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5 avril 2013 5 05 /04 /avril /2013 07:00

 

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Scénario :  Serge et Fabrice COLIN
Dessin : GESS
Couleurs : Céline BESSONNEAU

La Brigade chimérique
Éditeur : L'Atalante
Intégrale publiée en 2012
Première édition : 6 tomes
publiés entre août 2009 et octobre 2010
Grand prix de l'Imaginaire 2011
& Prix du Jury BD Gest 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La Brigade chimérique bénéficie d'une nouvelle jeunesse avec cette intégrale publiée fin 2012 regroupant les six tomes de la série, augmentée d’un dossier copieux sur l'origine de l’œuvre, des crayonnés, des explications presque page à page des nombreuses références de cette histoire foisonnante.



L'intrigue

Nous sommes en 1938, dans une Europe proche de celle que nous connaissons, mais aussi tout à fait différente. En effet, les découvertes de Marie Curie ont révolutionné le monde, faisant du radium un élément moteur de la civilisation. La société bénéficie aussi de la présence de surhommes, des super-héros, nés de la guerre, de ses rayonnements de radium, gaz, ou autres expériences.

Ces super-héros ont pris le contrôle de l'Europe, protégeant Paris, prenant par la force le contrôle de l'Espagne ou encore échafaudant des plans pour purifier la race humaine, comme le docteur Mabuse.

Dans cette Europe mise en danger par les déséquilibres politiques, Irène et Frédéric Joliot, héritiers de l'institut du Radium fondé par Marie Curie, tentent de trouver des solutions pour que le despotique Mabuse, qui a déjà une grande puissance, ne puisse prendre le contrôle de l'Europe en déclenchant une Nouvelle Guerre...

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Les sources et influences

L'univers des auteurs nous plonge dans une ambiance « steampunk » ou plutôt devrait-on dire « radiumpunk ». Cet ouvrage s'inscrit dans les années 30, période qui a fasciné le scénariste Serge Lehman avec leurs héros de feuilletons fantastiques et de science-fiction. Ce sont d'ailleurs ces feuilletons oubliés qui ont servi au scénariste à créer les « super-héros européens ». Cette création répondait aussi à un vide : petit, le scénariste ne comprenait pas pourquoi les super-héros étaient tous américains et a voulu combler cette frustration après avoir découvert que ces héros avaient existé dans la littérature populaire de l’entre-deux-guerres.

Au delà de cette influence, les auteurs créent un univers reprenant l'ambiance et les codes de cette époque : fausse propagande reprenant tous les codes du genre, naissance du cinéma, présence de feuilletonistes au fil de l'histoire. Cet ouvrage constitue donc un hommage à cette littérature, mais aussi, en un sens, à cette époque, à l'ambiance des années 30.

Cet ouvrage réinterprète aussi des données historiques : Première Guerre mondiale, nazisme, Seconde Guerre mondiale, découverte du radium, communisme soviétique. En somme, le fantastique ne fait que s'intégrer avec finesse dans une trame historique bien connue, laissant ainsi quelques repères fixes au lecteur.

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Quelques mots sur les auteurs

Les différents auteurs ont des parcours très prolifiques : Serge Lehman est auteur de nombreux  romans fantastiques, et d'autres bande dessinées (dont Masqué qui a quelques ressemblances avec l'univers de La Brigade Chimérique), Fabrice Colin est quant à lui connu pour ses ouvrages pour la jeunesse et un nombre certain de romans.

 Côté dessin, Gess n'est autre que le dessinateur de la série Carmen Mac Callum.



Avis sur l'ouvrage

Étant lectrice de comics, j'avais moi aussi ressenti la même frustration que Serge Lehman : pourquoi diable tous ces super-héros naissent-ils de l'autre côté de l'Atlantique ? Aussi, voir un auteur créer ou plus exactement faire resurgir de l'ombre ces héros européens m'a tout de suite enthousiasmée.

L'histoire, portée par un dessin très fluide m'a captivée très rapidement, et malgré la densité du récit et des références, j'ai pris énormément de plaisir à lire cet ouvrage. Mais je crois que ce qui me rend encore plus sensible à cet ouvrage, ce sont les références à la littérature que l'on peut trouver au fil des pages, véritable hommage à l'écriture.

Alternant humour et intrigue prenante, cet ouvrage est à mettre entre les mains de tous les amateurs de super-héros, de fantastique, ou même simplement des curieux amoureux de littérature en tous genres. De plus, l'édition en intégrale est d'un point de vue formel très belle et possède un dossier très complet, intéressant pour comprendre toutes les références de l'ouvrage.


Céline, 2e année édition-librairie

Sources
 
 http://fr.wikipedia.org/


 http://brigadechimerique.wordpress.com/


http://www.l-atalante.com/catalogue/flambant_9/la_brigade_chimerique_-_l-integrale/48/762/serge_lehman_fabrice_colin__gess/detail.html

 

 


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Published by Céline - dans bande dessinée
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4 avril 2013 4 04 /04 /avril /2013 07:00

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Jean-Baptiste DEL AMO
Une éducation libertine
Gallimard, 2008

Folio, 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une éducation libertine est un roman de Jean-Baptiste Del Amo publié en août 2008 aux éditions Gallimard. Il a obtenu le Prix Goncourt du premier roman en 2009 et est disponible en édition de poche depuis 2010.



Résumé

Le récit se déroule à Paris, en 1760. Le jeune Gaspard a fui la porcherie familiale de Quimper pour se rendre à la capitale. Il erre dans les rues pestilentielles de la ville et y découvre un monde de misère et d’horreur. Il fait la rencontre de Lucas, ouvrier qui l’héberge et devient son ami, puis le quitte pour devenir apprenti chez un perruquier du nom de Billod. C’est dans son atelier qu’il rencontre le comte Étienne de V., un libertin qui lui fait connaître l’extase, lui promet de l’introduire dans la haute société et de faire de lui son égal, avant de l’abandonner brusquement. Gaspard touche alors le fond et rencontre une prostituée du nom d’Emma qui lui propose de se vendre pour survivre. Gaspard se livre pendant quelques mois à la prostitution puis réussit peu à peu à s’extraire de ce monde sordide et à s’élever dans la société grâce aux talents qu’il a acquis dans les bordels de la capitale : il devient l’amant d’aristocrates de plus en plus fortunés et se fait des contacts dans les cercles les plus convoités. Son avancement a cependant amorcé un changement irréparable chez lui, il est devenu une toute autre personne mais ne parvient pas à s’y habituer, il ne peut se libérer de l'emprise de Quimper et des bas-fonds de la capitale qui continuent de le ronger.



Structure

Une éducation libertine est divisé en quatre parties : la première partie, « Le Fleuve », présente l’arrivé de Gaspard à Paris et sa vie au jour le jour dans la capitale, « nombril crasseux et puant de la France » (p. 15) dont la misère est décrite avec force détails sordides. Dans la deuxième partie, « Rive gauche », Gaspard traverse la Seine pour arriver sur l’autre rive, la plus bourgeoise. Il se retrouve apprenti dans l’atelier d’un perruquier ; on y suit sa rencontre et sa relation avec le comte Étienne de V., qui lui permet de faire ses premiers pas dans le monde puis rompt brutalement avec lui. Cet abandon le renvoie dans la misère. « Rive droite », la troisième partie, nous montre sa déchéance, sa vie chez les prostituées et le changement de personnalité qui s’amorce alors en lui. C’est également dans cette partie qu’on le voit remonter petit à petit, conquérir la noblesse et rejeter totalement les personnes qui font partie de sa vie passée. Dans la quatrième partie, « Le Fleuve », Gaspard monte toujours plus haut dans la hiérarchie et recroise Etienne de V. Ce dernier se montre fier de cette nouvelle personnalité de Gaspard qu’il a façonnée. Gaspard, lui, ne supporte pas de voir ce qu’il est devenu et s’en prend à lui-même en se mutilant, accélérant ainsi sa chute inéluctable.



Personnages

Gaspard

Gaspard est le personnage principal dont on suit le parcours tout au long du roman, de son ascension à sa chute. Il rencontre de nombreux personnages secondaires – Lucas, Billod, Emma…– auxquels il va s’attacher mais qu’il va abandonner et trahir car ils constituent un obstacle à son élévation dans la société. Il est mû par un désir de richesse et de reconnaissance, apparaissant ainsi comme un personnage peu attachant voire antipathique. Cette attirance pour la noblesse est présente chez lui dès le départ mais c’est le personnage d’Étienne de V. qui exacerbera son aspiration. Gaspard entretient avec Étienne une relation qui tend au sadomasochisme ; il cherche à fuir mais n’a pas le courage de s’échapper. L’humiliation que lui inflige le comte ne fait qu’accroître son désir, il se considère comme faible et pathétique et trouve donc le mépris d’Étienne légitime. Il est « la création d’Étienne, l’élève asservi » (p.428).

Une fois rejeté, Gaspard va évoluer, se déshumaniser progressivement. Chez les prostituées, il vend son corps mais s’accroche désespérément à son nom, dernier rempart de son intégrité, et le crie à ses clients. Ceux-ci se fâchent et, incompris, il finit par lâcher prise et ne plus accorder d’importance à quoi que ce soit ; il est « dépossédé de la sensibilité de sa chair, dépouillé de sa capacité à s’émouvoir » (p. 274). La dépravation du corps entraîne la perversion de son âme, il ressemble de plus en plus au comte de V. : il est gagné par le même ennui profond, plus rien ne le touche et il reproduit sur ses amants le même schéma relationnel que celui qu’il entretient avec le comte de V. ; il les charme, les laisse s’enflammer et les abandonne une fois son but accompli. De méprisé il devient méprisant et rejette tout ce qu’il a connu dans les bas-fonds de Paris, il cherche à nier complètement cette part de son existence mais n’y parvient pas. Il lui arrive d’avoir des accès de lucidité, il a peur « de sombrer à son tour dans cette noirceur couvant en lui et hors de lui, cette folie à portée de main » et craint « de n’avoir ni morale ni censure » (p.141). Gaspard blâme le comte de l’avoir transformé en monstre et décide de se venger de lui mais n’en a pas la force lorsqu’il le revoit. À la place, il s’en prend donc à lui-même et se mutile. Ce geste lui rappelle sa part d’humanité et lui montre qu’il exerce toujours un contrôle sur son corps, il lui permet d’« extraire de cette viande la présence des autres hommes, déraciner leur empreinte, exorciser la furie couvant sous sa peau. » (p. 374). Il se considère comme un imposteur et ne se pardonne pas son arrivisme. Il aura beau grimper dans la hiérarchie, il ne parviendra pas à se défaire de ce sentiment d’illégitimité et ne pourra se débarrasser des fantômes de son passé, de Quimper et Paris, comme le montre cette description page 373 :

 

« Il observait un étranger ; ce visage portait dans sa physionomie la laideur de son existence. Chaque parcelle de peau, chaque tassement adipeux, chaque pore dénonçaient les mensonges, les sacrifices, les reniements auxquels Gaspard avait eu recours pour parvenir à cette chambre. […] Ce sentiment familier était le dégoût de sa chair, de son être. Mis à distance de l’être abouti, ce qu’il subsistait du Gaspard originel s’observait jusqu’à l’écœurement, se désignait comme une aberration. Une monstruosité ».

 


Le comte Étienne de V.

Le comte est un libertin, au sens philosophique – il ne croit en aucune force supérieure – mais aussi au sens charnel – il cherche le plaisir des sens et se livre à la débauche sans états d’âme –. C’est un personnage en avance sur son temps, qui fait preuve de clairvoyance sur les événements de son siècle. Il semble prévoir les événements à venir de la Révolution de 1789 et dira ceci à Gaspard :

 

« La race des nobles est finie. Nous ne sommes plus les demi-dieux, les intouchables. Le peuple exige des comptes, bientôt nous devrons lui en rendre. Nous serons jugés, puis condamnés au nom de la morale. Jusqu’à la Cour. Le temps des seigneurs se termine.  Tôt ou tard les idoles sont faites pour tomber et rien ne réjouit plus un peuple que la débâcle des puissants. » (p.178).

 

Contrairement aux autres membres de la noblesse, il est conscient de l’existence de l’autre Paris, celui des indigents de la rive droite, et cela le fascine. Il entraîne Gaspard dans les lieux les plus nobles, à l’opéra-comique ou dans les salons, mais il se délecte également de l’amener dans des endroits peu fréquentables comme les tavernes, ou la morgue. Tout ce qu’il entreprend vise à le sortir de l’ennui qu’il décrit comme le fléau de la noblesse :

 

« Je n’ai jamais rien désiré. Je n’ai jamais eu le temps de désirer. Chacune de mes attentes est comblée avant même que je ne l’éprouve. Tu souhaitais connaître la noblesse ? La voici. La noblesse c’est l’ennui et tant de fantômes naissent de l’ennui. Des envies, il m’en faut créer pour me sentir vivant. Mais sitôt consommées, elles m’ennuient à nouveau. De tout temps c’est l’ennui qui me ronge, un profond, un sempiternel ennui me dévore comme une gangrène. Et déjà je m’ennuie de toi. » (p.218)

 

C’est uniquement par jeu qu’il séduira Gaspard ; le jeune homme est pour lui une expérience destinée à le sortir de sa vie monotone, il le considère comme un objet lui servant de divertissement. Une fois Gaspard parvenu, Étienne est fier de ce qu’est devenu son élève, forgé à son image, il le considère comme sa récompense, son œuvre, il « se retrouve en lui, comblé par leur différence et ce que Gaspard [a] acquis de désillusion, d’inhumanité » (p. 428). C’est un personnage assez énigmatique pour le lecteur, qui a du mal à comprendre ses actions et ses paroles.


