d’un des principaux protagonistes, Jean Cavalier. Pour donner quelques repères historiques, les Camisards (de l’occitan camiso, la chemise, qu’ils portaient lors de leurs attaques nocturnes en signe de reconnaissance) étaient des Cévenols huguenots, tous plus ou moins issus de la paysannerie, qui se révoltèrent contre l’autorité de Louis XIV, après les persécutions qui suivirent la révocation de L’Édit de Nantes en 1685. Le conflit couvait déjà depuis un bon moment, mais s’est considérablement envenimé après l’assassinat de l’abbé du Chayla au pont Montvert par deux grandes figures de la résistance protestante, Abraham Mazel et Esprit Séguier, épisode qui nous est relaté avec force de détails par Stevenson :

 

« Le chef de file de la persécution, [...] François Langlade du Chayla, archiprêtre des Cévennes et inspecteur des Missions dans cette même région, possédait une maison [...] à pont Montvert [...] qui lui servit de prison. [...] La nuit suivante, 24 juillet 1702, un bruit dérangea l’inspecteur des Missions [...] Les voix d’une foule d’hommes exaltés par le chant des psaumes se rapprochaient [...] ».

 

Le pauvre homme finit sa vie assez tragiquement puisqu’il fut, à la manière de Jules César, frappé de « cinquante-deux coups de couteaux sur la place publique ». Nous reviendrons sur les sources utilisées par l’auteur un peu plus tard mais il est intéressant d’analyser de quelle manière Stevenson traite le sujet, avec un véritable souci d’impartialité et une attitude étonnamment tolérante envers les passions religieuses. En ce qui concerne les Camisards, il adopte une perspective comparatiste grâce à ses connaissances sur la révolte des Covenanters, ce qui l’empêche de voir, à l’instar de Michelet, un événement unique dans la révolte cévenole :

 

« Il y avait quelque chose dans ce paysage, souriant mais rude, qui m’expliquait l’esprit de ces « covenanters » du Midi. Ceux qui prirent le maquis en Ecosse [...] entretenaient tous des idées sinistres et endiablées, car une fois soutenus par Dieu, ils avaient doublement partie liée avec Satan, mais les Camisards n’avaient que des visions radieuses et réconfortantes [...] La conscience légère, ils menaient leur vie dans ces temps tourmentés.»

 

Cet effort de mise à distance religieuse est particulièrement marqué lorsque Stevenson trouve refuge au monastère cistercien de Notre-Dame des neiges et exprimé de manière particulièrement claire à la fin du chapitre consacré à Florac, peu avant la traversée de la vallée de Mimente :

 

« Je n’ai jamais cru qu’il fût facile d’être juste, et je trouve cela de plus en plus difficile. J’avoue avoir rencontré des protestants avec plaisir et avec le sentiment de me retrouver chez moi. J’étais habitué à parler leur langue en un sens différent et plus profond que celui qui distingue l’anglais du français, car la vraie Babel, c’est le désaccord sur la morale. Donc j’étais capable de communiquer plus librement avec les protestants et de les juger plus honnêtement que les catholiques. Le père Apollinaire et mon frère de Plymouth dans la montagne, deux êtres pieux et sans malice, peuvent faire la paire ; mais je me demande si j’étais aussi spontanément attiré par les vertus du trappiste ; ou bien si  j’avais été catholique, si j’aurais été aussi chaleureux avec le dissident de la Vernède [...]. En ce monde imparfait, nous accueillons avec joie les relations d’intimité même incomplète. Et si nous ne trouvons jamais qu’un seul être avec qui parler à coeur ouvert, marcher dans l’amitié et la simplicité sans masque, nous n’aurons aucun motif de discorde avec le monde ou avec Dieu .»

 

L’écrivain perd un peu de son flegme pour la première et dernière fois au cours du récit, à la fin de son court séjour au monastère, au moment où l’un des prêtres découvre, à sa grande horreur, que Stevenson est protestant et décide aussitôt de le convertir afin de sauver son âme de la damnation. Car l’attitude de notre Écossais est toujours très ambiguë quant à ses convictions religieuses : il ne se déclare jamais ouvertement protestant, mais ne renie pas non plus sa foi. Un passage du journal est particulièrement évocateur à cet égard ; Stevenson, qui vient de passer une nouvelle nuit dehors dans une châtaigneraie, s’apprête à reprendre la route pour gagner la petite bourgade de Florac, quand il rencontre un vieil homme avec lequel il engage la conversation, et qui lui demande s’il connaît le Seigneur :

