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2 avril 2008 3 02 /04 /avril /2008 21:36

 


Paul AUSTER,
Trilogie new-yorkaise,
Titres originaux :
City of Glass, Ghosts,
The Locked Room (1985 et 1986),
traduction française : Pierre Furlan,
Actes Sud, 1987 et 1988
.










     La Trilogie New yorkaise est composée de trois récits : Cité de verre, Revenants et La Chambre dérobée.


adaptation b.d. de City of Glass

     Dans le premier opus, Cité de verre, Quinn, le personnage principal, reçoit un appel adressé à Paul Auster, détective privé. Cela le surprend car il n'est pas cette personne. Pourtant, quelques jours plus tard, il reçoit à nouveau un appel pour Paul Auster ce qui le plonge dans une intrigue des plus étranges… Virginia Stillman épouse de Peter Stillman, lui demande un rendez-vous pour une enquête " de la plus grande importance ". Jouant le jeu, Quinn prend l'identité de Paul Auster et rencontre les Stillman dès le lendemain. Peter est atteint d'une déficience de la parole qui l'empêche de s'exprimer de façon correcte. En effet, son père, un " savant fou " a voulu trouver, en utilisant son fils comme cobaye, la langue naturelle des hommes. Il l'a donc enfermé pendant plusieurs années dans le noir complet et sans lui adresser une parole. Les séquelles sont grandes et le père a été jugé et interné dans un asile. C'est pourquoi Peter Stillman fils, de peur d'être tué, demande une surveillance constante de son père lorsque ce dernier rentre à New York.

    
     Dans le second livre, Revenants, les personnages qui interviennent tout au long de l'histoire n'ont pas d'autre noms que Bleu, Blanc et Noir. Une enquête est confiée à Bleu par Blanc : surveiller Noir. La tâche semble des plus simples pour Bleu ; pourtant, comment faire un rapport toutes les semaines sur une personne qui semble ne pas faire autre chose que lire, dormir et manger. Noire, l'intrigue, et nous aussi...

    
     Enfin, La Chambre dérobée, dernier volume de cette trilogie, met en place un schéma presque classique de polar : un disparu laissant derrière lui une épouse, un fils de trois mois, un meilleur ami perdu de vue depuis le lycée et la confrontation des deux qui laisse place à une histoire d'amour. Tout débute avec la rencontre des laissés pour compte (le narrateur et Sophie) et des manuscrits laissés par Fanshawe qui deviendront un succès éditorial. On plonge alors dans le passé de deux jeunes enfants, puis ados, puis presque adultes dont les liens particuliers rendent  le présent du narrateur amer.

 




Une exploration du moi


     Paul Auster fait transparaître dans ces trois œuvres un thème majeur : la quête. Qu’elle soit centrée sur une autre personne ou sur soi-même, c’est ce qui construit un lien fort dans les trois livres. En effet, les trois histoires se situent à New York, mais dans des contextes opposés. Le premier livre se déroule dans les années 80, le second dans les années 40 et le dernier dans les années 70. Rien ne laisse imaginer un lien entre elles. Et pourtant, le caractère des personnages est presque identique : des hommes en mal de vivre. Quinn a perdu sa femme et son fils et se cache sous d’autres identités pour (sur)vivre ; les affaires de Bleu ne sont pas très glorieuses avant que Blanc vienne lui donner un contrat ; et le narrateur du dernier livre se considère comme un écrivain raté qui ne publie que des critiques littéraires.


     Ces hommes blessés dans leur vie et leur raison d’être sautent sur une occasion donnée à un moment précis de leur histoire personnelle et ils se retrouvent tous à chercher.


     Le verbe chercher a pour définition commune : s'efforcer de trouver ou retrouver quelque chose, mais il peut aussi avoir ce sens : tâcher de trouver une solution, une idée par la réflexion ou encore s'efforcer de, tenter de parvenir à. On peut considérer que Paul Auster a lui aussi " cherché ".


     Trouver un sens à sa vie, retrouver une vieille connaissance, retrouver quelqu’un, son passé, tâcher de trouver la solution d’une enquête, une solution pour mieux vivre. Tâcher aussi de trouver une idée par la réflexion sur soi-même, sur les autres, sur la vie, pour écrire. S’efforcer d’accepter une réalité, des enjeux, soi-même, son passé, ses erreurs, sa vie. Et pour finir, tenter de parvenir à une fin, à comprendre le monde, les autres, soi-même, sa place, des idées…


     Même si les thèmes sont communs et que l’on a l’impression d’une répétition, les nuances faites par l’auteur sont importantes. C’est ce qui fait la qualité de ce recueil : le maniement des formules permet de faire des distinctions qui donneny tout son sens à la vie et à la quête de soi mais aussi à l’existence des livres.


Mon avis :

 
     Une " enquête policière du moi " à la portée de tous qui crée une ouverture d’esprit et un autre regard sur le monde. "C’est finalement tout ce qu’on veut d’un livre - être diverti." ([Paul Auster] - Cité de verre.) Mais la façon dont l’auteur nous envoie des " conseils " est incontestablement la meilleure façon de réfléchir sur tous les thèmes abordés.


Marine, 1A Bib-Med

 

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2 avril 2008 3 02 /04 /avril /2008 08:20

 


Saul BELLOW
Une affinité véritable, 1997
Traduit de l’américain par Rémy Lambrechts
Titre original : The Actual
Gallimard
Collection Folio n° 3286
2005
112 pages







Biographie :


De 1943 à 1944, Bellow s’installe à New York où il travaille pour l’Encyclopædia Britannica. Son premier livre, The Dangling man (L’Homme en suspens), paraît en 1944. En 1948, il part vivre deux ans à Paris et commence à écrire The Adventures of Augie March (Les Aventures d’Augie March). Ce roman paraît en 1953 et reçoit le National Book Award (distinction littéraire des plus prestigieuses aux Etats-Unis).


En 1964, Herzog, sorte d’autobiographie spirituelle, lui donne une réputation internationale. Il reçoit pour cette œuvre, un deuxième National Book Award.


Saul Bellow a également collaboré avec de nombreux journaux comme The New Yorker ou The N. Y. Times Book Review. En 1967, pendant le conflit israélo-arabe, il est le correspondant spécial de Newsday.


Sacré " meilleur écrivain américain de sa génération ", Saul Bellow reçoit, en 1976, le prix Nobel de littérature.

 

La relation Sigmund Adletsky / Harry Trellman :


Tous deux hommes d’affaires à la " retraite " ; le premier, multimilliardaire de 92 ans, souhaite s’impliquer dans " la vie mondaine " et les " questions psychologiques " (p23) ; le deuxième décide, à l’âge de 50 ans, de revenir sur le " lieu de ses racines affectives " (p11).


Sigmund Adletsky, après avoir observé Harry lors d’un dîner mondain, propose à ce dernier de devenir son " brain-trust "; c’est-à-dire d’être son " observateur de première classe " (p23). Le vieil homme, de son côté, s’occupe des " affaires affectives en souffrance " (p12) d’Harry en devinant ses sentiments pour Amy et en jouant un rôle d’entremetteur.


Chacun s’emploie donc à satisfaire le désir de l’autre. Cette relation entre les deux hommes peut s’apparenter à une relation père / fils. En effet, Adletsky agit comme un père en aidant Harry à retrouver son amour d’adolescence et par conséquent à trouver la place qu’il cherchait depuis toujours. L’histoire personnelle d’Harry Trellman, placé dans un orphelinat alors que ses parents étaient tous deux en vie, a des points communs avec celle de Saul Bellow. En effet, l’écrivain a perdu son père à l’âge de 9 ans puis sa mère à l’âge de 17 ans.

 
Chicago comme décor :

 



L’histoire se déroule dans le quartier du Loop, en plein centre de Chicago, entre les rives du lac Michigan et celle de la rivière Chicago. C’est le deuxième quartier des affaires des Etats-Unis après Manhattan. Le Loop (qui signifie boucle) est aussi le nom donné au métro surélevé qui tourne autour du centre de Chicago.


Dans la nouvelle de Saul Bellow, la ville est peu décrite mais le lecteur parvient tout de même à en ressentir l’atmosphère. On est au mois de mars, " sur la ligne de touche entre le froid et le doux " (p.29) ; une tempête de neige menace de paralyser la circulation. Le ciel est lourd et terne : " quand le temps est plombé, tout vire au gris " (p.27). Malgré ce climat pesant, une impression de calme et de tranquillité règne dans la ville.

 


Pour Harry, le fait que Chicago soit le lieu d’habitation d’Amy, son amour de toujours, semble être le seul avantage de cette ville. En effet, Harry a peur de se retrouver seul car " la principale menace en un lieu tel que Chicago est le vide – les brèches et les failles dans l’humain, une sorte d’ozone spirituel qui sent l’eau de Javel. Il émanait autrefois une telle odeur des tramways de Chicago." (p12).


Chicago était aussi la ville où a vécu Saul Bellow pendant une trentaine d’années (de 9 ans à 28 ans). Les descriptions de la ville sont comme des souvenirs pour l’auteur, des flashs de son passé et de son enfance. Mais, aujourd’hui, Chicago s’est transformée : " quand j’étais gosse, il y avait des terrains vagues par là-bas. A présent, ce sont de petites industries, des auberges, des pizzerias, des jardineries et, bien sûr, la ceinture pavillonnaire - des dizaines de milliers, des centaines de milliers de pavillons en brique. " (p.87).

 

Le monde des affaires :


Dans sa nouvelle, Saul Bellow, à travers les yeux de son personnage Harry Trellman, dépeint le monde des riches hommes d’affaires de Chicago. Harry est aussi un homme d’affaires mais il ne concourt pas dans la même catégorie. En effet, on ne peut pas le comparer à Sigmund Adletsky qui a bâti une fortune considérable dans l’immobilier et qui est à présent multimilliardaire. " Adletsky est un nom immédiatement reconnu en tous lieux, comme ceux du prince Charles et de Donald Trump - ou, en d’autres temps, ceux du chah d’Iran et de Basil Zaharoff. " (p.13). Saul Bellow s’est peut-être inspiré de Sheldon Adelson pour le personnage d’Adletsky. Adelson est un promoteur immobilier américain qui fait partie des dix plus grandes fortunes mondiales. En effet, lui aussi est d’origine juive et il y a comme une ressemblance dans leurs noms de famille.


La richesse d’Adletsky est presque irréelle pour Harry : le vieil homme est " riche au-delà de l’entendement de la majorité des gens. Du mien aussi. " (p.17). Harry côtoie cet univers mondain mais garde toutefois un regard lucide et critique sur ces puissants économiques ; il se sent à part : " c’étaient tous des gens banals. Je ne le leur aurais jamais permis de le penser, mais il est temps de reconnaître que je les regardais de haut. Ils manquaient de motivations élevées. " (p.51).


Mon avis :

 


Plus que l’histoire elle-même, c’est ’écriture de Saul Bellow qui m’a particulièrement plu. Les phrases sont très bien tournées avec souvent une note d’humour. L’écriture est fine, subtile, et donc très agréable à lire.


Cécile, 1 A Bib-Med.

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1 avril 2008 2 01 /04 /avril /2008 16:28

 




Nicolas BOUVIER,
L'Usage du monde,
Petite bibliothèque Payot voyageurs.

 













" Si on ne laisse pas au voyage le droit de nous détruire un peu, autant rester chez soi ".


On pourrait dire de même de ce petit Usage du monde, dont la lecture vous transporte à travers l’Europe centrale vers le Pakistan dans le cahotement poétique d’une Fiat Topolino.



Ce récit de voyage a fait date dans l’histoire du genre. Qui n’a pas lu ce récit sans avoir une folle envie de prendre un baluchon pour aller apprendre à vivre dans le voyage ?


Au commencement de cette épopée moderne, il y a l’amitié forte de deux hommes qui regardent le monde à travers des yeux de peintre dessinateur, ceux de Thierry Vernet, et d’écrivain, ceux de Nicolas Bouvier. Ce dernier quitte sa Suisse natale dès la fin de son année universitaire pour rejoindre son ami qui organise des expositions de peinture à Belgrade, en 1953. Nicolas Bouvier a alors 24 ans mais son œil est déjà celui d’un voyageur aguerri puisqu’il a déjà visité l’Italie, la Finlande, la Laponie, le Sahara et l’Anatolie lorsqu’il avait 17 ans.


De Belgrade, les deux compères partent à la recherche de Tziganes avec lesquels ils sympathisent grâce à l’accordéon de Thierry. Puis, de retour à Belgrade, ils décident de partir, parce qu’ils en ont envie parce que c’est ça leur programme d’errance, et s’engagent sur les routes de Macédoine jusqu’à Prilep où ils attendent que vienne l’automne. Cette ville est une " Babel en miniature ", mêlant des peuples et des confessions très variés que Nicolas Bouvier décrit et analyse avec la justesse qui caractérise son écriture et son regard porté sur le monde.


