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17 décembre 2008 3 17 /12 /décembre /2008 06:03





Guillaume TROUILLARD
Colibri

Editions de la Cerise, 2007























Rencontre avec Guillaume Trouillard

scénariste et dessinateur de la bande dessinée Colibri


Le 13 novembre 2008, Guillaume nous a fait le plaisir de venir lors de notre cours de littérature. Guidé par mes questions, il nous a raconté avec passion et modestie son parcours, ses idées et sa façon de travailler…

Qui est Guillaume ?

Originaire de Pau, il a fait ses études à l’Ecole des Beaux-Arts d’Angoulême et y a fait ses débuts d’éditeur. Il a crée les Editions de la Cerise pour publier ses travaux et ceux de ses amis de classe : les revues Clafoutis n°1 et 2 (collectif), suivis des livres Le cas de Lilian Fenouilh par Guillaume, Pourquoi pas ? par Samuel Stento, Entre deux par Vincent Perriot et Bix par Gregory Elbaz. Guillaume a fait quelques voyages pendant ses 5 ans aux Beaux-arts : Pakistan, Chine… Il est désormais basé à Bordeaux.

Que raconte Colibri ?

C’est un long plan-séquence, qui suit l’un après l’autre divers habitants d’une grande ville et permet au lecteur de découvrir des bouts de leurs vies... Il dénonce les excès de notre société et s’en moque : la loi du plus fort dans la rue (des voitures de plus en plus grosses, des buildings qui remplacent de petits bistrots), l’hypocrisie (un riche va faire du sport, mais, vite fatigué, il se rassure comme un gamin en se goinfrant d’une barre de chocolat cf. planche 1), l’indifférence, la surconsommation (overdose d’affiches de pub et de spots télé), la solitude (un personnage dit : « La merde : c’est tout ce qu’il reste d’humain ici ! »), le pouvoir de l’argent, le capitalisme (l’être humain n’est-il finalement pas dépassé par ses propres inventions ?), la surpopulation (un second personnage dit : « Y’a trop d’hommes sur terre » et « On en est rendu à vivre comme des fourmis »)…



Où se déroule l’histoire ?

Dans une mégalopole telle que Guillaume en a vu en Chine. Inquiet, il nous montre un ensemble urbain effrayant et très pessimiste (où par exemple la nature est enfermée dans un immeuble, l’Eden Plazza) qu’il ne souhaite pas voir arriver en France.

Qui sont les protagonistes ?

Guillaume s’est amusé à dessiner des personnages atypiques : des indigènes (inspirés des papous, quasi-nus, avec plumes dans les cheveux et peintures rituelles sur le visage…) qui symbolisent la sagesse mais sont exploités, un agent qui fait la circulation pendu à un lampadaire (cf. planche 2), une maman qui possède un piège à souris géant dans son appartement, un employé en combinaison jaune et rouge qui désinfecte une fausse jungle, un gardien d’immeuble qui pêche dans un aquarium géant… Ils ne sont pas décrits comme des héros, mais comme de simples individus malheureux, stressés par leurs vies, qui ne se rendent même pas compte qu’ils sont dans leur bulle, invisibles les uns pour les autres !



Comment lui est venue l’idée de cette BD ?

Le titre Colibri (le plus petit oiseau du monde face à une mégalopole) en tête depuis longtemps, les compositions en pleine page de la première (une grande jungle et l’assourdissant bruit d’une batterie) et dernière pages (une grande ville et un tout petit chant d’oiseau) déjà trouvées, Guillaume s’est lancé dans l’improvisation. Suivant les codes de la BD (suspense en fin de double-page, personnages qui marchent ou regardent vers la droite pour faire avancer le récit…), il a composé son histoire 3-4 pages par 3-4 pages : une longue séquence s’est ainsi déroulée au fur et à mesure de son écriture.

Quel style a-t-il utilisé ?

De la peinture plutôt que des couleurs travaillées à l’ordinateur. Toujours un peu de marron (couleur terre) dans les cases pour parsemer un peu de nature dans la ville… Et surtout pas de couleurs criardes comme un arc-en-ciel sur les pages… Des planches composées classiquement mêlées à des pages au style graphique différent (crayons de couleur naïfs pour décrire des souvenirs d’enfance, ou un style publicité « design » pour se moquer du suremballage des aliments cf. planche 3…). Et plein d’humour.



Quels sont ses projets ?

En tant qu’auteur, une BD peut-être publiée chez un gros éditeur. Guillaume est-il vraiment prêt à faire les concessions demandées ? Affaire à suivre…
En tant qu’éditeur, un Clafoutis n°3 en 2009. Une bonne dose de courage lui sera nécessaire pour le futur, car les petits éditeurs indépendants sont fragiles et seront les premiers touchés par la crise qui s’aggrave…


Nolwenn, A.S. Bib.

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Published by Nolwenn - dans Entretiens
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16 décembre 2008 2 16 /12 /décembre /2008 21:41















Anne HÉBERT,
Les fous de Bassan   

Editions du Seuil
Collection Points
1982




















Un point sur la littérature québécoise

La littérature québécoise n’est pas un prolongement de la littérature française. Assez peu connue chez nous, elle est considérée par les Québécois comme « étrangère en français ». C’est une littérature militante qui veut s’affranchir de la nôtre en explorant les facettes de l’identité québécoise (langue, culture et valeurs), très revendiquée dans les œuvres à partir des années 60.

Cette littérature va poser très tôt le problème du choix de la langue d’écriture, car même si 80% des Québécois sont francophones, ils ne représentent que 25% de la population du Canada. La langue est riche et diversement nourrie, formée d’archaïsmes, de régionalismes, d’anglicismes, de néologismes, et beaucoup de jurons qui participent du domaine du catholicisme, très prégnant dans l’œuvre des auteurs. On y retrouve souvent des locutions idiomatiques, et quelques écrivains très militants vont écrire en « joual », le dialecte parlé à Montréal .

Aujourd’hui, la littérature du Québec est un peu menacée par la mondialisation et de plus en plus concurrencée par les Français, mais elle n’en reste pas moins riche d’une histoire particulière, de grands courants, qui influencent nombre d’auteurs contemporains.


Pour aller plus loin

www.crilcq.org
www.litterature-quebecoise.org
http://felix.cyberscol.qc.ca


Anne Hébert : éléments biographiques


De toutes les femmes écrivains du Québec, Anne Hébert est sans doute la plus connue en France et à travers le monde. La renommée universelle d’une œuvre de très grande qualité, portée par une langue épurée, exigeante, la situe parmi les « grands » auteurs de la seconde moitié du XXème siècle. Anne Hébert est née le 1er août 1916 à Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier. Elle étudie à Québec et passera par la suite une partie de sa vie entre Paris et Montréal. Bien qu’elle ait vécu quarante ans à Paris, elle n’a jamais rompu les liens qui la rattachent à son pays et toute son œuvre en témoigne, qui est habitée par le Québec (qu’elle appelle son « arrière-pays »). Elle retournera y vivre en 1997. Elle publie ses premiers poèmes en 1939. Son premier recueil, Les Songes en équilibre, est récompensé par le Prix Athanase-David en 1943. Elle est d’abord connue pour son œuvre poétique, mais publie une série de romans ensuite, entre autres : Le Torrent (1950), Les Chambres de bois (1958), Kamouraska (1970) et Les Fous de Bassan en 1982, pour lequel elle obtient le Prix Fémina et un grand succès. Son écriture s’étend à d’autres genres : nouvelles, théâtre et scénarios de film. Elle obtient en tout une vingtaine de prix littéraires, dont un en 2000 pour son dernier roman, Un habit de lumière.

Anne Hébert est décédée le 22 janvier 2000 à Montréal, laissant derrière elle une œuvre très riche, empreinte d’une dimension imaginaire, marquée par la thématique de l’enfermement et dans laquelle elle accorde une grande importance au désir de la femme et à son statut dans la société québécoise.


Pour en savoir plus
www.anne-hebert.com





Les fous de Bassan


Résumé

Au soir du 31 août 1936, les cousines Nora et Olivia Atkins, âgées respectivement de 15 et 17 ans, enviées ou désirées pour leur beauté, disparaissent sans laisser de trace. Un mois plus tard, on retrouve leurs corps morcelés, échoués sur la grève. La petite communauté anglophone et protestante de Griffin Creek, village figé dans la tradition et le respect des Commandements où les habitants vivent en autarcie et sont tous plus ou moins parents, est en état de choc. Mais ils se liguent tout de même dans un silence inquiétant afin de protéger Stevens Brown, 20 ans, un cousin des jeunes filles vers qui les soupçons se tournent. Ce n’est toutefois que près de cinquante ans plus tard, en 1982, que Stevens Brown décide de passer aux aveux dans une lettre destinée à un ancien ami.


