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20 avril 2008 7 20 /04 /avril /2008 09:53


J.M.G. LE CLEZIO
L'Africain
Mercure de France,
collection Traits et portraits, 2004
103 p.




 








     Jean-Marie-Gustave Le Clézio est né à Nice en 1940. Il commence à écrire très tôt puis suit des études de lettres. A l'âge de 23 ans, il publie Le Procès-verbal, récompensé du Prix Renaudot. Le Clézio est l'auteur de nombreux romans, parmi lesquels Le Chercheur d'or, Désert, Grand Prix Paul-Morand de l'Académie française, et Onitsha, dans lequel il aborde le thème de l'Afrique. Il a aussi publié des poèmes, récits, nouvelles et essais.

 


     Le Clézio a grandi avec sa mère et son frère, son père étant à l'époque médecin militaire en Afrique de l'Ouest. La famille part le retrouver lorsque J.M.G. Le Clézio a huit ans. C'est ce qu'il raconte dans l'Africain, récit de ce voyage au Nigéria, illustré de photographies en noir et blanc prises par le père au cours des années passées en Afrique.

 


1. La figure du père

 


     Le père, de nationalité britannique, est né à l'île Maurice et a fait des études de médecine à Londres. Il choisit de se spécialiser dans la médecine tropicale et vivra deux ans en Guyane avant de partir pour l'Afrique en 1928. Il y restera plus de vingt ans, dont une grande partie au Nigéria, seul médecin pour des milliers de gens. Pendant quelques années, sa femme y vit avec lui et l'accompagne parfois dans ses tournées médicales lors desquelles ils vont de village en village avec des porteurs et un interprète. En 1938 elle part accoucher en France. Le père vient la voir en Bretagne en 1939 et repart quelques jours avant la déclaration de la guerre. Il tentera de revenir en France pour chercher sa famille et la mettre à l'abri en Afrique mais échouera, condamné à laisser les siens pendant toute la période de la guerre et n'en recevant aucune nouvelle.

 


     Le récit concerne donc la période suivante, lorsque la mère et ses deux enfants partent pour le Nigéria en 1948. Le Clézio raconte sa rencontre avec son père. Les enfants avaient connu jusqu'alors une enfance libre, entourés de la bienveillance de leur mère et de leurs grands-parents maternels. Ils découvrent un père "inconnu, étrange, possiblement dangereux" (p.45), dont l'autorité va très vite poser problème. Il impose à ses enfants une discipline très stricte, se fait rapidement craindre d'eux en se montrant violent : "Nous avons appris d'un coup qu'un père pouvait être redoutable, qu'il pouvait sévir, aller couper des cannes dans le bois et s'en servir pour nous frapper les jambes. Qu'il pouvait instituer une justice virile, qui excluait tout dialogue et toute excuse." (P.91). Le Clézio écrit regretter parfois ce rendez-vous manqué.

 


     Aux débuts des années 1950, l'armée britannique met le père à la retraite. Celui-ci revient alors vivre en France avec sa famille. Les rapports avec ses enfants restent les mêmes. Pour Le Clézio, c'est l'Afrique qui a révélé en lui cette rigueur. Cette autorité et cette discipline qui vont jusqu'à la violence sont son "héritage africain". En France, le père gardera toujours les habitudes qu'il avait en Afrique, il reste définitivement africain. Il utilise ses instruments de chirurgien pour faire la cuisine, porte des tuniques à la façon des Haoussas du Cameroun : "C'est ainsi que je le vois à la fin de sa vie. Non plus l'aventurier ni le militaire inflexible. Mais un vieil homme dépaysé, exilé de sa vie et de sa passion, un survivant." (P.57).

 


2. L'Afrique et l'engagement

  
     Ce voyage est à la fois l'occasion de la rencontre avec le père et aussi la rencontre de l'Afrique pour Le Clézio. Tout y est différent, l'enfant découvre la liberté des corps, la violence de la nature et des sensations. Cette expérience de l'Afrique va le construire ; il revient sans cesse à sa mémoire d'enfant, à la "source de ses sentiments et de ses déterminations".


     L'Africain
est avant tout un hommage que Le Clézio rend à son père, ce médecin totalement dévoué aux autres, menant une vie aventureuse dans des régions difficiles. Mais il aborde aussi des questions telles que celle du colonialisme, auquel le père a toujours été opposé : "Vingt-deux ans d'Afrique lui avaient inspiré une haine profonde du colonialisme sous toutes ses formes." (p.95). Lorsque le père débarque au Nigéria, le pays est occupé par l'armée britannique et la région est touchée par la pauvreté, la corruption, les maladies. La société européenne de la côte est opulente, corrompue, il rêve à l'indépendance du pays et de sa région. Quand elle arrive enfin, dans les années 1960, il ne peut qu'assister à l'oubli dans lequel les pays européens laissent leurs anciennes colonies. Le Clézio fait alors référence à des attitudes telles que l'aide à la mise en place de tyrans en leur fournissant armes et argent, à l'abandon du continent africain aux maladies et à la famine ou encore au recours à l'émigration nécessaire de main d'œuvre que l'on va confiner dans des ghettos de banlieue. L'Afrique que son père connaissait et aimait, qui se résumait par le charme des villages, la lenteur et l'insouciance de la vie, va se transformer avec la modernité. Celle-ci se traduit par la violence et la vénalité. A la fin de la vie du père, tout s'écroule en Afrique : c'est l'époque où le sida commence à frapper le continent, l'année 1967 marque le début de la guerre du Biafra, terrible conflit ethnique qui a opposé les Ibos et les Yoroubas pour le contrôle de puits de pétrole, dans l'indifférence générale. Les pays occidentaux profitent alors du pays, notamment en vendant des armes dans les deux camps, et le père assiste de loin à l'agonie du pays dans lequel il a si longtemps vécu.


     L'Africain est donc le récit de ce voyage en Afrique, un voyage vers un père qui va rater le rendez-vous avec ses enfants. C'est aussi le récit de la vie de cet homme qui a parcouru pendant des années des régions difficiles, parfois à l'aide de cartes qu'il fabriquait lui-même, pour accomplir son métier de médecin, qui est la passion de sa vie. C'est un récit pudique, un ouvrage intime où l'adulte a le recul nécessaire pour découvrir son père et essayer de le comprendre. Le voyage au Nigéria en 1948 lui a révélé l'Afrique, qui gardera une place importante dans sa vie, à défaut de lui donner un père : "Quelque chose m'a été donné, quelque chose m'a été repris. Ce qui est définitivement absent de mon enfance : avoir eu un père, avoir grandi auprès de lui dans la douceur du foyer familial. Je sais que cela m'a manqué, sans regret, sans illusion extraordinaire. " (P.103)

   
Gwenaëlle, A.S. Bib.-Méd.

 Voir aussi fiche de Marion sur Onitsha

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19 avril 2008 6 19 /04 /avril /2008 06:49
 

Michael CUNNINGHAM
Le livre des jours
Titre original : Specimen Days, 2005
Traduit par Anne Damour
Editions Belfond, 2006

 













Biographie de Michael Cunnigham disponible ici :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Michael_Cunningham

 
     Dans
Le livre des jours, trois histoires, toutes liées, se déroulent à trois époques différentes. L'auteur de The Hours, prix Pulitzer en 1999, raconte ici le passé, le présent et l'avenir d'une ville, New York, et surtout le sort de "l'Homme dans la cité".


     "Dans la machine",la première histoire, dépeint des hommes niés par l'industrialisation de la fin du 19ème siècle. Suivent "La Croisade des enfants", qui se déroule dans le New York de l'après 11 Septembre, et enfin "Une pareille beauté", prophétie d'une société insensée et désincarnée.

 

     Trois époques fondamentales, comme autant de "brûlures" de l'humanité.


     Le livre passe avec maestria du roman historique au thriller urbain, puis à la science fiction. Cunnigham, par sa maîtrise stylistique,une narration vibrante et néammoins délicate, évite les écueils du pitoyable et de l'outrance. Il livre ici un roman monumental, un émouvant plaidoyer au canevas unique.

 


     Personnages, atmosphères et écriture(s) sont hantés par le poète Walt Whitman. Ses vers célèbrent le Monde, la Vie, de l'atome au cosmos. Dans ce roman, la "machine" est une monstruosité qui vampirise et dévore nos vies. Les enfants seront nos bourreaux les plus impitoyables. Un androïde et une extraterrestre auront plus d'humanité que les hommes qui peupleront une Terre souillée de pollution. Et, par delà les destinées tragiques, Cunnigham insuffle à ses héros le rayonnement et la grâce de la poésie.

 


     Ces vers sont placés en épigraphe :

 


"Ne crains rien ô Muse ! Ce sont des jours et us nouveaux

qui t'accueillent

C'est je le reconnais une race étrange, très étrange,

d'un genre original ,

Et pourtant la vieille race humaine, la même en

dedans, en dehors

Visages et coeurs semblables, semblables sentiments,

semblables désirs,

Le même vieil amour, la même beauté, le même usage. "

Walt Whitman, Feuilles d'herbe.

 

     Trois visions désenchantées, où les personnages sont meurtris par un désespoir, une douleur et une quête immuables et sans âge, sinon celui de l'Homme. La force de l'œuvre émane de ces âmes cherchant la rédemption, dans un New York semblable à un purgatoire, telle une peinture en clair-obscur.


     Lucas, Catherine et Simon, entités incarnées à chaque tome, sont des spectres possédés et illuminés par les mots de Whitman ; le souffle du poète les habite, les inspire. La cruauté des temps modernes et le désespoir opaques sont ainsi sublimés par la poésie qui transforme l'ombre en lumière.

 


     Michael Cunnigham réalise ici, à l'aide du poète, une poignante critique sociale à travers le récit d'existences broyées par les maux du progrès et de la société des hommes.

 


     Mots contre maux, ceux de Whitman, d'essence salvatrice, sont empreints de sagesse visionnaire.

 


Annie, Bib.-Méd. 1A

 

 

 

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16 avril 2008 3 16 /04 /avril /2008 07:29


LA BEAT GENERATION

 

1-Qu’est-ce que la Beat Generation ?


     Jack Kerouac évoque pour la première fois la Beat Generation en 1948 à New-York, pour décrire son groupe d’amis au romancier John CLELLON, qui en donne une définition officielle dans le New-York Times en 1952. Le terme a été universellement accepté par les critiques comme étant le plus adéquat pour décrire une rébellion sociale et littéraire d’importance en Amérique, un mouvement représenté par un petit groupe de poètes, romanciers et artistes authentiques et doués, ainsi que par un nombre bien plus grand de jeunes gens oisifs. Il est cependant nécessaire de comprendre avec plus de précision ce que Kerouac voulait dire en parlant de " Beat ", car l’expression n’est pas en elle-même suffisamment explicite.

     Gerard Millstein l'assimile à un " désir forcené de croire ".

     Jack Kerouac affirmait que Beat évoquait le rythme de jazz, et était une autre façon de dire " Béatitude ". Il a donc insisté sur les deux aspects qui caractérisaient la nouvelle génération : la révolte et l’attitude religieuse. Le mouvement beat est porteur d’un espoir de libération et de nombreux écrivains noirs y adhèrent. La Beat Generation c’est aussi une rupture certaine avec la littérature de la première moitié du 20ème siècle. Dans cette première moitié on cherche à comprendre et à analyser les causes d’un événement et à trouver des solutions de masse comme le militantisme pour sauver le monde. La Beat Generation observe le chaos dans lequel le monde de l’époque se trouve. La littérature des années 1950 rend compte de ce désordre ambiant. On essaye de se sauver soi-même et l’individualisme et présent partout à cause du dégoût des autres. Ce dégoût provient, nous le verrons, du système politique américain de l’époque.

 

2-La naissance de la Beat Generation


     La Beat Generation est née en 1948 et représentait une forme de rébellion sociale, la revendication d’une ère nouvelle.

 


     Cette génération fut extrêmement marquée par l’horreur de la Seconde Guerre mondiale et la mégalomanie du dictateur Hitler. Un grand nombre de jeunes doutaient des valeurs de la société dans laquelle ils vivaient et n'avaient plus confiance en leur gouvernement. Ils ne pensaient qu’à la destruction psychologique qu’avaient subie des millions d’hommes et de femmes durant la guerre. Il semblait que le monde ne retrouverait pas sa sérénité.

 


     Les Etats-Unis déjà grande puissance mondiale ne faisaient que subir la Guerre froide qui succéda à la Seconde Guerre mondiale. Bien que Kérouac fût encore très jeune à la fin de la guerre, il prit conscience des conséquences de ce drame sur la psychologie de la jeunesse américaine. Elle ne croit plus en la morale ni en ses valeurs. Le rêve américain a été ébranlé sous ses yeux et personne n’a plus confiance en ses promesses de paix. La grande Amérique n’empêche pas les scandales sociaux tels que le racisme et la pauvreté de certains états et populations.

 


     La Beat Generation naît de l'absurdité de la civilisation américaine, matérialiste et conformiste. La violence règne en maître et l’apparition des armes nucléaires révolte une minorité, qui s’aperçoit que le peuple américain a une confiance aveugle en des " pseudo-valeurs " sans fondement, qui les entraînent vers une destruction morale. La Beat Generation est une révolte sociale, qui a pour but de détruire les valeurs traditionnelles et de faire comprendre au peuple américain qu’elles sont obsolètes. La Beat Generation fut un véritable phénomène de société.

 

 Allen Ginsberg


3-Les Beatniks

 



     Les Beatniks sont les acteurs de la Beat Generation. Certains d’entre eux sont d’authentiques " clochards célestes " (Bowery Bums), d’autres sont mariés et ont des enfants. La Beat Generation n’est donc pas réservée aux jeunes. Un phénomène d’une telle envergure a ses idoles, ses règles, ses tabous.