Ils cheminent ensuite jusqu’à Constantinople où ils éprouvent de grandes difficultés à vivre de leur plume et de leurs pinceaux. Quand ils en ont assez, ils se réembarquent dans leur Fiat, longeant la mer Noire, traversant le col d’Ordu avec une voiture continuellement en panne, qu’ils poussent plus qu’ils ne conduisent. Ils finissent par s’installer pour l’hiver à Tabriz en Azerbaïdjan. Nicolas Bouvier subvient alors à ses besoins en dispensant des cours de français mais il tombe sérieusement malade, atteint par la jaunisse. En mars, Thierry Vernet et Nicolas Bouvier tentent une excursion à Mahabad mais en raison d’un contexte politique tendu, ils séjournent " en sécurité " dans la prison de la ville. Ils arrivent finalement à s’extirper des mains du capitaine qui les retenait dans son établissement pénitentiaire et ils regagnent Tabriz. En avril, les voilà repartis vers l’Iran jusqu’à Téhéran. Ils y découvrent l’âme fondamentalement poétique du peuple iranien.


Ensuite, ils s’enfoncent plus avant dans l’Iran, vers le Pakistan, en passant par Chiraz et Persépolis, traversant les 600 km de désert qui les attendent après la ville de Kerman. Leur plus importante halte suivante est effectuée à Quetta où ils vivent de l’argent rapporté par une fresque murale qu’il réalisent dans la cour d’un bar. La dernière étape commune a lieu à Kaboul car, à Kyber-Pass, à la frontière pakistanaise, après un an et demi de voyage en duo, Thierry se sépare de Nicolas pour retrouver sa fiancée.

 


Ce périple est loin d’être rapporté de manière factuelle : Nicolas Bouvier le charge de ses rêveries sur les temps passés, sur les trésors de la mémoire archéologique des lieux qu’il traverse et qu’il fantasme ; son récit est plein de portraits hauts en couleurs, de notices historiques sur les villes explorées. Surtout, l’Usage du monde est troublant d’actualité car Nicolas Bouvier y observe des régions et des peuples actuellement sous le regard pressant des médias, tels l’Afghanistan, le peuple kurde ou bien l’Europe balkanique. Contrebalançant les informations que distillent les médias sur les affrontements ethniques ou religieux, on (re-)découvre ces peuples et ces régions sous l’angle enchanteur des saveurs culinaires, des musiques et des arts propres à chaque culture. On y trouve une esquisse des Tziganes sous le jour de leur art musical, nous rappelant à la réalité humaine, loin de toute considération sur les problèmes géopolitiques qu’ils suscitent actuellement en Europe. Et l’on comprend aussi un peu mieux les spécificités culturelles du peuple kurde et iranien, leur incompatibilité avec la conception américaine du bonheur démocratique.

 


A notre époque, alors que les informations que l’on reçoit quotidiennement nous accablent par l’image chaotique du monde qu’elle nous renvoie, chacun semblant attiser sa haine et sa crainte de l’autre, on éprouve comme un grand bol d’air frais de rencontrer, avec Nicolas Bouvier, ces nombreuses cultures dont il nous fait entendre toute la beauté, la poésie et cette grande générosité fondamentale que nous, nous avons perdue.

 


Je vous invite au voyage, à vous laisser prendre par cette lecture qui vous fera flotter comme dans un rêve entre Balkans et mer Noire et qui chamboulera votre usage du monde…

 

BIBLIOGRAPHIE

  

  • Du même auteur :
  •  

L’usage du monde, 2008, réédition de l’original en grand format chez Droz/ Zoé.

Le poisson-scorpion, Gallimard, 1982

Chronique japonaise, Petite Biblioothèque Payot voyageurs, 1991

Journal d’Aran et autres lieux, Petite bibliothèque Payot voygeurs, 1996

Le Dehors et le Dedans, éd. Zoé, 1967 (poèmes)

Japon, ( ?) 1967.

 

  •  

  • Œuvres complètes chez Gallimard
  •  

Œuvres de Nicolas Bouvier, collection Quarto, 2004.

 

  •  

  • Les éditions Hoëbeke ont publiés de livres de photos de ses voyages :
  •  

L’œil du voyageur (120 pages, 34,50euros)

Le Japon de Nicolas Bouvier (128 pages, 34,50euros)

 

  •  

  • Les éditions Zoé ont édité un CD des musiques enregistrées lors de ses voyages :
  •  

Poussières et musique du monde.

 

  •  

  • A consulter ou à lire :
  •  

Le Magazine littéraire n°432, juin 2004, spécial " écrivains voyageurs ", pp.54-55

http://nicolasbouvier.avoir-alire.com


Marion N., A.S. Ed-Lib.

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1 avril 2008 2 01 /04 /avril /2008 07:47


Pascal QUIGNARD,
Petits traités. Paris : Maeght, 1981.
Rééd. Folio/Gallimard.






Biographie et quelques éléments bibliographiques

 

Pascal Quignard est né en1948. Durant son enfance et son adolescence, il a connu des

périodes d’autisme : c’est la défaillance du langage, puis sa haine. Dans le IIIe Traité, " Le misologue ", il écrit : " Le sentiment de la langue dont je disposais en blésant fut d’abord celui d’une haine sans mesure. Langue qui me fut donnée sous le mode du sarcasme, de l’asservissement, et de l’humiliation. ". Il cite Socrate : " Prenons garde de devenir des misologues, comme d’autres deviennent des misanthropes. Car il ne peut arriver à personne pire malheur que de prendre en haine les logoi. " Cette réflexion sur la langue comme sacrifice et asservissante est présente dans les traités.


Il connaît aussi l’anorexie pendant son enfance. Ses intérêts se portent sur les langues et les littératures anciennes, ainsi que la musique. Il fait des études de philosophie. Il devient par la suite lecteur chez Gallimard, puis il fera partie du comité de lecture, et enfin occupera la place de secrétaire pour le développement éditorial. En 1994, il démissionne des éditions Gallimard pour ne plus se consacrer qu’à l’écriture.


En 1990, il publie d’un coup huit volumes de Petits Traités chez l’éditeur Maeght, après l’accord du directeur littéraire, Alain Veinstein. Les trois premiers étaient déjà parus chez Clivages de 1981 à 1985, mais ils ont été modifiés. Ils sont, depuis 1997, dans la collection Folio chez Gallimard.


C’est un auteur très prolifique. La même année que les Petits Traités, il publiait Albucius chez P.O.L., La Raison au Promeneur, ainsi qu’une traduction annotée d’un ouvrage de Kong-souen Long : Sur le doigt qui montre cela, chez Michel Chandeigne.


Auparavant, il s’était essayé à la forme romanesque : Le Salon de Wurtenberg (1986), Les Escaliers de Chambord (1989).


Il est à la fois lecteur, écrivain, traducteur, postures indissociables selon lui. Il écrit à partir de ce qu’il lit. En témoignent ses livres sur Maurice Scève (La Délie de Scève), Sacher-Masoch, Lycophron, ou La Bruyère (Une gêne technique à l’égard des fragments). " Tout ce qui est lu conflue dans tout ce qui est écrit. "


Les thèmes quignardiens sont la parole et le silence, l’origine, la naissance, le sexe et la mort.


C’est un érudit, un lettré des temps modernes. Il possède des connaissances dans plusieurs domaines.


Le Dernier Royaume (Les Ombres errantes, Sur le jadis, Abymes, Les Paradisiaques, Sordidissimes) est le projet de créer un ensemble beaucoup plus important que les Petits Traités, avec toujours un décloisonnement des genres.

 

Les Petits Traités datent de 1979-1981. Le projet de départ était d’écrire huit suites baroques consacrées respectivement au silence, à la lettre, au livre, à la langue, à la lecture écrite, à l’oreille, à la fragmentation et au tribunal du temps. Les Petits Traités ne sont donc pas publiés tels qu’ils ont été pensés et composés. Le Ier Traité relate la genèse et l’objectif de cette œuvre. Il s’est inspiré des Traités d’un janséniste, Pierre Nicole.


Dans les Petits Traités, on trouve d’une part l’histoire du livre et l’anthropologie du lecteur et, d’autre part, des récits de vie de Littré, Spinoza, Tchouang-seu, Augustin, Joachim du Bellay, etc.


Les périodes de prédilection de Quignard se situent au XVIIe siècle français, à Rome sous l’empire d’Auguste, ou encore le Japon médiéval. Il s’intéresse aux civilisations grecque, latine ainsi qu’au monde oriental.


Je vais commencer par présenter la forme d’écriture utilisée et ensuite évoquer quelques-unes des principales thématiques qui reviennent dans les Petits Traités.

 

L’écriture fragmentaire


Les Petits Traités sont un mélange de plusieurs genres littéraires : fiction (contes notamment, fable), narration, biographie, autobiographie (en filigrane, à la manière de confidences discrètes), essai, exégèse, réflexion philosophique, esquisse historique, entretien, spéculation. L’écriture est à la fois empreinte de romanesque, de fiction, d’autobiographie, et de poésie, de métaphores, d'oxymores, d’assonances. Les traités se lisent indépendamment les uns des autres ; ils n'appellent pas forcément une lecture linéaire. Les paragraphes de chaque traité sont séparés par des astérisques.


Il a recours à la forme brève : le fragment. Le fragment n’apporte pas de solution. Il nomme ce mélange " errance " dans le premier livre du Dernier Royaume. C’est ne pas savoir où on va dans l’écriture, ce à quoi elle va aboutir.


" Longue syntaxe imprononçable puis brefs, brusques accès nominaux contrastants. Désarticuler le sur-articulé. " (IIIe Traité). " Qu’on pardonne ces fragments, ces spasmes que je soude. " Les fragments sont plusieurs savoirs, éclectiques, décousus". Quignard s'inspire des sôshi japonais, ces écrits intimes, épars, écrits "au courant du pinceau" (zuihitsu) et au gré des associations d'idées de leurs auteurs.


Il utilise axiomes, haïkaï, aphorismes, apologues.


Dans le XLVe Traité : " L’équivalent de la maladie pour le corps est le fragment pour le texte. " Il compare le fragment à un hérisson, qui hérisse ses piquants. Les fragments agressent le lecteur et court-circuitent le langage. " J’aime les collusions des anciens scaldes (poèmes scandinaves)" Il donne une information sèche, qui introduit une rupture : " La Bruyère avait une préférence marquée pour la couleur verte. " C’est une attaque surprenante, une brusque affirmation située en début de fragment. Ce court-circuit du langage provient aussi de décalages : parfois les explications viennent plusieurs pages après. Les énumérations font aussi rupture dans le discours. Parfois, des passages autobiographiques viennent s’insérer.


Quignard utilise aussi beaucoup les parenthèses : une parenthèse peut faire un paragraphe. Un paragraphe peut être court (une phrase), qui vient rompre le discours précédent (une pensée à lui, une action) : " J’ai les doigts tâchés d’encre. "


Cet usage du fragment, de l’apologue, ainsi que de la méditation à la base du fragment, est une référence à l’Orient (Chine et Japon). Il cite d’ailleurs Koung-souen Long, Cao Xuequin, Chunqiu. La pensée japonaise permet également l’utilisation des paradoxes, qui viennent appuyer les argumentations de l’auteur. Cette démarche de la "pensée en progression" dans les Petits Traités est matérialisée par exemple par un " Argument-Contre-argument ", et est au cœur de son ouvrage Rhétorique spéculative.


Le XLIVe Traité, " L’oreiller de Sei ", est consacré à Sei Shônagon (prosatrice et dame d’honneur au palais impérial de Kyôto). Ses Notes de chevet s’inspirent des listes-collections (tsa-ts'ouan) de Li Yi-chan. Elle énumère des choses qui produiront une liste. Quignard utilise cette forme de la liste, avec parfois une numérotation.

 

Les anciens


Pascal Quignard réveille des auteurs anciens. Dans le LIIIe Traité, " Le tribunal du temps ", il se demande : " Comment expliquer que la gloire soit refusée aux vivants et que bien peu de lecteurs aiment leurs contemporains ? ", " A qui attribuer la sélection des œuvres comme la damnation ou l’élection des bons et des mauvais ? ". Sa réponse : " Je ne me fierai jamais ni au temps ni aux hommes ni à la force ni à l’argent… " et " On ne peut conclure des faits qu’il [le temps] laisse durer l’importance qu’ils présentent ni la beauté qu’ils possèdent. " Et il évoque Martial, Sun-kang, Tchouang-tseu, Scève, Guy Le Fèvre de La Boderie, Lycophron, Damaskios, Kong-souen Long, Gorgias, Démocrite, Nicole, auteurs oubliés dont l’histoire n’a pas retenu les noms.


Il se définit comme un lettré qui s’intéresse aux textes de la tradition comme la poésie chinoise, les haïkaï, les scaldes.


Il s’intéresse aux langues comme un philologue. Les traités sont peuplés de réminiscences latines et grecques. Le latin apparaît traduit ou non, entre guillemets ou non. Sa langue est nourrie de mots anciens. Il développe d'ailleurs une réflexion sur les langues mortes. C’est un vrai archéologue de la langue : beaucoup de traductions, d’étymologies.


