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14 avril 2013 7 14 /04 /avril /2013 07:00

Convivialitte-bruno_loth_01.jpg(Bruno Loth - Photo Rémy)

 

Bruno Loth est un auteur de bandes dessinées au parcours atypique. Il est à la fois dessinateur, scénariste et éditeur. Il est connu pour deux séries d’albums, Ermo et Apprenti / Ouvrier, qui nous entraînent dans l’Histoire de l’Espagne et de la France.

Dans Ermo, on suit l’itinéraire d’un jeune orphelin durant la guerre civile espagnole de 1936. Adopté par une troupe de saltimbanques, le garçon sera confronté à la lutte contre le pouvoir fasciste, à la traîtrise et à la mort. Une série riche en péripéties avec un fort engagement politique.

Quant à Apprenti et Ouvrier, ils nous plongent dans la biographie du père de Bruno durant l’entre-deux guerres et sous l’occupation. Nous découvrons les conditions de travail d’un homme, apprenti puis ouvrier au chantier naval de Bordeaux,et son existence bouleversée par la guerre. 

Nous avons eu la chance de recevoir Bruno Loth à l’IUT de Bordeaux 3. Il nous a dévoilé quelques moments de sa vie.

convivialitte-bruno_loth_02.jpg

(Photo Rémy)

 

Une enfance liée à la bande dessinée

Le père de Bruno Loth était ouvrier aux chantiers navals de Bordeaux qui avait un comité d’entreprise avec une bibliothèque. L’auteur avait le plaisir de dévorer des BD que son papa ramenait à la maison. Durant l’enfance de Bruno la BD était considérée comme « une littérature débile » (ce sont les mots de l’auteur), mais celui-ci ne s’en soucie pas et continuait de lire Astérix, Tintin et Lucky Luke.

La BD ce sont aussi des illustrations. En classe de maternelle, l’institutrice est surprise par un cowboy aux traits minutieux que Bruno a dessiné. L’auteur observe aussi régulièrement son père en train de peindre ; l’amour du dessin vient doucement et naturellement. Bruno Loth se rend compte qu’il peut attirer l’attention grâce au dessin, l’école n’est pas un lieu où il s’épanouit ; il trouve donc une manière de s’exprimer, de faire passer des histoires par l’image.


Faire d’une passion son gagne-pain

Bruno Loth travaille pour un fanzine  nommé 666. Son parcours s’oriente ensuite dans une agence de publicités où il conçoit des illustrations. « J’ai fait ça par fainéantise, c’était un moyen d’avoir un revenu fixe tous les mois », nous avoue-t-il. Mais à 40 ans il prend conscience qu’il ne veut plus vivre ainsi, il désire raconter des histoires.

La bande dessinée Ermo est sa première création. Il part à la recherche d’éditeurs durant l’année 2005, mais le sujet de la guerre d’Espagne n’intéresse pas. Seule la maison d’édition Dupuis semble apprécier le projet ; cependant elle souhaite que l’auteur change son style de dessin. Bruno Loth tente de modifier le personnage d’Ermo en lui faisant des yeux plus petits et plus doux. Sa fille intervient alors, estimant que son père ne doit pas dénaturer son dessin original pour faire plaisir à une maison d’édition, elle ne veut pas que son père entre dans « un système capitaliste ».

Bruno doit trouver une autre solution pour publier sa BD. La souscription est une issue intéressante à son problème, il en obtient 300. Cela lui permet d’avoir un apport pour payer les premières traites à l’imprimeur. Ermo peut enfin être publié en 2006, c’est le premier album de Bruno Loth auto-édité ; il est alors loin d’imaginer que la BD aura du succès.

convivialitte-bruno_loth_03.jpg

(Photo Rémy)

 

 

L’Histoire : un élément prépondérant chez Bruno Loth

Ermo et la guerre d’Espagne

Ermo n’est pas sorti de l’imagination de l’auteur par hasard. Sa femme est espagnole et son beau-père était engagé dans une milice anarchiste durant la guerre civile espagnole de 1936. Un sujet que Bruno approfondit pendant 25 ans ; à chaque nouvel album d’Ermo il entreprend des recherches. Cette BD a une signification particulière pour lui, c’est un hommage à son beau-père décédé. « Je voulais que ça sorte du placard, faire lire son histoire » explique-t-il.

Bruno Loth construit la BD avec une trame historique puis ajoute la fiction. Il décide que l’histoire se déroulera entre juillet et novembre 1936 et l’enrichit d’événements incontournables de la guerre civile espagnole. Il plante le décor en Catalogne et en Aragon, y fait évoluer des personnages réels tels que des femmes anarchistes se battant au front, ou à l’arrière en s’occupant des réfugiés. Quant à Ermo, c’est un personnage inventé. L’auteur dit : « j’ai choisi un enfant car il est naïf ». Ce n’est pas au sens péjoratif du terme, il pense plutôt au côté sincère et spontané de l’enfance, à l’insouciance prise dans les tourments d’une vie liée à la guerre. Ce personnage permet au lecteur de se faire sa propre opinion sur les événements.

L’auteur précise qu’il n’y a pas de message politique dans Ermo, il ne cherche pas à promouvoir l’anarchisme. Il souhaite que l’on se questionne sur son avenir en s’appuyant sur le passé, il voit sa BD comme un message humaniste.

Le sujet de la guerre civile espagnole n’a pas intéressé les éditeurs, mais Bruno Loth s’offre une belle revanche avec le succès d’Ermo. Il fait ses premières dédicaces à l’Utopia, cinéma bordelais d’art et d’essai, au moment des 70 ans de la guerre d’Espagne en 2006, puis tout s’enchaîne très vite pour l’auteur. Il est invité à des manifestations en rapport avec la guerre d’Espagne afin d’apporter son éclairage sur la question. Il est agréablement surpris de rencontrer des Espagnols qui lui demandent des renseignements sur leur propre histoire. La réussite de cette BD se confirme lorsqu’il est publié en Espagne.


Apprenti et Ouvrier, une histoire familiale

Le père de Bruno Loth, Jacques, est né en 1918 ; il annonce un jour à son fils qu’il n’a plus aucun but dans la vie, qu’il veut mourir. Des paroles qui touchent profondément l’auteur ; il décide alors de trouver un moyen de redonner de la vitalité à son père. Il pense à Ermo et imagine qu’il peut raconter l’histoire de son père à travers la grande Histoire de France. Bruno raconte : « je me suis souvenu des anecdotes qu’il me racontait ; les auberges de jeunesse, son apprentissage au chantier naval de Bordeaux, la Deuxième Guerre mondiale. Quand j’avais quinze ans ses histoires me saoulaient, je les connaissais par cœur. » Mais il pense aujourd’hui que ces anecdotes peuvent servir à créer une BD.

Il parle de son projet à son père ; celui-ci est réticent, pensant que sa vie n’intéressera personne. Le fils se bat pendant quelque temps pour faire accepter l’idée à son papa. Il lui présente des planches, puis les deux hommes parviennent à s’entendre, ils se voient toutes les semaines pour échanger leurs idées et Bruno présente l’avancée de ses travaux. Jacques s’implique même dans les illustrations, refaisant les dessins des machines sur lesquelles il travaillait au chantier. Lorsque le projet débute, le père ne souhaite pas que le personnage principal porte son prénom, mais il se prend vite au jeu.

Une relation particulière s’instaure entre Bruno et Jacques ; cela a été une expérience unique qui continue encore. Lorsque Apprenti est publié, l’émotion est au rendez-vous pour les deux hommes ainsi que le succès. C’est donc naturellement que le père demande à son fils d’écrire une suite qui sera Ouvrier.

Apprenti et Ouvrier sont construits comme Ermo ; il y a une trame historique et de la fiction. Même si l’auteur enjolive un peu les aventures de Jacques, il veut avant tout rester proche de l’histoire de son père.


Créer sa bande dessinée

Le processus de création de Bruno Loth est régulier. Il met neuf mois pour concevoir un album d’Ermo, trois mois d’écriture / découpage et six mois pour la réalisation des dessins. Quant à Apprenti et Ouvrier il met à peu près un an et demi. L’écriture du scénario est plus rapide pour l’histoire de son père car il invente peu de faits, mais il y aussi un travail de fond avec Jacques qui prend du temps.

Bruno Loth réalise ses BD d’abord en construisant un scénario puis en opérant un découpage de l’histoire. Il dessine ensuite sur des planches de petit format car il estime que le format A3 est trop grand pour que l’œil humain perçoive tous les détails. Puis il scanne les planches pour les agrandir au format A3 sur feuille de Canson, les imprime en bleu et redessine dessus au crayon. Il insère le texte en l’adaptant à l’image pour que cela se greffe au mieux dans la vignette et dans la bulle. La typographie semble être écrite à la main mais l’auteur nous avoue son petit secret, c’est une typographie d’ordinateur. Il améliore encore les dessins autour des bulles, repasse à l’encre et scanne à nouveau les planches. Il ajoute finalement les couleurs.

La technique de création de Bruno a sensiblement évolué au cours des années. Les cinq premiers tomes d’Ermo ont été faits à la plume, pour le dernier album l’auteur essaie le pinceau et le procédé lui convient. Les plus avisés verront la différence mais elle est difficilement décelable.

Le temps a aussi un effet sur le trait de l’auteur ; le personnage d’Ermo a un peu changé de style au cours des différents albums sans que Bruno s’en aperçoive vraiment. Dans le tome 6 il a essayé de retrouver la manière dont il dessinait dans le tome 1. « Le principal c’est que les personnages soient reconnaissables », dit-il.

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  (Photo Rémy)

 

 

Organiser la diffusion / distribution

Par la force des choses l’auteur a eu le courage de se lancer dans l’aventure de l’auto-diffusion et de l’auto-distribution. Il a donc créé sa propre maison d’édition,  Libre d’images afin d’éditer Ermo.

Promouvoir ses créations ne s’arrête pas à la création d’une maison d’édition. Bruno participe à de nombreux salons où il monte son stand et peut vendre en direct ses BD, c’est à ce moment-là qu’il fait son plus gros chiffre d’affaires. Il aime se rendre dans des salons, il estime que c’est un rythme essentiel dans sa vie ; cela lui permet d’avoir une respiration quand il est en train de créer, il considère cela comme une pause pour réfléchir. Il apprécie particulièrement le contact du public et les rencontres avec ses fidèles lecteurs ; c’est un grand plaisir et beaucoup d’encouragements à chaque fois.

Bruno Loth a tenté une nouvelle méthode pour diffuser et distribuer les albums Apprenti et Ouvrier, la co-édition. Il collabore avec La Boîte à bulles, maison d’édition avec laquelle il a trouvé son équilibre. Elle le considère comme un auteur/éditeur, elle s’occupe d’imprimer et de faire de la communication sur les BD et elle le rémunère en albums. L’auteur a donc à sa disposition un stock qu’il vend lui-même. Il nous prévient que ce type de contrat est rare.

Le champ de l’édition s’est ouvert un peu plus avec Cairn, qui publie des ouvrages qui portent haut et fort l'Histoire, la mémoire, la culture et le patrimoine. La maison d’édition est chargée de diffuser Ermo dans le Sud de la France. L’album a aussi la particularité d’être vendu en Espagne, c’est aux éditions Kraken que Bruno a confié son travail afin de le diffuser dans ce pays où Ermo est né.


Bruno Loth dans le futur

L’auteur nous avoue à demi-mot qu’il a des  projets d’albums en cours mais cela reste un secret, il y aura toujours le côté historique cher à Bruno. Nous savons malgré tout que le troisième opus des aventures de Jacques est en préparation ; l’auteur a déjà réalisé une quinzaine de pages. L’histoire promet d’être captivante car nous assisterons à la rencontre entre son père et sa mère.

Nous remercions sincèrement Bruno Loth d’avoir partagé ce moment avec nous. Ce fut une rencontre culturelle et humaine passionnante.

 

Convivlialitte-bruno_loth_04.jpg

  (Photo Rémy)

 

Florence, AS bibliothèques

 

 

 


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Published by Florence - dans bande dessinée
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13 avril 2013 6 13 /04 /avril /2013 07:10

à la librairie BD Fugue
Bruno-Loth-bd-Fugue.JPGPhoto Bd fugue

 

Auteur du cycle de bande dessinée Ermo, il se consacre aujourd’hui à l’histoire de son père dans Apprenti et Ouvrier. Au programme : couleur, anarchisme et autoédition.



Comment vous est venue l’envie de faire de la BD ? Comment passe-t-on de l’univers de la publicité à celui de la BD ?

Depuis tout petit, j’ai eu envie de faire de la BD. Vers l’âge de 22 ans, grâce à des projets de bandes dessinées, je suis entré dans des agences de pub, jusqu'à 40 ans. J’ai passé pratiquement 20 ans à me « prostituer pour le grand capital ».
 
En 1999, il y a eu la grande tempête, ça fait un peu vieux combattant de raconter ça, et ma maison a été inondée : plein d’originaux ont été détruits, j’étais complétement déprimé. Plein de gens du village où j’habite n’avaient pas été inondés et sont venus chez moi, pour m’aider à nettoyer. À ce moment-là, j’ai senti qu’il y avait un bouleversement dans ma vie. Toute cette générosité, je la ressentais tellement que j’avais besoin de la retransmettre ; j’avais besoin de changer ma vie, d’arrêter de travailler pour la pub. Je me suis dit : « il faut que je fasse ce que j’ai toujours aimé, c'est-à-dire de la bande dessinée ».

 

Vous avez créé votre propre maison d’édition, Libre d’images, pouvez-en dire plus sur votre démarche ?

Ermo a été ma première BD autoéditée. Je n’avais pas du tout envie de retourner au grand capital, c'est-à-dire aller voir des éditeurs. En plus, Ermo, c’est une bande  dessinée qui parle d’anarchistes catalans. Donc, j’ai lu beaucoup de bouquins sur l’anarchie, et je me suis dit qu’il y avait peut être d’autres choses à essayer et d’autres voies que celle du capitalisme. Je me suis lancé dans une autoédition : je diffusais moi-même, sans passer par les libraires, mais en passant par des salons de BD. Je vendais en direct, j’avais un accès direct au public et non pas à travers le libraire.

Il faut savoir qu’avant le libraire il y a les diffuseurs, les distributeurs, toute une chaîne qui est assez lourde quand tu montes une maison d’édition. C’est 60% de ton prix de vente qui part là-dedans. Moi je n’avais pas les moyens de faire ça et pas l’envie, j’avais envie de passer par d’autres chemins, l’autoédition en était un.

 

Pourtant Apprenti et Ouvrier sont diffusés en partenariat avec la Boîte à bulles ?

Oui, c’est une coédition avec la Boîte à bulles. Ce qui m’embête chez les éditeurs c’est l’exploitation des auteurs. Si on peut éviter d’être exploité c’est pas mal, ce n’est pas les exploitants qui vont arrêter d’eux-mêmes.

