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24 avril 2013 3 24 /04 /avril /2013 07:00

Murakami-Ryu-Lignes.gif






MURAKAMI Ryū
村上 龍
Lignes
ライン
Line
Traduit du japonais
par Sylvain Cardonnel
Philippe Picquier, 2000
Picquier Poche, 2003




 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lignes est un roman de l'auteur japonais Ryū Murakami paru en 1988. Pour rappel, Ryū Murakami a écrit une trentaine de livres et est notamment connu pour écrire des romans sombres dont la violence reflète, selon lui, celle de la société japonaise contemporaine.


L’histoire

Ce livre est le compte rendu de vingt destins croisés qui pourraient même être considérés comme des nouvelles indépendantes s’ils n'étaient pas liés à chaque fin de chapitre par la rencontre entre deux personnages.

Le roman commence avec Mukai, un photographe passionné, marié à une femme mystérieuse, Maki. Mukai est un habitué des clubs sadomasochistes de Tokyo qu'il fréquente une fois par mois. Un jour, alors que sa femme a demandé le divorce, une prostituée raconte à Mukai l'histoire d'une jeune fille qui serait capable de lire dans les signaux électriques, dans les lignes. Mukai pense alors qu'il aimerait bien connaître la jeune fille en question pour pouvoir espionner ce que dit sa femme au téléphone. Ce motif des « lignes », introduit par la prostituée, est le début d'un voyage entre de multiples personnages dont les destins se croisent et se ressemblent.

Bien que la jeune fille capable de lire dans les lignes électriques ne soit pas présente dans tout le roman, c'est l'élément qui en constitue le fil rouge. Cette idée de lignes est une obsession qu'il est possible de retrouver dans l'histoire individuelle de chaque personnage ; le lecteur se trouve embarqué dans une course folle et découvre la vie d'une vingtaine de personnes malheureuses, seules, parfois folles, qui semblent en pleine errance.

Dans la postface de l'édition française l'auteur dit qu'il a l'impression d'être arrivé à Lignes « en écrivant  des romans ayant pour motif des sujets négatifs tels que le bizutage à l'école, le neutre, le désir de suicide, le body piercing ou la prostitution adolescente. »

J'ai eu l'impression en lisant Lignes que les ingrédients composant le livre étaient bien tous liés à la violence physique ou morale qui trouve ici son paroxysme.



Structure et écriture

On peut qualifier la structure de ce roman d'éclatée et de polyphonique, comme l'indique la quatrième de couverture de l'édition française. En effet, il est composé de vingt chapitres presque indépendants les uns des autres portant tous le nom d'un personnage sauf le dernier qui s'intitule « les autres ». Il y a une unité de lieu et de temps ainsi que de tonalité dans ce livre puisque toutes les histoires se passent à Tokyo et se déroulent l'espace d'une nuit.

Chaque chapitre porte le nom du personnage qui fait son apparition à la fin. Dans l'édition française le choix a été fait de marquer sur chaque page le nom du chapitre et donc du protagoniste. Ce choix de mise en page donne une impression d'omniprésence des personnages ; il est impossible de les oublier et le lecteur se retrouve condamné à suivre lui aussi les lignes qui dirigent chacun. Ces destins croisés, tous soumis au temps qui passe et aux souvenirs, sont parfaitement illustrés par cette structure si particulière qui semble souligner la solitude des personnages ; ils se croisent sans jamais se voir réellement.

On trouve dans chaque histoire un narrateur omniscient qui connaît les pensées de tout le monde en même temps, ce qui peut parfois être un peu perturbant pour le lecteur.

Le schéma interne des chapitres est preque toujours le même : on est dans le présent avec un personnage puis il commence à se souvenir de son passé, on apprend alors son histoire puis il retourne dans le présent, souvent présenté par des dialogues ou l'emploi de phrases courtes.

Les récits connaissent de forts changements de rythme et les réflexions parfois très longues des personnages qui se remémorent leur passé sont coupées par des reprises de dialogues dans le présent ou par un retour subit à la réalité.

Pour caractériser l'état d'esprit des personnages, Murakami emploie un style très particulier, fait de séries d'énumérations ou de nombreuses répétitions (il peut aller jusqu'à écrire trente fois le nom d'un personnage). Ces passages sont faciles à identifier et permettent au lecteur de ressentir le malaise des personnages, leurs réflexions ou leur errance dans un Tokyo morcelé.



Atmosphère

L'atmosphère de ce roman est terriblement dérangeante. Tous les personnages ont subi des traumatismes lorsqu'ils étaient enfants, ils ont tous étés battus ou ont subit des violences sexuelles. Ce roman donne une image des parents et de l'enfance bien éloignée des contes de fées ; c'est en effet très sombre. Aucun des parents n'a rempli son rôle et protégé son enfant. Dans Lignes, tout tourne toujours autour du sexe, de la solitude, de la folie ; on passe d'un personnage à un autre sans avoir le temps de reprendre son souffle, personne n'est épargné.

Beaucoup de scènes imposent des images très violentes. Chaque personnage possède une histoire qui lui est propre mais il semble impossible que l'un d'entre eux finisse par s'en sortir ; ils sont prisonniers de leur propre vie. La violence domine ce livre, qu'elle soit physique ou psychologique ; les personnages survivent dans l'horreur, celle de leur passé mais aussi celle de leur présent. Murakami délivre encore une fois une image très sombre et décadente de la société japonaise contemporaine qui la nuit semble comme possédée par la violence et la déchéance.

Cette violence semble découler directement d'une société faite d'incompréhensions et de malaises. Dans la postface du livre, l'auteur dit que « [ses] personnages ne possèdent pas encore leurs propres mots », que « ce sentiment de solitude et de tristesse [...] a englouti le Japon contemporain depuis la fin de l'époque de modernisation » et que « la littérature ne doit pas exercer d'hégémonie sur des gens dépourvue de mots. »

Une idée un peu réconfortante : si ces personnages ne possèdent pas encore leurs mots, cela nous laisse entrevoir la possibilité qu'un jour ils parviennent à exister au delà des « autres » et des lignes, symboles de l'omniprésence de la société moderne qui nous entoure.

Pour finir, je dirai que Lignes est un roman très intéressant qu'il faut cependant lire avec un certain recul pour ne pas se laisser envahir par la violence et la force des mots de Murakami ; à lire si le coeur vous en dit !


Aurélie S., 2ème année bib.

 

 

MURAKAMI Ryū sur LITTEXPRESS

 

Murakami Ryu Bleu presque transparent

 

 

 

Articles d'Océane et d'Anne-Morgane sur Bleu presque transparent.

 

 

 


 

Murakami Ryu Raffles Hotel  

 

 

 

 

Article de Noémie sur Raffles Hotel.

 

 

 

 

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Article de Laure sur Parasites.

 

 

 


 

Murakami ryu les bebes

 

 

 

 

Articles de Marie-Aurélie  et de Gaëlle sur Les Bébés de la consigne automatique

 

 

 

 


murakami-ruy-melancholia.gif

 

 

 

Article de Charlotte sur Ecstasy, Melancholia, Thanatos

 

 

 

 






article de Lucille sur Ecstasy

 

 

 

 

 

 

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23 avril 2013 2 23 /04 /avril /2013 07:00

Jack-Kerouac-Les-clochards-celestes-01.gif 

 

 

 

Jack KEROUAC
Les Clochards célestes
Titre original
The Dharma Bums
traduit de l’américain
par Marc Sapora
Gallimard, 1963
Folio, 2012

 

 

 

 

« En somme, je les ai essayées toutes,
Les routes allègres qui vous conduisent au bout du monde,
En somme, je les ai trouvées bonnes,
Moi qui, comme tant d’autres, ne peux dormir mon content dans un lit,
Qui dois poursuivre mon chemin
Et continuer jusqu’à ma mort, à voir passer la vie ! »
Jack London, La Route.

 

 

 

 

 


Hippy beat, alcoolique solitaire, catho mystique. Kerouac est tout cela, tour à tour,  malgré lui : « I am not a beatnik, I am a catholic »[1]. Mais ses romans sont ceux d’une génération, d’une génération « foutue » enfantée par cette société américaine des années « glorieuses », cette révolution silencieuse qui broie les idéaux passés, les repères sociaux et qui recrée un monde au rythme de la machine, endormi dans le tout-électrique et qui foule celui qui garde la mesure de la nature et qui embrasse la route et le mouvement. Alors certains vont chercher leur salut dans l’alcool, la benzédrine, le LSD, le sexe, l’amitié, les rythme bop, la religion et l’auto-stop, tout à la fois, tout en même temps. Il faut chercher une autre façon de vivre : ils vont brûler leur jeunesse assoiffée dans des chevauchées jubilatoires et mortifères, au bord des routes, à bord des trains, au fond des bars.  Parmi eux, Kerouac et ses amis de la Beat Generation. L’alcool, la vitesse, la drogue, l’écriture et la méditation comme moteur et célébration d’une fuite en avant illuminent la route conduisant au-devant d’une béatitude, comme des refuges salutaires dans une Amérique démente. C’est cette quête qu’écrit Kerouac, cette quête frénétique, alcoolique, mystique, hallucinée, solitaire mais toujours identitaire, dans une explosion de vie. Cette génération paumée sera la génération beat, « battue », « vaincue », « à bout de souffle », vivant au rythme du « battement » du jazz, telle l’écriture de Kerouac, indisciplinée et intrépide comme un rythme de jazz, comme un flux de sensations, comme une conversation.

Kerouac fait partie de ces personnalités sur lesquelles tout a été dit. La légende underground l’érige en  icône des hippies beat, des marginaux poètes, des routiers sympas, en pape des contre-cultures et des  combats floraux. Ceux qui l’intéressaient, ce sont « les fous, ceux qui sont fous d'envie de vivre, fous d'envie de parler, d'être sauvés, fous de désir pour tout à la fois, ceux qui ne baillent jamais et qui ne disent jamais de banalités, mais qui brûlent, brûlent, comme des feux d'artifice extraordinaires qui explosent comme des araignées dans les étoiles, et en leur centre on peut voir la lueur bleue qui éclate et tout le monde fait "Waou !" »[2]

Kerouac voulait vivre intensément, comme une comète. C’est réussi. Il est mort à 47 ans. Mais avant, avant la route, il y a l’enfance dans une famille franco-canadienne, l’école religieuse, la mort d’un frère, la mère – la mémère omniprésente, les problèmes financiers, le père alcoolique puis absent, les petits boulots, les compétitions de football, l’écriture, l’université, l’écriture, le déménagement à New York, l’écriture, les rencontres amicales et intellectuelles, l’écriture, les fascinations réciproques, l’écriture.

Et puis la Beat Generation avec Allen Ginsberg, William Burroughs et Gregory Corso. Et tous ceux qui suivront au fur et à mesure des rencontres, tous types à la coule, illuminés et fous. La rencontre c’est celle avec Neal Cassady, un choc pour Kerouac et Allen Ginsberg, fascinés par son côté non-intellectuel, impulsif et irréfléchi. C’est lui qui va les conduire à prendre la route.

Les écrivains beat ne sont pas contre la société : elle leur est indifférente. Ils ne tentent pas de la conquérir ni de la changer juste de s’en libérer. C’est pourquoi leur conduite s’apparente à une résistance passive : le beat est asocial et non antisocial. C’est l’individualiste romantique moderne : l’individu n’est pas vu comme un animal collectif, son appartenance à la société est donc secondaire : « la meilleure définition du beat est celle qui vient du sens originel du mot : Occupe-toi de tes oignons »[3].

La liberté est érigée en but ultime de leur code moral tacite.

Ils se définissent également comme non-intellectuels : ils rattachent la culture à la vie et veulent tout découvrir par eux-mêmes, sans restriction sociale ou intellectuelle. « Des jeunes sauvages ignorants » pour les intellectuels new-yorkais.  A l’exception de Burroughs, les écrivains beat sont profondément religieux. Et anticléricaux. Ils manifestent un certain rejet pour la religion organisée.

La Beat Generation n’est pas une école littéraire car ils n’ont pas cherché à imposer une esthétique unique. C’est un groupe d’amis fascinés les uns par les autres, une association de personnages flamboyants, de vagabonds-poètes hallucinés, tous marginaux qui rejettent le matérialisme de l’Amérique moderne dans leur soif de liberté.

Kerouac refusait le terme de groupe : « J’étais un solitaire […] il n’y a pas de "groupe beat" comme vous dites… et Scott Fitzgerald et son "groupe perdu", est-ce que ça sonne si bien que ça ? Ou Goethe et son "groupe Wilhem Meister ?" Quel ennui, ce sujet. Passez-moi ce verre. »[4]

Gary Snyder, une autre figure de la Beat Generation. Il apparait sous les traits de Japhy Rider dans le roman.

Les Clochards célestes a été publié en 1958.

Dans les Clochards célestes comme dans la plupart des romans de Kerouac on assiste à un défilé incessant de guest stars, ces ombres omniprésentes de la beat generation.  C’est un roman à clef : les personnages renvoient de façon très explicite à des personnes réelles. Ainsi le personnage de Japhy représente Gary Snyder. Et Ray Smith, le narrateur est Jack, Ti Jean, Jean Louis Kerouac. Gary Snyder, est une autre figure de la Beat Generation. C’est un poète militant et hippy qui a beaucoup fait pour la propagation du bouddhisme aux États-Unis. Kerouac le rencontrera en 1955 et le décrira comme « le type le plus fou et le plus intelligent » qu’il ait jamais rencontré.

Le roman est l’apologie d’un style de vie : celui inspiré par le bouddhisme zen. Les voyageurs, les clochards célestes sont à la recherche d’expériences spirituelles pouvant les conduire à l’illumination. Le narrateur éprouve la nécessité de fuir le monde des villes pour se réfugier dans le bouddhisme et la contemplation de la nature. La spiritualité du narrateur est un mélange de bouddhisme et de catholicisme. Il s’agit d’une recherche de la Vérité en communion avec la nature, sur le modèle romantique. Il lui faut changer de vie, loin des distractions du quotidien pour accéder à la béatitude du hobo, ce vagabond libre de ses actes, ce marginal fracassé par la vie. 

 

L’errance comme voyage initiatique

On n’apprend que peu de choses sur la raison des voyages, des errances des personnages de Kerouac, mais on a l’essentiel : la ligne de fuite. Il s’agit de rompre avec le quotidien. Son errance apparaît comme contestataire face à une société américaine dans laquelle il ne se reconnaît pas : il faut prendre la route pour changer de vie.  Le vagabondage se présente alors comme un remède instantané au mal-être. Dans Les Clochards célestes, la quête identitaire est spirituelle : il veut découvrir son identité en découvrant le monde, par la méditation et l’écriture.

Au début du roman, le narrateur se définit comme un « pèlerin errant ». La rencontre avec Japhy (Gary Snyder), va faire entrer le roman dans une relation dialectique, dans une initiation réciproque. La route se prend à deux. Japhy et Ray, c’est la version updatée de Virgile et Dante : on retrouve le schéma maitre-disciple de La Divine Comédie : le poète Virgile est le guide de Dante dans l’Enfer en tant que représentant de la raison et de la théologie. Kerouac dira d’ailleurs « le vagabond, c’est Virgile, il fut le premier de tous »[5]. Le narrateur-poète dans les deux cas, souhaite fuir le vice et cherche son salut :

 

 « Au milieu du chemin de notre vie

je me retrouvai par une forêt obscure

car la voie droite était perdue ».[6]

 

Le motif de la montagne est omniprésent dans le roman : c’est le symbole de la solitude et de l’ascension de l’âme : un lieu privilégié pour approcher du sacré. Dans la Bible, la montagne évoque un retour à la foi originelle purifiée de tout élément corrupteur.  C’est aussi l’endroit où la marche est contrainte, comme dans un labyrinthe,  symbole traditionnel pour représenter l’errance et ses périls : l’individu traverse une épreuve et s’il y parvient, il devient un initié. C’est le lieu dans lequel l’homme se met en danger et doit endurer des souffrances pour en sortir :

 

« Il y avait de quoi se casser le cou et je me sentis réellement effrayé. Le moindre faux pas m’aurait précipité, 30 mètres plus bas, sur une autre corniche pour me donner un avant-goût du grand saut de 300 mètres dans le fond de la gorge, auquel je n’échapperais peut-être pas. Le vent nous fouettait maintenant ». (p.125).