Les citations

" Toute citation est – en vieille rhétorique – une éthopée : c’est faire parler l’absent ", " s’effacer devant le mort " (IXe Traité).


Il refuse le mot contemporain (XLIXe Traité) et l’idée d’une orientation du temps, d’un progrès. " On dit que la lecture, comme l’inconscient, ne connaît pas le temps. " " J’espère être lu en 1640. "


La taciturnité

La taciturnité est au principe de l’écriture (Ve Traité). " Scribo : taciturio. "


" La voix dans le livre est retraite dans un désir de se taire. ", c’est ce qu’il nomme le " taisir du livre ". Le livre : " Le déserté de voix. ".
taciture : avoir envie de se taire

Ce silence va de pair avec une écoute attentive: lire c’est écouter, prêter l’oreille (XXXVIe Traité). "Le langage se recroqueville dans le creux de l'oreille."


La servitude du lecteur

" La langue est un sacrifice dont chacun fait l’objet en naissant. Victime qui grandit avec. "

" Où sont rangés les livres ? Dans les corps qui les lisent. " C'est l'asservissement et la passivité du lecteur.


Histoire de la lecture

Plusieurs traités (XXXe Traité : "Lectio") reviennent sur le passage de l’oralité, la lecture publique à voix haute (dans la Cité d’Athènes), en groupe, au silence, à la solitude, à la lecture individuelle et muette, pour soi, immobile, la lecture "à requoy" d’Hennequin.

" A la bouche, à l’oreille, au groupe se substituèrent très lentement l’œil, le silence, la solitude. "


Quignard réfléchit sur des expressions ou proverbes de la langue française :

Les mots lisotter, un lisart. Lorsque l'on dit qu’un lecteur est plongé dans sa lecture, que c’est un lecteur absorbé par sa lecture, ou de quelqu’un qu’il se réfugie dans la lecture, la première expression renvoie à l'immersion du baptême, la seconde à la digestion et la domination, et la dernière à la peur.


Histoire du livre

Plusieurs traités retracent l’histoire de la typographie : " Liber ", " Pagina ", " L’e ", " Le signe deleatur ". Quelques exemples:

- les anciennes pratiques d’écriture : des premières tablettes d’argile, bandes de papyrus, carreaux de soie, au volumen, puis au codex. Un traité est consacré à Martial, poète à l’époque romaine, qui, dans ses épigrammes, parle de codex pour la première fois.

- la justification, l’i, la foliotation, l’apparition de la ponctuation, l’alphabet.

- le passage du livre couché, posé sur les pupitres, au livre rangé dans une position dressée, verticale.

- les possibilités nouvelles du codex par rapport au volumen : " Jamais avant l’ère chrétienne un Romain, un philosophe grec, un brahmane, un Hébreu, un Chinois n’ont "feuilleté" un livre. Ils n’ont même jamais "ouvert" un livre. "

- le marque-page, c’est-à-dire intercaler un doigt dans la page ou plier la page, est possible avec le codex, mais pas avec le volumen.

Là aussi Quignard aime décortiquer des expressions de la langue : " Les hommes tremblent comme des feuilles. ", " laisser page blanche ", pourquoi on dit qu’ " un livre se feuillette ".

 

 

Conclusion


Les Petits Traités sont situés au carrefour d’une littérature ancienne et moderne, c’est d’une part une littérature érudite et didactique, et, de l’autre, une écriture moderne et énergique.


Ça a été pour moi une lecture surprenante. Les traités se lisent comme des petites histoires.


Le savoir de Pascal Quignard est éclectique : des domaines aussi variés que la philologie, la théologie, la littérature sont au cœur de sa réflexion. C’est un véritable collectionneur, inventoriste, d’auteurs et de mots oubliés. La figure des Autres est omniprésente, tant dans la forme d’écriture (fragment), que par de constantes références à des écrivains-penseurs.


De plus, les Petits Traités ne sont pas dépourvus d'humour. Ainsi, au beau milieu d’une biographie, il peut introduire une pensée à lui, qui fait rupture avec l’objectivité (dates précises, événements précis) qui se dégage de cette biographie.


Deux revues consacrées à l’œuvre de Quignard :

Critique, éditions de Minuit, 2007, n°721-722.

Cahier critique de poésie, éditions Farrago, 2005, n°10. (avec une bibliographie et contenant un CD audio d’une lecture par Quignard du Lecteur.)

 

Lise, AS Ed-Lib.

 

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31 mars 2008 1 31 /03 /mars /2008 23:38

 



I. Japon : premières informations, influences de la Chine et de l’occident, fermeture.

Le Japon a depuis " toujours " nourri des relations avec la Chine malgré quelques périodes de repli souvent dues à des tensions politiques internes ou à quelque guerre pour le pouvoir impérial. Cependant son influence sur le Japon est indéniable : rappelons les principaux apports culturels de la Chine : dès le VIe siècle, le Japon adopte l’écriture chinoise (kanji) et le bouddhisme que leur apportent les moines. De même, les Japonais s’inspirent de l’architecture chinoise pour établir les plans de Kyôto (en damier) et adoptent quelques-uns de leurs plats (râmen…). Le Japon envoyait régulièrement des ambassades sur le continent qui ramenaient à leur retour au pays diverses doctrines ou écoles religieuses (bouddhiques essentiellement). L’archipel a peu connu d’invasion ou de tentatives d’invasion à travers son histoire, mais les premiers à tenter la conquête du Japon furent les Mongols en 1274 et en 1281. Leur échec ne fut possible que grâce au vent divin kamikaze qui veille depuis toujours sur le " peuple élu ".


En ce qui concerne l’occident, les toutes premières mais maigres informations concernant le Japon nous viennent de Marco Polo (1254 – 1324). Même si ce dernier n’y a jamais mis les pieds, il décrit, à partir de témoignages entendus, un pays qu’il appelle Cipango. Puis en 1513 Tomé Pires (1465 – 1540) fournit d’autres informations sur le Japon recueillies et notées dans son ouvrage Somme Orientale. En 1543, les premiers Portugais débarquent sur l’île de Tanegashima et six ans plus tard, le père François Xavier se rend sur l’archipel. A partir de là, les Jésuites vont progressivement entamer l’évangélisation du Japon, avec plus ou moins de réussite. Le shôgun (chef militaire – l’empereur n’a qu’un rôle symbolique) fut favorable au développement du christianisme pour divers motifs : tout d’abord pour contrer les sectes (écoles de pensée) dont les ambitions politiques ne cessaient de croître, écoles qui possédaient par ailleurs une vraie force militaire. Selon les dirigeants du pays, le christianisme nourrissait davantage un but " élevé ", plus spirituel. Il faut de plus souligner que les Européens offraient à l’archipel des connaissances (cartographie, médecine, armes à feux, navigation, astronomie, etc.) et des échanges commerciaux extrêmement bénéfiques pour le pays et le pouvoir en place (introduction des armes à feux, capitaux pour renforcer leur armée). Cependant, face aux multiples conversions au christianisme des Nippons (surtout de grands seigneurs), l’influence grandissante des prêtres, les manipulations des Britanniques et Hollandais qui cherchaient à discréditer les Jésuites, la méfiance s’installa et Toyotomi Hideyoshi finit par interdire la poursuite de l’évangélisation. Le Japon se ferma au monde pour deux siècles après la publication de deux édits de fermeture en 1636-1638.

 


II. Biographie de Luis Frois

Luis Frois : 1532 Lisbonne – 1597 Nagasaki.

Jeune missionnaire portugais, il est envoyé dans les Indes orientales à l’âge de 16 ans. Il assiste Gaspar Vilela dans son évangélisation au Japon, à Kyôto (1563). Il étudie le japonais, collabore à la rédaction de grammaires et dictionnaires de la langue nipponne et traduit des biographies et des manuels religieux. En 1565, il quitte Kyôto pour Sakai pour y revenir quatre années plus tard. Il rencontre Oda Nobunaga et Toyotomi Hideyoshi (dirigeants japonais, principaux acteurs de la réunification du Japon après une longue période de querelles et de guerres entre province), Oda Nobunaga lui donne l’autorisation officielle de propager la religion chrétienne. Il sert également d’interprète à Valignano quand ce dernier rencontre le shôgun. A partir de 1583, il rédige son Histoire du Japon, écrit très précieux entre autres sur les mœurs, la vie politique et quotidienne de l’archipel. Il rédige également 140 lettres qu’il envoie au Portugal ainsi que le Traité présenté ici. A noter que les grandes qualités d’observation de Luis Frois ainsi que ses bonnes connaissances des mœurs et des termes japonais et européens donnent à ses écrits une valeur inestimable et des repères et des connaissances intéressantes sur le Japon du XVIe siècle.

 

 

III. Présentation du texte

Le manuscrit du Traité a été découvert en 1946 à la Bibliothèque Royale de l’Académie d’Histoire de Madrid. L’auteur n’avait pas signé son œuvre mis il fut rapidement attribué à Luis Frois. L’ouvrage présente une caractéristique propre à la Renaissance, celle de la comparaison du connu et de l’inconnu (Portugal- Japon). Les notes de Luis Frois répertoriées ici nous offrent deux " avantages " : dans un premier temps, il constituait une formidable base de données sur les mœurs et les pratiques du Japon pour les Jésuites qui entamaient un voyage vers l’archipel. Les connaître leur permettait ainsi d’éviter impers et incompréhension et d’adopter l’attitude " adéquate ". D’autre part, il offre aux historiens et autres spécialistes des informations nécessaires pour appréhender et connaître le fonctionnement de la société japonaise d’alors.


Le texte se présente sous forme de chapitres, chacun ayant un thème spécifique (par exemple : chapitre 1, des hommes, de leurs personnes et de leurs vêtements). L’auteur répertorie les usages, les coutumes, le fonctionnement de la société japonaise mais aussi le bon sens et le sens pratiques des nippons à travers les hommes, les femmes, l’éducation des enfants, la religion, la façon de se nourrir, les armes, les chevaux, la médecine, l’écriture, les maisons, les arts populaires et autres choses inclassables.


Chap. 1 n°15 : "  Chez nous, quelqu’un se rase la barbe quand il veut entrer en religion ; les Japonais coupent le petit toupet de leur nuque en signe de renoncement aux choses du monde. "


Chap. 2 (Des femmes, de leurs personnes et leurs mœurs) n°60 : " En Europe, les femmes reçoivent leurs hôtes en se levant ; celles du Japon en restant assises. "

 


Ses observations respectent en quelque sorte l’ordre du titre et paraissent très souvent extrêmement précises et judicieusement observées sans aucun a priori ni jugement (hormis dans les chapitres consacrés à la religion et aux femmes). Une rigueur et une hiérarchie qui facilitent la lecture et démontrent une fois encore les qualités de son auteur. Cependant, il a été observé que Luis Frois n’avait probablement pas relu son manuscrit, certaines de ses constatations auraient pu se trouver ailleurs (par exemple : page 19 – chapitre 1 - il évoque à trois reprises les épées et leurs usages, alors qu’il a plus loin dédié une partie aux armes).


Les observations se succèdent en mettant en parallèles les us et coutumes portugaises et japonaises, à la fois pour mieux les identifier, les reconnaître et les comprendre :


Chapitre 1, n° 30 : " Chez nous, le noir est la couleur du deuil ; chez les Japonais, c’est le blanc. "


Chapitre 3, n° 20 : " Chez nous, les enfants vont souvent chez leurs proches parents et leur demeurent familiers ; au Japon, il est rare qu’ils le visitent, et ils les traitent comme des étrangers. "


Luis Frois souligne également une particularité des Japonais – qu’ils conservent d’ailleurs toujours aujourd’hui – leur sens pratique :


Chapitre 7, n°39 : " Nous nous battons pour investir des places-fortes, des villes et villages, et nous saisir de leurs richesses ; les Japonais le font pour faire main basse sur le blé, le riz et l’orge. "


Chapitre 10, n° 14 : " Nos lettres ne peuvent exprimer un long concept que par un long développement ; celles du Japon sont très brèves et concises. "


Il introduit quelques facettes de la société japonaise et de son organisation :


Chapitre 10, n°18 : " L’ère des chrétiens ne changera pas la naissance du Christ jusqu’à la fin du monde ; l’ère du Japon change six ou sept fois dans la vie d’un roi. "


L’auteur a par ailleurs su observer les Japonais dans leur vie quotidienne et constater et décrire quelques-uns de leurs caractéristiques psychologiques :


Chapitre 14, n°58 : " Nous succombons souvent à la colère et ne dominons que très rarement notre impatience ; eux, de manière étrange, restent en cela toujours très modérés et réservés. "


Ces quelques exemples pour démontrer les qualités de son auteur qui, pourtant, lui ont fait défaut lorsqu’il s’est agi de parler de la religion ou des femmes. Il ne faut pas perdre de vue, pour expliquer cette petite lacune, que Luis Frois était un homme d’église venu pour propager le christianisme dan l’archipel. Aussi perd-il son objectivité :

Chapitre 4, n° 25 : " En toute chose, nous tenons le démon en haine et abomination ; les bonzes le vénèrent et l’adorent, lui font des temples et des sacrifices. "

Cette dernière observation, comme de nombreuses dans le chapitre consacrée à la religion et aux pratiques religieuses, est tout à fait erronée. Même s’il existe dans chaque civilisation le concept de démon, les bonzes japonais n’ont pas de pratiques " satanistes " mais il existe au Japon diverses sectes (écoles de pensée) et de nombreux courants dérivés du bouddhisme, du taoïsme, du shintoïsme voire des courants qui reprennent des concepts de chaque (le syncrétisme est fréquent).