 


     Leurs idoles : le jazzman Charly Parker, le poète Dylan Thomas, James Dean ont personnifié l’angoisse et la révolte. Kenneth Rexroth, beatnik, écrivit de Charly Parker et de Dylan Thomas : " Tous deux ont été submergés par l’horreur du monde dans lequel ils se sont trouvés. Pour eux, c’était l’agonie et la terreur. "

 


     " To be beatnik " : être beatnik ,c’est aussi une affaire de style. Il est de bon ton de porter un béret, comme Fidel Castro et Che Guevara. Les hommes ont le visage imberbe, excepté un léger bouc. Les femmes ont les yeux chargés d’ombre à paupière. Elles évoluent en ballerines tandis qu’ils portent des sandales, signe extérieur de pauvreté. Leurs vêtements sont chinés au marché aux puces. Le neuf est banni des garde-robes.


     Les refus : leur but était de faire entendre leurs idées sans toutefois entrer dans un jeu politique. Car pour eux les hommes politiques ne peuvent pas être des hommes de confiance


     Etre beatnik c’est manifester ; un beatnik est un rebelle et refuse toute convention ou presque. Quelque slogans de manifestants beatniks :

-
     " Nous sommes beatniks ,nous ne travaillons pas MAIS pour montrer que nous sommes REVEILLES et INTERESSES par les affaires du monde : NOUS MANIFESTONS !!! Ne sommes-nous pas cool ? "


     -" Nous sommes étudiants, chaque jour de la semaine, nous travaillons, le vendredi nous sommes ivres, et le samedi nous manifestons ! N’est-ce pas fun ? "


4-Contre quoi les Beatniks se battent-ils ?

 
     La rébellion Beat contre l’American Way of Life et contre les "squares" est essentiellement une révolte individualiste contre le collectivisme et le matérialisme.


     Les " Squares " sont ceux qui sont toujours occupés, qui ne se relaxent jamais et ne profitent pas de la vie. Ils sont rigides et conformistes, ils suivent aveuglément les règles et les codes sociaux de l’American Way of Life.


     Les " Hipsters "refusent de vivre dans ce que Henry Miller appelait un " cauchemar climatisé " et Kerouac la " folie absolue et la fantastique horreur de New York avec ses millions et ses millions d’êtres humains qui se battent indéfiniment entre eux pour un dollar ". Ils prennent de la drogue et boivent de l’alcool, ils mènent une vie de bohême et rejettent tous les tabous des " squares ", en particulier les tabous sexuels. Leur rébellion et leur rejet de la société vont de pair avec une quête spirituelle passionnée, une tentative de retrouver les valeurs originelles. En résumé, ils ont, de façon inattendue, assumé une attitude religieuse et par conséquent ont été appelés les " Saints Barbares " (Holy Barbarians). L’hipsterisme faisait originellement référence aux efforts de certains Noirs pour atteindre le détachement absolu, pour ne jamais entrer dans le moule, rester à part et échapper au rôle que la société américaine voulait leur faire jouer. L’hipsterisme est donc devenu le symbole de la révolte contre la société en général et a représenté un mouvement artistique important qui s’exprimait dans le " cool jazz ". C’est une contre-culture avant tout, essentiellement une révolte individualiste contre le collectivisme et le matérialisme.

 

5- Les auteurs de la Beat Generation :


Les Beatniks et leur rejet de la société ont donné naissance à un mouvement littéraire. Il est important de souligner que toutes les idoles du mouvement Beat étaient des artistes, car disent-ils, " Contre la ruine du monde, il n’y a qu’une défense : l’Art et la Création. ". Les écrivains de la Beat Generation s’inscrivent dans la tradition subversive de la littérature américaine. Le mouvement littéraire est né à San Francisco, aux alentours de 1950. Il réunit poètes et romanciers comme Allen Ginsberg, Gregory Corso, Gary Snyder, Jack Kerouac et William Burroughs. L’un des plus doués des poètes Beatniks, Lawrence Ferlinghetti, a fondé la Librairie City Lights et a édité et vendu les écrits des Beatniks. La Librairie City Light est bien sûr devenue leur lieu de prédilection.

 


Jack Kerouac

 



     Son univers romanesque se nourrit des lieux traversés, des personnages rencontrés .Sa famille déménage souvent et Kerouac a pour habitude de ne pas s’attacher à un quartier. Il fait des études près de Manhattan où il devient un professionnel du football. Mais Jack se casse une jambe et ne peut continuer sa saison sportive. Ses amis lui reprochent de s’être servi de ce prétexte pour se lancer dans une carrière peu glorieuse, selon eux, d’écrivain.

     Il quitte l’université et survit grâce à de multiple petits boulots comme beaucoup d’autres artistes américains. Mais c’est à New-York qu’il rencontre ses meilleurs amis, à l’université de Columbia dans les années 1940. Il devient l'ami de Lucien Carr, incarnation du " cool ", caractéristique de la génération beatnik. Carr refuse de céder aux avances d’un prétendant et le tue dans des circonstances troubles. Kerouac au courant du meurtre est accusé de non-dénonciation. Il échappe à la prison grâce à une jeune fille lettrée du nom d’Edith Parker, dont la famille règle la caution s’élevant à 5000 Dollars en échange d’une promesse de mariage. L’union de durera que deux mois mais Kerouac remboursera intégralement sa dette envers les Parker.

     L’insouciance de la vie new-yorkaise tranche avec le puritanisme du reste du pays. La fébrilité intellectuelle et la soif de sensations nouvelles sont les valeurs de Greenwich Village. Jack est happé par l’univers urbain, fasciné par sa suractivité, sa trépidation, son énergie, sa voracité. Pour ce poète beat, les influences sont nombreuses et variées : Blake ou encore Huncke, ancien ami qui l’initiera à la drogue. Huncke est Elmo Hussel dans l’œuvre Sur la Route de Kerouak, publiée en 1957. À la publication de Sur la route, il vit mal son succès public, s'éloigne de ses amis écrivains beat comme Allen Ginsberg et, dans une moindre mesure, William S. Burroughs. Il reproche à Ginsberg de trop rechercher l'attention du public et de trahir l'esprit beat. Même en ayant besoin d'argent, il ne se tourne plus vers eux et ne répond plus aux invitations des médias. Il est également irrité par le développement d'un bouddhisme de mode, duquel il est en partie responsable.

     Il voyagea constamment, à travers sa vie, pour trouver le bonheur, alors que le bouddhisme enseigne que nous sommes un refuge à l'intérieur duquel le bonheur doit être découvert. Là se trouve une des multiples contradictions qui marquèrent son existence.

 

 

     " L'écriture, le style d'un grand écrivain dépasse toujours la biographie de l'auteur. L'écriture de Kerouac ne se laisse nullement emprisonner, faut-il le dire, dans le mythe que l'écrivain lui-même s'est plu à créer autour de sa biographie. "


     L'écrivain Jack Kerouac existe d'abord et avant tout dans les ouvrages qu'il a écrits et c'est là qu'il faut le découvrir, l’appréhender, lire entre ses lignes, ses mots et même entre les lettres, par-delà la carapace dont il s'est systématiquement recouvert et le rempart qu’il a dressée tout autour de son œuvre. Par-delà le personnage que ses compagnons de la Beat Generation, plus particulièrement le poète Allen Ginsberg et le romancier William Burroughs, ont construit autour de lui et de son écriture qui ne sait pas mentir, il faut chercher, prêter son regard aux indices qui trahissent le VRAI Kerouac. Parce que Kerouac flanche et écrit pour tenter de se redresser, il se livre peu à peu aux lecteurs et ses œuvres sont un tableau qu’on peut admirer sous plusieurs angles. Kerouac est un homme aux multiples facettes comme la société américaine de son temps, une société aussi diversifiée et plurielle que peut l’être cette grande puissance mondiale.


     " L’œuvre de tout écrivain authentiquement américain commence toujours par témoigner d'un ancrage dans un lieu géographique bien circonscrit, dans un espace ethnique et linguistique particulier, dans une classe sociale aussi, comme s'il fallait que les lecteurs sachent d'emblée de quel (mi)lieu parle l'écrivain. "


     Kerouac n'a jamais caché qu'il était issu d'une famille de langue française, qu'il était un enfant de classe ouvrière, et que le catholicisme avait été la religion de ses ancêtres franco-canadiens.


     Mexico city blues
(première publication en 1959)

 



     Kerouac nous livre, en 242 chorus poétiques, d’intenses " méditations sensorielles ". Une poésie mélancolique et peu banale ; n’y cherchez pas ; de sens nul ne sait si Kerouac a voulu en donner. Vers après vers se révèle un homme étonnant et doté d'une sensibilité suprême : " Je veux être considéré comme un poète de jazz soufflant un long blues au cours d'une jam-session. " (Jack Kerouac). On constate ici la profonde empreinte que le jazz laisse dans les pensées de l’auteur.


     Kerouac aurait écrit cette œuvre en 15 jours (en août 1955), à Mexico, en écoutant les déblatérations subversives d'un vieux morphinomane sympathique. Le vieil homme fut sa muse. Il s'agit d'une sorte de transcription à peine contrainte formellement, dans laquelle se laissent discerner les deux voix : celle du type drogué et celle du type tendu, l'une qui erre sans but et sans trop savoir pourquoi, l'autre qui cherche une forme et qui aspire à la poésie dans ses instants de lucidité. On ne sait si ce duo justifie le nom de " chorus ", mais on comprend la volonté affichée de l'auteur d'épouser le style d'improvisations de jazz. On sent la présence de la drogue dans chacun des poèmes de Kerouac, que ce soit dans le non-sens de ses phrases, dans la sensation de douleur psychologique qu’on éprouve en lisant certains d’entre eux ou encore dans l’âme du poète en lui-même, touché par la drogue qui l’inspire et le détruit à la fois.

 

 

Allen GINSBERG

 



     Né le 3 juin 1926 à Newark, décédé le 5 avril 1997 à New York d'un cancer du foie, Ginsberg est un poète américain et un membre fondateur de la Beat generation.

 

     Il était le fils de Louis Ginsberg, poète à ses heures et professeur d'anglais, et de Naomi Levy Ginsberg. Son œuvre fut marquée par les rythmes et cadences du jazz et de la pop, sa foi bouddhiste et hindouiste, son ascendance juive et son homosexualité. Il fut l'artisan du rapprochement idéologique entre les beatniks des années 1950 et les hippies des années 1960, fédérant autour de lui des hommes comme Jack Kerouac, William Burroughs et plus tard Bob Dylan.(cf : Wikipedia pour plus de détails biographiques).

     Dans son œuvre La Chute de l’Amérique Ginsberg nous parle de son pays, des lieux où il a vécu, de son envie de fuir, de s’en séparer pour toujours. Mais en même temps le poète est fasciné devant les grandes villes américaines, une extase presque obsessionnelle, il est difficile de déterminer s’il aimait où s’il haïssait les Etats-Unis. On a cette sensation que l’auteur se sent coupable à travers ses dires, mais coupable de quoi ? On peut faire l’hypothèse qu’il est coupable de vivre dans ce pays qui ne lui correspond pas, qui le fascine et le rebute. Ou bien qu’il se sent coupable de ne pas faire changer les choses dans le fond. Ou peut-être n’est-ce pas un sentiment de culpabilité mais tout simplement d’impuissance face à la déchéance de son pays…

     La ville est présente partout et sous toutes ses formes chez les auteurs de la Beat Generation. Des bouches d’égout en passant par les phares des voitures, les camions, les tuyaux…tous ces éléments durs, noirs, agressifs ressortent en permanence dans leurs textes.

     Dans La Chute de l’Amérique ces composantes sont omniprésentes.

     Ginsberg s’attache également à la population américaine :

-les campeurs

-les bataillons des troupes U.S

-les vagabonds

-les auto-stoppeurs

-les enfants

-les étudiants…


     Tous les âges et toutes les catégories sociales sont évoqués.


     La route est également très présente chez Ginsberg comme chez Kerouac et Burroughs. La traversée des villes, la fuite vers de nouveaux mondes inconnus, tout quitter et surtout les Etats-Unis sont des thèmes récurrents de la Beat Generation. Un des textes les plus significatifs de ses opinions sur son pays de son œuvre La Chute de l’Amérique, est Bayonne en entrant dans NYC. Ginsberg nous livre prodigieusement les détails agressifs qui constituent la ville : les pylônes des lignes à haute-tension, l’autoroute multivoie, " la lumière d’Enfer de Newark ".


William Seward BURROUGHS

 

 Burroughs et Gysin à Paris


     William Seward Burroughs, plus connu sous son nom de plume William S. Burroughs, né le 5 février 1914 à Saint Louis (Missouri), mort à Lawrence (Kansas) le 2 août 1997), est un romancier américain. En 1944 , Burroughs vit dans un appartement partagé avec Jack Kerouac et sa première femme Edie Parker. C'est à cette période qu'il entame sa consommation d'héroïne.


     Le 6 septembre 1951, Burroughs est en voyage à Mexico, où, ivre, il tue accidentellement sa femme d'une balle en pleine tête alors qu'il essayait de reproduire la performance de Guillaume Tell. Il est inculpé pour homicide involontaire mais échappe à la prison en partant pour le Mexique en 1952 puis en vivant des années d'errance : il parcourt l'Amérique du Sud à la recherche d'une drogue hallucinogène du nom de Yagé, puis l'Afrique du Nord avant de s'installer à Tanger, au Maroc.