 

La déambulation dans la montagne, dans le labyrinthe conduit le narrateur à l’égarement et symbolise la quête de soi-même. Le chrétien qui s’engage dans le dédale se libère des péchés, comme Dante dans les cercles et les bolges. Sur la montagne, le narrateur éprouve un étourdissement des sens qui lui fait oublier ses vices : « Comme Japhy l’avait prédit, je n’avais pas la moindre envie de boire de l’alcool. J’avais oublié jusqu’à son existence. La montagne était trop haute, l’ascension trop fatigante, l’air trop vif, et le vent lui-même suffisait à vous rendre soûl comme une bourrique ». (p.115)

Dans une perspective mystique, le labyrinthe symbolise un parcours initiatique : au bout du chemin, l’initié reçoit un enseignement visant à le conduire vers l’au-delà de la mort, comme le décrit Jacques Attali dans Chemins de sagesse :

 

« Conseils pour un voyageur

Devant l’entrée, bouche d’ombre, le profane, l’ignorant ne voit qu’un tunnel semé de pièges, sans échappée. S’il fait demi-tour, il se ferme la porte de la vie. S’il entre, s’il triomphe du vertige, des illusions, de la peur, s’il ne fait pas de nœuds en lui-même, s’il accepte de se servir de qualités très particulières, méprisées aujourd’hui, il découvrira que l’illusion initie, que la peur fortifie, que l’erreur grandit, que le vertige transfigure. Initié, il pourra même y retourner, recommencer son parcours pour aller plus loin encore, et même apprendre aux autres à traverser. Il sera devenu un maître de labyrinthe ».

 

La sauvagerie de la nature effraie le narrateur : « j’avais maintenant peur de monter plus haut, terrorisé par le sentiment de l’altitude » (p. 128). C’est par l’exemple et l’imitation que le narrateur triomphe de ses craintes : le héros doit être initié par un guide avant de prétendre lui-même pouvoir se faire guide : « Japhy, tu m’as appris la suprême leçon : on ne peut tomber d’une montagne ». (p.134)

Dans cette initiation, le guide rassure et entraîne : « je serai le premier, toi le second » dit Virgile à Dante : le disciple suit le maître  spirituel : « je m’appliquai à l’imiter » dit Ray dans Les Clochards. Pour Ray, Japhy est un modèle de salut individuel. Il est le guide, l’initiateur, destiné à un sort exceptionnel : « Ce garçon a dix ans de moins que moi et devant lui je me sens stupide ; j’oublie tout ce qui fit ma joie et mon idéal au cours de ces dernières années, passées à boire et à désespérer ». (p. 120). Japhy en appelle à la création de « fous du Zen », de « clochards célestes » : il représente la pulsion de vie.

Les clochards représentent la révolte contre les valeurs de la classe moyenne, la société industrielle. Mais Kerouac refuse cette mission politique : «Je ne fais qu'écrire, je ne suis pas engagé, je ne porte pas de pancartes ». Dans le roman, le narrateur prône le « rien-faire », il veut arriver à l’indifférence absolue vis-à-vis des idées. Il n’y a pas plus de revendications politiques dans le roman : « Je ne voulais avoir rien à faire, d’ailleurs, avec les idées de Japhy sur la société ou celles d’Allvah, comme « Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie, demain vous serez mort » » (p.163).

L’initiation est masculine : elle ne peut avoir lieu au contact « impur » d’une femme. Le roman est empreint d’une misogynie toute religieuse : la femme est stigmatisée comme un démon qui éloignerait le bon chrétien du droit chemin. Le narrateur se préconise à lui-même de rester à l’écart des femmes : « ne discute ni avec les puissants ni avec les femmes… ne cherche ni l’alcool ni l’ivresse que procurent les femmes et les mots ». Il parle également de « chasser le démon femelle ». La femme c’est la pépée aux contours flous, des contours physiques, jamais psychologiques. La femme est vue du point de vue de sa possession par l’homme qui symbolise la virilité et le triomphe. Le refus de l’engagement amoureux apparaît comme le symptôme d’un désengagement plus large, général. 



La symbolique de la route et de la nature comme lieux de la marge et de la rédemption

La route est le symbole du présent : « vivre ici et maintenant est la devise du clochard céleste ». Le clochard, le vagabond est vu comme un héros culturel qui a le pouvoir d’exorciser la société en lui renvoyant sa propre image. C’est aussi le lieu de l’amitié. Dès lors que le narrateur prend la route, l’expiation de ses défauts et de ses péchés fonctionne : « je compris que mon ami m’avait appris à me débarrasser des impuretés de la ville et à retrouver mon âme, purifiée, en prenant la route, sac au dos ». (p.239.) Cependant, le retour en ville marque l’échec de sa vie ascétique : « Comme nous pénétrions dans les petites rues brumeuses et animées […] je ressentis le besoin urgent de prendre une cuite et de me mettre de bonne humeur […] Je me sentais très bien » (p.288-289).

La nature est célébrée dans le leitmotiv de la route : il faut prendre la route dans cette Amérique moderne où personne ne sait s’amuser, partir loin de « ces antres d’obscurantisme que sont les grandes villes modernes » et  rejoindre les montagnes qui ont « un goût d’éternité ». Le narrateur tente de retrouver une harmonie des sens en communion avec la nature, comme dans la tradition romantique. La nature est un lieu de retraite, loin de la société. C’est un refuge, une mère protectrice. La liberté suppose un espace affranchi : le vagabondage permet de dépasser ces limites. La nature est le lieu des sensations visuelles et auditives :

 

« Une nuit, j’étais donc assis, en train de méditer, quand j’entendis un grand craquement à ma droite ; je levai les yeux et vis un daim, venu probablement en pèlerinage sur les lieux de son ancien terrain de pâture, pour mâchonner quelques herbes sèches dans les buissons. De l’autre côté de la vallée monta le « hi han » désolant d’une mule, comme un ioulement dans le vent, comme la fanfare d’une trompette embouchée par un ange étrangement triste, comme  une sonnerie d’alarme destinée à rappeler aux hommes occupés à digérer leurs dîners, chez eux, que tout n’était pas aussi parfait qu’ils le pensaient. Et pourtant, ce n’était qu’un cri d’amour lancé vers une autre mule. Oui, mais… ». (p.287).

 

La nature et les sens sont exaltés comme dans la tradition romantique, comme dans les poèmes de Rimbaud.

La route et la nature deviennent également des lieux de la marginalité : le narrateur souhaite devenir autre mais l’initiation le conduit hors du monde. Une des conséquences de la marginalisation est la solitude. Le narrateur exprime son inadéquation avec le monde ce qui justifie son comportement anticonformiste. Il revendique d’être un individualiste se dressant contre le troupeau. La solitude est renforcée par l’incompréhension qu’il doit affronter.



 « La littérature conventionnelle est une langue morte » J. Kerouac.

Kerouac définit le style beat comme « une création sauvage, sans règle, émergeant des profondeurs de l’être, hallucinée si possible. Il faut balancer les complexes littéraires, grammaticaux, syntaxiques ; être en transe en rêvant d’un objet en face de soi, ne pas s’arrêter sur les mots, sentir le flux, souffler, souffler comme on souffle dans une trompette de jazz ».

On entre dans un roman de Kerouac comme on grimpe dans un train en marche : on est happé par cette « écriture de l’instant » cette succession d’instants intenses, comme des images défilant à toute vitesse et il faut s’accrocher pour suivre la phrase qui trace sa voie dans un fracas rythmique.

Pour Kerouac, la littérature est une activité salvatrice. Il dira : « j’écris parce que nous allons tous mourir ». La crainte de la mort est présente dans le roman et l’écriture est le seul moyen de l’éprouver.

Le malentendu apporté par la célébrité détruira Jack et la cohérence de son œuvre, de la Légende de Duluoz, son cycle de romans, sa Recherche du temps perdu, comme il l’annonce dans Big Sur : « Mon œuvre, comme celle de Proust, ne comprend qu’un livre unique aux vastes dimensions : cependant mes expériences ont été décrites au fur et à mesure, et non après coup, sur un lit de malade ».

À l’inverse de Proust, Kerouac est un écrivain de l’immédiateté. Il a le regard de l’instant vécu et non le regard décalé du vieillard perclus de rhumatismes. Proust écrit quand il ne peut plus vivre, il réinjecte sa mémoire dans l’écriture. Kerouac écrit pour vivre : l’expérience de l’écriture se mêle à l’expérience vécue.

Kerouac observe et note sa pensée sans interrompre sa phrase et la grammaire ne doit pas être un obstacle à la traduction de sa réalité. Il écrit pour raconter des histoires, son style s’apparente à un style oral dans la tradition picaresque. C’est en ce sens que l’on a pu parler de « refus du style » concernant la langue de Kerouac : il ne veut aucune bride à son « écriture spontanée ».

C’est une écriture du parlé, « une écriture physiologique » selon Ginsberg, c’est-à-dire une écriture du corps, épileptique, frénétique, comme le martèlement de la machine à écrire, un rythme cardiaque ou la pulsation bruyante du be-bop créant un flot qui s’interrompt seulement sous la contrainte : Kerouac sépare ses phrases comme s’il reprenait son souffle.

C’est l’écriture de la fulgurance, du beat du jazz. C’est une écriture rythmée, qui rappelle les rythmes instinctifs dont parlait Rimbaud dans Alchimie du verbe :

 

« J'inventai la couleur des voyelles ! - A noir, E blanc, I rouge, O bleu, U vert. - Je réglai la forme et le mouvement de chaque consonne, et, avec des rythmes instinctifs, je me flattai d'inventer un verbe poétique accessible, un jour ou l'autre, à tous les sens ».

 

Les Clochards célestes, c’est aussi un « portrait de l’artiste en jeune homme »[7] : c’est à la fois une errance spirituelle et une expédition littéraire. Son activité d’écrivain est évoquée largement dans l’œuvre notamment à travers les haïkus qu’il associe à la méditation. Le haïku traduit une sensation : « un haï-kaï doit être simple comme la soupe et cependant avoir la saveur de la réalité ». (p. 95). Le détail est omniprésent dans l’œuvre : ces poèmes insérés dans sa prose sont pleins de ces petits détails vivants qui prennent de l’importance au regard du reste du récit.

La langue de Kerouac, contrairement à ce qu’on a pu dire, est une langue construite. Son écriture s’apparente parfois à cette écriture du haïku et à la synesthésie rimbaldienne. La poésie naît de la simplicité de la construction : « j’avais du soleil plein les mains » (p.220) ;  « je me sentais aussi confit qu’un fruit au sucre » (p. 219).



Conclusion

Les Clochards célestes est un roman hybride qui oscille entre littérature de l’errance, roman autobiographique, de formation parsemé de réflexions sur l’écriture elle-même. C’est un roman circulaire : le voyage ramène toujours au point de départ. Il va d’un  point vers un ailleurs pour revenir au point de départ. Sur la route ce mouvement se faisait de l’est vers l’ouest vers l’est, de façon horizontale. Le déplacement est ici surtout vertical. Du bas vers le sommet de la montagne : « puis je leur tournai le dos et continuai à descendre le long du sentier, vers ce bas monde […] dans les boyaux du temps et de la vie ». (p.374).

Le parcours, l’errance contemplative vont le conduire jusqu’au pic de la Desolation du mont Hoozomeen pour tenter de comprendre « cette existence et souffrance et vaines allées et venues ».  Les voyages successifs, initiés par un sentiment d’insatisfaction, faits d’épreuves et de rencontres comblent les attentes ou renvoient à un sentiment d’échec. Ils se terminent tous par un retour au point de départ, à la ville, au refuge familial, à mémère, à l’écriture.

Kerouac s’inscrit dans la tradition des poètes marginaux, des poètes maudits romantiques, des écrivains asociaux tels un Martin Eden[8] ou Henry Miller :

 

« Je m’aperçus que le désir de toute ma vie n’était pas vivre – si l’on peut appeler vivre ce que font les gens – mais de m’exprimer. Je me rendis compte que jamais la vie n’avait éveillé en moi le moindre intérêt ; que tout ce qui m’intéressait, c’est ce que je fais maintenant : quelque chose de parallèle à la vie, qui participe d’elle en même temps, et la dépasse »[9].

 

Kerouac parcourt le monde à la recherche de quelque chose, peu importe quoi ou qui car au bout du compte la quête est toujours une quête de soi, une recherche impossible, insoluble car ce qu’on cherche n’existe que dès lors qu’on le cherche et si l’on cesse de chercher, cette chose cesse d’exister. Les « beaten » de Kerouac, ces « types cassés » ne trouvent rien, ne cherchent plus. Sur la route, la magie peut fonctionner. Mais elle est éphémère. Il ne reste plus qu’à vivre le plus vite possible. La fuite est cyclique, sans fin, se répète de roman en roman jusqu’à la mort. La fin de la route c’est la fin.

O. H., AS Bib


[1] Vagabond Solitaire, Préface.

[2] Sur la Route.

[3] Anges vagabonds

[4] The Paris Review, été 1968.

[5] Le Vagabond américain en voie de disparition

[6] « Nel mezzo del cammin di nostra vita

      mi ritrovai per una selva oscura,

      ché la diritta via era smarrita. » La Divine Comédie, Dante Alighieri.

[7] James Joyce.

[8] Jack London.

[9] Tropique du Capricorne, Henry Miller.

 

 


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22 avril 2013 1 22 /04 /avril /2013 07:00

Kenzaburo-Oe-Arrachez-les-bourgeons-tirez-sur-les-enfants.gif

 

 

 

 

 

 

 

ŌÉ Kenzaburō
大江 健三郎
Arrachez les bourgeons,
tirez sur les enfants
芽むしり仔撃ち
Memushiri kouchi, 1958
Traduction de Ryōji Nakamura
et René de Ceccatty
Gallimard, Haute enfance, 1996
Collection L’Imaginaire, rééd. 2012



 

 

 

 

 

 

 

 

Kenzaburō Ōé
Romancier, poète, nouvelliste

Kenzaburō Ōé est né en 1935 sur l’île de Shikoku, au Japon. Il étudie la littérature française à l’université de Tokyo. Il sera fortement inspiré par Camus, Rabelais et Sartre. Il fera d’ailleurs son mémoire de fin d’études sur ce dernier. Il le rencontrera à Paris en 1961. Il dit aussi avoir reçu une légère influence de Céline. Il était invité au Salon du livre à Paris en mars 2012.

Sa carrière débute en 1957, alors qu’il a 22 ans, avec la nouvelle Le Faste des morts.
 

 

Dans la construction de son œuvre littéraire, il sera toujours marqué par les événements qui traverseront sa vie.

Il est récompensé en 1994 par le prix Nobel de littérature pour l’ensemble de son œuvre. Auparavant, il a reçu le prix Akutagawa, qui est l’équivalent du prix Goncourt, pour Gibier d’élevage en 1958. En 1989, il a reçu le prix Europolia.



Sources d’nspiration

Il faut savoir que la Seconde Guerre mondiale a éclaté lorsqu’il avait six ans, et qu’elle s’est achevée lorsqu’il en avait dix. Il aurait vu avec sa mère le flash d’Hiroshima, ville distante de 150 km. Avec Gibier d’élevage, il se fait le représentant de cette génération d’après-guerre, la « génération perdue », en mal de vivre, bouleversée par la défaite mais surtout par les monstruosités qu’ont été Hiroshima et Nagasaki.

En 1961, il publie Seventeen. Il a été marqué par l’assassinat du leader du parti socialiste par un jeune militant d’extrême droite. C’est un texte fondamental dans l’œuvre d’Ōé. Il y décrit le Japon des années 1960 marqué par la montée de l’ultranationalisme du parti impérial. Cela lui vaudra d’ailleurs des menaces de mort.


Autre bouleversement qui aura un impact dans sa vie personnelle et littéraire : la naissance de son fils handicapé, Hikari. Cet événement sera très marquant et on retrouvera le handicap dans plusieurs de ses ouvrages comme Une affaire personnelle, Une existence tranquille, ou encore Agwîî le monstre des nuages. Aujourd’hui, son fils est un compositeur reconnu, et c’est d’ailleurs parce qu’il « a désormais sa propre voix » que Kenzaburō Ōé avait décidé d’arrêter l’écriture en 1994. Cependant, il reprendra la plume après le désastre de Fukushima en 2011.



