Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
8 mars 2008 6 08 /03 /mars /2008 21:33
mapartdombre.jpeg.jpg

James Ellroy
Ma part d’ombre
Collection : Rivages/Noir, 1999
Traduit de l'américain par Freddy Michalski
608 pages










 

     Dans Ma part d’ombre, publié en 1996, James Ellroy signe une autobiographie relatant les différentes étapes de sa vie, marquée par l’assassinat de sa mère le 22 juin 1958 ; cet événement occupe en effet l’ensemble du livre, divisé en quatre parties.


I- La Rouquine

    
      Tout commence par la découverte du cadavre d’une femme, Jean Ellroy (dont la photographie se trouve en début de chapitre), décrit dans ses moindres détails : " Sa robe était en désordre. Des morsures d’insectes lui couvraient les bras. Son visage était meurtri et sa langue sortait de sa bouche. Son soutien-gorge était défait et remonté au-dessus des seins. "

    
      Cette première partie semble particulièrement déconcertante par sa froideur et la distance qui sépare l’auteur de son récit. En effet, elle est écrite à la troisième personne et marquée par une absence d’affectivité. Ellroy parle de lui-même comme d’un personnage d’arrière-plan, d’un étranger : " Elle vivait avec son fils de dix ans dans la petite maison en pierre, de plain-pied, dans l’arrière-cour des Krycki. "

     
     Par conséquent, il est davantage question ici de rapport d’enquête et de reportage sur le travail de la police criminelle que d’un récit personnel. On a donc un aperçu de ce que peuvent être les difficultés de la police pour enquêter dans des banlieues reculées voire isolées. Ce chapitre nous emmène au cœur d’une enquête qui piétine, tourne en rond, et dans laquelle le moindre témoignage paraît dérisoire
.


II- Le môme sur la photo


     C’est ce second chapitre qui fait véritablement plonger le lecteur dans l’intimité de James Ellroy puisque on y retrouve la structure caractéristique de l’autobiographie : une écriture à la première personne et un récit organisé de manière chronologique. L’histoire débute quelques années avant la mort de Jean Ellroy, permettant ainsi au lecteur d’en savoir plus sur les rapports mère-fils. On constate une certaine hostilité de l’enfant envers celle-ci. En effet, il reproche à sa mère d’avoir été la cause du divorce de ses parents. Le lecteur assiste donc à ce conflit jusqu’au meurtre de Jean Ellroy le 22 juin 1958. James Ellroy est alors âgé de 10 ans.


     Durant la procédure d’enquête qui s’ensuit, certaines scènes déjà évoquées dans la première partie sont cette fois racontées d’un point de vue particulièrement personnel. Le décès brutal de sa mère va littéralement bouleverser la vie de James Ellroy puisque derrière la haine se cache en réalité un fort sentiment de désir.


     Ce complexe d’Œdipe avait en fait débuté avant le décès de Jean Ellroy, d’abord caractérisé par une forme de curiosité malsaine : " Je passais des heures dans la salle de bains, feignant de l’intérêt pour un petit sous-marin. J’ai vu ma mère à moitié nue, nue, ou simplement vêtue de sa combinaison ". C’est le début d’une obsession qui le suivra tout au long de sa vie.


     C’est par ailleurs dans ce chapitre que James Ellroy traite de la rencontre qui va être capitale dans sa vie d’homme et dans sa vie d’auteur. C’est au début de son adolescence qu’il va rencontrer le personnage du " Dahlia Noir ". C’est dans un livre que son père lui a offert qu’il se prend de passion pour cette sombre affaire de meurtre qui le fascinera tout au long de sa vie. Il la présente comme une sorte d’apparition divine : " Elle est venue à moi…. ". C’est à travers ce personnage qu’il va reporter le désir qu’il éprouve pour sa mère et faire du Dahlia Noir un substitut de cette dernière. De ces deux affaires de meurtres non élucidés va naître en lui une obsession pour la figure symbolique de la femme morte, associant le crime à une forme d’érotisme.


     C’est dans les bas-fonds de Los Angeles qu’Ellroy connaît les moments les plus noirs de sa vie, partagés entre l’alcool, la drogue et la prison. Son style d’écriture assez cru, parfois violent, s’avère particulièrement poignant dans l’évocation de cette misère extérieure qui contraste pourtant avec la richesse des fantasmes et du monde intérieur d’Ellroy.


     Cet univers marque un premier pas vers une démarche créatrice et une vocation d’auteur qui commence dès ses premières lectures avec des auteurs de polar tels Raymond Chandler ou encore Dashiell Hammett.

 

III- Stoner


     Dans cette partie, Ellroy retrace la vie et le parcours de Bill Stoner, l’inspecteur qui l’a aidé à reprendre l’enquête du meurtre de sa mère vingt ans plus tard.