Quand la Boîte à Bulles sont venus me voir pour éditer le tome 3 d’Ermo, j’ai dit non, parce qu’il n’avait pas à être chez un éditeur et je n’étais moi-même pas prêt à être chez un éditeur.

Deux ans plus tard, la Boîte à Bulles est revenue en me disant : « si tu as un autre projet, on est preneur ». J’avais justement un autre projet, celui d’Apprenti, j’ai demandé quelle forme de contrat ils me proposaient. Je n’avais pas envie d’être exploité comme le sont les auteurs notamment chez les petits éditeurs. Ils ne peuvent pas faire autrement que de ne pas payer les auteurs : c’est un cercle vicieux. Ils aimeraient bien, mais ils ne peuvent pas parce qu’ils n’ont pas de bénéfices suffisants sur chaque album, ou du moins ils ne s’en donnent pas les moyens. Avec Apprenti, j’ai fait un contrat de coédition qui me permet de dégager plus pour moi-même.

 

Donc vous n’avez pas le projet d’éditer quelqu’un d’autre ?

Si, mais ça se ferait dans l’aide à l’édition. Si je peux donner un jour un coup de pouce à quelqu’un pour qu’il fasse son propre album et qu’il s’autoédite, pourquoi pas. Mais éditer moi quelqu’un, je ne pourrais pas, je ne saurais pas vendre ces livres aussi bien que mes propres livres. C’est une question de savoir-faire. Je ne sais vendre que mes livres parce que j’en suis passionné et que je peux en parler, répondre au gens en faisant des dédicaces. Mais vendre le bouquin d’un autre je ne suis pas sûr de savoir le faire. C’est un métier différent.

 

Plusieurs membres de votre famille sont des artistes en herbe, à commencer par votre père que l’on voit sans cesse en train de dessiner. Votre famille vous a-t-elle communiqué cet amour de l’art ?

Oui, tout à fait. D’ailleurs, dans Ouvrier, on parle de l’oncle Raoul, un sacré gus, qui avait fait de la peinture aux Beaux-Arts. Moi même, j’ai une fille qui vient d’être diplômée des Beaux-Arts. Quand on est petit et qu’on voit les autres dessiner, mais c’est aussi valable pour d’autres formes d’art, comme la musique, on devient soi-même un artiste, un musicien, même si on n’en fait pas véritablement une carrière, mais au moins on aime la musique.

entretien-Bruno-Loth-1.jpg 

Ce goût pour la BD vous a également été communiqué par votre famille ? Quelles sont d’ailleurs vos influences ?

Oui, je suis tombé tout petit dedans. La BD est un peu liée à Apprenti et Ouvrier, puisque c’est du travail que mon père me ramenait des BD de la bibliothèque du CE. C’est comme ça que j’ai découvert mes premières bandes dessinées, Astérix, Tintin ; j’étais aussi abonné à PIF, les classiques. À l’époque, il n’y avait pas autre chose. C’est à l’adolescence que j’ai découvert des bandes dessinées dans des revues comme Métal Hurlant et À suivre. Ça a été un choc. Grâce à À suivre, j’ai eu accès aux BD de Tardi qui m’a beaucoup influencé, au niveau graphique mais aussi finalement au niveau politique, puisque Tardi est proche des anarchistes et moi aussi…

 

 

 

             (Ouvrier, p. 7)

 

Plusieurs de vos personnages évoquent leur vision de l’art ; est-ce une manière d’exposer votre point de vue par l’intermédiaire de leur voix ?

C’est difficile à expliquer, c’est ce que j’imagine qu’ils pouvaient se dire. Mon père ne se rappelle pas les dialogues de l’époque, ou ce dont ils parlaient. Je sais qu’ils parlaient beaucoup de peinture, mon père me l’avait dit. J’ai refait des dialogues au travers de ce que pouvaient penser Raoul, Marceau ou mon père. Ils sont très influencés par leur oncle. Quand ils étaient tout petits, ils passaient du temps à regarder leur oncle peindre ou dessiner.

 

entretien-Bruno-Loth-2.jpg(Ouvrier, p. 99)

Et pour ce qui est de cette planche, où Jacques et Marceau évoquent l’importance de la couleur…

 

C’est vraiment une moquerie des dires de mon père. Mon père pense que tout s’apprend, on ne peut pas faire des trucs par soi-même. Avant de pouvoir faire de la peinture, il a lu dix bouquins théoriques sur la peinture. Il en parle avec l’oncle à un moment : «  Tu sais, tonton, j’ai lu pas mal de bouquins sur la peinture ». L’oncle lui répond : « les bouquins, c’est bien mais il faut avant tout avoir l’œil ». Moi, je suis plus proche de l’oncle Raoul : je suis entièrement autodidacte et instinctif dans ce domaine-là.
 

 

entretien-Bruno-Loth-3.jpg(Apprenti, p. 25)
 

 

Pourquoi avoir choisi le noir et blanc et l’ajout de rares touches de couleurs ? J’ai lu dans un entretien que vous vous étiez inspiré de Guernica de Picasso…

C’est une anecdote, ça ! J’avais fait Ermo entièrement en couleur, et je trouvais que ça n’allait pas dans l’ambiance du contexte de la guerre d’Espagne. J’ai eu l’idée de supprimer les couleurs et d’arriver à une BD grise, à laquelle j’ai rajouté du rouge. Sur le moment, je n’ai pas pensé à l’histoire de Guernica. Quand il a voulu créer Guernica, Picasso n’a eu accès qu’à des images en noir et blanc. Ensuite il s’est fait sa propre image de Guernica en noir et blanc et il voulait rajouter une larme de rouge, mais il a renoncé. C’est là qu’en plaisantant je dis que je suis plus fort que Picasso, parce que j’ai réussi à rajouter du rouge. Je plaisante. Sa démarche est intéressante parce que je me suis dis que pour replacer l’histoire dans le contexte de la guerre et dans le temps passé, le faire en noir et blanc, c’est significatif. Au niveau graphique, quand on voit du noir et blanc, on se situe toujours dans le passé. Une espèce de reflexe de Pavlov.

 

Comment choisissez-vous la couleur à insérer dans un dessin ? Quelle symbolique attachez-vous à la couleur ?

J’ai toujours une idée cachée derrière la tête par rapport à la couleur. Dans Apprenti et Ouvrier, il y a plusieurs parties. Dans les parties qui se passent à l’usine c’est des couleurs froides à dominante bleue, avec du gris. Mon père me disait que quand il était à l‘usine, pour lui, c’était la froideur de la mort. Dès qu’il sortait de l’usine, il tirait le rideau, c’était la joie de vivre qui revenait. Là on est dans les couleurs marron. Le troisième passage est celui avec le Front Populaire et les manifestations, la colère : là il y a du rouge qui apparaît. C’est toujours symbolique. Comme dans Ermo avec le rouge et noir, couleurs des anarchistes de la C.N.T. – F.A.I., de la guerre d’Espagne.

 

Pourquoi ne pas être resté à ces couleurs ? Dans Ermo, on voit dans le tome 4 et 5 d’autres couleurs apparaître, comme l’orange, le violet ou le jaune ?

Ça m’a démangé de rajouter des couleurs symboliques. C’est toujours pareil, c’est dans le symbole. Je voulais rajouter les couleurs du drapeau espagnol républicain que personne ne connaît. Rouge, or et violet. Dans les premiers tomes, comme je n’avais pas mis de jaune et de violet, le drapeau espagnol apparaît rouge, blanc et noir. Personne ne le voit, ce drapeau. Quand je suis passé au tome 4, j’avais cette volonté de mettre le drapeau en couleur. D’ailleurs au début du tome 5, la première page, c’est une marionnette qui représente l’Espagne, drapée dans le drapeau espagnol. 

 

entretien-Bruno-Loth-4.jpg(Ermo, t. 5, p. 03)


On sent une évolution dans le dessin entre Ermo et Apprenti, notamment Franco…

C’est tout bête, c’est une question de technique. J’ai fait l’encrage d’Ermo au porte-plume et l’encrage d’Apprenti a été fait au pinceau. Mais il y a quand même une évolution dans Ermo du premier au dernier. D’ailleurs dans le tome 6, je reviens à la tête d’Ermo du tome 1. Ce n’est pas voulu. En dessinant petit à petit, je suis poussé vers une forme de réalisme. Dans le dernier, je me suis fait violence pour revenir au début d’Ermo.


entretien-Bruno-Loth-6.jpgentretien Bruno Loth 5

 

(Ermo, t. 5 p. 05 et Ouvrier, p. 31)

 

 

Comment travaillez-vous le dessin à proprement parler ? À partir de photos, d’archives ou d’après votre imagination ?

Il n’y a que de l’imagination, enfin… J’ai pris de la documentation, des vieilles photos et je redessine certaines choses. Je ne pourrasi pas faire un décor en me disant : c’est complétement inventé. J’invente par rapport à des données que je sais exactes dans le disque dur de mon cerveau. Je sais qu’à cette époque c’était comme ça même si la rue n’a pas vraiment existé ; c’est une rue des années 30, ça ne serait pas une rue de 2012.

Pour l’Espagne c’est pareil, je vais chercher des photos dans des bouquins sur l’Espagne des années 30, mais je vais aussi sur place. Une ville comme Bordeaux ou Barcelone, ça se sent de l’intérieur, il faut y être, s’y balader pour que ça soit crédible. Je crois que c’est ça qui est important, il ne suffit pas de prendre une photo, de la décalquer et puis hop, on a la vue qui apparaît. On reconnaîtra certainement un monument ou un truc comme ça mais pas l’ambiance d’une ville, elle doit être vécue de l’intérieur. En plus, à Madrid ou Barcelone, il y a énormément de choses de cette époque qui sont restées.

 

Justement, il y a une scène très marquante dans Ermo, sur une place de Barcelone, avec le bruit des mitrailleuses…

C’est la scène qui se passe autour de la statue de Colomb ? J’ai été touché par ce lieu. En allant à Barcelone, j‘avais prévu de faire cette scène, j’avais tous mes plans. Quand j’ai vu les bâtiments autour et la statue de Colomb, je me suis aperçu qu’il y avait encore des impacts de balles de l’histoire que j’allais raconter.

entretien-Bruno-Loth-7.jpg(Ermo, t. 2 p. 40)

Vous avez des personnages très marqués : l’oncle Raoul dans Ouvrier, Bertin et la troupe de copains, mais surtout dans Ermo, notamment Fina, Luz, Sidi… Quelles ont été vos sources d’inspiration pour ces hommes et ces femmes pleins de caractère ?

 Ce sont des femmes espagnoles qui sont le contraire de la majorité des femmes de l’époque parce qu’elles sont engagées. Avant le coup d’état et la révolution anarchiste, la soumission était le propre de beaucoup de femmes. Celles que l’on voit dans Ermo ne ferment pas leur bouche, elle ont des idées et ont envie de les transmettre. Autant Fina, Luz que Carmen, l’ancienne prostituée qui devient militante, des mujeres libres ou Frederica Montseny, première femme ministre en Europe (sans compter la Russie) sont des femmes de caractère. Ça m’a plu de raconter ça parce que c’est contraire de l’image soumise de la femme en Espagne. L’émancipation de la femme était une des choses que demandaient les anarchistes, même si parmi ces anarchistes il y avait beaucoup de machos et beaucoup de femmes se sont battues pour se faire reconnaître.

entretien Bruno Loth 8entretien-Bruno-Loth-9.jpg

 

(Ermo, t. 4 p. 35 et 36)

 

 


 
Comment vous est venu l’envie de faire un livre sur votre père ? Comment est né ce projet ?

J’ai fait Ermo après la mort de mon beau-père. C’était un hommage aux républicains espagnols. Je n’avais jamais eu l’idée de faire une BD sur mon père. Jusqu’au jour  où mon père, qui avait 82 ans à l’époque, me dit : « j’en ai marre de vivre, je n’ai plus de but dans ma vie ». Ça ne m’a pas plu du tout d’entendre ca. J’ai eu envie de le secouer, de lui trouver un but. Puisque j’avais fait un hommage à mon beau-père pourquoi pas en faire un à mon père.

Je lui ai proposé de raconter ses histoires, ses anecdotes qu’il racontait tous les dimanches lors des repas de famille, sur la guerre et le front populaire, les histoires de famille avec Raoul, Marcel. Ces histoires je les connaissais par cœur, sans vraiment les connaître puisque je ne les remettais pas dans le contexte.

Quand je lui ai dit que j’allais raconter son histoire pendant le Front populaire, il m’a répondu que l’histoire d’un ouvrier n’allait jamais intéresser personne. En partant de ce constat,  j’ai voulu lui prouver que sa vie était aussi intéressante.

 

Ce sont des souvenirs assez personnels qui se gardent généralement dans la famille, pourquoi avoir rendu cela public ?

Je voulais faire la BD, je ne me suis pas posé la question de la publication parce que pour moi c’était logique comme pour Ermo.

 

Comment s’est déroulé le travail avec lui ? Comment avez vous fait le tri dans les souvenirs qu’il vous a racontés ?

 C’était génial de travailler avec mon père. Pour le tri dans les anecdotes, j’ai fait ce que j’ai voulu. Je voulais que les anecdotes racontent une histoire. Donc, je suis parti de la trame de l’Histoire, du Front populaire à Bordeaux qu’il fallait mettre en fond, et après j’ai essayé de caser toutes les histoires dans une chronologie qui n’est pas forcément réelle : je changeais l’ordre des anecdotes si une histoire passait mieux avant une autre. En plus de ça, je n’avais pas forcement le datage de toutes ses anecdotes.

 

Vous dessinez les souvenirs de votre père d’après l’idée/l’image que vous vous en faites, quelle a été sa réaction lorsqu’il a vu la BD ? Est ce qu’il ne s’est pas senti trahi par le rendu ? N’y a t-il pas eu d’ailleurs cette peur de trahir ses souvenirs ?

Le scénario a évolué petit à petit. Je montrais des bouts à mon père au fur et à mesure que je faisais des pages ; je lui faisais constater si c’était bien comme il avait vécu les événements. Bien souvent, il y a eu des modifications de sa part quand il y avait des choses qui n’allaient pas. Comme il dessine, il a pu me dessiner des éléments comme les machines-outils : je suis parti de croquis qu’il m’avait faits et de photos.

entretien-Bruno-Loth-10.jpg(Apprenti, p 11)

L’engagement social et politique est très présent dans votre œuvre, avez vous envie de faire passer un message, ou de susciter des vocations  ?

Ça ne m’intéresse pas de faire une BD sans engagement social. Avec ma compagne, on a vu pas mal de films belges. Autant dans le cinéma des frères Dardenne que dans celui de Delépine, on trouve toujours derrière un engagement social qui me paraît important de nos jours. Moi j’ai envie de faire une BD en faisant passer un message, j’ai envie qu’à la fin, la personne qui l’ait lue se sente concerné, qu’elle ait appris quelque chose si ça concerne l’Histoire.