Écriture

Kenzaburō Ōé est un auteur très incisif, au style parfois cru, empreint de naturalisme. En effet, il n’hésite pas à reconstituer le corps dans son entière matérialité : il n’y a pas d’ellipses narratives quand le personnage se nourrit, urine, vomit.

Il amène toujours une réflexion littéraire, et parfois politique. Par exemple, dans Arrachez-les bourgeons, tirez sur les enfants, on trouve une réflexion sur la violence, la mort. Dans Seventeen, il y a une réflexion sur la situation politique et une dénonciation de la montée de l’extrémisme. Parmi les œuvres que j’ai lues de cet auteur, j’ai toujours retrouvé un flux de conscience, du fait d’une narration à la première personne. On est face à la pensée du narrateur, parfois de manière abrupte. Kenzaburō Ōé arrive à transcrire la pensée humaine avec ses doutes, ses hésitations, voire ses basculements.



Arrachez les bourgeons, tirez sur les enfants

Le titre original est Memushiri Kouchi. Il a été publié au Japon en 1958. La première traduction française ne paraîtra pas avant 1996, chez Gallimard. L’édition sur laquelle j’ai travaillé est une traduction de Ryōji Nakamura et René de Ceccatty.


Résumé

L’idée de départ que je me suis faite à la lecture de la quatrième de couverture est différente du contenu de l’œuvre.

Le résumé de la quatrième de couverture reste fidèle à la trame de l’œuvre : pendant la Seconde Guerre mondiale, un groupe d’enfants d’une maison de correction se réfugie dans un village de montagne pour fuir les bombardements. Ils vont faire face à un accueil plus qu’hostile de la part des paysans. Ils seront contraints d’enterrer des animaux victimes d’une épidémie. Quand trois personnes décèdent dans le village, les habitants fuient, c’est la règle, en abandonnant les enfants à leur sort.


Ils vont donc s’approprier le village, esquisser les règles d’une vie en société et faire l’expérience de la fraternité, de la solidarité et même de l’amour. Ils seront aidés par un jeune Coréen, appartenant à un ghetto voisin.

« Mais au retour des villageois, l’affrontement ne pourra pas être évité. »

Le résumé de la quatrième de couverture se termine sur cette phrase.

À sa lecture, je m’attendais à un récit où la formation d’une société et l’affrontement avec les villageois auraient tenu une grande place. J’ai trouvé la réalité du récit différente, ce qui ne m’a pas empêchée de beaucoup apprécier cette œuvre. C’est un récit où l’enchaînement des événements est très rapide. À chaque chapitre, au nombre de dix, un nouvel élément, une nouvelle situation, un nouveau personnage est présent. Je qualifierais donc le rythme de ce récit comme étant rapide.


Dès le premier chapitre, nous sommes plongés dans l’histoire : « Tard dans la nuit, deux d’entre nous ont pris la fuite, ce qui, à l’aube venue, nous a empêchés de partir. »

Le dernier chapitre se termine en suspension. Le narrateur s’échappe alors qu’on l’isolait pour le tuer. On ne sait pas s’il sera rattrapé. Libre au lecteur de répondre à cette question, même si après la lecture, on a une tendance à être pessimiste quant à sa survie.



Axes de réflexion

Les rapports entre adultes et enfants

La première chose à relever est la quasi-absence de prénoms, notamment chez les adultes. Les quelques personnages qui ont un prénom sont le jeune Coréen, Lee, l’ami le plus proche du narrateur, Minami, et le chien qui sera nommé successivement Nounours puis Léo.

On ne connaît ni le nom du narrateur, ni celui de son frère. Les adultes, quant à eux, sont désignés par leurs fonctions, et uniquement ainsi. Cela va donc du général, des villageois à des noms plus précis : l’éducateur, le forgeron, le maire, le soldat. L’éducateur est présent au début du roman lorsqu’il accompagne le groupe au village. Puis, il repartira une fois son devoir accompli. Le forgeron est le premier homme du village que les enfants vont rencontrer, avec les cadets (jeunes soldats, ils sont à la recherche d’un déserteur). La dénomination des adultes crée un effet de distanciation avec ces personnages, et ne contribue pas à les rendre sympathique au lecteur.

Autre point important : le manque de respect des adultes. En effet, les enfants sont censés être des délinquants, puisqu’ils sont internés à l’origine dans un centre de ré-éducation. Or, les « rôles » si l’on peut dire sont inversés. Ce sont les adultes qui se montrent véritablement irrespectueux et violents à l’encontre des enfants, dont la délinquance n’est pas forcément évidente. Ils se comportent globalement de manière correcte. Ils sont même fortement enthousiastes à l’annonce d’un travail qu’on va leur faire exécuter. Ils sont en attente d’un travail gratifiant afin de pouvoir s’accomplir. Le crime du narrateur n’est évoqué que dans un court passage, où il se remémore son passé (il a tout de même poignardé un de ses camarades de lycée). Il y a donc un fossé entre ce que sont supposés être les adultes et ces délinquants, ce qui crée un effet de contraste.

Toutefois, il y a une catégorie de la population qui suscite l’admiration chez les enfants : les soldats. Les cadets sont présents dès le début du roman. Le groupe d’enfants les rencontre lors de leur pérégrination, avant d’arriver au village. Les soldats sont à la recherche d’un déserteur, ce qui explique leur présence. Par la suite, on apprendra que le déserteur en question est caché par les Coréens.


Les soldats provoquent donc l’admiration chez les adolescents. Ils se prennent à rêver de faire partie des leurs, de revêtir à leur tour le prestigieux uniforme. Cela peut donc nous sembler paradoxal à nous autres, Occidentaux. Ce sont avant tout des délinquants, ils devraient donc être en perpétuelle lutte avec l’autorité, quelle qu’elle soit. C’est notre acception du mot délinquant ; ce décalage dans l’image dépeinte de l’adolescent délinquant est donc très intéressant. Il est nourri d’autre part par le fait que les enfants souhaitent avoir un travail gratifiant comme dit précédemment.


Les relations : amitié, amour et sexualité

Le narrateur est accompagné de son frère. Il en explique d’ailleurs la raison au début du roman. Avant d’envoyer les enfants de la prison à la campagne, le personnel du centre avait fait savoir aux familles qu’elles pouvaient récupérer les enfants. Le narrateur a vu son père arriver avec son petit frère, ce qui a provoqué chez lui un grand espoir. Mais en réalité, son père n’était pas venu le chercher : il a même abandonné son deuxième fils. Le personnage du frère est très attachant, par sa candeur et son innocence, son admiration pour ses compagnons et pour son frère, mais aussi sa curiosité et sa spontanéité.

Outre cette relation fraternelle omniprésente et forte, on s’aperçoit qu’il y a une sorte de complicité au sein du groupe des enfants, à commencer par la relation d’amitié entre Minami et le narrateur. La solidarité entre eux se renforce lorsqu’ils s’aperçoivent qu’ils sont prisonniers au village. Toutefois, cette solidarité a des limites. Le groupe va se disloquer lorsque l’épidémie va se déclarer.


Les femmes dans ce roman n’ont pas de réelle substance. Elles ne sont que nourricières : elles sont chargées d’apporter la nourriture aux enfant, et toujours accompagnées des hommes. Ce sont eux qui ouvrent la porte de la bâtisse dans laquelle les enfants sont enfermés. Il va y avoir une exception. Une petite fille a une place importante dans le roman. Elle sera le premier amour du narrateur. Toutefois la notion d’amour est là encore ambiguë. Le narrateur ressent beaucoup d’exaspération à son encontre. C’est une relation particulière basée essentiellement sur le physique. Ils se parlent très peu, par exemple.

La sexualité est aussi très présente dans ce roman. Tout d’abord, la petite fille et le narrateur entretiennent un semblant de rapports sexuels. C’est assez déroutant à la lecture, d’une part parce qu’il s’agit d’une petite fille et d’un adolescent, et d’autre part parce que le rapport qu’ils ont eu pourrait être assimilé à un viol. C’est en tout cas l’impression que j’ai eue à la première lecture.

Ensuite, il y a beaucoup d’allusions à la sexualité infantile, le tout sur fond d’homosexualité. En effet, Minami est reconnu pour avoir eu des amants. On peut supposer  qu’il s’agit de prostitution. Le narrateur est lui-même attiré par les soldats, il aura d’ailleurs une relation sexuelle avec le déserteur. Cet aspect cru de la sexualité est donc assez déroutant, et renforce la thématique de la violence.


Violence & mort

Il faut savoir que la violence est omniprésente dans cet ouvrage. Dès les premières pages, on apprend le sort qui est réservé aux enfants à la moindre tentative de fuite. Ils sont battus à la moindre incartade, et même « plus que ça ! » dira Minami.


Le roman débute sur la fuite de Minami et de l’un de ses camarades, ce qui empêche le reste du groupe de continuer son périple : « Tard dans la nuit, deux d’entre nous ont pris la fuite, ce qui à l’aube venue, nous a empêchés de partir. ». Minami et son complice sont rattrapés par les paysans et roués de coups. L’éducateur leur dira même qu’il est inutile de fuir, la campagne est pire que la prison et les paysans les pires geôliers. Les deux enfants sont donc blessés, l’un d’eux finira même par succomber à ses blessures.

La violence se situe à plusieurs niveaux, elle est tant physique que morale. Ces enfants sont maltraités, mal nourris, battus, déconsidérés. Ils ne sont que de la vermine, utilisés en quasi-esclaves pour des travaux ingrats, voire dangereux, comme enterrer des cadavres d’animaux atteints d’une épidémie. La violence est donc fortement présente dans les rapports entre enfants et adultes.

Elle est aussi présente dans les rapports entre adultes. Des soldats sont à la recherche du déserteur, avec qui les enfants vont se lier d’amitié d’ailleurs, et l’on sait rapidement le sort qui l’attend lorsqu’il sera retrouvé. Les habitants sont eux aussi à la recherche du traître, la fuite paraît donc aussi impossible pour lui que pour les enfants. Il y a un relent de racisme, avec la présence du ghetto coréen. Les Coréens sont aussi peu considérés que les adolescents par les habitants du village. Le maire à son retour dans le village menace Lee, il lui conseillera de garder le silence sur les événements pour éviter les représailles contre le village coréen.


Enfin, la solidarité entre les enfants sera ébranlée lorsque le chien du frère du narrateur sera suspecté d’être vecteur de l’épidémie. Le groupe soudé va donc se désintégrer à la fin du roman. Dans leur face à face avec les villageois à leur retour, le narrateur sera le seul à leur résister. C’est d’ailleurs pour cela qu’il sera conduit à l’extérieur du village et que le forgeron tentera de le tuer.

Dernier point qu’il est important d’aborder : la mort. Tout comme la violence, la mort est omniprésente. C’est un des thèmes centraux, avec la violence. La mort fera sa première entrée avec le travail d’enfouissement de cadavres confié aux enfants. Le forgeron leur expliquera à mots couverts qu’il y a une suspicion d’épidémie. Il faut noter qu’en tant que lecteur, on comprend avant le narrateur la menace de l’épidémie, par l’attitude du forgeron, mais aussi par la découverte de cadavres sur le chemin menant au « cimetière ».

La mort touche une femme du village dans les premières pages. On apprend par la suite que c’était la mère de la petite fille. Après la fuite des villageois, il faut toute la patience de Lee pour convaincre la petite fille de quitter le chevet du cadavre pour qu’il puisse l’enterrer.

Comme évoqué précédemment, un des enfants trouve aussi la mort, suite aux coups qu’il a reçus dans sa fuite. C’est d’ailleurs cette mort qui précipite la fuite des villageois et l’abandon des enfants. Ces différents cas ne seront malheureusement pas les seuls. Les morts joncheront le roman du début à la fin, jusqu’à celle potentielle du narrateur.

En conclusion, ce roman nous plonge au cœur du Japon rural de la Seconde Guerre mondiale, traitant d’un aspect peu connu de la société nippone. C’est un récit assez difficile dans son contenu, mais très prenant et poignant. Je le conseille donc vivement, mais avec cette mise en garde : il ne s’agit pas d’un récit édulcoré d’une « robinsonnade ». Riche en analyse, cette œuvre d’Ōé remet en cause une partie de nos acceptions, ce qui, je pense, est profitable.


Justine C.-M., 1ère année Bibliothèque/Médiathèque

 

 

 

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21 avril 2013 7 21 /04 /avril /2013 07:00

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Francis-Scott FITZGERALD
Les Heureux et les Damnés
The Beautiful and Damned
éd. Charles Scribner’s Sons, 1922
traduit de l’anglais
par Louise Servicen
Gallimard, Du monde entier, 1964
Folio, 2001

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'auteur

Francis-Scott Fitzgerald est né le 24 septembre 1896 à Saint Paul dans le Minnesota. Il est mort le 21 décembre 1940. Considéré comme l'un des auteurs majeurs du XXe siècle, il a écrit Les Heureux et les Damnés alors qu'il n'avait que 26 ans.

Les Heureux et les Damnés est le second livre de Francis Scott Fitzgerald publié juste avant Gatsby le magnifique et après L’Envers du paradis.

Il est paru premièrement sous la forme d'un feuilleton dans le Metropolitan Magazine entre septembre 1921 et mars 1922. L'auteur a ensuite fait quelques modifications avant sa parution en livre (notamment le retrait des deux derniers paragraphes du livre avec l'accord de sa femme et de son éditeur). Ce livre est moins connu que Gatsby le magnifique ou que Tendre est la nuit mais il reste dans les thématiques souvent abordées par l'auteur : la génération perdue à laquelle Fitzgerald dit lui-même appartenir, la vie mondaine durant les années 1920 à l'ère du Jazz, la décadence de l'époque et ses effets sur les personnages et sur leurs relations.

Le livre a été traduit par Louise Servicen qui est également la traductrice de Tendre est la nuit. On peut cependant noter que la traduction actuelle du titre n'est pas complètement fidèle au titre original : The Beautiful and Damn. On voit que le titre anglais signifie plutôt « les beaux et damnés » ; les deux adjectifs sont liés, tandis que le français Les Heureux et les Damnés oppose les heureux aux damnés. Le sens est donc différent.



Les personnages

Le roman contient en tout une quinzaine de personnages, plus ou moins secondaires qui gravitent autour des deux principaux Anthony et Gloria.


Anthony Patch

Ce jeune homme bien élevé qui vit à New York a fait ses études à Harvard ; il a un cercle d'amis au début du roman qui sont aussi d'anciens élèves de Harvard. Il souhaite devenir écrivain mais ne parvient pas à achever un ouvrage. C'est dû en partie au fait qu'il a une très haute opinion de lui-même et qu'il ne souhaite faire que de grandes choses. Il très réticent à l'idée de travailler. Il vit assez confortablement grâce à de l'argent que lui envoie son grand-père Adam Patch.


Adam Patch

Adam Patch est un riche industriel retraité. Il est considéré par les personnages du roman comme quelqu'un de conservateur ; il est plusieurs fois appelé « le moraliste » dans le roman. Il est très critique envers les activités littéraires de son petit-fils qui doit hériter de sa fortune à sa mort. Pour lui, il n'héritera que s'il « se range », c'est-à-dire s'il se marie, et trouve un véritable travail.


Gloria Gilbert

C'est l'autre personnage principal du roman, une jeune fille à la beauté spectaculaire ; elle compte d'ailleurs beaucoup sur son physique pour réussir dans la vie, elle fréquente beaucoup d'hommes au début du roman. Elle est très indépendante, elle aime les « parties » et elle en fait chaque soir. Elle a un caractère assez difficile à saisir, parfois très déterminé, surtout sur des choses futiles comme sur l'alimentation, parfois dans l'hésitation, comme sur le fait d'avoir un enfant ; cette réflexion revient souvent dans le roman. Elle et Anthony forment un couple aimant, passionné mais qui se détériore et se détruit au fil du roman.