Paris

On peut considérer que la ville de Paris est un personnage de l’histoire à part entière car elle est très souvent personnifiée et occupe une place importante tout au long du roman, plus particulièrement dans la première partie. Elle est décrite comme étant à la fois sensuelle et misérable :

 

« Paris dévoilait ses jupons de misère, son entrecuisse nocturne. Les maisons étaient de dentelle vérolée, dansaient dans la moiteur de l’air. De là surgissait sur le pavé un flot d’ombres couleur de pou. Les rues tanguaient comme un bas résille sur la jambe languissante de la capitale » (p. 49-50).

 

La capitale est également malveillante et dangereuse, la Seine est comparée au Styx, fleuve de la haine séparant le royaume des vivants et le monde des Enfers ; Gaspard considère que le fleuve est à l’origine de ses bas instincts, il lui rappelle son passé et réveille sa culpabilité.



Écriture

Dans Une éducation libertine, Jean-Baptiste Del Amo s’inspire de l’écriture du roman traditionnel. La narration se fait au passé, à la troisième personne, et le point de vue est omniscient : le narrateur sonde parfois l’inconscient de Gaspard et nous donne à voir la vie de pauvres gens qui n’ont aucune influence sur l’histoire et que Gaspard ne croisera jamais, afin de mettre l’accent sur la misère de Paris. L’auteur inscrit le roman dans un cadre historique précis – la vie parisienne du XVIIIe siècle –, de nombreux passages descriptifs viennent préciser le contexte historique et social de l’époque et donner une impression de vraisemblance. Le personnage du comte de V. commente également les événements qui laissent présager la fin de la noblesse et l’ère nouvelle de la Révolution française.

Le titre « Une éducation libertine » fait référence au roman d’apprentissage, on suit dans ce récit le cheminement d’un jeune homme naïf, opposé à son environnement et cherchant à atteindre un idéal d’homme accompli. Cependant, le personnage de Gaspard est aux antipodes du héros habituel du roman d’apprentissage : il ne souhaite pas devenir un homme meilleur mais seulement s’élever dans la hiérarchie sociale, il n’hésite pas à se prostituer pour arriver à ses fins et n’a aucune notion du bien et du mal. 

Jean-Baptiste Del Amo emprunte au roman traditionnel mais ajoute aussi à son œuvre des éléments contemporains. Il ne respecte pas la chronologie des événements et recourt à l’analepse – lorsqu’il ressuscite le passé de Gaspard à Quimper – ou la variation de points de vue – il lui arrive par exemple d’adopter le point de vue du comte de V. sur Gaspard puis de revenir à une focalisation externe –. La psychologie des protagonistes n’est pas entièrement expliquée, contrairement à ce qui se fait dans le roman traditionnel, les actions des personnages ne sont pas toutes compréhensibles, le comte de V. reste par exemple très mystérieux pour le lecteur qui développe peu d’empathie pour les personnages du roman. L’auteur aborde également un point de vue assez moderne sur des sujets comme l’homosexualité et la prostitution.

L’auteur accorde une importance particulière aux sens dans ses descriptions ; il dépeint la ville de Paris en se focalisant sur les odeurs, les couleurs et les bruits. Il s’agit d’un roman du contraste, entre la misère du peuple et le luxe de la noblesse, entre l’impudeur de la rue et la pudibonderie de la Cour, le beau et le laid, la vie et la mort. On peut par exemple voir l’opposition entre cette description de la rive droite de Paris, page 16 :

 

« Cette odeur d’homme flottait et rendait l’horizon incertain, c’était l’odeur même de Paris, son parfum estival. Paris suait, ses aisselles abondaient, coulaient dans les rues, dans la Seine. Paris, hébétée par cette incandescence, offrait ses chairs grasses à la liquéfaction. »

 

et celle de la rive gauche, page 98 :

 

« Les dames s’éventaient, saturaient la pièce de parfums lourds, relents de bergamote, d’eau de Cologne, d’eau de rose et de lavande. Gaspard, immobile dans un coin de l’atelier, observait le bal des courtisanes, le cœur au bord des lèvres tant l’odeur saisissait le nez de stupéfaction, contractait l’estomac. »

 

Jean-Baptiste Del Amo joue également sur les références et l’intertextualité. L’écriture fait énormément penser à celle du Parfum de Patrick Süskind, on y retrouve une France du XVIIIe sale et sordide et une omniprésence des odeurs. L’auteur ne se cache pas de cette référence, le personnage de Billod – perruquier sans inspiration qui copie ses modèles sur les autres – dira page 100 qu’« il avait bien connu un parfumeur du nom de Baldini usant dans son art de procédés similaires », Baldini étant le nom du parfumeur qui prendra Jean-Baptiste Grenouille comme apprenti dans Le Parfum.

Le titre Une Éducation libertine rend hommage à L'Éducation sentimentale, roman d’apprentissage  de Flaubert. Pour certains, le Comte de V. ressemble aux libertins du marquis de Sade, il est affranchi de tout dogme ou morale et est mû par le vice, l’égoïsme et l’intérêt, utilise les autres comme des objets afin de servir ses propres intérêts. Il peut également être rapproché du personnage de la marquise de Merteuil dans Les Liaisons dangereuses de Laclos, par sa capacité à manipuler les autres et par son ambition de faire de Gaspard son semblable, un être à son image (ce que la marquise recherche aussi chez le duc de Valmont). Le perruquier Billoddira de lui, page 119 :

 

« C’est un homme sans vertu, sans conscience. […] Les mères mettent en garde leurs filles, de peur qu’il ne les dévoie. […] Il est arrivé, on le soupçonne, que des dames se tuent pour lui. […]On chuchote qu’il aurait perverti des religieuses et précipité bien d’autres dames dans les ordres. »

 

Cette description fait étrangement penser au duc de Valmont, qui dépravera Cécile de Volanges, la précipitera dans les ordres, et sera à l’origine du tourment et de la mort de la présidente de Tourvel. L’on peut alors se demander si  le nom du comte de « V. » ne serait pas une référence à ce personnage.



Avis

J’ai découvert ce livre lorsque ma classe a participé au Goncourt des lycéens. Bien que l’œuvre n’ait pas obtenu le prix, c’est celle de la sélection qui m’a le plus marquée. Je suis tombée il y a peu sur l’édition de poche de ce livre et ai donc décidé de le relire. J’ai eu beaucoup de mal à me plonger dans le roman, la première partie m’a laissé une impression mitigée, car elle contient peu de dialogues et présente des descriptions très longues utilisant parfois un vocabulaire précieux. Ces descriptions sont toutefois très bien écrites et nous replongent dans l’ambiance des romans du XIXème siècle, ce qui est plutôt rare pour des œuvres contemporaines, souvent orientées vers l’introspection.  J’ai trouvé le reste de l’œuvre plus intéressant ; on y suit davantage l’évolution psychologique de Gaspard et, même si l’on ressent peu d’empathie pour ce personnage, une sorte de suspense s’installe et l’on veut savoir jusqu’où il va aller et comment cela va finir, même si l’on se doute que la fin sera tragique. Ce livre me semble donc être une très bonne lecture, que je déconseillerai toutefois aux âmes sensibles, car il contient de nombreux passages laissant une impression de malaise voire donnant la nausée, que certains des personnages sont malsains et que la fin est vraiment très sordide. À sa sortie, le livre a été encensé par certains, détesté par d’autres, mais n’a laissé personne indifférent et l’on peut trouver des critiques très divergentes à son sujet sur Internet.


Anaig Trebern, 2ème année bib.-méd..

 

 

Lire également la fiche de Marie.

 

 


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3 avril 2013 3 03 /04 /avril /2013 07:00

Alain-Damasio-Aucun-souvenir-assez-solide.jpg


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Alain DAMASIO
Aucun souvenir assez solide
Éditions La Volte, 2012


 

 

 

 

 

 

 

 

 



Depuis que son ouvrage  La Horde du contrevent a été récompensé du Grand prix de l'imaginaire et du prix Imaginales des lycéens en 2006, Alain Damasio s'est taillé une place de choix dans la littérature de l'imaginaire française. Avec la réécriture de la  Zone du Dehors récompensée du Prix européen Utopiales 2007, il a confirmé cette place. Néanmoins son œuvre de novelliste est moins connue. Avec la sortie de Aucun souvenir assez solide, Damasio corrige le tir et nous livre un recueil de neuf nouvelles parues dans divers magazines et ouvrages collectifs, ainsi qu'un dixième texte inédit paru pour l'occasion. Voici quelques exemples représentatifs de ce qui peut se trouver dans cet ouvrage.



« Les Hauts© Parleurs© »

Les mots ne sont plus libres. Dans leur lente mais implacable marche vers la marchandisation complète du monde, les multinationales sont parvenues à libéraliser le verbe. Dès 1993 où la marque Orange© à été déposée, certains résistants du langage se sont regroupés et organisés au « Château Faible », quelques tours délabrées, à Phœnix.

 

« Les peuplent un petit millier d'anarchistes, d'érudits militants, d'insoumis, de parleurs et de branleurs, d'artistes authentiques ou autoproclamés, de paysans d'appartement, bref de résistants de l'Altermonde, comme nous avions fini par nous baptiser » (p. 12).

 

Parmi eux, les Haut Parleurs, des bretteurs du discours public. Ils tentent par leurs harangues de faire survivre une langue gratuite, de politique et de poésie pleine, par l'utilisation de néologismes, de détournements, de mots non encore privatisés.

Au milieu de cette masse de rhéteurs, Clovis Spassky. Artiste léger, timoré dans le combat, il va s'éprendre éperdument d'un seul et unique mot et fonder son art entier sur celui-ci : le mot chat. Comme ici où il décrit une scène d'amour entre deux chatons, Ile et Aile :

 

«  Elle le chair-chat. Aile le doux-chat, Ile la cou-chat. Aile le tout-chat. Ils étaient comme drap et peau, pattes écoulées sur museau. Ils chat-huttèrent dans une prairie de couette, la hutte devint tanière, chaleur et chalet, datchat, chateau fourré et rond, rond, rond... » (p. 29)

 

Spassky se lance dans une quête, racheter pour son profit seul l'utilisation du mot chat. Par sa petite histoire ce personnage va, comme cela arrive parfois, tracer un nouveau sillon pour la grande Histoire.

Dans cette nouvelle publiée pour la première fois en 2002, Alain Damasio retourne à son premier amour, le thème du combat politique. La Volte de La Zone du Dehors n'est pas loin, et c'est avec sa puissance coutumière que l'auteur critique, annonce et dénonce, incite à la réflexion et au mouvement. Il s'appuie pour cela sur son style incisif, phrasé puissant et torsion du verbe. Les détournements de la langue nous ramènent paradoxalement au sens premier des termes, on s'invente sémanticien et on a l'impression de toucher à l'essence du langage.



« Annah à travers la Harpe »

Annah était une enfant, elle est morte. Son père s'entretient avec le Trépasseur, être mystique capable d'ouvrir un passage vers le monde des morts, afin de la ramener. Une fois préparé, le père plonge dans l'outre-monde. Avec lui nous découvrons un enfer non pas mythologique, mais technologique. Les épreuves sont le reflet de la vie optimisée, mécanico-sécurisée de la petite. Et dans ce cauchemar de câble, de réseaux et d'écrans, le guident les paroles du Trépasseur.

 

« Et devant Annah, indexé sur son champ de vision, il y a bien sûr le ballet des hologrammes […]. L'hologramme des parents, avec nos visages animés et nos vraies voix. Holopapa, holomaman, holochachat ! Holo Ackbar ! Alleluia ! Optionnel, personnalisé et paramétrable, contrôle parental, s'adapte à chaque enfant... C'était notre catéchisme et notre catéchèse. Avant...

– Épluche l'oignon. Va extraire l'humain, à travers l'écorce. Traverse la coque techno. Avec les mains. Épluche et pleure. » (p. 46)

 

« La Divine Comédie » selon Damasio. Une fois encore il pointe du doigt la superposition de la technique aux rapports humains, cette fois-ci à travers l'obsession courante de la sécurisation de l'enfance. En traversant l'enfer, le père commence à percevoir l'enfermement auquel il a, comme les autres, condamné sa fille. La manie du tout-hygiénique, tout protégé, adapté, détruit le principe même de l'enfance. La petite est stimulée, optimisée, calmée avant tout débordement ; quelle place alors pour les mouvements fous des gamins vifs, vivants ?

Et au-delà de la critique, Damasio nous livre une puissante expression du lien familial, de la douleur de la perte. Les épreuves du père ressemblent à un rite de passage à l'âge parental. Sortir de la crainte, sortir du parfait, accepter de voir la vie pousser dans le désordre. On retrouve aussi ce même principe du dépassement de soi qui animait le récit de « La Horde du Contrevent ». Aller au bout. Le père lutte contre ses peurs, ses culpabilités, et affronte l'insupportable pour retrouver sa fille.



« So phare away »

Une ville qui s'alimente elle même. Sur la mer sise, elle se gonfle annuellement de tours d'immeubles supplémentaires par une marée d'asphalte noir. Au niveau de l'eau, les habitants circulent, se meuvent en tout sens, en bateau, en hélice, mais parmi eux des statiques : les Pharistes. Nichées sur leurs tours, leurs lanternes ont été le moyen de communication principal. Aux signaux lumineux des premiers pionniers se sont ajoutés ceux d'une foultitude d'autres communicants, chacun codant dans son langage propre. Lutte pour qui transmet le plus fort, le plus visiblement, mais reniement du sens. Cette masse saturée de messages confus est nommée la nappe. Et la ville pousse dessus.