 

Au fond pourriez vous faire une BD sans évoquer l’engagement social, politique ? Est-ce que vous avez des projets de travaux issus tout droits de votre imagination, sans appui sur la famille ?
 
Mon prochain projet c’est une histoire encore plus tournée vers la politique, toujours dans les années 30. Ça fait un bon moment que j’étudie les rapports entre Buenaventura Durruti, le leader anarchiste espagnol, et Makhno, leader anarchiste ukrainien dont la plus grande victoire a été de conquérir toute l’Ukraine en 1917, lors de la révolution inconnue, une révolution anarchiste. Tous les deux se sont rencontrés à Paris ; Durruti travaillait comme mécanicien aux usines Renault et Makhno sortait de prison. C’est cette rencontre que je voudrais raconter.


Marine L., AS Bibliothèque

 

 

Liens

 

 Site de Libre d'images

 

 Entretien avec Bruno Loth réalisé en 2008

 

 


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Published by Marine - dans Entretiens
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13 avril 2013 6 13 /04 /avril /2013 07:00

Bruno-Loth-Apprenti.jpg








Bruno LOTH
Apprenti, mémoires d’avant guerre
Libre d’images et La boîte à bulles
2010.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bruno-Loth-Ouvrier.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bruno LOTH
Ouvrier, mémoire sous l'Occupation
Libre d'images et La boîte à bulles
2012.


 

 

 

 

 

 



Bruno Loth s’est fait connaître avec la série de bande dessinée Ermo, qui raconte l’histoire d’un orphelin adopté par un cirque itinérant, durant la guerre d’Espagne. Dans Apprenti et Ouvrier, l’auteur raconte l’histoire de son père aux chantiers navals de Bordeaux, tour à tour apprenti durant l’entre-deux-guerres et ouvrier sous l’Occupation. Ces deux albums sont à la fois les mémoires d’un héros ordinaire, et des chroniques historiques.



L’histoire
 
Apprenti
 
« Depuis deux ans, j’usais mes fonds de pantalon sur les bancs de l’école supérieure. J’étais bien noté… mais j’ai tout envoyé valdinguer ». (Apprenti, p. 06)

Élève brillant, Jacques quitte les bancs de l’école pour les établis des chantiers navals de Bordeaux. Au monde de l’apprentissage, et de la vie difficile des ouvriers succèdent d’autres moments plus heureux : les filles rencontrées, les auberges de jeunesse, les excursions avec les copains et le plaisir d’esquisser les manifestations du Front populaire.
 
 

Ouvrier
 
« Ma vie d’ouvrier s’ouvre devant moi jusqu’à me boucher l’horizon. Mais la soif de connaissance, l’amour de la lecture, de l’art, le plaisir de la nature, feront de moi un éternel apprenti » (Apprenti, p. 081)
 
Ça y est ! Jacques a fini son apprentissage. Il est désormais ouvrier aux chantiers navals de Bordeaux. Les excursions avec les amis se poursuivent, mais la guerre est présente partout, et avec elle bientôt l’Occupation allemande. On découvre les difficultés dans la vie quotidienne mais aussi au travail, avec les réquisitions allemandes ; les moments douloureux sont ponctués par de rares instants joyeux. Jacques poursuit sa petite vie et s’enfuit de plus en plus chez l’oncle Raoul à Cazaux.

 
 
L’histoire de Jacques, c’est la petite histoire, celle d’un ouvrier ordinaire, celle d’un anonyme comme tant d’autres. À travers ses yeux, nous découvrons un monde, celui des chantiers navals qui, autrefois, faisaient la prospérité de Bordeaux ; avec lui on vit au gré des manifestations du Front populaire, on se balade dans le Bordeaux de l’entre-deux-guerres, on tombe amoureux à chaque coin de rue et on souffre durant l’Occupation.
 
Le scénario est simple : pas de grand suspens, pas de rebondissement retentissant. Ici pas d’aventure avec un grand A. Simplement l’histoire de Jacques, succession d’anecdotes anodines qui constituent une aventure humaine. Anodines mais riches en émotions. Les souvenirs de Jacques sont ceux que nous racontent les grands-parents, ceux que l’on entend à chaque repas de famille. C’est pour cela que ce destin si commun et pourtant si singulier résonne autrement en nous. Ce héros ordinaire devient un homme extraordinaire.
 
Ces anecdotes sont toujours rejointes par l’Histoire, la grande ; celle des batailles et des guerres, celle du Front populaire et de l’Occupation. Tout au long des deux tomes, les souvenirs de Jacques se mélangent et finissent eux aussi par faire partie de la grande Histoire. Une sorte de fusion entre l’histoire et l’Histoire. Dans cette aventure humaine, les moments les plus importants ne sont pas les grandes dates, mais les étapes de la vie de Jacques. Toutefois dans Ouvrier, le contexte de l’Occupation influe beaucoup plus sur le scénario puisque la vie du héros est désormais rythmée par les nouvelles de la guerre : mort de son meilleur ami, emprisonnement de son frère.

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Le style de Bruno Loth

Le scénario

Au travers de ces deux tomes, Bruno Loth nous offre une plongée dans le passé de Bordeaux et la vie quotidienne des Bordelais. L’utilisation de documents d’archives comme des coupures de journaux est importante, mais l’auteur ne se limite pas à cela. En effet, il travaille également le langage et les chansons : le terme de « schleu » revient souvent, et les amis de Jacques entonnent très souvent lors des excursions des chansons de l’époque. Le scénario est aussi imprégné de références à la fois littéraires comme Éluard ou Baudelaire, et philosophiques avec Schopenhauer. 

 

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Mais ce qui est le plus marquant dans l’œuvre de Bruno Loth, c’est la présence permanente de l’engagement politique. Déjà présents dans Ermo, l’anarchisme et le communisme se retrouvent de nouveau dans Apprenti et Ouvrier : les drapeaux rouges flottent sur les manifestations, la lutte des classes est dans la bouche de tous les ouvriers du chantier, le Front populaire, Blum et Jaurès sont présents, sans parler du syndicalisme.
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L’Eglise est également attaquée. Elle était déjà mise à mal dans Ermo, pour son soutien à Franco et les héros d’Apprenti affirment leur athéisme avec conviction.

« Ni Dieu, ni maître », cet aphorisme, mon père l’avait fait sien. Anticlérical convaincu, il avait renié le bon dieu depuis longtemps ! » (Apprenti, p. 5)
 
Autre idée forte, le pacifisme qui pourtant n’est pas très populaire à l’époque : « on n’est pas véritablement un homme si l’on a pas fait l’armée à l’usine, rares sont ceux qui adhérent aux idées antimilitaristes du pivertisme » (Ouvrier, p 07). L’armée est critiquée pour des raisons évidentes liées à la guerre mais aussi pour la déshumanisation des soldats. Lors de la première scène d'Ouvrier, Jacques est convoqué pour la visite médicale préalable au service militaire. Les futurs soldats sont analysés, auscultés comme des morceaux de viande sur l’étal du boucher.
 
Malgré les idées et les sujets graves et sérieux abordés dans la bande dessiné, l’auteur réussit la prouesse de nous faire rire bien que la situation ne s’y prête pas.

Lors de cette même visite médicale, alors que l’on s’inquiète pour Jacques et son possible départ, la scène est aussitôt dédramatisée par une situation comique : le héros, très pudique et nu comme un vers, se retrouve entouré des médecins de l’armée, fascinés par une déformation génétique d’un Jacques très mal à l’aise.

Un peu plus loin, les premières fois de Jacques sur des skis, Marceau à la conquête des filles ou encore les leçons de l’oncle Raoul sur le bateau à Cazaux détendent l’atmosphère d’une histoire marquée par la guerre.

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La couleur
 
L’œuvre de Bruno Loth est remarquable par son travail de la couleur, toujours très symbolique. Dans Ermo, nous étions déjà captivés par ces images en gris et blanc, soulignées de touches de rouge, métaphore de la violence, du sang et de l’anarchisme. L’auteur reprend dans Apprenti et Ouvrier, ce même travail de la couleur. Le gris et le blanc sont toujours présents, puisqu’il s’agit de la base de son dessin. Le rouge est remplacé par une autre couleur : le bleu.

Il existe des bleus joyeux, annonciateurs du beau temps et de la mer. Ici, rien de cela. Cette couleur dérange, nous rend mélancoliques et tristes. Elle s’insinue tel le froid qui nous saisit jusqu’aux os. Le bleu, c’est le symbole du travail, la froideur de l’acier des bateaux sur lesquels Jacques travaille.

« Sitôt sorti de l’usine, je me sentais pousser des ailes, enfin libre […], chaque coup de pédale m’éloigne de cet endroit angoissant, froid, hors de la vie ». (Apprenti, p 17)

La palette de l’auteur s’élargit également aux ocres qui alternent et s’opposent au bleu. Le panel de jaune, orange, marron, couleur de Jacques dans ses habits « civils », réchauffe l’histoire du héros. Il symbolise la nostalgie des moments heureux, les souvenirs de jolies filles et les sorties entre amis. Ce nuancier d’ocre nous rappelle la couleur des vieilles photos jaunies par le temps. Dans Ouvrier, cette palette se raréfie, les instants de joie étant plus rares.

Enfin, Bruno Loth reprend sa couleur fétiche, le rouge. Celui-ci est tour à tour la métaphore de la violence, de la guerre, des manifestations et de la passion. Lorsque nous suivons Jacques dans les maisons closes de Bordeaux l’ambiance devient rosée, les prostituées et les décors s’habillent du rouge de la passion.

Dans le tome 2, ce rouge devient une couleur dérangeante. Dès la couverture grise et bleue, une touche de rouge vient perturber le regard, il s’agit du drapeau nazi, qui fait plusieurs fois son apparition dans la bande dessinée.

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Ce cycle de bande dessinée, pour le moment inachevé, m’a beaucoup plu : le graphisme simple, l’utilisation parcimonieuse et symbolique de la couleur, l’histoire racontée. Jacques est un personnage extrêmement touchant, simple et généreux qui se retrouve aux prises avec l’Histoire mouvementée. La reconstitution que fait l’auteur du Bordeaux de l’époque, et de la Gironde en général, permet un véritable voyage dans le temps.

 
Marine L., AS bib.

 

 

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12 avril 2013 5 12 /04 /avril /2013 07:00

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Henry David THOREAU

 

 

 

 

De la marche,
  Traduction

Thierry Gillyboeuf

Éditions Mille et Une Nuits, 2003

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Balade d’hiver, Couleurs d’automne,

Traduction

Thierry Gillyboeuf

Éditions Mille et Une Nuits, 2007





 

 

 

 

 

 

 

 

Quelques repères dans la vie d’Henry David Thoreau (1817-1862)

Portrait-de-Thoreau.jpgUn de ses biographes décrit Henry David Thoreau ainsi : « il avait quelque chose du marin du grand large » (Journal, p. 7, cité par Thierry Gillyboeuf, éditions Finitude). Il est vrai que, bien que l’on ait aussi de lui l’image d’un anachorète vivant dans une cabane dans les bois pour mieux mettre en évidence les errements de l’Amérique du XIXème siècle, Henry David Thoreau a tout d’un personnage de Melville, que ce soit dans l’aspect de sa figure comme dans son attitude et ses discours – une attitude qui n’est sans doute pas sans lien avec le fait qu’un des aïeuls de Thoreau ait été un marin français vivant sur l’île de Jersey. Chez Thoreau, l’individu est une île qui n’a de liens qu’avec la Nature, ses mouvements et ses éléments et qui n’a pas de compte à rendre à la société.

Avant d’être une des figure les plus influentes de la contre-culture, Thoreau est l’auteur d’un oeuvre protéiforme qui comprend des poèmes, des récits d’excursions, des essais, un livre atypique : Walden, ainsi qu’un journal considérable qu’il a tenu durant plus de vingt ans dans lequel il a consigné ses lectures, les mouvements de sa pensée, ses observationsthoreau Journal de la nature, des notes d’excursions, des citations. On n’y trouve, paradoxalement, que très peu d’éléments de sa vie, en tout cas dans le premier tome édité en 2012 chez  Finitude et qui couvre les années 1837 à 1840.  L’édition complète de ce Journal par les éditions bordelaises Finitude est actuellement l’une des plus ambitieuses entreprises éditoriales en France et devrait durer près de quinze années.

Henry David Thoreau est d’abord né David Henry Thoreau, en 1817 à Concord, près de Boston, en Nouvelle-Angleterre (entre New-York et la frontière canadienne) – il y est mort en 1862. Il inverse ses prénoms en 1837 et devient Henry David Thoreau, l’année où, opposé aux châtiments corporels, il démissionne de la Public School de Concord, non sans avoir rossé six élèves, pris arbitrairement pour dénoncer l’absurdité de cette pratique. 1837 est aussi l’année où Ralph Waldo Emerson, dont Thoreau deviendra le disciple, prononce son discours sur « l’intellectuel américain » – une figure que Thoreau finira par incarner.

À partir du 4 juillet 1845 (la date du 4 juillet comme pour mieux proclamer sa propre indépendance vis-à-vis du monde et de la société) et jusqu’à septembre 1847, Thoreau habite dans une petite cabane près du lac Walden. Il vit là dans le dénuement et la simplicité et commence à y écrire Walden, qui paraît en 1854 et dans lequel il explique comment gagner sa vie sans aliéner sa liberté en proposant un contre-modèle que chacun devra adapter à soi. Thoreau est du côté de l’individualité, contre la société qui aliène. Ainsi, en 1846, il refuse de payer l’impôt, pour protester contre la guerre au Mexique et la pratique de l’esclavage. Il est emprisonné pour une nuit. Ce moment de sa vie lui inspire l’un des livres les plus influents du monde : La Désobéissance civile (disponible aux éditions Mille et Une Nuits).

 

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Ralph Waldo Emerson et un exemplaire français de son livre Nature (éditions Allia)

 

 

 

L’École du Transcendantalisme

La pensée vivante et stimulante de Thoreau a trouvé un terrain fertile à Concord dans une école de pensée américaine, le Transcendantalisme, qui est d’abord un club, fondée par Ralph Waldo Emerson, et qui va devenir un mouvement philosophique et littéraire d’importance, variante américaine du romantisme tout en étant bien autre chose. Cette école s’inspire des textes religieux et poétiques d’Inde, de Confucius, des classiques grecs, des écrivains et poètes romantiques anglais du XVIIe siècle comme les immenses Coleridge et Milton, des théories de Cousin et du socialiste français Fourier. Elle emprunte aussi au théologien et philosophe suédois Swedenborg et à l’idéalisme allemand. Cette école fait de Concord le principal foyer intellectuel de la Nouvelle-Angleterre au milieu du XIXe siècle. Paradoxalement, si ses membres sont ouverts à d’autres cultures, s’ils se rencontrent, s’échangent des textes et des notes de leurs journaux intimes qu’ils publient ensuite dans une revue, The Dial, ils s’accordent sur la remise en question de la société comme structure permettant l’épanouissement et la connaissance.