Le livre

Il se déroule sur une dizaine d'années en tout, il est composé de trois parties à peu près égales intitulées « Livres » . Ces livres sont eux-mêmes composés de trois chapitres chacun. Et ces chapitres sont divisés en petits textes de cinq à huit pages. Avec un titre évocateur de ce qu'il va se passer dans les prochaines pages, par exemple : « La mort d'un moraliste américain » dans le livre II, qui annonce le décès d'Adam Patch.

Le narrateur n'est pas un personnage et il est omniscient. On a donc successivement les points de vue de Gloria et d'Anthony, et parfois des autres personnages. Ce procédé permet une meilleure compréhension des émotions et du caractère des personnages notamment lorsqu'Anthony part dans l'armée (à partir du livre III) ; on reste alors focalisé sur son point de vue et sur ses inquiétudes à propos de la fidélité de Gloria. C'est à son retour, en une dizaine de pages, qu'on trouve une sorte de flashback avec le point de vue de Gloria sur ce qu'elle a fait durant l'absence d'Anthony. 


Résumé du contenu des trois livres

Livre I : on se focalise sur le personnage principal, Anthony Patch. Il est aussi question des relations entre lui et son grand-père Adam Patch, et de son cercle d'amis. Le livre I se focalise ensuite sur sa rencontre avec Gloria, leurs relations, la séduction, jusqu'au mariage.

Livre II : il débute sur le mariage de Gloria et Anthony, leurs débuts à New York puis dans ce qu'ils appellent « la maison grise »de Marietta  loù commencent, vers la fin de cette partie, les problèmes, Ce livre s'achève lorsqu’Anthony Patch part dans l'armée.

Livre III : centré sur la vie d'Anthony dans l'infanterie et sur sa liaison avec Dorothy Raycroft, puis son retour à New York.



L'histoire

Anthony et Gloria se marient et vivent confortablement mais vite s'installe une vie quotidienne monotone. Chacun découvre les défauts de l'autre et bien que leur amour soit fort, ils s'ennuient très vite. Ils attendent une seule chose : l'héritage que doit toucher Anthony à la mort d'Adam Patch, et qui leur permettra de concrétiser leurs projets de voyages, de grande maison, etc. Ils louent une maison, « la maison grise » dans la petite ville de Marietta, pour y passer quelques étés et y donnent des soirées appelées « parties ». Cependant, un jour, Adam Patch arrive à l'improviste, lors d'une party encore plus extravagante que d'habitude ; consterné par ce qu'il voit, il repart sans dire un mot ; plus tard, Anthony apprendra qu'il a été déshérité et très vite il engagera un procès pour récupérer l'héritage qui lui est dû.

Le procès occupe toute la seconde partie du roman en arrière-plan ; le premier verdict est prononcé en leur défaveur. Ils font donc appel de cette décision. À partir du début du procès, les moyens du couple vont dangereusement décliner ainsi que leurs relations, que ce soit avec leurs amis, ou entre eux. Cette situation se concrétise au moment où Anthony part pour l'armée. Les lettres qu'il échange avec Gloria deviennent de plus en plus froides. À ce moment-là, Anthony aura une liaison. Lors de son retour, il a changé et très vite il sombre dans l'alcoolisme ; il cherchera du travail sans succès et s'éloignera celui qu’il était au début du roman, en demandant de l'argent, en se battant, en n'étant plus « propre » sur lui. À la fin, Anthony et Gloria gagnent le procès et partent vivre en Italie ; c'est donc une fin « heureuse » dans un certain sens...



Thématiques de l'oeuvre

Des éléments autobiographiques

On peut voir une certaine ressemblance entre le couple que forment Anthony et Gloria et celui de Fitzgerald et sa femme Zelda. Le couple Fitzgerald était un couple très connu après la sortie de Tendre est la nuit, très populaire, souvent cité dans la presse, et présent dans les soirées mondaines. 

 


Similarités entre Zelda Fitzgerald et le personnage de Gloria

Zelda portait les cheveux courts ; c'était un de ses signes distinctifs et dans le roman Gloria aussi ; Anthony sous-entend souvent qu'elle est l'une des premières à le faire.


Pendant que Fitzgerald tentait de la séduire, Zelda fréquentait d'autres hommes, comme le fait Gloria au début du roman. Zelda et Fitzgerald se sont séparés un long moment avant de se marier. Là encore, il y a une similarité avec le couple de Gloria et Anthony puisque Anthony, après lui avoir déclaré sa flamme et ne pas avoir eu de retour, attend plusieurs semaines avant de rappeler Gloria.

Zelda avait comme ambition de devenir danseuse et Fitzgerald s'y opposait, tandis que Gloria souhaite devenir actrice et rencontre la même opposition de la part d'Anthony. Elle finira par tourner un bout d'essai pendant qu'Anthony est à l'armée.

Pour parler de leur histoire, Zelda Fitzgerald a écrit un livre semi-autobiographique, Accordez-moi cette valse (Save Me the Waltz), en 1932. Francis Scott Fitzgerald écrira en 1934 Tendre est la nuit (Tender Is the Night) dans lequel le personnage de Nicole Diver est encore plus semblable à Zelda.

 

 

Similarités entre Francis Scott Fitzgerald et le personnage d’Anthony

Anthony sombre dans un alcoolisme profond à la fin du roman et on sait que Fitzgerald a eu des problèmes d'alcool qui ont précipité Zelda dans une forme de dépression.

Anthony ne part jamais pour la guerre car l'armistice est signé avant qu'il ne parte en Europe. Et on sait que Fitzgerald n'a jamais pu partir à la guerre non plus et que c'est pour lui un grand échec.



Portrait d'une société et de la génération perdue

Ce qui est frappant au début du roman c'est l'oisiveté assumée des personnages et en même temps la peur de la monotonie du quotidien,  d'où la nécessité des parties où l'alcool coule à flots, provoquant l’alcoolisme mondain de certains personnages, et un alcoolisme au quotidien pour Anthony, par exemple. 

Ce qui nous interpelle également, c'est qu'au début les personnages ont tout pour réussir : ils sont beaux, intelligents, riches... Mais très vite les choses se passent mal ; l'oisiveté, la recherche du plaisir pour le plaisir se mue rapidement en une débauche inconsciente, une spirale infernale qui entraîne les personnages vers le fond sans qu'ils s'en rendent compte.

Le côté suffisant et insouciant des personnages apparaît également très vite au lecteur ; Anthony estime qu'il ne peut accomplir que de grandes choses, mais ne fait finalement jamais rien de concret ; Gloria estime que sa beauté doit suffire à lui fournir tous les plaisirs de la vie. Leur seul but dans la vie est d'obtenir plus d'argent grâce à l'héritage d'Adam Patch.

Bien qu'au début du roman on pense qu'Anthony et Gloria font partie d'un cercle d'amis soudés, lorsqu'ils n'ont plus les moyens d'accéder aux clubs mondains les invitations se raréfient, les amis ne sont plus qu’une douzaine  puis, finalement, Anthony ne peut s'appuyer que sur ses relations de comptoir du Sammy's, un bar bien loin des clubs de prestige réservés aux privilégiés qu'il fréquentait au début du roman.

Nous voyons ainsi le couple passer d'un milieu luxueux à un milieu plus précaire. Ce changement de condition est illstré par leurs habitations, leurs appartements qui deviennent de plus en plus petits ; ils ne peuvent plus se permettre d'avoir de personnel.

On peut également noter une fin ambiguë qui apporte si ce n'est une morale, du moins une forme de réflexion sur cette génération ; l'auteur semble assez critique et la fin traduit ce sentiment. Si l'héritage d'Adam Patch leur permet de retrouver leur confort d'avant, la conclusion est tragique dans le sens où les personnages ne semblent pas avoir tiré de leçons de leurs échecs passés. Le roman nous montre la décadence de la vie mondaine et la nécessité de trouver d'autres moteurs que l'argent et les soirées pour se construire une vie.

La fin du roman contraste avec le début car finalement on se rend compte que les rumeurs se font de plus en plus virulentes à propos du couple. ils deviennent pour leurs amis l'exemple à ne pas suivre, ceux qui avaient tout pour réussir et qui ont échoué. On se rend compte que la bonne éducation ne suffit plus à maintenir sa réputation et sa respectabilité, contrairement à ce que pense le personnage de Gloria au début du roman.



Avis personnel

J'ai aimé ce livre, bien que le style de Fitzgerald soit assez difficile au premier abord car très descriptif et détaillé au niveau des lieux et des noms. Cependant cet aspect descriptif nous permet d'être vraiment dans l'ambiance de l'époque. Le livre est très réaliste sur la vie de cette génération, les personnages sont intéressants au niveau de leurs caractères qui sont très développés. On ressent vite une forme de suspens, on se demande ce qui va leur arriver. C'est un livre qui nous fait réfléchir quand on l'a terminé.


Cinéma


Une adaptation cinématographie notable : un film muet en 1922, par William A. Seiter, et un projet en cours avec notamment Keira Knightley, réalisé par John Curran.

 

 

Laura, 1ère année bib.

 

 

 

 

Francis Scott FITZGERALD sur LITTEXPRESS

 

 

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 Articles de Lila et d'Emmanuelle sur « Premier mai » in Absolution.

 

 

 

 

 

 

 

 

Fitzgerald Les enfants du jazz

 

 

 

 

 

 

Articles de Marie et de Charlotte sur Les Enfants du jazz.

 

 

 

 

 

 

 

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Article d'Elisa sur Nouvelles new-yorkaises (Fitzgerald, Miller, Charyn).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 


 

 


 

 

 

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20 avril 2013 6 20 /04 /avril /2013 07:00

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Bruce BENDERSON
New York Rage et autres récits
Titre original

Pretending to say no
Plume (USA), 1990
Traduit par Thierry Marignac
10-18, 1994
Payot et Rivages,
Collection Rivages Noir Poche, 2004






 

 

 

L’auteur

Benderson.jpegBruce Bendersonest né en 1946 dans l’Etat de New York aux États-Unis. Après ses études, il devient essayiste et nouvelliste. Il enseigne aujourd’hui la littérature dans différentes universités américaines.

Les thèmes récurrents de ses textes sont la drogue, la prostitution masculine et l’homosexualité, plus particulièrement dans le milieu underground, réseau presque clandestin, généralement présent dans les grandes métropoles, qui s’est forgé sa propre culture en marge des média et des conventions.

Résolument francophile, il est le traducteur d’auteurs tel que Alain Robbe-Grillet, Pierre Guyotat ou encore du roman Baise-moi de Virginie Despentes aux États-Unis.


Il est aussi chroniqueur pour des magazines tel que The New York Times Magazine et The Village Voice (voir note en bas de page), GQ ou encore Têtu, mensuel  français dédié à la culture LGBT (Lesbienne Gay Bisexuelle et Transsexuelle).

Peu connus aux États-Unis, ses textes trouvent leur succès en France comme en témoigne l’obtention du prix de Flore en 2006 pour son Autobiographie érotique (Rivages, 2004).



New York dans les années 80 : naissance d’une contre-culture

Si aujourd’hui la ville de New York est une destination courue, une véritable représentation du rêve et de la toute-puissance américains, il n’en a pas toujours été ainsi.

À la fin des années 60 et au début des années 70, New York est en pleine crise financière ; beaucoup d’entreprises industrielles ferment, laissant derrière elles des quartiers en friche et des rues gangrenées par le crime et la drogue. Les habitants, las de cette situation, quittent alors massivement la ville pour rejoindre la banlieue jugée plus sûre.

C’est dans ce contexte sombre que va naître une contre-culture forte, principalement motivée par une soif de liberté, que ce soit dans le domaine culturel, idéologique ou social.

Les entrepôts à l’abandon du Lower East Side (aussi appelés Downtown) affichent des loyers très bas et sont investis par une nouvelle génération d’artistes qui se veut affranchie de toutes conventions et animée par un esprit contestataire fort. Le mouvement s’étend rapidement et c’est alors tout Manhattan qui devient une pépinière d’artistes. Parmi les plus célèbres, Andy Warhol, William Burroughs, Patti Smith, etc.

Ce milieu, que l’on appelle alors underground (souterrain), se caractérise par son absence de règles, sa tendance à rechercher de nouvelles sensations en côtoyant les limites mais aussi sa diversité raciale, New York étant déjà à cette époque la capitale du melting pot. Décomplexé, on y voit le milieu homosexuel s’épanouir, la drogue circuler, l’art s’exprimer, tout cela hors du regard de la loi et des médias de masse.

Durant les années 80 le mouvement se poursuit, se moquant ouvertement de la politique rigide et conservatrice du président Reagan.

Au début des années 90, la crise économique se résorbe et New York revient à un équilibre économique, se développe et retrouve de sa superbe, notamment grâce à l’élection de Rudolph Giuliani, maire républicain, qui mena une politique de « tolérance zéro » en ce qui concerne la drogue et la criminalité.

Le milieu underground, même s’il ne disparaît pas complétement, s’essouffle et ne peut désormais plus se permettre d’échapper aux règles. Il marqua l’histoire de La Grosse Pomme, et contribua à son rayonnement en attirant de nombreux artistes et en faisant d’elle une capitale culturelle nouvelle et avant-gardiste.


Une autre vision de la ville…

Si c’est de New-York qu’il est question dans ce recueil, on peut plus largement parler d’une vision de la vie urbaine en générale. Bruce Benderson aime les villes, ou plutôt les aimait…

Comme il l’explique dans une interview parue sur le blog du journal Le Monde, les villes avaient cette particularité de se construire autour d’un centre-ville où se côtoyaient toutes les classes sociales, sans différenciation. Ce mélange de cultures, de pensées, donnait naissance à des échanges et alimentait la richesse d’une ville dans le sens où celle-ci donnait sa place à chacun quelle que soit son origine : « Dans cet espace clos, le sénateur pouvait rencontrer le clochard, le prostitué côtoyer l’avocat… »

Il explique que de nos jours cette conception de la ville est bien différente, qu’elle a été littéralement balayée par une uniformisation des pensées venue de la classe moyenne, qui s’est considérablement développée au cours des années 90 et qui s’est bien vite chargée de vider la ville de ces classes pauvres qui noircissaient un tableau qui se voulait lisse, uniforme, parfait. Il est d’ailleurs très critique face à l’action de Rudolph Giuliani, qui lors de son élection en tant que maire de New-York, a engagé une politique de grand « nettoyage ».

Bruce Benderson considère que c’est justement de cette mixité des classes pauvres et de ces vices avec les catégories les plus aisées que naissaient une dynamique, une création. Cette épuration fait que de nos jours toutes les villes sont semblables, vides de toute animation, de ce piquant qui les rendait vivantes, dangereuses parfois, mais vivantes.

« Une fois l’emmêlement des classes disparu, l’amusement libidineux ne pouvait que s’évanouir. Les villes sont devenues des prisons pour la classe moyenne. »

New-York Rage a été écrit à la fin des années 90, et fait l’éloge de cette époque où la ville portait encore en elle un désir de concilier ses habitants, de dépasser les clichés pour créer une alchimie capable de lui donner une gueule et pas simplement un visage semblable à ceux des mannequins sur papier glacé.

Si Bruce Benderson voulait simplement faire le portrait d’une génération lors de la publication de son ouvrage, on peut aujourd’hui lire ce recueil comme une critique de ce que sont devenues New-York, et les grandes métropoles en général.



New York Rage, peinture d’un  autre temps…

New York Rage et autres récits est un recueil de nouvelles décrivant avec force et décomplexion le milieu underground du New York des années 80. Au travers de seize textes, Bruce Benderson nous plonge dans un univers où se mêlent toutes sortes d’addictions (sexe, drogue, crime) grâce à une galerie de personnages aussi dérangeants qu’attachants.

Loin du New York de carte postale, il nous promène, nous perd, dans les méandres d’une ville en apparence sale et pervertie mais où l’humour et l’affranchissement de toute règles donne l’impression de mettre à nu nos propre vices.

Afin d’illustrer les propos précédents, je vais vous présenter deux nouvelles qui reprennent les thèmes principaux du recueil. 


« Comme si elle disait merde »

Resumé

Dans un appartement new yorkais habite une étrange famille : Carlos, 18 ans, Tito, son oncle, et sa petite amie Suzy, surnommée China Sue, 14 ans.