Si l’on se pense sur le chapitre des femmes et " de leurs mœurs " (un petit a priori significatif dans le titre ?) on constate le même phénomène dans certaines observations :

Chapitre 2, n°38 : " En Europe, l’avortement, pour autant qu’il y en ait, n’est pas fréquent ; au Japon, c’est une chose si commune qu’il y a des femmes qui avortent jusqu’à vingt fois. "

On peut bien entendu comprendre cette remarque de la part d’un homme d’église dont la vocation est de défendre la vie mais ici, il est évident que Luis Frois commet une petite exagération.

 

Pour conclure et malgré quelques remarques discutables, il est indéniable que l’ouvrage de Luis Frois est un outil majeur, pertinent et indispensable pour comprendre le Japon dans lequel il vécut et permettre d’expliquer son fonctionnement et son histoire.

Virginie, A.S. Ed.-Lib.

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27 mars 2008 4 27 /03 /mars /2008 22:06

Biographies et bibliographies :

     


    

     Georges Bataille
naît en 1897 ; adolescent, il rencontre le catholicisme, ses parents étant athées, se convertit et songe sérieusement à se faire prêtre. En 1920, il renonce définitivement à sa vocation monastique après des lectures éclairantes. Il a découvert Nietzsche et son Dieu mort ; il s’est reconnu totalement dans la pensée du philosophe, refuse le corps prohibé et sale que ses lectures plus pieuses lui donnent à voir. Il cherchera ensuite un accès à cette chair vulgaire par des moyens plus tangibles que la religion et l’érudition : la débauche qu’il vit et raconte. Diplômé de l’École des Chartes puis de l’École des hautes études hispaniques à Madrid, où il se passionne pour les corridas dont le symbolisme sexuel le fascine, il entre à la Bibliothèque nationale de France.

      L’œuvre de Bataille est inclassable tant il s’est intéressé à des sujets différents, sur lesquels il a écrit sous différents pseudonymes ou son propre nom, la littérature, l’art, la politique, la sociologie, l’anthropologie et selon un système de pensée tellement déconstruit que l’on ne peut pas le classer non plus parmi les philosophes. Lui-même refuse qu’on le caractérise ainsi, il est simplement une figure d’intellectuel très engagé dans la vie culturelle de son époque bien qu’on l’ait un peu oublié aujourd’hui. Il collabore à de nombreuses revues comme Aréthuse, une publication sur l’art et l’archéologie.

     Il se lie aux surréalistes après avoir rencontré Breton mais une polémique esthétique entre les deux hommes conduit à la rupture et à des attaques par textes interposés. Bataille crée une revue anti-surréaliste, Documents, qui regroupe des chercheurs de différents domaines dont des ethnologues qui amènent Bataille à s’intéresser aux arts primitifs. Bataille est très impliqué dans la vie politique : la montée des idéologies fascistes l’inquiète ; l’écriture devient, si ce n’est une arme, du moins un moyen de révéler le danger qui approche.

 



   Il rejoint La Critique sociale, revue du Cercle Communiste Démocratique, puis se réconcilie avec Breton et réunit des intellectuels antifascistes autour de la création de Contre-Attaque en 1935. Quatre ans plus tard au seuil de la Seconde Guerre mondiale, il crée la revue Acéphale et une société secrète du même nom s’opposant au National-Socialisme.



     Dans le roman Le Bleu du ciel écrit en 1936 et publié en 1945, il met en scène un jeune homme ayant une liaison sulfureuse avec une jeune femme dépravée qui observe avec nihilisme l’Europe des années 1930 et les présages de la guerre. Pendant le conflit Bataille choisit de rester en France et de regarder les événements. Il circule et écrit beaucoup, poèmes, récits, essais dont trois textes, Le Coupable, Sur Nietsche et L’Expérience intérieure regroupés sous le titre de Somme athéologique. Les critiques les considèrent comme la partie mystique de son œuvre.

     Il écrit également des articles sur l’art dans la revue Critique qu’il fonde après guerre - elle existe toujours -, articles dans lesquels il développe sa vision de l’art comme devant être transgressif. "L’art représente une révolte contre le monde profane du travail dominé par le projet et l’utilité. " L’art doit être révélateur de l’humain. Bataille veut penser l’homme dans sa totalité, " entier, non mutilé ", même dans ce qu’il a de plus repoussant, de moins noble ; la littérature doit donc contenir toutes les facettes de l’humanité, ne rien cacher. D’où son admiration pour Sade dans l’œuvre de qui il voit une tentative pour repérer par le biais de la fiction les limites de l’humanité. Sa perspective fait violence à notre représentation de l’homme, en allant contre la doxa, parce qu’elle nous refuse la facilité de croire que la violence est en dehors de l’humain ; la pensée de Bataille dérange. Il a obtenu la reconnaissance et la consécration après sa mort (1962) certainement en partie parce qu’il a fallu du temps à ses contemporains pour penser que l’horreur de la Seconde Guerre mondiale soit le fait des hommes et non d’un monstre, que l’humanité ce soit aussi Auschwitz et Hiroshima.

 

 

 

 



     Dans L’Expérience intérieure, Bataille rompt avec l’enchaînement de la pensée et met ainsi en crise tous les systèmes de pensée philosophiques. Le monde décrit par Bataille n’est plus soutenu par Dieu ni éclairé par la raison ; l’expérience n’aboutit donc qu’au vide. Ni les chrétiens, ni les philosophes ne peuvent l’admettre ; Sartre attaquera violemment ce livre. Plus tard, dans Madame Edwarda, Bataille va encore plus loin dans l’inconvenance et balaie la pensée religieuse et philosophique en représentant Dieu sous les traits d’une prostituée, en mêlant réflexions philosophiques et scènes érotiques.

 

 



   L’Erotisme, publié en 1957, est l’expression la plus générale de sa pensée, non pas philosophique encore une fois puisqu’il ne construit pas un système cohérent. Bataille y définit l’homme par la conscience de la mort et le travail. Le monde humain exige l’expulsion d’une violence originelle (celle de la mort naturelle et de la sexualité) dont l’homme garde comme une nostalgie et qui doit être réactualisée dans les sacrifices religieux. L’humanité se distingue de l’animalité par l’instauration d’interdits, par la distinction entre le profane, soumis au rationnel et au labeur, et le sacré, à la fois fascinant et repoussant parce que lieu où la violence se déchaîne. L’érotisme est un sujet prépondérant chez Bataille mais le penseur ne s’arrête pas aux frontières charnelles du plaisir ; c’est dans la débauche et l’obscénité qu’il va chercher l’expérience de l’excès, le dépassement de l’entendement, l’atteinte de l’impossible. L’érotisme de Bataille est macabre, la relation entre le sexe et la mort donne à l’être un violent sentiment paradoxal d’extase et d’angoisse. " Le malaise est souvent le secret des plaisirs les plus grands. " Le concept d’érotisme est aussi appréhendé par son versant opposé, le religieux. Bataille utilise l’expérience mystique qu’il détourne de sa finalité religieuse pour lui donner une portée philosophique.

 

 



     Dans La Littérature et le Mal, publié en 1967, Bataille expose comment la littérature exerce son pouvoir de révélation si elle est du côté du mal parce que pour révéler l’excès il faut être dans la transgression si le récit est un prolongement fictif d’une expérience vécue, s’il tient à la fois du document et de la fiction. La littérature doit être sacrificielle ; dans les romans de Bataille les personnages font l’épreuve de la mort en tant qu’acteurs ou spectateurs, sous la forme immédiate, ou la forme érotique de la petite mort, la forme tragique de l’angoisse, ou sous la forme comique à travers une cruauté joyeuse comme par exemple dans Histoire de l’œil. Le sacrifice se lit aussi dans la violence faite au langage et à la construction narrative.

 

 

     Mishima Yukio, de son vrai nom Kimitake Hiraoka, est né en 1925 à Tokyo. Elevé par sa grand-mère, une femme très cultivée appartenant à la caste des samouraïs, il est plongé dés son enfance dans la littérature et le théâtre kabuki. Il commence à écrire très jeune ; à 16 ans, il publie La forêt en fleurs qu’il signe déjà de son pseudonyme. Ses auteurs de prédilection sont alors Oscar Wilde, Raymond Radiguet ou Jean Cocteau. Il étudie le droit et trouve un emploi au ministère des finances mais démissionne un an plus tard pour se consacrer définitivement à la littérature.


     Auteur prolifique, Mishima publie plus de 100 textes, nouvelles, romans, essais, pièces de théâtre entre 1941 et 1970. Il fait partie de la génération d’écrivains modernes d’après guerre, avec Abe Kôbô ou Ôe Kenzaburô, qui ont en commun d’avoir été de jeunes témoins impuissants du conflit mondial. Cela a apporté à chacun une approche particulière de la réflexion politique et philosophique questionnant l’avenir de l’humanité. L’œuvre de Mishima comprend les valeurs fondamentales de la modernité : la valorisation et la libération du corps à travers le thème récurent de l’homosexualité, le voyeurisme et la prostitution ; l’engagement politique à travers l’ultra nationalisme et le culte du pouvoir impérial ; le travail sur l’image de l’intellectuel dans la société, à la fois objet et maître des médias ; l’interrogation sur la relation entre le créateur et son art.

     Outre sa frénésie d’écrire, sous diverses formes, qui place la littérature au cœur de sa vie, la grande part autobiographique qu’il donne à ses romans et en parallèle sa façon de faire de lui-même un personnage romanesque montrent sa conception d’un artiste fusionnant avec ses œuvres, sacrifiant sa vie à ses idées. Kimitake Hiraoka a sculpté le personnage de Mishima au cours des ans ; il suit l’entraînement des forces militaires d’autodéfense et crée ensuite sa propre armée privée, " La Société du bouclier ", destinée à défendre l’empereur ; il décide de faire de son corps celui d’un athlète par la pratique intensive des arts martiaux ; ce sera l’objet de l’essai intitulé Le Soleil et l’acier en 1968 ; il se fait photographier dans les pauses torturées d’une représentation de saint Sébastien qui le fascine. Le 25 novembre 1970 il se donne la mort par seppuku au Q.G des forces d’autodéfense devant 2000 soldats qu’il a tenté en vain de soulever contre la constitution de 1946. Son amant lui donne le coup de grâce.

 



     Sa première œuvre d’importance a été publiée en 1949. Confession d’un masque est un roman à la première personne, fortement autobiographique mais fantasmé, qu’il dédie à Georges Bataille. Un garçon pas comme les autres se raconte. Enfant, il est fasciné par les contes cruels, les images de violence et de mort. Adolescent, il connaît sa première éjaculation en contemplant une représentation de saint Sébastien. Son désir de donner l’illusion à ses camarades de partager leur attirance " normale " pour les filles se conjugue à la peur d’être démasqué. Il tente d’atteindre cette " normalité " en embrassant une jeune fille mais il n’éprouve aucun désir ni plaisir. L’expérience avec une prostituée se révèle aussi vaine, l’impuissance freine ses ambitions hétérosexuelles. Lorsque dans la scène finale, il regarde un jeune homme à demi-nu, beau et musclé, il s’imagine immédiatement en train de le … poignarder ; la mort comme objet de désir est une notion importante de la pensée de Mishima.


     Le Pavillon d’or
, en 1956, est le premier roman à lui valoir la consécration internationale. Mishima utilise un fait réel : l’incendie criminel commis par un bonze novice d’un des plus précieux temples de Kyôto, le Kinkakuji. D’après ce personnage réel l’auteur crée son narrateur, Mizogushi, un jeune homme souffrant d’un très fort complexe d’infériorité à cause de ses origines modestes et d’un bégaiement dont on se moque. La beauté du temple lui fait horreur et le fascine ; il ne peut supporter son sentiment face au sublime et doit donc détruire le temple, le sacrifier pour s’accomplir et peut être hériter de la splendeur du monument.