 

« Je commençais à comprendre que je passais, d’une façon assez douteuse, pour un membre d’une secte sans savoir vraiment laquelle. Je vous garantis que je n’en éprouvais que de la satisfaction; en toute conscience, puisque je n’arborais pas de couleurs fallacieuses, je ne voyais rien de malhonnête dans mon comportement. Je me proclame Morave avec ce Morave, tout comme j’avais tenté de persuader le prêtre de Notre-Dame des Neiges que, pour l’essentiel, j’étais catholique. Ce n’est pas ma faute si j’ai été mis dehors, je veux être dedans ; il n’est aucune secte au monde que je ne fasse mienne. »

 

Cet espèce d’œcuménisme religieux revendiqué par l’écrivain, est probablement enraciné très loin dans son histoire personnelle : le résultat d’une jeunesse de bohème et de voyage et d’une volonté de s’affranchir du carcan familial, en particulier de l’autorité de son père (très «psychorigide » sur la pratique de la religion) avec qui il se brouille régulièrement, mais avec qui il ne cesse aussi de correspondre par voie de lettres: Dans de nombreux passages relatifs à la religion qui parsèment le Voyage avec un âne, le dialogue entre le père et le fils se poursuit, même si Louis ne cède pas un pouce de terrain et campe sur ses positions qui frôlent parfois l’athéisme.



Stevenson historien et érudit

On l’aura compris, la religion est une préoccupation majeure chez Stevenson, et de ce fait, le texte est parsemé de réflexions métaphysiques et théologiques. Lors de son bref passage à Notre-Dame des Neiges, par exemple, Stevenson en vient à méditer sur la notion de prière :

 

« J’ai comme d’autres, mes idées sur la prière ; je pense que certaines prières sont parmi les plus beaux textes du monde. Souvent, quand je suis seul, je prend plaisir à en composer pour moi [...]. J’ai presque envie de dire que la prière est la plus haute forme de littérature [...] La prière émane d’un autre esprit, aussi fervent, mais réfléchi et calme. En voyageant avec mon ânesse [...] j’ai composé une ou deux prières que j’offre ici au lecteur [...] ».

 

Il y a donc d’une part le voyage physiquement éprouvé par l’auteur, et d’autre part une sorte de voyage d’ordre spirituel et initiatique, nourri de nombreuses sources, parmi lesquelles une des plus clairement utilisées est un roman allégorique du XVIIème siècle intitulé « Voyage d’un pèlerin » (1685) du calviniste John Bunyan, qui, visiblement, a beaucoup marqué Stevenson dans son enfance. Le livre décrit le parcours semé d’embûches et mettant à rude épreuve la foi du héros, Chrétien, de la « Cité de la destruction » à la « Cité Céleste ». Dès la dédicace, Stevenson cite Bunyan : « Mais nous sommes tous des voyageurs dans ce que John Bunyan nomme le désert de ce monde [...] ». Par la suite, en référence à ses difficultés rencontrées avec son bagage dès le départ du Monastier : « Comme chrétien c'est de mon paquetage que je pâtissais le plus ». Ou encore un peu plus tard, dans la vallée du Tarn : « Devisant de la sorte, comme Chrétien et Fidèle, nous arrivâmes de là à un petit hameau d’environ six maisons appelé la Vernède ».
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Le rapprochement entre les deux oeuvres est alors d'autant plus flagrant si l'on considère l'illustration de la première édition du Voyage avec un âne : un frontispice réalisé par Walter Crane dans le plus pur style des illustrations du Voyage du pèlerin.


Comme nous l’avions dit, le récit de la guerre des Camisards occupe une place importante dans le livre, mais le texte du journal n’avait abordé ce thème qu’à travers quelques allusions, dans les fragments écrits à propos du passage dans la vallée de Mimente. Stevenson lesa  donc reprises et étoffées, principalement à partir de l’œuvre d’un certain Napoléon Peyrat, Histoires des pasteurs du désert, obscurément parue en 1842, mais relativement importante dans l’historiographie des Camisards à l’époque. Stevenson s’était procuré, semble-t-il, les deux épais volumes en français. Les emprunts de l’écrivain à Peyrat sont très nombreux ; il serait fastidieux de les dénombrer tous. Il tire du livre en particulier le récit du meurtre de l’abbé de Chayla (en reprenant de Peyrat des détails aussi précis que la conversion en « cachots » des celliers de l’abbé ou la description de son enterrement à Saint-Germain de Calberte) et l’épisode de l’arrestation du chef charismatique des révoltés, Esprit Séguier et de son dramatique interrogatoire :

 

 

« La carrière de Séguier fut courte et sanglante [...]. Capturé enfin par un célèbre soldat de fortune, le capitaine Poul, il comparut impassible devant ses juges [...]. À Pont de Montvert, le 12 août, il eut la main droite tranchée et fut brûlé vif ».