Les fous de Bassan peut se lire comme un roman policier où préside un certain suspense. L’essentiel de l’histoire se passe durant l’été 1936, avec de fréquents retours en arrière non datés, et une partie du récit se déroule en 1982, à travers les lettres du révérend Nicolas Jones et de Stevens Brown. C'est un drame à rebours puisque l’événement tragique a déjà eu lieu, l'intrigue se dévoile lentement au fil des confessions des personnages. Mais les éléments dévoilés au lecteur ne le surprennent pas, car il a bien deviné l’issue de cette tragédie : Stevens Brown, après avoir étranglé la jeune Nora, viole Olivia puis la jette au fond de la mer. On peut être surpris par la violence des actes commis, mais l’on sait avant la fin qui est le meurtrier, même si au fil du roman, dans la confusion des voix et des identités, un doute s’installe. En effet, ce n’est pas un récit linéaire, la narration est polyphonique : les mêmes événements sont racontés par cinq protagonistes différents, et sous des formes diverses : lettres, journal intime, monologue… Le récit est interrompu par des analepses qui nous renseignent sur le passé des personnages, dont la psychologie est très fouillée.


Les personnages

On les découvre au fil du roman à travers leurs écrits intimes, qui correspondent aux différents chapitres : « Le Livre du Révérend Nicolas Jones, automne 1982 », « Lettres de Stevens Brown à Michael Hotchkiss, été 1936 », « Le livre de Nora Atkins, été 1936 », « Le livre de Perceval Brown et de quelques autres, été 1936 », « Olivia de la Haute Mer, sans date », « Dernière lettre de Stevens Brown à Michael Hotchkiss, automne 1982 ».


Le livre du Révérend Nicolas Jones

Ce texte ouvre le roman. À cette date, en 1982, le révérend vit dans un presbytère en compagnie de deux petites servantes. Il évoque sa vie, sa vocation religieuse, son mariage et la passion qu’il éprouve pour les deux cousines (ses nièces) sur le mode du fantasme, du rêve. Tout le récit est une sorte de long monologue, une rêverie méditative constituée de souvenirs et en décalage avec le réel. Le narrateur se dédouble et se revoit jeune homme. Dans cette mise à distance il évoque sa difficulté d’échapper au passé qui l’habite. Le présent est vécu comme un châtiment.

« Cette scène est déplacée dans le temps, fragment d’une autre vie perdue, finie avec ma jeunesse morte. Faire le noir. Lâcher la nuit visqueuse dans toute la maison. M’en emplir les yeux et les oreilles. Ne plus voir. Ne plus entendre. Le passé qui cogne contre mes tempes. Laisser les morts ensevelir les morts. »
 
La version du pasteur sur les événements donne une vision apocalyptique à ce récit parsemé de références bibliques.


Les lettres de Stevens Brown

Stevens Brown revient au village après cinq années d’absence. Ces lettres sont destinées à un ami, mais elles s’apparentent à un journal intime, car elles sont constituées de rêves et de souvenirs. Elles sont écrites alors que le drame n’a pas encore eu lieu, mais Stevens a une sorte de pressentiment.

Tout au long des lettres, on sent une tension qui augmente et qui tient à l’excitation que suscitent en lui les présences féminines qui l’entourent, en même temps qu’augmente sa colère. Il y a une sorte de présence menaçante qui plane sur lui et le village depuis son retour. Dans sa correspondance, Stevens Brown opère une sorte de dédoublement de personnalité, un désir d’être autre qui crée un malaise.


« Etre quelqu’un d’autre. Ne plus être Stevens Brown, fils de John Brown et Bea Jones. Il n’est peut-être pas trop tard pour changer de peau définitivement, de haut en bas et de long en large. M’abandonner moi-même sur le bord de la route, vieille défroque jetée dans le fossé, l’âme fraîche qui mue au soleil et recommence à zéro. Ne pas laisser la suite de mon histoire à Griffin Creek se dérouler jusqu’au bout. Fuir avant que… Une telle excitation dans tout mon corps, une rage inexplicable. »


Le livre de Nora Atkins

C’est une sorte d’autoportrait qui donne accès à l’intériorité du personnage. Le récit de Nora va faire référence à des événements déjà racontés par Stevens, comme le jeu de séduction qui s’établit entre eux deux. Nora est tournée vers la vie et cherche à satisfaire ses désirs à l’égal des hommes du village. Voici comment débute son livre :

« J’ai eu quinze ans hier, le 14 juillet. Je suis une fille de l’été, pleine de lueurs vives, de la tête aux pieds. Mon visage, mes bras, mes jambes, mon ventre avec sa petite fourrure rousse, mes aisselles rousses, mon odeur rousse, mes cheveux auburn, le cœur de mes os, la voix de mon silence, j’habite le soleil comme une seconde peau. »

Le livre est empreint de sensualité. Nora espère embrasser tous les garçons du village à la fin de l’été. Stevens, lui, la voit comme une bête à l’affût. Nora est un personnage vivant mais qui possède une sorte de vulnérabilité due à son âge, c’est une proie facile dans un univers masculin.


Le livre de Perceval Brown


Perceval est le frère de Stevens. Atteint de maladie mentale, il est considéré comme l’idiot du village. C’est un personnage en souffrance, incompris, qui sera traumatisé par la disparition des deux cousines qu’il aime beaucoup et par le comportement de son frère qu’il ne reconnaît plus. Il porte sur les événements, dont il a été témoin, un regard et une sensibilité différents. Ce texte où règne une grande dimension poétique mime dans l’écriture sa vision du monde et reflète sa conscience, son langage altéré :

« La noirceur de plus en plus tôt. De plus en plus vite. Pressée de dévorer le jour. Cette espèce de manteau noir, rabattu sur nous. Une cage d’oiseaux verts et bleus recouverte brusquement par un drap noir. Après souper. La dernière bouchée avalée. Crac c’est la nuit. »


Olivia de la Haute Mer

C’est le dernier récit avant le dénouement, il lève les dernières incertitudes sur les circonstances du meurtre. C’est un discours de revenant, puisque Olivia revient du fond des eaux pour raconter, et qui donne une dimension fantastique au récit :

« Il y a certainement quelqu’un qui m’a tuée. Puis s’en est allé. Sur la pointe des pieds. »

Dans le livre, toutes les générations de femmes qui ont précédé Olivia vont la mettre en garde contre le personnage dangereux de Stevens. C’est aussi une condition de la femme peu harmonieuse et épanouie qui est dénoncée dans ce livre, puisque Olivia est enfermée dans la maison, soumise à ses frères et à son père pour qui elle doit faire le repassage et la cuisine.

Le livre qui suit est une sorte d’épilogue, il donne la fin de l’énigme et les suites de l’enquête à travers les révélations du coupable lui-même.


Les thèmes


Dans Les fous de Bassan, Anne Hébert exploite le thème de la dualité. Nora incarne l’élément soleil tandis qu’Olivia se fond avec l’élément de la mer vers laquelle elle est irrésistiblement attirée et qui définit le cadre de vie de Griffin Creek. Les éléments naturels sont très présents dans toute l’œuvre et deviennent même des acteurs du drame. D’ailleurs le Révérend considère que « dans toute cette histoire il faudrait tenir compte du vent », ce que dira également Stevens Brown dans sa dernière lettre. La dualité, c’est aussi celle qui existe entre l’homme et la femme, et entre le réel et l’imaginaire.

C’est également une histoire d’amour. Anne Hébert renouvelle le roman, un roman du désir aussi raconté du point de vue féminin, comme dans le livre d’Olivia, fascinée par le regard de Stevens :


« Que Stevens se montre une fois encore, une fois seulement. Qu’il me parle une fois encore, qu’il me touche avec ses deux mains d’homme, avant de regagner la Floride. Qu’il me regarde surtout (…) »

Nora elle, poursuivra le jeune homme comme l’objet de son désir, beaucoup plus affirmé, beaucoup moins craintif que celui de sa cousine « déchirée entre sa peur de [Stevens] et son attirance de [lui] ». Nora la provocatrice est ainsi assimilée au péché.
Cette mise en scène du désir féminin en fait un symbole de la vie, tandis que le désir masculin ne peut être que néfaste et destructeur.