 Alain Damasio Aucun souvenir assez solide image 01

De plus en plus d'habitants quittent la nappe pour les hauteurs, certains pharistes sont tentés de faire de même, mais les hauteurs créées par la marée sont voulues nettes par la Gouvernance, et les publiciteurs automatiques à énergie solaire sont bien moins coûteux; le métier de phariste se perd.

Au soir d'une marée dont l'amplitude s'annonce exceptionnelle, nous entrons phare à phare dans la peau de plusieurs d'entre eux. Lamproie, briscard de la nappe dont le phare se dresse en première ligne des marées ; Pharniente, observateur cynique et désabusé d'un monde en cours de disparition ; Sofia, liphare, c'est à dire passerelle, passeuse de signal ; et Farrago, phariste amoureux prêt à affronter les vagues d'asphalte pour rejoindre sa douce.

On peut voir dans cette nouvelle une étonnante transcription physique d'internet. La nappe c'est la toile, les pharistes les premiers blogueurs, les premiers artistes du web. Cette histoire est une manière de complainte d’un passé révolu où internet était un espace de création, non encore dominé par les techniques de communication. La quantité de blogs, de pages, de sites créés chaque jour est astronomique. La nappe, masse des messages envoyés, est saturée, « l'infobésité » écrase toute lisibilité. Comment savoir quelle information est importante ? Laquelle nous est destinée ? L'idée se résume bien dans cet extrait d'une tirade de Pharniente :

 

« Dans un monde où tout le monde croit devoir s'exprimer, il n'y a plus d'illumination possible. Rien ne peut être éclairé dans la luminance totale. Il faut beaucoup de silence pour entendre une note. Il faut beaucoup de nuit pour qu'un éclair puisse jaillir, pour qu'une couleur neuve soit perçue, soit reçue […]. Ce qui me terrifie, ce n'est pas ce chaos de clarté qui brouille la ville comme une avalanche de soleils. C'est qu'il n'y ait plus nulle part une seule ombre. Tout est férocement surexposé. Mais rien n'est posé. Ni tranché. » (p. 105)

 

« El Levir et le Livre »

El Levir est un scribe. Il tente, comme tant d'autres scribes avant lui d'écrire le Livre, œuvre du monde, source de toute vie, destiné à n'être lu qu'une fois, dont les mots seront oubliés à peine lus mais dont le sens restera. Il est pour cela guidé par des êtres élémentaires, les Valets du Livre, dont la forme et le discours tendent à se rapprocher de l'humain, sans jamais tout à fait l'atteindre. L'écriture de cet ouvrage est soumise à quatre conditions absolues : tous les deux mots, la taille des lettres devra être doublée. Le scribe a pour obligation de changer de support à chaque mot (papyrus, papier, roche, etc.). Le dernier mot devra être écrit avec de l'encre. Le scribe a libre choix du point final, qui déterminera la puissance de vie libérée. Le non-respect d'une règle entraîne l'intervention du Mètre du Livre, qui mettra fin aux jours du scribe. Par la loi du doublement, l'écriture du livre se révélera rapidement être un travail titanesque, et El Levir devra risquer sa vie pour tenter de l'achever.

 

« Au fur te seront les lettres données sans que la suite ne saches... Libre sera toujours de l'inscription la surface quoique du quintil le dernier mot ne pourra se graver... Après sûrement mourras mais en sachant ce qu'aucun n'a su puisque tel le livre que lu il efface... » (p. 153)

 

Ici Damasio s'appuie sur le mythe du brahmane Sissa qui aurait demandé en récompense de l'invention du jeu d'échecs, qu'on lui offrît autant de grains de riz qu'on en obtiendrait en plaçant un grain sur la première case du jeu, deux sur la deuxième, quatre sur la troisième, et ainsi de suite en doublant la quantité à chaque fois. La somme totale atteignant des proportions astronomiques. En mêlant cette idée à celle de la rédaction d'un livre, il nous livre un conte sur la notion même d'écriture. Les réflexions d'El Levir sur le sens, l'essence, la forme du Livre, nous apportent un regard sur l'acte de création littéraire en général, sur celle de l'auteur en particulier. Chaque terme est pesé, soupesé, les possibles offerts par chaque phonème sont présentés. On perçoit l'artisan du verbe taillant, polissant le mot brut afin d'en obtenir le meilleur sens.

Toutes les nouvelles de ce recueil ont en commun de présenter le récit du combat d'un individu. Ici on le constate avec les personnages du père d'Annah, d'El Levir, de Farrago et de Spassky, mais cela se remarque aussi dans les six autres où l'on croise un artiste luttant pour chasser sa création, le survivant d'un Paris détruit, un ancien commercial révolté contre un monde où toute rencontre se paie, un homme qui se voit imposer l'omnipotence par un dieu enfant complètement instable, ou encore des enfants qui doivent, s'ils veulent retrouver leurs parents, traverser une ville qui les dissèque.

Dans toutes ces histoires, le ou les protagonistes livrent bataille, traversent et endurent des épreuves afin d'atteindre un objectif. L'œuvre de Damasio est une œuvre de lutte. Le sujet varie mais le combat reste le même. Dans « La Zone du Dehors » les voltés combattaient un système qui terrassait la liberté par le confort, dans « La Horde du Contrevent » les contreurs remontaient un vent toujours plus puissant. Dans ce recueil nous avons la synthèse de ces deux formes. Des nouvelles sont révélatrices ou critiques d'aspects de la société consumériste, d'autres insistent davantage sur la lutte contre soi-même, l'importance de la capacité de se dépasser, de se transcender.

Néanmoins dans les nouvelles plus récentes, on voit poindre un nouveau thème, la famille, la puissance du lien entre individus. Certains de ces récits sont des odes à l'amour, qu'il soit filial ou non. Mais l'auteur ne cède jamais à la sensiblerie. Comme toujours chez lui tout n'est que mouvement et énergie, chaleur et vélocité. Damasio, plus que de la littérature, c'est de la cinétique.


Lionel, AS édition-librairie

 

 

Alain DAMASIO sur LITTEXPRESS

 

damasio horde contrevent

 

 

 

 

Articles d'Émilie et de Jérémie sur La Horde du Contrevent.

 

 

 

 

 

 

 

 

Alain Damasio la zone du dehors 01

 

 

 

 

 

 Article de Leslie sur La Zone du dehors.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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2 avril 2013 2 02 /04 /avril /2013 07:00

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Patrick NESS
(d'après une idée originale
de Siobhan DOWD)
Quelques minutes après minuit
A Monster Calls, Walker, 2011
Traduit de l'anglais
par Bruno Krebs
Gallimard jeunesse, 2012
Illustrations de Jim Kay

 

 

 

 

 

 

 

 

L'auteur

Patrick Ness, né aux États-Unis en 1971 et résidant actuellement à Londres, est l'un des auteurs les plus remarqués dans le domaine de la littérature pour enfants et pour jeunes adultes1 de ces dernières années. Sa trilogie Le Chaos en marche, publiée entre 2008 et 2010, reçoit un accueil positif, de la part du public et de la critique, et lui vaut de nombreuses récompenses, le Costa Book Award, le Prix Guardian 2008, le Booktrust Tennage Prize 2008 et le prix Carnegie 2011. L'écriture de Patrick Ness se caractérise par un style incisif mais poétique. Il explore des thèmes difficiles et n'hésite pas à dépeindre des scènes violentes afin de servir des réflexions ayant rapport à des enjeux moraux ou politiques ou bien à des thèmes comme la mort et la guerre. Cela a parfois été reproché à l'écrivain, ses œuvres étant destinées à un public jeune, mais Patrick Ness considère que les adolescents eux-mêmes explorent des thèmes sombres lorsqu'ils écrivent et qu'ils sont donc aptes à en lire2. De plus, dépeindre la violence telle qu’elle est peut-être beaucoup plus intéressant et productif et infiniment moins dangereux que de se réfugier derrière des non-dits et des clichés manichéens qui peuvent parfois appauvrir la littérature jeunesse. Patrick Ness aime explorer la complexité que recouvrent tous les sujets et il le fait au travers de héros partagés par des conflits internes, aussi bien dans Le Chaos en marche que dans Quelques minutes après minuit. C'est en cela que son œuvre, belle et puissante, a réussi à se faire une place dans la production actuelle. Patrick Ness dit qu'il écrit ce qu'il aurait voulu lire adolescent et il n'y a donc rien de surprenant à ce que son œuvre ait su trouver son public.

Il réalise également des chroniques sur le site du Journal The Guardian et est très proche de son public sur internet, notamment par le biais de son compte twitter.

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« Un singulier chef-d'œuvre »3

http://youtu.be/iEX5g6c7ueE (bande-annonce animée du roman)

Quelques minutes après minuit est une œuvre de commande. Elle s'inspire d'une idée de roman de l'écrivain Siobhan Dowd, morte d'un cancer en 2007. Patrick Ness explique dans la préface du roman qu'il admire le travail de Siohban Dowd et a donc hésité à accepter cette demande. Néanmoins, il a finalement accepté ce travail mais, plutôt que d'essayer de le rédiger à la manière du défunt écrivain, il l'a écrit à sa façon, ajoutant ses idées à celles du projet d'origine. Il s'agit donc presque d'un travail de collaboration, bien que l'un des deux auteurs n'ait pas été là durant la réalisation du projet.

Conor O'Malley est un garçon anglais de treize ans à l'esprit vif. Il vit seul avec sa mère et, depuis que celle-ci est malade, il fait régulièrement le même rêve, un cauchemar horrible auquel il refuse de penser. S'ajoute à cela un autre cauchemar : quelques minutes après minuit, un monstre, qui se révèle être le grand if du jardin, vient lui rendre visite. Conor pense d'abord qu'il s'agit d'un rêve, mais peut-être n'est-ce pas le cas. Après le départ du monstre, l'adolescent trouve des épines d'arbre et d'autres traces de la présence de la créature. Conor dit qu'il n'a pas peur de l'arbre, son cauchemar récurrent l'effraie bien plus. Lorsqu'il lui demande pourquoi il vient, celui-ci lui explique que Conor l'a appelé pour qu'il lui montre la vérité. Le vieil arbre a pour mission de raconter trois histoires à Conor et, à la fin, le garçon doit lui confier la sienne, celle enfouie dans le cauchemar dont il refuse de parler à quiconque.
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Le récit est accompagné de nombreuses illustrations en noir et blanc, réalisées par Jim Kay. Elles parviennent parfaitement à capturer l'ambiance à la fois sombre, envoûtante et pourtant paisible de l'histoire. Beaucoup d'illustrations accompagnent le texte, notamment en marge, mais, parfois, le texte se trouve pris dans l'image, comme si les deux étaient indissociables. Les illustrations en page pleine marquent des moments forts et leur confèrent encore plus de puissance. Les dessins ont donc ici une visée esthétique tout en renforçant la puissance narrative. Il ne s'agit pas seulement d'un ornement mais bien d'une part de l'expérience qui est offerte au lecteur.

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Un récit qui se construit autour d'oppositions et de contradictions

Une grande partie du récit se constitue des rencontres entre Conor et l'arbre, passages qui possèdent une tonalité fantastique marquée. Conor pense d'abord qu'il s'agit d'un rêve puis, très vite, il semble réaliser que cela ne peut pas être qu'un rêve et que peut-être une force puissante et ancienne, celle du vieil arbre, vient bien lui rendre visite. Néanmoins, rien ne semble empêcher la possibilité qu'une grande partie de ce qui constitue ces rencontres prenne tout de même racine dans l'esprit du garçon. Aucune réponse tranchée n'est apportée quant à la nature des rencontres entre le garçon et l'arbre à la fin du roman, et cela n'est en rien un problème. Le grand if nous enseigne que la vérité n'a pas besoin d'avoir une seule réponse et cela vaut pour le récit lui-même.

Les histoires que l'arbre raconte à Conor sont des récits qui peuvent d'abord avoir l'air de contes très conventionnels mais, systématiquement, tout manichéisme est chassé et l'arbre révèle que la réalité n'est pas toujours ce qu'elle paraît, que les gens ne sont jamais entièrement ce qu'ils semblent être et qu'il n'y a pas de bonne ou de mauvaise réponse.

En parallèle à cela, les journées de Conor sont dépeintes d'une manière très réaliste. Il doit faire face à la maladie de sa mère ou, plutôt, à tout ce que cela entraîne autour de lui. Chez lui, Conor voit la santé de sa mère se dégrader, puis il doit cohabiter avec sa grand-mère, et même aller vivre chez elle, alors qu'il n'apprécie guère la veille femme et qu'elle rend sa vie très contraignante. À l'école, le comportement de tout le monde envers lui, qu'il s'agisse des élèves qui l'ennuient ou des professeurs qui se montrent excessivement compréhensifs, lui rappelle que sa mère est malade. Ainsi, que ce soit dans la réalité de Conor ou bien dans celle relative à l'if, le garçon est toujours renvoyé aux mêmes pensées négatives et soumis aux mêmes sensations d'impuissance et de colère.

Au début, les deux réalités sont clairement dissociées mais elles se confondent de plus en plus, au fur et à mesure que le récit progresse. La mère de Conor lui parle de l'importance du grand if du jardin et le garçon parle de ses rencontres avec l'arbre à son père, bien que celui-ci n'en fasse pas cas. Au milieu du roman, Conor, pris d'un accès de colère, brise l'horloge de sa grand-mère. Peu après, le monstre vient lui rendre visite, lui raconte une histoire et l'aide à ravager le salon. Un phénomène similaire se produit à l'école, après que le monstre lui a raconté le troisième récit et, à chaque fois, Conor a les poings qui lui font mal. Il semble donc que le monstre l'ait poussé à commettre des actes terribles sans que cela l'empêche d'en être l'auteur. Dans les deux cas, alors que Conor finit par accepter la responsabilité de ses actes et attend même une punition, celle-ci ne vient pas. « À quoi bon ? », lui disent son père, les enseignants, sa grand-mère. Conor est pris entre la peur de la punition et l'envie que celle-ci tombe. Ce sentiment devient de plus en plus explicite au cours du récit, de même que de nombreuses autres contradictions qui constituent Conor, mais également le monde dans lequel il évolue. Ce sont précisément ces contradictions qui effraient tant Conor et donnent forme à son véritable cauchemar. Le parcours qu'effectue Conor avec l'arbre l'aide à les accepter afin de pouvoir enfin faire la paix avec lui-même.