 

Stevenson a suivi Peyrat dans beaucoup de ses erreurs du point de vue de la perspective historique, mais globalement, il a fait preuve d’une certaine modération à l’égard de propos jugés trop alambiqués ou excessivement sanguinaires. Il choisit, par exemple dans le chapitre final, « Dernière journée », d’évoquer la clémence du prédicateur camisard Castanet, à l’égard des 25 prisonniers catholiques de Fraissinet de Fourques et omet par la même occasion de signaler que la femme de celui-ci avait réclamé leur tête en cadeau de noces afin de venger le meurtre de son frère :

 

« Castanet [...] chef actif et audacieux, mérite mention parmi les Camisards [...]. Au plus fort de la guerre, il épousa, dans sa citadelle, [...] Mariette. Il y eut de grandes réjouissances et le mari relâcha vingt-cinq prisonniers en l’honneur de cet heureux événement ».

 

De retour à Edimbourg où il rédigera le texte définitif du Voyage, Stevenson ira consulter d’autres ressources, notamment celles de la bibliothèque des avocats (advocates library). Outre une documentation générale sur ce qu’il appelait le « calvinisme français », l’écrivain avait à sa disposition des ouvrages précis tels que l’Histoire du fanatisme de Bruey (1692), Memoirs of the War of the Cevennes de Jean Cavalier, et l’Histoire des Camisards d’Antoine Court (1760). Toutefois, l’influence de ces documents dans le texte reste très limitée.

Enfin, Stevenson est un grand amateur de littérature, au point que l’on suppose que le choix des Cévennes comme destination de voyage a sûrement été un peu influencé par ses lectures de Georges Sand, en particulier du roman Le marquis de Villemer (1860), dont l’intrigue se déroule étrangement dans la même région (en Velay précisément). De fait, là encore, les péripéties du voyage sont émaillées de références non seulement bibliques, mais aussi littéraires, avec parfois quelques confusions, car dans ce domaine, Stevenson cite tout de mémoire: Shakespeare, Milton, Homère, Wordsworth, Keats et Walter Scott sont régulièrement invoqués dans le texte.



Rencontres et observations

Stevenson réussit le tour de force de faire alterner de longues phrases évoquant les paysages aperçus, les gens rencontrés et les généralisations sur le sens de la vie, souvent avec un humour tout en finesse et assez froid, glissé de-ci de-là, presque en tapinois. Ainsi, voici ce qu’il dit du Monastier, son point de départ :

 

«Le Monastier est réputé pour la fabrication de dentelle, l’ivrognerie, la liberté de propos et la discorde politique sans pareil ailleurs. Il y a dans cette petite ville des partisans des quatre partis français [...] et ils se haïssent, se détestent et se calomnient les uns les autres.

 

Sauf pour affaires, ou pour se tromper mutuellement dans une querelle de taverne, ils ont renoncé même à la civilité de discours. C’est tout simplement une Pologne de montagne. »

 

Ou encore lorsqu’il se perd en traversant le Gévaudan dans le chapitre intitulé « Un campement dans le noir » :

 

« Quant aux fillettes, c’étaient deux coquines insolentes [...]. Quand je leur dis que je m’étais égaré, l’une d’elle me tira la langue pour se moquer de moi. Tout ce que je pus leur soutirer fut une invitation à suivre une des vaches, ce qui, du fait que l’animal continuait à brouter paisiblement, ne me rendait pas le moindre service. La bête du Gévaudan a dévoré environ cent enfants, dans cette région ; je me suis mis à penser à elle avec sympathie ».