Au fur et à mesure, Stevens prend l’allure d’un être cruel et inquiétant. Il cherche à « percer » le mystère, le secret originel des deux adolescentes, qui se situe selon lui sous leurs vêtements.
Et la violence du récit atteint son paroxysme lors de la scène du viol :


« Quelque part dans la tempête une sorte de gémissement intolérable. Ses jupes claquent, arrondies comme un cerceau, et moi je me fourre là-dedans comme un bourdon au cœur d’une pivoine. Elle se met bientôt à crier. Et le vent couvre son cri. »


Conclusion

L’avis au lecteur indique bien qu’il s’agit d’une fiction. Tous les personnages ont été livrés à l’imaginaire. Le lieu inscrit d’emblée le récit dans le registre du mythe, le nom Griffin pouvant être assimilé au griffon, ce monstre au corps de lion et à la tête d’aigle. Le titre lui-même, comme tout le roman, invite le lecteur dans une entreprise de déchiffrement : les « fous » suggèrent les oiseaux, mais aussi la démence qui connote tout le contenu du livre. C’est une critique acerbe des mœurs, de l’inceste, dans un village presque hors du monde où règne la loi du silence et du secret. Un livre sur la sortie prématurée de l’enfance, la difficulté de s’affirmer dans un univers féminin. Un roman complexe et sublime qui ne laisse pas indifférent.


Joëlle, AS Bib-Med.

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16 décembre 2008 2 16 /12 /décembre /2008 19:22













TAKADA Yuzo,
Booking Life
,
2007 Edition Pika, collection Seinen
Japon, 2003 Edition Kodansha





 











Yuzo Takada est né en 1963. Parallèlement à ses études en littérature japonaise, il se consacre au manga par l'intermédiaire du club de son université et en devenant l'assistant du mangaka Hosono Fujihiko. Sa carrière de mangaka décolle réellement en 1987 avec 3X3 Eyes, série publiée en 40 tomes inspirée de légendes asiatiques (finie en 2002) puis avec Genzo le marionnettiste (1998-2004). Ses œuvres sont ancrées dans l'action et le fantastique. Booking Life s'en démarque par son thème et son réalisme.
 
Ce manga aborde en deux tomes le sujet délicat du don d'organes à travers le travail méconnu des coordinateurs de transplantation. Kentaro Kuzumi, victime d'une agression, se retrouve en soins intensifs où il rencontre Kirin. Atteinte d'une myocardiopathie dilatée, malformation du cœur, sa vie est suspendue à l'attente d'une greffe. Immunologiquement compatible avec Kirin, Kuzumi, touché, décide de devenir coordinateur.
 
L'enthousiasme premier du héros, dénué de la moindre connaissance des qualités nécessaires à ce métier et du milieu médical, permet au lecteur de se heurter directement aux problèmes rencontrés par le coordinateur. Relais entre donneur, famille et receveur, il a notamment la mission difficile d'éclairer la famille sur le don d'organes lors d'un décès pour l'aider à faire un choix. Ce travail nécessite une énorme humanité avec en fond une course contre le temps.


 
En plus de la trame principale, le récit est émaillé d'autres personnages qui approfondissent le sujet d'un point de vue médical mais aussi émotionnel : le rejet d'une greffe, les traitements en attendant un donneur et post-opératoires, la résignation, l'attente, l'espoir, la colère ainsi que les tensions au sein d'une famille où se côtoient donneurs potentiels et receveurs.
 
L'auteur prend soin d'éviter un discours trop didactique et de noyer le lecteur sous les statistiques. Il met en scène l'organisme de coordination et aborde le système d'attribution des organes par l'intermédiaire de ses personnages. L'intégration entre les chapitres et en fin de tome d'articles relatifs au don d'organes constitue une bonne initiative pour creuser le sujet.



Concernant le dessin, certains personnages ont été moins travaillés que d'autres mais on reconnaît la pâte de Takada Yuzo avec son trait particulier et assez épais, dans un style qui pourra apparaître vieillot pour certains mais éloigné du formatage graphique actuel de nombreux mangakas et qui aurait desservi le propos.
 
Si on peut regretter que l'absurde de certaines situations côtoie parfois l'extrême réalisme, ce qui peut faire perdre en crédibilité, il permet néanmoins de conserver un ton plus léger. En effet, Booking Life se veut résolument optimiste mais honnête en traitant ce sujet sans tomber dans le larmoyant et le happy-end. Ce manga est une réelle incitation au don d'organes et engage à prendre sa carte de donneur ou tout au moins à entamer une réflexion sur notre positionnement par rapport à cette démarche.

 
Claire Guillou, AS Edition Librairie
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16 décembre 2008 2 16 /12 /décembre /2008 06:57






Luke RHINEHART,

L'Homme-Dé,
Titre original : The Dice Man
Traduction Didier Coste
Éditions de l'Olivier, 1998
Coll. Petite Bibliothèque de l'Olivier



















Éléments biographiques

   
Difficile de trouver des informations sur l'homme. Luke Rhinehart, de son vrai nom George Powers Cockcroft, est né en 1932. Il gardera le même pseudonyme pour tous ses ouvrages, non traduits en France.

   
L'homme-dé, son grand succès, paraît en 1971 (éditions Talmy Franklin) aux États-Unis. Il s'inscrit dans le contexte particulier des seventies, celui de la libération sexuelle et de la guerre du Vietnam. Circulant très vite sur les campus, il devient un des premiers livres cultes de la décennie, apparaissant comme un manifeste subversif, affirmant le droit à l'expression de tous les fantasmes.


   
Résumé

   
Luke Rhinehart, psychiatre new-yorkais, un homme respecté, marié et père de deux enfants, est en proie à l'ennui, et aucun de ses collègues n'apporte d'explication intéressante à cette lassitude.

   
A l'issue d'une partie de poker entre amis pour pallier son manque de joie de vivre, Luke semble apercevoir le dé qu'il cherche à ranger sous une carte égarée. Et prend une décision capitale pour la suite de sa vie. Il décide, si le dé marque l'as, de descendre violer Arlène, sa voisine et amie.


C'est un as.

   
Fort de cette expérience - Arlène n'ayant pas opposé de trop nombreuses résistances, et Luke, soumis au Hasard, ne ressentant pas une énorme culpabilité -, il envisage de jouer sa vie au dé, le laissant choisir au hasard parmi de multiples propositions, expressions de ses envies et de ses pulsions.


Peu à peu, le Hasard prend donc de la place dans sa vie, élargissant son champ d'action des simples loisirs et vie sexuelle au traitement clinique de ses patients et à sa vie de famille.


Il devient l'homme-dé, entreprenant alors consciemment la destruction de sa personnalité propre, au détriment de ses relations amicales et professionnelles.

   
Après une étude sur la sexualité guidée par le Dé et constituée d'expériences portant atteinte à l'ordre de la médecine, Luke prend conscience des rôles joués au quotidien par ses contemporains, et transforme son simple jeu en mission.


En bon prophète, il initie dans un premier temps son amie Arlène, puis ses patients, à qui il conseille de quitter métiers et amis. Développant ce qu'il appelle sa théorie datale, il fait du Hasard son nouveau Dieu. Les réactions, brutales dans la plupart des cas, l'entraînent jusqu'à l'internement.

   
L'influence du dé progressant, les dé-cisions se font de plus en plus capitales. Luke quitte femme et enfants, écrit durant une année sa biographie – L'homme-dé -, mais surtout développe ses théories. Il crée les « C.E.T.R.E », centre d'expérimentation en milieu totalement hasardeux, où les patients, en communauté, vivent tour à tour les rôles de médecin, de policier, de serveur, passent des journée à la cafétéria ou dans la bien-nommée chambre d'amour...

   
La liberté totale ne menant pas forcément au bonheur, Luke Rhinehart se retrouvera dans les situations les plus complexes. Mais toujours à l'écoute des opportunités et des différents chemins qui s'offrent à lui.



   
Ce qui ancre avant tout L'homme-dé dans son époque, où il trouve une grande résonance, c'est sa conception de la sexualité. Autant dans son couple qu'avec ses multiples maîtresses, voire amants, aucune pratique n'est considérée comme taboue, et l'écriture ne met pas plus en valeur une scène de triolisme qu'une relation dans le cadre du mariage. Toutes les envies et pulsions sont intéressantes, toutes sont tentées.

   
Le vision de la religion est également représentative de la subversion de l'ouvrage. Si les croyants luttent contre sa théorie, le Dé, quant à lui, se revendique religion. Le ton est donné lorsque Luke, Jésus dans cette scène, tente de convertir à l'adultère et au don de soi une de ses patientes.

Au fur et à mesure de l'ouvrage apparaissent également des chapitres de citations du Livre du dé, genre de Bible au service du Hasard.

    « Hasard répand sa grâce et sa gloire et honte et folie,
Et rien ne s'y peut soustraire de ce qui marche au hasard.
O Seigneur Chance, mon Dé, béni soit l'homme qui place en toi sa confiance.
                                Le Livre du Dé »

La religion du dé, n'apparaissant pas plus absurde que celles qui, classiques, obéissent à une entité supérieure différente, elle donne à entendre une critique profonde de son passéisme et de son immobilisme.
   
L'extrême-liberté et, parallèlement, l'influence du Hasard, fait apparaître l'Amérique des années 1970 comme poussiéreuse, fermée et ennuyeuse. Par les réactions virulentes, positives comme négatives, il donne à voir ses contemporains et leurs errements.