Tito est vendeur de crack, et lorsque la sonnette de l’entrée retentit ce soir-là dans l’appartement, il s’attendait à tout mais certainement pas à recevoir chez lui la visite de Nancy Reagan, première dame des États-Unis, en quête de fil et d’aiguille pour recoudre son ourlet…

S’engage alors une discussion sur la drogue, les prostituées, les armes à feu comme si Nancy Reagan avait toujours fait partie de la famille. La femme du président des États-Unis ne vaut pas plus qu’un junkie et à défaut de lui fournir une dose, on lui offre une bière. Puis arrive Chaka Con, un travesti et prostitué venu acheter sa drogue qui se joint à la conversation…

Où va donc mener cette situation complétement absurde ? Pourquoi Nancy Reagan, qui sort d’une visite à une association luttant contre les drogues, se retrouve-t-elle alors à boire des bières avec un dealeur de crack pédophile, une adolescente chinoise défoncée, un gamin de 18 ans paumé et un travesti noir complétement déluré ?

NB : je ne raconterais pas la chute de cette nouvelle…


Analyse

À la fois burlesque et sordide, la situation choque autant qu’elle fait sourire. On retrouve ici les thèmes de prédilection de l’auteur : drogue, prostitution et homosexualité.

Nul besoin de longues descriptions pour dépeindre les différents personnages ou le décor de cette nouvelle. Le vocabulaire cru, parfois grossier, suffit à nous faire sentir une ambiance à la fois pesante, du fait des activités de Tito et de sa relation avec Suzy qui n’a que quatorze ans, mais aussi burlesque, quand on voit que Carlos ne semble pas du tout atteint par les vices de son tuteur ou encore lorsque Nancy Reagan vient sonner à leur porte.

Absurdité de la situation, qui pourrait être facilement adaptée au théâtre tant elle est visuelle et forte au travers des mots de l’auteur.

 

« J’arrive d’Odyssey House. Car vous savez ce que c’est ? Le programme antidrogue ? je dis. Nancy Reagan sourit et là je sais que c’est elle.

Alors je dis à Tito, Yo man, c’est pas une accro, ça c’est Nancy Reagan. » (p.11)

 

Nombreux sont les termes d’argot comme « flingue », « travelo », « folle » (homosexuel au sens péjoratif), et les mots vulgaires, « baiser », « chatte » ( ici pour désigner les parties intimes d’une femme). L’utilisation de ce vocabulaire n’est pas innocente, elle nous fait visualiser les personnages, toucher leur personnalité et surtout décomplexe la situation et tend à la rendre familière, comme si le lecteur vivait et participait, tel un acteur tacite, à toute la scène.

L’écriture est vive et désordonnée ; pas de retour à la ligne, de guillemets, de point ; on comprend que Bruce Benderson ne veut pas plus s’encombrer de codes que ses personnages ne s’encombrent de règles.

On sent une véritable unité entre les protagonistes et c’est aussi en cela que la nouvelle nous apparaît sympathique ; aussi variés soient-ils, tous s’accordent au-delà de leurs différences.

C’est dans cette liberté, ce dépassement des normes et des préjugés que l’auteur nous transporte dans le milieu underground du New York  des années 80.

Il moque ouvertement la première dame du pays, comme fut moquée et critiquée la politique rigide de son mari au cours de la même période (Ronald Reagan exerça la fonction de président des États-Unis de 1981 à 1989).

Chaka Con (voir note en bas de page), est à la fois prostitué(é), drogué(e) et travesti(e), et ne manque pourtant pas d’autodérision et d’humour ; il est l’élément qui, en s’ajoutant, alimente l’invraisemblance et la légèreté de la situation.

 

« Salope, on entend à travers la porte, et moi je suis Diana Ross ! Alors Nancy se lève et ouvre la porte, et elle dit, tu vois ? Je ne suis pas sa petite amie.

En fait, à la porte, c’est le travelo noir qui vient de temps en temps, et qui se fait appeler Chaka Con, comme la chanteuse. Elle détaille Nancy, et n’en croit pas ses yeux. Chérie on s’y croirait, tu es parfaitement réussie, mais tu es sûre que tu veux avoir l’air si vieille ? Connie tais-toi, dit China Sue, c’est la Première Dame du pays. Hum, hum, dit Con, je dirais plutôt la dernière. » (p.17)

 

En quelques pages, Bruce Benderson parvient à animer toute une galerie de personnages aussi déjantés qu’attachants.

Une première nouvelle qui donne le ton de ce recueil atypique où l’auteur joue avec les clichés tout en reprenant des thèmes sensibles qui sont caractéristiques de l’ensemble de ses textes.


«  Un automate heureux »

Cette nouvelle, dixième du recueil, est bien plus violente que celle présentée précédemment. Comme si l’auteur voulait donner une vision plus grave de ce que pouvait être ce New York des bas-fonds.


Résumé

Le narrateur, Bruce, raconte sa plongée au cœur de la dépendance au crack, en expliquant les abysses dans lesquelles elle nous plonge.

Quand il rencontre le Sphinx, un jeune de 19 ans tout droit débarqué d’une ferme dans l'État de New-York, l’alchimie est instantanée. Sans que l’on puisse parler d’amour, ils entretiennent une relation où le mélange des corps et la consommation de crack les plongent hors du temps et de l’espace.

Un jour, le Sphinx ramène à l’appartement Oklahoma, jeune fille perdue qui fait des passes pour survivre ; s’engage un étrange ménage à trois qui conduira au départ du Sphinx, remplacé alors par Custard avec qui se poursuivra la débauche de sexe et de drogue alors entamée.

Un soir, en revenant à l’appartement après avoir acheté de quoi se défoncer, Custard et Bruce se rendent compte que le dealer les a arnaqués en leur vendant des noix de macadamia au lieu du crack. Bruce découvre que le faussaire n’est autre que le Sphinx et, à défaut de pouvoir satisfaire son addiction, il se vengera en allant agrafer la pomme d’Adam de son ancien amant.


Analyse

On retrouve ici les thèmes de la drogue, de la prostitution, de l’homosexualité mais abordés sous un angle plus grave, sans cet aspect humoristique qui ressortait dans « Comme si elle disait merde ».

Sous forme de flash-back, le narrateur raconte les étapes de sa descente dans l’addiction au crack en parsemant son récit de passages où il est confronté au regard de ses parents, et notamment de sa mère, victime d’un cancer en phase terminale.

Bruce Benderson parle de la dépendance sans pour autant la dénoncer. Il évoque de façon graduelle les effets qu’elle a sur nous en faisant le parallèle entre la relation de son narrateur avec le Sphinx puis celle qu’il entretient ensuite avec Custard.

Le Sphinx est celui qui initie Bruce au crack, il lui fait découvrir cette drogue qui nous transporte dans un état second, nous fait oublier, nous rend la réalité plus belle, et intensifie les sensations. La passion lie les deux hommes ; leurs ébats sont puissants et l’on peut toucher du doigt l’osmose créée par le mélange de leur corps. Mais règne pour le lecteur une certaine confusion : cette complicité est-elle le fruit de sentiments sincères ou simplement une illusion de bonheur générée par l’absorption du crack ?

 

«  Il plonge brusquement vers moi, et je m’écroule en arrière sur le lit. Nos bouches se rivent l’une à l’autre pendant qu’il déboutonne ma chemise, pétrit ma poitrine, les mains ruisselantes de sueur. […] On lutte pour avoir le dessus, puis on s’arrête de temps en temps pour allumer la pipe, avaler la fumée et souffler dans la bouche de l’autre. » (p.122)

 

L’arrivée du personnage d’Oklahoma, jeune fille ayant oublié son prénom à la suite d’un viol, signe la fin du couple Bruce/Sphinx. La drogue occupe maintenant une place prédominante dans leur relation et celle-ci dérive jusqu’à devenir un sordide ménage à trois où Bruce se perd littéralement, tombant tour à tour dans des trous noirs lui faisant perdre le cours du temps jusqu’au départ du Sphinx, ne laissant derrière lui que la jeune Oklahoma.

Voici alors l’histoire de Bruce et de Custard qui semble vide de tous sentiments, qu’il s’agisse d’amour ou de passion. La drogue est devenue le moteur de leurs actes. Comme un écran noir qui vient parfois s’interposer entre le narrateur et la réalité, les souvenirs sont confus, leurs étreintes mécaniques.

 

« Les mains tremblantes à cause du crack et de l’épuisement, je parviens à déchirer la cellophane et à en enfiler une sur son membre, Il explose presque tout de suite, la secousse géante nous emporte, ses jambes se referment sur moi en ciseaux, orgasme féroce… il se redresse aussitôt, sur les genoux. » (p.135)

 

On remarque l’utilisation de nombreuses virgules illustrant la brièveté de l’acte sexuel, un acte rapide, quasi automatique, vide de passion, sans description comme si les corps avaient perdu le magnétisme qui les animait. C’est avec ce rythme, semblable à celui d’un métronome, que s’organisent leurs vies : sexe, drogue, sexe, drogue, etc.

L’auteur illustre ici la descente du désir quand celui-ci est victime de l’augmentation de la dépendance. De l’herpès aux comas de quelques jours, Bruce est devenu, comme l’indique le titre, un automate. Mais l’adjectif heureux révèle que si sa vie est celle d’un pantin, elle a malgré tout le goût d’une certaine insouciance qui n’est pas pour déplaire aux protagonistes. Ils sont conscients de baigner dans un autre monde, de perdre pied et c’est justement cette routine dépravée qui leur procure un sentiment heureux.

Le narrateur laisse s’exprimer l’auteur de façon claire sur ce sujet et l’on retrouve ici la nostalgie d’une époque plus libre qu’éprouve Bruce Benderson : 

 

« Ceux qui ont connu cette époque savent de quoi je parle. Nos libidos pouvaient s’épanouir en liberté. Je parle d’il y a dix, vingt ans, avant que le plaisir ne devienne terreur. On faisait l’amour, on se défonçait quand on en avait envie, en essayant de ne pas en faire toute une histoire. » (p.137-138)

 

La mort du Sphinx, à la fin de la nouvelle, semble assez contradictoire avec la thèse de l’auteur. A-t-il voulu le meurtre de ce personnage pour ne pas tomber dans une apologie de la débauche ? A-t-il  illustré une dérive des passions, qu’il s’agisse de la drogue ou de l’amour d’un homme qui un jour s’est volatilisé ? Ou voulait-il simplement marquer la transformation de son narrateur, lui qui découvrait au début du récit les plaisirs du crack et qui à la fin tue son ancien amant ?

Cette chute laisse planer quelques questions ; pour ma part je considère que c’est au lecteur de tirer ses propres conclusions à la lecture de cette fin ouverte.

Le regard de la famille sur les dérives du narrateur est intéressant, il montre l’impuissance face à la destruction et l’éloignement des parents, qui vivent en province, de toute cette folie, cette abondance de décomplexions.

Quand le seul souci du narrateur est de vivre de drogue et de sexe, l’auteur fait un parallèle avec les préoccupations futiles de son géniteur comme par exemple celui de régler avec précision le thermostat de la maison ou encore ce coup de téléphone de son frère qui se permet de jeter un regard critique sur la vie de débauche de Bruce, lui étant dans un quotidien bien installé où famille et travail sont les maîtres mots d’une certaine réussite. Là aussi apparaît clairement la critique de Benderson sur cette classe moyenne qui voudrait que le monde soit à son image : conformiste et loin de toute passion.

 

« — Tu crois ? Je n’en sais rien. Je pense que j’ai mon mot à dire sur la façon dont tu passes ton temps […] Et moi je suis là à essayer de nourrir  ma famille.

— Ta putain de famille ne m’intéresse pas, grand frère. Ni ce que tu penses de ma façon de passer le temps. » (p.136)

 

Cette nouvelle adopte un ton bien plus grave que la précédente, c’est pour cela qu’il est intéressant de les mettre en parallèle ne serait-ce que pour comparer les différensts styles de Benderson.

Ici toujours corrosif, certes, mais avec une organisation différente dans l’écriture. Dans la première nouvelle, les phrases sont désordonnées et la ponctuation tient un rôle bien secondaire, alors que dans celle-ci on note le respect des retours à la ligne, de la mise en page des dialogues (tirets, majuscules). Comme si la gravité du ton imposait une certaine codification de la rédaction. On sent que le titre est loin d’être innocent, le personnage devenant un « automate heureux » il est de mise de respecter une hiérarchisation typographique comme un automate suit rigoureusement  un système mécanisme.

Le prénom du narrateur identique à celui de l’auteur fait ressortir un sentiment de vécu. Bruce Benderson n’est pas un enfant de chœur et son intérêt pour les classes dangereuses est loin d’être anodin. En effet, il confesse dans une interview pour le journal Le Monde lors de la sortie de son roman Autobiographie érotique avoir fréquenté, durant dix-huit années, des criminels et entretenu avec eux des histoires d’amour parfois dangereuses mais toujours profondes et passionnées.

« Oui, j'ai beaucoup fréquenté des criminels, j'ai eu avec eux des histoires d'amour et de sexe […] Ils sont généralement d'une douceur extraordinaire. Ce sont des enfants, encore à l'état brut. Ils n'ont pas nos protections, nos barrières. Quand la colère les prend, ils vont jusqu'au bout. Ils ne savent pas refouler leur rage. Alors, ils sont très violents. Mais en dehors de ces moments-là, ils sont plutôt passifs. […] Mon cœur est trop large. J'aime ces gens doux et primitifs. »

Des relations dangereuses qui sont retranscrites en filigrane dans ce recueil et lui donnent une saveur particulière, comme un témoignage plus qu’une fiction, de cette période regrettée.

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En conclusion…

Ce recueil est un coup de poing, un électrochoc. Il fait le portrait d’un milieu oublié où la mixité était le moteur d’une création et d’une insouciance aujourd’hui disparue.

Quand on s’imagine le milieu underground de cet autre New York, se dessine la plupart du temps le visage particulier d’Andy Warhol, ou le style punk rock de Patti Smith.

Bruce Benderson va plus loin. Derrière les grands noms qui nous sont restés de cette époque, se cachait tout un monde fait de drogue, d’homosexualité, de prostitution, de personnages aujourd’hui balayés par le temps et qui ont pourtant alimenté eux aussi cette contre-culture. C’est un hommage qui leur est ici rendu, en peignant leurs portraits sans chercher à gommer leurs défauts ou leurs excès mais au contraire en n’hésitant pas à entrer dans leur  jeu, en tentant de faire ressortir leur humanité et leur passion.

Je suis sortie de cette lecture avec un goût de regret, celui de n’avoir pu connaître cette révolution culturelle et celui de voir qu’aujourd’hui la débauche autrefois génératrice d’un univers à part et créatif n’est rien de plus qu’un abîme où les gens se perdent sans passion et sans plaisir.

Le thème de l’homosexualité m’a particulièrement touchée, à l’heure où se tient en France le débat sur l’ouverture au mariage pour tous ; on a complétement oublié que derrière le terme homosexualité gisent une histoire et une culture particulières.

Il est aussi triste de voir que tout ce milieu qui a évolué dans la clandestinité et loin de toute glorification médiatique se trouve être aujourd’hui complétement démocratisé et victime d’une certaine mercantilisation ; en témoignent toutes les reproductions des œuvres de Warhol ou Lichtenstein, ou encore le monde de la mode qui s’est approprié les codes vestimentaires d’une culture rock.

 

Julie Montet, 1ère année Éd/Lib

 

Notes

The Village Voice est un magazine new-yorkais qui traite des tendances et de la culture dans le quartier de Greenwich Village à Manhattan. C’est un quartier réputé pour être un centre de la culture bohème et gay new-yorkaise. Un des événements marquant qui a fait la réputation de ce borough (arrondissement) est l’émeute de Stonewall en 1969, qui a vu s’élever la révolte de la population homosexuelle, alors victime de persécution de la part des autorités. Le quartier devient alors un symbole de la lutte pour les droits civiques homosexuels.