 

La première rencontre vraiment cruciale pour Stevenson, est celle de Modestine, ânesse de son état, qui va devenir sa compagne de fortune pendant les douze jours de l'excursion. Rachetée à un vieillard du village, le père Adam, qui, semble-t-il était colporteur, l’ânesse et son fardeau vont causer de gros soucis à leur propriétaire surStevenson-04.JPG tout le trajet. Comme on se l’imagine, Modestine est têtue, caractérielle, elle refuse régulièrement d’avancer ou de prendre la bonne direction ; bref, elle est ingérable, de telle sorte que Stevenson oscille toujours entre l’amour et la haine à son égard, ce qui donne lieu à de nombreuses scènes tragi-comiques entre le maître et l’animal. Voici le portrait de Modestine brossé par Stevenson lors de leur premier contact :

 

« L’air sobre et distingué, l’élégance de quaker de cette coquine me captivèrent sur le champ. Notre première rencontre eu lieu sur la place du marché. Pour mettre son bon caractère à l’épreuve, on mettait des enfants sur son dos, l’un après l’autre et, l’un après l’autre, ils s’en allaient valser la tête en bas. Ceci jusqu’à ce qu’un manque de confiance vienne s’établir dans les jeunes poitrines, et, faute de candidats, l’expérience fut terminée ».

 

Et le désastre qui s’ensuivit après le départ du Monastier :

 

« Modestine allait trottant avec une élégance discrète dans l’allure [...] son allure me tuait. Elle était aussi lente qu’est la marche par rapport au pas de course ; elle vous obligeait à rester sur un pied pendant un moment incroyablement long. Et il me fallait rester tout près, car si je me tenais quelques pas en arrière, ou si j’avançais de quelques yards en avant, Modestine s’arrêtait net. L’idée que cela pourrait durer jusqu’à Alais faillit me briser le coeur. De tous les voyages imaginables, celui-ci promettait d’être le plus fastidieux [...] ».

 

En réalité, Stevenson rencontre rapidement sur le chemin un paysan goguenard qui lui apprend à manier le bâton avec un peu plus de fermeté, méthode qui se révèle relativement efficace mais éreintante à tous point de vue :

 

« Je vous assure que la bâton ne chômait pas ; je crois bien que chaque pas de Modestine a dû me coûter deux coups bien administrés [...] J’avais l’épaule meurtrie au point qu’elle me faisait beaucoup souffrir, mon bras me faisait aussi mal qu’une rage de dents, à force d’avoir molesté ma bête [...].»

 

Le calvaire prend (momentanément) fin lorsque l’aubergiste du village de Bouchet Saint Nicolas lui offre un aiguillon pour piquer le flanc de Modestine et l’inciter à davantage d’obéissance : autant dire que les résultats furent plus ou moins contrastés. Nous avons souvent l’impression d’avoir affaire à un vieux couple, et d’ailleurs, au terme de l’expédition, lorsqu’il est contraint de revendre l’ânesse, Stevenson ne peut s’empêcher de verser quelques larmes.

Au cours de sa traversée des Cévennes, Stevenson fréquente à chaque étape la population locale et aime à dresser le portrait de ceux qui l’ont croisé, parfois de manière très sarcastique.

Alors qu’il traverse le Gévaudan, il relate l’histoire de la fameuse bête qui y sévit entre 1764 et 1767, qu’il surnomme affectueusement « le Napoléon Bonaparte des loups ». Le même jour il se perd dans le noir entre les villages de Fouzilhic et Fouzilhac et vient demander secours à la première habitation qu’il croise, mais à sa grande consternation, le père de famille refuse net de sortir dans le noir pour l’aider à trouver un guide :

 

« Je le regardai. Je vis la franche épouvante sur son visage lutter avec une franche honte [...]. Je traçai un bref tableau de mon état et lui demandai que faire. Je ne sais pas, dit-il, mais je ne franchirai pas la porte. Il n’y avait pas à se tromper, c’était bien la bête du Gévaudan. Monsieur, dis-je, vous êtes un poltron [...] et la fameuse porte fut refermée, mais non pas avant que j’eusse surpris des rires. Filia barbara, pater barbarior. Disons-le au pluriel, des bêtes du Gévaudan ».

 

Stevenson verse donc parfois dans la satire de la France rurale (on retrouve cette tendance dans d’autres passages du livre), même si globalement, il reste assez bienveillant à l’égard des gens qu’il rencontre en chemin : l’aubergiste de Bouchet-Saint-Nicolas, le prêtre irlandais un peu illuminé de Notre-Dame des Neiges ou encore le vieux berger Morave dans la vallée du Tarn.

Les paysages, quant à eux, sont finalement assez peu décrits et servent avant tout de cadre à une action (dans le cas des Camisards), de support de méditation (le nuit passée à la belle étoile sous les pins) ou de miroir aux émotions de Stevenson :

 

« Ce n’était pas seulement les journées appesanties qui m’accablaient pendant la marche de la journée. C’était une besogne absolument déprimante. [...] ma route passait par des pays les plus désolés du monde. Je n’aime pas les paysages mélancoliques, à moins qu’ils ne soient compensés par quelques traits grandioses. Ce que je traversais ressemblait aux pires endroits des Highlands d’Ecosse : froid, glacial, dénudé, dépourvu de toute grandeur hormis celle du désagrément ininterrompu, poussé jusqu’à l’héroïsme ».