Vers la fin du récit, l'arbre prononce ces paroles, qui résument bien les problèmes que soulèvent les récits qu'il a faits à Conor et, par là-même, le roman :

 

« Parce que les humains sont des animaux compliqués. Comment une reine peut-elle être à la fois une bonne et une mauvaise sorcière ? Comment un prince peut-il être un assassin et un sauveur ? Comment un apothicaire peut-il avoir mauvais cœur mais penser juste ? Comment un pasteur peut-il mal penser mais avoir bon cœur ? Comment des hommes invisibles peuvent-ils devenir encore plus seuls en devenant visibles ? […]

La réponse, la voici : peu importe ce que tu penses, parce que ton esprit se contredira une centaine de fois par jour. […] Ton esprit préférera croire à des mensonges rassurants, tout en connaissant les douloureuses vérités qui rendent ces mensonges nécessaires. Et ton esprit te punira de croire aux deux. » (p.201)

 

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« Les histoires sont importantes. Elles peuvent êtres plus importantes que tout. »4

L'autre point central du récit est lié à l'intérêt des histoires. L'arbre répète sans cesse à Conor l'importance des histoires, leur puissance, leur violence, et également les messages qu'elles peuvent faire passer. Cela peut être vu comme un message méta-littéraire de la part de l'écrivain, d'autant plus qu'il use lui-même de beaucoup de scènes poignantes et violentes. Les histoires relatent des faits vécus, qu'ils soient authentiques ou non, et en cela ils peuvent nous faire grandir autant qu'une expérience vécue directement. L'arbre enseigne cela à Conor. Il lui montre à quel point les histoires peuvent être saisissantes, comment elles peuvent amener à faire réfléchir, grandir et aider à saisir une vérité qu'il est difficile de voir sans cela. Il met ainsi l'accent sur la portée à la fois didactique et philosophique des histoires.

L'arbre est une entité puissante et ancienne. Il n'est ni bon ni mauvais et semble être un passeur de mémoire, celui qui montre la vérité. La dénomination de « monstre », fréquemment utilisée par Conor pour le désigner, n'est donc pas innocente, étant donné que le terme monstre a longtemps été rattaché au verbe « mostrare » en latin populaire, qui signifie montrer, bien que cette étymologie ait été remise en question depuis. Ici, le monstre, est bien celui qui montre, celui qui fait apparaître la vérité.

Bien que l'arbre soit un être respectable aux paroles sages, Conor n'a de cesse de remettre en question ce qu'il dit. Il interroge la véracité de ses récits, critique la conclusion et la morale de ses histoires et discute parfois les actes de l'arbre, ce qui lui vaut parfois quelques réprimandes pour son insolence. Le comportement de Conor rappelle celui de beaucoup d'adolescents, au moment où ils cherchent des réponses, et cela semble être salué par l'écrivain. Les histoires n'ont d'intérêt que si elles donnent à réfléchir.

Conor a peut-être parfois les idées arrêtées, mais il fait également preuve d'un esprit critique qui l'aide à grandir. L'évolution de Conor ne vient pas que du monstre, mais bien de l’interaction entre le garçon et l'arbre. Ce dialogue permanent rend également la lecture très agréable et dynamique. Grâce aux interventions de Conor, les récits du monstre gagnent un second intérêt et le lecteur ne manquera pas de sourire lorsque le garçon formulera à voix haute des reproches qui ont peut-être pu lui traverser l'esprit.

À la fin des quatre histoires, le monstre dit à Conor que ce qui importe le plus n'est pas ce qu'il pense mais ce qu'il fait, ses actes. Ainsi, les discours n'ont de sens que si on en fait quelque chose. Patrick Ness enseigne l'intérêt des histoires mais ne prêche pas leur suprématie. Comme toujours, le discours tenu dans le livre est plus subtil qu'on ne pourrait le croire au premier abord.

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Des personnages humains

L'histoire est racontée à la troisième personne, avec une focalisation interne, celle de Conor, un narrateur dont on se rend vite compte que les opinions sont très prononcées et dont la vision des choses est donc en permanence partiale. Cela permet un jeu sur les non-dits, notamment autour du cauchemar de Conor et de certaines pensées qu'il a du mal à comprendre, à admettre, ou bien qu'il enfouit volontairement. Bien que le lecteur soit plus clairvoyant que Conor, pour remettre toutes les pièces du puzzle ensemble, il devra attendre que le garçon y parvienne.

Le regard que Conor porte sur les autres personnages évolue au fil du récit. Au début, il en veut à beaucoup de monde, à sa grand-mère qui est insupportable, à ses professeurs qui se montrent si compatissants que cela lui apparaît comme de l'hypocrisie, ou encore à Lily, son amie d'enfance qui essaye de le défendre face aux garçons qui le brutalisent mais qui est celle qui a révélé la maladie de sa mère à toute l'école. Mais il finit par comprendre que sa grand-mère tient à sa mère autant que lui et que, contrairement au père de Conor, il peut compter sur elle, ou encore, il arrivera à accepter les excuses de Lily et à voir qu'il aurait tort de refuser son amitié alors qu'elle est l'une des seules à véritablement essayer de le comprendre et à faire attention à lui. Les personnages qui parsèment le roman ont, comme ceux qui animent les récits du monstre, plusieurs couches et une épaisseur qui les fait s'écarter de la première impression qu'ils peuvent laisser transparaître. Conor lui-même n'est ni un héros parfait, ni un anti-héros marqué, il se trouve dans un entre-deux qui permet de le rendre attachant et réel.

La relation que partage Conor avec sa mère est également très intéressante. Le récit ne s'y attarde pas mais cela n'est pas nécessaire pour comprendre la force du lien qui les unit. La mère de Conor ne fait jamais de reproches à son fils et semble le comprendre sans qu'il ait besoin de lui confier ses pensées. Leur relation dépasse les mots et le roman parvient parfaitement à capturer cela. Les personnages ne se construisent pas uniquement à travers des traits de caractères mais aussi, et peut-être même avant tout, à travers leur rapport aux autres et en particulier à Conor dans ce cas précis, puisqu'il s'agit de son histoire.

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Quelques lignes avant la fin

Quelques minutes après minuit est un roman à la fois puissant et sensible qui évoque le thème grave de la mort et de la maladie sans user à aucun moment de ressorts pathétiques. Le protagoniste tout comme l'auteur semblent refuser cela. Le récit qui est ici conduit est celui du déchirement d'un personnage, de l'amour qu'il porte à sa mère, de la violence de ses sentiments et de pensées qu'il a du mal à accepter. Il s'agit donc d'une très belle œuvre, en cela même qu'elle est profondément humaine. Tout y est dépeint avec justesse, sans excès, ce qui a eu pour effet de me toucher bien plus que ne l'ont fait beaucoup d'autres histoires larmoyantes ou excessivement amères sur la perte d'un être cher. Quelques minutes après minuit est un très beau livre qui saura être apprécié des lecteurs de tout âge pour l'universalité des problèmes et des réflexions qu'il soulève. Néanmoins, son appartenance à la littérature de jeunesse est justifiée. Le style d'écriture, bien que soigné, est adapté aux jeunes lecteurs et beaucoup d'adolescents se retrouveront sûrement dans le personnage de Conor ou, du moins, se sentiront proche de lui. Il s'agit d'un livre comme on aimerait en croiser plus lorsqu'on est adolescent.


J.S., AS éd/lib


1 Peu utilisée en français, la catégorie Young-Adult literature (YA) est fréquemment utilisée dans le domaine anglophone. http://en.wikipedia.org/wiki/Young-adult_fiction

2 Source : http://www.independent.co.uk/arts-entertainment/books/features/whole-truth-for-teenagers-patrick-nesss-novels-have-attracted-acclaim-awards--and-censure-2301674.html

3 Citation du Publishers Weekly.

4 p. 151.

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1 avril 2013 1 01 /04 /avril /2013 07:00

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Juliette FOURNIER
Morphine
Éditions Emmanuel Proust, 2012






 

 

 

 

 

 

 

L'auteur

Née à Lille en 1985, Juliette Fournier habite aujourd'hui à Rennes. Elle a fait des études d'arts graphiques à Nantes. Elle se lance tout de suite après dans la bande dessinée. Elle crée des histoires destinées aux supports numérique et papier.  Pour son dessin, elle s'inspire aussi bien de la bande dessinée européenne actuelle, du manga, de l'animation que du jeu vidéo. Morphine est son premier album et actuellement il est également le seul. Il est plus proche du roman graphique que de la bande dessinée.

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Le dessin

Cette bande dessinée possède un dessin aux influences à la fois occidentales et japonaises, ce qui donne un résultat très agréable et harmonieux. Elle est extrêmement colorée mais les couleurs vives n'agressent pas. Ce dessin, vrai régal pour les yeux, ne choquera pas les adeptes de la bande dessinée occidentale car l'influence du manga reste très discrète et s'intègre parfaitement. Les décors sont plutôt épurés pour ne pas gêner la lisibilité mais ne sont pas bâclés pour autant. Le graphisme, adapté à l'histoire, reste cependant assez normé par ces différentes influences et manque donc un peu de personnalité et de profondeur.

Cet album comporte plusieurs chapitres, ce qui pourrait justifier qu’on le classe dans les romans graphiques.


Juliette Fournier Morphine pl02
L'histoire

L'histoire se passe dans un monde parallèle où des « créateurs » fabriquent des chimères grâce à la matière zéro. Ces chimères peuvent être petites, grandes, utiles, dangereuses ou juste décoratives. Plus elles sont compliquées, plus leur créateur a d'imagination, plus elles sont estimées.

Le récit tourne autour de Morphine, une jeune fille cherchant pour le professeur Hidestone les chimères faites par le mystérieux Grand Sphinx, le plus éminent créateur de chimères connu mais que personne n'a jamais vu. Elle a le pouvoir étrange de ressentir leur présence. Elle est amnésique et c'est le professeur pour qui elle travaille qui  l'a trouvée et recueillie. Elle est accompagnée de Fear, une sorte d'homme-loup, sorte de garde du corps, il est assez évolué pour une chimère mais semble également faire partie de la race de chimère la plus courante, la plus simple et la plus faible.

Au cours d'une de ces chasses, d'étranges chimères ressemblant à des papillons ayant un œil sur l'abdomen l'attaquent ; elle a alors d'étranges visions qui la conduiront à la quête de son passé et de sa véritable identité.



Mon avis

L'auteur nous fait atterrir dans cet univers singulier sans explications préalables ; pourtant, très vite, nous y sommes transportés. Dès le début du récit, nous découvrons de manière naturelle et légère les fondements de ce monde. Le rythme de l'histoire n'est ni trop rapide ni trop lent, les actions s'enchaînent harmonieusement sans que le récit comporte de grosses longueurs. Le suspens n'est pas très grand mais l'histoire reste attrayante et nous avons droit à quelques rebondissements intéressants qui donnent du piment au récit. Cependant l'histoire reste assez simple en elle-même et laisse un goût de trop peu. Des points intéressants ne sont que survolés et les personnages restent un peu plats du fait de leur psychologie soit un peu simple soit à peine abordée. On espère un second tome pour éclaircir certains points qui restent obscurs mais Morphine semble fort malheureusement ne pas être le premier volume d'une série qui pourrait être très prometteuse.


Faline, 1ère année bib.-méd.

  Blog de Juliette Fournier : http://juliettefournier.canalblog.com/ 

 

 

 


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31 mars 2013 7 31 /03 /mars /2013 07:00

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Raymond GURÊME
et Isabelle LIGNER
Interdit aux nomades
Calmann-Lévy, 2011




 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Raymond Gurême est né en 1925 ; d’origine manouche il a longtemps été nomade. Il est aujourd’hui sédentarisé à Saint-Germain-lès-Arpajon dans l’Essonne, à proximité du camp où il fut interné avec sa famille. À aujourd’hui 87 ans, il est le patriarche de 15 enfants et a plus de 150 descendants.

On peut voir à travers l’ouvrage que l’auteur a gardé des séquelles de ses années de guerre, tant physiquement que psychologiquement. Il continue toujours aujourd’hui de se battre pour la reconnaissance des traitements infligés aux nomades durant cette période. Il a réussi à fonder localement le collectif pour la commémoration de l’internement des tsiganes et gens du voyage au camp de Linas-Montlhéry où il fut lui-même interné.

Isabelle Ligner est une journaliste d’agence de presse qui couvre l’actualité des Roms et des gens du voyage.

La couverture du livre met l’accent sur le mot « interdit » qui est imprimé en orange et en plus gros caractères. Au milieu se trouve une vieille photo en noir et blanc de la famille Gurême, prise durant l’été 1937. Elle provient de la collection personnelle de l’auteur que l’on peut voir sur le cliché, accompagné de ses parents, ses frères et ses sœurs.