     En 1956, il entame une première cure de désintoxication avec l'aide de John Dent, un médecin londonien qui inventa la cure d'apomorphine, la seule efficace en matière de désintoxication selon Burroughs. À l'issue du traitement, il emménage au légendaire " Beat Hotel " à Paris, où il accumule des masses de fragments de pages manuscrites. Avec l'aide de Ginsberg et Kerouac, il fait éditer Le Festin nu par Olympia Press. Les fragments deviennent, eux, les œuvres d'une trilogie : La Machine molle, Le Ticket qui explosa et Nova express. Après sa sortie, le Festin nu est poursuivi pour obscénité par l'État du Massachusetts puis de nombreux autres. En 1966, la Cour Suprême du Massachusetts déclare finalement le livre " non obscène ". Burroughs retourne à New York en 1974 où il devient professeur d'écriture pendant quelque temps, avant de réaliser que l'écriture ne peut être enseignée. Les année 1980-1990 lui ouvrent les portes du cinéma. Il tourne pour Gus Van Sant et aide à l’écriture de pièces de théâtre. Comme pour beaucoup d’Américains de son temps, les petits jobs s’étaient accumulés et il voyait enfin " le bout du tunnel " avec ces nouvelle expériences. Il est décoré de l'ordre de Chevalier des Arts et Lettres en 1984, lors de sa venue en France au Printemps de Bourges. Il meurt dans sa propriété de Lawrence (Kansas) le 2 août 1997, de complications liées à une crise cardiaque.


     Il est aujourd’hui reconnu comme un écrivain important. Auteur d’une trentaine d’œuvres et collaborateur de nombreux projets notamment au cinéma, Burroughs fut une figure inoubliable du 20e siècle.



     Junky est écrit de manière crue ; c'est l'écriture d'un héroïnomane perdu qui n’a plus guère confiance en la vie ni en l’avenir. Il raconte les conséquences du manque et les techniques pour y échapper ; l’incarcération et la fuite sont racontées à la première personne et laissent finement échapper des remarques mordantes et cyniques sur l'Amérique des années cinquante. Pour Burroughs, c'est ce pays, non pas la drogue, qui façonne le modèle du toxicomane. Cet être humain dénué de toute âme n'a plus en effet d'existence que celle qu'on lui accorde. Le lecteur doit alors choisir : se faire contempteur ou laudateur de William Lee, double romanesque de Burroughs, dans son expérience des strates toxiques et sociales. Ce faisant, Burroughs nous enseigne que " si la came disparaissait de la surface de la Terre, il resterait sans doute des camés errant encore dans les quartiers à came, éprouvant un manque vague et tenace, pâle fantôme de la maladie du sevrage ". Junky fut publié pour la première fois sous le pseudonyme de William LEE en 1953. Quarante ans plus tard, Penguin décide de le rééditer dans sa série " modern classics ". Junky se lit comme un plan que chaque toxicomane pourrait suivre tant les détails sont nombreux sur les pratiques du camé. Alors que cet ouvrage pourrait être un moyen efficace de dissuasion contre la consommation et l’abus, d’autres pourraient y voir des instructions à suivre pour être un toxicomane de haut niveau. Dans l’édition anglaise on peut d’ailleurs lire sur la couverture " tenir hors de portée des enfants ". En France, cet ouvrage est disponible en poche 10/18 et cette information n’est pas présente.

 

 


6-Le " cut up "

 


     Dans une société sans réels points de repère, Burroughs découvre à Paris en 1959, dans le travail de juxtaposition du peintre Brion Gysin, un nouveaux procédé littéraire : le " cut up ". Dés le début des années 1960, paraissent ses premiers textes, mettant en scène l'usage du " cut up ".

 


     Le " cut up ", est un procédé artistique et littéraire qui consiste à découper différentes parties d'un texte, le sien ou celui d'un autre, et de les combiner de façon aléatoire, pour reformer un nouvel écrit, tout comme un collage en peinture ou le montage au cinéma. Au Beat Hotel en 1959, Brion Gysin invente le " cut up "en morcelant au cutter des feuilles de papier journal, qui se trouvaient sous la feuille de dessin qu'il était en train de découper. Il partage cette découverte avec son ami William S. Burroughs, qui en fit une grande utilisation.

 


     Minutes to go, écrit par Brion Gysin, Gregory Corso et Sinclaire Beiles à Paris, fut le premier écrit qui utilisa cette méthode. Il sera suivi par The Exterminator, de Brion Gysin et William S. Burroughs composé à Los Angeles. On peut aussi retrouver des exemples de " cut up " dans Nova Express et dans The Ticket That Exploded. Durant les années soixante, beaucoup de productions médiatiques firent l'objet de " cut up " et ce, toujours avec la participation de Brion Gysin.

 

 


     Le " cut up " se rattache à des mots tels que :

 

-la perception,

-les hallucinogènes,

-le sexe,

-la pensée,

-le pop art .


     Cette technique est à la base une combinaison du structuralisme et de la déconstruction, deux courants de pensée modernes. Cette équation entre l'espace-temps, le voyage, le passé et le présent aura permis à Burroughs de parcourir l'inconscient de l'écriture. La découverte, par accident, d'un sens nouveau, met en rapport l'impression de déjà vu, que l'on éprouve dans des lieux où l'on croit déjà être venu auparavant. Dans ses nombreux textes, on découvre des " cut up " effectués à partir d'extraits de romans de Kafka, Shakespeare, Conrad et Coleridge. Enfin, pour que le texte garde une certaine homogénéité, Burroughs apportera des arrangements et de nombreuses suppressions. Le " cut up " était une façon d’échapper au contrôle et aux règles en perturbant l’ordre établi.

 

 

(Ecoutez les poèmes de Gysin en ligne sur le site http://www.ubu.com/sound/gysin.html)

 

     La révolte de la Beat Generation ne se réduisait pas à une simple destruction des valeurs traditionnelles mais représentait un mode de vie. Du rejet de la société ont procédé une nouvelle éthique et un nouvel enthousiasme. Les Beatniks étaient toute une foule de gens qui étaient " fous, fous d'envie de vivre, fous d'envie de parler, d'être sauvés, fous de désir pour tout à la fois, ceux qui ne bâillent jamais et qui ne disent jamais de lieux communs, mais qui brûlent, brûlent, comme des feux d'artifice extraordinaires qui explosent comme des araignées dans les étoiles " Kerouac, Sur la route .


    La drogue occupe une place non-négligeable dans l’œuvre et dans la vie des écrivains Beat. Jack Kerouac écrit sous l’influence de la benzédrine qui est une amphétamine. Allen Ginsberg fait l’expérience du LSD et d’autres psychotropes. L’héroïne et la morphine sont au cœur des ouvrages de William Burroughs. Et tous fument de la ganja et boivent de grandes quantité d’alcool, ce qui finira par tuer Kerouac.

 

 


     Bien que, dans leur aspiration à une vie spirituelle plus éclairée, ils aient pris le chemin de la drogue, de l’alcool et du sexe, les Beatniks se sont toujours comportés de " façon pure "…Ou, du moins, ce qu’ils estimaient être une façon pure ! Leurs idéaux et leurs convictions n’ont jamais changé, le primitivisme opposé à une société organisée et corrompue. Leur rejet de la société a évolué en une attitude positive : la création d’un nouvel humanisme qui vénérait les sentiments élémentaires et les relations humaines les plus simples.

 

 

La Beat Generation a ébranlé la société américaine dans ses certitudes. Elle a directement inspiré aussi bien les mouvements de mai 1968 que l’opposition à la guerre du Vietnam, ou les hippies de Berkeley et Woodstock. Pourtant la Beat Generation a aussi contribué à enrichir le mythe américain. Sur la route, le roman le plus connu de Kerouac, est une ode aux grands espaces, à l’épopée vers l’ouest, à la découverte de mondes nouveaux.

En somme, malgré le fait que le mouvement beat soit aujourd’hui oublié et qu’il ne reste que les rebellions hippies, c’est pourtant la Beat Generation qui marquera la littérature grâce à ses auteurs talentueux et en dehors du moule de l’époque.


Charlotte, Ed.-Lib. 

 

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13 avril 2008 7 13 /04 /avril /2008 10:22

Eric CHEVILLARD,
Oreille Rouge,
éditions de Minuit,
Collection " Double ", 2005,
160 pages, 7,5 euros.











Illustrations de Gaëlle


Quelques mots sur l'auteur :


     Eric Chevillard est né en 1964 à La Roche-sur-Yon, en Vendée. Ce jeune quadragénaire fréquente des écrivains publiés depuis les années quatre-vingt par les éditions de Minuit tels que Jean Echenoz, Jean-Philippe Toussaint, ou François Bon. Depuis 1987, cet écrivain prolifique a publié plus d'une dizaine de romans, dont Un fantôme en 1995 ou encore Les absences du capitaine Cook en 2001. En 2005, il est invité près de Bamako dans une résidence d'écrivains. Ce fut l'un de ses rares voyages et la matrice de son treizième roman, Oreille Rouge. La critique comme le public saluent son humour décapant et son style singulier qui s'affranchit des conventions linguistiques. Outre son activité d'écrivain, il investit beaucoup de son temps pour l'hebdomadaire Le Tigre. Sans l'orang-outan, son quinzième roman, est paru en septembre 2007.

 




Résumé :

 


     Oreille rouge, c'est l'histoire des tribulations drolatiques d'un écrivain bonhomme et bougon, invité en résidence d'écrivain dans un village malien, sur les bords du Niger. Le Mali ? Il n'y pense même pas. " Il se verrait plus naturellement accoucher de onze chiots." Pour ce pantouflard de première, se rendre en Afrique est vain, toute la matière étant déjà dans son esprit ; "Son imagination limitée convoque aussitôt la girafe et l'éléphant". Pourtant, l'Afrique s'immisce peu à peu dans son quotidien. Après quelques semaines, notre anti-héros se résout malgré lui à quitter sa campagne verdoyante pour aller à la rencontre d'un fantasme vivant : l'Afrique.

 



     Comme aucun voyage ne va sans son lot de mésaventures, celui d'Oreille Rouge commence sur les chapeaux de roue avec un coup de poing reçu en pleine figure par son voisin dans l'avion peu avant qu'il ne décolle. Néanmoins, rien ne l'arrête ; Il repart quelques jours plus tard, paré de son carnet de moleskine noire sous le bras, bien décidé à conquérir le continent africain du bout de sa plume. Son dessein étant d'écrire un poème contenant modestement l'âme de l'Afrique toute entière.

 

     Oreille rouge a apporté dans son sac à dos occidental toutes les représentations construites à travers ses lectures, conditionnant alors sa vision de l'Afrique. Ses références littéraires, allant de Tintin à Rimbaud, sont inscrites dans son imaginaire comme ses premières impressions du continent, au point qu'il souhaite que la réalité soit conforme à ces récits. Sur place, il découvre la version non édulcorée de Bamako, où les automobilistes marchent derrière leurs voitures, les cyclistes à côté de leurs vélos. Baroudeur de choc aspergé de lotion anti-moustique, il explore la savane avec le jeune autochtone Toka. Il s'engage alors dans une course poursuite effrénée après son animal totem, l'hippopotame, qui jamais ne montre le bout de ses narines. Agacé de ne pas rencontrer ses curiosa de la faune africaine, il établit des citations à comparaître pour titiller la girafe, l'hippopotame, ou encore le lion. Lorsque le mal du pays se fait sentir, il se laisse bercer par une pause balzacienne, à l'ombre du soleil brûlant qui lui rougit les esgourdes.

     Parti en scaphandrier et avec une brouette de médicaments, il se met peu à peu à se dénuder, nous révélant alors des parties touchantes et insoupçonnées de sa personnalité. Il s'attendrit devant de petites babioles d'éléphants, alors même qu'en France, il aurait pouffé devant leur ridicule.

     De retour en France, Oreille rouge est devenu l'Africain du village. Il raconte ses souvenirs, ses impressions d'Afrique, quitte à ennuyer ses proches. Il adopte même un comportement environemental irréprochable. Quelques jours plus tard, il retrouve sa peau, ses habitudes, son costume original ; " Son pèse-personne imperturbable atteste qu'il ne s'est rien passé, 72 kilogrammes, les mêmes. "

 


Critique :


     Chevillard signe avec ce récit une belle parodie de littérature de voyage en nous livrant un regard lucide et amusé sur sa propre expérience, bien loin des clichés de cartes postales. Avec humour et dérision, l'auteur nous fait part de ses remarques amères et percutantes sur le quotidien de la vie au Mali. Ce livre regorge de métaphores jouissives, de jeux de mots polysémiques qui éclairent des réalités que le réalisme fait fuir. L'écriture subtile et le ton toujours juste de Chevillard met ainsi en lumière ce décalage frappant qui existe entre le mythe et la réalité africaine. Que vous soyez baroudeur de l'extrême, casanier chauvin, ou bien adepte du Club Med, ce récit de voyage est à lire absolument.