 

IV- Geneva Hilliker (véritable nom de Jean Ellroy)


     Dans cette partie finale, nous retrouvons James Ellroy, âgé de 46 ans, qui part rejoindre l’inspecteur Stoner pour reprendre l’enquête. C’est un sentiment de culpabilité qui règne dans ce chapitre. Il ne considère plus sa mère comme l’objet d’un désir malsain mais comme une incarnation de la féminité qu’il s’est permis d’offenser.


     En reprenant l’enquête et en voulant lui rendre justice, James Ellroy pousse ici et à travers ce roman un ultime cri d’amour. Volontairement, Ellroy refuse d’achever ce livre en refusant d’abandonner sa mère, de la faire mourir une seconde fois.


Julie, Ed.-Lib. 1A

Repost 0
2 mars 2008 7 02 /03 /mars /2008 07:10

thomaskelly.jpeg
Thomas KELLY
Le Ventre de New York
Traduit de l’anglais (américain)
par Danièle et Pierre Bondil,
Payot & Rivages, 1998.
ISBN 2-7436-0789-0

 

    

thomaskelly01.jpeg

Thomas Kelly est né en 1961 de parents américains d’origine irlandaise. Il a grandi dans le Bronx. Afin de financer ses six années d’études supérieures, il enchaîne les emplois, notamment sur les chantiers de New York, manœuvre de nuit dans les tunnels entre autres, et à cette occasion comme pour le reste de sa vie, il s’investit dans les syndicats. Ces quelques éléments biographiques pourraient résumer Le Ventre de New York. En effet ce roman est l’occasion pour l’auteur de parler de son vécu et de dépeindre le Bronx et la ville dans laquelle il a passé la plus grande partie de sa vie, sans enjolivement, sans fausse nostalgie, mais dans la dureté et le labeur des ouvriers, dans la violence et les trafics des gangs. 

 

thomaskelly2.jpeg.jpg

Le roman n’est pas composé de chapitres mais de la succession des points de vue d’une multitude de personnages de milieux et statuts différents dont les vies s’entrecroisent dans les rues de New York. Le fil d’Ariane dans ce dédale d’expériences : la vie des deux frères Adare. Fils d’immigrés Irlandais et vivant dans le Bronx, ils évoluent pourtant dans deux sphères différentes. Le premier, Paddy, est un ancien boxeur, homme de main d’un chef de gang Irlandais, le second, Billy, travaille comme ouvrier, afin de financer ses études à l’université, au creusement des tunnels qui alimenteront New York en eau.


En effet le cadre général du récit est l’Amérique de Reagan de la fin des années 80. A cette époque, New York est en reconstruction, son visage moderne de hauts gratte-ciel émerge des chantiers. Le roman en évoque la face cachée, car, sources de profits, ils attirent les convoitises et génèrent divers trafics de la part de riches industriels et des mafias locales. L’autre aspect de la ville qui sert de contexte au récit, concerne les difficultés de cohabitation des différentes communautés ethniques issues des vagues d’immigration successives. Chaque groupe, les Italiens, les Irlandais, ont une mafia, ou un gang, qui lutte contre les autres ou forme des alliances pour asseoir sa domination sur un secteur géographique.


Le personnage principal, Billy, est presque un autoportrait de l’auteur. Au travers de ses vacances universitaires, où il travaille au milieu des ouvriers, Thomas Kelly décrit avec force détails la vie de ces gens, le danger omniprésent dans les tunnels, l’atmosphère particulière du fond de la terre, la pénibilité des tâches qui usent les hommes. Et pourtant, l’apaisement que l’on peut trouver loin sous terre, le bien-être qui suit l’épuisement physique sont aussi évoqués. Tout au long du roman, Billy est déchiré entre son milieu social, ses amis, son frère, et la vie à laquelle il aspire, l’université, le désir de s’échapper. Il ne se sent plus tout à fait à sa place dans le Bronx et ses tunnels. Lorsque le syndicat qui se bat pour garantir un dernier espace de sécurité aux ouvriers déclare la grève, il se sent comme un observateur presque extérieur, a du mal à s’impliquer dans la lutte. A l’inverse, l’université l’accueille, mais il ne trouve pas sa place auprès des étudiants qui ne le reconnaissent pas comme un des leurs. Billy montre la difficulté d’échapper à son milieu social d’origine, malgré les principes d’égalité des chances véhiculés par l’école.


Paddy représente plutôt le côté violent du Bronx. Presque tous les aspects de sa vie sont entachés par ces pressions physiques et verbales qu’il exerce et reçoit. Son frère et sa femme semblent les deux seuls îlots de paix dans sa vie. Dans les retours sur son enfance, la violence est conjugale, maculée d’alcool. Par la suite, la boxe, puis le monde des mafias les accueillent, lui et cette rage qui semble ne pas pouvoir s’exprimer autrement que par les coups. Au début il espérait effectuer quelques travaux pour le gang irlandais, puis tirer un trait sur ces activités et reprendre une vie normale. Le Ventre de New York dépeint avec Paddy l’impossibilité de quitter ce milieu autrement que les pieds devant. Chantages et passages à tabac se succèdent mais l’auteur propose une explication à cette folie meurtrière qui s’empare des hommes : pour le chef du gang irlandais par exemple, la guerre du Viêtnam est un élément de compréhension, comme si les hommes en revenaient transformés en machines à tuer.