Interview de Bruce Benderson sur le blog du journal Le Monde :
 http://aubepine.blog.lemonde.fr/2006/04/16/2006_04_premier_motif_n/

Chaka Kahn est une chanteuse américaine très populaire dans les années 1980 et tout particulièrement pour son originalité consistant à mêler musique soul et R&B.
 http://www.chakakhan.com/home.php

Interview de Bruce Benderson pour le journal Le Monde, lors de la sortie de son roman Autobiographie érotique.

 http://lezzone.canalblog.com/archives/2004/10/16/140537.html















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19 avril 2013 5 19 /04 /avril /2013 07:00

Jean-Rolin-Zones.gif











Jean ROLIN
Zones
Gallimard 1995
Folio 1997


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour une biographie intéressante de Jean Rolin, un article de l'Express

http://www.lexpress.fr/culture/livre/journal-de-gand-aux-aleoutiennes_910001.html



Des petits bouts de ville

Jean Rolin nous promène dans les zones de Paris, ses banlieues. On passe de Boulogne-Billancourt à Clichy-sous-bois, Sarcelles, Garges-lès-Gonnesse, Nanterre et autres. On suit la grande boucle du Paris extra-muros. L'auteur essaye de réaliser un récit de voyage sur Paris, en essayant de devenir voyageur dans une ville qu'il connaît déjà, entreprise hasardeuse, mais pour la réalisation de laquelle il va mettre en place des techniques intéressantes.

Le livre est construit sous la forme d'un carnet de voyage : chaque chapitre est consacré à une journée, du 5 juin au 5 décembre. D'une journée il peut ne raconter qu'un trajet effectué, un animal croisé, une discussion entendue ou un article de journal. Ce qui peut-être assez déstabilisant. En effet il est inattendu de lire cinq pages de réactions à un article de journal quand pour la veille Jean Rolin n'en accorde que deux à un trajet d'importance.

D'ailleurs le début du récit peut décontenancer : on est projeté au milieu du voyage sans explication. L'auteur prends un bus de la ligne Montreuil – Pont de Sèvres, et observe une jeune femme un peu maigrichonne qui est montée en même temps que lui. En amateur de la gent féminine, il se livre au jeu de l'observation furtive, tout inquiet de la voir descendre avant lui. Finalement la femme quitte le bus et Jean Rolin l'oublie aussitôt.

C'est un peu cela, Zones : le récit de minuscules anecdotes de parcours qui sont familières à ceux qui apprécient de se promener en ville. Car même si le livre a pour décor Paris, les saynètes décrites pourraient se dérouler dans n'importe quelle agglomération. Il transcrit ces petits morceaux de vie croisés lors de flâneries urbaines.

D'ailleurs tout son voyage semble être taillé pour ne ressembler qu'à de la flânerie. On ne l'apprend qu'à la moitié du livre, mais en fait Jean Rolin s'est donné des directives avant de parcourir les « zones », tout faire pour observer de loin, rester plus ou moins en superficie. Ces règles sont celles-ci : Il doit dormir dans un hôtel différent chaque soir, n'utiliser que les transports publics, et éviter d'accoster de lui-même les gens. Et même quand il ne s'agit pas de suivre ces règles (qu'il enfreint quelquefois), il trouve assez souvent des raisons de ne pas aller vers les autres. Quand il croise deux femmes qui placardent des affiches proclamant leur « fierté d'être lesbiennes et de lutter contre le SIDA » (p.34 de l'édition Folio), il hésite quelques instants à les aborder, avant de s'effacer devant la crainte de passer pour un machiste ou d'au moins être raillé.

On retrouve ici une constante de l'ouvrage, un côté vaguement asocial chez l'auteur, une introversion qui transparaît à chaque anecdote. L'auteur est dans sa tête, observateur, réactif mais presque toujours passif. Aussi se retrouve-t-on face à un récit de voyage assez particulier vu qu'il ne s'appuie ni sur le dépaysement, ni sur la rencontre, ni sur les émotions fortes d'un périple aventureux.

En conséquence de quoi l'on peut se demander l'intérêt de lire un récit de voyage fait par un introverti qui évite le contact. La réponse tient à la personnalité de Jean Rolin même. Il s'agit d'un personnage assez cynique, très détaché et clairvoyant, dont le regard se pose sur l'urbain tel qu'il est, sans artifices, pas magnifié. Nous sommes loin de la visite touristique. Il nous décrit des lieux délabrés (ou non, mais il n'élude pas ceux qui le sont), les HLM et les hôtels miteux, les sans-abri, les loubards, les résidents communs, et cela sans jamais tomber dans le pathos.

Et malgré ce détachement il n'a pas non plus la froideur analytique du sociologue. Il nous fait part de ses réflexions, de ses étonnements, de ses critiques souvent. Il faut savoir que, plus jeune, Jean Rolin était un maoïste assez fervent (plus pour le côté extrémiste que pour l'aspect pro-chinois d'après ses propres dires), maintenant moins actif, plus désabusé. On sent de manière diffuse une certaine critique de la société dans cet ouvrage. Mais attention, il s'agit de critique dans le sens premier du terme, c'est-à-dire l'art de discerner. Il ne tombe pas dans le discours moralisateur, au contraire, il fait preuve d'une certaine animosité envers la bien-pensance. Quand il lit un article trop complaisant sur deux braqueurs il s'enflamme (ce qui est rare) sur l'inanité de vouloir les présenter sous leur meilleur jour sous prétexte qu'il s'agisse de jeunes de banlieue. C'est pour lui « faire de la prose du Front national inversée » (p.47 Folio). Ce livre n'est pas pour autant un essai politique, loin de là. Alors de quoi parle Jean Rolin quand il ne s'attaque pas aux messages publicitaires et aux articles trop facilement rédigés ?

Tout d'abord de la ville même. Il détaille chaque rue qu'il emprunte, au point qu'il devrait être possible de refaire exactement son parcours. Si l'on ne maîtrise pas parfaitement la topographie de Paris, il pourrait de prime abord sembler fastidieux de suivre les descriptions d'enfilades de voies, de terrains vagues et de blocs de béton, mais, étonnamment, l'auteur arrive à nous faire sentir une sorte d'esthétique de la ville. Par son regard on perçoit une certaine poésie à la description d'un parc perdu qui ne satisfait que les hérons de passage, ou à celle d'anciennes fortifications nichées entre deux échangeurs du périphériques maintenant récupérées par des sans-abri.

Il parle aussi et surtout des gens. De tous ces individus qui vivent dans les zones, des inquiets, des révoltés, des gens de la rue, des trimardeurs. Ces derniers peuvent se targuer de susciter une certaine estime chez l'auteur qui, par deux fois, marquera une pause dans le flot continu de ses déplacements pour s'arrêter sur eux. Jean Rolin nous retranscrit souvent des discussions attrapées au vol et des anecdotes sans importance qui sont ce qui donne de la vie à la ville. Des deux rombières qui grattent en bougonnant leur ticket de tac-au-tac aux inévitables scènes de bar. Mais là encore, il ne se limite pas aux anecdotes qui donnent le sourire, ce qui serait dresser un portrait fallacieux de cités où tout n'est pas rose. Il nous décrit des situations plus sombres parfois, toujours assorties de ses réflexions.



Qu'en penser ?

J'ai apprécié cet ouvrage, bien que ne connaissant pas vraiment Paris ni ses banlieues, mais justement ce qui fait l'intérêt de ce livre, c'est que les histoires qu'il expose sont universelles, et que l'on vienne de la capitale ou de Bordeaux on assiste à toutes ces scènes dès que l'on sort. Les choses de la ville, ses gens, ses murs, son esthétique et son grotesque. Et surtout l'humour et la finesse de Jean Rolin donne une couleur particulière à ses descriptions, pleines de cynisme, et d'auto-dérision aussi. On s'habitue très vite à la distance qu'il met entre lui et les autres parce que de fait, on partage un peu sa position : il agit assez peu mais observe et réfléchit beaucoup, comme le lecteur, passif mais plein de réactions. On finit même par trouver à cette distance une certaine noblesse. Quand par exemple, au détour d'un chemin qui longe un canal, il surprend trois gamins qui pêchent, il préfère passer dignement son chemin plutôt que de leur proférer des futilités comme « est-ce que ça mord ? ». Si la narration de Zones est très linéaire, sans rebondissement ni apothéose (le livre s'achève sans conclusion), cela ne dérange pas au final. C'est ainsi que se déroule une promenade ; on sort, on voit des lieux, on voit des gens et puis on rentre. Dans ce livre c'est la même chose, plus qu'un récit de voyage, c'est un récit de promenade.


Lionel, AS Éd.-Lib.

Lien : un atelier d’écriture à partir de Zones sur Le Tiers Livre : http://tierslivre.net/spip/spip.php?article2855

 

Jean ROLIN sur LITTEXPRESS

 

 

 

Jean Rolin Joséphine

 

 

 

 

 Article de Céline sur Joséphine.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jean Rolin Traverses

 

 

 

Article de Margaux sur Traverses.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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18 avril 2013 4 18 /04 /avril /2013 07:00

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Jean ROLIN
Traverses
Nil Editions, février 1999
Points, septembre 2011
 
 












 
L'auteur
 
jean-rolin.pngNé le 14 juin 1949, à Boulogne-Billancourt, Jean Rolin est un journaliste et écrivain. Fils d'un médecin militaire, et frère cadet d'Olivier Rolin, Jean a grandi entre la Bretagne et le Congo. Il revient en France au milieu des années 1960 et intègre le lycée Louis-Le-Grand à Paris.

Il s'engage dans un mouvement maoïste en mai 68. Il suit des études de journalisme et devient reporter pour des quotidiens tels que Libération, Le Figaro, L'Événement du Jeudi ou encore Géo.

En tant qu'écrivain, il a publié vingt ouvrages, dont six ont été récompensés par des prix :

Journal de Gand aux Aléoutiennes (1982) : Prix Roger-Nimier
La Ligne de front (1988) : Prix Albert-Londres
L'Organisation (1996) : Prix Médicis
Campagnes (2000) : Prix Louis-Guilloux
La Clôture (2002) : Prix Jean Freustié
L'homme qui a vu l'ours (2006) : Prix Ptolémée
 
Il est auteur de plusieurs récits d'errance où il décrit la société, les différentes réalités sociales, la disparition de la solidarité. Il décrit le paysage urbain dans Zones (1995) et dans La Clôture (2002), l'univers portuaire dans Terminal frigo (2005).

Il publie en 1999 le récit d'errances au cœur de la France, Traverses.

 

 
Sources :

 http://www.evene.fr/celebre/biographie/jean-rolin-6190.php
 http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Rolin
 http://www.lexpress.fr/culture/livre/journal-de-gand-aux-aleoutiennes_910001.html
 

 

Résumé
 
Terminus, tout le monde descend ! L’écrivain voyageur pose ses valises là où le vent le mène. Ignorant la destination du train dans lequel il monte, Jean Rolin flâne au gré des paysages, sans jamais savoir ce qui l’attend. De la vallée de la Fensch à Marseille, en passant par Clermont-Ferrand, il explore ces chemins de traverses, en quête de nouveaux horizons.
 
Source :


 http://www.lecerclepoints.com/livre-traverses-jean-rolin-9782757819814.htm
 
 
 
Les lieux
 
Rolin a une prédilection pour les gares, les places, les hôtels et les rivières.

Il découpe et décrit les lieux avec une grande précision. Il ne les embellit pas. Les lieux qu'il fréquente sont tristes et presque désertiques (« à force de traîner dans des lieux où il n'y a rien à voir »)

Jean Rolin est observateur des lieux, il n'intervient pas dans ces lieux, dans les situations qu'il voit. Il ne prend pas parti, ne s'investit pas. Son voyage le porte et il se laisse investir par les lieux. Il se laisse porter, comme l'eau des rivières qu'il décrit.
 
Au cours du récit, il voyage dans les villes suivantes : Bordeaux, Tarbes, Denain, Rouvignies-Prouvy, Roubaix, Leers (frontière belge), Herserange, Longwy, Hayange, Thionville, Hagondange, Pont-à-Mousson, Clermont-Ferrand, St Nectaire, Le Creusot, Dijon, La Bastide-Saint-Laurent, Belvezet, Montpellier, Marseille.
 
Il commence son récit en parlant de Bordeaux, plus particulièrement du fleuve, la Garonne, qu'on franchit en train avant d'arriver en gare. En bon observateur, il constate que Bordeaux n'a pas la même configuration que Paris, où la ville s'étend sur les deux rives.

Il prend la destination de Tarbes, mais sans le dire au lecteur tout de suite. En effet, il parle d'abord de l'hôtel de la Marne, puis de l'Adour qui traverse la ville et de la chaîne des Pyrénées qu'on voit à l'horizon, pour enfin dire où il se rend : « À part rendre visite à T., je n'avais rigoureusement rien à faire à Tarbes ».
 
Rolin fait un retour dans le temps et nous emmène tout à fait au Nord, à Denain, commune non loin de Valenciennes et de Douai, où il évoque un temps révolu, celui des ouvriers manifestant leur colère à la fin des années 1970. Là il décrit les usines désaffectées, la gare abandonnée, les champs de betteraves.

Souvent un instant, un paysage, lui rappellent des souvenirs, qu'il s'empresse de raconter (c'est ainsi qu'il parlera d'une réserve au Kenya). Ces souvenirs de pays lointains lui permettent de s'évader de la grisaille environnante des lieux qu'il fréquente.
 
Le sort des ouvriers lui importe puisqu'il voit ici et là de nombreuses usines désaffectées. Une lueur d'espoir paraît quand il débarque dans la vallée de la Fensch et y découvre une usine sidérurgique en activité ; de plus celle-ci est visitable. Il ironise en disant :

« Si l'homme intervenait toujours dans ce processus ce n'était plus qu'à distance, derrière les vitres teintées de cabines où miroitaient des écrans de contrôle, et en trop petit nombre, assurément, pour que l'humanité pût encore s'en remettre à cet échantillon du soin de l'arracher à sa préhistoire. »
 
Après la Lorraine, c'est à Clermont-Ferrand que se rend Jean Rolin. Il débarque alors chez un couple qu'il connaît à peine. Il erre seul dans Clermont-Ferrand, ou suit la jeune femme, D., à St Nectaire, ou encore chez des amis artistes.
 
Puis Jean Rolin arrive au Creusot, où il retrouve C., qu'il a connu quelques années plus tôt. Il y fera un bref passage avant de prendre le train pour Dijon. Là, il prendra rendez-vous avec une femme qu'il ne connaît pas mais dont une amie commune lui a donné le numéro de téléphone.
 
Arrivant à la Bastide-Saint-Laurent, située aux confins de la Lozère et de l'Ardèche, Jean Rolin en vient même à dire : « La Bastide elle-même était assez bosniaque », et explique les raisons de cette soudaine pensée.
 
Il se rend au Belvezet, village où il discute de l'absence de lieux publics, hormis une cabine téléphonique, où il se met à l’abri du froid puis d'un berger allemand. Avec beaucoup d'humour il dit croire à une fin tragique :

« [...] un message dont je ne lui cachai pas qu'il pouvait être le dernier, puisqu'au moment où je lui parlais j'étais tenu en respect par un berger allemand, terré dans l'unique cabine téléphonique d'un hameau de Lozère assez inaccessible, et sur lequel allait bientôt s'abattre une tempête de neige susceptible d'interrompre pendant plusieurs jours ses liens déjà ténus avec le siècle. » 

Le récit se conclut de manière abrupte. Jean Rolin a fini son voyage en France six mois plus tôt, et on le retrouve sur les bords de l'Adriatique où il met en ordre ses notes pour commencer l'écriture de son récit.
 
 
 
Un anti-guide du Routard, pour quelles raisons ?
 
Rolin nous fait traverser la France, il part pour des villes, des lieux-dits qui n'ont rien d'attrayant. Il ne s'y attarde pas, reste quelques jours. Il déambule, voire dérive dans les lieux les moins pittoresques de France. Il décide de laisser le voyage se faire.

Il ne prend pas le temps d'expliquer sa démarche. Pourquoi a-t-il décidé de traverser la France ? Dans quel but ? Voulait-il aller à la rencontre de gens ? On verra plus tard que ce n'est pas le cas. Veut-il aller au bout de lui-même, mieux se comprendre, apprivoiser la solitude ?

Lui-même ne sait pas trop quel est l'enjeu de ce voyage.
 
C'est assez tard qu'il en évoquera les raisons. Parmi celle-ci, en voici une :

« Ma démarche m'est apparue tardivement, mais alors avec une extrême netteté, comme l'exact opposé de ces voyages réputés formateurs que l'on entreprend quand on est en âge de progresser : en somme un voyage à rebours, un voyage de dé-formation ».