 

Morceaux choisis :


" Devant sa case de banco et de paille, une femme pile du mil, son enfant accroché sur le dos, à la ceinture. L'homme à côté élague des branches avec son coupe-coupe. Ce même tableau est suspendu sous le ciel de l'Afrique depuis des siècles. " (p.109)

 

" Pour entrer lui aussi dans le tableau, il faudrait qu'il soit vu par un autre, de dos assis sur sa pierre. Ici enfin la présence du lecteur est requis. " (p. 123)

" Nous feignons volontairement d'être dupes de l'illusion romanesque mais s'il s'agit d'un reportage, nous sommes en droit d'attendre des preuves, au moins un minimum de vraisemblance. L'absence d'hippopotame est déjà fort préjudiciable à la crédibilité de ce récit. " (p. 117)

 Evoquant la girafe : " Ou bien alors, courant en tout sens pour te trouver, je suis sous toi, et l'Afrique tient entre tes quatre pattes. "( p.62)

" L'Afrique tient avec trois bouts de ficelles dont un élastique, et dix points de soudure. "(p. 70)


Gaëlle, Ed.-Lib 2A

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13 avril 2008 7 13 /04 /avril /2008 08:10

     A l'aube du vingtième siècle, les États-Unis sortent victorieux d'une guerre contre l'Espagne pour le contrôle de Cuba et des colonies espagnoles du Pacifique et des Caraïbes. En 1900, Mark Twain écrit : " Je vous présente la majestueuse matrone nommé Chrétienté, qui nous revient débraillée, ternie et déshonorée de ses actes de piraterie à Kiao-tcheou, en Mandchourie, en Afrique du Sud et aux Philippines, avec sa petite âme mesquine, ses pots-de-vin et sa pieuse hypocrisie. "

     Les compagnies américaines sont en pleine expansion. De véritables empires se constituent et la productivité augmente considérablement. Une immigration de masse s'installe dans ces pôles industriels pour servir de main d'œuvre bon marché. Un climat de tension s'installe dans le pays, provoqué par un écart de plus en plus important entre la classe ouvrière et la classe dirigeante. Henry James qualifie en 1904 les États-Unis de " gigantesque paradis de la rapine, envahi par toutes les variétés de plantes vénéneuses qu’engendre la passion de l’argent. "

     En 1905 est créé à Chicago le premier syndicat révolutionnaire américain, les Industrial Workers of the World. Il prône un syndicalisme d'action directe, à l'opposé des syndicats corporatistes préexistants. Les Wobblies joueront un rôle essentiel dans les luttes ouvrières jusqu'à la moitié des années 1920.

Tout un mouvement de journalistes progressistes, que le président américain Theodore Roosevelt baptisera muckrakers, se lance dans de grandes enquêtes. Leur but est de dénoncer les injustices de notre monde civilisé. Des revues telles que McClure's publient leurs reportages sur les trusts, les grandes banques, les Rockfeller et les Carnegie. Les scandales se multiplient. Parmi eux, on retrouve deux auteurs qui auront marqué leur temps : Upton Sinclair et Jack London.


Upton Sinclair, La Jungle

 



    
     Upton Sinclair nait en 1878 à Baltimore. Il est issu d'une riche famille du Sud des États-
Unis, ruinée par la guerre de Sécession. Cependant, il effectue régulièrement des séjours dans une branche aisée de la famille de sa mère. Il grandit ainsi entre pauvreté et richesse. Très vite, il écrit des articles ou encore des poèmes pour financer ses études.

    

     En octobre 1904, Upton Sinclair s'en va pour sept semaines effectuer un reportage sur les abattoirs de Chicago. Il y découvre les conditions de vie effroyables des ouvriers et l'absence totale d'hygiène dans l'industrie alimentaire. Trois mois plus tard, Sinclair a terminé son manuscrit. Il paraît tout d'abord en 1905 dans la revue socialiste Appeal to reason, sous forme de feuilleton. L'ouvrage est enfin publié en 1906 par Doubleday & Page, sous le titre The Jungle, grâce au soutien de son ami Jack London.

     La longue et douloureuse descente aux enfers que raconte ce roman peut se décomposer en quatre grandes parties.

     La première partie narre l'arrivée de Jurgis Rudkus et de ses amis dans le quartier de Packingtown jusqu'à sa première arrestation. On découvre progressivement les abattoirs de Chicago, du point de vue du visiteur puis du travailleur et enfin du licencié. Les protagonistes passent du stade d'émerveillement devant une telle productivité à celui de l'horreur face à un système qui broie les individus et les réduit à un niveau d'asservissement total. En parallèle, la famille est confrontée aux arnaques des agences immobilières, à l'insalubrité, la misère et la mort. Au fur et à mesure, toute la famille se trouve forcée à travailler pour le trust de la viande. Lorsque Jurgis se retrouve au chômage suite à un accident, il est obligé d'accepter un travail à l'usine d'engrais, où les conditions de travail sont effroyables. A la lecture de toutes les longues descriptions des différents lieux de production, le lecteur a du mal à rester insensible. A la fin de cette partie, Jurgis est arrêté suite à l'agression du contremaître de sa femme, Ona. Celui-ci l'a forcée à se prostituer dans une maison de passe et Jurgis, fou de rage, court venger l'honneur de sa famille.

     La deuxième partie va de la sortie de prison de Jurgis à sa fuite de Chicago. Une fois sa peine purgée, Jurgis découvre avec horreur que sa famille n'habite plus dans leur maison. Cependant, les catastrophes s'enchaînent ; Ona meurt en accouchant de leur deuxième enfant, mort-né. Avec de grandes difficultés, Jurgis retrouve du travail dans le trust des moissonneurs, qu'il perd assez rapidement car l'usine ferme. Lorsque Jurgis apprend la mort de son fils en revenant de l'usine, il s'enfuit de Chicago. Il veut oublier Packingtown et tout ce qui s'y rattache.

     Lorsqu'il arrive à la campagne, Jurgis n'a plus rien du candide qu'il était à son arrivée aux Etats-Unis. Décidé à prendre sa revanche face à une société qui lui a enlevé tout espoir, il commence une vie de trimardeur, équivalent français de " hobo ". A la fin de la belle saison, il retourne à Chicago. Après plusieurs essais infructueux, il retrouve un travail dans la construction de tunnels sous la ville de Chicago. Cependant, un nouvel accident le pousse à nouveau à la rue. Après de sombres histoires, Jurgis se retrouve une fois de plus en prison. Il y croise un ancien compagnon de cellule qui l'introduit à sa sortie de prison dans le milieu du crime. Tour à tour, il détrousse de riches passants, participe aux manœuvres électorales. A cette occasion, il retourne travailler aux abattoirs. Quelque temps après les élections, une grève éclate aux abattoirs. Il endosse à ce moment-là le rôle de briseur de grève. Après de multiples rebondissements, Jurgis recroise Connor, l'ancien contremaître d'Ona. Il en profite pour se rappeler à sa mémoire. Après avoir perdu toutes ses économies pour éviter la prison, il se retrouve une fois de plus à dormir dans les rues de Chicago. Il passe du statut de riche ouvrier à celui de simple mendiant. Il retrouve par hasard ses anciennes amies lituaniennes qu'il avait abandonnées en s'enfuyant après la mort de son fils.

     Un soir, pour échapper au froid de l'hiver, il se réfugie dans une salle de meeting. Lorsqu'il prête enfin attention à l'orateur, Jurgis est subjugué. Il vient de découvrir son nouveau but : le socialisme. Ainsi commence la dernière partie. Après avoir trouvé un nouveau travail dans un hôtel dirigé par un socialiste, Jurgis effectue son apprentissage de militant. Il lit, participe à des meetings, " transmet la bonne parole " dans le quartier des abattoirs. L'ouvrage s'achève au cri de " Chicago sera à nous ! ".

     En 520 pages, Upton Sinclair décrit avec minutie le fonctionnement des différentes industries de Chicago, que ce soient les abattoirs, les usines d'engrais, de machines agricoles ou encore les fonderies. En parallèle, il retranscrit avec force détails les conditions de survie des ouvriers et de leurs familles. Enfin, cet ouvrage est un manifeste du socialisme révolutionnaire. Tous ces thèmes sont évoqués à travers l'histoire de Jurgis Rudkus, immigré lituanien fictif, et de ses amis. En revanche, si le personnage même de Jurgis est une invention d'Upton Sinclair, tous les faits qui se déroulent tout au long de ses pages et que les protagonistes subissent sont véridiques.

     A sa publication en 1906, l'ouvrage est un succès mondial. Il est traduit en dix-sept langues et se vend à des millions d'exemplaires. Une enquête fédérale est ouverte sur les conditions d'hygiène dans l'industrie alimentaire. Celle-ci confirme les propos d'Upton Sinclair et conduit au vote de deux lois, le Pure Food and Drug Act et le Meat Inspection Act.


Jack London, Le Peuple d'en bas

 



     Jack London est né en 1876 à San Francisco. Très tôt, il est obligé de quitter l'école et de travailler pour subvenir aux besoins de sa famille. Il passe alors par une multitude de boulots. En 1902, le succès de L'Appel de la forêt consacre l'écrivain. Militant au sein du Socialist Labor Party, membre des IWW, Jack London n'a jamais dissocié son engagement politique de sa production littéraire.

 

 

       Durant l'été 1902, il va passer trois mois au cœur de l'East End londonien. A la demande de son éditeur, il effectue un reportage sur les conditions de vie des ouvriers. Il en ressort cet ouvrage, The People of the Abyss, charge implacable contre le système anglais. Pour ce faire, London se fait passer pour un marin américain en attente d'un navire pour retourner aux États-Unis. Arrivé à Londres, il trouve une chambre pour pouvoir déposer des affaires et se met en quête d'habits appropriés pour se mêler aux habitants de l'est de Londres. Passé les premières pages, où Jack London nous invite à suivre pas à pas son immersion dans sa nouvelle identité, le reste de l'ouvrage est composé de chapitres thématiques. Une seule logique sous-tend l'ensemble de l'œuvre : une description précise des mécanismes qui régissent la vie de centaines de milliers d'individus. Écartant toute interprétation théorique, l'auteur s'attache à démonter un système qui élimine sans états d'âme ses éléments inutiles.

     Plusieurs thèmes sont abordés au cours de ces 225 pages. Tout d'abord, Jack London étudie la question du logement. La promiscuité et l'insalubrité y sont monnaie courante. Des familles entières logent dans des pièces uniques aux dimensions ridicules. Les conditions de vie y sont déplorables. L'hygiène est inexistante dans des logements où un enfant mort est déplacé au fur et à mesure de la journée, dans l'attente de pouvoir payer un enterrement. Inexistante également quand un enfant tuberculeux au bord de la mort trie des bonbons que sa mère vend dans la rue. Cependant, ce qui choque le plus l'auteur, c'est la faim dont souffrent les habitants. La faim empêche les ouvriers de recouvrer leurs forces. Elle ralentit considérablement la croissance des enfants. C'est elle qui, avec la fatigue, pousse les plus pauvres dans les asiles.

     Tout au long de son parcours au cœur des bas-fonds de Londres, l'auteur développe le thème des asiles. Dernier lieu de refuge pour les sans-abris, l'asile produit l'effet inverse de son but originel. Pour expliquer ce système, Jack London prend entre autres l'exemple de l'asile de Poplar. Pour pouvoir y être hébergé, il faut faire la queue toute l'après-midi devant la porte de l'asile. Si on a la chance de pouvoir entrer, la première étape est un bain froid. Il s'ensuit un repas composé d'une demi livre de pain, environ 225 grammes, et trois quarts de pinte de skilly. C'est un mélange très dilué de farine et d'eau. Le réveil le lendemain est fixé à 5 heures du matin. Le petit déjeuner est similaire au dîner. Après une matinée de travaux divers arrive l'heure du déjeuner. Il se compose à nouveau d'une demi-livre de pain, d'un bout de fromage et d'eau froide. Une après-midi de travaux, un dîner et une nuit plus tard, le sans-abri est jeté dehors à 6 heures du matin, avec une faim aussi tenace qu'à son arrivée. Il n'a pu mettre à contribution le temps passé aux travaux à trouver un travail. Il ressort de l'asile dans la même situation qu'à son arrivée. Les repas de l'armée du salut reproduisent le même schéma. Toute la journée est consacrée aux prières diverses et variées et non à la recherche d'un emploi. C'est l'expérience qu'en fait Jack London. Cependant, l'avantage des asiles de nuit est de pouvoir dormir la nuit, ou tout du moins essayer. Car, une fois dehors, le clochard est obligé de " porter la bannière ". Une loi empêche la population de dormir dans l'espace public la nuit, que ce soit les parcs, les trottoirs, les halls d'immeuble. Les gens sont donc obligés de marcher dans les rues de Londres toute la nuit.

     Contre la faim, la plupart des personnes sont amenées un jour ou l'autre à commettre un menu larcin. London épluche donc les comptes-rendus de procès dans les journaux. Il nous livre ses conclusions dans un chapitre intitulé " La propriété contre la personne humaine ". Il compare les affaires de violence aux affaires de vol. Il en ressort que ces derniers sont beaucoup plus sévèrement réprimés que les premiers. D'après l'auteur, la raison de ces vols est le manque d'argent dû aux salaires ridicules. Chiffres à l'appui, Jack London détaille l'utilisation des salaires par catégories. Les budgets ainsi établis laissent apparaître l'aspect extrêmement précaire de la vie des habitants de l'East End. En effet, si pour une raison quelconque, l'ouvrier londonien voit son salaire diminué ou supprimé, c'est tout sa vie qui bascule. S'enclenche alors l'engrenage qui conduit toute une famille à " porter la bannière " et à la mort à une échéance plus ou moins courte. Lorsque cet engrenage est en route, l'une des solutions restantes est le suicide, l'objet d'un chapitre. Le suicide manqué conduit inévitablement devant un tribunal où le malchanceux se voit condamné. S'il est réussi, la justice conclut à un " suicide pendant une crise de folie passagère ". L'auteur pointe du doigt les incohérences d'un système judiciaire qui reconnaît ses pleines facultés mentales à une personne qui rate son suicide et conclut à la folie si cette personne réussit son acte.

     Dans le dernier chapitre, Jack London revient sur son expérience. Il pose alors une question essentielle : " La civilisation a-t-elle rendu meilleur le sort de l'homme moyen ? " Pour répondre à cette question il compare la vie des Inuits, qu'il a côtoyés pendant son séjour en Alaska, et celle des habitants de l'Abîme. Sa conclusion est sans appel : l'Inuit vit bien mieux que le Londonien des bas-fonds.