    « Cher docteur Rhinehart,
Je vous aime. Le Dé m'a dit de vous aimer, alors je vous aime. Il m'a dit de me donner à vous, c'est ce que je vais faire. Je vous appartiens.
De tout cœur, Elaine Simpson (huit ans). »


   
Vivre son rêve éveillé, explorer ses fantasmes, voilà ce qui fait de cette œuvre un manifeste subversif. C'est ce que Luke Rhinehart appelle faire vivre ses « moi résiduels ».


Son expérience l'amène à constater que la construction, l'identité, le fait d'être quelqu'un peut être évitable, n'est pas forcément souhaitable, et pourrait être une erreur de l'évolution. Pour lui, la liberté serait de pouvoir évoluer d'un système de valeurs à l'autre, d'un rôle à l'autre. Il cherche à détruire la personnalité unique et à laisser s'exprimer les pulsions minoritaires, refrénées par les règles de la vie en société.


« Dans une société multivalente, seule une personnalité multiple peut faire l'affaire. »

Le dé serait alors une manière d'organiser ses différents moi, dans une société menteuse où chacun joue.
   
Cette question de l'identité se traduit également par la forme de l'écriture. D'abord par le mode de narration. L'homme-dé est majoritairement écrit à la première personne, mais certains chapitres sont habilement construits à la troisième personne.


Ensuite par le nom du personnage, identique au pseudonyme de l'auteur, et la forme de l'autobiographie, questionne le lecteur, pas encore initié à la dé-fluctuation des rôles.


A tel point qu'encore aujourd'hui, le public se demande si l'auteur n'a pas réellement mis en pratique les théories du dé...


   
« J'ai engendré en vous un puce qui va vous gratter éternellement. Oh, mon lecteur, vous n'auriez jamais du me laisser naître. D'autres moi vous piquaient déjà sûrement de temps en temps. Mais la puce qu'est l'homme-dé oblige à se gratter sans arrêt. »


                           
Elisa, AS Ed/Lib

   
Quelques liens (en anglais...)


www.lukerhinehart.net

www.myspace.com/diceclublondon





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15 décembre 2008 1 15 /12 /décembre /2008 21:13









Douglas KENNEDY,
Piège nuptial

Editions Belfond,
2008

























Quatorze ans après sa parution initiale chez Gallimard, le premier roman de Douglas Kennedy se voit offrir une seconde chance avec une nouvelle traduction et un nouveau titre : Piège nuptial, paru chez Belfond en 2008.

Tout est là de nouveau, l’envie pressante d’un voyage pour nulle part, le soleil étouffant du bush australien, et puis Angie égale à elle-même, sortie d’on-ne-sait-où. Attiré par cette fille mystérieuse, une soif d’inconnu à assouvir, Nick se retrouve embarqué malgré lui dans une histoire rocambolesque, où l’inimaginable devient bel et bien réel. Un périple cauchemardesque auquel il ne s’attendait pas, perdu au fin fond d’un désert dans un village non répertorié, où le moindre patelin est à plus de 500 kilomètres. Comment résister physiquement et psychologiquement lorsque l’on est sous la contrainte, retenu à l’autre bout de la terre ? Une once d’espoir.

Mais entre la famille d’Angie, et les habitants de Wollanup, Nick est pris au piège, pas moyen de s’enfuir, pas de contact avec le monde extérieur, mais pas possible non plus d’admettre qu’il passera le reste de sa vie ici, entouré de cinglés. Un petit goût d’enfer !


Voilà un livre qui tient en haleine, sur un ton plutôt cru et spontané, c’est une aventure sordide qui se déroule devant nos yeux impuissants, et même si on pense avoir découvert la fin, elle n’est pas celle qu’on imagine. Douglas Kennedy fait ses preuves avec un roman à suspens, dont l’atmosphère devient de plus en plus pesante  au fil du texte, et où le lecteur ne peut que compatir avec la détresse du protagoniste.


 « Le mal du pays est le plus cruel des tourments, si vous vous êtes exilé de votre propre chef. Ou si vous échouez dans un endroit qui dépasse votre entendement. Dans un contexte qui défie toute logique, du moins la vôtre, et de très loin. » page 92.

Eva Nonclercq, As Ed-Lib
   

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15 décembre 2008 1 15 /12 /décembre /2008 19:58










Jean-Philippe TOUSSAINT,
L’appareil-photo
,
Paris : Les Editions de Minuit, 2007.



















« C’est à peu près à la même époque de ma vie, vie calme où d’ordinaire rien n’advenait, que dans mon horizon immédiat coïncidèrent deux événements qui, pris séparément, ne présentaient guère d’intérêt, et qui, considérés ensemble, n’avaient malheureusement aucun rapport entre eux. Je venais en effet de prendre la décision d’apprendre à conduire, et j’avais à peine commencé de m’habituer à cette idée qu’une nouvelle me parvint par courrier : un ami perdu de vue, dans une lettre tapée à la machine, une assez vieille machine, me faisait part de son mariage. Or, s’il y a une chose dont j’ai horreur, personnellement, c’est bien les amis perdus de vue. »…


C’est par ces mots, dans une légèreté flagrante, que débute L’appareil-photo. Si, dès les premières lignes de son roman, Jean-Philippe Toussaint nous plonge dans les pensées de son narrateur, ce n’est pas pour nous montrer d’emblée la profondeur de l’âme humaine. Bien au contraire, il s’agit de mettre en lumière les pensées souvent assez triviales qui animent le personnage.


Dix-huit ans après la parution du livre, le romancier revient sur ses intentions lorsqu’il a écrit ces mots. Il nous dit : « Je suis un écrivain de trente ans qui dit : « Ce que je vais vous raconter n’a aucun intérêt ». En d’autres termes : « Je vais me foutre de votre gueule » […] Je propose de façon sous-jacente, sans l’exprimer théoriquement, une littérature centrée sur l’insignifiant, sur le banal, le prosaïque, le « pas intéressant », le « pas édifiant », sur les temps morts, les événements en marge, qui normalement ne sont pas du domaine de la littérature, qui n’ont pas l’habitude d’être traités dans les livres » (1).


Assurément, le pari est réussi. La trame principale de l’histoire est on ne peut plus simple. Le narrateur, un homme dont on ignorera jusqu’au bout le nom, l’âge, les activités et l’histoire, décide d’apprendre à conduire. Il rencontre Pascale, la secrétaire de l’auto-école dans laquelle il s’est inscrit. Par l’évocation d’anecdotes, le roman raconte la naissance d’une histoire d’amour entre eux.

Les péripéties sont celles de tous les jours et de tout un chacun. Les personnages, et plus particulièrement Pascale, sont présentés comme des coquilles vides, sans psychologie ni réels sentiments. Les différentes scènes du roman se succèdent un peu abruptement, sans transition, souvent sans rapport les unes avec les autres, comme dans un film. Les décors, quant à eux, sont très ordinaires : une auto-école, un centre commercial, une école, une chambre d’hôtel, une cabine téléphonique…



Si la légèreté, l’humour et l’ironie dominent dans ce roman, l’auteur adopte, dans la seconde partie, un ton plus grave. Les pensées du narrateur se font plus profondes, les situations perdent le caractère ridicule qu’elles revêtaient dans un premier temps.

Pour Jean-Philippe Toussaint, à l’expression de « la difficulté de vivre », induite au début du roman, succède celle du « désespoir d’être » (2). L’histoire d’amour qui nous est présentée apparaît alors comme un prétexte. L’appareil-photo est donc autant la transcription des préoccupations d’un de ses protagonistes que le récit des faits.



Dans ce roman, comme à son habitude, l’écrivain se joue des proportions. Il adopte une manière pour le moins originale de hiérarchiser ce qu’il nous narre. La façon qu’il a de nous relater précisément des événements futiles, de n’évoquer que superficiellement des sentiments qu’on suppose pourtant profonds pour embrayer sur une description détaillée d’impressions furtives peut dérouter.


A l’adjectif « minimaliste » choisi par les critiques pour décrire ce roman, Jean-philippe Toussaint préfère un autre qualificatif qui renvoie à un autre regard sur son œuvre. Il nous propose de parler de roman « infinitésimaliste » car ce terme « fait autant référence à l’infiniment grand qu’à l’infiniment petit : il contient les deux infinis qu’on devrait toujours trouver dans les livres » (3).