Cette école prend forme autour de Ralph Waldo Emerson, auteur du livre La Nature et de la conférence sur « l’intellectuel américain ». Emerson voulait créer une culture américaine : tel est le but de cette Ecole qui « recherche une nouvelle philosophie morale et esthétique » (Journal, p.10), dans la correspondance entre l’esprit humain et la nature – entre les mouvements de l’esprit et les phénomènes naturels. Il s’agit, pour prendre connaissance du monde, d’accorder l’esprit et la pensée au monde et de rompre avec les institutions, car la société isole de la Nature – donc de soi. Si Emerson est le théoricien de cette école, Thoreau en est le praticien. Il se tourne vers une littérature documentaire, le récit d’excursion, qui rend compte de la mise en oeuvre des théories d’Emerson : il raconte ainsi un voyage en barque effectué avec son frère, une balade d’hiver ou les couleurs de l’automne pour essayer de dire le langage de la Nature, un langage que l’homme ne sait plus lire à force de vivre dans la société et d’être sous l’influence des institutions.



De la marche

Ce court texte trouve son origine dans une conférence donnée par Thoreau sous le titre The Wild en 1851. Thoreau reprend ce texte plusieurs fois, qui n’est publié qu’après sa mort, en 1862. Plusieurs idées sont en jeu dans cet essai dont les liens entre les mouvements de la Nature et les mouvements de la pensée, en opposition avec la société et la différence qui se joue entre l’Europe et l’Amérique. Enfin, Thoreau évoque les merveilles de la Nature qui sont aussi celles de la pensée pour qui sait marcher.

Cet essai est d’abord un éloge de l’individu, de la liberté, de la Nature et fait s’opposer la Nature et la société. Pour Thoreau, la vie en société réduit les libertés individuelles : il s’agit donc de marcher pour quitter la société, nos obligations et occupations et ce que l’on croit connaître de nous. Thoreau a recours à l’étymologie pour rendre compte de cette opposition : ainsi, il fait remonter le mot balade aux pèlerins en partance pour la Terre-Sainte et il rapproche le mot ville de vilain. On voit bien sa position dans ce combat entre la marche et la ville, d’autant plus que, pour Thoreau, la marche s’effectue dans les forêts, les bois et les champs, loin de la route qui conduit à la ville et à ses institutions dont il s’agit justement d’éviter l’influence néfaste.

Il faut ajouter que la marche ainsi que l’envisage Thoreau est une entreprise d’importance, qui « n’est en rien apparentée à l’exercice physique […] mais [qui] est en soi l’entreprise et l’aventure de la journée » (pp. 13-14). Que l’on en juge d’après cet extrait :

 

« Nos expéditions ne sont que des périples qui nous ramènent le soir auprès de l’âtre d’où nous étions partis. La moitié de la promenade consiste à revenir sur nos pas. Nous devrions entreprendre chaque balade, sans doute, dans un esprit d’aventure éternelle, sans retour ; prêt à ne renvoyer que nos coeurs embaumés, comme des reliques de nos royaumes désolés. Si vous êtes prêts à abandonner père et mère, frère et soeur, femme, enfants et amis et à ne jamais les revoir ; si vous avez payé toutes vos dettes, rédigé votre testament, réglé toutes vos affaires et êtes un homme libre ; alors vous êtes prêt pour aller marcher » (p. 9)

 

Loin d’être une boutade, cet extrait montre bien l’importance capitale de la marche, un acte qui permet de lier Nature et pensée. Quand Thoreau parle de la Nature, il parle de la pensée, et quand il parle de la pensée, il parle de la Nature ; ainsi, les clôtures présentes dans la Nature sont les clôtures de la pensée :

 

 

« De nos jours, presque tous les prétendus progrès de l’homme, tels que la construction de maisons, l’abattage des forêts et des grands arbres, déforment tout simplement le paysage et le rendent de plus en plus insipide et domestiqué » (p. 17).

 

Et :

 

« Je ne voudrais pas que chaque homme ni que chaque partie de l’homme soient cultivés, pas plus que je ne voudrais que le soit chaque arpent de terre ; une partie sera labour, mais la plus grande part restera prairie et forêt, ne servant pas à un usage immédiat, mais préparant un humus pour un futur lointain » (p. 56)

 

Il est donc nécessaire pour Thoreau de garder une part de sauvage dans la Nature comme dans la pensée – sinon, la pensée ne peut pas se développer, explorer d’autres lieux si elle se trouve prise dans les barrières, c’est-à-dire soumise à l’influence de la société, à l’ambition ou au commerce, aux conventions ou aux institutions. Il faut emprunter des chemins non frayés, explorer les broussailles et les coins les moins domestiqués et s’élever : de là viendra la liberté. Là seulement l’homme trouvera les merveilles de la Nature comme les merveilles de l’esprit et de la pensée ; s’il va marcher et accorde les mouvements de sa pensée aux mouvements de la Nature :

 

« Nous étreignons la terre, mais nous la parcourons rarement ! M’est avis que nous pourrions nous élever un peu plus. J’ai trouvé mon compte en grimpant à un arbre une fois. C’était un grand pin blanc au sommet d’une colline, et bien que mes habits fussent salis par la résine, je fus bien dédommagé, car je découvris de nouvelles montagnes à l’horizon que je n’avais jamais vues auparavant, et tant de choses en plus de la terre et des cieux. J’aurais pu marcher au pied de l’arbre pendant soixante-dix ans, et pourtant je ne les aurais sans doute jamais vues. Mais, par-dessus tout, j’ai découvert autour de moi, c’était vers la fin du mois de juin, au bout des plus hautes branches uniquement, de minuscules et délicates fleurs rouges en forme de cônes, la fleur fertile du pin blanc tourné vers le ciel. […] Parlez-moi des architectes de l’Antiquité finissant leurs travaux aux sommets des colonnes avec autant de perfection que sur les parties les plus basses et les plus visibles ! La Nature a, dès le commencement, déployé les minuscules fleurs de la forêt uniquement vers les cieux, au-dessus de la tête des hommes et dissimulées à leur regard » (pp. 64-65).

 

Il y a autre chose dans ce livre, et c’est la différence qui se fait, à ce moment de l’Histoire, entre l’Europe et Amérique. Pour Thoreau, un magnétisme est en jeu au moment d’aller marcher : son instinct le pousse à aller vers l’Ouest. « Je dois marcher vers l’Oregon, et pas vers l’Europe. Et la nation avance en ce sens » (p. 26). Il ajoute : « Nous allons vers l’Est pour appréhender l’Histoire et étudier les oeuvres d’art et de littérature […] – nous allons vers l’Ouest comme vers le futur, avec un esprit d’entreprise et d’aventure » (p. 27). Pour Thoreau, sans négativité, l’Europe représente le passé et un certain héroïsme médiéval et l’Amérique, enrichie de toute la culture et des légendes amérindiennes, est le but du mouvement général de l’humanité et incarne l’héroïsme du présent tendu vers le futur. Aller vers l’Ouest, c’est aller à rebours du passé et des institutions. Ainsi, à la suite du géographe suisse Arnold Henry Guyot qui émigra aux États-Unis, pour Thoreau l’Amérique est le but inévitable de ce voyage aventureux vers l’Ouest et un lieu de rencontre : le pays de tous les habitants du globe. L’Amérique, à la différence de l’Europe, est encore neuve et vivante car tout le continent est encore au coeur de la Nature et des éléments – et la Nature n’est pas soumise à l’homme.



Balade d’hiver

Balade d’hiver est écrit en 1846 à partir d’observations que Thoreau a consignées dans son Journal. Dans ce court et très beau texte (comme l’est Couleurs d’automne qui le suit) Thoreau évoque une balade d’hiver qui commencerait à partir de la fin de la nuit. Les premières pages évoquent un pastoral d’un genre nouveau où l’on trouve le campagnol, la chouette, l’écureuil, le bétail, les stalactites, les flocons de neige, mêlé à une dimension mythique : ainsi Thoreau invoque-t-il Cérès, le royaume des ombres, les Enfers, Pluton, le Styx… rien de très joyeux ni de très lumineux en somme. Dès l’ouverture, Thoreau présente la Nature américaine comme nouvelle, mythique, porteuse de nouvelles visions, d’une nouvelle réalité. Mais en même temps cet incipit se termine sur la fumée d’une cheminée : pour mythologique que soit ce lieu et sauvage, c’est aussi un lieu où vivre.

Au milieu du texte en prose, Thoreau insère des poèmes en vers, comme s’il s’agissait pour lui de dire les différentes réalités de la Nature tout en disant à la fois l’insuffisance de sa prose et de sa poésie à dire cette Nature. Il faudra attendre d’autres auteurs moins proches de la théorie pour réussir à évoquer avec brio les différentes réalités de la Nature américaine – Whitman ou Melville par exemple, parmi les premiers, Cormac McCarthy parmi les contemporains..

Le projet de Thoreau est en tout cas de dire tout ce qui se passe lors d’une balade en hiver : la matière de la lumière ou de l’obscurité de la nuit, le son que renvoie le sol, les odeurs, les arbres, les feuilles, les herbes, les traces d’animaux, les insectes, les chants d’oiseaux, les couleurs et la substance du ciel, la musique que fait le soleil en se levant, « une sorte de bruit étouffé de cymbales qui résonnent, réchauffant l’air de ses rayons » (p. 12) ainsi que la vie souterraine durant l’hiver, ce que le regard humain ne sait pas voir, ce qui lui est invisible.

La présence de cette vie invisible montre que l’hiver n’est pas une saison morte : la vie existe, ralentie ou minuscule, invisible au regard humain mais qui est là, à résister, comme la rivière continue de « suivre son cours en dessous » (p. 31) d’une mince couche de glace. Et, toujours, la Nature et l’homme sont semblables : « en hiver, nous menons une vie plus intérieure » (p. 35), comme la vie que mène la Nature.

Pour mieux raconter des éléments de ce paysage nouveau, Thoreau élabore des comparaisons avec différentes époques, mythologiques ou non, et différents lieux du monde, que ce soit le désert de Syrie ou un archipel au nord de la Russie. S’il compare avec ce qui est déjà connu, mais lointain, mais merveilleux, mais inaccessible, c’est toujours pour rendre compte à la fois d’un pays et d’un paysage nouveau et merveilleux mais aussi pour dire que ce lieu dans la Nature est sur Terre, existe, et que l’homme peut l’habiter : « aucun domaine de la nature n’est jamais totalement fermé à l’homme » : la Nature est une maison, pas si inhospitalière. Mais l’homme n’est pas seul, il y a d’autres habitants : les poissons, les oiseaux, le moucherolle, le canard sauvage, le rat musqué, le butor… L’homme n’est qu’une partie de la Nature : ce n’est pas lui qui importe, mais la beauté de la Nature, sa nouveauté, et ce qu’elle peut faire surgir de neuf dans l’esprit.



Couleurs d’automne

Paru en 1862, le titre original de ce court texte qui suit Balade d’hiver est Automnal Tints et rend mieux compte du projet de Thoreau ici, où il s’agit d’essayer de décrire les teintes de l’automne, c’est-à-dire ses couleurs complexes, chatoyantes, chaleureuses, merveilleuses et capables d’impressionner l’esprit et de faire naître une nouvelle forme de pensée. Thoreau fait l’éloge de cette saison mais aussi des couleurs d’automne de l’Amérique. Son projet initial était de faire un herbier qui rende compte des différentes couleurs de l’automne :

 

« Il suffirait de tourner ses pages pour faire une promenade dans les bois en automne chaque fois qu’il nous plairait. […] Je n’ai guère avancé dans la composition d’un tel ouvrage, mais, au lieu de cela, je me suis efforcé de décrire toutes ces couleurs vives dans leur ordre d’apparition. Voici quelques extraits de mes notes. » (pp. 42-43)

 

Ce court texte est une mythologie de l’Amérique par les couleurs, des couleurs d’automne encore neuves, à la fois subtiles et éclatantes, qui émerveillent, et que l’art et la littérature n’ont pas encore usées – tout simplement parce qu’ils ne s’en sont pas encore inspirés. Thoreau a ménagé six entrées dans son herbier littéraire :

Les graminées. Thoreau essaye de rendre compte des différentes teintes de l’herbe pourpre selon la distance, l’éclairage, et finit par dire que cette herbe lui apparaît comme une brume, ce qui dit précisément son aspect insaisissable, même par l’écriture. Il s’enthousiasme pour la phytolaque sur laquelle « tout est fleur […] en raison […] de la surabondance de couleur » (p. 47). Thoreau use de tout le vocabulaire à sa disposition, de toutes les comparaisons et métaphores possibles pour décrire les teintes sans jamais les fixer à une expression ou à une couleur : ainsi décline-t-il tous les rouges, du rouge du coucher de soleil au rouge pâle en passant par le rouge vif laqué ou encore le rouge semblable aux reflets couleur de flammes carmines.



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Un érable rouge.

 

C’est ensuite au tour de l’érable rouge. Thoreau parle d’un arbre de cette espèce en particulier, qu’il reconnaît, voit changer chaque année. C’est d’un individu qu’il s’agit ici et que Thoreau décrit comme s’il décrivait un ami, ou plutôt un artiste : les arbres sont pour Thoreau supérieurs aux hommes. Comme Baudelaire avait ses « Phares » et Henri Michaux ses « Icebergs », les érables rouges de Thoreau sont des feux, des lumières, des exemples, des modèles à suivre – des artistes qui transfigurent le réel et font évoluer la pensée.

Thoreau évoque encore l’orme, les feuilles tombées, l’érable à sucre aux couleurs mythiques et enfin le chêne écarlate dont les feuilles sont si fines qu’il semble constitué de lumière. Comme dans Balade d’hiver tout dans ce bref texte montre que, pour qui sait regarder et être dans la Nature, être au monde, l’automne n’est pas une saison de déclin mais au contraire une saison d’une grande puissance :

 

« La plupart des gens rentrent et referment la porte derrière eux, convaincus que novembre, morne et grisâtre, est déjà là, alors que les couleurs les plus chatoyantes et les plus mémorables n’ont pas encore éclaté » (p. 86).

 

Et encore :

« Octobre est le mois des feuilles peintes. Leur riche éclat illumine le monde. Tout comme les fruits, les fleurs et le jour adoptent des couleurs éclatantes juste avant de tomber, l’année fait de même à son déclin. Octobre est son coucher de soleil ; novembre, son tardif crépuscule » (p. 42).

Pour finir, Thoreau ajoute deux choses. D’abord, qu’il faut adapter notre regard et notre pensée aux mouvements de la Nature – ensuite, que des hommes d’origines différentes, que le poète ou le botaniste ne verront pas la même chose de ce spectacle de la Nature et que le paysage s’adapte à la pensée et que la nature est, par conséquent, le symbole de la pensée.