En général Rolin laisse au voyage la possibilité de le construire ou de le détruire. Ici, il préfère utiliser le terme de dé-formation. Ce voyage n'est pas formateur comme il pourrait l'être pour un jeune, ou quelqu'un qui aurait peu voyagé. Il a un autre objectif pour l'auteur. Et Jean Rolin s'exprime sur ce voyage, en tentant de comprendre psychologiquement ce qui le motive à voyager :

« J'éprouve, en habitant ici et là chez des gens que je connais à peine, dans des villes où parfois je n'avais jamais mis les pieds, d'être en fuite, c'est-à-dire aussi d'être recherché. Or pour quelque raison, évidemment d'ordre pathologique, où la volonté de disparaître se mêle au désir mégalomaniaque d'être identifié comme un ennemi public, il me plaît d'éprouver cette impression de clandestinité : je n'ai jamais eu le goût des domiciles fixes, et si je pouvais me procurer des faux papiers et vivre, au moins par moments, sous une identité d'emprunt, je le ferais bien volontiers, même sans aucune nécessité. »

À la question « Qu'est-ce que vous faites là ? », Jean Rolin répond : « question qu'en vérité j'étais le seul à m'adresser), j'étais incapable d'apporter même un début de réponse. Ainsi au sentiment, plutôt agréable celui-là, d'être un clandestin, se mêlait parfois celui, beaucoup plus préoccupant, d'être un prisonnier, un otage, ou, mieux encore, un paquet. »

C'est donc un personnage passif, qui se laisse emmener ici et là et qui avoue être pris d'un mutisme qu'il ne connaissait pas auparavant.

À Dijon, il rencontre une amie d'une amie et tente de lui expliquer : « [la] démarche littéraire ambulatoire, dans laquelle notre rencontre s'inscrivait parmi d'autres hasards arrangés. En désespoir de cause je lui fis observer que mon propre projet n'était pas notablement plus flou ou plus inconsistant que telle ou telle démarche artistique. […] j'ai tenté d'emballer cet indéfinissable projet dans de grandes draperies historiques et sociales aux sombres plis, appelant à la rescousse les ruines d'Usinor, les soubresauts de Longwy, le désert d'Hagondange ou la présence occulte et cependant tutélaire des Choeurs de l'armée Rouge lancés à ma poursuite sur les routes de Lorraine [...] ».
 
 
 
Des personnages-fantômes
 
Aucun des personnages n'est décrit physiquement ni n'a de prénom. Seule une initiale fait office de dénomination. Il y a plus de femmes (4) que d'hommes (2) cités dans ce livre.

La première personne dont Jean Rolin parle est T., jeune femme, anciennement mannequin que Rolin ne connaît que depuis « un an ou un an et demi ». Il reprend de façon très succincte tout ce qu'a pu lui dire T. au cours du dîner.

Il lui arrive même de trouver un certain plaisir à déranger les gens : « au point que le sentiment de déranger ces deux quidams, bien loin de nuire à mon bonheur, contribuait à sa perfection. »

C'est à Denain qu'il retrouve C., un ancien journaliste, devenu éditeur, avec qui il déjeune.

À Thionville, il rencontre un homme qui l'invite à prendre un verre chez lui le soir, en compagnie d'amis. On ne connaîtra le prénom d'aucun d'entre eux.

À Clermont-Ferrand, il vit chez un couple. L'homme n'est jamais là (et Jean Rolin avoue même : « c'est en vain que je me suis efforcé de retrouver le prénom du type »), la femme est « presque toujours absente de la maison ».

À Dijon, il rencontre une amie d'une amie, avec qui il va dîner et s'abreuver d'alcool, ne la laissant pas parler. 
 
Il faut attendre la page 119, lors d'un voyage qui doit le mener à Sarajevo, pour découvrir une jeune femme qui a un nom et un prénom : Lili Suleimanovitch. Comme si une toute autre histoire allait commencer, il se permet alors de donner un nom à une personne, de l'humaniser. Il dit d'ailleurs :

« Il me sembla non seulement que le Ciel, après quelques traverses, se décidait à favoriser mes desseins, mais qu'il le faisait avec une prodigalité dépassant toute attente. […] Plus elle parlait, et toujours de choses qui me ravissaient, plus il m'apparaissait qu'après m'avoir rendu comme par enchantement la capacité d'écouter, Lili Suleimanovitch pouvait accomplir à mon intention particulière encore d'autres miracles. »
 
Au cours de son errance en province, Rolin parle peu des humains qu'il croise. Il vit et voyage seul.

Ses souvenirs lui rappellent des personnes, c'est de celles-là qu’il parle. Mais ce sont des fantômes qui errent dans son passé.

Pour lui, les autres ont peu d'importance, on lit quelques anecdotes, quelques passages de leur vie, avant de les voir complètement disparaître et sortir du cadre.

Jean Rolin en revanche est présent tout au long du récit, et pourtant absent. Il évoque des souvenirs, mais ne creuse pas. Ce voyage n'est pas une façon de mieux se connaître, de s'appréhender différemment. On connaît au final, peu de choses sur lui.
 
 
 
Conclusion
 
On peut s'interroger sur le titre : « Traverses »... D'après le Robert, c'est un nom féminin qui désigne « une barre de bois ou de métal disposée en travers, servant à assembler, à consolider des montants, des barreaux ». Alors on pense à une forme d'enfermement. Peut-être Jean Rolin sent qu'en lui, quelque chose le maintient, l'empêche d'avancer.

Plus littéralement, cela désigne une difficulté, un obstacle. Peut-être s'agit-il de cela, à travers ce voyage ; on passe outre les difficultés. Peut-être Jean Rolin a-t-il souhaité partir et ne pas se laisser entraver par les obstacles de la vie ?

Mais il s'agit aussi des obstacles que les gens ont connu dans les lieux où il s'est rendu. Des obstacles qui ont accablé les personnes se retrouvant au chômage, dans la précarité, et abandonnées par la société.
 
Et puis il y a cette action de « traverser ». Jean Rolin traverse la France comme il traverse sa vie. C'est un passage et ce livre en est le témoin. Il prend des chemins sans savoir où ils vont le mener. Peut-être espère-t-il se défaire de ce qui l'a retenu de vivre ?

La fin de ce récit témoigne justement du fait que quelque chose ou quelqu'un (Joséphine ? La femme qu'il a aimée, qui s'est suicidée et à qui il a consacré un roman) le retenait d'avancer, mais désormais, Lili, par l'humanisation de son prénom, est entrée dans sa vie, et la fin du livre Traverses, laisse penser qu'une nouvelle histoire va peut-être s'écrire pour Jean Rolin.
 
 
Margaux P., AS Éd-Lib.

 

 

Jean ROLIN sur LITTEXPRESS

 

 

 

Jean Rolin Joséphine

 

 

 

 

 Article de Céline sur Joséphine.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 


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17 avril 2013 3 17 /04 /avril /2013 07:00

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Nicolas BOUVIER
Il faudra repartir
Payot, 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'auteur
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Nicolas Bouvier est un écrivain suisse né en 1929 et mort d'un cancer en 1998. En plus d'être un écrivain, c'est un homme à multiples facettes : poète, journaliste, historien, photographe et conférencier à l'université. Il a voyagé tout autour du monde durant toute sa vie, dès ses 17 ans pour son premier voyage en Laponie, et jusqu'à ses 63 ans pour son dernier voyage en Nouvelle-Zélande ; seul ou accompagné de sa femme Éliane, pour le travail ou simplement par envie.



Son œuvre

Nicolas Bouvier est surtout connu pour son ouvrage L'Usage du monde, publié en 1963 à Genève à compte d'auteur, qui raconte son voyage de Yougoslavie à l'Afghanistan en 1953-1954 avec son ami dessinateur Thierry Vernet, qui illustrera le livre.
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Il a également publié, en 1975, Chronique japonaise qui est le récit de ses trois séjours au Japon, seul ou avec sa femme et, en 1982, Le Poisson-scorpion qui relate son séjour à Ceylan.

Il s'agit de récits de voyages réalisés a posteriori, et non de carnets de voyage au sens strict comme Il faudra repartir.



Le livre

Il faudra repartir a été publié en 2012, chez Payot comme beaucoup de ses ouvrages.

Il s'agit d'une œuvre posthume regroupant sept carnets de voyages inédits rassemblés et présentés par François Laut, auteur de la biographie de Nicolas Bouvier. Connaissant donc bien la vie de ce dernier, François Laut nous la résume en préface, nous racontant par la même occasion le contexte dans lequel on été écrits les carnets suivants et en nous les décrivant comme si on pouvait les voir : « ce carnet cartonné rouge », « un papier à lettres bleu » écrit « à l'encre bleue », « un bloc-notes à spirale à l'épais feutre noir »...

Le titre de l'ouvrage provient d'une citation pleine de poésie de Nicolas Bouvier pendant un voyage en France, dix ans après son premier voyage, en 1958 : « Il faudra repartir, et vous, ravissements, ciels gonflés d'étoiles, poissons, morsures du cœur, lumières embrasantes des regards, échos et prestiges, serez-vous encore là ? »

On trouve également une illustration : une page d'un carnet de son voyage en Indonésie, écrite au crayon à papier de l'écriture presque illisible d'un homme qui écrit beaucoup, avec le dessin de ce qui ressemble à un coquillage, et un poème intitulé « L'hôtel », qu'on retrouve (sans le dessin) dans le livre.



Les voyages relatés dans cet ouvrage sont les suivants :

- Genève-Copenhague, été 1948

- France, 1957-1958

- Afrique du Nord, automne 1958

- Indonésie, été 1970

- Chine, été 1986

- Canada, automne 1991

- Nouvelle-Zélande, été 1992

Ce sont des voyages dont Nicolas Bouvier ne parle pas ou presque pas dans ses autres œuvres. Ils ont la particularité de s'étaler à la fois sur toute sa vie, sur une grande partie du XXe siècle et sur la totalité des continents : Europe, Asie, Afrique, Amérique, Océanie.

Les carnets d'Indonésie et de Chine sont les plus longs avec 38 pages, et le Canada et la Nouvelle-Zélande les plus courts avec 17 et 18 pages.



Particularités

Il s'agit de carnets de voyage presque à l'état pur. Un petit travail éditorial a été fait : enlever certains passages au style trop télégraphique, ajouter des notes explicatives et pour certains passages replacer des paragraphes dans l'ordre chronologique. Les quelques croquis ont été enlevés. Pour le reste, tout y est : poèmes avec des mots raturés, listes de choses à faire, abréviations et écriture télégraphique...

C'est une écriture à l'état brut, sans relecture, sans reformulations, imparfaite mais vivante, immédiate, vraie, qui fait le charme des carnets de voyage et qui permet presque de s'immiscer dans la tête de l'écrivain.



Thématiques

On trouve d'abord un témoignage sur sa vie : voyage initiatique, mise à l'épreuve de soi, évolution à travers les époques... On passe d'un jeune homme empli de rêves qu'il veut réaliser lors de son premier voyage, à un homme mûr, fait, presque blasé, lors de ses derniers voyages, et qui cite Henri Michaux : « Tu t'en vas sans moi, la vie... tu portes ailleurs la bataille ».

Ces carnets représentent également un témoignage historique : des terrains vagues de Hambourg en 1948 aux cafés pieds-noirs d'Oran en 1958, de la pauvreté indonésienne de 1970 aux mutations des campagnes chinoises en 1986...

On trouve enfin un beau panorama géographique : les forêts hollandaises et les parcs d'attractions danois, la campagne française, la blancheur de Rabat, les rizières indonésiennes, les monastères chinois, les forêts enneigées du Canada et les îles néo-zélandaises...



Évolution de sa vie

On peut facilement remarquer une évolution de son écriture au fil des pages, des voyages, du temps.

Durant ses premiers voyages, jeune (de 19 à 29 ans), il y a beaucoup de détails, il découvre et observe tout, il fait beaucoup de descriptions des lieux et des personnes. Il trouve souvent les gens « laids » ou « beaux » par exemple ; il utilise beaucoup d'adjectifs, ce qui lui a été reproché. Il y a de la diversité dans les écrits : il introduit des poèmes, des phrases complètes, des citations d'autres auteurs.

Pendant son long séjour en Indonésie, on constate déjà une écriture moins vivante, moins jeune. Les descriptions sont plus longues, plus poussées, il y a plus de jugement, de réflexions personnelles, voire philosophiques. Il y a également une certaine noirceur, suite à sa dépression pendant ce séjour.

Il s'agit le plus souvent d'une description de son quotidien plutôt neutre, il y a peu de sentiments personnels, ou alors ils sont exprimés à travers des poèmes ou quelques phrases. Ce n'est pas un journal intime, mais des notes sur ce qui lui semble important sur le moment.

Plus vieux, on remarque aisément ses problèmes de santé. Il dort mal, il se blesse à la jambe (mal qui lui restera jusqu'à la fin de sa vie). Il devient plus « blasé », moins enthousiaste ; même s'il apprécie toujours les nouveaux paysages, ils sont décrits plus rapidement.

La fin du dernier carnet résume bien son quotidien à la fin de sa vie et de ses voyages : « Mangé au motel (vins tous délicieux), écrit, lu, dormi. Fin de ce carnet. »


Marine D., 2e année édition-librairie

 

 

Nicolas BOUVIER sur LITTEXPRESS

 

Nicolas Bouvier Journal d Aran

 

 

 

Article de Fanny sur Journal d'Aran

 

 

 

 

 


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Article de Marion sur L'Usage du monde






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Article de Joséphine sur Le Poisson scorpion






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Articles de Nicolas et Mathieu sur L'Usage du monde et Chronique japonaise

 

 

 

Bouvier, Le Vide et le plein

 

 

 

Article de Lysiane sur Le Vide et le plein.

 

 

 

 

 

 

 

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Article de Charline retraçant l'Itinéraire de Nicolas Bouvier.
 

 

 

 

 

 

 

 

 



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16 avril 2013 2 16 /04 /avril /2013 07:00

Nicolas Bouvier Il faudra repartir

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nicolas BOUVIER
Il faudra repartir : voyages inédits
 Recueil posthume
Payot,
collection Voyageurs Payot, 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Rapide présentation de l’auteur

Écrivain et voyageur né en 1929 et mort en 1998 à Genève, Nicolas Bouvier a également exercé divers métiers, comme photographe, iconographe, conférencier en France à trois reprises ou encore guide de voyage en Chine. L’envie de voir d’autres horizons le prend de façon précoce : le 13 juillet 1948, il part âgé de 17 ans à destination de Copenhague avec deux amis, mais à partir de cette étape il continuera son voyage seul jusqu’en Finlande. Gagnant en notoriété en tant qu’écrivain du voyage, il voit les dernières années de sa vie marquées par la postérité puisqu’il est accaparé par des propositions et des invitations aux quatre coins du pays : c’est ainsi qu’il se rend en Nouvelle-Zélande en 1992 avec sa famille, invité par l’Alliance Française et les universités néozélandaises.

Nicolas Bouvier est devenu une telle référence en matière de littérature de voyage qu’on a créé le prix littéraire Nicolas Bouvier (lauréat du prix en 2012 : le roman Le Tigre, de John Vaillant).



Il faudra repartir

Ce recueil présente des textes posthumes réunis et présentés par François Laut. Spécialiste de l’œuvre de Nicolas Bouvier, il est l’auteur de Nicolas Bouvier : l’œil qui écrit. Il a transcrit les textes présentés en collaboration avec Éliane Bouvier et Barbara Prout, archiviste au département des manuscrits de la Bibliothèque de Genève.

Ces récits portent sur des voyages effectués par Nicolas Bouvier à différents âges de sa vie : Genève-Copenhague (été 1948), France (1957-1958), Afrique du Nord (1958), Indonésie (été 1970), Chine (été 1986), Canada (automne 1991), Nouvelle-Zélande (été 1992).

 

Un Nicolas Bouvier écrivant…

Par « Nicolas Bouvier écrivant », François Laut veut dire qu’il s’agit de mettre l’accent sur le personnage, un « voyageur contemporain qui tient son journal - ce voyageur-lecteur qui n’a pas envie de devenir écrivain mais aime respirer l’air du réel », comme il le décrit lui-même (p. 23). Le lecteur se trouve alors face à des récits composites : les textes sont truffés de notes, de poèmes, de lettres, de phrases au style très épuré.