Quelques mots sur l’auteur

Jean-Philippe Toussaint est un auteur belge francophone, né en 1957 à Bruxelles. Diplômé de l’IEP de Paris et titulaire d’un DEA d’histoire contemporaine, il se consacre rapidement à l’écriture et à d’autres formes artistiques. Il a écrit neuf romans entre 1985 et 2006, tous publiés aux Editions de Minuit, dont La salle de bain (1985), L’appareil-photo (1989), et Fuir (2005 – Prix Médicis). Il est aussi le réalisateur de cinq films dont trois sont des adaptations de ses propres romans. Son film  La Sévillane est inspiré de L’appareil-photo. Depuis quelques années, il expose ses photos et œuvres d’arts plastiques en France, en Belgique et au Japon. L’écrivain rédige également des articles pour Libération et des textes courts publiés par la revue en ligne Bon à tirer (4).

Dès la sortie de son premier roman, La salle de bain, la critique a vu en Jean-Philippe Toussaint un chef de file de la littérature minimaliste.


(1), (2) et (3) « Pour un roman infinitésimaliste : entretien réalisé par Laurent Demoulin à Bruxelles, le 13 mars 2007 » dans L’appareil-Photo, Paris, Les éditions de Minuit, 2007.

(4) http://www.bon-a-tirer.com/auteurs/toussaint.html

Soazig, Année Spéciale Bibliothèques - Médiathèques

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15 décembre 2008 1 15 /12 /décembre /2008 06:48

     



Louis-Ferdinand CÉLINE
D’un Château l’autre

Editions Gallimard, 1957


























P’tit essai critique imaginaire
Critique «  à la manière de… »




Drôle de bouquin !... Pour sûr, drôle de bouquin !... Pas à dire : dans le genre hargneux, ça se tient ! Une fameuse œuvre à l’emporte-pièce ! Et comment ! Tout écumant de fièvre et de rage, que c’est juste ! Vrai ! ça suinte le verbe cru et l’aigre baragouin sur cinq cent pages !... Impayable !... Rien que le titre, tiens : D’un château l’autre… c’est-y seulement français ça ?... Foutre non !... D’un château à l’autre, qu’on devrait dire !... Dame ! a-t-on idée de sabrer ainsi les prépositions !...Crime de lèse-majesté ! Hérésie grammaticale ! Sacrilège syntaxique ! Outrage aux sacro-saintes muses de l’Antiquité ! Et dès le frontispice, encore !... Cherchez pas : du Céline tout craché !

Céline… Louis-Ferdinand, de son prénom (et Destouches de son nom véritable. Docteur Destouches même, pour l’usage)… ah, sacré couillon çui-là encore ! Le crasseux génie, le pouilleux des Lettres, le loquedu, le crevard !... Non mais vous l’avez déjà biglé, sur ses vieux jours, dans sa baraque de Meudon (Hauts-de-Seine, pleine banlieue, 25ter de la route des Gardes… « Célingrad », comme qu’il appelait ça lui-même !), au milieu de sa ménagerie, entre Bébert, son chat galeux et Toto, son perroquet déplumé ? Vaut le coup d’œil !... Pardessus râpé, chandail cradoque, grolles boueuses, les ongles noirs et la morve aux nez comme un moutard malpropre… ça, pour une dégaine !... La panoplie du parfait crève-la-dalle !... De la débine garantie pur sucre !... Dans  la dèche jusqu’au cou le Père Céline !... Oh,  c’est qu’il l’a pas volé, va !... Et que c’est pas cher payé au vu de toutes les sales combines dans lesquelles il a trempé ! Car après des débuts en fanfare et la sortie de son premier roman Voyage au bout de la Nuit, faut bien avouer qu’il a tourné complètement maboul, le Ferdinand !



…Les pamphlets d’abord… ah, foutus pamphlets !... d’un antisémitisme puant, d’un antijudaïsme crasse, ils lui valent l’inimité d’une partie de son lectorat et jette, aujourd’hui encore, le discrédit sur tout un pan de son œuvre. C’est que, pour l’occase, l’olibrius y fait montre d’un art consommé de se tirer du plomb dans le pied ! Charges virulentes contres les « youtres », les « youpins » et autres « schmoutz », diatribes à la mords-moi-le-pif sur la juiverie internationale et ses diverses ramifications, interminables gloses sur le « péril juif »… eh ! on est pas sorti du Moyen-âge ! y a erreur ! C’est du Torquemada dans le texte !

Pour ne rien arranger, le zouave fricote ouvertement avec plusieurs grosses légumes nazies, fréquente l’ambassade d’Allemagne rue de Varenne et ne cache pas ses sympathies Vichystes. Pour le coup, il se fiche vraiment dans  de « beaux draps » !...  Alors, vous comprenez, à la Libération… zou !…fini joujou !... on plie bagage !... on se fait la malle !...on met les bouts !... fille de l’air et poudre d’escampette !... hop ! toutes voiles dehors ! Les Destouches, mari et femme, se carapatent à l’étranger !... En Allemagne qu’ils atterrissent !... A Sigmaringen, plus précisément ! Sigmaringen, la planque à collabos, la ruche à pétochards !... Six mois, qu’ils y resteront ! Six mois à côtoyer la fine fleur du régime de Papy Pétain, le beau linge de la collaboration, le gratin de la charognerie française ! Six mois avant d’obtenir les fameux visas qui leur permettront de quitter l’Allemagne pour le Danemark (saut directo dans la gueule du loup puisque c’est le mitard et l’exil qu’ils rencontreront en terre scandinave !)

Ça qu’il raconte, le Ferdinand, dans son roman ! Ça ! Son séjour à Sigmaringen avec toute sa clique de capitulards ! Ah, sacré spectacle !... Imaginez un peu : onze cents réfugiés, condamnés à mort par contumace, qui se rongent les sangs dans un patelin perdu du Saint-Empire !... Et le Céline aux premières loges !... Avec la palette et le pinceau !... Un peu qu’y a matière à roman !... Ah, la belle bande de troufions ! Faut voir ça, comment qu’il les dézingue, notre plumitif en chef !... hop !... tous à la casserole ! Et le Pétain ! Et le Bichelonne ! Et le Laval ! Tous !... Raillés !... Charriés !...Traînés sur la claie !... Flagellés au knout !... Ensevelis vifs sous tombereaux d’ordures !

…Tous !... Qu’elle lui serve enfin à quelque chose, sa verve de pamphlétaire, au Père Destouches !… Au vitriol, le portrait de famille ! Là ! bien noirci le daguerréotype !... Photo souvenir : Céline derrière l’objectif…attention, le p’tit oiseau…. et vlan, v’là pour ta poire !...Vrai ! toute une tapée de peigne-culs saisie sur le vif ! D’un Otto Abetz (ancien ambassadeur d’Allemagne à Paris) complètement hystérique à un De Brinon (secrétaire d’Etat du gouvernement Laval) raide dépressif en passant par un Pétain gâteux et ramollo… ça envoie sec ! … caricature à pleins tubes ! … Louis-Ferdinand Céline : Honoré Daumier des Lettres !

 Vous salivez ?... Minute ! …Y a mieux ! Car plus encore que le mordant des portraits, que le piquant de la caricature, ce qui esbroufe, ce qui bluffe, ce qui coupe le sifflard, c’est le grotesque de la situation !...Saint-Elme ! Allez pas croire une seule seconde que tous ces prestigieux pensionnaires, exilés volontaires, glorieux expatriés, se fassent le moindre souci pour leur sort !... Que non, m’sieur ! Même vaincus, archivaincus, encerclés de toutes parts et dos au mur, ils continuent de batifoler et s’entêtent à croire en une hypothétique victoire de l’Allemagne ! Les zigs mettent un point d’honneur à jouer la farce jusqu’au bout : au bord du précipice, ils poussent encore la chansonnette !... Maréchal, nous voilà !... Pas banal !... Et ça chante, et ça danse, et ça folâtre, et ça fait bamboche, et ça soupe tous les soirs dans de l’argenterie de Saxe (même si, rationnement oblige, ça bâfre du rutabaga six jours sur sept !)… pendant que les bombes de la R.A.F pleuvent dans le jardin du château de Sigmaringen et que l’armée du Général Leclerc s’approche à toute biture !



Le seul gus qui tienne le cap au beau milieu de cette tartuferie à la manque ?.... laissez-moi deviner !... le Père Céline, évidemment !... Enfin qui « tienne le cap », façon de jacter ! … Disons qu’il garde farouchement les pieds sur terre, lui ! Et comment ! Furibard, comme de coutume, il braille, gesticule, tempête, fulmine, se démène comme un beau diable pour tenter de s’extirper de ce cauchemar en pays fritz !... Eh ! c’est qu’il l’entend bien lui, l’hallali !.. L’angoisse de la proie, la bête aux abois, le cor au fond des bois… y connaît ! Et comme il n’a guère envie de servir de curée aux chiens… il gueule ! Alors évidemment, sur le paysage, ça détonne !…Un satyre enragé au milieu d’un groupe de nymphettes effarouchées, qu’on dirait !... Mais c’est le but, pardi !... Effet de contraste, peuchère !... Sournoise manœuvre d’un écrivain de génie !... Ridiculiser la galerie pour mieux se mettre en valeur ! … Au diable Pétain, ce vieux débris gâteux !... Et toute sa clique de lèche-botte, tous plus dégénérés les uns que les autres !... Au diable !... Tout pour bibi !... Bibi seul maître à bord !… Bibi grand timonier !... Et v’là comment notre docte saligaud en arrive à passer du statut de simple figurant à celui de danseuse-étoile dans sa propre opérette !... Centre du monde !... Nombril de l’univers !... Noyau de la planète ! De cette drôle de planète, Sigmaringen, qui gravite à vide et  ne semble tourner que pour-elle-même, alors que tout autour, c’est le cosmos entier qui fout le camp !