La beauté est la règle dans la Nature, pour qui sait la voir, observe, et pense les particularités. Etre dans la Nature et regarder est ce qui, pour Thoreau, fera de chacun de nous un individu.

Il y a d’autres textes très beaux sur la Nature dans l’oeuvre de Thoreau, notamment celui-ci, tiré de son Journal, écrit en janvier 1838 sous l’entrée GIVRE et que je ne me suis pas résolu à couper, malgré sa longueur :

 

« Ce matin, toutes les feuilles et tous les rameaux étaient recouverts d’une armure étincelante de givre, même les herbes dans les champs à découvert portaient d’innombrables pendants adamantins, qui tintinnabulaient gaiement quand le pied du promeneur les effleurait. C’était littéralement un naufrage de bijoux et une débâcle de gemmes. Comme si une des couches supérieures de la terre avait été retirée pendant la nuit, exposant à la lumière du jour un lit de cristaux immaculés. Le décor changeait à chaque pas – ou bien selon que la tête s’inclinait à droit ou à gauche. Il y avait l’opale, le saphir, l’émeraude, le jaspe, le béryl, la topaze et le rubis.

Telle est toujours la beauté – ni ici ni là, ni maintenant ni alors – ni à Rome ni à Athènes – mais partout où se trouve une âme capable d’admiration. Si je la cherche ailleurs parce que je ne la trouve pas chez moi, ma recherche sera vaine.» (Journal, p. 40)

 



Parallèle entre la Nature et l’esprit : la Nature comme symbole de l’esprit

On l’aura compris, ce qui occupe pour une bonne part ces textes de Thoreau est la correspondance qui s’effectue entre l’être, l’esprit, l’âme et les phénomènes naturels. La Nature est le symbole del’esprit en même temps que l’esprit vit au même rythme que la Nature. Ainsi dans son Journal Thoreau évoque une découverte d’Emerson :

 

« Mon ami [Emerson] me dit qu’il a découvert un nouveau son dans la nature, qu’il appelle la Harpe de glace. Par hasard, il a lancé une poignée de cailloux sur la mare où la glace retenait une cloche d’air – la glace lui a joué une agréable musique.

À l’intérieur réside une dixième muse – et comme c’est lui qui l’a découverte, la nouvelle mélodie est probablement de lui » (p. 30, 5 décembre 1837).

 

Cette théorie de la correspondance que Thoreau épouse naturellement vient d’Emerson lui-même : « La nature arbore toujours les couleurs de l’esprit » écrit-il dans son livre La Nature (Editions Allia, p. 15). Il ajoute : « Chaque esprit se construit pour lui-même une maison, et par-delà son monde un ciel. C’est pour vous que le phénomène est parfait. Il n’est rien que nous puissions voir, sinon ce que nous sommes […] Bâtissez-vous par conséquent votre propre monde. » (p. 90).

Puisque la nature revêt les « couleurs de l’esprit », le regard de l’homme sur la Nature est un regard sur lui-même et l’observation du monde est une contemplation des mouvements de l’esprit et de la pensée. Les paysages sont soumis à un rythme, un cycle : de même l’esprit humain est structuré par un rythme. Vues sous cet angle, la marche et l’observation sont un jeu réflexif sur l’esprit. On ne pense bien qu’en marchant – et qui sait les merveilles que l’on peut trouver et dont on ne soupçonnait même pas l’existence si on se prépare à les trouver ?

Les deux courts textes de Balade d’hiver Couleurs d’automne montrent les richesses et les possibilités de la nature et de l’esprit à deux saisons dont l’une est vue comme un déclin et l’autre la mort. Il s’agit en tout cas de moments de transition comme ceux que traverse l’esprit dans ses mouvements : Thoreau ne réfléchit, n’écrit que depuis la Nature, dans la marche qui est une lecture d’un lieu, du monde, des signes de la nature. Lisant le monde, Thoreau se déchiffrer et apprend à penser.

Ainsi, le mouvement de Thoreau quittant la société ne vise pas tant à se retirer du monde qu’à inventer un monde nouveau, à l’extérieur du cercle, dans le monde ; un monde autre où l’homme peut exister en tant qu’individu, libre, autonome, hors des codes, des institutions. L’oeuvre de Thoreau est une utopie de l’esprit et la marche un mouvement qui mène à soi après une aventure, une exploration de l’esprit.

L’homme dans la Nature est débarrassé de la morale, des règles sociales et religieuses, des codes et des institutions : à partir de la Nature, il s’agit de tout recommencer, de se libérer et de se créer un espace de liberté ; l’homme se prend à penser et se rend compte qu’il y a des lois supérieures aux lois humaines – Thoreau refusant de payer un impôt qui soutiendrait la guerre au Mexique et la politique esclavagiste.

 

auteurs-americains.jpgHerman Melville, Nathaniel Hawthorne, Walt Whitman et Edgar Allan Poe

 

 


Conclusion

Dans son Journal, Thoreau ne dévoile que peu d’éléments de sa vie qui sert surtout de support à différentes réflexions dont celle sur les mythes du monde et possibilité de faire naître la pensée, la poésie, la littérature, la philosophie américaines, de construire le futur du continent tout en ne niant pas son passé, la culture amérindienne. S’il évoque sans cesse l’Iliade, Goethe, Milton, Virgile, l’Énéide, Emerson, et est en cela l’incarnation de « l’intellectuel américain » tel que l’entendait Emerson, il s’interroge sur l’avenir de la pensée. Ainsi écrit-il en janvier 1840 : « Il incombe à d’autres que les Grecs d’écrire la littérature du prochain siècle » (Journal, p. 123). Il appelle à une création en dehors de l’Europe, en dehors des mythes anciens dans ce continent américain encore proche de la Nature, où les paysages sont épargnés encore de l’influence humaine : « Peut-être que, dans ces massifs, une nouvelle école de philosophie ou de poésie finirait par naître » écrit-il dans Couleurs d’automne (p. 49) – une nouvelle école influencée par les paysages.

Pareillement, dans De la marche, s’il insiste sur la grandeur et la nouveauté des paysages américains, c’est pour dire leurs bienfaits et leur influence sur les esprit et la possibilité de faire naître une littérature et une poésie non apprivoisée, libres qui rendraient compte de cette nature sauvage : « toutes les bonnes choses sont sauvages et libres » (De la marche, p.49 – et que l’on se souvienne de l’appel à brûler les clôtures). Melville, Whitman, Hawthorne, Edgar Allan Poe, Mark Twain, Emily Dickinson et Henry James seront les représentants les plus fameux de cette culture américaine – et aujourd’hui Cormac McCarthy, l’auteur de Méridien de sang, de La Route et de L’Obscurité du dehors, et qui est certainement l’un des écrivains contemporains les plus importants.

Il est amusant de noter à ce propos que dans Twixt, le dernier film de Francis Ford Coppola, ce n’est plus Virgile guidant Dante à travers les différents cercles de l’Enfer jusqu’au Paradis, mais Edgar Allan Poe menant un écrivain américain dans différentes couches de la réalité.

Dante-et-Virgile.jpgTwixt-Coppola.jpeg

Haut : Dante et Virgile dans le 9e cercle de l’Enfer par Gustave Doré
Bas : Edgar Poe (Ben Chaplin) guidant Hall Baltimore (Val Kilmer) dans Twixt de F. F. Coppola

 

Mais la leçon la plus importante de Thoreau est bien de se placer hors du monde, légèrement de biais, en déphasage – tel que doit l’être le contemporain selon Agamben (Qu’est-ce que le contemporain ?, Giorgio Agamben, Rivage poche / Petite bibliothèque) – pour inventer un monde nouveau, une pensée nouvelle et affirmer sa présence au monde. La culture d’un continent entier s’est bâtie à partir de de la Nature : ainsi doit-il en être de l’individu qui doit construire un nouveau lieu de la pensée – sans oublier que le vrai lieu de la liberté, qui est aussi son dernier, c’est la pensée. Comme le film de Robert Bresson Un condamné à mort s’est échappé était sous-titré Le vent souffle où il veut, si elle se pose en-dehors de la société et des institutions, la pensée va où elle veut. La Nature et la pensée sont puissances. Tout est possible.

21 mars 1840 :

 

« Aujourd’hui, le monde est un théâtre parfait dans lequel n’importe quel rôle peut être tenu. À cet instant même, s’offrent à moi tous les modes de vie : ceux que les hommes suivent un peu partout ou ceux que mon imagination peut inventer. Au printemps prochain, je pourrais être un messager au Pérou, un planteur africain, un exilé sibérien, un baleinier au Groënland ou un colon sur le fleuve Colombia, un marchand de Canton, ou bien un soldat en Floride, un pêcheur de maquereaux au large du cap Sable, ou un Robinson Crusoé dans le Pacifique – ou encore un marin taciturne sur n’importe quel océan. L’éventail des rôles est si large ; quel dommage que celui d’Hamlet soit exclu !

Je suis plus libre que n’importe quelle planète. Aucune doléance ne se propage tout autour du monde. Je peux prendre mes distances avec l’opinion publique, le gouvernent, la religion, l’éducation ou la société. […]

En guise de Brobdnin[gn]ag, je pourrai voguer jusqu’en Patagonie – en guise de Lilliput, jusqu’en Laponie. En Arabie et en Perse, mes aventures quotidiennes supplanteront les plaisirs des Mille et une nuits. Je pourrai être bûcheron sur le cours supérieur du Penobscott, et, par la suite, devenir dans les légendes une sorte de dieu fluvial, amphibie – et avoir un nom aussi évocateur que Triton. Transporter des sapins de Nootka jusqu’en Chine – et être ainsi plus célèbre que Jason et sa toison d’or – ou bien participer à une expédition d’exploration sur une Mer du Sud dont le récit égalera le périple de Hannon. Je pourrai être Marco Polo ou Mandeville et trouver ma Cathay par-delà les Grands lacs.

Voilà seulement quelques-unes des opportunités qui s’offrent à moi et tant d’autres auxquelles rien ne saurait être comparé » (Journal, pp. 134-135).

 

 

Jimmy, AS Bib.

 

 


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11 avril 2013 4 11 /04 /avril /2013 07:00

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Selon un élève de CM1 qui lui a fait cette remarque très pertinente, Albert Lemant est « un vieil enfant qui continue à jouer avec ses rêves et ses cauchemars ». Ses œuvres comme L’ABC de la trouille (Atelier du poisson soluble, 2011), 123 l’effroi (Atelier du poisson soluble, 2012), Les ogres sont des cons (Atelier du poisson soluble, 2009), Histoires pas très naturelles (Seuil jeunesse, 2001 et 2005) qu’Albert Lemant a écrites et illustrées, affichent un monde enfantin, terrifiant, amusant et qui, lorsque l’on y regarde de plus près, peut très aisément convenir aux adultes. Seulement, lorsqu’on lui demande à qui, finalement, il destine ses œuvres, l’artiste, pas très politiquement correct, nous répond :

 

« Mes livres sont avant tout destinés…à moi ! Je suis extrêmement égoïste ! J’adore me faire peur et j’adore me faire rire, c’est un plaisir solitaire comme un autre, non ? »

 

Il avoue tout de même qu’il aime faire profiter de son imaginaire ceux « qui veulent bien jouer avec lui, petits ou grands ».

 Albert-Lemant-Lettrres-des-Isles-Girafines.gifEn effet, les « grands » peuvent alors comprendre et déceler des morales dans les œuvres d’Albert Lemant. Par exemple, on peut voir dans Les ogres sont des cons une critique du pouvoir qui fait tourner la tête des hommes et les rend toujours plus gourmands. Dans Les lettres des Isles Girafines (Seuil jeunesse, 2003), à travers des paysages exotiques et des aventures dignes du XIXe siècle, l’auteur traite avec légèreté et humour du colonialisme. De plus, ce monde de monstres et d’aventure dans lequel vit l’auteur est tellement ancré en lui que, lorsqu’on lui demande s’il y a des messages cachés, s’il faut lire entre les lignes de ses textes, il affirme :

 

« Les messages, je me souviens bien d’un truc comme ça que j’avais écrit dans une bouteille, mais c’était il y a bien longtemps, alors que mon équipage de forbans m’avait abandonné sur l’Ile des quatre pirates, au large de la Barbade, en l’an de grâce 1746. Comme je n’ai jamais eu de nouvelles depuis, j’ai arrêté d’envoyer des messages inutiles… »

 

Ainsi, Albert Lemant veut simplement ouvrir son univers à qui souhaite y entrer.

 Albert-Lemant-Le-Bobby-Lapointe.gif

 

 

Les illustrations et gravures d’Albert Lemant  peuvent nous rappeler celles de Maurice Senbak (Max et les maximonstres) par exemple. Et pour cause, il s’en inspire. Il en est de même pour Edward Gorey, Mervyn Peak, Tomi Ungerer (Les trois brigands) ou bien Robert Crumb. Par ailleurs, on retrouve également dans ses textes des calembours qui font directement écho à ceux de Boby Lapointe. Boby Lapointe, à qui il rend hommage dans Le Boby Lapointe (Album Dada, textes Boby Lapointe, Mango jeunesse, 1998), album qui illustre les textes du chanteur.

Albert-Lemant-1-2-3-L-Effroi.gif

 

 

 

Pour L’ABC de la trouille ou 123 l’effroi, l’artiste a utilisé la technique de la gravure, et le noir et blanc rendent ces comptines magnifiquement effrayantes. De plus, Albert Lemant ne triche pas ; il a dessiné chacun des « Vingt-deux keufs à la rescousse », tous les visages des « quarante voleurs babas », s’est penché sur les « cent une taches de sang du damné dalmachien », a créé, sans que deux soient identiques, les « six cent soixante-six lucifer » et ouvert chacune des « mille et une fenêtres pour digérer ce mille-feuilles inouï » (123 l’effroi).

 

Artiste authentique et original, Albert Lemant et son univers nous transportent vers un pays où les monstres et les pirates existent toujours et nous font rêver, loin de notre quotidien parfois trop gris et trop réel.


Clémence, AS édition-librairie

 

 

 


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10 avril 2013 3 10 /04 /avril /2013 07:00

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Stephen MARLOWE
Octobre solitaire
The Lighthouse at the End of the World
écrit en 1995
traduit de l’américain
par Dominique Péju
éditions Michalon, 1997
Gallimard, collection Folio, 2001



 

 

 

 

 

 

 

L’auteur

De son vrai nom Milton Lesser, Stephen Marlowe est un écrivain américain né en 1928 à New York et décédé en 2008 à Williamsburg. C’est un auteur de roman policier, de science fiction et d’autobiographie fictive. Il a publié ses écrits sous six pseudos différents et Stephen Marlowe est le deuxième qu’il a utilisé. Il signe de ce nom son premier roman policier, Catch the Brass Ring, et son pseudonyme se trouve être un hommage à Raymond Chandler et à son célèbre détective Philipp Marlowe. Stephen Marlowe deviendra le nom officiel de Milton Lesser en 1958.