  



     En 1965 commence à être publiée en feuilleton la tétralogie de Mishima, œuvre de plus de 1500 pages à laquelle il travaille jusqu’au matin même de son suicide. Son titre, La Mer de la fertilité, est le nom donné à une des plus vastes étendues désertiques de la lune. La particularité de Mishima est de faire se marier son amour pour la tradition japonaise et une modernité liée à la culture occidentale. La pensée bouddhique imprègne ainsi la tétralogie de la notion d’illusion, de vide et du thème de la réincarnation qui est le fil conducteur entre les quatre textes. Tous les thèmes récurrents de Mishima se retrouvent dans cette œuvre, les amours impossibles, le nationalisme exalté, le suicide, l’homosexualité. Dans ses pièces de théâtre il tente une hybridation entre théâtre Nô, Kabuki et dramaturgie occidentale, de la Grèce classique et de la France du XVIIe siècle. Cinq Nôs modernes suit les règles du genre mais en réinvente les thèmes, Le Palais des fêtes moque les pratiques culturelles de l’ère Meiji qui en essayant d’imiter la culture occidentale n’aboutissent pour Mishima qu’au ridicule.

 

Etude comparée d’après une nouvelle de Mishima :


     Dans un entretien, juste avant sa mort, Mishima déclare : " Bataille est le penseur européen qui m’apparaît le plus proche ". Pourtant il ne l’a connu qu’aux environs de 1960, c'est-à-dire dix ans avant sa mort. Il y a deux éléments qu’on peut relever chez ces auteurs, c’est leur fascination commune pour l’éros et la mort, mais le corps n’y a pas le même sens.


     Mishima est plus jeune que Bataille, il le découvre en 1960 avec la traduction de L’Érotisme, sa formation littéraire est alors déjà accomplie. Donc on ne peut pas vraiment parler d’influence mais plutôt d’une rencontre entre deux auteurs d’une culture éloignée, même si Mishima considère Bataille comme son frère aîné spirituel. Et à la suite de la lecture de cette traduction, il publie un article lui aussi intitulé " L’Érotisme ", où il lui déclare sa sympathie et estime que Bataille a donné à l’érotisme une vision plus globale que celle qui lui était accordée avant. C’est surtout la liaison étroite entre l’éros et la mort présente chez Bataille qui va fasciner Mishima qui l’avait déjà abordée dans Confession d’un masque par exemple. Mishima le souligne dans l’article : " il y a convergence entre sexualité et sacrifice : mettre à nu la victime est le premier pas vers la dissolution, la tuer est l’accomplissement de la dissolution ".


     Pour étudier cette relation on peut prendre l’exemple de Patriotisme, une nouvelle écrite
 en 1966 par Mishima. Car c’est un texte emblématique du dernier Mishima (celui qui a connu Bataille), dont l’histoire de suicide honorable anticipe la propre fin de Mishima. De plus il a exprimé sa préférence pour cette nouvelle, déclarant qu’elle représentait " le meilleur et le pire de son œuvre ". Enfin ce texte est souvent considéré comme le fruit de l’assimilation de la théorie " bataillienne " par Mishima. Cette nouvelle raconte l’histoire de Shinji Tokeyama, un lieutenant sympathisant et ami des rebelles qui ont organisé le coup d’état du 26 février 1936. Mais il est tenu à l’écart de leurs projets car il vient de se marier. Il reçoit l’ordre par le gouvernement de mener une attaque contre les rebelles. Devant ce dilemme : rester fidèle à ses amis ou obéir à l’ordre impérial pour rester loyal, il préfère se suicider. Après avoir fait l’amour à sa femme une dernière fois, il s’éventre et son épouse se poignarde ensuite. Mishima a plus tard écrit un article " l’incident du 26 février et moi " qui a servi de préface à la réédition de Patriotisme. Pour résumer, il y déclare que c’est son expérience de la guerre, les lectures de Nietzsche et sa connivence avec le philosophe Georges Bataille qui lui ont inspiré cette nouvelle. En effet les ressemblances apparaissent évidentes au départ, surtout à cause du dénouement, c'est-à-dire la mort sanglante après l’amour.


     Pourtant il y a aussi de nombreuses différences. En premier lieu, le suicide du lieutenant est un acte lucide, surtout cérémoniel. Même si quand il s’éventre, Mishima fournit une description très détaillée du sang, des intestins, de la graisse, l’érotisme de cette nouvelle n’est pas tout à fait celui de Bataille placé sous le double signe de l’interdiction et de la violation, passant aussi par la destruction. Or dans Patriotisme, c’est le calme, dans un respect mutuel, qui règne au moment du double suicide qui de plus n’est pas provoqué par la passion du corps. Ce qui est contradictoire de ce qu’a écrit Bataille dans L’Érotisme : " Si l’union des deux amants est l’effet de la passion, elle appelle la mort, le désir de meurtre ou de suicide. " Or chez Mishima, c’est un suicide de raison, et non de passion. Le héros a toujours conscience de soi, le suicide est le résultat d’une délibération (entamée dès le premier jour du mariage). C’est plutôt un choix éthique qui a poussé le lieutenant au suicide, l’acte d’amour permettant de le parfaire de façon héroïque et esthétique. Donc il n’y a pas d’extase, de hors soi comme chez Bataille. Cette différence sur l’extase est sûrement due au statut du corps chez les deux auteurs. Ainsi le début de la scène d’amour de Patriotisme : " Reiko reposait les yeux clos. La lumière basse de la lampe révélait la courbe majestueuse de sa blanche chair. Le lieutenant, non sans quelque égoïsme, se réjouit de ce qu’il verrait jamais : tant de beauté défaite par la mort ", le lien entre l’éros et la mort est très présent mais la description de Mishima n’est pas obscène, plutôt romantique, alors que le corps de Bataille est plus cru, brut ,mêlé de sang et de sperme, il est plus visqueux. Pour lui le corps le plus répugnant est le plus divin, tandis que le corps de Mishima doit être beau, reste froid et solide. Alors que Bataille veut faire " ressortir la condition animale des corps ", Mishima représente le corps idéalisé du lieutenant, tel une statue. On retrouve là le tableau de Saint Sébastien de Guido Reni qu’a souvent évoqué Mishima, que l’on peut mettre en lien avec une photo d’un supplice chinois (" cent morceaux " ou lengchi en mandarin), maintes fois revendiqué comme inspiration par Bataille, qui symbolise bien la vision du corps des deux auteurs, par leurs points communs et leurs différences. De plus chez Mishima, il y a une dualité corps/âme dans plusieurs de ses romans.

 

 



     Un autre élément à prendre en compte est le statut du corps au Japon qui est différent de celui qu’il a en Occident. En Europe, le nu est un thème central, mais il n’y a pas toujours eu une telle passion au Japon. Mishima l’a expliqué : traditionnellement, le corps en tant que tel ne symbolise pas la beauté. Par exemple un corps musclé n’était pas l’attribut de la noblesse mais du peuple. De même, pour les samouraïs, on s’attachait surtout à leur esprit lucide et subtil. La différence en fait est qu’en Occident, un beau corps symbolise la beauté idéale, la puissance est liée à l’érotisme, tandis qu’au Japon il n’y avait pas un tel culte du corps, celui-ci étant moins lié à l’érotisme. En effet les peintres représentaient l’amour et l’érotisme par l’absence (les vêtements d’une femme, la trace d’un parfum…), qui était plus importante que la présence physique. Mishima l’a développé dans une série d’essais, L’esthétique de la fin, où il explique qu’au Japon, l’amour commençait traditionnellement par l’union des corps ; le sentiment d’amour ne venait qu’après, car pour eux l’union physique n’est pas l’ultime étape de l’amour et de l’érotisme.

 



   Mais, encouragé par les lectures de Bataille, il a voulu quitter cette esthétique traditionnelle, a voué un véritable culte au corps, mais un corps qui reste dans une certaine mesure vide, qui n’a pas totalement rejeté cette tradition de l’absence. Et malgré certaine différences, les similitudes entre les deux auteurs sont frappantes ; d’ailleurs les thèmes développés par Bataille et relevés par Mishima dans ses articles critiques (la fusion de l’érotisme et de la mort, la fête comme temps sacré de la transgression…) sont ceux qu’on trouve dès les premières œuvres de Mishima. En cela Bataille n’a point influencé Mishima mais lui a fourni une formulation philosophique de ses fantasmes.


Marie-Fanny et Antoine, A. S. Éd.-Lib.

 

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26 mars 2008 3 26 /03 /mars /2008 08:26

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SEI SHÔNAGON,
Notes de chevet,
(traduction et commentaires d’André Beaujard),
Gallimard/Unesco, 1960.

 











I - Aperçu de la culture japonaise sous l’ère Heian


1) Repères temporels


     La période Heian se situe entre 794 (date où Kyoto, alors appelée Heian Kyô, devient la capitale et signifie " lieu de paix et de pureté ") et 1192 (ce qui correspond à l’instauration du pouvoir militaire des shôgun). Cette période est généralement considérée comme l’âge d’or du Japon. C’est plus précisément autour de l’an mille que la littérature nippone est à son apogée : il s’agit d’une littérature classique, dont l’équivalent serait notre XVIIème siècle français.

sei-heian-damedecour.jpegDame de cour de l'ère Heian

     Les Notes de chevet de la dame d’honneur Sei Shônagon datent de la fin du Xème et du début du XIème siècle. Elle a écrit ce recueil alors qu’elle était à la cour impériale au service de l’impératrice Teishi. La vie à la cour était très codifiée mais les dames et gentilshommes y étaient très libres, plus préoccupés d’esthétique et de plaisir que de questions morales. Les arts y tenaient une place prépondérante (littérature, peinture, calligraphie, danse, musique et chant) et le souci de raffinement, de beauté et d’harmonie semblait déterminer tous les comportements.


     2) La poésie


     En 951, devant l’engouement de gens de la cour pour les waka (poème de 31 syllabes), l’Empereur fonde un office de poésie. Des concours de poésie s’inspirant de ce qui se fait en Chine s’organisent (uta-awase) au cours desquels on compose des poèmes selon un cérémonial précis. D’autres types de jeux sont inventés où l’on compare les qualités des objets les plus variés : racine, coquillages, encens, etc. Un ou plusieurs arbitres ont pour mission de départager les deux partis. Pourtant les premiers traités de poésie sont postérieurs puisqu’ils datent de la fin de la période Heian. On retrouve ces gens qui se défient à coup de poèmes dans les Notes de chevet.


3) La littérature féminine


     La place de la femme au Japon sous l’ère Heian est relativement complexe : elle doit être belle, intelligente, discrète jusqu’à l’effacement. C’est une société dominée par les valeurs féminines, mais il ne faut pas se méprendre : cela ne signifie pas que les femmes avaient le pouvoir, mais plutôt que les hommes étaient très féminins. Pourtant, la littérature est un domaine ouvert aux femmes depuis l’époque Nara (710 à 794) où les poèmes des femmes étaient prisés autant que ceux des hommes. On attendait même d’une femme qu’elle sache composer un waka où intervenaient toutes les références à la nature qui devaient en faire une oeuvre d’art. D’ailleurs les chefs-d’œuvre de la littérature de l’époque furent écrits par des femmes, ce qui paraît très moderne si l’on pense à la situation de la femme en Europe en plein milieu du Moyen Age. Si les femmes écrivaient en caractères japonais (syllabaires), autour de l’an mille, les hommes utilisaient les caractères chinois (kanji, c’est-à-dire les idéogrammes).

 

II- Les chefs-d’œuvre de la littérature japonaise


1) Le dit du Genji de Murasaki Shikibu

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     Avant d’analyser Les notes de chevet il est important de resituer cette œuvre par rapport à un autre écrit majeur qui date de la fin du Xème siècle : Le dit du Genji (Genji Monogatari). Il s’agit d’un roman de cour, racontant les aventures amoureuses du prince Genji, avec beaucoup de légèreté et de psychologie. Ce livre constitué de 54 chapitres est considéré par les spécialistes du Japon comme un chef-d’œuvre de la littérature japonaise, dont l’influence perdure encore aujourd’hui. Il a fait l’objet de nombreuses réécritures par des copistes, toujours sur des papiers précieux et rehaussés d’éclats d’or et d’argent. Les premières peintures inspirées du Dit du Genji datent d’un siècle après son écriture : il s’agit d’œuvres réalisées par les femmes et appelées " onna-e ". Au XVIème siècle, d’autres artistes illustrèrent Le dit du Genji.

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2) Les sôshi et les nikki


     Livre inclassable, Notes de chevet est parfois considéré comme un essai et parfois comme un journal intime au sens japonais du terme (qui peut contenir des poèmes, pensées, anecdotes, critiques, événements, etc.).Le mot " sôshi " que l’on traduit généralement par " notes " s’applique à un genre littéraire bien défini dont Sei Shônagon a donné le premier et le plus parfait exemple. Les " nikki ", en général écrits par des femmes, sont des journaux intimes tenus au jour le jour, alors que les sôshi sont également des écrits intimes mais qui ne respectent pas l’ordre chronologique, ni même aucun plan. Le mot " zuihitzu " sert également à les désigner : il peut se traduire par " au fil du pinceau ". Cette expression rend bien compte de l’hétérogénéité des Notes de chevet où idées, images, pensées, sensations et souvenirs se mélangent, comme si l’auteur avait procédé par association d’idées.