Cet ouvrage est un véritable témoignage historique et une autobiographie de Raymond Gurême. Il raconte un événement souvent oublié lorsqu’il est question de la Seconde Guerre mondiale, que ce soit lors de commémorations, dans les programmes scolaires ou les documentaires : l’internement des nomades dans des camps. Après un silence de plusieurs années et face à l’absence de reconnaissance de l’État français pour le sort réservé aux nomades durant la guerre, Raymond Gurême raconte son histoire.

Cette biographie s’appuie sur des souvenirs très précis de l’auteur et sur des documents officiels qu’il a pu collecter avec l’aide de l’association départementale des gens du voyage (ADGV) et de Marie-Christine Hubert, historienne qui a fait sa thèse sur l’internement des tsiganes en France.

L’ouvrage se compose de plusieurs grandes parties : son enfance, l’internement dans différents camps, la survie et sa vie de l’après-guerre à aujourd’hui. Ce sont les deux parties centrales qui sont les plus développées car elles dénoncent les traitements infligés aux nomades.

Le prologue raconte comment, soixante-dix ans après l’internement à Linas-Montlhéry, deux cents personnes ont suivi Raymond Gurême à pied pour refaire le trajet qu’il avait fait enfant avec sa famille, de sa roulotte au camp de détention.



Le récit

Durant les premiers chapitres, Raymond Gurême raconte son enfance. Il est le troisième enfant d’une fratrie qui en comptera huit, dans une famille nomade. Son père, Hubert Leroux, est marié à une autre femme avec qui la famille garde de bonnes relations ; le divorce ne faisant pas partie de leurs coutumes, il vit en concubinage avec la mère de Raymond, Mélanie Gurême. De ce fait, les enfants portent le nom de leur mère.

La famille vit du cirque et du cinéma muet itinérant. Dès leur plus jeune âge, les enfants sont entraînés afin de devenir des artistes du spectacle. Raymond était destiné à devenir un nouvel acrobate :

 

« Mon destin s’est joué alors que je ne marchais pas encore. Mon père me prenait dans la paume de sa main et me faisait tournoyer au-dessus du vide, pour m’apprendre à garder l’équilibre » (p.17).

 

L’auteur parle du travail de son père : le cinéma muet, les marchés aux chevaux (véritable passion commune entre le père et fils), les parties de cartes au bar, des numéros de cirque… L’auteur fait ensuite plus brièvement le portrait de sa mère, une femme dure et pourtant généreuse. À cette présentation se mêle la description de leur mode de vie : les nuits sous la caravane ou à la belle étoile mais surtout le voyage. En effet, une grande partie est consacrée à l’accueil des villages car leur arrivée était très attendue, signe de divertissements. L’auteur précise que leur famille gagnait très bien sa vie pour l’époque.

La première grande partie de l’ouvrage est consacrée à l’internement de sa famille dans les camps de détention. L’auteur commence par l’arrivée des gendarmes le 4 octobre 1940 à six heures du matin. Ils sont venus les réveiller dans leur roulotte à Petit-Couronne et les ont emmenés avec d’autres familles au « camp de rassemblement des nomades de Darnétal ». Le matin même, une ordonnance allemande avait décrété « l’internement des tsiganes en zone occupée dans des camps placés sous la responsabilité de policiers français ». Ce dernier point, « sous la responsabilité des policiers français », est essentiel pour comprendre le comportement et la méfiance qu’inspire le gouvernement à la famille nomade. En effet, les violences à l’encontre des tsiganes proviennent exclusivement de Français et c’est ce qui révolte le plus la famille Gurême, car Hubert Leroux a participé à la Première Guerre mondiale. L’auteur décrit par la suite le trajet jusqu’au camp de Linas-Montlhéry. Les familles ont été entassées dans des wagons à bestiaux pendant toute une journée puis une longue marche ponctuée de coups de matraque a suivi. Par la suite, Raymond Gurême présente les différentes familles présentes sur le camp, la répartition dans les baraques, leur nouveau mode de vie forcé : l’appel du matin, le « gnouf », la coupe de cheveux des récalcitrants, le froid, la faim… Mais aussi les fraudes des geôliers tels que le régisseur qui gardait tous les tickets de rationnement pour les revendre au noir… Raymond Gurême va tenter de s’échapper deux fois du camp ; la seconde tentative ayant réussi, le 26 juillet 1941, il part chercher du travail dans des fermes en Bretagne et retourne plusieurs fois au camp fournir discrètement de la nourriture aux internés.

S’ensuit alors une seconde grande partie dans laquelle l’auteur raconte toutes les mésaventures qui lui sont arrivées par la suite : la capture par la police d’Angers, la maison de redressement de la Villa des Roses, l’orphelinat de Vannes d’où il s’est évadé à deux reprises, l’arrestation par les Allemands à Lorient… mais l’auteur parle aussi de son premier contact et de sa mission de résistant : le vol d’un camion de ravitaillement allemand en 1943. Cependant, c’est son incarcération à la prison d’Angers qui a la plus grande importance car c’est à ce moment que l’auteur a vraiment craint pour sa vie, qu’il se propose de travailler à la prison et qu’il est envoyé dans les camps de travail allemands. En effet, le 15 août 1943, Raymond Gurême travail pour la firme « Bereinigte Deutsche Metallwerke AG à Francfort-sur-le-main-Heddernheim, baraque B ». Là-bas il reçoit le matricule 3619 et est gardé par des SD, une des branches les plus dures des SS. Dans ce camp de discipline sont mis en œuvre les mêmes traitements que dans les autres : appel, coups, faim, froid, mort gratuite, travail difficile. Les détenus sont chargés d’aller dans les zones de bombardements pour récupérer les cadavres, des prisonniers en mouraient et d’autres, comme Raymond, étaient blessés mais pas soignés. En effet, depuis ce temps l’auteur a perdu la vue de son œil gauche. Vient ensuite l’heure d’une autre évasion. Celle-ci est possible grâce à deux cheminots français qui font échapper régulièrement des prisonniers en les cachant dans le charbon de la locomotive ; suite à quoi Raymond Gurême s’engage dans la résistance.

C’est dans la dernière partie, celle de l’après-guerre, que l’auteur abandonne le style de l’autobiographie pour mêler au récit de sa sa vie ses sentiments actuels de colère et de rancœur envers l’État français qui n’a jamais soutenu ni reconnu les nomades comme victimes réelles de l’internement et leur forte présence dans la résistance. Ces chapitres expliquent la peine de l’auteur lorsqu’il dut se séparer des siens, comment il parvint malgré tout à les retrouver en Belgique puis le retour en France. Raymond Gurême montre alors, à travers sa famille et son histoire, comment le peuple nomade a « dégringolé » socialement et économiquement. En effet, le cinéma ambulant n’est plus envisageable avec les nouvelles technologies, l’argent confisqué dans les camps n’a pas été rendu et les animaux du cirque ont disparu. Commence alors une vie de saisonnier agricole, son mariage avec Pauline et l’arrivée de ses 15 enfants. La nouvelle famille Gurême vit toujours sur les routes mais en 1968, de passage à Saint-Germain-Lès-Arpajon, Raymond trouve un terrain faisant face au camp de Linas-Montlhéry qui n’a cessé de « l’attirer comme un aimant ». L’auteur décrit la difficulté des nomades à vivre comme des sédentaires face à des habitants qui jugent, à la police et les conséquences pour sa descendance : difficultés de scolarisation, pour trouver du travail...

Pour finir, Raymond Gurême décrit les multiples démarches administratives que lui et d’autres nomades ont entreprises pour faire valoir leur statut de détenus puis de résistants durant la guerre.


Sujets majeurs

La colère contre l’État et l’absence de reconnaissance de celui-ci pour le peuple tsigane. Cette biographie permet de comprendre l’origine de la forte méfiance des nomades pour le gouvernement français. Tous les mauvais traitements dans les camps de détention, en prison sont l’œuvre de fonctionnaire français, c’est ce qui met profondément en colère les familles nomades. Comme le précise l’auteur, aucun Allemand n’était présent dans les camps pour donner des ordres ou surveiller les gendarmes français.

De plus, la fin de l’ouvrage souligne comment l’État a effacé de la mémoire collective l’épisode des tsiganes français durant la guerre. Leur internement n’est traité dans aucun programme et les tsiganes ont interdiction de déposer des stèles de commémoration devant les anciens camps.

Enfin, l’État n’a jamais cru nécessaire de reconnaître l’implication des nomades dans la résistance. À travers plusieurs textes et déclarations de politiques français, l’auteur démontre l’oubli volontaire dont ses camarades de voyage sont victimes.

Les coutumes nomades. Durant tout le récit, Raymond Gurême décrit des coutumes tsiganes, comme la chasse aux hérissons, le nachave (mariage nomade)… et donne des mots en différentes langues parlées par sa famille. Chaque mot, coutume est suivi d’une explication afin que le lecteur puisse comprendre.

Le devoir de mémoire. À travers son histoire, Raymond Gurême souhaite que tous se souviennent du sort réservé aux tsiganes français, au même titre que l’on se souvient des traitements infligés aux Juifs ou aux résistants. L’auteur veut que l’on se souvienne pour que les générations futures connaissent leur passé, en tirent des leçons et surtout pour effacer les préjugés qui sont apparus à l’égard des nomades.



L’écriture

L’évasion. Dans sa vie, Raymond Gurême s’est évadé dix fois, que ce soit de camp de détention ou de prison. Celles-ci sont tellement régulières dans sa vie qu’elles constituent le fil conducteur de son récit. Elles commencent avant la guerre lors de petits larcins de jeunesse et continuent après la guerre. L’auteur en fait par ailleurs le décompte.

Précision et vérité. L’auteur tend dans son ouvrage à la minutie et à l’honnêteté. Pour cela il s’appuie sur des documents officiels, des articles de journaux datés et autres supports. Cependant, comme il le précise lui-même, certains documents administratifs comme ceux du camp de travail allemand contiennent de fausses données. De plus, l’auteur s’appuie sur sa mémoire car, comme il l’affirme, il a beaucoup plus de souvenirs précis de la période d’avant-guerre et de la guerre que des années qui ont suivi. C’est pourquoi la dernière partie de son récit sur l’après-guerre est faite de réflexions, de sentiments et de faits généraux plus que de faits précis. Dans l’optique de rester dans le vrai, l’auteur précise lorsque la date est approximative ou s’il n’en est pas sûr.


L’ouvrage est parsemé de références à des documents et certains sont recopiés dans le récit afin de retranscrire exactement les sentiments de l’époque. Il y a en effet des lettres de son père adressées au préfet lors de leur internement dans les divers camps, des extraits de discours politiques…

 

Absence d’interaction avec le lecteur et chronologie. Il y a dans l’ouvrage une véritable sensation de glissement dans le temps. Les événements sont linéaires et s’enchaînent parfaitement, de telle façon que le lecteur a l’impression de suivre le cours du temps plutôt que de faire des sauts à des dates clés. Cela vient aussi du fait que l’auteur n’interpelle à aucun moment le lecteur, ni ne se parle à lui-même. Il donne l’impression d’enregistrer un film, sans interlocuteur.

 

 

 

En conclusion, ce livre est très facile à lire grâce à son style d’écriture accessible. C’est un véritable témoignage de guerre qui exprime un point de vue très peu connu et il permet de découvrir une autre culture que nous côtoyons régulièrement partout en France, celle des nomades.


Laurette, 2e année bib.-méd.

 

 


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30 mars 2013 6 30 /03 /mars /2013 07:00

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Jonas JONASSON
Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire
 Hundraåringen som klev ut genom fönstret och försvann

Traduction
Caroline Berg
Presses de la cité, 2011
Pocket, 2012




 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’auteur
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Jonas Jonasson est né en Suède en 1961. Il a étudié le suédois et l’espagnol à l’université de Gothenburg. Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire est son premier roman. Jonasson a été journaliste jusqu’en 1994 puis chef d’entreprise dans la communication entre 1996 et 2005. Il abandonne son poste pour des raisons médicales liées au stress. En 2007, il déménage en Suisse et finit enfin son roman commencé quelques années plus tôt. Depuis 2010 et la parution de son premier roman, l’auteur est retourné en Suède. Jonas Jonasson travaille actuellement sur un second projet qui aura pour synopsis une femme vivant dans la banlieue de Johannebsurg qui selon l’auteur « retournera » le monde. Un titre est déjà prévu : L’analphabète qui savait comment compter.



Le livre

Le livre est sorti initialement en Suède, dans le pays d’origine de l’auteur. Cela a été un énorme succès et il s’est écoulé à plus de 600 000 exemplaires rien qu’en Suède. Il a ensuite été publié pour la première fois en France en mars 2011 aux Presses de la cité puis est passé dans la collection Pocket en mars 2012.

Aujourd’hui, Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire a été traduit dans 35 pays. Le total des ventes, tous pays confondus serait de plus de 4 millions d’exemplaires. La traduction française est assurée par Caroline Berg. The Hundred-Year-Old Man who Climbed Out the Window and Disappeared (le centenaire qui sortit par la fenêtre et disparut) est le titre anglais.

Jonas Jonasson Le vieux qui VO

Résumé

Lundi 2 mai 2005, Allan Karlsson s’apprête à fêter son centième anniversaire dans sa paisible maison de retraite suédoise. Mais il décide de s’échapper et de vivre quelques dernières aventures. Tout juste entré dans une gare routière pour prendre le large, il se retrouve dans une drôle de situation ; il a en effet volé une valise contenant des millions de couronnes suédoises appartenant à un des plus dangereux gangs de Suède, « Never again ». La fugue du jeune centenaire affole les médias locaux, surtout que de mystérieuses disparitions semblent être liées à la cavale d’Allan. La police se charge de l’enquête et fait tout son possible pour comprendre quelque chose à cette histoire.