     Au final, Jack London tire de cette plongée de trois mois dans les bas-fonds de Londres un témoignage sans concession et essentiel dans la compréhension de ce début de vingtième siècle. Trente ans plus tard, George Orwell reprend ce principe et plonge dans les tréfonds de Londres. A la lecture de Dans la dèche à Paris et à Londres, on découvre que rien n'a fondamentalement changé.


Conclusion

 


     La Jungle et Le Peuple d'en bas dressent un portrait saisissant de la condition ouvrière au début du vingtième siècle. L'essor du capitalisme des deux côtés de l'Atlantique provoque un antagonisme important entre la classe ouvrière et la classe dirigeante. Upton Sinclair et Jack London, écrivains américains, membres du parti socialiste, sympathisants des IWW et surtout amis, offrent ici deux reportages à vocation clairement militante. Il s'agit de dénoncer l'exploitation de l'homme par l'homme. Cette exploitation passe par des cadences de production sans cesse accélérées, résultant de l'application des théories de l'organisation scientifique du travail de Taylor, qui réduisent l'individu au rang de simple rouage d'une machine infernale. Ces deux auteurs étaient avant tout des journalistes, des muckrakers. Les scandales que provoqueront les différentes publications de ces journalistes, dans des revues plus attirées par l'argent que par les dénonciations en elle-même, lanceront tout un cycle de réformes qui transformeront la société américaine.

 

 

 


Bibliographie

LONDON Jack, Le Peuple d'en bas, Phébus, 1999.

● SINCLAIR Upton, La Jungle, Mémoire du livre, 2003.


Pour aller plus loin :

● LONDON Jack, Le Mexicain, Libertalia, 2007 (la préface de Larry Portis).

● ORWELL George, Dans la dèche à Paris et à Londres, 10/18, 2005

● PORTIS Larry, IWW : Le syndicalisme révolutionnaire aux États-Unis, Spartacus, 2003

● ZINN Howard, Une Histoire populaire des États-Unis, Agone, 2002


Mikaël, Bib. IA

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12 avril 2008 6 12 /04 /avril /2008 07:46

 


Pierre LOTI,
Madame Chrysanthème
GF Flammarion, 1990,
285 p.,
préface de Bruno Vercier.

Voir aussi fiches de Jennifer et Cyrielle

 



    


Biographie :
    
    
Pierre Loti est né le 14 janvier 1850 sous le nom de Julien Viaud dans une famille bourgeoise protestante de Rochefort et mort en 1923. Il entre dans la marine à 17 ans, après avoir été reçu à l’Ecole Navale. Il fait son premier voyage en 1869 en Méditerranée, voyage qui sera suivi de nombreux autres à travers le monde, comme en Egypte, Turquie, à Tahiti, Dakar, au Tonkin ou à Saïgon. A la suite de ces voyages, il écrit des articles pour les journaux de la métropole, avec des dessins, mais aussi pour lui-même, sous la forme de journaux intimes comme il l’a toujours fait. Il prendra l’habitude de se rendre dans des salons parisiens et est élu membre de l’Académie française en 1891. Son premier livre, Aziyadé, publié en 1879, est une aventure autobiographique. Loti est l’auteur de nombreux autres ouvrages comme Pêcheurs d’Islande ou Ramuncho, qui connaissent un succès populaire dans une époque coloniale où la demande en récits de voyage est assez forte.


   

L'oeuvre :  

   Madame Chrysanthème est le récit autobiographique de Pierre Loti lors de son voyage au Japon à Nagasaki au cours de l’été 1885 avec son frère Yves. Le livre est présenté sous la forme d’un journal intime, écrit au jour le jour, mais l’auteur l’a retravaillé et rédigé par la suite, et il sera publié en 1887, avec des illustrations.

     Le récit débute par l’arrivée au Japon en bateau, au milieu de la nature sauvage, comme dans un rêve, entouré de fleurs, hauts rochers et chants d’oiseaux. Mais Loti est très vite désenchanté en voyant Nagasaki car il est déçu de la banalité de la ville qui ressemble à l’Amérique, et de ses habitants. Quand ils accostent enfin, ils sont aussitôt assaillis par la foule, avec les nombreux vendeurs, et la première impression du narrateur est assez mauvaise car il qualifiera tout ce monde de " laid " et " grotesque ". Ce n’est que lorsque la foule a disparu, que la nuit apparaît , que le Japon dévoile son côté merveilleux.

     Pierre Loti ne perd pas son temps et dès le premier jour il se fait accompagner par un porteur à une maison de thé recommandée par des amis européens, pour trouver une femme. Il a en effet projeté de se marier, comme la plupart des Occidentaux débarquant dans le pays, chose courante et temporelle. Il se marie donc six jours plus tard après un rapide choix fait parmi les quelques jeunes femmes qu’il reste à sa disposition, présentées par un certain monsieur Kangourou. Ces femmes, sortes de geishas, sont éduquées pour le mariage et vendues pour un temps par leur famille, un peu comme une marchandise ou un jouet, comme un " petit chien savant " selon Loti. Il obtient la permission d’habiter une maison, avec sa femme nommée madame Chrysanthème, pendant la durée de son séjour au Japon. De ce mariage, Loti attendait le divertissement, mais le résultat est plutôt contraire car il s’ennuie et se sent seul, lassé de ce qui l’entoure. Il vit à la façon des Japonais, typiquement, en partageant les mœurs raffinées de ses hôtes, avec sa femme, ses amies et sa famille, sans histoire d’amour. Pourtant, malgré cette déception sentimentale et cet ennui, Loti s’amuse à observer les mœurs, habitudes et coutumes du pays, en passant tour à tour de la déception à l’enchantement, dans un monde qui lui semble artificiel, avec partout de la préciosité et du raffinement inutiles, où tout est petit, les femmes comme la vaisselle qui est comme de la dînette pour enfant, et la maison semblant pouvoir se démonter comme un jouet. Le but n’est pas forcément de comprendre le pays, mais surtout d’observer et de ressentir, et éventuellement de comparer avec les autres pays visités auparavant. Loti décrit ce qu’il fait, voit et sent, car il voudrait surtout pouvoir se rappeler et faire connaître des choses plus particulières du Japon, comme la lumière du jour, le son des instruments de musique ou les odeurs du jardin. Il y a peu d’intrigue et d’action dans le livre, mais c'est le reflet de son voyage, dans lequel les journées sont monotones et tranquilles, et le récit n’est cependant pas ennuyeux pour autant, car les descriptions y sont nombreuses et brèves. Il est plaisant de voir le pays à travers les yeux d’un Européen, qui s’étonne de certaines particularités qu’il ne comprend pas toujours. Pierre Loti est assez critique, peut se moquer des gens, être même sarcastique, voire odieux vis-à-vis du Japon et de ses habitants, mais il est assez amusant d’avoir sa vision personnelle des choses pour nous faire découvrir le pays, à la fin du XIXe siècle, avec les différentes particularités, traditions et cérémonies d’un voyage exotique. Pierre Loti, malgré ses déceptions et ses critiques, repartira assez content de son voyage duquel il rapporte de nombreuses caisses et paquets, remplis de souvenirs du Japon. Il ne sera pas triste de quitter madame Chrysanthème, qui, elle, le dernier jour, comptera ses sous.

     Ce récit de voyage, écrit simplement, décrit bien le Japon traditionnel de l’époque et montre la complexité de la difficulté de la rencontre avec l’autre, qui n’est pas toujours compréhensible. C’est un récit assez drôle lorsque l’on prend du recul avec notre propre vision, par rapport à l’époque actuelle. Cette histoire, racontée par un personnage relativement odieux et hautain mais qui n’en est pas moins attachant, connut un réel succès dans une époque de japonisme, et fut prolongée par d’autres auteurs comme Félix Réganey avec Le Cahier rose de madame Chrysanthème  ou adaptée à l’opéra ( Madame Butterfly).

Sibylle, Ed.-Lib. 2A

 

 

 

 

 

 

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11 avril 2008 5 11 /04 /avril /2008 22:22

Paul AUSTER
La Nuit de l’oracle
Traduction de l’américain :
Christine LE BŒUF
ACTES SUD
Collection BABEL, 2004














Fiches de Sandrine et Caroline.



Fiche de Sandrine


1) RÉSUMÉ


Les personnages de Paul Auster

Sidney Orr personnage principal

Grace Tebbets femme de Sidney

John Trause oncle de Grace et ami de Sidney

Jacob Trause fils terrible de John


Les personnages de Sidney Orr

Nick Bowen éditeur

Eva Maxwell petite fille d'un écrivain

Rosa Bowen femme de Nick

    
     L’histoire est celle de Sidney Orr, un écrivain de 34 ans, qui sort d’une longue maladie et doit réapprendre à marcher. Au cours d’une de ses promenades rééducatives, il achète un carnet de notes dans une nouvelle papeterie tenue par un Chinois.

     Quand il rentre chez lui, Sidney se met à écrire ce que lui avait conseillé son ami l’écrivain John Trause : une reprise de l’histoire de Flitcraft (un personnage de Dashiell Hammett qui a décidé de tout quitter pour recommencer sa vie ailleurs juste après avoir échappé de justesse à la mort).

     Le héros de Sidney est un éditeur, Nick Bowen ; il est marié et quelques jour après avoir reçu un manuscrit de la main de la petite fille d’un auteur, il échappe in extremis à la mort. Après cet incident, il décide de ne pas rentrer chez lui et de recommencer une nouvelle vie. Il part donc à l’autre bout des États-Unis et se fait embaucher par un ancien chauffeur de taxi. Il travaille comme gérant d’une collection d’annuaires téléphoniques dans un bunker désaffecté. Mais il se retrouve accidentellement enfermé à l’intérieur d’une chambre forte.

     À ce moment-là, l’inspiration de Sidney cesse et les ennuis commencent. Les événements se succèdent à une vitesse folle. Sa femme lui apprend qu’elle est enceinte et quand Sidney l’annonce à son ami, celui-ci lui dit d’emblée qu’il faut qu’elle avorte. Puis John demande à Sidney d’aller rendre visite à son fils (drogué et violent) qui se trouve dans un centre de désintoxication. Cette rencontre se passe mal et Sidney, bouleversé, décide d’écrire sur les relations (supposées) de sa femme avec John Trause avant qu’il ne fasse leur connaissance. Cette relation incestueuse que Sidney a pourtant inventée semble tout à fait plausible et lui met sous les yeux l’évidence que sa femme n’est pas enceinte de lui, mais de son ami John (l’oncle de Grace)…

 

2) LE STYLE DE L’AUTEUR ET LES THÈMES ABORDÉS

   
  L’histoire est racontée à la première personne par Sidney Orr (le personnage de Paul Auster). À son récit, il ajoute des notes (parfois aussi volumineuses que le texte lui-même) au bas des pages pour apporter des précisions au lecteur.

     Sidney incorpore à son récit : le roman qu’il est un train d’écrire, l’histoire du manuscrit que son personnage (l’éditeur) reçoit, le passé de sa propre femme, celui de John Trause…etc.

     Les thèmes de l’écriture, de l’inspiration, de la frontière entre le réel et l’imaginaire sont extrêmement présents tout au long de l’histoire. Sidney se pose beaucoup de questions sur la nature de son inspiration et sur son mystérieux carnet de note. Il lui attribue un caractère plus ou moins " magique ", fantastique et quand l’inspiration cesse, l’écrivain est désarmé et se sent perdu.

     Jouant sur la frontière entre le réel et l’imaginaire, Paul Auster multiplie les coïncidences et les choix que font ses personnages. Par exemple :

  •  Sidney Orr, le personnage principal de Paul Auster, donne à la femme de son héros, Nick Bowen, les même traits physiques que sa femme à lui (Grace).
  • La maison du héros de Sidney est une copie de l’appartement de son ami l’écrivain John Trause.
  •  Ensuite, les choix que fait Sidney de mettre dans son roman des éléments directement tirés de la réalité l’amènent à devenir un peu schizophrène, à ne plus trop savoir s’il est en train de vivre l’histoire de son propre héros ou s’il est dans la réalité.
  •  Trause est un anagramme de Auster.
  • John Trause utilise les mêmes carnets " magiques " que Sidney.
  • Le manuscrit que reçoit Nick Bowen porte le même titre que le livre : La Nuit de l’oracle.


3) MON AVIS

 
     Ce livre est en tous points étrange. Il est assez complexe par toutes ses histoires enchâssées (l’histoire de Sidney Orr, celle de son personnage Nick Bowen, celle du manuscrit que Nick Bowen reçoit, l’histoire de tous les autres personnages du livre qui finissent toujours par se mêler, etc.). En revanche, il reste très accessible parce que Paul Auster a une écriture fluide et qu’il utilise un vocabulaire simple. De plus, il s’arrange pour toujours laisser un élément mystérieux, non expliqué et non élucidé.

     J’ai plus eu l’impression d’avoir été portée par l’histoire que d’en avoir compris toutes les subtilités. C’est sans doute pourquoi la fin est bouleversante : tout va très vite, les éléments s’enchaînent, on sent la fin approcher mais elle reste brutale.


Sandrine, 1ère année Bibliothèques-médiathèques

 






Fiche de Caroline

 

1) Résumé de La Nuit de l’oracle

    
     Ce roman comporte deux, voire trois histoires en une, ce qui le rend complexe mais pas incompréhensible pour autant.

     La trame principale concerne Sidney Orr, le narrateur. Sidney raconte à la première personne des événements qu’il a vécus environ vingt ans auparavant, en 1982. Cette année-là, il se relève d’une longue maladie et reprend peu à peu goût à la vie, entouré de sa femme Grace et de son ami John Trause. Sidney est écrivain, mais l’inspiration lui fait défaut. Un jour en se promenant dans Brooklyn, près de son quartier, il découvre une papeterie singulière, le Paper Palace. Elle est tenue par un Asiatique assez étrange, M. Chang. Sidney y achète un carnet bleu venant du Portugal ; il ressent alors " quelque chose de comparable à un plaisir physique, une bouffée de bien-être soudain et incompréhensible " (p.13). Sitôt rentré chez lui, il s’installe à sa table et se met à écrire...