 

III – Dame d’honneur Sei Shônagon


1) Quelques éléments biographiques

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     Nous savons peu de choses sur Sei Shônagon. On ne s’étonnera pas d’apprendre qu’elle vient d’une famille aisée et cultivée : son père et son grand-père étaient tous deux des poètes reconnus. Elle est née aux environs de 966, et en 993 elle s’installa au palais impérial au service de l’épouse impériale Teishi, qu’elle servit jusqu’à sa mort en l’an 1000. Elle acquis une reconnaissance en tant que poète à la cour impériale. Ses écrits témoignent d’un attachement et d’une loyauté sans borne envers l’impératrice. Ensuite, on ignore ce qu’est devenue Sei Shônagon, et les différents témoignages dont on dispose relèvent plus de la légende que de la biographie. On estime qu’une partie de ses cahiers a été écrite au palais, pendant l’été et l’automne 996, une autre aurait été rédigée après la mort de l’impératrice en 1000, et le troisième segment serait encore plus tardif. La façon dont les cahiers de Sei Shônagon ont été portés à la connaissance du public est assez floue et l’explication en fin d’ouvrage, selon laquelle le gouverneur de la province de l’Ise lui rendant visite à la campagne aurait vu les cahiers et s’en serait emparé pourrait avoir été rajoutée ultérieurement par un copiste.


     Sei Shônagon est une femme très intelligente, qui observe attentivement tout ce qui l’entoure, et en premier lieu les êtres humains. Elle a une étonnante capacité d’émerveillement, mais si elle est souvent admirative (vis-à-vis des gens élégants et talentueux), elle n’hésite pas à critiquer de façon véhémente certains comportements.


2) Les influences de Sei Shônagon


     Il est probable que Sei Shônagon se soit inspirée de la littérature chinoise, son père en étant un spécialiste (il a réalisé une anthologie) : Erya et Shiming sont les deux œuvres les plus anciennes où l’on trouve des listes et des réflexions critiques proches des Notes de chevet. Ses sources d’inspiration au Japon sont à chercher du côté de Minamoto No Shitagô qui, en 934, a composé une encyclopédie en langue japonaise : le Wamyô-Ruijushô. Sei Shônagon connaissait aussi certainement les Ecrits mélangés de la littérature Tang populaire, qui regroupait avec humour les choses négatives et les choses positives et les répartissait par groupes de cinq.

 

IV – Notes de chevet : un livre hybride


1) La composition du livre

 


     Le livre se compose de 300 développements de longueurs très variées : de trois lignes à plusieurs pages, le livre en comportant 250. Parmi ces 300 fragments, 162 ont des titres, comme par exemple " Choses qui font battre le cœur ", " Choses difficiles à dire ", " Gens qui ont un air de suffisance ". Il n’est régi par aucun ordre logique, l’auteur semble écrire ce qui lui passe par la tête et qu’elle a envie de fixer sur le papier : association d’idées et digressions sont donc les deux mots d’ordre.


     Il est possible de dégager trois axes différents dans les Notes de chevet :

 Des listes : elle dresse de nombreuses listes (parfois agrémentées de commentaires, mais pas toujours). Ces listes concernent des domaines très éclectiques avec une prédilection pour la nature (sources chaudes, montagnes, cascades, etc.) et les arts (instruments à cordes, danses, etc.) ;


 Des souvenirs d’événements qui se sont déroulés à la cour et qui l’ont marquée : les grands moments (les fêtes ou les rites), mais aussi de petits événements du quotidien qui l’ont émue, charmée ou exaspérée ;


 Des impressions personnelles, des remarques critiques sur ses contemporains notamment.


     Elle écrit donc surtout sur ses sensations, ses impressions, les petits événements dont elle est témoin (elle ne fait aucune mention des troubles politiques que connaît le pays).

 


2) Les relations entre hommes et femmes à la cour


     Ces Notes de chevet nous offrent une vision unique des relations entre hommes et femmes à la cour. La communication entre les deux sexes était régie par des règles de bonne conduite qui n’empêchaient pas les couples de se former et de se rencontrer, pourvu qu’une certaine discrétion soit respectée. L’échange de lettres, contenant souvent des poèmes, calligraphiées avec soin sur de beaux papiers, était le principal moyen de communication - et donc de séduction - entre hommes et femmes. Dans l’érotisme japonais, ce qui est caché se révèle aussi important que ce que l’on dévoile : les femmes dissimulent leur visage derrière des éventails et beaucoup de discussions ont lieu alors que les deux amants se trouvent de part et d’une fine cloison ou d’un paravent. Cependant, il ne faut se garder de considérer la culture japonaise de l’époque Heian avec un regard occidental. On ne trouve pas d’équivalent de l’amour courtois, respectueux et distant du chevalier du Moyen Age pour sa dame : les relations entre les sexes sont spécifiques à la culture japonaise et en ce sens elles ne sont guère comparables à ce qui se passait en Europe à la même époque.


     La cour est le royaume des femmes d’esprit et si la beauté reste le principal attrait des hommes pour les femmes, ils apprécient également qu’une femme soit cultivée et brille aussi par son intelligence. Sei Shônagon ne parle que des relations entre hommes et femmes à la cour impériale, et cela ne nous dit rien sur ce qu’elles étaient dans le reste du Japon : il est évident qu’il devait y avoir de grandes différences selon les classes sociales et que les femmes de la cour étaient des privilégiées par rapport aux femmes du peuple. Sei Shônagon tient des propos que l’on pourrait qualifier de féministes si l’on ne craignait pas l’anachronisme : " j’apprécie peu et je trouve sans intérêt les femmes qui mènent une vie honnête, se satisfont d’un bonheur conjugal de surface et n’attendent aucune joie de l’avenir ".


     Le gentilhomme de Heian, quant à lui, prenait grand soin de son apparence physique : il mettait beaucoup de parfum, se poudrait le visage et étudiait sa tenue. Le prototype de l’homme de qualité est le prince Genji décrit dans Le dit du Genji (et qui s’inspire d’un personnage ayant réellement existé) : il est beau, élégant, sensible et peu enclin à l’héroïsme. L’influence du bouddhisme fait que beaucoup d’hommes aspirent à une vie monastique une fois qu’ils ont eu le temps de profiter des plaisirs de la vie.


     Si l’auteur ne nous dit rien ou presque de sa propre vie amoureuse, elle raconte plusieurs anecdotes où des amants échangent des lettres, se retrouvent, se quittent, etc.

 


Extrait :

" Pour les rendez-vous secrets, l’été est charmant. Les nuits sont extrêmement courtes et fugitives. Déjà, il fait jour et l’on n’a pas dormi un seul instant. Comme les stores sont partout restés levés la fraîcheur pénètre dans les habitations et l’on peut voir au loin, de tous les côtés. A l’aube, les amants ont encore quelque chose à se dire ; ils sont occupés à causer, quand juste devant leur chambre, un corbeau s’envole avec un cri sonore. Ils ne se doutent pas d’avoir étés découverts, et c’est bien amusant ! "


3) La nature, les éléments, les saisons


     Les descriptions émerveillées que Sei Shônagon fait de la nature sont colorées de sacré et de mysticisme. Les couleurs des feuilles de pruniers, les paysages enneigés, le bruit de la pluie lui inspirent parfois des poèmes qu’elle retranscrit dans le livre. La beauté de la nature et la nostalgie du temps qui passe marquée par la succession des saisons sont au cœur de son œuvre.

 


Extrait :

" Lorsque le ciel s’est éclairci après la pluie, au bord de l’eau, près d’un pont fait d’arbres auxquels on a laissé leur sombre écorce, que les fleurs de la ronce, écloses en profusion, sont splendides, éclairées par le soleil couchant ! "

 

4) L’importance des arts à la cour


     Sei Shônagon évoque dans les Notes de chevet tous les arts prisés à la cour impériale : la danse, le chant, la musique, la peinture, la calligraphie, la littérature (en particulier la poésie mais aussi le roman). Tout ce que l’homme peut créer de beau est source d’admiration pour elle. Elle retranscrit de manière très fine les sensations que lui procure l’art et la contemplation du Beau avec sincérité, finesse et une certaine naïveté.


Extrait :

" Lorsque les musiciens furent à peu près devant le Palais des offrandes de parfums, je les entendis jouer de la flûte et battre la mesure. Je les attendais, souhaitant les voir bientôt venir ; mais quand je les aperçu qui arrivaient, en chantant l’air du " Rivage d’Udo ", près de la haie de bambous, et que la harpe résonna, il me sembla que je ne pourrais supporter ma joie."


5) Les listes


     Parmi les 300 fragments du livre, on compte 78 listes. Si certaines ont une dimension nettement encyclopédique (liste des sources chaudes par exemple), d’autres rassemblent des éléments disparates. Ce dernier type de liste se rapproche de l’aphorisme ou du poème court.


Extrait :

" Choses qui sont proches bien qu’éloignées

Le Paradis.

La route d’un bateau.

Les relations entre un homme et une femme."


6) Réflexions à partir du texte


     On peut prolonger cette lecture de Sei Shônagon dans trois directions.


     Ces Notes de chevet peuvent nous amener à réfléchir sur la représentation que les Occidentaux ont des Japonais (et qui trouve un écho dans ce livre : raffinement extrême de la culture, érotisme, femmes réservées, voire soumises).


     Ce livre peut également nous amener à évaluer la place des journaux intimes dans la littérature orientale et occidentale.


     Enfin, cette lecture pourrait nous permettre de nous poser la question de l’existence d’une littérature féminine et de ses spécificités.

 


Conclusion


     En conclusion, on peut dire que Notes de chevet est une œuvre à la fois moderne et intemporelle puisqu’elle continue de toucher les lecteurs mille ans après sa création.


     Notes de chevet
peut se lire au moins de trois façons différentes : c’est un document sur la vie d’une dame d’honneur à la cour impériale au tournant de l’an mille ; mais aussi de la poésie en prose. Enfin cela peut être considéré comme des miscellanées : d’ailleurs, dans Les Miscellanées de Mr.Schott , Ben Schott reproduit six listes de Sei Shônagon et dit qu’" elle a élevé la liste au rang de genre poétique ".


     Pour terminer, je ferai mienne cette citation de Sei Shônagon :

" On ne doit jamais manquer de répéter à tout le monde les belles choses qu’on a lues ".


BIBLIOGRAPHIE


Pour mieux comprendre la culture japonaise :

Le Japon éternel, Nelly Delay, La Découverte / Gallimard, 1998.

L’âge d’or de la culture Heian, Rose Hempel, l’Office du livre, 1983.

Dictionnaire de la littérature japonaise, Jean-Jacques Origas, P.U.F. Quadrige, 2000.

Dictionnaire historique du Japon, Maisonneuve et Larose, 2002.

 

Pour découvrir d’autres œuvres de la même époque :

Le dit du Genji, Murasaki Shikibu, Publications Orientalistes de France, 1988.

Le journal de Sarashina, Publications Orientalistes de France, 1957.

Contes d’Ise, Connaissance de l’Orient, Gallimard/Unesco, 1969.

FILMOGRAPHIE

Peter Greenaway, né en 1942, à la fois cinéaste, écrivain, peintre et chercheur a adapté Les notes de chevet sous le titre The pillow book. Ce réalisateur iconoclaste et sophistiqué s’est fait remarquer avec Meurtre dans un jardin anglais en 1982.

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Fanny, A.S. Ed.-Lib.






 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

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25 mars 2008 2 25 /03 /mars /2008 08:28

La découverte. Exploration, récit de voyage, réflexion ethnographique.

Chronologies, bibliographies, citations, liens

 

 


a. Afrique et Japon, une connaissance tardive. Chronologies.

 


L’Afrique.


-470 ? Hannon explore la côte de l’Afrique occidentale.

-460. Hérodote remonte le Nil jusqu’à Assouan. Pense que le Niger est un affluent du Nil.

141. Carte du monde de Ptolémée. L’Afrique est représentée jusqu’à l’Equateur.

XIIe siècle. Le géographe Al Idrisi : une mappemonde + ouvrage de géographie.

1488. Bartolomeu Dias double le cap de Bonne Espérance.

XVIe siècle. Circumnavigations des Portugais et description des embouchures de fleuves.

1658. Les Français fondent Saint Louis à l’embouchure du Sénégal.

1768-1774. Voyages de James Bruce en Abyssinie.

1788. Fondation de l’African Association à Londes. Cherche des candidats à l’exploration du Niger.

1790. Parution des voyages de Bruce : mystère des sources du Nil. (Influence sur Bonaparte).

1795-1797. Mungo Park prouve que le Niger coule vers l’Est.

1828. René Caillié à Tombouctou.

1857. Burton et Speke : de Zanzibar aux Grands Lacs. Barth perce le secret de la boucle du Niger.

1863. Jules Verne, Cinq semaines en ballon.

1885. Conférence de Berlin.

1890. Traduction française du récit de la dernière expédition de Stanley.

 


Japon.


XIIIe-XIVe siècles. Marco Polo (1254-1324). Livre des merveilles du monde. Evoque Zipangri (ou Cipango ou Cipangu) = le Japon ?

1453. Bulle du pape Nicolas IV Inter Caetera Divina et 1494, traité de Tordesillas. Partage du monde entre l’Espagne et le Portugal.