Au fond, ça sent son Proust ! Oui-da ! Proust ! Proust et son p’tit monde ! Son Tout-Paris, bien coquet, bien fringant et frétillant du croupion, qui se cuite au champagne et aux mondanités, alors même que l’Europe bascule dans l’horreur de la « Der des Ders » !... Un peu que c’est ça Le Temps retrouvé ! Au-delà (ou en deçà) de l’ultime étape du parcours métaphysique du narrateur, c’est aussi la peinture d’une aristocratie d’avant-guerre en perdition qui assiste, sans broncher, sans moufter, l’œil torve et un brin pompette, à sa propre disparition !... Charlus, Laval, même jus (la gaudriole en moins) !…Des décadents, pour sûr !... Spectateurs de leur propre déchéance !... O tempora, O mores ! comme disait l’autre…

Ah, je vous oubliais : outre le souvenir angoissant de Sigmaringen (d’octobre 1944 à mars 1945), le Ferdinand pérore aussi un bon coup sur l’actualité littéraire de l’époque (époque de la rédaction, s’entend: soit de 1954 à 1957)… Parce qu’y a pas que la politique qui lui tourne les foies, au Père Céline !... Figurez-vous !... La littérature aussi lui fout la rate à court-bouillon !... Et le milieu littéraire en particulier !... Le sacro-saint milieu !... La machine à pondre du livre !... La machine à pondre de l’idée !... Vache ! il sait pas où y met les pieds, le Ferdinand ! Y aller de sa plume contre la vénérable confrérie des « gendelettres », c’est défier Belzébuth avec un cure-dent !... Pensez-donc !... Le milieu !... Années 50 !... L’ère intellectuelle !... La fièvre du bourrichon !... Le règne de l’encéphale !... L’Empire existentialiste !... L’Axe Sartre-Beauvoir !.... Saint-Glinglin-des-Près sur le toit de l’Europe !... Chapelles, cercles, cénacles, écoles !.. Des bataillons de scribouillards tyrannisent la Mère Patrie !... Une vraie cabale !... Qu’on a jamais vu pire dans toute l’histoire de la littérature française ! Que la pègre à côté, c’est de l’eau de bidet ! Que la Mère Récamier, avec son salon de la rue de Sèvres, elle peut bien aller se rhabiller !... Sainte maman !

Et pourtant… et pourtant… il s’y colle le Père Céline ! Terré dans sa baraque de Meudon, dans son cabanon de banlieue (d’où le titre D’un Château l’autre ; la bicoque de Meudon pouvant être considéré comme l’un des « châteaux » symboliques du roman, au même titre que celui de Sigmaringen) il tire à boulets rouges sur l’intelligentsia littéraire française !...  Il rue dans les brancards !.... Il crache l’opprobre et dégorge l’anathème !... Les rapaces de l’édition s’en prennent évidemment plein la binette ! Et Gaston Gallimard, le premier d’entre tous ! Hop ! Un p’tit coup de cirage et le grand manitou des Lettres se transforme subito en « sordide épicier », en « maniaque gâcheur », tout juste bon à « compter son pèze » ! Même jeu pour Denöel, le « vicelard » et Paulhan, le « châtreur maison » de la NRF (« nénéref » ou « Pin-Brain Trust » dans le texte, c’est selon) !... Et pour nos p’tits prosateurs parisiens ? Pour nos gentils poivrots du Café de Flore ?... Poussez pas, y en aura pour tout le monde !...  Sartre, déjà descendu en flammes dans A l’agité du Bocal,  est rabaissé plus bas que terre, Malraux est rebaptisé « Dur-de-Mèche », Montherlant « Buste-à-pattes », Mauriac rime avec morbac, Aragon et sa « Triolette » n’en mène pas large, à l’instar de Gide, de Maurois ou de Paul Morand, tous passés à la moulinette !... La déculottée suprême !.... La dérouillée fantastique !... Catilinaire collective ! Prix de groupe pour la mise au pilori !... Tu parles d’une satire !

V’là donc pour le récit ! De Meudon à Sigmaringen, des promenades en compagnie de  Pétain aux cafés crème du Flore, de la colère vive à l’angoisse sourde, le Père Céline blablate, baragouine, déblatère à qui mieux mieux sur tous ces tribulations sordides qui ont émaillé son quotidien d’écrivain miteux. Il emplit son œuvre de sa vie (ou serait-ce l’inverse ?)… A la Proust, une nouvelle fois !… Des tranches de vie bien saignantes !... De juteux biftecks autobiographiques !...Le plaisir de dire « je » !... De le gueuler sur cinq cent pages !... Narration pas du tout objective !... Pas du tout impartiale !... Pas du tout « compte-rendu » !... Que non !... Ma version des faits ! Ma vérité ! Mon ressenti !... Moi d’abord !... Et après moi ?... Le déluge !...  Jouissif !

Et puis le style ! Ça surtout qu’est surprenant chez Louis-Ferdinand ! Le style !... Inimitable !... Pas deux comme lui dans toute l’histoire de la littérature française !... Ah, faut dire qu’il en tenait une sacrée couche, le zig !... Une névrose carabinée, qu’il se coltinait !… Une névrose obsessionnelle caractérisée: la névrose du Verbe !... Oui-da ! monomane du  Verbe, le Père Céline !... Un Verbe qu’il aura modelé, bidouillé, trifouillé sa vie durant, un Verbe qu’il aura voulu différent, intense, original, à l’inverse de nombre de ses contemporains, conformistes jusqu’au trognon ! Assurément, il est l’un des rares zozos à s’être appesanti sur le problème !... C’est peut être ben le seul véritable styliste de la littérature française !... Et pour cause !...Comme il le disait si bien lui-même :  « Le style, dame, tout le monde s'arrête devant, personne n'y vient à ce truc-là » !

Que je vous explique ! N’en déplaise à certains béni-oui-oui des Belles-Lettres, il faut d’abord et avant tout considérer le Louis-Ferdinand comme un artiste… Quoi ça ? Un artiste ? Ce clochard cradingue ? Cette infâme donneuse ? Cette Marie-Salope ? Cette graine de facho ?... Oui-da ! Un artiste ! Et mieux encore, il est l’un des seuls plumitifs de sa génération à avoir assimilé ce postulat fondamental : la littérature est un art !... Ni soupe aux idées, ni brouet psychologique, ni ragoût à la sauce sociale… art d’abord ! art essentiellement ! ars principum est !... Et, tout comme la photographie se veut  l’art de l’image, la danse celui du mouvement, la sculpture celui de la matière, la littérature se réclamera naturellement de l’art du langage.

« De la musique avant toute chose », qu’il beuglait déjà le Père Verlaine !...

 Oui, mais la musique des mots !... Non celle des idées ! …Eh ! Un peu que c’est ça, la « petite musique » Célinienne !2 ... Du langage, rien d’autre !... Une terrible distorsion du langage !... Because ?.... Because le Louis-Ferdinand est  tout bonnement sorti de la langue littéraire !... De  la sacro-sainte langue littéraire !... Celle qui, de Malherbe à Mauriac en passant par Bourget a façonné, cimenté, maçonné des siècles de pieuse littérature, bien bonace, bien pépère ! … Il en sort, le Céline !... Vlan ! D’un coup sec ! Net ! Pas de chichis ! Pas de fla-flas !... Il se dégage de la tyrannie du beau verbe, de la phrase filée et du mot coquet !... Mieux encore : c’est la langue littéraire toute entière qu’il fait sortir de son carcan, de son fichu corset « froufrous-dentelles » vieux de trois cent ans !... Comment ?.... En faisant passer le langage parler à travers l’écrit !... L’émotion du langage parlé à travers le langage écrit !… Toutes les vicissitudes de la langue commune, de la langue du peuple, de la langue de tous les jours…hop ! dans la marmite ! Louche de juron ! hop ! Cuillérée d’argot ! hop ! Pincée d’onomatopée ! hop ! Zeste de patois ! hop !... En un mot comme en cent : on délaisse le beau pour aller vers le vrai !... Un naturaliste, Céline ?... Oui, mais un naturaliste du langage !... Un Gustave Courbet de la langue française !