     L’histoire que rédige Sidney constitue la trame secondaire du roman. C’est Trause qui lui en a donné l’idée : " il faisait allusion à l’histoire de Flitcraft dans le septième chapitre du Faucon maltais [de Dashiell Hammett], cette curieuse parabole que Sam Spade raconte à Brigid O’Shaughnessy, où il est question d’un homme qui sort de sa propre vie et disparaît " (p.20). Ce Flitcraft est un individu qui mène une vie tranquille et heureuse, jusqu’au jour où il manque de se faire écraser par une poutre tombée d’un immeuble en construction. Il se rend alors compte que le monde est régi par le hasard, et il décide de tout quitter en se soumettant à cette force qu’il considère toute-puissante.

     Sidney reprend cette idée en créant le personnage de Nick Bowen, un éditeur. Celui-ci prend un avion pour Kansas City, où il se retrouve employé par un certain Ed Victory, qui lui demande de l’aider à réorganiser le classement de sa collection d’annuaires du monde. Ce " Bureau de préservation historique " n’est pas un simple hobby : cette collection cachée dans un entrepôt souterrain représente toute une vie de travail pour Ed, qui l’a commencée en 1946 pour une raison bien particulière… " Cette pièce contient le monde, […] ou du moins une partie. Les noms des vivants et des morts. Le Bureau de préservation historique est une maison du souvenir, mais c’est aussi une châsse pour le temps présent. En rassemblant ces deux choses en un lieu, je me démontre que l’humanité n’est pas finie. […] J’ai vu la fin de toute chose […] Je suis descendu dans les entrailles de l’enfer, et j’ai vu la fin. Si vous revenez d’un voyage pareil, quel que soit le temps qu’il vous reste à vivre, une partie de vous sera morte à jamais. – Quand est-ce arrivé ? – Avril 1945. Mon unité se trouvait en Allemagne, et c’est nous qui avons libéré Dachau ".

     Nick Bowen finira enfermé dans la petite chambre attenante à cette étrange bibliothèque, coincé parce qu’il a oublié de garder les clés sur lui et parce que Ed est décédé à l’hôpital après un infarctus… Arrivé à ce point de son récit, Sydney ne sait plus comment sortir son personnage de cette impasse.

     La troisième histoire est un roman appelé La Nuit de l’oracle… Il s’agit d’un manuscrit confié à Nick Bowen par la petite-fille de Sylvia Maxwell, auteur fameux des années 1930. C’est l’histoire de Lemuel Flagg, un soldat anglais blessé pendant la Première Guerre mondiale ; il devient aveugle et acquiert dans le même temps la capacité de voir l’avenir. Ce don est pour lui une bénédiction, puisqu’il lui permet de vivre riche ; mais c’est aussi une malédiction, qui le conduira à se suicider la veille de son mariage, sachant que sa fiancée le trompera.

     À la fin du roman d’Auster, Sidney ajoute une dernière histoire dans le carnet bleu : il imagine ce qui s’est véritablement joué entre lui et Grace dans la tourmente des derniers jours. En réalité, il découvre ce qu’il savait déjà au plus profond de lui, ce qui bouleversait sa femme à ce point… En se débarrassant du carnet, il décide d’affronter le futur qu’il avait pressenti. La fin du roman est à la fois dramatique et porteuse d’espoir.


2) Les caractéristiques de ce roman


     Paul Auster est un auteur qui joue avec des thèmes récurrents. Il y a dans ses romans une part de hasard, de coïncidences que l’on n’attend pas dans la fiction, où l’on recherche habituellement la vraisemblance. C’est une construction esthétique caractéristique de la modernité en littérature.

     Dans La Nuit de l’oracle, Auster mène une réflexion sur le pouvoir des mots : sont-ils capables de prédire l’avenir ou même de le provoquer ? John Trause raconte à Sidney l’histoire d’un écrivain persuadé d’avoir provoqué la noyade de sa fille en écrivant un poème sur un sujet semblable. Sidney trouvait auparavant stupide que cet écrivain ait arrêté d’écrire, mais il a changé d’avis à la fin du roman. Il décide de déchirer le carnet bleu pour, en quelque sorte, conjurer le sort, et il se rappelle le discours de son ami : " Les pensées sont réelles, disait-il. Les mots sont réels. Tout ce qui est humain est réel et parfois nous savons certaines choses avant qu’elles ne se produisent, même si nous n’en avons pas conscience. Nous vivons dans le présent, mais l’avenir est en nous à tout moment. Peut-être est-ce pour cela qu’on écrit, Sid. Pas pour rapporter des événements du passé, mais pour en provoquer dans l’avenir " (p.217). Sidney réalise que son état de convalescent lui a permis de ressentir " les forces invisibles du monde ", les pensées et les sentiments des autres ; et que c’est ainsi qu’il a créé le personnage de Lemuel Flagg, le héros aveugle de La Nuit de l’oracle, " cet homme si sensible aux vibrations qui l’entouraient qu’il savait ce qui allait se passer avant que n’aient lieu les événements eux-mêmes " (p.218). Sidney ne sait pas si ses écrits ne sont que le reflet des choses à venir ou bien s’il les a déclenchées en écrivant, mais ce qu’il sait au moment de détruire le carnet, c’est que " le futur était déjà en [lui], et [qu’il se préparait] aux désastres à venir " (p.218).

     Auster s’intéresse ainsi au processus de la création littéraire : l’inspiration va et vient, les histoires terminent parfois dans des impasses… L’écrivain est-il l’esclave de son œuvre ? Dans ce cas précis, c’est une question très intéressante puisque Auster a eu l’idée de ce roman en 1990, soit treize ans avant sa publication. Il a dû revenir au manuscrit à de nombreuses reprises avant de le sentir achevé. L’histoire de l’écriture de La Nuit de l’oracle souligne une autre caractéristique des œuvres d’Auster, qui est le lien très fort entre la réalité et la fiction. Au départ, le réalisateur Wim Wenders a demandé à Auster d’écrire un scénario de film, qui se fonderait sur l’histoire du Flitcraft d’Hammett…Finalement le projet est tombé à l’eau, mais l’écrivain a gardé l’idée en tête, sans savoir quelle construction utiliser. En 1998, il trouve enfin la structure adéquate : pas de chapitres, et de longues notes de bas de page contenant des digressions qui permettent de mieux comprendre les personnages de la trame principale (Sidney, Grace, John…). Auster aime confondre le réel et la fiction, ce qui peut parfois être assez perturbant pour le lecteur. Ainsi, l’épouse du héros, Grace, ressemble énormément à Siri, la femme d’Auster ; " Trause " est l’anagramme d’Auster, et tout comme ce personnage, l’auteur a souffert d’une phlébite… Dans le roman, un réalisateur d’Hollywood commande à Sidney une adaptation de La Machine à explorer le temps de H.G. Wells ; finalement son scénario est refusé car " trop cérébral ", ce qui est vraiment arrivé à Auster dans la réalité. Les notes de bas de page sont écrites du point de vue de Sidney, mais il se confond avec Auster de manière troublante, notamment parce que la narration et l’écriture ont lieu en même temps (vers 2002). Aux pages 115 et 116, on peut voir la reproduction de la couverture et d’une page de l’annuaire 1937-1938 des téléphones de Varsovie. Dans une note, Sidney raconte qu’un ami le lui a offert, et que ses grands-parents y sont probablement mentionnés sous le nom d’Orlowsky ; il se trouve que la famille de Paul Auster est originaire d’Europe de l’Est, et qu’il possède réellement cet annuaire.

     Ce mélange entre le réel et la fiction est une des spécialités de Paul Auster. Il sème ainsi encore plus le doute sur la vraisemblance de ce qu’il écrit ; certaines choses sont vraies, d’autres à moitié, d’autres pas du tout… Mais le lecteur n’a aucun moyen de le savoir, et c’est aussi ce qui fait tout le charme de ces romans.

     Le titre lui-même, " La Nuit de l’oracle ", fait référence à l’histoire qui est au fond de toutes les boîtes composant le roman, la " plus petite des matriochkas " en quelque sorte. Cela signifie-t-il que le lecteur doit toujours chercher à voir plus loin pour mieux comprendre ce qui l’entoure ? Le mot " oracle " rappelle la thématique de la prédiction du futur. Auster écrit-il lui aussi pour conjurer le sort ?

     Je vous conseille vraiment ce roman magnifiquement écrit, beau et émouvant. Il parle tout simplement de ce que c’est que d’être humain. Brooklyn Follies est peut-être encore plus touchant de ce point de vue-là, et je vous le recommande aussi.


Caroline CHABOT, 1ère année ED.-LIB.

 

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Published by Sandrine et Caroline - dans roman urbain moderne et contemporain
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9 avril 2008 3 09 /04 /avril /2008 08:49

Paul AUSTER,
Moon Palace
,1989,
traduit de l’américain 
par Christine Le Bœuf,
Actes Sud,1990,
rééd. Livre de poche,
317 pages.

.

Résumé


     Moon Palace est le récit de vie d’un jeune intellectuel américain, nommé Marco Stanley Fogg, de son arrivée à New-York en 1965 jusqu’à la découverte de son père, sept ans plus tard. Bien que cela représente une période brève dans la vie d’un homme, elle est fondamentale pour M.S. Fogg. En effet, peu importe ce qui précède et ce qui suit, c’est cette période qui fait de lui ce qu’il est.

 

    
     L’histoire est résumée dès la première page du livre et ce qui suit n’est que le développement des points annoncés. Le récit est à la première personne du singulier, ce qui donne la sensation que M.S. Fogg écrit ses propres mémoires.

    
     M.S. Fogg est né de père inconnu ; quant à sa mère, elle est morte renversée par un bus quand il était enfant. Il est élevé par son oncle, un clarinettiste en décalage avec la société, à qui il porte une grande affection. Ensemble ils partagent le goût des livres, de la musique et du base-ball. Ils inventent des histoires et se créent un monde imaginaire et utopique. L’adolescence passe et c’est bien plus que le rôle de père que joue l’oncle Victor auprès de Marco, celui de guide spirituel qui lui indique comment être la meilleure personne possible. Puis leurs chemins se séparent : Victor prend la route de l’ouest pour aller faire carrière dans le rock naissant des années 60 tandis que Marco s’apprête à rentrer à l’université de New-York.

On est en 1965 et Marco n’a aucune foi en l’avenir. Ce qu’il veut c’est vivre dangereusement et se pousser aussi loin qu’il puisse aller. Peu avant le départ de Marco pour New-York, son oncle lui fait don de tous ses biens parmi lesquels 1492 livres (1492 est la date de la découverte de l’Amérique par Colomb), un costume en tweed et sa clarinette.

L’année de ses 20 ans marque une vraie descente aux enfers pour Marco. Son oncle meurt et le manque d’argent ne tarde pas à se faire sentir. Son insouciance ajoutée au désespoir de son deuil fait qu’il ne tente pas de repousser la misère qui approche. Plutôt que de trouver un travail il va consommer ses biens jusqu’à la dernière miette. Ainsi, il lit un par un les livres confiés par son oncle pour ensuite les vendre à un bouquiniste, porte le costume en tweed jusqu’à ce qu’il devienne haillons et finit par vendre la clarinette. Quand la plupart des gens conservent précieusement leur héritage, M.S. Fogg le consomme jusqu’à liquidation. Sans autre but que de défier les limites de l’existence, il finit clochard à Central Park.

C’est au bord de la mort que le récupère son meilleur ami, un dénommé Zimmer. Ce dernier va prendre soin de lui jusqu’à son rétablissement. Là encore (et comme pour toutes les autres relations qu’établira Marco), on assiste à une amitié très spirituelle faite de débats d’idées permanents. Sans raison valable, leur amitié va cesser définitivement.

Par la suite, Marco trouve l’amour et du travail. L’amour avec Kitty Wu, une jeune danseuse japonaise pleine de tendresse, de féminité et de spontanéité. Le travail chez Thomas Effing, un vieillard aveugle, aigri et saugrenu à qui il va servir d’homme de compagnie. Kitty va lui apporter la joie, la légèreté et l’envie de vivre. Effing, dans sa sévérité et sa folie, va lui apprendre à organiser son esprit, synthétiser ses idées et exploiter au mieux sa raison. Peu avant sa mort, Effing se décide à raconter son histoire à Marco. A la fin du 19ème siècle, c'était un jeune peintre talentueux inspiré par l’immensité des paysages américains. Afin de développer son art il entreprit un voyage dans l’ouest, où les paysages sont dépouillés et sans fin, laissant derrière lui son épouse enceinte. Son périple dans les terres hostiles de l’Utah se déroula mal, son équipier mourut et son guide l’abandonna. Perdu dans le désert, il se réfugia dans une cabane où il vécut en ermite pendant plus d’une année.

Quand il revint à la civilisation, il comprit que tous ses proches le pensaient mort et trouva l’occasion parfaite pour changer d’identité et de vie. Marco rédige les mémoires du vieil homme afin de les faire parvenir à son fils après sa mort.

Effing meurt en laissant à Marco un héritage suffisant pour ne pas travailler et vivre confortablement pendant plusieurs mois.