Il peut ainsi prendre conscience à travers sa lecture que Nicolas Bouvier, s’il reste auteur et joue le rôle de personnage dans ses œuvres, laisse toutefois de côté la notion de narrateur. Il adopte ici une écriture personnelle qui n’est clairement pas destinée à un lectorat potentiel, mais on discerne pourtant dans ses mots un sens de l’observation très précis et le refus d’adopter un point de vue personnel. Bouvier ne s’embarrasse pas de détails ni de phrases introductives ; il va droit au but, et c’est peut-être cet aspect de l’écriture qui peut rebuter le lecteur : par exemple, dès le début du premier voyage (Genève-Copenhague, été 1948), l’auteur donne une description du déroulement des événements mais aucune explication, il cite des personnes de son entourage dont on ignore tout, ce qui est assez perturbant. L’interprétation est claire : il s’agit d’un récit qu’il réserve à sa lecture personnelle et qu’il n’envisageait pas le moins du monde de publier. Le lecteur est confronté à une écriture qui ne l’oriente pas et ne lui laisse aucun éclaircissement sur les voyages de Nicolas Bouvier. On doit presque suivre son rythme d’écriture sans se poser de question, comme on suivrait un guide de voyage qui reste concentré sur ce qu’il voit lui et non sur ce que pourraient apercevoir les gens autour de lui.

Un aspect particulier du recueil et qui fait l’intérêt d’Il faudra repartir est l’insertion de plusieurs formes de textes dans ses récits : le lecteur trouvera des paragraphes de prise de notes, des poèmes, des lettres, etc. Au fil de la lecture, on se rend compte que Nicolas Bouvier écrivait tout ce qui lui traversait l’esprit, même s’il ne laisse aucune piste quant à ce qui avait pu l’inspirer pour inscrire ces textes sur un support et le conserver dans ses tiroirs. Le voyage le plus intéressant de ce point de vue-là est « France, 1957-1958 » : c’est le récit qui comporte le plus de formes d’écritures diversifiées, on y trouvera des paragraphes de notes rapides, des poèmes dont la structure ne donne pas l’impression d’avoir été travaillée, ce qui laisse supposer qu’il s’agit d’idées spontanées.

Pourtant, là encore la compréhension de tels textes est difficile pour le lecteur qui doit passer d’un genre à un autre, ce qui peut rendre le rythme de lecture assez irrégulier. Puisqu’il s’agit d’idées « jetées » sur le papier et qu’elles ne sont à l’origine destinées qu’à lui seul, là encore l’auteur ne prend pas la peine de faire des transitions entre ces genres pour mieux les faire assimiler par le public.

 

…et un Nicolas Bouvier écrivain.

En revanche, si l’écriture reste très personnelle, on reconnaît dans ces textes l’auteur incontournable des récits de voyage qu’est le Nicolas Bouvier écrivain, notamment son habitude de parsemer ses phrases d’énumérations. La quasi-totalité de ses textes ont pour ambition de faire l’« inventaire » du monde qu’il parcourt. D’ailleurs, le style d’écriture qu’il adopte ne laisse place à aucun doute : il se veut d’abord efficace et ne pas se perdre dans des structures de phrases alambiquées, emphatiques ou ampoulées. On ne pourra pas dire que Nicolas Bouvier se cantonne à une écriture limitée ; seulement il connaît la juste mesure et sait ce qui est suffisant pour lui (puisque, encore une fois, il s’agit de textes en premier lieu non destinés à la publication).

D’ailleurs, on s’aperçoit que les récits s’étendent sur une période de 46 ans. Pourtant, l’évolution qui se fait d’un voyage à un autre est très ténue. Dès son premier voyage, alors qu’il n’avait que dix-sept ans, Nicolas Bouvier fait montre d’une grande maturité dans son écriture : parcourant l’Allemagne d’après-guerre, il comprend le contexte historique et diplomatique dans lequel cette traversée s’inscrit et qui prendra de l’importance plus tard. Tout cela il l’a compris, et déjà il décrit ce qui l’entoure et en fait l’inventaire comme pour ne pas oublier. Ainsi, lorsqu’on le retrouve pour un dernier voyage en 1992 en Nouvelle-Zélande, on note que si la plume de l’écrivain s’orne désormais de figures stylistiques et de références, il conserve cette pratique de l’énumération qui caractérise son œuvre.

On peut alors se demander si cette écriture ne relève pas d’une volonté de transmettre un héritage, simple mais utile, de mémoire pour ses contemporains. En effet, la manière dont il retranscrit certains témoignages au cours de ses voyages indique clairement qu’ils ont été travaillés pour la lecture, pour qu’un autre que lui parcoure ces lignes. Par exemple, on pourra relever que certains dialogues sont structurés de façon à les rendre le plus réalistes possible, comme lors de sa tournée en tant que conférencier cinématographique en Algérie durant l’année 1958, qu’il parcourt peu après le putsch du 13 mai. Il se trouve là encore dans un contexte particulier et tâche de rendre un récit qu’il veut vraiment représentatif de la réalité dans laquelle il est plongé. C’est en partant de cet angle qu’on peut constater les qualités d’écrivain qui font la marque de Nicolas Bouvier.

 En outre, le recueil permet au lecteur d’approcher un autre aspect de la personnalité de Nicolas Bouvier en tant qu’auteur, puisque les récits contiennent des pistes de travail des œuvres que Nicolas Bouvier souhaitait faire publier. On trouvera ainsi quelques notes qu’il gardait pour mieux retravailler ses textes et ainsi les transformer en œuvres. Les références les plus fréquentes concernent l’œuvre majeure de Nicolas Bouvier, intitulée L’Usage du monde. Il a ainsi noté des idées sur la forme de texte à travailler, mais également des titres possibles :

 

 « TITRES

Le monde extérieur

Un moment de la vie

L’usage du monde » (p. 74)

 

C’est un aspect du recueil qu’il est intéressant d’aborder, car au fil des voyages on voit se former des projets et des idées, on assiste presque à la transformation du voyageur en écrivain.

 

Avis personnel et conseils de lecture

De mon point de vue, si le travail présenté par François Laut est le plus complet et détaillé possible, notamment dans la présentation qu’il fait du recueil, je conseillerais aux lecteurs curieux de découvrir Nicolas Bouvier de se réserver celle-ci après avoir parcouru les sept récits de voyage d’Il faudra repartir. Cette introduction comporte beaucoup de détails sur la vie de Nicolas Bouvier et sur les voyages que le lecteur n’aura au préalable pas encore lus, ce que j’ai considéré moi-même comme étant déstabilisant.

 J’ai apprécié de lire ce genre de recueil, même si je considère qu’il a davantage de valeur en tant que recueil de textes posthume qu’en tant que récit de voyage, et qu’il serait plus intéressant de le lire dans une optique d’écriture autobiographique. Pour ma part, moi qui n’avais jamais lu d’œuvres de Nicolas Bouvier auparavant, je conseillerais de lire cet ouvrage en complément de lecture sur cet auteur et non comme premier support pour découvrir son écriture.
 

Sarah D., 2° année Bibliothèques-Médiathèques

 

 

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15 avril 2013 1 15 /04 /avril /2013 07:00

Hawthorne La Lettre écarlate

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nathaniel HAWTHORNE
La Lettre écarlate
The Scarlet Letter
Première publication en 1850
Traduction Marie Canavaggia
Edition Folio classique, 2009
 



 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nathaniel Hawthorne est né le 4 juillet 1804 à Salem dans le Massachusetts. Après ses études à Brunswick dans le Maine, il retourne à Salem où il souhaite vivre de sa plume. Il écrira pendant quelques années des contes et des nouvelles d’inspiration gothique. C’est en 1850 qu’il publie The Scarlett Letter (La Lettre écarlate). Par la suite en 1853, il devient consul des États-Unis à Liverpool en Angleterre puis finit par revenir dans son pays d’origine dans les années 60 où il tombe malade et meurt en 1864 à Plymouth.
 
Les origines de Hawthorne et l’histoire de sa famille ont joué un rôle important dans ses œuvres et l’ont beaucoup inspiré. En effet, Nathaniel Hawthorne a des ancêtres assez violents. Son arrière-arrière-grand-père par exemple, William Hathorne, avait ordonné que Anne Coleman et quatre autres personnes soient battues dans les rues de Salem car elles n’avaient pas la même religion que lui. C’étaient des Quarks, ce que l’on pourrait traduire aujourd’hui pas la « société des amis » et qui est une branche de la religion chrétienne.  Cet événement est un peu paradoxal, puisqu’à cette époque, les États-Unis étaient vus comme le pays de la liberté de religion.

Ensuite, son arrière-grand-père, John Hathorne, présida le procès des sorcières de Salem vers 1692 ; la ville reste d’ailleurs très célèbre pour cela encore aujourd’hui. De mai à octobre 1692, une série d’enquêtes fut réalisée et aboutit à  la persécution de dix-neuf supposées sorcières qui furent pendues ; beaucoup d’autres furent emprisonnées. Cela explique donc pourquoi le thème des sorcières est assez récurrent dans l’œuvre, quoique souvent abordé de manière assez sobre.

Enfin, Hawthorne fut fortement influencé par sa famille qui était très puritaine, pour écrire La Lettre écarlate. Mais il croyait également en l’existence du diable, de Satan que l’on retrouve dans l’œuvre, et il croyait aussi à la prédestination.

Un thème capital de l’œuvre reste quand même le Puritanisme, que l’on pourrait décrire rapidement comme une réforme religieuse du XVIe et XVIIe siècles qui cherchait à purifier l’église anglaise. Branche du protestantisme, le Puritanisme est caractérisé entre autre par une ferme et intense morale, des principes religieux forts, une importante relation avec Dieu et  une place capitale de la prière.



Œuvres

  • Fanshawe (1828)
  • Mosses from an Old Manse (1846)
  • The Scarlet Letter (1850)
  • The House of Seven Gables (1851)
  • The Snow-Image (1851)
  • The Blithedale Romance (1852)
  • Life of Franklin Pierce (1852)
  • The Marble Faun (1860)

 


Résumé
 
L’histoire se déroule en Nouvelle-Angleterre, (terme qui englobait à l’époque les états du Nord-Est des États-Unis) et plus précisément à Boston, capitale du Massachusetts.

On va suivre le personnage d’Hester Prynne, jeune épouse qui vient d’arriver dans la région et a mis au monde une petite fille. Mais on apprend en fait que cette femme a commis un crime fortement réprimé à l’époque : l’adultère. L’enfant qu’elle vient d’avoir n’est pas celui de son mari, ce dernier n’étant pas arrivé en même temps qu’elle à Boston. Hester se voit donc jugée pour son crime devant toute la ville. Elle est mise au pilori sur la place du marché et obligée de porter sur son vêtement au niveau de la poitrine une lettre rouge : A pour adultère. Placée ainsi sur l’estrade son enfant dans les bras, elle refuse de donner l’identité de son amant, ou de son mari, qu’elle peut apercevoir dans la foule, qui vient tout juste d’arriver. Elle est ensuite placée pendant quelque temps en prison, où son mari passe la voir pour lui demander de garder son identité secrète et pour lui dire qu’il trouvera celui avec qui elle l’a trompé. Les années passent, Hester réussit à sortir de prison mais elle est mise au ban de la société, certains la méprisent, la maltraitent, mais la plupart l’évitent, ne lui adressent jamais la parole et la regardent de travers. Hester prend tout cela avec beaucoup d’humilité et tente d’élever sa petite fille au mieux en même temps qu’elle essaie de racheter sa faute en aidant la communauté. Dans la suite de l’histoire, Hester va tenter de quitter les États-Unis avec son amant, mais ses espoirs tomberont vite à l’eau et elle quittera le pays avec sa fille avant d’y revenir seule pour finir sa vie dans la ville où elle a tant souffert. Pour sa fille, le narrateur nous fait comprendre, que après tout ce qu’elle a traversé avec sa mère, elle est promise à une belle existence en Angleterre.

 

 

Les personnages

 

Hester Prynne
 
Tout au long, du roman, c’est un personnage qui fait preuve de beaucoup de courage face à la situation ; jamais elle ne va perdre espoir ou se rebeller, elle reste calme et silencieuse face aux autres et à la lettre écarlate qui font de sa vie un enfer. C’est une héroïne assez moderne pour son époque et contrairement aux autres personnages fictifs que l’on trouve au XIXe siècle (on pense notamment à Anna Karénine et Emma Bovary), Hester ne se suicide pas et transforme ce A qu’elle est obligée de porter en une véritable œuvre d’art, une broderie, qui finit par perdre son sens initial.

 
Le docteur, mari d’Hester, Roger Chillingworth
 
Le personnage nous est présenté d’abord dans la foule devant le pilori, c’est un homme assez mystérieux, on ne sait pas beaucoup de choses sur lui. Il est âgé et va être rongé par la vengeance puisque très vite il découvre qui est l’amant de sa femme et va donc tout mettre en place pour se venger de lui, il va se rapprocher de l’amant qui est le pasteur et il va lui faire prendre toutes sortes de médicaments, ce qui va être une des causes de sa mort. Les habitants, en revanche, ne sauront jamais sa véritable identité ; il reste donc un peu un personnage dans l’ombre.

 
Le pasteur, l’amant d’Hester, Arthur Dimmesdale
 
C’est pour moi, un personnage plutôt lâche qui laisse Hester se faire punir seule et qui n’avouera jamais réellement que c’était lui l’amant. C’est seulement au moment de sa mort, lorsqu’il va demander à Hester et sa fille de venir à son chevet, que les habitants vont se poser des questions mais ils ne chercheront jamais vraiment à en savoir davantage. Le pasteur a toujours été un personnage très apprécié dans toute la ville et surtout reconnu. Mais il va passer le reste de sa vie à être rongé par les remords et c’est d’ailleurs l’autre raison qui a causé sa mort. On apprend également de manière assez floue que le pasteur aurait lui aussi une lettre écarlate sur sa poitrine ce qui pourrait expliquer pourquoi tout au long de l’œuvre il est toujours décrit avec la main sur le cœur.

 
La fille d’Hester, Pearl

Elle n’est jamais vraiment décrite comme une petite fille ; le narrateur ne cesse de lui donner des surnoms tels que : « l’enfant-lutin », « l’enfant de Satan » ou encore « l’enfant du péché ». Elle a un caractère très particulier, a du mal à donner de l’affection à sa mère et est toujours un peu dans la lune. Le narrateur la décrit même à un moment comme un animal sauvage.

La nature est un autre thème récurrent dans l’œuvre ; elles habitent à la lisière de la forêt et plusieurs scènes de rencontre ont lieu également dans la forêt.

Enfin, le narrateur perçoit aussi Pearl comme quelqu’un qui a sauvé sa mère ; elle lui est en effet bénéfique, elle arrive à l’aider à supporter tout cela.
 


Pour terminer, je dirai que ce livre est un classique de la littérature américaine, étudié constamment dans les lycées américains au même titre que d’autres œuvres classiques tels que L’Attrape-cœurs de Salinger ou encore Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur de Harper Lee.

Le narrateur nous raconte l’histoire à la manière d’un conte, il s’adresse au lecteur à plusieurs reprises. Il permet au lecteur d’avoir toutes les cartes en main pour se faire son propre jugement. Et comme dans tout conte, le narrateur nous délivre même une morale : « Soyez sincère ! Soyez sincère ! Soyez sincère ! Laissez voir au monde, sinon ce qu’il y a de pire en vous, tout au moins certains traits qui peuvent laisser supposer ce pire. » (page289).

Enfin, je pense que si c’est un classique c’est aussi parce que l’histoire reste quand même très actuelle, en dehors du contexte historique ; c’est tout simplement l’histoire d’une personne mise à l’écart de la société et rejetée à cause de son passé. 


Estelle, 1ère année édition-librairie

 

 

Nathaniel HAWTHORNE sur LITTEXPRESS

 

Nathaniel Hawthorne Le Hall de l'imagination

 

 

 

 

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Hawthorne La Lettre écarlate

 

 

 

 

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