En fourrant ainsi ses deux panards dans le plat, Louis-Ferdinand ouvre une porte en même temps qu’il rend illisible la plupart de ses contemporains. Sartre lui-même, l’ennemi juré, le « ténia » de l’Agité du bocal, le  « Tartre » de D’un Château l’autre en prendra de la graine !3  …Tu parles d’une révolution littéraire !... Et le plus fort : du premier roman au dernier, de Voyage au bout de la nuit à Rigodon, ce style si baroque, si brindezingue, si brut de décoffrage ne cessera d’évoluer, de s’affermir, de se radicaliser même ! Le Père Céline refusant obstinément de plier sa subjectivité au moule du langage, se sera donc au langage de traverser sa subjectivité et d’en ressortir chaque fois un peu plus chamboulé, un peu plus bigorné, un peu plus amoché !… Céline, terroriste du langage !... Castagneur de prose !... Ravachol des Belles-lettres !... Plus du tout écrivain d’ailleurs ! Plus du tout littérateur !... Hors champ ! Positivement !...  Ou alors à la limite ! A l’extrême limite ! A la lisière entre oralité et littérature ! .... Ou alors… ou alors… oui-da ! c’est ça : écrivain mais écrivain de « langue française», au sens littéral du terme !... Enfin un héritier à la hauteur de l’ancêtre Rabelais !    

V’là donc l’affaire !... Soixante trois ans, le Père Céline… et toujours bon pied bon œil ! J’en veux pour preuve ce fameux pavé, D’un Château l’autre, premier volet de la « trilogie allemande » (suivront Nord et Rigodon), virevoltante satire des vices et travers de la gentilhommerie vichyste, écrit dans un baragouin caractéristique du style « seconde manière » de Louis Ferdinand (amorcé à partir de Mort à Crédit).

A  servir bien chaud accompagnée d’une p’tite boutanche d’huile de vitriol. Succulent !


Florent Zephir,.première année Bibliothèque Médiathèque



Notes

1. Louis-Ferdinand Céline vous parle, 1958 (interview radiophonique)

 2. — Moi j'ai fait passer le langage parlé à travers l'écrit. D'un seul coup.
     — Ce passage est ce que vous appelez votre "petite musique", n'est-ce pas ?
     —  Je l'appelle "petite musique" parce que je suis modeste, mais c'est une transposition très dure à faire, c'est du travail. Ça n'a l'air de rien comme ça, mais c'est calé.
Interview avec Claude Sarraute, Le Monde, juin 1960.

3. Simone de Beauvoir raconte : « Le livre français qui compta le plus pour nous cette année, ce fut Voyage au bout de la nuit de Céline.  […] Il s'attaquait à la guerre, au colonialisme, à la médiocrité, aux lieux communs, à la société, dans un style, sur un ton, qui nous enchantaient. Céline avait forgé un instrument nouveau : une écriture aussi vivante que la parole. Quelle détente, après les phrases marmoréennes de Gide, d'Alain, de Valéry ! Sartre en prit de la graine. »   La force des choses. Paris, Gallimard, 1960.

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14 décembre 2008 7 14 /12 /décembre /2008 21:59









Tim BURTON
La Triste Histoire du Petit Enfant Huître et autres histoires.

Traduit de l'américain par René Belletto
Titre original :
The Melancholy Death of Oyster Boy and Other Stories

Paris,

Édition 10/18 bilingue
Collection domaine étranger,1998

illustrée par Tim Burton



















Deux lectures du Petit enfant huître par Alice et Mélanie.


Article d'Alice

Tim Burton est né en 1958 à Burbank, en Californie aux États-Unis. Il est principalement connu comme réalisateur, avec ses films L'étrange noël de Monsieur Jack, Edward aux mains d'argent, et plus récemment, Sweeney Todd.
   

Cet ouvrage est un recueil d'histoires très courtes écrites en prose et illustrées avec génie par l'auteur lui-même. Avec ce recueil, Tim Burton nous fait plus encore entrer dans son univers horrifique et déjanté.

Les dessins à eux seuls sont de vrai chefs-d'œuvres pouvant rappeler certains personnages de ses films, comme Jack Skellington ou Vincent, héros de son premier court métrage.


Les contes sont écrits comme des contes pour enfants, mais à destination des adultes. Empreintes de poésie, souvent macabres, drôles, et parfois cyniques, ces histoires courtes nous emmènent loin dans l'imaginaire. Certains textes épinglent avec un humour cinglant et réaliste, les travers de l'être humain : intolérance, xénophobie, difficultés d'adaptation dans la société, non respect de notre planète Terre, ainsi que le problème des drogues.

Ils ont tous pour héros un enfant ou un adolescent différent : Enfant Tache, le petit enfant huître, Ludovic l'enfant toxique...

En outre, l'édition bilingue est une excellente idée, permettant de compléter la traduction française des textes, parfois bancale, avec la version originale. Tim Burton joue avec les mots, s'amuse, et emmène le lecteur loin, très loin dans son univers, avec seulement quelques vers.

Au final, c'est un livre à destination des adultes qui on conservé leur âmes d'enfant. Un ouvrage réaliste, humoristique, avec une pointe de macabre... Avis aux amateurs d'humour noir, ou tout simplement à tous ceux qui souhaitent partir loin, juste en ouvrant ce livre. Un ouvrage qui ne ressemble à aucun autres totalement timburtonesque.


Alice Moreau, 1ère année Ed.-Lib.






Article de Mélanie

 

On connaissait Tim Burton en tant que réalisateur, scénariste, producteur et pour les plus grands admirateurs, dessinateur. Ce qu’on savait moins c’est qu’il est aussi doué pour l’écriture.


La triste fin du petit Enfant Huître et autres histoires, est son premier livre, il contient 23 poèmes et 80 illustrations de l'auteur. Le livre est, publié aux Etats-Unis en 1997 et en 1998 en France chez 10/18.

 








Comme toujours chez Tim Burton, on assiste aux (més)aventures de héros peu communs à la destinée tragique. L’univers burtonnien, noir et grinçant à souhait, nous dévoile un portrait de famille inhabituel composé de la Reine pelote-à-épingles, d’un enfant Brie ou encore d’un enfant Tâche. Il fait sortir les monstres du placard pour notre grand plaisir et on ne s’attriste pas du fait que Brindille finisse carbonisé après son aventure avec Allumette (« Brindille et Allumette amoureux »).














Tim Burton permet une approche plus simple de la poésie, car en général, ses poèmes sont assez courts et dépassent rarement une page (« L’enfant avec des clous dans les yeux », par exemple n’est composé que de quatre vers.). L’auteur utilise des mots simples mais subtils et toujours justes afin d’atteindre le but recherché, qui est en général le rire du lecteur.




Par ailleurs, les illustrations permettent de visualiser les personnages inventés par Tim Burton (en effet, il est difficile de savoir à quoi ressemble Ludovic, « enfant toxique »…) et amplifient le côté cruel des poèmes en détaillant l’état premier des héros et leur fin sordide.

 


Cependant, la traduction est à déplorer. En effet, le style de l’auteur n’est pas vraiment respecté et on trouve les poèmes fades et beaucoup plus simplets… Elle est souvent maladroite et réductrice. Par exemple, Jimmy, qualifié de « hideux » dans « Jimmy, the Hideous Penguin Boy », devient « Benjamin, le vilain gamin pingouin ». On peut dire que le recueil, est plus destiné à ceux qui apprécient la lecture en version originale (mais rien n’empêche de lire avec un dictionnaire à portée de main, bien sûr…). Les fans du réalisateur retrouveront avec plaisir l’univers créé par Tim Burton et les novices pourront se familiariser avec celui-ci.


Il est presque dommage que le livre soit si court (personnellement, je l’ai lu en moins de trois quarts d’heure…).

 

Quelques extraits


« Stick Boy and Match Girl in love »

“Brindille et Allumette amoureux”

 

Stick Boy liked Match Girl,

Brindille aimait bien Allumette,

He liked her a lot.

Il l’aimait vraiment beaucoup.

He liked her cute figure,

Il adorait sa jolie silhouette,

He thought she was hot.

Et il la sentait chaude comme tout.

But could a flame ever burn

Mais le feu de la passion peut-il être,

For a match and a stick?

Entre une brindille et une allumette ? Eh bien

It did quite literally;

Oui, à la lettre:

He burned up pretty quick.

Il flamba comme rien.

 

 

“James

Unwisely, Santa offered a teddy bear to James, unaware that

He had been mauled by a grizzly earlier that year.  

 

 

“James”

Inopportunément, le Père Noël offrit à James un nounours, ignorant

Qu’il avait été lacéré par un grizzli un peu plus tôt dans l’an.