C’est à partir de 1987 qu’il commence à écrire des autobiographies fictives, en commençant par un roman intitulé Mémoires de Christophe Colomb, publié en France au Seuil et qui obtient en 1988 le prix Gutenberg. Suivent Octobre solitaire puis The Death and Life of Miguel de Cervantes.

Stephen Marlowe siège au conseil d'administration de la Mystery Writers of America, qui décerne chaque année le prix Edgar-Allan-Poe (récompense consistant en un buste d’Edgar Allan Poe), aux meilleurs auteurs de romans policiers. On peut citer dans les lauréats de ce prix de grands noms tels qu’Agatha Christie, Mary Higgins Clark ou John le Carré. Sachant cela, la décision d’écrire une autobiographie fictive d’Edgar Allan Poe n’a peut-être pas été une coïncidence.

En 1997, il reçoit un Life Achievement Award décerné par le Private Eye of America.

 

Il publie ce roman en France aux éditions Michalon, maison fondée en 1995 dont la devise est : « Aller au devant de ce qui peut nourrir le débat. Et avoir une démarche militante du point de vue des idées. »



Le récit

 

« Je m’interroge : ai-je commencé ce récit par le début ou vers l’extrême fin ? Ce sont les deux options possibles et elles s’excluent mutuellement, ainsi le problème devrait être facilement résolu. Mais, plus j’y réfléchis, plus je sens à quel point la réponse n’est pas évidente. J’ai débarqué à Baltimore le 28 septembre 1849 au soir. Je ne devais jamais voir l’année 1850, ni même le mois de novembre 49. N’est-il pas dès lors évident que le début que j’ai rédigé ne puisse être très proche de la fin ? Et cependant j’ai employé le mot « récit », voulant signifier ainsi qu’il ne s’agit pas de divagations autobiographiques. » (page 13)

 

Cette citation résume tout à fait le contenu d’Octobre solitaire. Tragique et confuse à souhait, elle introduit le récit en le définissant comme tel, ôtant alors tout doute sur  l’éventuelle dimension autobiographique que pourrait avoir ce roman, le pacte autobiographique étant de toute manière brisé par le nom de l’auteur écrit sur la couverture. Entre anecdotes réelles et fantasmagories supposées, Stephen Marlowe nous offre un aperçu de ce qu’a pu être la vie du célèbre auteur de romans mystérieux qu’était Edgar Allan Poe, tout en nous donnant sa version de ce qu’auraient pu être ses cinq derniers jours où il disparut avant qu’on le retrouve ivre mort à Baltimore.

Les derniers jours de la vie d’Edgar Allan Poe ne sont pas joyeux, ils sont même plutôt glauques. Récupéré alors qu’il se trouvait dans un état plutôt lamentable, saoul en sortant d’un bar, il est placé dans un endroit qu’on appelle « le poulailler » avec d’autres personnes à la moralité douteuse où il sera maltraité jusqu’à ce qu’il accomplisse sa mission, à savoir voter sous trois nom différents « Auguste Dupin », « Phidias Peacock » et « Thomas W. Frederick » aux élections du Congrès. Cette action étant illégale, une fois partis pour effectuer leur devoir, lui et ses compagnons de misère se font rapidement poursuivre par le parti adverse et une pluie de briques les assaille. Edgar Poe est touché et lorsqu’il revient à lui, il n’est plus le même. Stephen Marlowe nous offre une autobiographie fictive de Poe, où l’histoire est racontée (la plupart du temps) à la première personne, procédé grâce auquel nous plongeons dans les tréfonds de l’esprit du romancier.



Les personnages

Ce livre étant plutôt ardu à résumer et à appréhender, présentons-le par le biais des personnages.


Edgar Allan Poe

Tout d’abord, et de manière évidente, le personnage le plus important du roman est Edgar Allan Poe. C’est celui que nous suivons tout du long. Il est souvent narrateur mais ce n’est pas une règle d’or. Le récit est parfois raconté de points de vue différents.

Poe est présenté comme un homme pauvre, luttant pour gagner sa vie et exerçant de petits boulots pour subsister. Il n’habite pas en ville mais à la campagne, un endroit où les loyers sont moins chers et l’air plus pur pour sa jeune épouse malade, Virginia. 

C’est un auteur reconnu. Il est invité à New-York dans des réceptions et côtoie le beau monde. Cependant, son penchant pour l’alcool a tendance a créer des situations défavorables à sa réputation lorsqu’il apparaît en public. De plus, il a le sang chaud et n’hésite pas à réagir au quart de tour. Ainsi on le voit jeter un verre à la figure d’un de ses amis dans un moment de colère, ou provoquer ses connaissances, entraînant des querelles pour se défouler, comme page 47 où il n’hésite pas à traiter le rédacteur en chef du Saturday Visiter de « fils de pute ».

C’est aussi un homme frustré qui porte le poids de bien des choses. Premièrement, il perd ses parents très jeune et est élevé par John et Frances Allan, un couple de Richmond en Virginie. Il n’a pas de contact avec son frère à cette époque et Mr Allan est très dur avec lui. Il le rejettera d’ailleurs bien plus tard, avant de mourir, et si Mrs Allen est plus tendre, elle n’en est pas plus un soutien. On retrouve plusieurs souvenirs de cette période dans le livre et ces réminiscences ne donnent pas lieu à des sentiments joyeux. Une histoire de kaléidoscope est souvent mentionnée, objet qui fascine aussi bien le jeune Edgar que son père adoptif, seul lien entre ces deux hommes. Il est souvent précisé que Poe rêvait de voyager et de parcourir le monde alors que sa seule expérience outre-Atlantique était un séjour en Angleterre pour ses études. Il n’est jamais sorti des États-Unis autrement. En revanche, son frère Will Henry, qui rêvait d’être écrivain, est devenu marin et a vécu quantité d’aventures tout autour du monde, notamment une certaine aventure sur l’île de Pachatan, endroit qui sera à nouveau évoqué plus tard.

On parle finalement assez peu de la totalité de son œuvre, qu’on découvre petit à petit dans les citations de début de chapitre, mais son récit le plus marquant dans le livre est son conte Le Corbeau, écrit en 1845. C’est comme si l’œuvre s’effaçait pour ne laisser voir que l’homme qui se cache derrière Edgar Allan Poe. Octobre solitaire ne raconte pas la vie d’un auteur, mais celle d’une personne à l’imaginaire incroyable et à la vie précaire.


Virginia et le thème de l’amour

Le personnage de Virginia apparaît très rapidement dans le roman, dès le chapitre trois, par le biais de souvenirs. Au début, Virginia est présentée comme une enfant, la cousine de Poe. C’est à 13 ans qu’elle change de statut et qu’elle devient sa femme. Rapidement, elle attrape une bronchite dont elle ne guérira jamais vraiment et qui la fragilisera énormément.

Virginia est très présente dans le livre. On trouve des passages très tendres entre les deux personnages comme lors de leur voyage de noces, des passages tout en douceur. Poe est très respectueux de Virginia et de sa jeunesse. Il ne la brusque en rien. Mais au fur et à mesure de leur relation, chacun va se reprocher des choses. Virginia se reproche de ne pas pouvoir offrir à Poe ce qu’il désire, de le retenir à la campagne à cause de sa maladie, d’être un poids pour lui et de ne pas lui offrir une vie maritale (ils vivent avec la mère de Virginia, la tante d’Edgar Poe qui l’a recueilli lorsqu’il n’avait rien). Edgar Poe, au contraire, se reproche d’être si loin et surtout culpabilise. Il a l’impression que Virginia dépérit à ses côtés et que sa santé empire auprès de lui. Il ira même jusqu’à dire qu’il l’a tuée à petit feu. Il y a cependant une réelle complicité et un amour véritable entre cet homme et cette femme qui se soutiennent dans leur malheur tant bien que mal. Virginia pousse son mari à vivre afin de mener une vie par procuration à travers lui. C’est une jeune femme très forte, qui ne se plaint jamais de sa situation, ce qui augmente encore plus la culpabilité de Poe. Leur dernière résidence sera à Fordham, dans le quartier du Bronx.

Il n’y a pas que des moments de tendresse entre les deux personnages. Virginia, consciente que son mari a besoin d’une affection plus passionnelle, qu’elle ne peut pas lui donner à cause de sa maladie, le pousse dans les bras d’autres femmes. On peut l’assimiler à la figure de Sara, la femme d’Abraham dans la Bible qui, tout comme Virginia, pousse son mari à avoir des relations extraconjugales. Mais Poe est fidèle. Le seul écart que l’on peut lui reprocher est sa relation (tout à fait platonique) avec Fanny Osgood, auteur elle aussi, mariée elle aussi. Ils se rencontrent lors d’une réception donnée par Anne Charlotte Lynch, femme de lettres, qui l’introduit au monde en quelque sorte. Virginia devait accompagner Poe à cette réception mais elle fut prise d’une quinte de toux épouvantable juste avant le départ et dut rester alitée. Elle encouragea Poe à y aller sans elle afin de tout lui raconter en rentrant. Le courant passa très vite entre les deux auteurs qui se virent à plusieurs reprises après cet événement ; leur relation se transforma en « amourette », pour citer le texte. Une correspondance épistolaire s’établit entre Edgar et Fanny, correspondance qui s’éteignit en même temps que leur amour sur un malentendu provoqué par Virginia. La jalousie eut raison de cette dernière qui mit fin à leur idylle. Fanny Osgood fut la source d’une violente dispute entre Virginia et Edgar Poe, qui n’altéra cependant pas leur amour.

L’amour et les femmes sont très présents dans Octobre solitaire. Avant sa mort, Edgar Poe fut fiancé secrètement à son amour de jeunesse, Elmira Royster. Une autre femme fut également présente dans la vie de Poe, mais pas dans la réalité…


Auguste C. Dupin

Quiconque a déjà lu Edgar Allan Poe a entendu parler de Dupin. Afin d’éclairer les esprits moins au fait de l’œuvre de Poe, précisons que Dupin est un personnage décisif, présent dans les Histoires Extraordinaires. C’est un détective qui ne vit que la nuit et résout différentes énigmes grâce à un sens du discernement hors du commun et presque magique. Dans Octobre solitaire, il a sensiblement le même rôle. Il se donne comme mission de résoudre le « cas des frères Poe » et de définir ce qui arrive à chacun d’eux. C’est le conseiller de Poe, son ami. Il l’accompagne jusque dans son dernier souffle. Et finalement, on peut même se demander si Dupin n’est pas la conscience de Poe qui serait personnifiée de manière plus ou moins réelle.



La question du réel et de l’imaginaire

La frontière entre le réel et l’imaginaire est on ne peut plus floue dans ce roman.


On peut douter de toute une partie de l’histoire, de la véritable aventure qui se joue en réalité. Dans le récit « Comment les Yaanek ont perdu leur Dieu », qui est d’ailleurs un livre qu’on attribue à Poe sans que cela soit véritablement certain, nous est racontée l’histoire d’un peuple indigène qui vivait pour servir une idole, une statuette. Cette statuette fut un jour détruite par deux étrangers et, à partir de ce moment, le peuple dépérit.

La première fois que Poe se perd dans un réel qui n’est pas le sien, c’est au début du roman, après avoir été percuté par une brique. Il se relève en pensant s’appeler Phidias Peacock, se rend dans une demeure qu’il croit la sienne et rencontre une jeune femme habillée en Amazone du nom de Nolie Mae Tangerie qui semble connaître son frère et lui parle d’un Tesson à retrouver, pour lequel elle serait capable de tuer. Tout au long du roman, nous retrouvons cette femme sous diverses identités (Nola May Frederick, Maia Tangeri). Nola deviendra narratrice le temps d’un chapitre pour nous expliquer qui elle est, d’où elle vient et son rapport avec le Tesson qu’elle cherche. Plus tard, Poe trouve un Tesson dans la cave de l’ancien appartement de son frère, Tesson qui l’emmène dans un autre monde le temps d’une poignée de secondes. A partir de ce moment, nous ne savons plus où se termine le réel et où commence l’imaginaire. Poe part terminer un manuscrit dans un phare où il retrouve la trace de son frère censé être mort. Est-ce la réalité ? Il devient subitement Thomas W. Frederick, fils d’un riche propriétaire de plantation à Panchatan, endroit qui se trouvera être plus tard le théâtre des aventures liées au dieu-statuette. De Thomas, il devient Phidias, ne comprend plus ce qu’il fait, se voit lui-même, Edgar Poe, sortir d’un bar un peu avant la fin de sa vie terrestre. Est-il schizophrène ? L’imaginaire prend-il le pas sur le réel ? Est-il devenu fou ? La brique qui l’a percuté lui a-t-elle fait perdre l’esprit ? Nous sommes dans la plus grande confusion. Les personnages de la réalité apparaissent dans un autre univers, passent d’un monde à l’autre par l’hypnose ou le Tesson, et finalement, c’est alors que ce que Marlowe fait dire à Poe prend tout son sens :

 

« Parfois, n’importe où est mieux qu’ici. Je dois apprendre à ne pas croire à tout ce que j’écris. Car qu’est n’importe où sinon un autre ici, qui nous attend ? Et pourquoi devrais-je m’attendre à ce que le prochain ici soit meilleur que le précédent ? Ou pourquoi, parmi une multitude de possibles, n’importe où, celui-ci, et non un autre, deviendrait-il un nouvel ici ? » (page 56-57)

 

On réalise alors que la frontière entre réalité et imagination n’est pas cruciale pour Poe et qu’il n’exclut pas l’existence d’autres mondes dans lesquels nous pourrions vivre.

Toute cette interrogation est reprise dans les dernières pages de sa vie, lors du récit de ses derniers jours, où tout semble se mélanger dans la tête de Poe et on commence même à douter de ce que l’on prenait pour réel. À la fin du roman, Dupin essaye de faire comprendre à Poe que ce qu’il vit n’est pas la réalité et qu’il est en train de rêver. Cela se tient et des caractéristiques du rêve se retrouvent dans le livre. Lorsque Poe se voit comme une autre personne et que son identité change brusquement ou lorsque plusieurs personnes de sa connaissance se retrouvent ensemble confrontées à une situation étrange. La difficulté à discerner le réel de l’imaginaire se trouve également dans le fait que tout se relie d’une façon ou d’une autre et que la question du « et si c’était vrai » se pose souvent.



Ce roman utilise la vie de Poe comme une base sur laquelle exploiter le rapport à l’imagination que peut avoir un auteur avec son œuvre. De plus, le mystère planant autour de ces cinq derniers jours de sa vie dont personne ne sait rien est un matériau rêvé pour un auteur tel que Stephen Marlowe.