Le récit s’entrecroise avec l’histoire d’Allan, unique en son genre et se révélant être une véritable frise chronologique et historique. On apprend tout au long du roman que notre personnage a côtoyé tous les plus grands du XXème siècle (Mao, Staline, Franco, Truman, Nixon, De Gaulle, Kim Jong-il). Allan aura traversé le monde entier, inventé la bombe atomique pour les États-Unis, puis répété la formule aux Russes et des années plus tard aux Indonésiens, sauvé la femme de Mao Tsé-Toung, bu de la tequila avec le président Truman ou encore consolé le jeune Kim Jong-eun sur ses genoux…

Toute sa vie, Allan saura s’entourer de personnages totalement extravagants et délirants comme le frère caché d’Albert Einstein, une éléphante, un vendeur de hot-dogs, ou un prêtre voulant évangéliser l’Iran…


 
Le personnage

Allan Karlsson, est un personnage hors-norme. Il est le héros du livre, mais c’est un héros malgré lui. Il se retrouve sans cesse dans des aventures extraordinaires sans avoir jamais rien demandé. Allan est un peu simple d’esprit, il ne se rend pas compte de ses actes et surtout des conséquences qu’ils peuvent avoir et il le reconnaît : « En cent ans je n'ai eu la langue trop bien pendue que deux fois : quand j'ai expliqué à l'ouest comment on fabriquait une bombe atomique, et quand j'ai fait la même chose à l'Est ».

Mais c’est un être intelligent et rusé qui sait toujours se tirer de mauvaises situations.

Son but est seulement d’être tranquillement installé chez lui ou bien de siroter un verre d’alcool au bord d’une plage. « Allan Karlsson n'attendait rien d'extraordinaire de l'existence. Il voulait un lit pour dormir, de la nourriture à volonté, de quoi s'occuper et un bon coup à boire de temps à autre ».

Il est aussi important de préciser le caractère apolitique d’Allan Karlsson, ce qui lui permet de survivre et de sympathiser avec tous les dirigeants de la planète sans prendre en compte les appartenances politiques de ces derniers. Il est de même pour la religion, le personnage se défendant d’appartenir à quelque croyance que ce soit.



Écriture

L’auteur écrit dans un style très simple et compréhensible par tous. Quelques notions d’histoire du XXème siècle sont nécessaires si l’on veut saisir toutes les subtilités et anecdotes du récit. Le livre est décalé et rocambolesque, par son titre, sa couverture et la dédicace de l’auteur à son grand-père : « ceux qui ne savent raconter que la vérité ne méritent pas qu’on les écoute ». L’écriture est très dynamique, il ne passe pas un chapitre sans que le Suédois fasse exploser une maison, rencontre un chef d’état ou tue par inadvertance un membre de gang…

Ce premier roman a dû être source de plaisir et d’amusement pour Jonasson qui ne se lasse pas de faire intervenir son personnage dans tous les conflits possibles du siècle.



Avis personnel

J’ai beaucoup aimé le livre, c’est une lecture très divertissante et grand public. On reprend les événements du XXème siècle d’une manière ludique et innovante. Le livre nous fait rire et sourire du début à la fin et les personnages sont tous attachants. Un petit point négatif, même si la surprise est toujours là à chaque rencontre politique, les séquences se répètent et Allan finit toujours par être sauvé aux quatre coins du globe.

Sur internet et dans la presse, beaucoup de personnes ont comparé le roman de Jonas Jonasson à Forest Gump, arguant que les personnages tournent en rond et ne sont pas crédibles. Pour lire Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire, il faut seulement un sens du second degré ; dans ce cas la lecture en est extrêmement agréable. Je suppose que pour d’autres personnes la lecture est impossible, car beaucoup trop « tirée par les cheveux ».


Jessica, 1ère année édition-librairie.

 

 

 

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29 mars 2013 5 29 /03 /mars /2013 07:00

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RUN, MAUDOUX et SINGELIN
DoggyBags vol.1
Ankama éditions
Collection : Label 619, 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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RUN-BABLET, RUN-SINGELIN

et OZANAM-KIERAN
DoggyBags vol.2             
Ankama éditions
Collection : Label 619, 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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GASPARUTTO-GIUGIARO,
MAUDOUX et RUN-NEYEF
DoggyBags vol.3
Ankama éditions
Collection : Label 619, 2012




 

 

 

 

 

 

Les Auteurs

Run est le pseudonyme artistique de Guillaume Renard, dessinateur français qui s’est réellement imposé avec la série Mutafukaz (dont le premier volume est sorti en 2006 également chez Ankama éditions (http://www.ankama-editions.com/fr/catalog/label/46-619.html), et le dernier prévu pour février 2013). Cette série raconte l’histoire de de Lino et Vinz, deux amis sans projets qui vivent dans un futur très sombre. Complots, mafias, extraterrestres et catch se mélangent dans un décor où la culture hip-pop, les codes mafieux, la littérature d’anticipation sociale et de science-fiction créent un monde d’inspirations multiples. Ce premier grand projet est très représentatif de son univers et de sa manière d’aborder la bande dessinée ; en effet les différents tomes peuvent donner lieu à des changements artistiques considérables et l’on peut passer du manga en noir et blanc au combat de catch style comics américain des années 80, tout comme on peut se retrouver dans un style tout à fait nouveau pour représenter le rêve d’un personnage principal tout simplement  parce qu'il fait aussi appel à des connaissances, ce qui donne un éclectisme stylistique assez surprenant. Nous allons voir maintenant comment cette démarche et cette « philosophie » se retrouvent dans la série DoggyBags.

 

Car si c’est à Run que l’on doit l’idée de base, l’œuvre est bel et bien collective ; nous pouvons donc retrouver d’autres artistes des éditions Ankama (comme Florent Maudoux, connu pour la série Freaks' Squeele et Singelin qui travaille sur l'adaptation animé de Mutafukaz ; il y a aussi Mathieu Bablet qui a fait La belle mort et Kieran qui a réalisé We are the night), mais il y a aussi la possibilité de découvrir des artistes pas très connus (comme Antoine Ozanam, auteur d'Hôtel noir ; Neyef qui a fait la série Dofus Monster et dans une moindre mesure Jérémie Gasparutto qu'on peut retrouver sur son blog http://jrmie-g-illustration.blogspot.fr/2010/11/sketchbook.html) ; c’est cette pluralité de styles, que ce soit au niveau du dessin, de l’humour, du côté didactique ou d'autres, qui donne à cette œuvre une grande originalité.




Présentation du concept

Si cette œuvre est d’un abord difficile c’est parce que son concept peut paraître légèrement étrange au lecteur, par son absence d’histoire ou de fil conducteur ou par son style immoral, son approche du sexe, du gore et son humour noir déjanté, mais loin d’être un projet élaboré à la légère il y a bel et bien un travail et un souci du détail énorme de la part des auteurs, et de Run en directeur du projet, tout comme il y a bien un concept autour duquel toutes ces œuvre à première vue si distinctes finissent par se retrouver. Dans la présentation (l'Édito) du premier DoggyBags on peut voir qu'avant tout, cette série est née d’un désir mélancolique des auteurs de retrouver un certain genre qui n’est peut-être pas oublié mais en tout cas moins présent dans la culture actuelle. En effet DoggyBags a comme but premier d’offrir aux gens un art très américain qui s'est manifesté d'abord dans les années 50, pas seulement dans le domaine de la BD mais aussi dans le cinéma, et qui veut présenter au public des histoires à couper le souffle prenant leur inspiration dans les légendes urbaines les plus dingues mais avec une pointe d’humour noir propre à ce qu'on a tendance à appeler le cinéma de série B (où l’on pouvait par exemple profiter de deux séances pour le prix d’une à minuit). Ce genre existait aussi en BD, et jusqu'au début des années 90 on pouvait trouver des BD assez loufoques où plusieurs histoires, toutes plus dingues les unes que les autres, se succédaient pour donner des frissons au lecteur qui, plutôt que la peur, recherchait avant tout un monde fantastique aux histoires effrayantes mais tellement extraordinaires qu'elles deviennent drôles. On pouvait ainsi voir des loups-garous resurgir aux côtés des mutants, extraterrestres, hommes aux pouvoirs magiques et animaux démoniaques, ce qui n’est pas sans rappeler en littérature enfantine la Collection Chair de poule de R. L. Stin et en télévision les Contes de la Crypte (d’ailleurs Mort ou Vif, la 3ème histoire du premier volume s’inspire librement d’un scénario intitulé Carrion Death) dans les années 90 ; cependant leur approche visait un public plus large et restait toujours dans le politiquement correct.

Dans ces trois premiers tomes les dessinateurs montrent clairement la couleur ; le dessin pourrait être fait sur du papier rouge tellement le sang est présent, le lecteur est prévenu à plusieurs reprises : « Violence 100% graphique ! » même si plus qu'un réel avertissement il faut y voir de l’autodérision. Comme le dit Run dans la préface du premier volume, si aujourd'hui on accuse les jeux vidéo d'être les sources de la violence de la jeunesse, à une époque c'était le rôle de la bd ; il s’agit de ne faire aucune concession et de jouer avec l’humour noir et la violence gratuite à l’instar de Grand Theft Auto (développé par Rockstar North) dans les jeux vidéo. On a donc des histoires qui ne manquent pas d’adrénaline ni d’hémoglobine, avec des dialogues crus et c’est un genre totalement assumé ; il ne s’agit pas de chercher à réaliser ce qui pourrait plaire au plus grand nombre mais au contraire de jouer avec les codes d’un genre, puis d’attendre pour voir à qui ça peut plaire. Et on voit qu'à la base c’était un pari risqué :

 

« Ce numéro un de DoggyBags est un test, pour voir s'il reste encore des amoureux de ces comics où les super-héros en slibard ne prenaient pas le haut de l'affiche. J'espère donc que DoggyBags trouvera son public, et que nous pourrons travailler sur d'autres numéros qui pousseront le concept encore plus loin! »

Run dans l'Édito du premier volume.

 

Mais comme on peut le voir dans l'édito du 2ème Volume,

 

« le pari du tome 1 a été remporté ! et le titre semble avoir trouvé ses lecteurs [...] Je m'étais dit qu'en faisant le truc avec les tripes, le coeur et les cojones, on arriverait peut-être à tirer notre épingle du jeu. Voilà qui est chose faite, et je ne compte pas en rester là ».

 

image-4.jpgOn voit donc que les auteurs étaient loin de croire qu'ils allaient publier trois numéros aussi rapidement, car ils s’adressaient aux « amateurs du genre »[1] et on ne parle pas d’un genre très grand public, bien que des films de Tarantino eimage-5.jpgt de Robert Rodriguez comme les Grindhouse (2007), ou Une nuit en enfer (1996), aient connu un grand succès ; on est plutôt dans un registre underground. Maintenant, nous pouvons dire que cette série a vraiment atteint son but et compte un groupe de passionnés fidèles à cet univers sombre et sans pitié mais on ne doit pas oublier l’humour puisqu'il représente le cadre de ce concept. Si les histoires peuvent être démoralisantes en nous montrant les pires raclures comme représentants de l’humanité et si les limites du possible sont très souvent franchies, on ne doit pas oublier que tout cela s’inscrit dans un cadre où le lecteur est constamment interpellé, d’où un réel plaisir à lire ces bd en prenant son temps pour regarder chaque page et chaque détail au coin des feuilles car elles regorgent de message rigolos, de fausses publicités toutes aussi déjantées les unes que les autres, mais on trouve aussi entre deux histoires des petits dossiers « très » éducatifs qui cherchent à nous inculquer des « savoirs » quelque peu inutiles mais qui renforcent l’immersion dans l’univers de chaque histoire. C’est pourquoi il est toujours intéressant de trouver le dossier « Le saviez-vous ? » où l’on va nous apprendre l’anatomie d’un blouson de motard, les codes d’appartenance et les critères pour faire partie des 1% des motards (d'après certaines statistiques des années 90 il n'y aurait que 1% de motards américains vraiment hors-la-loi et depuis, plusieurs groupes et gangs font tout pour être dans ces 1%) et de petites explications et historiques à propos des armes que les différents personnages utilisent comme le Colt 1911 pour l'histoire Mort ou Vif, les couteaux, grenades, le terme Minutemen pour l'histoire The Border du 2ème volume, les animaux du désert, les différents cas de schizophrénie et les serial-killers entre autres.



Il est intéressant de voir que le 3ème volume est le premier à être réalisé autour d’une thématique qui est celle de la violence des gangs au Mexique et surtout à Ciudad Juarez, l’une des villes les plus dangereuses du monde si ce n’est la première, où la guerre des Cartels a fini par prendre le dessus. Politiciens et policiers sont aujourd'hui soit de mèche avec certains gangs soit incapables de faire quoi que ce soit face à une ville qui tombe dans la corruption et où la puissance des Cartels est bien plus grande que celle de l’armée. Depuis le début des années 2000, la guerre des territoires fait que l’on trouve couramment des corps des policiers et de touristes qui se sont égarés dans la mauvaise zone, criblés de centaines de couteaux, pendus par les pieds, tête et membres éparpillés à des endroits stratégiques avec des panneaux expliquant aux passants que ce sera leur sort s’ils contestent ou franchissent leurs lois et limites. Ainsi, dans ces trois histoires, nous allons aborder différents aspects de ce drame à travers la culture mexicaine et le syncrétisme religieux qui a créé, par un joli mélange de culture catholique et de croyances indigènes, des personnages vengeurs, des vierges, des tueurs et des sorts maléfiques ; mais il y a aussi la question des femmes car il faut dire qu'en dehors de Ciudad Juarez, le Mexique reste aujourd'hui à certains endroits l’un des pays les plus dangereux pour elles. Ciudad Juarez est la capitale du féminicide. On peut trouver tout un dossier très intéressant sur ce thème (qui rappelle le dernier livre de Bolaño, 2666, sorti en 2004 sur ce thème).