XVIe. Les Portugais débarquent au Japon. 15 août 1549, arrivée de François-Xavier, naufragé à Tanegashima, île située au sud du Japon.

" De tous les peuples jusqu’ici découverts, celui-ci est sans doute le meilleur… "

 

 


b. Petite bibliographie sélective des premiers récits de voyage européens

 

 

 

 


Marco Polo, Devisement du monde, 1298.
Texte en ligne sur Gallica (édition Longis), édition Groulleau.

Jean de Mandeville, Le Livre, 1356.

Ibn Battûta, Voyages (Rihla), (1358) La Découverte (1982).

André Thevet, Cosmographie du Levant (1554) Texte en ligne sur Gallica (éd. de 1990)

Singularités de la France antarctique


thevet-carte.jpegCarte de l'Amérique par André Thevet

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Bois gravés de Jean Cousin numérisés sur Gallica
.

Édition Chandeigne, coll. La Magellane

(présentation des éditions Chandeigne sur Lekti-écriture)

 

Jean de Léry, Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil (1578). " Bréviaire de l’ethnologue " selon Claude Lévi-Strauss. Texte numérisé en ligne sur Gallica (éd. de 1578). Texte transcrit de l’édition de 1580. Trois autres éditions consultables sur Gallica.

Ces textes inspirent, entre autres, le chapitre " Des cannibales " des Essais de Montaigne.

 

 Luis Fróis, Traité sur les contradictions & différences de mœurs (1585), éd. Michel Chandeigne, Magellane poche, 7,60 euros.

François Caron, Le Puissant royaume du Japon (1636), Chandeigne Magellane, 23,75 euros.

 

c. Le récit de voyage moderne.

 

(1557). ). Texte en ligne sur Gallica

 


Afrique :

Paul Morand, Paris-Tombouctou, 1928 in Voyages (Robert Laffont, coll. Bouquins, 2001),

Magie noire, 1927.

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André Gide. Voyage au Congo, 1927 (NRF). Voir fiches de
Fanny, Maëla,

Retour du Tchad, 1928.

Albert Londres, Terre d’ébène, 1929. Voir fiches d’Antoine, Mathieu

Michel LEIRIS, L'Afrique Fantôme,1934 ; Voir fiche de Mailis

 


Japon :

 

Wenceslas de Moraes, Lettres japonaises, 1890 – 1893.

Nicolas Bouvier, Japon, 1967. Chronique japonaise, 1975. Payot. Voir fiches (et liens) de Pauline, Charline

 


Gide.

Un engagement tout relatif :

Contre le racisme : " Moins le blanc est intelligent, plus le noir lui paraît bête. " (p. 27).

P. 113 : " Quel démon m’a poussé en Afrique ? Qu’allais-je donc chercher dans ce pays ? J’étais tranquille. A présent je sais : je dois parler. "

" Je veux passer dans la coulisse, de l’autre côté du décor, connaître enfin ce qui se cache, cela fût-il affreux ? "

" Si coûteux qu’ait pu être, en argent et en vies humaines, l’établissement de cette voie ferrée, à présent elle existe pour l’immense profit de la colonie belge – et de la nôtre. " (p. 22).

 


L’intertextualité.

 

P. 18. " Image de l’ancien ‘Magasin pittoresque’ : la barre à Grand-Bassam. "

 

Référence à Joseph Conrad :

Epigraphe : " A la mémoire de Joseph Conrad "

P. 22, à propos de Pointe-Noire : Note 2.

" C’est à ce point de la côte que doit aboutir le chemin de fer de Brazzaville-Océan […]. Ce chemin de fer qui fonctionne depuis 1900 traverse la région que Joseph Conrad devait encore traverser à pied en 1890 et dont il parle dans Au cœur des ténèbres – livre admirable qui reste encore aujourd’hui profondément vrai, j’ai pu m ‘en convaincre, et que j’aurai souvent à citer. Aucune outrance dans ses peintures : elles sont cruellement exactes ; mais ce qui le désassombrit, c’est la réussite de ce projet qui, dans son livre, paraît si vain. "

Note 1, p. 245 : " Conrad parle admirablement, dans son Cœur des ténèbres, de "l’extraordinaire effort d’imagination qu’il nous a fallu pour voir dans ces gens-là des ennemis". "

" Je relis le Cœur des ténèbres pour la quatrième fois. C’est seulement après avoir vu le pays dont il parle que j’en sens toute l’excellence. " Retour du Tchad, p. 399.

 


Analyse de ses propres représentations :

 

En remontant le Congo sur le Brabant : " Je m’attendais à une végétation plus oppressante. Epaisse, il est vrai, mais pas très haute et n’encombrant ni le ciel ni l’eau " (p. 40).

P. 46, promenade dans la forêt : " Si intéressante que soit cette circulation parmi les végétaux inconnus, il faut bien avouer que cette forêt me déçoit. J’espère trouver mieux ailleurs. Celle-ci n’est pas très haute ; je m’attendais à plus d’ombre, de mystère et d’étrangeté. Ni fleurs, ni fougères arborescentes ; et lorsque je les réclame comme un numéro du programme que la représentation escamote, on me répond que ‘ce n’est pas la région’. "

Plus loin : " Le spectacle se rapproche de ce que je croyais qu’il serait ; il devient ressemblant. Abondance d’arbres extrêmement hauts, qui n’opposent plus au regard un impénétrable rideau ; ils s’écartent un peu, laissent s’ouvrir des baies profondes de verdure, se creuser des alcôves mystérieuses et, si des lianes les enlacent, c’est avec des courbes si molles que leur étreinte semble voluptueuse et pour moins d’étouffement que d’amour.

Mais cette orgie n’a pas duré. " (p. 43).

Et enfin, chapitre IV : " Ma représentation imaginaire de ce pays était si vive (je veux dire que je me l’imaginais si fortement) que je doute si, plus tard, cette fausse image ne luttera pas contre le souvenir et si je reverrai Bangui, par exemple, comme il est vraiment, ou comme je me figurais d’abord qu’il était. "

 


Attentes et représentations d’un Européen en Afrique :

P. 44. " Puis, suivant le sentier devant nous, qui pénètre dans la forêt, nous nous sommes enfoncés presque anxieusement dans une Brocéliande enchantée. "

P. 191. " C’est à l’espacement des arbres d’un verger, aux pommiers d’une cour de ferme normande, aux ormes, soutien des vignes en Italie de la région de Sienne, que j’aurai dû comparer le clairsemé des arbres dans la savane depuis tant de jours. "

P. 193. " A partir de Kuigoré, très belles roches de granit, et même format de grands soulèvements parfois analogues à ceux de la forêt de Fontainebleau. Chaque fois que le paysage se forme, se limite et tente de s’organiser un peu, il évoque en mon esprit quelque coin de France ; mais le paysage de France est toujours mieux construit, mieux dessiné et d’une plus particulière élégance. "

Et, dans le Retour du Tchad, p. 448 : " Ce sont encore les Cévennes, mais les hautes Cévennes. "

 

Parmi ces représentations, que l’on trouvait déjà dans la fiction (Verne, lost race tale, Conrad), l’image d’une Afrique préhistorique. P. 52 : " Nous quittons le Congo pour l’Oubangui. […] Aspect préhistorique du paysage. "

 


Albert Londres.


" le drame du Congo-Océan " (titre du chapitre XXVII). " Un drame se joue ici. Il a pour titre Congo-Océan. " (p. 189). " pour cent quarante kilomètres, il avait fallu dix-sept mille cadavres ! " (p. 213).

" Je pense que si le Français s’intéressait un peu moins aux élections de son conseiller d’arrondissement, peut-être aurait-il, comme tous les autres peuples coloniaux, la curiosité des choses de son empire, et qu’alors ses représentants par-delà l’équateur, se sentant sous le regard de leur pays, se réveilleraient, pour de bon, d’un sommeil aussi coupable. " (p. 213).

 



Michel Leiris.


"C'est en poussant à l'extrême le particulier que, bien souvent, on touche au général; en exhibant le coefficient personnel au grand jour qu'on permet le calcul de l'erreur; en portant la subjectivité à son comble qu'on atteint l'objectivité".

"Le carnet d'inventaire s'emplit. Il ne nous est pas encore arrivé d'acheter à un homme ou une femme tous ses vêtements et de le laisser nu sur la route, mais cela viendra certainement".

Vols des konos : "depuis le scandale d'hier, je perçois avec plus d'acuité l'énormité de ce que nous commettons".

 


Intertextualité :

Leiris évoque l’ " imagerie africaine " dont il est imprégné :

  •  

  • " l’histoire du prêtre Jean "
  •  

     

  • " Arthur Rimbaud vendant ses armes à Ménélik ",
  •  

     

  • Impressions d’Afrique " (de Raymond Roussel, 1910).
  •  

 

Après Ouagadougou, 5 décembre 1931 : " Enfin, on se sent dans le Sud ! Il y a de la terre rouge, de la végétation, des sauvages nus comme dans les livres d’images […] "

 


 Référence à Rimbaud.

Voyage vers l’Abyssinie : évocation de " la haute silhouette du maudit famélique " (p. 225).

" Je vis ici dans le culte de Rimbaud qui, avec Nerval, peut-être, représentera toujours à mes yeux la seule figure littéraire propre et nette. Pour la France tout au moins. " (Lettre à Zette, 3 juillet)

 

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Published by pier - dans Altérité.
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24 mars 2008 1 24 /03 /mars /2008 10:26


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Le Ventre de New York
Traduit de l’anglais (américain)
par Danièle et Pierre Bondil,
Payot & Rivages, 1998.
ISBN 2-7436-0789-0

 












Biographie de l’auteur

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     Thomas Kelly est né en 1961. Il a été élevé dans le Bronx ; ses parents étaient américains mais ses grands-parents irlandais, ce qui a eu une grande importance dans son œuvre. Après six années d’études supérieures, il a exercé de nombreux métiers dont il s’est beaucoup inspiré pour ses romans. Il a travaillé sur les chantiers, a été employé d’usine, chauffeur de taxi, manutentionnaire de nuit dans les tunnels.

     Il s’est beaucoup investi dans la vie politique et notamment dans les syndicats ; en 1992 il a travaillé pour le président Clinton et en 1993 à la mairie de New York.


     A ce jour il a écrit trois romans :

Le ventre de New York

paru en 2001 qui fut un grand succès,

Rackets

en 2003,

Les bâtisseurs de l’Empire

paru en novembre 2007.

 

Bref résumé de l’oeuvre


     Paddy et Billy Adare sont deux frères. Paddy est un ancien boxeur dont la main est presque tombée en miettes lors d’un combat ; suite à des opérations, elle a été plus ou moins sauvée ; dans le temps du récit il est homme de main pour des malfrats ; il est sensible mais ne le montre pas souvent. Quant à Billy, marqué par la mort de son père dans les tunnels, il y travaille pour financer ses études. Il a fait trois ans de faculté de droit. C’est le seul personnage instruit du livre.


     L’histoire se passe en 1987 pendant les années Reagan. Nous sommes dans un environnement essentiellement ouvrier.

 

Analyse de l’œuvre


     Ce livre confronte plusieurs mondes ; nous avons tout d’abord la présence des mafias italienne irlandaise. Elles se font concurrence ; c’est un peu la loi du plus fort. Il y a aussi un policier qui est une femme enceinte ; elle s’inflige une vie très dure : jeune, elle travaillait aussi sur les chantiers et revendiquait le fait que des femmes puissent faire le travail des hommes. L’autre personnage féminin principal est Rosa ; elle vit avec Paddy depuis un certain temps et travaille dans un bar ; elle aspire à une vie tranquille et sans problèmes à la campagne. Nous avons aussi des ouvriers dont la vie se résume aux tunnels.


     Le titre de l’œuvre. Le Ventre de New York indique parfaitement toute la dimension de l’œuvre car l’essentiel de l’histoire se passe dans les tunnels et autour. C’est donc au sens propre que l’on peut comprendre ce titre mais aussi au sens figuré car nous découvrons ici le milieu ouvrier, les bas-fonds de la ville de New York qui est le contraire de la ville tout en hauteur et en verre que l’on veut nous montrer. Ce livre montre l’envers de l’Amérique, alors que le président Reagan voulait donner l’image d’une économie prospère. Ce sujet des tunnels est abordé en profondeur car l’auteur lui-même y a travaillé ce qui rend les descriptions et les relations entre les personnages très réalistes.


     Kelly dédie ce livre " à la mémoire de Thomas G. Kelly (…) et aux vingt-trois hommes qui sont morts en creusant le tunnel d’adduction d’eau numéro trois de la ville de New York ". Le milieu ouvrier revient à chaque phrase ; dés l’incipit nous plongeons directement dans une ville en travaux dont le ciel est encombré par les grues de chantier ; lorsque Billy arrive pour travailler l’été, sa première descente dans les tunnels apparaît comme une longue descente aux enfers ; nous ressentons toute l’angoisse qui envahit le personnage. Le lexique de la peur est récurrent ; nous sommes face à un " malaise ", une " petite onde de peur ", " une inquiétude [qui] l’envahit ". Au fur et à mesure des tâches effectuées par Billy, l’auteur évoque toute la dureté de ce travail et les maux qu’il occasionne ; les tunnels sont synonymes de mort : " il remarqua les brancards métalliques, équipés de sacs mortuaires ". Nous nous immisçons également pour ressentir les douleurs du personnage " sentant la brûlure de ses bras et de son dos se communiquer à ses jambes".