Les hallucinations présentes dans le livre sont finalement très proches de ce que l’on peut trouver dans les contes d’Edgar Allan Poe. L’univers est le même, le fantastique demeure. Le flou du réel est en fait un élément central de l’œuvre de Poe, et c’est l’essence même de l’œuvre de Marlowe. Plus que la réelle biographie de l’auteur, il est intéressant avant de lire ce texte d’avoir une connaissance des différents titres de Poe, d’avoir lu ses œuvres, afin de comprendre les références présentes dans ce livre.

C’est un livre très dense avec beaucoup d’événements qui s’entrecroisent et s’enchâssent. Sur un fond d’autobiographie fictive nous suivons plusieurs aventures menées par divers personnages.

Il est parfois difficile de suivre l’histoire de ce roman, mais ce dernier est cependant très intéressant. La structure, originale, nous perd dans un monde où l’on n’est sûr de rien et où tout est possible. Le tout est de se laisser entraîner dans la narration en laissant de côté son esprit cartésien et en profitant du plaisir de lecture.


Sarah Chamard, 2e année édition-librairie.

 

 

Lire également l'article de Lucie.

 

Edgar POE sur LITTEXPRESS

 

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 Articles de Marion et d'Inès sur les nouvelles policières de Poe.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Articles de Gabriel et de de Laurie sur Histoires extraordinaires.

 

 

 

 

 

 

 

 

  Edgar poe Nouvelles histoires extraordinaires

 

 

 

 

 Article de Marie sur Le Chat noir.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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9 avril 2013 2 09 /04 /avril /2013 07:00

au TnBA

du 9 au 12 janvier 2013

sous la direction de Marcial di Fonzo Bo et d’Elise Vigier.
avec les élèves comédiens de l’ESTBA.

 

 

Estba-Mexico-copie-1.jpg

 

 « J’ai la tête remplie de choses qui appartiennent aux autres. Mes pensées, mes désirs. Ma langue, ma façon de parler, ma façon de faire l’amour, tout ça appartient aux autres. Pourquoi j’ai cette sensation d’être moi, si rien en moi ne m’appartient ? »
 


Devant une salle remplie, la pièce commence sur trois lobbyistes préparant une réunion à propos d’un site de stockage de déchets nucléaires. S’ensuit une histoire entre You et Mee, un couple de touristes. Mais les deux heures que dure la représentation voient s’entremêler plusieurs protagonistes et plusieurs histoires. Ainsi, nous croisons Margarita, Mom, Boï, Sys, un plombier et son compagnon le cow-boy, E.T. et Amy.

L’intrigue, qui implique tous ces personnages, est impossible à résumer tant les différentes histoires, riches en rebondissements, s’entremêlent. De plus, le spectateur est gardé dans le flou sur la réalité des histoires qui lui sont racontées, par la duplicité des personnages. Jamais les questions qui sont posées ne sont résolues. Par exemple, prenons le cas d’E.T. et Amy qui sont représentés comme des voyageurs de l’espace de retour sur Terre puis sont des junkies squattant le parc à thème délabré possédé par Mom.

Le fil conducteur de la pièce reste cependant l’histoire de Mee et You. Ces personnages sont ceux qui reviennent le plus souvent, et ils restent sur scène pendant presque toute la représentation, même quand l’action se déroule entre d’autres personnages, ailleurs que dans leur chambre d’hôtel, et qu’ils ne sont donc pas réellement témoins de la scène.

 

Un des thèmes récurrents est celui de la drogue. Elle concerne chacun des personnages à différents niveaux et peut être une explication aux multiples facettes de leur personnalité et aux incohérences apparentes.

 

  • Ainsi, Mee et You tombent par un hasard étrange sur un homme qui leur confie un sachet de drogue. À ce moment-là, ils savent qu’ils doivent le rendre mais tous deux semblent néanmoins attirés par le contenu du sachet. Mee va jusqu’à passer son doigt sur ses dents après avoir eu le sachet en main. Leur mode de vie également semble influencé par le monde de la drogue : leur vie d’artistes itinérants, les fleurs qu’ils plantent sur le sol de leur chambre d’hôtel, comme un monde qui n’apparaîtrait qu’à eux, les photos des années 70, le fait que Mee apparaisse habillé avec les vêtements de You sans raison apparente et que cela n’étonne personne.
  •  Le plombier mexicain, qui se révèle être un dealer et qui finit par tuer Mee et You pour récupérer le sachet de drogue que ceux-ci semblent avoir en fait dérobé.
  • Margarita, une livreuse de plats chinois qui apparaît déguisée en toréador pour récupérer le sachet de drogue. Elle semble impliquée dans le trafic.

 

  • Amy et E.T., qui ne sont peut-être au final que des junkies vivant sous une tente et s’imaginant être des voyageurs de l’espace.

 

  • Boï, amoureux d’Amy, qui rêve de voyage spatial avec elle, et essaye de récupérer assez d’argent pour partir.

 

  • Mom, qui avale pour dormir des pilules accompagnées de plusieurs verres d’alcool. Elle semble dépressive, et son passe-temps préféré est de regarder les nuages.

 

  • Sa fille, Sys, dont la tenue semble indiquer une vie dissolue et qui propose à un homme de devenir passeuse de drogue pour quitter la vie triste et morne avec Mom. Elle essaie même de tuer sa mère.

 

  • Enfin, l’apparition d’un homme à tête d’éléphant sur scène fait penser à une hallucination, puisqu’en décalage total avec la réalité.

 

  • De plus, l’action se termine sur une fête chez Mee et You, alors qu’ils ont été tués quelques minutes auparavant. Une fois de plus le décalage avec ce qui s’est produit précédemment semble indiquer que quelqu’un a, ou a eu, une hallucination.



 

Enfin, des photos sont diffusées en arrière-plan pendant une partie de la représentation. Ce sont des photos de Martin Parr, un photographe américain. L’œuvre de Parr est constituée de toute une série de photographies des lieux touristiques mondiaux, devenus impersonnels, réglés, reconstitués, tous investis d’une valeur commerciale sans doute plus forte que la valeur patrimoniale. Des photos de touristes, tous en train de faire la même chose, comme celle de toute une foule de personnes faisant semblant de tenir la Tour de Pise. Ce questionnement de l’identité est un autre des thèmes parcourant cette pièce, à travers la quête de Mee et You à Mexico, ou encore à travers leur questionnement sur l’unicité des personnes. Quant à Boï et Sys, ils sont dans un moment de prise d’indépendance par rapport à leur mère, mais cette phase normale de la vie prend ici une dimension exagérée, puisque Boï désire s’enfuir et que Sys essaie de tuer sa mère.
 
Le début et la fin de la pièce peuvent également être liés puisque la conversation des lobbyistes du début sur le stockage des déchets nucléaires peut être mise en parallèle avec la fin, où des hommes passent, tels des fantômes, en combinaison antiradiations, le visage couvert d’un masque à gaz. La destruction de l’humanité représente peut-être la destruction de l’homme par la drogue, le début optimiste est donc démenti par la fin suggérant la mort, et la destruction. C’est une sorte de retour à la réalité, après deux heures d’hallucinations.

 
 
Pour conclure, je pense que cette pièce est interprétable de plusieurs façons possibles ; ainsi, une interprétation extrême pourrait aller jusqu’à dire que tout, l’histoire, les personnages ne sont en fait que le produit des hallucinations de deux junkies, E.T. et Amy. En effet, la pièce commence sur ces deux personnages, seuls en scène. Ils sont dans leur tente et s’apprêtent à se droguer. Ils sont également les deux derniers personnages en scène.

Cette pièce est portée par le jeu des acteurs. Bien qu’en formation, ils font preuve d’un grand talent, qui permet d’apprécier la pièce même si celle-ci est difficilement compréhensible de prime abord, et nécessite un temps de réflexion.


Morgane, AS Bib.

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8 avril 2013 1 08 /04 /avril /2013 07:00

Jiro-Taniguchi-Furari.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

TANIGUCHI Jirō

(谷口 ジロー)
Furari

(ふらり。 )
édition originale japonaise, 2011
traduction

Corinne Quentin

Casterman
collection « écritures », 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation éditeur

« En japonais, Furari signifie « au gré du vent »... tout comme semblent se dérouler ces longues marches dans Edo, l'ancien Tokyo. Mais le promeneur, inspiré d'un personnage historique, ne laisse  pourtant rien au hasard. Géomètre et cartographe, il arpente la ville, mesurant les distances, comptant chacun de ses pas, afin de dresser la première carte moderne du Japon. Sensible à tous les détails qui forment le charme pittoresque d'Edo au début du XIXe siècle, Jiro Taniguchi nous propose de partager une nouvelle fois son goût pour les déambulationsenrichissantes. »

« Jirō Taniguchi est né en 1947 à Tottori. Il débute dans la bande dessinée en 1970 avec Un été desséché. De 1979 à 1989, il publie notamment, avec le scénariste Natsuo Sekikawa, les cinq volumes d'Au temps de Botchan. À partir de 1991, Jirō Taniguchi signe seul de nombreux albums, dont L'Homme qui marche, Le Journal de mon père, Un ciel radieux, et plus récemment Le Gourmet solitaire, Le Promeneur, en collaboration avec Masayuki Kusumi, et Un zoo en hiver. Le premier volume de Quartier lointain, qui a remporté lors du Festival d'Angoulême 2003 l'Alph'Art du meilleur scénario, a également reçu le prix Canal BD des librairies spécialisées. Une adaptation cinématographique de cette oeuvre est sortie en salles en 2010. Auteur très populaire en France, Jirō Taniguchi a été nommé chevalier de l'ordre des Arts et des Lettres par le ministre de la Culture en juillet 2011. »


 

Furari

 

« Pas d'impatience. Prendre le temps qu'il faut.
Et avancer, toujours avancer. Si on marche, on arrive toujours. »

 

Furari propose les promenades solitaires d'un homme dans Edo. Lentes, méditatives, elles accordent une grande place à l'image et aux décors au détriment, du moins semble-t-il, du texte. Cette relation entre les deux peut cependant être nuancée si approfondie. Le présent texte se focalisera donc, non pas sur les thèmes ou le message du manga, mais sur sa narration, la façon dont les scènes sont présentées. Ainsi, comment texte et image s'harmonisent-ils en ce livre ? Y a-t-il prédominance de l'un des deux ? Car si l'image semble prépondérante, elle ne serait rien sans le texte... et inversement.

Taniguchi-Furari-pl-01.jpg

Une primauté de l'image ? Le paysage retranscrit

Jirō Taniguchi est reconnaissable à son trait, simple pour les personnages mais extrêmement détaillé pour les arrière-plans, les animaux ou les détails comme la pluie ou les petits objets. Il s'agit donc aussi des caractéristiques du dessin de Furari, qui mettent ainsi en valeur les personnages dans leur environnement. Son style reste celui du gekiga, avec des onomatopées sobres et réduites, des proportions réalistes, des cases rectangulaires aux bords non transgressés et une absence de signes graphiques propres à la bande dessinée tels que les lignes de mouvement ou de vitesse. Tout cela donne une impression de réalisme, de sobriété, et surtout de paix, en accord avec le thème de la promenade de l'ouvrage. Tout au long de Furari, le lecteur est invité à être actif, à s'immerger lui-même dans un monde de noir et de blanc aux sons seulement suggérés.

L'histoire n'en garde pas moins du dynamisme : les scènes de marche à pied ou d'observation, bien que lentes, n'ennuient pas le lecteur et sont développées avec art. Alternance des points de vue, focalisations d'une case sur des détails... Une seule planche est suffisante pour dépeindre le personnage sous toutes ses coutures et ce qui l'entoure de façon complète et détaillée.

Furari emporte donc le lecteur vers des paysages, des scènes urbaines dépeignant de façon vivante un Japon médiéval avec son architecture, ses vêtements, ses métiers... Pour cela, aucun texte n'est nécessaire. Ce désir de croquer les aspects de la vie de cette époque est une part importante du manga.

Il est à noter que la narration au travers des yeux du personnage principal est interrompue à plusieurs reprises ; le narrateur, qui croise au cours de ses sorties différents animaux, imagine ce qu'ils peuvent vivre. Le lecteur fait donc différentes promenades à la première personne, au ras du sol dans le cas d'une fourmi, sur les toits avec un chat, sous l'eau avec une tortue... Cela rompt la monotonie du texte, permet à Taniguchi Jirō de nous montrer ses capacités de dessin de paysages et crée des scènes rapides et dynamiques qui, avec peu de texte, emportent le lecteur dans des points de vue originaux.

De plus, il est tout à fait possible de saisir l'histoire générale du manga sans lire le texte, preuve que l'image se suffit à elle-même... du moins au début. En effet, si Furari commence sur les errances du personnage, ce dernier leur trouve à la fin un sens qui ne peut pas être exprimé par le simple dessin.

Taniguchi Furari 04

Le texte sublimant l'image : le voyage canalisé

La narration par le texte est dans Furari à l'image de l'évolution des promenades du héros : si, dans les premiers chapitres, il se laisse guider par ses pas, par les paysages – et donc ce qui l'entoure, le dessin –, il devient petit à petit maître de sa destinée et trouve une raison de vivre, à savoir mesurer la distance séparant Edo de Ezochi afin de pouvoir calculer la mesure d'un degré sur le méridien, comme le résume la réflexion du personnage principal, s'adressant à la tortue : « C'est quoi, la liberté ? On te dit de faire ce que tu veux, mais au fond tu n'as nulle part où aller ? » Ce qui n'était au départ qu'un passe-temps devient donc un moyen de parvenir à une fin et le texte est bien sûr nécessaire au lecteur pour pouvoir saisir les désirs du personnage.

 

« Heureusement, mes pas et mes mesures sont devenus plus fiables. J'ai pu calculer la distance entre Fukagawa-Kuroé et cet observatoire, ici. Vingt-deux chō et quarante-cinq ken. On peut en déduire la distance d'une minute sur le méridien. »

 

Comment exprimer cela autrement que par le texte ? Cette fois, le dessin passe après la narration par le texte. L'errance devient maîtrisée.

D'un autre point de vue, la langue est importante dans Furari, au travers notamment de la poésie. Dans le chapitre intitulé « Les étoiles », le personnage principal rencontre Issa, qui sera plus tard considéré comme un maître du haïku. Pour le poète, voyage est synonyme de formation et de création artistique, verbale. En quelques mots, ses haïku permettent de saisir la nature, de la rendre sublime.

Les haïku sont évoqués tout au long du manga, par exemple dans « La baleine » ou « La lune ». Le personnage principal s'y essaie même, sans grand succès. Par ailleurs, il rencontre un conteur, qui lui mimera une histoire humoristique fantastique.

D'un point de vue visuel, on remarque que les phylactères sont plus nombreux et fournis à la fin de l'ouvrage. Les premiers ne font que planter le décor, mettre en scène la vie de la rue, les appels des commerçants, etc. À la fin, ils semblent plus utiles, dépeignent des échanges réels et fructueux entre les différents personnages, comme lorsque le personnage principal explique son objectif à son épouse. Le texte ne sert donc plus la rêverie du personnage mais fait réellement progresser l'histoire, éviluer le personnage.