Or ,la dernière histoire de ce volume, réalisée par Gasparutto et Giugiaro, s’intéresse à un point qui reste assez inconnu : depuis septembre 2011, on a vu l’apparition d’un groupe appellé « los Mata Zetas » ; ils se veulent les représentants du peuple, utilisent donc la même violence pour terroriser les gangs et plusieurs opérations ont déjà eu lieu avec succès où des centaines de membres des gangs ont été éliminés avec l’imagination la plus macabre pour choquerimage-6.jpg le public et que le message soit bien reçu : « Plus d’innocentes personnes tuées ! Zetas dans l’état de Veracruz et politiciens qui les aident : Ceci va vous arriver ». C’est l’un des messages que l’on a pu trouver près de deux camionnettes remplies de corps le 20 septembre 2011. Évidemment, si l’on souhaite trouver un peu de joie il ne faut pas s’arrêter aux dossiers (surtout ceux de ce volume) mais il faut voir la bd dans son ensemble et se laisser porter par cette lecture ; « sous la protection de la Niña Blanca », rien « ne pourra vous arriver » (voir l'Édito de ce volume). Comme on peut le constater il y a un jeu entre la fiction et la réalité dans ce concept et souvent les histoire qui semblent les plus dingues ont quelque chose de vrai ; ainsi Vol express 666 de Bablet et de Run s'inspire d'un fait divers sans avoir besoin d'en rajouter ; de même, pour le fameux cas survenu aux USA en 2012 d’un homme surpris en train de manger le visage d'un clochard. L'équipe DoggyBags en a profité pour faire la couverture fictive d'une histoire s'inspirant de ce fait divers parce que parfois, comme ils le précisent, « la réalité dépasse tellement la fiction » (voir http://www.label619.com/fr/news/miami-zombie) que c'est dans ce mélange parfait entre les vraies informations et explications à l'appui des histoires les plus déjantées que l'on va trouver l'esprit propre à ce genre.

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Enfin on doit juste préciser quelques détails qui nous prouvent que ces albums ont été fait avec les tripes, qu'ils ont vraiment tout donné pour offrir au public un produit de qualité dans le but de créer une communauté d’amateurs du genre. Ainsi chaque volume a « 1 poster détachable à l’intérieur ! ». On trouve aussi le courrier des lecteurs à partir du 2ème volume, mais s’il y a bel et bien une part de vérité on sent que les passages sélectionnés ou les idées recréées visent avant tout à faire rire le lecteur à travers des questions absurdes ou des remarques inutiles. Enfin, on trouve aussi une affiche parodique des affiches de l’oncle Sam, qui interpelle le lecteur et lui propose de rejoindre le projet DoggyBags en envoyant sa propre histoire en 35 pages pour avoir une chance d’être publié dans un futur volume (si la proposition a l’air tout à fait vraie et le fait d'avoir accepté des dessinateurs pas du tout connus dans le 3ème tome le prouve, il faut dire que jusqu'ici les participants ont été des dessinateurs confirmés et professionnels ; il doit donc y avoir peu de chances qu'on choisisse notre histoire).

Ces petits « salopards » ont poussé le délire jusqu'à réaliser une bande annonce pour les deux premiers tomes, qui annonce très bien la couleur, prouvant qu'il s’agit d’un produit soigné et qui ne lésine pas sur les moyens de faire plaisir au public :

Volume 1 : https://www.youtube.com/watch?v=uqKGShHEv48

Volume 2 : https://www.youtube.com/watch?v=PX6rattd5zo

 

 


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Mort ou Vif

Pour finir j’ai choisi de vous raconter l’une de ces histoires, afin de vous mettre l’eau à la bouche et d’illustrer exactement le concept : Mort ou Vif est le troisième récit du premier volume ; il est de Run, et me semble arrive très bien à achever ce premier volume dans l’extase tellement les histoires vont en crescendo.

Tout commence avec comme background ces déserts frontaliers entre la terre de toutes les libertés pour ceux qui cherchent un avenir et cet autre monde où jeunes à la recherche d’un autre genre de liberté et criminels échappent aux autorités américaines. Dans ces déserts écrasés par la chaleur, deux flics à moto se retrouvent sur le lieu d’un braquage qui a mal tourné dans une simple station à essence et pour une modique somme d’argent. Faute de chance, le voleur, pris de panique, démarre sa voiture en vitesse et écrase l’un des deux motards pour prendre la fuite vers le Mexique. Mais il est tombé sur un flic qui n’a pas l’air d’un rigolo ; on sent à ses muscles, son look et sa façon d’agir qu'il n’est pas né de la dernière pluie même si dans un tel endroit la dernière pluie doit dater… Une course poursuite s’engage sur les routes désertes vers la frontière mexicaine jusqu'à ce que le flic tombe sur la voiture amochée, abandonnée sur la route. À partir de là c’est le jeu du chat et de la souris qui finit dans une vieille baraque abandonnée au milieu du désert. Suite à une bagarre sanglante (où l’on se rend compte que le flic se fait appeler Savage ; c’est un champion poids lourd d’extreme fighting) le criminel arrive à lui placer une balle dans la tête. Le calme après la tempête ne dure pas longtemps ; il se rend compte que Savage a réussi à lui mettre les menottes avant de se faire descendre et, manque de pot, il n’a pas les clés sur lui !

 

C’est donc à travers un désert hostile, sous un nuage de vautours suivant l’odeur du sang, très mal en point suite aux nombreux coups reçus et attaché par les menottes au gigantesque cadavre de Savage, que cet homme doit passer pour arriver au Mexique. L’homme se plaint, il a toujours été un con mais la société n’a pas fait grande chose pour le récupérer ; on commence peu à peu à souhaiter que ce salopard puisse échapper à ce bordel qu'il a créé et effectivement, il lui reste une dernière chance : la moto du flic sur le bord de la route ! Après une longue et douloureuse route, il se rend compte que les clés ne sont pas sur la moto et qu'essayer de partir à moto avec le corps de trois tonnes du flic ne sert qu'à les projeter violemment par terre. Pris de panique – on doit dire qu'avoir une meute de vautours volant autour ne rassure pas des masses -, il tente de briser la chaîne à coups de revolver, mais le destin aime jouer et les illusions d’une possible issue disparaissent comme des mirages dans ce foutu désert lorsque les éclats des pierres brisées sous l’impact des balles lui traversent un œil. Ainsi, par terre, blessé et sans espoir, il entend le cadavre de Savage se moquer de lui : « le crime ne paie pas… » ; il a voulu jouer avec sa vie et celle des autres pour quelque 80 dollars ! L’homme est pris de furie et se met à tabasser le flic à coups de caillasse sur la tête ; utilisant ses dernières forces, il prend le cadavre et décide d’aller à pied jusqu'à la frontière et ainsi de jouer le tout pour le tout.

 

Lorsque les premières lumières d’une ville apparaissent au fond il fait déjà nuit et les rapaces entourent les deux hommes en attendant le bon moment. Le seul problème qui lui reste est de se débarrasser de ce corps. Comment entrer au Mexique autrement ? Mais pour y arriver il n’y a pas beaucoup de solutions. Il faut trouver le moyen de couper la main du flic et lorsqu'on n’a rien d’autre de coupant à part ses dents et que sa vie est en jeu, les instincts animaux remontent à la surface.

 

C’est donc deux pages avant la fin que je décide d’arrêter cette histoire : arrive-t-il à se libérer ? À échapper aux vautours ? La scène de Savage qui lui parle n’était-elle qu'une illusion ? Arrivera-t-il au Mexique ? Je vous conseille de découvrir la fin parce que dans ce genre d’histoire tout est possible.


Javier Bautista, AS éd-lib

[1] On peut lire sur la quatrième de couverture : « Pour les amateurs du genre, DoggyBags a sélectionné trois histoires terrifiantes ».

 

 

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28 mars 2013 4 28 /03 /mars /2013 07:00

 Jeudi 11 Octobre 2012. Le jury du prix Nobel de littérature annonce le nom du lauréat : Mo Yan. L’écrivain chinois, auteur notamment de Le pays de l’alcool et de Beaux seins, belles fesses, succède aux grands noms que sont Faulkner, Camus, Beckett ou plus récemment Vargas Llosa. Les bookmakers qui le donnaient favori ne se sont donc pas trompés. Et pourtant, le choix du jury étonne, et parfois indigne.

 

Tout d’abord parce que Mo Yan faisait face à une rude concurrence : Philippe Roth d’un côté, Murakami Haruki de l’autre. Mais l’Américain et le Japonais appartiennent à cette catégorie que l’institution du Nobel rechigne à récompenser. Celle des auteurs plébiscités par une large part de la presse, mais surtout par une grande partie du public. Le fait qu’ils n’aient toujours pas été récompensés malgré plusieurs apparitions sur la liste n’est donc pas si étonnant. Le comité est souvent pointé du doigt pour sa propension à mettre à l’honneur des romanciers ou poètes méconnus du grand public, et Mo Yan ne fait pas exception. Combien avaient déjà entendu parler de lui avant l’attribution du prix et combien avaient lu l’un de ses livres ?
 
Il faut aussi se souvenir que les oublis sont légion dans l’histoire du Nobel et les raisons en sont variées. James Joyce et Robert Musil par exemple ont tous deux été purement et simplement oubliés. Mais la règle instaurée en 1974 empêchant toute récompense posthume complique sensiblement la chose. Ainsi Marcel Proust et Frederico Garcia Lorca ont été oubliés en raison de leur décès précoce, tandis que Franz Kafka et Fernando Pessoa ont vu l’essentiel de leur œuvre être publiée après leur mort, ce qui a empêché toute reconnaissance de leur vivant. La non-attribution du prix à certains grands auteurs a également été motivée, semble-t-il, par des raisons politiques. Louis-Ferdinand Céline et Ezra Pound par exemple, respectivement pour leurs prises de position antisémites et pro-fascistes. Jorge Luis Borges, pour sa part, aurait été écarté en raison de ses relations avec les dictatures argentine et chilienne.

 

Le fait que Roth et Murakami aient été oubliés au profit de l’écrivain chinois n’est donc pas si choquant lorsqu’on regarde l’histoire du Nobel de plus près. Ce qui a indigné beaucoup de gens en revanche, parmi lesquels des auteurs, chinois ou pas, c’est l’attribution du Nobel au « personnage » Mo Yan, deux ans après celle du prix Nobel de la paix au dissident chinois Liu Xiaobo, toujours en prison à ce jour. Car l’image que l’écrivain donne de lui-même est loin de celle d’un pamphlétaire politique ou d’un dissident bruyant, ce qui énerve quelques-uns de ses contemporains. Ma Jian, écrivain chinois, lui a notamment reproché son manque de solidarité vis-à-vis des auteurs dans le collimateur du régime. L’artiste Ai Weiwei a, lui, déclaré que « Mo Yan poursuit très clairement la ligne du parti et ne montre aucun respect pour la liberté des artistes ». Dans un entretien avec un journal suédois, la lauréate 2009 du Nobel de littérature, Herta Müller, va plus loin en disant : « Donner ce prix à un pareil écrivain, c’est une insulte à l’humanité et à la littérature. C’est une honte que le comité ait fait ce choix, qui ne rend pas honneur à la littérature. »

 

Certes, Mo Yan est membre du Parti, ce que beaucoup voient comme une forme de collusion avec le pouvoir en place. Mais il n’a pourtant envoyé personne en camp de travail. Non. Il se tient à l’écart des controverses politiques, et c’est exactement ce qu’on lui reproche. De ne pas se mettre davantage au service de la pensée contestataire, de ne pas taper plus fort sur l’appareil politique chinois. Car comme beaucoup le soulignent, l’institution suédoise notamment, plusieurs de ses écrits peuvent être jugés subversifs en raison de la critique de la société chinoise qu’ils proposent. Que ce soit dans La dure loi du karma, Le pays de l’alcool ou dans Beaux seins, belles fesses, interdit en 1996 par les autorités, puis redevenu disponible après relâchement de la censure. La critique est bien là, présente, mais elle se fait discrète et intelligente. Mo Yan avance sur la pointe des pieds.  Tout se fait dans l’ironie et le détachement vis-à-vis des événements. Les sujets sensibles sont dissimulés sous le conte (La dure loi du karma) ou sous le projet romanesque d’un personnage (Le pays de l’alcool). Et cette manière de faire lui a sûrement permis d’éviter beaucoup d’ennuis avec le pouvoir et la censure.

 

Et c’est là que le bât blesse. Lorsque l’on parle d’un écrivain chinois, ce n’est pas de la discrétion ou de la prudence que l’on attend. Dans le cas de Mo Yan, tout s’est passé comme si on le mettait au défi de désavouer publiquement son gouvernement et de réclamer bien haut la libération de Liu Xiaobo à l’occasion de son discours d’acceptation. Il n’en a rien fait, exprimant toutefois rapidement son désir de voir Xiaobo libéré « le plus vite possible ». Et ce nouveau « silence », si on peut réellement l’appeler ainsi, a permis aux dissidents de crier à nouveau au scandale. Herta Müller a d’ailleurs beau jeu de dénoncer l’attribution du Nobel à l’écrivain chinois. Son premier roman, publié en 1982, est censuré par le régime communiste roumain sous Ceaușescu puis elle est interdite de publication en Roumanie deux ans plus tard, à la publication en RFA de son deuxième roman. Elle décide alors d’émigrer en RFA en 1987. Elle qui parle « d’insulte à l’humanité et à la littérature » pour Mo Yan s’est pourtant hâtée de fuir vers des horizons plus à même d’accueillir ses velléités libertaires, là où elle n’aurait pas à craindre les foudres de la dictature. Sa critique d’un écrivain ayant choisi la prudence pour continuer à être publié sous le même genre de régime touche de près à la parfaite hypocrisie.