 

 

 

Un petit bonheur donc, à mettre entre toutes les mains…

 

Mélanie D. 1A bib-med



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Published by Alice et Mélanie - dans fiches de lecture 1A
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14 décembre 2008 7 14 /12 /décembre /2008 19:03









Shan Sa

La Joueuse de go

Edition Grasset et Fasquelle, 2001

   
   
















Shan Sa est née à Pékin en 1972, elle y a vécu jusqu'en 1990. Après les événements de Tien An Men, elle a gagné la France où elle a appris le français et terminé des études de philosophie. La Joueuse de Go,  son troisième roman, publié chez Grasset en 2001 puis couronné par le prix Goncourt des lycéens, a été un très grand succès en Chine.


Shan Sa écrit en français un livre où se mêlent différentes civilisations. Elle surperpose ainsi deux langues et deux cultures : française et chinoise. Pour elle, «écrire directement en français a cet avantage : on écrit un vrai roman. Les lecteurs voyagent dans un univers qui leur est totalement inconnu mais avec la facilité de la langue. Et j’espère que cette langue française est écrite de telle manière qu’à travers elle, on aperçoit ce qu’est la langue chinoise. C’est peut-être là ce qui fait le style de tous mes livres.»1


Grâce à de courtes phrases, des descriptions simples et poétiques le lecteur est captivé par l'atmosphère tour à tour douce et innocente puis grave et violente.


L'écriture d'un livre est pour Shan Sa une expérience douloureuse. Pour faire aboutir son roman La Joueuse de go elle a écrit un premier livre inachevé. «J’étais très angoissée, le livre n’arrivait pas à se détruire pour faire renaître quelque chose d’autre et je suis partie à Venise, toujours tourmentée, vivant à peine. Et une nuit, j’ai fait un rêve, et dans ce rêve, j’ai vu un roman. Et lorsque je me suis réveillée, tout a recommencé.»2



La plus grande partie du roman se déroule en Mandchourie, occupée par l'armée japonaise dans les années 30 . L'auteur raconte la guerre sanglante qui a ébranlé la Chine, le Japon désirant coloniser ce pays. Elle s'est rendue plusieurs fois en Mandchourie, lieu qu'elle apprécie particulièrement pour la beauté de ses paysages et des habitants. L'auteur témoigne également de la vie de ses grands parents mandchous qui ont assisté à l'invasion et se sont engagés dans la résistance.

Elle rend également hommage à ses grands-parents adoptifs en France, le peintre Balthus et sa femme la Japonaise Setsuko qui lui a fait découvrir la civilisation japonaise.


Le livre se découpe en courts chapitres dans lesquels s'expriment successivement un soldat japonais et la joueuse de go, Chant de nuit.


La jeune adolescente rêve de devenir une femme indépendante, d'échapper au triste destin de la femme soumise à son mari, à sa famille. Le poids des conventions pèse sur ses épaules même si sa famille lui laisse une grande autonomie. Le jeu de go est une passion qu'elle cultive en affrontant régulièrement des adversaires sur la Place des Mille Vents. Elle les domine sans exception.


Le soldat japonais a été élevé dans les traditions les plus rigides de son pays et a dû se plier à un entraînement militaire rigoureux. Il est devenu un homme dur, à la volonté sans faille. Il maîtrise le  chinois et  excelle dans le jeu de go.


Le damier est leur lieu d'affrontement, un combat silencieux s'y déroule. «C’est un jeu où le langage est banni, un jeu où enfin deux jeunesses de nationalité différente, de langue différente, d’idéologies différentes, peuvent enfin se rejoindre.»3 Ignorant tout l'un de l'autre, ils sont à travers ce jeu inévitablement attirés l'un vers l'autre, se heurtant à un amour impossible. Dans la réalité ils sont ennemis et ont soif de vengeance. Elle abhorre les Japonais qui ont tué son amant, un résistant nommé Min.

L'alternance des deux  récits permet d'être confronté à deux points de vue opposés. Le même événement est appréhendé par deux esprits divisés. «La vérité n'a jamais une seule facette. C'est un diamant qui doit être taillé et chaque personne qui s'approche d'elle voit seulement la lumière qui lui est destinée. La vérité ne peut être que dans l'alternance des points de vue.»explique Shan Sa.4


Le thème de l'amour, amour impossible, amour tragique, amour soumis, ou encore amour déçu, et de l'apprentissage rythment le roman. La joueuse de go ne veut pas reproduire le même schéma que celui de sa mère, une épouse totalement dévouée à un mari ingrat ou de sa soeur mariée à un homme qui la trompe avec des femmes aux moeurs légères. L'adolescente se révolte contre le mariage forcé de son amie Huong avec un homme qu'elle ne connaît pas. Elle rêve de liberté et dénonce toutes les injustices faites aux femmes prisonnières d'une société qui oscille entre traditions chinoises et modernité occidentale. «Je saurai maîtriser mon destin et me rendre heureuse. Le bonheur est un combat d'encerclement, un jeu de go. Je tuerai la douleur en l'étreignant.»5 Le jeu de go la protège de la barbarie de la vie; tout devient alors possible. Il cache la vérité et berce l'adversaire de mensonges.

Le soldat japonais a une tout autre vision de l'amour. C'est un sentiment inutile : « Je me suis préparé à mourir. Pourquoi me marier ? Une femme de samouraï se tue après la disparition de son époux. Pouquoi précipiter une autre vie dans l'abîme ?» 6 Il tombe amoureux d'une maiko (apprentie geisha) nommée Lumière mais l'apprentissage du seppuku (suicide du samouraï japonais) qui exige de lui « une longue péparation mentale détourn[e] [s]es pensées de l'apprentie geisha.»7 Il préfère alors fréquenter des prostituées qui lui font oublier Lumière.


Le soldat fier et impitoyable dont la pensée pourrait se résumer par : « agir, c'est mourir »; « mourir, c'est agir » se révèle être peu à peu un jeune homme sensible et horrifié par la cruauté de la torture, écoeuré par une armée animale que rien ne semble arrêter.


Ce roman poignant fait découvrir le jeu de go, métaphore de la guerre éternelle et sans merci que se livrent les hommes.

Notes

1. http://www.zone-litteraire.com/entretiens.php?art_id=330

2.  Ibidem 

3: Ibidem


4. Lire.fr, décembre 2001 / janvier2002, http://www.lire.fr/entretien.asp/idC=38579/idR=201/idG=/idP=1

5.  La Joueuse de go, Sahn Sa, édition Gallimard, collection folio p. 135.

6. La Joueuse de go, Sahn Sa, édition Gallimard, collection folio p. 87.

7. La Joueuse de go, Sahn Sa, édition Gallimard, collection folio p. 95.


Julia Piquemal, 2ème année Bib.



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14 décembre 2008 7 14 /12 /décembre /2008 07:04







Fouad LAROUI
L’oued et le consul

Flammarion, 2006




























Les nouvelles de Fouad Laroui permettent de découvrir le Maroc avec ses oueds, son désert, ses odeurs …  mais aussi les villes bruyantes, comme dans "stridences et ululations" ; d’ailleurs je n’ai pas pu m’empêcher de sourire car cette nouvelle m’a rappelé Marrakech avec l’appel du muezzin , les klaxons à longueur de journée..

Fouad Laroui peint aussi la vie marocaine et il n’a pas toujours un regard complaisant  sur sa terre natale  ; en effet dans "l’Oued et le consul" il n’ignore pas la misère incarnée  par un vieux Berbère et  le regard critique de Fouad Laroui se pose aussi sur la condition féminine dans "Khadija aux yeux noirs".

L’auteur s’intéresse aussi à la politique, il condamne  les despotes et  dénonce le pouvoir abusif de Hassan II dans "le tyran et le poète".

 Dans "l’oued et le consul", Fouad Laroui n’épargne pas non plus l’arrogance et l’ethnocentrisme des Occidentaux. Ce qui fait de Fouad Laroui un auteur totalement objectif quant aux mondes oriental et occidental : en effet il est aussi critique sur l’une que sur l’autre culture et il confronte même les deux.

Enfin , Fouad Laroui dénonce également  les gendarmes trop autoritaires envers la population. D’ailleurs, dans "une botte de menthe", l’auteur fait référence à un souvenir personnel : l’enlèvement de son père par la police.

Fouad Laroui fait donc rêver en dépeignant les charmes de son pays mais nous éclaire sur la misogynie, la pauvreté et l’injustice malheureusement toujours présentes au Maroc.
 Fouad Laroui aborde tout ces sujets douloureux avec un humour et une légèreté qui sont sûrement « les armes les plus redoutables » pour dénoncer…

Cela m’a incitée à lire le Maboul qui est une satire de la société marocaine et De quel amour blessé qui raconte l’amour impossible entre un jeune Maghrébin et la fille d’un juif.



















Adeline Bouzet, 1ère année édition librairie

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