En conclusion, le lien entre texte et image est dans Furari plus complexe qu'on ne pourrait le croire. Si l'on pense spontanément que les illustrations ont un rôle prépondérant, il agit en réalité en étroite collaboration avec le texte, qui l'approfondit et, surtout, lui donne une raison d'être en faisant progresser l'histoire. Les deux, par leur narration différente, se complètent et donnent finalement une œuvre graphiquement esthétique et historiquement intéressante qui devient bien plus qu'un simple tableau de l'Edo médiéval.

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Avis personnel sur Furari

Ayant lu d'autres oeuvres de Taniguchi Jirō, je n'ai pu m'empêcher d'effectuer des comparaisons. En lui-même, le manga est poétique et en effet très esthétique, mais le personnage et l'histoire en eux-mêmes sont moins prenants que peuvent l'être Le journal de mon père ou Le Sauveteur, par exemple. Le rythme lent ou l'abondance des paysages, qui sont pourtant les points forts de l'oeuvre, sont un frein si on la compare au dynamisme des autres.

Cependant, cette oeuvre m'a confortée dans l'idée que ce mangaka a une production très variée : nous quittons l'alpinisme, les animaux et les questions sociales pour partir en promenade.

Un dépaysement paisible et agréable !

 

 

Lauralie, 2e année éd.-lib.

 

Note :  Furari s'inspire de la vie d'un personnage réel, Tadataka Inō, « célèbre géomètre et cartographe qui, au début du XIXe siècle, établit la première carte du Japon en utilisant des techniques et instruments de mesure modernes » (site Casterman).

 

 

TANIGUCHI Jirō sur LITTEXPRESS

 

 

Taniguchi Jiro Un ciel radieux

 

 

 Article de Mathilde sur Un ciel radieux

 

 

 

 


 

 

 

Taniguchi Le Journal de mon pere couv

 

 

 

 

 Article d'Elsa sur Le Journal de mon père

 

 

 

 


 

taniguchi L HOMME QUI MARCHE

 

 

 

 

  Article de Delphine sur L'Homme qui marche.

 

 

 

 

 

Taniguchi le gourmet solitaire

 

 

 

 Article d'Anaïs, Morgane et Samantha sur Le Gourmet solitaire

(in La cuisine japonaise dans la littérature et les mangas).

 

 

 

 

 

taniguchi-quartier-lointain.gif

 


 

 

 

 

 

 

 

 

  les articles de Nathalie et de  Marion sur l'Orme du Caucase     

 

 

de Fanny et de BenoÎt sur Japon (Collectif).

Taniguchi Jiro un-zoo-en-hiver-zoo-en-hiver-

 

 

 Article de Pierre-Yann sur Un zoo en hiver.

 

 

 

 

 

 

 

 

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7 avril 2013 7 07 /04 /avril /2013 07:00

Kiriko-Nananan-Fragments-d-amour.jpg

 

 

 

 

 

 

 

NANANAN Kiriko
(魚喃 キリコ)
Fragments d'amour
(短編集)
Tampenshū (2003)
Traduit par
Corinne Quentin
Casterman,
Sakka, 2009


 

 

 

 

 

 

 

 

kiriko-nananan.jpgKiriko Nananan est née le 14 décembre 1972 au Japon. Faire du manga est chez elle une vocation puisqu'elle dit s'être entraînée à en recopier et réadapter dès l'âge de cinq ans. Elle a été publiée pour la première fois en 1993 dans la revue Garo. Ce mensuel est d'ailleurs à l'origine de la découverte de nombre de mangaka et a permis la popularisation du manga d'auteur.

En France, Kiriko Nananan est publiée uniquement dans la collection Sakka (« auteur » en japonais) des éditions Casterman. Sept de ses titres sont à ce jour disponibles dans cette collection. Cette dernière a été dirigée par Frédéric Boilet qui a fondé en 2001 un mouvement littéraire appelé la Nouvelle manga. Ce mouvement vise à associer artistiquement les auteurs de manga japonais et les auteurs de bande-dessinée français.

Kiriko Nananan a longtemps été ennuyée par certaines contraintes imposées dans les revues de mangas pour filles : les personnages féminins se devaient d'être sages, l'auteur ne pouvait dessiner de scènes érotiques, ni même de baisers trop profonds par exemple. C'est en découvrant les mangas novateurs d'Okazaki Kyōko, centrés sur la sexualité et l'intimité féminines, que Kiriko Nananan réalise que c'est, elle aussi, de ce thème qu'elle veut traiter.

Kiriko Nananan L'aquarium

Fragments d'amour est un recueil de dix-neuf récits courts, prépubliés dans différents magazines japonais entre 1997 et 2003. Le titre original, Tampenshū, signifie « histoires ». Ce titre a été publié en France en 2009 et traduit par Corinne Quentin. Les récits sont rédigés à la première personne ; il s'agit chaque fois du point de vue d'un personnage féminin. Toutes les nouvelles ont pour thème central, comme le titre du recueil l'indique, l'amour. La mangaka trouve son inspiration dans ses propres ressentis lors d'un chagrin d'amour.

Ainsi, on assiste dans ces récits aux déboires sentimentaux de jeunes gens dans une période de transition entre l'adolescence et la vie d'adulte. Différentes situations sont abordées au fil des histoires : triangle amoureux dans « À propos d'elle, juste une chose », débuts de la sexualité dans « Amours blessantes VI », jalousie entre sœurs dans « Après tout, pourquoi pas ? », poids de la solitude dans « Un petit bout de soirée », grossesse inavouée dans « Crépuscule », amitié garçon/fille dans « Amours blessantes V »…

On a souvent affaire à des personnages naïfs, dépassés par leurs sentiments, incompris à la fois par autrui et par eux-mêmes. Certains sont, au début du récit, très sûrs d'eux, de leurs positions, mais s'aperçoivent finalement qu'ils se trompaient. L'enjeu redondant de ces nouvelles est la quête d'identité du personnage-narrateur : reconstruction suite à une rupture, recherche de sa place dans le couple, poids de la solitude, bouleversement du passage à l'âge adulte…

Les personnages, comme les situations, sont ambigus. Dans des récits tels que « C'était une nuit », des « je t'aime » sont lancés, sans qu'on sache s'ils sont fondés ou non. Parfois, on parvient au terme d'une histoire sans en avoir saisi le dénouement. Cela s'explique par le fait que l'objectif de Kiriko Nananan est de produire des mangas qui puissent êtres relus. Elle se dit obsédée par tout ce qui se trouve entre les lignes. C'est donc volontairement qu'elle fait persister des zones d'ombres. Le lecteur est amené à réfléchir, à relire plus attentivement l'histoire pour capter des indices aidant à la compréhension qui, peut-être, ne peuvent être perçus à la première lecture.
Kiriko-Nananan-C-est-bien-que-ce-soit-toi.jpg
Le style de dessin de Kiriko Nananan vient d'ailleurs accentuer les incertitudes et entraîne le lecteur encore plus avant dans son analyse, chaque détail pouvant servir à l'interprétation. Le graphisme de la mangaka est basé sur le noir et blanc, l'ensemble est lisse, dépouillé, presque minimaliste et joue sur les contrastes. Kiriko Nananan utilise des aplats de blanc ou de noir afin d'exprimer les sentiments qui ne peuvent être mis en mots. Selon elle, parler de tristesse dans un vide peut renforcer cette sensation par exemple.

Kiriko Nananan souhaite faire de chaque case une illustration à part entière, qui soit suffisamment forte pour pouvoir être prise à part, évaluée indépendamment du reste de la planche. Elle recherche cependant une harmonie dans l'assemblage d'une page, qui doit être vue comme un ensemble. Elle porte une attention particulière au positionnement du texte qui est, pour elle, un élément primordial de l'effet produit par une page.
Kiriko-Nananan-Jusqu-a-une-porchaine-fois.jpg
Ce style très épuré induit des confusions entre les personnages, même s'il s'agit parfois de personnages de sexe opposé : coupe et couleur de cheveux identiques, peu de distinction entre les vêtements. Il arrive donc de perdre le fil de certains récits, tout particulièrement lorsqu'il s'agit de dialogues. Le lecteur se doit alors de porter attention à d'autres détails afin de deviner qui est qui, ou doit se construire sa propre interprétation.

On note une alternance entre cadrage d'une partie du corps, détail d'un objet de la pièce, gros plan de visage, vue d'ensemble de la scène… La technique n'est pas la même dans tous les récits, « C'est bien que ce soit toi » étant celui qui diffère le plus des autres. Cela s'explique sans doute par le fait qu'ils aient été écrits sur une période de six ans. Il est donc normal que le style de la mangaka ait évolué.

Il n'y a dans ce recueil aucune pudeur dans les mots qui sont très crus, à l'inverse des dessins qui eux, sont plus dans la suggestion. Contrairement à Kyōko Okazaki, son modèle, Kiriko Nananan choisit de ne pas rendre ses graphismes trop explicites. Les scènes de sexualité sont suggérées par des froissements de draps, des enchevêtrement de courbes ou restent concentrées sur les visages des personnages. Et quand bien même on croit deviner quelque chose de très érotique, un doute persiste.

Le style de Kiriko Nananan a été récompensé par un prix délivré par l’École Européenne Supérieure de l’Image en 2008 et mis en avant lors du festival d'Angoulême de 2009 au cours duquel ses dessins étaient exposés en grand format.


Kelly, 1ère année éd.-lib.

 

 

NANANAN Kiriko sur LITTEXPRESS

 

Image 1 - NANANAN Kiriko - Amours blessantes

 

 

 

Article de Margot sur Amours blessantes

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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6 avril 2013 6 06 /04 /avril /2013 07:00

scott-snyder-batman.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Scott Snyder
Jock
Francesco Francavilla

 Batman, Sombre Reflet, tome 1
Traduction : Jérôme Wickly
Urban Comics, 2012


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Scott Snyder est connu principalement pour la série American Vampire qui a révolutionné la vision du mythe du vampire aux États-Unis depuis ces dernières années, et pour la série actuelle Batman qui offre un réel renouveau au personnage.


Son travail de scénariste de comics a été récompensé en 2011 par l'Eisner Award et le Harvey Award de la meilleure nouvelle série pour American Vampire publié aux éditions Vertigo en 2010. Puis en 2012 par l'Eagle Award du meilleur écrivain et les Stan Lee Awards du meilleur écrivain également, et de l'homme de l'année.

 
Notons également que sa série Swamp Thing parue aux Éditions DC Comics connaît un grand succès.

Les dessinateurs de la série sont Mark Simpson, connu sous le nom de Jock, et Francesco Francavilla. Le premier est célèbre principalement pour la série The Losers paru chez DC Comics également, et le second pour son travail sur Black Panther chez Marvel.



Les tomes 1 et 2 de Batman sombre reflet ont été publiés en France en 2012 et en 2011 aux États-Unis. Ils reprennent les épisodes n° 871 à 881 de Detective Comics. On y retrouve sous le masque de Batman le personnage de Dick Grayson et non de Bruce Wayne alors décédé. Ils sont particulièrement intéressants car c'est le premier succès de Dick Grayson en tant que Batman.

L'histoire présente Batman accompagné de Barbara Gordon (fille du célèbre commissaire Gordon) enquêtant sur une affaire de ventes aux enchères illégales dans le milieu de la pègre.

De son côté Jim Gordon est bouleversé par le retour de son fils psychotique et semble persuadé qu'il est l'auteur d'une série de meurtres plus cruels les uns que les autres.

Batman-sombre-reflet-02.jpg

De haut niveau, le dessin est particulièrement pertinent lors des conversations entre le commissaire Gordon et son fils psychotique, grâce à une matérialisation de sa cruauté sanguinaire par une utilisation abusive, si elle n'était pas bienvenue, de rouge. Ce qui soutient les gros plans sur les visages des personnages essayant de sonder mutuellement leurs pensées. Augmentant ainsi l'intensité de notre angoisse, Scott Snyder nous présente un Jim Gordon Junior mentalement très proche de Joseph Kerr plus connu sous le titre du Joker.

Le Joker justement fait une apparition très remarquée dans laquelle il est plus pathétique que jamais. Même s'il se trouve être toujours aussi violent, son intelligence démentielle semble plus aiguisée qu'auparavant. Bien qu'il ne soit présent que sur six pages, la gifle reçue par la vision que Snyder a de ce personnage se ressent jusqu'à la fin de l'histoire.

On peut également ajouter une mention spéciale à l'auteur pour la présence de Barbara Gordon, ce qui est en soi est assez rare si l'on se réfère aux autres comics. Tiraillée entre l'affection qu'elle porte à son père, les sentiments partagés entre haine et peur pour son frère, et son faible pour Dick Grayson, Babs se montre attachante sans pour autant tomber dans la niaiserie. La spécialiste des renseignements pour super-héros est d'une force de caractère impressionnante.

Quant à Batman, il est toujours aussi sombre et violent que d'habitude grâce aux traits de Jock et Francavilla, si ce n'est que Scott Snyder le présente également bien plus humain et vulnérable, le différenciant ainsi de Bruce Wayne et en faisant un Batman à part entière.

On notera d'ailleurs la réaction de Dick Grayson, sidéré, lorsque lui est  présenté le pied-de-biche que le Joker a utilisé pour tuer Jason Todd alias Robin dans A death in the family paru chez DC Comics en 1988.

Connu principalement pour être le personnage de Nightwing et avoir été le premier Robin, Dick Grayson est généralement quelqu'un de souriant et plein d'humour. Ici, son rôle le force à mûrir et à se battre pour garder sa personnalité propre. Dualité qui est un thème récurrent de l'univers masqué.

Bien que Batman ne soit pas des mieux représentés comparé à d'autres comics, comme La Cour des hiboux dessiné par Greg Capullo, la couverture du premier tome incarne particulièrement bien tout ce que représente le héros. Dessinée dans un décor sombre aux contours inexistant, sa cape se confond avec de nombreuses chauves-souris virevoltant autour de lui comme leur maître. On ne peut trouver plus emblématique.

On retrouve les chauves-souris dessinant le haut du visage du Joker sur la couverture du deuxième tome, symbolisant ainsi son obsession pour le héros, et sa folie, au point que ses pupilles soient représentées par l'emblème de Batman. A la différence du premier, une couleur vive est ajoutée, le rouge symbolisant tout le sang que le criminel a fait couler, matérialisant d'autant le plaisir qu'il prend à cela, la couleur dessinant son sourire.

batman sombre reflets 2

Si Sombre reflet  n'est pas un récit majeur de l'univers de Batman, il incarne la complexité des personnages qui fait toute leur richesse et souligne bien le génie de Snyder qui marquera l'esprit des comics de ce début du XXIème siècle.


Yaël, 2e année édition-librairie

 

 

 

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Published by Yaël - dans bande dessinée
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