 

Le cas de Mo Yan aide au moins à comprendre certaines choses. Comprendre qu’un écrivain occidental peut se désintéresser de la politique, mais qu’un écrivain soumis aux pressions d’un parti tout-puissant et dictatorial a l’obligation de ne parler que de ça. Qu’un Mo Yan se doit de risquer sa liberté lorsqu’il écrit ou prend la parole. Qu’écrire pour écrire ne se fait qu’en démocratie, et qu’en Chine, on ne se doit d’écrire que des romans clandestins réclamant la liberté. Voilà le fond du problème : Mo Yan est trop timide. Nous voulons des artistes emprisonnés, des martyrs. Mais la valeur d’un écrivain doit-elle réellement se mesurer aux représailles du pouvoir en place ou au nombre d’années passées en prison ?


Mehdi, AS édition-librairie

 

 

MO Yan sur LITTEXPRESS

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Article d'Anaïs et de Manon sur Les Treize Pas.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mo Yan Le Pays de l'alcool

 

 

 

 

 

Article de Clara sur Le Pays de l'alcool

 

 

 

 

 

 

 

 

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Article de Sophie sur Beaux seins, belles fesses

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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27 mars 2013 3 27 /03 /mars /2013 07:00

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Mathias ÉNARD
Rue des Voleurs
Actes Sud, 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'auteur

mathias-enard.jpgMathias Enard est un auteur français né à Niort en 1972. Il a étudié l’arabe et le persan à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO). Il enseigne l’arabe à l’université autonome de Barcelone où il réside aujourd’hui. Cette ville a une grande importance comme nous le verrons plus tard dans notre analyse. Mathias Énard participe également à la revue Inculte. Cette revue française est un collectif auquel participent plusieurs écrivains. Elle a été créée en 2004 et a pris fin en 2011 au bout du vingtième numéro. Elle a pour objectif la diffusion d’une pensée littéraire collective et contemporaine ainsi que le partage d’expérience. Lors d’une conférence de Mathias Énard chez Mollat en octobre 2012, ce dernier déclarait qu’il est important de théoriser sur le genre du roman, cela permet de l’ouvrir à beaucoup de choses depuis le XXème siècle.

 

Rue des voleurs est le septième et dernier roman de Mathias Énard. Il a publié divers ouvrages avant celui-ci, dont  Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants qui a obtenu le prix Goncourt des lycéens et le Prix du livre en Poitou-Charentes. Rue des voleurs a obtenu le premier prix « Liste Goncourt-Le choix de l’Orient », organisé à Beyrouth.
 
Rue des voleurs raconte l’histoire itinérante d’un jeune Marocain de 18 ans, originaire de Tanger, prénommé Lakhdar, qui se retrouve à la rue du jour au lendemain pour avoir fauté charnellement avec sa cousine Meryem. Le jeune Lakhdar est avide de liberté et de connaissance du monde extérieur. Mais il est conscient de vivre dans une société qui offre peu de liberté. Il a appris un peu l’espagnol et le français, assez pour s’intéresser à la lecture de romans policiers, la « Série noire ». Commence alors pour lui un véritable cheminement qui va l’amener à repousser les limites du territoire marocain. Il se trouvera confronté au Printemps arabe, aux mouvements des indignés et à la montée de l’islamisme.

Dans une interview accordée à France Culture, l’auteur nous révèle la naissance du projet de ce roman. À la vue d’un jeune Tunisien, Muhammed Bouazizi, s’immolant par le feu à Sidi Bouzid, Mathias Énard prend conscience que la fiction est nécessaire pour faire passer un message politique sur des faits qui ont bouleversé le monde arabe mais aussi l’Europe. Le jeune Lakhdar est une sorte de témoin de la crise en Europe et des révolutions arabes.



Un voyage initiatique et un roman d’initiation

Avant de fuir de chez lui, le protagoniste n’a jamais dépassé la frontière marocaine si ce n’est par les romans policiers qui lui procurent un réel plaisir et une envie de liberté qu’il ne possède pas. Nous pouvons parler de voyage initiatique car tout au long de l’œuvre Lakhdar va voyager à travers plusieurs lieux symboliques. Tout d’abord, son voyage initiatique commence par l’accumulation de plusieurs emplois. Pendant un temps il est « libraire du Groupe pour la Diffusion de la Pensée coranique » (p.21) ; la librairie est située dans une mosquée de Tanger. Il sera ensuite matelot à bord du ferry « l’Ibn Batouta », puis assistant d’un croque-mort pour un service de pompes funèbres à Algésiras. Enfin, et c’est dans cette ville que le roman se termine, Lakhdar arrive à Barcelone, ville qui le fait beaucoup rêver et dans laquelle il retrouve Judit, une Espagnole qu’il a rencontrée à Tanger et avec qui il a eu une aventure. La référence qui est faite ici à l’explorateur du XIVème siècle Ibn Batouta est un hommage aux romans d’aventure, de voyage et d’errance. Je pense même que Rue des voleurs fait partie de cette catégorie de romans. C’est en ce sens que nous pouvons parler de voyage itinérant.

« Lorsque Ibn Batouta commence son périple, au moment où il quitte Tanger en direction de l’est, en 1335, je me demande s’il espère revenir un jour au Maroc ou s’il croit son exil définitif. » (p.85).

 

Par le biais des multiples activités professionnelles du narrateur, nous suivons également les situations politiques des villes et pays dans lesquels ils circulent.

Tanger, la ville de départ du roman, est une ville-frontière, elle est la limite entre l’Europe du Sud et l’Afrique du Nord, et entre le monde européen et le monde arabe. Ces aventures aident le personnage de Lakhdar à reconstruire son identité déchue, dans un monde enclin à la violence dans lequel il se retrouve complètement dépossédé. Ces voyages donnent un état du monde qui entoure les personnages mais aussi le lecteur car l’histoire est proche de notre réalité.



Construction du roman

Le roman est découpé en trois parties : « Détroits », « Barzakh » et « La rue des voleurs ». Néanmoins, on pourrait lire le roman en deux parties seulement car la troisième partie est différente des deux premières. En effet, elle correspond au moment où Lakhdar se pose enfin après ses nombreux voyages. Lorsqu’il est à Tanger, à Tunis ou à Algesiras nous sentons le narrateur prêt à tout pour partir à l’aventure, il est assez instable. À partir de son arrivée à Barcelone, le style du récit change bien que l’histoire continue d’être narrée à la première personne du singulier. Le lecteur observe une évolution du personnage de Lakhdar, comme s’il avait grandi, mûri lors de son parcours. Nous pouvons parler d’une écriture qui dit « je ».

Par ailleurs, la présence d’un fil rouge tout au long du récit est quelque chose de symbolique. Ce fil rouge est représenté par les romans policiers pour lesquels Lakhdar a un penchant. Ceux-ci représentent pour lui une échappatoire, ils lui permettent de se cultiver et de  s’ouvrir à d’autres langues telles que le français et l’espagnol. Lakhdar a le sentiment d’être dans un récit noir et le livre est le seul endroit où il fasse bon vivre.

C’est comme si nous étions en présence d’un double voyage : un voyage réel, celui que fait le narrateur et les personnages qui l’entourent, et un voyage culturel par l’intermédiaire de ses lectures.

Enfin, il est intéressant de parler du titre, Rue des voleurs, qui est le nom d’une rue de Barcelone où Lakhdar va vivre jusqu’à la fin du roman. La rue se nomme « Carrer robadores » (p.181), c’est une rue d’un des quartiers populaires et pittoresques de Barcelone où se côtoient quotidiennement « des putains, des drogués, des voleurs, des ivrognes, des paumés en tout genre qui passaient leurs journées dans cette citadelle étroite sentant l’urine, la bière rance, le tagine et les samoussas. » (p.181).
 


Des personnages emblématiques

Lakhdar

Il est le personnage principal du roman. Nous pouvons dire que Lakhdar est dépossédé de tout mais surtout d’avenir. Il est en quelque sorte le témoin des événements qui ont marqué le monde arabe ces deux dernières années. Il a entre 18 et 20 ans et raconte l’histoire avec un écart par rapport aux révolutions arabes. En effet, il narre les événements d’un point de vue décalé, comme un observateur. L’histoire est racontée entre cinq et dix ans plus tard, c’est bien Lakhdar qui parle mais avec le recul du futur. Néanmoins, il ne faudrait pas faire de confusion avec l’auteur qui n’est pas présent dans le récit, nous sommes bien dans une fiction. L’histoire se déroule sur deux ans, car le narrateur rend compte de ces deux dernières années. La position du narrateur est d’autant plus décalée que le Maroc n’a pas connu le Printemps arabe comme l’ont connu la Tunisie, l’Égypte, la Libye ou la Syrie.

Nous parlions de roman d’initiation, nous pouvons ajouter qu’il s’agit également du passage à l’âge adulte de ce jeune homme. Mais il s’agit ici d’un itinéraire individuel et non collectif car le personnage est en quête d’une identité du début à la fin.  Nous pouvons dès lors faire un parallèle avec l’histoire de l’errance propre au patrimoine arabe. En effet, c’est un peuple qui a beaucoup erré. Une des œuvres du célèbre voyageur Ibn Batouta s’intitule La Rihla ce qui signifie « le voyage » en langue arabe.

Cette langue apparaît à plusieurs moments au cours du récit car elle accompagne le personnage, elle symbolise sa pensée. Malgré le goût pour son pays, sa langue et sa culture, Lakhdar préfère s’exiler. À force de voyager, Lakhdar se retrouve épuisé et transformé. En arrivant à Barcelone, il prend vite conscience que ce n’est pas le paradis qui le faisait tant rêver et il se retrouve vite confronté à des réalités socio-économiques désastreuses. Parallèlement à ce constat, Lakhdar est un jeune homme de son époque qui aime les filles, la bière et l’Occident, goût qu’il partage avec son meilleur ami, Bassam, jusqu’à ce que d’autres chemins les séparent.

 
 
Bassam

Il est le meilleur ami de Lakhdar. Au début du roman il apparaît comme un jeune homme en quête de liberté lui aussi mais n’a pas les mêmes aspirations que Lakhdar : « Bassam rêvait de partir, de tenter sa chance de l’autre côté comme il disait […]. » (p.13).

À partir du début des soulèvements révolutionnaires, Bassam devient plus distant avec Lakhdar, plus discret et plus dépendant de la religion. C’est grâce à lui que Lakhdar trouvera son emploi à la librairie du Groupe pour la diffusion de la pensée coranique. Nous pouvons rapprocher cette librairie de la mouvance islamiste salafiste.

Lorsque Lakhdar rencontre Judit, une Espagnole venue améliorer sa culture et son apprentissage de l’arabe et qu’il rejoindra à Barcelone à la fin du roman, Bassam disparaît. Nous supposons, tout comme le narrateur, qu’il est parti en Afghanistan pour poursuivre une formation pratique pour commettre des attentats. À plusieurs reprises au cours du récit, Lakhdar le soupçonne d’avoir commis des actes de terrorisme mais c’est une question tabou entre les deux amis. Un parallélisme peut être fait entre Bassam et Mohammed Merah. Pour l’auteur, ce qui importe c’est de donner une vision de l’ensemble de tous ces actes, de tous ces problèmes accumulés et non celle de l’acte isolé.



D’autres personnages apparaissent de façon récurrente dans le récit comme Judit, Meryem la cousine de Lakhdar et le Cheick Nouredine, l’imam de la mosquée ainsi que tous ceux qui contribuent à la formation du héros au cours de son itinéraire.
 
 
Conclusion
 
Après la lecture de ce roman, nous pouvons parler d’un roman politique d’une certaine violence. Un constat est fait sur les violences économiques de l’Espagne et les violences physiques du Moyen Orient. Ce n’est qu’en suivant le sombre et long voyage d’initiation de Lakhdar que nous prenons conscience du monde dans lequel il vit. D’après Mathias Énard, si une telle violence politique est retranscrite dans son œuvre c’est qu’elle est présente autour de nous.

Ce livre est une sorte de témoignage sur la révolution arabe, le mouvement des indignés et la montée de l’islamisme à travers le personnage de Lakhdar. Il représente une certaine jeunesse confrontée à la vie dans ce monde. De plus, il y a une réelle communauté d’esprit entre la jeunesse barcelonaise et la jeunesse marocaine.

En somme et pour résumer la pensée générale du roman, l’auteur aborde tous ces thèmes par la fiction tout en faisant le constat que les promesses faites par les gouvernements à différentes échelles n’aboutissent jamais. Lakhdar pense que la société casse l’individu et l’empêche d’accéder à ses désirs. Pour lui,

 

« les hommes sont des chiens, ils se frottent les uns aux autres dans la misère, ils se roulent dans la crasse sans pouvoir en sortir, se lèchent le poil et le sexe à longueur de journée, allongés dans la poussière prêts à tout pour le bout de barbaque ou l’os pourri qu’on voudra bien leur lancer, et moi tout comme eux, je suis un être humain, donc un détritus vicieux esclave de ses instincts, un chien, un chien qui mord quand il a peur et cherche les caresses. » (p.11).

 

La comparaison des hommes aux chiens est continuelle dans le roman, ce qui montre que pour le protagoniste l’existence humaine se résume à très peu de chose.

 
M.S., A.S Bibliothèques.

 

Mathias ÉNARD sur LITTEXPRESS

 

Mathias Enard Parle leur de batailles

 

 

 

 

Articles de Julie et de Pauline sur Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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