 

Un peu à la manière de Thoreau, Stevenson communie avec la nature dans plusieurs passages du texte, notamment à l’occasion des nuits qu’il passe à la belle étoile : nous retiendrons ainsi le chapitre consacré à la vallée de Mimente dans lequel Stevenson livre toute une réflexion sur l’observation des étoiles :

 

« Au-dessus de moi, les vaillantes étoiles étaient serties sur le visage de la nuit. La paix descendit sur mon esprit comme une rosée. Nul ne connaît quel charme elles exercent s’il n’a dormi dans les champs, à la belle étoile [...]. Il aura beau connaître tous leurs noms, les distances et les dimensions, il ignorera ce qui seul intéresse l’humanité : leur influence sereine et joyeuse sur l’esprit. La plus grande part de la poésie traite des étoiles, et fort justement, car elles sont la poésie la plus classique [...]. Il n’y aucune raison pour qu’on aime les contempler, pas plus en tout cas qu’on aime ses enfants [...]. C’est une réalité brute de la nature humaine ; à les contempler, l’esprit retrouve le calme, le contentement et un paisible bonheur ; l’âme est débarrassée de toutes les humeurs malignes ».

 

Les descriptions en elles-mêmes sont parfois brèves et succinctes :

 

« Florac même, siège de sous-préfecture entouré de collines, est l’une des plus jolies petites villes que l’on puisse voir, avec son vieux château, avec sa fontaine jaillissant au flanc de la montagne, son allée de platanes, ses rues curieuses et une profusion de ponts. En outre, il est renommé pour la beauté de ses femmes et comme l’une des capitales du pays camisard, Alais étant la seconde ».

 

Mais Stevenson a agrémenté son journal de nombreux croquis au crayon qui viennent illustrer de manière plus éloquente son propos. Croquis qui ne sont pas présents dans toutes les éditions.



Conclusion

J’ai personnellement beaucoup apprécié ce livre : l’écriture est facile à aborder, malgré des passages de réflexion métaphysique, philosophique ou à thème religieux parfois complexes et des références historiques que tout le monde ne possède pas. Stevenson fait preuve d’une bonne dose de pragmatisme et d’humour, dans des situations souvent cocasses, et dresse des portraits tout en finesse des gens qu’il croise en chemin et des paysages qui lui inspirent ses croquis. Ceux qui ont lu ses romans, notamment l’Île au trésor, L’étrange cas du Docteur Jekyll et de Mr Hyde ou encore Le Maître de Ballantrae risquent d’être un peu étonnés, car le style d’écriture est totalement différent dans Voyage avec un âne dans les Cévennes, mais pour une première approche du récit de voyage, c’est un livre que je recommande vivement. Sachez enfin que le chemin emprunté par Stevenson au cours de ses douze jours de trajet est devenu un GR de randonnée (le GR 70) : les plus motivés pourront donc tenter l’aventure, avec ou sans âne. Le récit a également fait l’objet de deux adaptations en bande dessinée et d’un téléfilm que l’on peut visionner sur le site de l’INA à l’adresse suivante :


 http://www.ina.fr/fictions-et-animations/adaptationslitteraires/video/CPB87010084/voyage-avecun-ane-dans-les-cevennes.fr.html

 

 

À lire également

Le-Faou-Voyage-avec-un-ane-dans-les-cevennes-01-bd.gif

 

 

 

La version bande dessinée du Voyage. Cyrille le Faou, éditions Alain Piazzola
46 planches, 2005.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Stevenson-en-canoe-sur-les-rivieres-du-nord.gif

 

 

 

 

 

Voyage en canoë sur les rivières du Nord

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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L’île au trésor

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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L’étrange cas du Docteur Jekyll et de Mister Hyde

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Si vous possédez une tablette et que vous maîtrisez un minimum l’anglais, le voyage en canoë et le voyage dans les Cévennes sont disponibles au téléchargement gratuit (et légal) sur le site du «Project Gutemberg» à l’adresse suivante :

 http://www.gutenberg.org/ebooks/21686
 

 

Marion, AS bib.

 

 

Robert Louis STEVENSON sur LITTEXPRESS

 

 

Stevenson Le Club du suicide

 

 

 

 

Articles de Léa et de Mélissa sur Le Club du suicide.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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