Nous arrivons à la dernière partie du livre dans laquelle va avoir lieu la rencontre la plus importante pour Marco. Celle de Salomon Barber, le fils abandonné d’Effing. Ce dernier est un professeur de gauche moralement meurtri. Il est d’une obésité hors du commun, particularité dont il se sert comme d’un rempart face aux agressions du monde extérieur. Mais il est aussi un homme d’esprit qui séduit par son humour et sa culture. Si Marco a bien connu le père de Barber, Barber a bien connu la mère de Marco. Celle-ci a été son étudiante pendant une année à l’université de Chicago. Ensemble, ils vont tisser des liens d’amitié très forts et partager connaissances, opinions et goûts. Les saisons défilent dans les rues de New-York. Kitty tombe enceinte et se fait avorter contre la volonté de Marco. Cet épisode tragique met fin à leur amour qui ne pouvait être qu’insouciant. Enfin, Marco et Barber décident de partir pour l’Ouest, à la recherche de la caverne où a vécu Effing.

Alors qu’ils se recueillent sur la tombe de l’oncle et de la mère de Marco à Chicago, Barber fond en larmes et lui avoue qu’il est son père. Puis arrive un accident et Barber se retrouve mourant à l’hôpital. Les deux derniers mois de sa vie sont ceux des confidences à Marco qui reste à son chevet. Emily, la mère de Marco, était son étudiante. Une nuit, ils firent l’amour dans sa chambre universitaire et au matin ils furent surpris par une femme de ménage. Emily s’enfuit et Barber fut renvoyé. Dès lors, il perdit sa trace et n’apprit que bien plus tard qu’elle avait eu un enfant et qu’elle était morte. Il l’avait aimée passionnément et l’avait laissée partir pour son bien.

Une fois son père mort, Marco se dirige seul vers l’Ouest. Ses recherches sont infructueuses ; il se fait voler sa voiture et son argent. Sans plus rien ni personne il se met à marcher sans but. Après des jours d’errance, il arrive en Californie. Immense, l’océan s’étend devant lui. Lumineuse, la lune se dresse sous ses yeux.



Analyse

Moon Palace retrace le parcours initiatique de M.S. Fogg à travers les paysages rêvés de l’Amérique des années 60. C’est par ses rencontres, ses lectures, ses expériences mais aussi par sa solitude et sa misère que Marco forge son identité.

Plusieurs motifs caractérisent l’œuvre et le personnage :


- La perte :
la vie reprend toujours à Marco ce qu’elle lui a donné. Ainsi et sans jamais le vouloir il perd tous ceux qu’il a aimés. Les membres de sa famille (sa mère, son oncle, Effing et Barber) meurrnt un à un, Zimmer disparaît dans la jungle new-yorkaise et la quiétude qu’il partage avec Kitty est rattrapée par la cruauté de l’existence. De même, il ne conserve aucun bien matériel. Le besoin l’oblige à vendre les objets de valeur sentimentale que lui avait donnés son oncle, il dépense sans compter l’héritage d’Effing et on lui vole celui de Barber.



- La lune :
présente dans le titre Moon Palace, la lune intervient tout au long de l’œuvre. La première phrase du livre précise que l’histoire de M.S. Fogg a débuté l’année où l’homme a posé le pied sur la lune. Le livre finit sur la contemplation de la lune " ronde et jaune comme une pierre incandescente " qui s’élève dans le ciel. De même, le groupe de l’oncle Victor se nomme " Les Moon Men " et le restaurant qui fait face à l’appartement de Marco le " Moon Palace ". La vie rêveuse de M.S. Fogg semble donc être placée sous le signe de la lune.


- Le hasard :
M.S. Fogg est l’anti-héros par excellence, le parfait " looser " américain qui laisse le hasard régir sa vie. Il est désenchanté, las de tout, mou, inactif et fait preuve d’une passivité si extrême qu’elle en est destructrice. Pourtant, c’est avec une grande lucidité qu’il juge les choses et lui-même. En s’abandonnant aux événements décidés par la vie, il suit la voie d’une quête intérieure qui le mène sur les traces d’un passé qu’il croyait définitivement enterré. M.S ; Fogg semble toujours évoluer dans un léger brouillard (fog en anglais) et le lecteur ne sait jamais s‘il va finir par se trouver ou se perdre. Le récit évolue comme la vie du personnage : sans but apparent.


- Le destin :
plus M.S. Fogg s’en remet au hasard, plus le destin le rattrape. Ainsi, c’est sans le rechercher et en vaquant de rencontres en rencontres qu’il retrouve son père. C’est comme si tout ce qu’il avait connu auparavant avait eu lieu pour qu’il le rencontre. De plus, Auster énonce la théorie du destin qui se répète de génération en génération : Effing ne connaît pas son fils, Barber ignore l’existence du sien et Marco cède à la décision d’avorter de Kitty.


- Le fantastique :
Moon Palace est truffé d’événements qui paraissent fous et invraisemblables mais sont néanmoins possibles. C’est pourquoi on ne sait jamais où se situe la frontière entre le réel et la fabulation. Ainsi, on n’adhère qu’à moitié à l’histoire de la caverne, on s’imagine mal l’hyperobésité de Barber, et la clochardisation volontaire de Marco dépasse notre entendement. Ces excentricités sont la marque de l’humour d’Auster et font sourire le lecteur bien disposé.


- Le paysage historique américain :
Auster donne beaucoup d’importance aux lieux ainsi qu’aux événements. New-York est la ville du nouveau départ (port d’arrivée des immigrés européens) mais aussi celle de l’échec. M.S. Fogg y connaît lui-même joies et désillusions et chacune de ses expériences est associée à un quartier de la ville. Il poursuit ses études dans la cent douzième avenue ouest, connaît la misère à Central Park, s’installe chez Effing dans le West Side et vit ses idylles amoureuses à Chinatown.

Le mythe de la conquête de l’Ouest est incarné par Victor et Effing. A la manière des pionniers ceux-ci espèrent y trouver l’or et la gloire mais en reviennent déchus.


Enfin, Auster inscrit son récit dans
l’histoire des Etats-Unis en citant des événements tels que la guerre du Vietnam, Woodstock ou les premiers pas de l’Homme sur la lune. Les anecdotes historiques sont fréquentes et font de Moon Palace une histoire enracinée dans son temps.


Paul Auster accorde une place importante aux thèmes du
voyage et de l’espace. On retrouve ces deux thèmes dans les noms des personnages :

. Dans celui de M.S. Fogg : Marco comme Marco Polo, Stanley comme le journaliste américain à la recherche de Livingstone en Afrique et Fogg comme le personnage du Tour du monde en quatre-vingts jours de Jules Verne.

. Dans celui de Zimmer, mot signifiant " la chambre " en Allemand.

Ainsi, d’un côté on trouve le voyage avec la conquête d’espaces infinis comme l’Ouest et la lune, et de l’autre l’enfermement avec la chambre d’étudiant de Marco et la caverne d’Effing. Les deux contraires peuvent être incarnés par les mêmes personnages.



Mon avis

C’est avec plaisir et facilité que se lit Moon Palace. Si l’écriture d’Auster est littéraire elle n’en est pas moins accessible. Bien que la vie de M.S. Fogg soit miséreuse et semée de drames, l’ambiance n’y est pas maussade. Le pathos et la sensiblerie n’ont pas leur place dans ce roman car ce sont les défauts et les mésaventures des personnages qui les rendent si excentriques et attachants (les échecs à répétition de Victor, l’obésité de Barber, la folie d’Effing et la lassitude de Marco). Ce sont tous de parfaits antihéros représentants du genre humain. Peu importe la situation, qu’elle soit tragique, désespérée, loufoque, pathétique ou heureuse, Auster réussit à lui donner un ton poétique.

Ce qu’il faut retenir c’est que Marco Stanley Fogg est un jeune homme perdu qui n’est pas sûr de vouloir se trouver. Son intelligence et sa lucidité font de lui un homme atypique dont le seul objectif est d’errer sans but dans la vie comme dans les rues de New-York. C’est l’errance qui le mène à l’amour, à son père et à la lune finale. Ainsi et malgré lui, son errance devient parcours initiatique. La misère et la perte de ses proches ne sont pas une fatalité car elles participent à la construction de son identité. D’aventures en aventures, j’ai été heureuse de constater que Marco Stanley Fogg devenait une belle personne.


Joséphine, 1ère année Ed/Lib

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8 avril 2008 2 08 /04 /avril /2008 21:14

Paul AUSTER
Trilogie New-Yorkaise
Cité de Verre – Revenants – La Chambre dérobée
Roman traduit de l’américain par Pierre Furlan
Préface de Jean Frémon
Lecture de Marc Chénetier
Actes Sud, collection Babel, 1991











Biographie


 

   























Né à Newark en 1947, Paul AUSTER commence à écrire des petits récits et des poèmes à l’âge de treize ans. Etudiant, il publie des articles sur le cinéma, un de ses premiers amours. Après ses études, il part en France où il sera traducteur de grands écrivains français tels que Simenon, Mallarmé et Sartre. En 1989, après de nombreux petits boulots, il rencontre son premier succès aux Etats-Unis avec Moon Palace. Il écrira également des scénarios pour le cinéma avec Lulu on the bridge ou Smoke. Etonnamment, Paul Auster a essuyé 19 refus d’éditeurs avant de publier le premier volet de la Trilogie new-yorkaise.

 
Son œuvre

  
     Son style est dépouillé mais cache une structure complexe ; il mélange les genres avec subtilité sans pour autant les respecter. Il a pour thème de prédilection la recherche identitaire dans le décor urbain de New York ; la ville est tantôt un labyrinthe tantôt un échiquier. Ses personnages oscillent entre l’autobiographie et la pure fiction. Ils sont à la fois, ceux qu’ils sont, ceux qu’ils pensent être et ceux qu’ils ne sont pas ainsi que ceux qu’ils essayent d’être. Paul Auster utilise des anagrammes et des pseudonymes mais aussi des personnages doubles. Pour élaborer ce style qui lui est propre il use de digressions, de trompe l’œil, d’histoires dans les histoires. A travers ses personnages, il peint sa vision de la nature humaine qui se perd à force de se chercher. Il décrit la perte, l’errance, la solitude mais surtout la dépossession, thème certes récurrent dans ses œuvres mais noyau central dans Trilogie New Yorkaise.

 

Cité de verre

  
     Un auteur de polar, Quinn, va se retrouver détective privé suite à une erreur téléphonique. Par les multiples identités que prend Quinn, il finira par se perdre dans sa solitude au point de presque disparaître à ses propres yeux. Dans ce premier volet, le narrateur est inconnu, il écrit à la 3e personne et conclut à la 1e personne ; il s’inspire d’un certain carnet rouge et ne fait que retranscrire avec une grande attention ce qui y est écrit. Le narrateur n’a aucune expérience directe ni information extérieure sur ce qu’il raconte.

 
Revenants

  
     Bleu est engagé par Blanc pour surveiller Noir. Installé en face de chez Noir, Bleu ne sait pas ce qu’il doit observer puisque Noir ne fait rien à part écrire et regarder par la fenêtre. Observe t-il ou est-il observé ? Bleu va se perdre dans les méandres de l’ennui jusqu'à oublier sa propre vie. C’est comme si l’histoire se déroulait à travers un miroir, Bleu passe ses journées à écrire des rapports en regardant Noir écrire. Dans ce deuxième volet, le narrateur est toujours inconnu, il écrit d’abord à la 3e personne et finit sur une analyse à la 1e personne.

   

La chambre dérobée


     Fanshawe disparaît, sa femme va faire appel au meilleur ami de Fanshawe pour publier ses écrits. Petit à petit, il va finir par reprendre la vie de Fanshawe jusqu'à perdre la sienne.

C’est la seule histoire écrite à la 1e personne, le narrateur prétend être l’auteur des deux histoires précédentes.

 



Analyse d’élément clés


     Ces trois récits sont des histoires de détectives ; Paul AUSTER utilise le genre du polar sans toutefois en respecter les règles. On trouve de nombreux éléments-clés dans ces récits. En effet, un certain carnet rouge revient sans cesse ; ce fameux carnet rouge clôture Cité de Verre et La chambre dérobée. Il en fera d’ailleurs un scénario pour un film. Dans Cité de Verre, Quinn est le personnage principal alors que dans La Chambre dérobée, Quinn est le détective privé engagé par la femme de Fanshawe. On retrouve également des éléments qui ont trait au monde de l’écrivain et de l’édition dans chaque récit. La couleur blanche revient souvent ; dans Cité de Verre, le personnage de Peter Stillmann est tout de blanc vêtu, c’est lui qui engage Quinn pour le protéger, dans Revenants Blanc engage Bleu pour surveiller Noir.

       Il y a un rapport très étroit entre l’auteur et le lecteur puisque Paul Auster joue avec ces éléments et les dispose à sa guise. C’est au lecteur de les identifier.


Ce que j’en pense

  
     Ce livre m’a laissée perplexe puisqu’on a l’impression que les trois histoires s’annulent mutuellement ; la fin n’est jamais la réponse recherchée. J’ai eu l’impression d’être dans l’univers étrange de Lynch. Ce qu’on croit savoir n’est qu’illusion. Tout au long du livre, je me suis demandé si Paul AUSTER essaye de jouer avec le lecteur ou s’il joue avec les genres et j’ai la nette impression que c’est un peu des deux. Son talent pour la narration est absolument remarquable.


Fiona, Ed-lib. 1A
 

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3 avril 2008 4 03 /04 /avril /2008 08:22

 


Paul Auster, Moon Palace,1989,
traduit de l’américain 
par Christine Le Bœuf,
Actes Sud,1990,
rééd. Livre de poche,
317 pages.


Biographie de l’auteur


   

  Paul Auster, écrivain américain, est né le 3 février 1947 à Newark, aux Etats Unis.