     Thomas Kelly nous montre ici ce qu’est la vie de chantier à New York, il nous en brosse un tableau réaliste et rend ses personnages réellement vivants. Tout au long du récit, toutes les douleurs physiques ou psychologiques, toute la dureté de cette vie nous est montrée à l’état brut ; ni les actions ni même le vocabulaire ne sont enjolivés. Nous voyons en cela la volonté de Thomas Kelly de restituer le monde qu’il a connu tel qu’il est réellement ; ce livre n’est pas seulement une fiction romanesque mais peut être vu comme un témoignage. Nous sommes immergés dans un monde populaire tant à travers les actions qu’à travers le vocabulaire ; les dialogues et même les descriptions sont écrits de manière très orale : " Billy, mon vieux, je te dis que ça grouille de jeunes chattes en chaleur, ici, ce soir. Bon, oublie pas les cinq T : Trouve-les, touche-les, tâte-les, tringle-les et tire-toi ." Ce langage s’ajoute à l’univers réaliste que Kelly construit dans son roman. Nous pouvons imaginer les scènes aussi bien que si on les voyait dans un film.


     Cette œuvre possède également la dimension humaine et sociale importante d’un sujet qui est pourtant peu abordé. C’est ainsi que Kelly a construit ses personnages ; on sent qu’ils ont été étudiés, on décèle la psychologie de chacun comme s’ils étaient de vraies personnes.


     Le monde dans lequel ils évoluent est dur et offre des échappatoires, les personnages ont le choix de les saisir ou pas. Pour Billy, par exemple, l’univers des tunnels devient un moyen d’échapper à la vie réelle, l’obscurité le rassure et il se réfugie dans les tunnels comme dans une tanière ; c’est un monde parallèle à celui qui se poursuit au-dessus de lui ; ses collègues sont comme une famille qu’il s’est construite et l’on ressent une atmosphère unique. L’humanité de son œuvre se ressent aussi dans l’attitude des principaux personnages : Kelly ne nous montre pas Billy et Paddy comme des héros ; non, il nous les montre avec des défauts et des faiblesses, ce qui permet au lecteur même s’il ne connaît pas ce monde ouvrier de s’identifier au personnage, de s’y attacher.


     Pour conclure, Kelly nous invite à découvrir un monde insoupçonné à la fois humain et difficile mais étonnamment réel. Le personnage de Billy rappelle l’auteur par sa vie et ses origines car son grand-père aussi est irlandais. On sent l’importance de la famille dans sa vie et son œuvre. Nous pouvons penser que c’est pour exorciser ce qu’il a vécu que l’auteur raconte la vie dans les tunnels dans ses œuvres, pour se soulager et surtout pour nous informer sur ce monde à part.


Steffi, Bib 1A.


Sur Le Ventre de New York, voir aussi la fiche de Manon

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24 mars 2008 1 24 /03 /mars /2008 08:53

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Calixthe BEYALA
Comment cuisiner son mari à l’africaine
Albin Michel, 2000



















- Calixthe Beyala :

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      Camerounaise, elle part pour Paris à 17 ans ; elle fait des études de gestion et de lettres. Elle s’installe en Espagne à Malaga, puis en Corse. Elle gagne de nombreux prix littéraires : Grand Prix Littéraire de l'Afrique Noire pour son roman Maman a un amant, Grand prix du roman de l'Académie Française pour Les Honneurs perdus, Grand Prix de l'Unicef pour La Petite fille du réverbère ; elle est aussi et surtout consacrée Chevalier des arts et des lettres. Très militante, notamment dans le féminisme, elle est aussi porte-parole de l'association le Collectif Egalité pour le droit des minorités visibles en France. Elle est accusée de plagiat à plusieurs reprises.


      - Le livre :

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Une Parisienne d’origine africaine, Mademoiselle Aïssatou, vit seule dans une cité. Elle vit à la française, avec les canons de beauté occidentaux qu’elle adopte avec un effort constant (régimes sur régimes). Elle semble avoir totalement oublié ses racines, mais ces dernières réapparaissent lorsqu’elle tombe amoureuse de son voisin africain. Se rappelant les conseils de sa mère, elle va tenter de conquérir son estomac pour le séduire, avec des recettes africaines traditionnelles.


     - Les autres livres :

Ils se situent toujours entre tradition et modernité, entre Afrique et Occident


    Peu sont légers :

Femme nue, femme noire

(récit érotique)

Le Petit Prince de Belleville

(roman d’apprentissage un peu similaire à celui-là : difficultés d’intégration à Paris, partagé entre deux cultures…)


     La majorité de ses titres sont des livres durs (vocabulaire cru et acéré pour des thèmes violents et parfois tabous) :

Tu t’appelleras Tanga

(prostitution enfantine et voulue par les parents)

Assèze l’Africaine

(excision, fugue)

C’est le soleil qui m’a brûlée

(la tradition de soumission des femmes)

La Plantation

(la colonisation, les dictatures)


    Elle joue aussi du marketing dans L’homme qui m’offrait le ciel, une auto-fiction où son double couche avec Michel Drucker…


I) La forme


- La structure du livre est originale : Chaque chapitre est assorti d’une véritable recette de cuisine dont on a parlé au chapitre précédent (pratiquement toutes infaisables et c’est dommage, vu que les ingrédients sont difficiles à trouver. Exemples : tortues de brousse aux bananes plantains vertes ; antilope fumée aux pistaches ; boa en feuilles de bananier ; crocodile à la sauce tchobi…)


- Il y a un contraste de styles assez étonnant mais plutôt bienvenu dans ce cas, puisqu’ils collent à la thématique : mélange d’expressions et adages africains traditionnels et d’une langue française très correcte voire soutenue.


- L’écriture de Calixthe Beyala est particulièrement poétique :


 On a un jeu perpétuel sur les sonorités : l’écriture en devient chantante et se rapproche de l’oralité comme le veut la tradition des griots en Afrique.


 Elle utilise beaucoup d’expressions colorées et d’adages africains.


 Le thème de la cuisine est prétexte aux métaphores culinaires :

" Les semaines passent et mon chagrin est gastronomique. Il s’étale comme une tarte à la crème, là sur mon visage ; il se mousse au chocolat aux coins de mes lèvres ; il craquette sous ma langue comme un biscuit sec ; il est aussi amer qu’une cola et je le distribue autour de moi. Il agace les langues, acide comme une mangue verte. "


- Calixthe Beyala utilise beaucoup d’humour sans verser dans le gag :


 Le discours indirect libre nous fait entrer dans l’esprit des personnages, souvent avec beaucoup d’ironie et de sarcasmes.


 L’humour est aussi présent dans l’évocation du comportement des personnages : Bijou, la femme-flamme sortie d’un roman-photo ; le voisin-amant qui ne pense qu’à manger et qui finit par trouver des surnoms culinaires et peu ragoûtants au personnage principal (huile de mes frites…)


II) Les thèmes


- Le livre traite surtout de la situation des personnes coincées entre deux cultures, du problème fondamental de l’immigration, de ces populations rejetées par les uns et les autres :


 Mademoiselle Aïssatou se pose la question de l’acculturation, elle sent qu’elle a perdu les valeurs africaines au profit de la culture française :


"J’ignore quand je suis devenue blanche."


-   L’Occident s’oppose nettement à l’Afrique dans ce livre : les Africains semblent avoir en général une admiration sans bornes pour les Blancs, mais les réactions occidentales sont peu à peu remises en question. Il y a notamment un passage où mademoiselle Aïssatou vante les qualités du mariage, d’abord à l’africaine puis à l’occidentale, mais aucun des discours n’a l’effet escompté. Puis le personnage évolue, revient finalement à ses racines.


 Les Africains sont traités littéralement en noir et blanc : soit ils sont purement dans leur tradition, soit ils ont perdu les valeurs ancestrales : ainsi, on a la vision d’une Africaine pure et dure sur la culture occidentale, sur la société américanisée et les pertes culturelles.


 De temps en temps, mademoiselle Aïssatou se plonge dans ses souvenirs d’enfance et d’Afrique, qui apparaissent tels des clichés, déformés par le temps, la mémoire et les regrets.


 On aborde aussi rapidement les différentes spiritualités : le personnage empreint de catholicisme se sent ridicule lorsqu’elle va consulter un marabout (du type " retour de l’être aimé "), et les deux religions ne lui sont finalement d’aucun secours : sa religion, c’était la beauté, cela devient la cuisine.


 Mlle Aïssatou essaie de coller aux canons de beauté occidentaux, avec régimes minceur et sauna, avec des produits pour blanchir la peau et lisser les cheveux :

" Moi je suis une Négresse blanche et la nourriture est un poison mortel pour la séduction. Je fais chanter mon corps en épluchant mes fesses, en râpant mes seins, convaincue qu’en martyrisant mon estomac les divinités de la sensualité s’échapperont de mes pores ".

Puis elle réalise que pour séduire un Africain, il faut réacquérir les gestes de beauté africains et elle prend peur en réalisant que ce sont des efforts totalement différents et qu’elle ne se sent pas capable de se téapproprier les coutumes de son continent.


- Le rôle des femmes est abordé mais en filigrane, étant donné que Calixthe Beyala est une féministe très engagée :


 Dans ce livre, la femme se doit d’être soumise mais elle est puissante : c’est la femme africaine dans toute sa splendeur ; elle semble se plier à tout mais dans les faits, c’est elle qui contrôle les choses aux dépens de son mari.


 Elle accepte les infidélités, les encourage même pour les garder sous son contrôle et laisser le mari revenir lorsqu’il sera lassé : le mari est imbuvable mais elle tient bon, continue à s’occuper de lui et lui faire de bons petits plats en encaissant les humiliations et sans rien dire, jusqu’à ce qu’il change :

"Il oublia systématiquement mes anniversaires. Je regardai encore vers la brousse. Mais comme il n’y a pas de brousse à Paris, je fus bien obligée de raisonner lucidement : mon mari était coureur de jupons, poltron, avare, prétentieux et sans doute n’y avait-il pas dans l’univers de vice, de crime que je ne pouvais en toute honnêteté lui mettre sur le dos. Mais je l’aimais ".


- Mais c’est la cuisine qui est bien sûr le sujet central :


 La sensualité est très liée à la cuisine : dans l’Antiquité, ils étaient déjà liés, on pensait à l’inverse qu’il fallait faire manger une femme pour qu’elle accepte de se donner. Ici, c’est l’homme qui succombe aux charmes de la femme après un bon repas, la bonne chère appelle les plaisirs de la chair.


 Le rôle de la cuisine est clairement pour Mlle Aïssatou un moyen d’attirer et de garder un homme. Mais grâce à la cuisine, elle retrouve surtout son identité et ses racines.


 La cuisine est utilisée comme un véritable pouvoir, pas toujours bénéfique cependant : un jour où le personnage est en colère contre M. Bolobolo, son amant, elle verse du laxatif dans son plat.


 L’écriture est très sensorielle : l’odeur et le goût sont très présents, ils font figure de madeleine de Proust. Ils ravivent les souvenirs d’enfance, de sa mère, ils intriguent les voisins, ils allèchent le lecteur et le transportent sur un autre continent.


 Finalement, on peut se demander si le livre ne tourne pas trop autour de la nourriture, et c’est ce que se demande aussi l’amant de Mlle Aïssatou lorsqu’il lui demande si elle " pense à autre chose qu’à la bouffe ", elle lui répond alors que " la nourriture est synonyme de la vie. Aujourd’hui, elle constitue une unité plus homogène que la justice. Elle est peut-être l’unique source de paix et de réconciliation entre les hommes ". A quoi on pourrait objecter que c’est surtout une question de goûts et qu’on ne peut peut-être pas apaiser un homme en colère avec un plat qu’il n’aime pas. Mais effectivement dans ce livre, la cuisine apparaît comme un lien entre les hommes, qui s’étire et se consolide avec le temps.


Conclusion :


     Ce livre me semblait très léger et m’a attirée par son originalité. Mais finalement c’est une œuvre plus profonde qu’elle n’en a l’air : ce n’est peut-être pas un titre qui restera dans les annales de la littérature, mais la langue est vivante, colorée, recherchée, sautillante et surtout épicée ; et les thèmes sont ceux d’une Afrique entre tradition et modernité, d’une Afrique exilée et perdue entre deux cultures, d’un personnage qui ne trouve pas de compromis entre ces deux mondes, et c’est peut-être avec une thématique quotidienne comme celle de la cuisine que ce sujet est le plus finement traité.


Inès, A.S. Éd.-Lib.

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