  Très tôt au contact des livres grâce à la bibliothèque d’un oncle traducteur, il commence à écrire à l’âge de 12 ans, peu avant de découvrir le base ball, que l’on retrouvera dans nombre de ses romans. Il étudie la littérature européenne, puis, après avoir échappé à la guerre du Vietnam (tout comme Marco Stanley Fogg échappe au service militaire dans Moon Palace), il écrit des scénarios pour des films muets qui ne verront pas le jour mais qu’on retrouvera, plus tard, dans Le Livre des illusions.


     Paul connaît des problèmes financiers. Il écrit des articles pour des revues, commence les premières versions du Voyage d'Anna Blume et de Moon Palace, travaille sur un pétrolier, revient pour un séjour de trois ans (1971-1974) en France,  où il vit de ses traductions (Mallarmé, Sartre, Simenon), et écrit des poèmes ainsi que des pièces de théâtre en un acte.

  
     En 1979, alors qu'il vient de divorcer et après avoir tenté en vain de faire publier un roman policier sous le pseudonyme de Paul Benjamin (Fausse balle), la mort de son père lui rapporte un petit héritage, qui le remet à flot et lui inspire L'Invention de la solitude. L'Art de la faim est publié en 1982. Son recueil en prose, Espaces blancs, est publié en 1985, bientôt suivi de Effigies et Murales, 1987, Fragments du froid et Dans la tourmente, 1988, Disparitions, 1993.

  
     De 1986 (sortie de Cité de verre) à 1994 (Mr. Vertigo), il publie des romans majeurs comme Moon Palace et Léviathan. Paul Auster accède enfin à la notoriété par ses écrits. Il revient alors au cinéma, en adaptant avec le réalisateur Wayne Wang sa nouvelle Le Noël d'Auggie Wren. Smoke et Brooklyn Boogie sortent en salle en 1995. Paul Auster réalisera lui-même Lulu on the Bridge (1997) qui sera mal accueilli par la critique.

 


    Il revient au roman avec Tombouctou (1999), Le Livre des illusions (2002), La Nuit de l'oracle (2004) et Brooklyn Follies (2005).

 


     Il est marié depuis 1981 à Siri Hustvedt, romancière. Ses deux enfants sont également artistes, le photographe Daniel Auster et la chanteuse Sophie Auster. Actuellement, l’auteur réside à Brooklyn.

 


     Ses thèmes de prédilection sont le hasard, la quête de soi, la solitude ou encore New York, une ville qu’il affectionne tout particulièrement.

 


Résumé

 


     L’ histoire commence à New York, ville mythique, propice aux rêves, dans le milieu des années soixante. Le personnage principal se nomme M.S.Fogg, M comme Marco (Polo), S comme Stanley (le journaliste américain à la recherche de Livingstone en Afrique) et Fogg (il semble toujours évoluer dans un léger brouillard… et son nom renvoie au personnage du Tour du monde en quatre-vingts jours de Jules Verne). Ainsi, tout porte à croire que ce nom résume tous les thèmes de l’œuvre et les aspirations du héros, l‘AVENTURE, la DÉCOUVERTE, l’EXPLORATION...

 


     L’existence de M.S. Fogg (nous le nommerons Fogg), est chaotique. Il traîne un lourd passé derrière lui. Jeune, il ne connaissait pas son père, (selon le souhait de sa mère) ; quant à cette dernière, elle meurt tragiquement, percutée par un bus, alors que Fogg a 12 ans. Nous comprenons alors à quel point Fogg peut être désorienté. C’est donc son oncle, Victor, " grand inventeur de mondes imaginaires " qui l’élévera ; il transmettra à son neveu sa passion pour la littérature puisqu’il " lui lègue un millier de livres disparates avant de se lancer, clarinette sous le bras, à la conquête du succès vers l'Ouest des États-Unis. "

 


     Par la suite, Victor décède. Nous avons ainsi la sensation que le héros est enfermé dans un engrenage, une suite perpétuelle de fins désastreuses. Dans l’œuvre, force est de constater que ceux qui lui sont attachés disparaissent un à un. Par conséquent, Fogg, victime du déterminisme, va se laisser dépérir, sa philosophie étant d’accepter les choses telles qu’elles se présentent et de se laisser " flotter dans le courant de l’univers ". Il va refuser toute action. Il devient vagabond, erre dans les rues de New York, dans Central Park., jusqu’à ce qu’on le récupère..

 

    
     M.S. Fogg dont la vie rêveuse semble placée sous le signe de la lune, fera de multiples rencontres assez étranges mais qui lui permettront de renouer avec son passé (pour le moins décomposé). Évoquons donc Thomas Effing, un riche vieillard aveugle et handicapé dont il s’occupe et qui se forge un comportement pour le moins paradoxal : il peut se révéler aussi charmant qu’exécrable. Mais cet homme doué d’une grande sagesse va transmettre à Fogg une tout autre façon d’appréhender le monde...


     Mentionnons également Salomon Barber, professeur écorché vif (particularité qu'il partage avec Fogg), profondément attristé par sa différence : son obésité accablante le comble de honte et le pousse à s'isoler ; il s’en sert comme d’un rempart face aux agressions du monde extérieur.

 


     Afin d’explorer son être intérieur et de trouver un but à sa vie, Fogg va ensuite axer sa vie sur les voyages ; il partira à la conquête de son destin et tentera de trouver des réponses en parcourant les paysages fantastiques de l’ouest américain.

 


Le titre MOON PALACE , élément clé de l’œuvre


     Moon Palace est en réalité le nom d’un restaurant chinois que Fogg aperçoit depuis son appartement sombre et minuscule, situé sur une minuscule portion de Broadway.


     Mais ce détail a-t-il un intérêt quelconque ? Certes, oui. Nous comprenons au fil de l’œuvre, que l’auteur lui accorde une importance quasi démesurée puisqu’en réalité ces deux mots, Moon Palace, résonnent dans la tête et dans la vie de Fogg. Ainsi, lorsqu’il aperçoit l’ enseigne du Moon Palace  "cette torche éclatante de lettres roses et bleues ", Fogg est bouleversé, sa vie est comme suspendue. Il comprend alors que ses choix sont une évidence, sa destinée.

 


     Ces deux mots finissent même par devenir obsessionnels, surtout quand il se retrouve dans une siruation critique :

La fièvre devait être très forte, et elle entraînait des rêves féroces, d’inépuisables visions mouvantes qui semblaient naître directement de ma peau brûlante. Aucune forme ne paraissait fixe. Dès qu’une image se dessinait, elle commençait à se transformer en une autre. Une fois, je m’en souviens, je vis devant moi l’enseigne du Moon Palace, plus éclatante qu’elle ne l’avait jamais été en réalité. Les lettres au néon roses et bleues étaient si grandes que leur éclat remplissait le ciel entier. Puis, soudain, elles avaient disparu, seuls restaient les deux o du Moon. Je me vis suspendu à l’un d’eux, luttant pour rester accroché (lui, agonisant, s’accroche à une lueur d’espoir, le O en est une métaphore), à la façon d’un acrobate qui aurait raté un tour dangereux. Puis je le contournais en rampant comme un ver minuscule, puis je n’était plus là du tout. Les deux O étaient devenus des yeux, de gigantesques yeux humains qui me regardaient avec mépris et impatience. Ils continuaient à me fixer, et au bout d’un moment je fus convaincu que c’était le regard de Dieu " (page 81).

 


     Bien que ces mots semblent constituer un repère pour Fogg, ils en sont un aussi pour nous ; " ces lettres de feu " constituent en effet un fil conducteur pour le lecteur car le terme Moon résonne comme un leitmotiv dans le roman.

 

  
Caractéristiques des personnages et relations


     Fogg et son oncle ont un penchant pour l’errance et la rêverie ; leur vie côtoie l’imaginaire : " étant donné les difficultés que nous rencontrions tous deux dans le monde réel, il était sans doute logique que nous cherchions à nous en évader aussi souvent que possible " (page 16). Mentionnons une anecdote qui traduit bien l’état d’esprit de Fogg. Il s’agit de son " mobilier imaginaire " (lit, chaises, tables) ; les livres cédés par son oncle lui servent à meubler son appartement. Après avoir lu les ouvrages, Fogg les vend à un bouquiniste ; par conséquent, les piles diminuent, son mobilier rétrécit. Il les regroupe donc selon différentes configurations, les arrange et les transforme en objets domestiques. A la longue, ce " jeu " labyrinthique ressemble à sa personnalité, assez instable, en perpétuel changement. Nous pouvons également préciser que même si Fogg est entouré de Kitty sa fiancée ou encore Zimmer son meilleur ami, qui lui portent secours dans les instants difficiles, Fogg est désespérément seul, et son goût pour la rêverie constitue nécessairement un élément propice à cette solitude.

 

  
     Le nihilisme absolu de Fogg est palpable. Il agit d’emblée comme une victime face aux malheurs qui l’accablent. Cette passivité est tellement présente dans l’ouvrage qu’elle déroute le lecteur qui s’attend à ce que Fogg réagisse. 

    Lorsque Fogg parcourt à nouveau New York après avoir erré seul plusieurs jours dans Central Park, il se trouve confronté au regard des hommes : sa présence est considérée comme indésirable par les gens " normaux ". Il se sent donc accablé par la honte : " Quand je marchais dans la foule, je me sentais lâche, vagabond, bouton obscène sur la peau de l’humanité. " (page 68). Cette confrontation avec la société lui fait prendre conscience de l’uniformisation requise pour être accepté : " Marcher dans la foule signifie ne jamais aller plus vite que les autres, ne jamais traîner la jambe, ne jamais rien faire qui risque de déranger l’allure du flot humain " (page 67).

 
     Effing, l’homme dont Fogg a la charge, occupe la position de maître par rapport à ce dernier, il le pousse dans ses plus profonds retranchements, l’incite à raisonner différemment, à s’attarder sur les choses qui l’entourent ; ainsi il questionne Fogg en ces termes : " êtes vous sûr d’être en vie, jeune homme ? Peut-être n’en avez vous que l’illusion ?" (page 114).   

Le hasard et la contingence

 
     Fogg est un anti-héros qui laisse le hasard gouverner sa vie, il est soumis à la contingence et ne tente en aucune façon de contrer son destin. Son parcours sera marqué par l'alternance de périodes de trouble intense et d'instants moins sombres.

     Fogg fait des rencontres fortuites ; il découvre une nouvelle famille… Ce fait s’avère totalement déroutant et troublant à la lecture de Moon Palace car nous apprenons que Thomas Effing est le grand père de Fogg puisque Salomon Barber, le fils d’Effing, cette masse imposante, est aussi le père de Fogg. Ce hasard peut sembler malvenu et relève de l’incroyable et de l’inattendu. Par conséquent le lecteur se sent frustré de ne pouvoir s’identifier au personnage, estimant que de telles rencontres ne peuvent être simplement le fruit du hasard, et donc, partant de là, chacun déduira qu’il s’agit d’un récit relevant du merveilleux.


Un parcours initiatique

 


     Cet ouvrage est un voyage ludique qui foisonne d'émotions délicates ; un voyage où le lecteur ne sait jamais si cet étudiant américain des années cinquante va se trouver ou se perdre.


     Le livre traite de nombreux voyages, effectués par d’autres (comme Thomas Effing ou le personnage fictif du roman de Salomon Barber) et par Fogg.


     Ces voyages d’ailleurs possèdent une dimense mythique, puisqu’un mythe se rattache à la naissance d’un monde nouveau ; dans cet univers, les protagonistes trouvent enfin leur place et ainsi l’imaginaire triomphe sur la réalité.


     Le voyage est aussi conçu comme une quête, vise un but et va bien au-
delà du dépaysement même si le voyageur n’en est pas profondément conscient de prime abord. Concernant Moon Palace, Fogg n’a pas d’idée arrêtée sur le but ultime de son voyage, il souhaite rouler vers l’ouest tout en se laissant bercer par le flux des situations inédites. Cependant, nous constatons que ce voyage constitue une quête quasi spirituelle, car, en fin de compte, nous nous retrouvons tous un jour face à nous-même et nous nous efforçons d’affronter cette identité. Le thème de la solitude surgit donc dans ce roman.


     Le voyage est une perspective individuelle et personnelle ; d’ailleurs Fogg se retrouve totalement seul à la fin du roman, semblant fuir ses responsabilités et rechercher cette solitude bienfaisante.

 
     A travers ce roman, nous comprenons que la littérature reste le lieu des questionnements humains sur les rapports entre Homme et Société, entre l’Homme et lui-même.


     Le roman de Paul Auster peut être mis en résonance avec Into the Wild, un film réalisé par Sean Penn, puisqu’ils traitent tous deux de l’exploration de soi et d'un parcours initiatique.
Le ciel représente une source d’ inspiration et une aspiration pour Fogg et Christopher Mc Candless, le héros du film… Au terme de Moon Palace, le regard de Fogg s’attarde sur le ciel ; il s’agit plus précisément de la lune, et Fogg réalise que sa vie " débute " à cet instant d’extrême solitude. Christopher, à la fin du film contemple aussi le ciel, un ciel sans nuage, sans tourment ; seulement, il ne débute pas sa vie, il l’achève.

 
     Au terme de notre réflexion, évoquons l’écriture de Moon Palace. La plume est agréable, fluide et percutante, empreinte d'une grande sensibilité. Le contenu de l'ouvrage reste assez complexe, car il s’agit d’un voyage initiatique, d’une quête philosophique inspirée par la vie de l’auteur ; les thèmes abordés tels que la perception, le raisonnement sur la conscience et la solitude peuvent sembler difficiles à cerner.. cependant, Auster emploie un langage simple et rend son roman accessible à tous ; ce qui n'empêche pas son écriture d'être empreinte d'une grande poésie.


 
Laura, 1A Bib.  

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