Tous les personnages ont une profondeur, une part d’ombre et, toujours, on entrevoit pour eux une échappatoire, une porte vers une sorte de rédemption. Très loin de toute forme de manichéisme, Thomas Kelly partage les fautes et, peut-être, le seul personnage qui en semble exempt, Mary More, le policier qui essaie de démanteler les réseaux des gangs, ne sera pas épargnée par la culpabilité lorsque son indic se fera abattre pas la mafia italienne. Ce personnage est aussi la femme qui a le plus d’importance dans le roman. Elle est elle-même en lutte au sein de la police pour faire reconnaître ses capacités dans une profession où machisme et misogynie sont ancrés dans les mentalités.


Pour résumer, Le Ventre de New York fait découvrir la ville du dessous, celle des tunnels, des minorités, des grèves, des gangs et la violence du Bronx des années 80, au travers de portraits, de tranches de vies, formant une mosaïque pleine de tolérance. La précision des descriptions pose des ambiances pleines du réalisme du vécu, et si l’auteur parle de la ville, on peut dire qu’il parle aussi de lui. Le titre anglais,  Payback, tourne autour de notions de vengeance, de remboursement. Le titre français choisit met davantage l’accent sur l’aspect dénonciateur et engagé, soulevant les problèmes des minorités, en écho au Ventre de Paris, de Zola.


Le livre se lit facilement, descriptions et actions m’ont semblé assez équilibrées pour dresser de beaux décors sans pour autant rester dans la peinture figée d’une ville dont le mouvement, le bruit et les hommes font partie intégrante.


Manon, 1A Ed-Lib.

Repost 0
1 mars 2008 6 01 /03 /mars /2008 08:55

haggardbrouillard02.jpeg
Henry Rider Haggard
Le peuple du brouillard (The People of the Mist), 1894.
Editions françaises : Tallandier, Voyages Lointains, Aventures étranges, 1928; Tallandier, Bibliothèque des Grandes Aventures, 1937; 
Tallandier, univers aventures, 1951; 
NéO, 1982; 10/18, 1991; 
Le peuple du brouillard, dans Les mondes perdus, Omnibus, 1993.

 

  

L’auteur

haggard01.JPEG


Henry Rider Haggard est un auteur anglais, né en 1856.

Fervent colonialiste, il participe à la politique impériale anglaise, entre autres en étant secrétaire de Henry Bulwer-Lytton, gouverneur colonial du Natal, qui est aujourd’hui une province d’Afrique du Sud (Le peuple du brouillard commence un peu au nord du Natal). Il se marie en Angleterre pour retourner en Afrique jusqu’à la révolte des Zoulous et des Boers.


Il retourne alors en Angleterre où il apprend le droit et devient avocat, mais passe plus de temps à écrire et à se battre contre la reproduction illégale de ses livres aux Etats-Unis.


Il écrit d’abord des essais sur l’Afrique (Cetywoo and his white neighbours), des récits de voyages et des fictions. Il est anobli pour ses travaux sur l’agriculture. Il meurt à Londres en 1925.

QUATERMAIN.jpeg.JPEG

Ses œuvres les plus connues sont deux séries qui ont connu un grand succès : celle qui suit le héros Allan Quartermain, dont la saga commence par le titre Les Mines du roi Salomon, souvent adapté à l’écran ; la deuxième est le cycle d’Ayesha, une reine devenue immortelle, que Sigmund Freud (L'Interprétation des rêves) et Carl Gustav Jung ont citée comme archétype féminin.


" Haggard a aussi exercé une influence dans les domaines de la science-fiction et de la littérature de " fantasy ", notamment à travers Edgar Rice Burroughs créateur de Tarzan. Allan Quatermain, le héros des Mines du Roi Salomon, a été identifié comme l’un des modèles au personnage d’Indiana Jones dans les films (de Steven Spielberg et George Lucas). "


" Henry Miller le comptait comme l’une des influences littéraires les plus importantes de sa vie, et il fut le grand rival autant que l’ami proche de Rudyard Kipling… sir Henry Rider Haggard (1856-1925) reste en Angleterre un indéboulonnable classique, l’équivalent pour nous d’un Alexandre Dumas. " (Raphaëlle Leyris, Les Inrockuptibles, 10/16 avril 2007)


" Fasciné par les sagas islandaises, qu’il a lues et après un voyage en Islande, Rider Haggard, en 1891, se lance. Tout en restant fidèle à l’esprit du genre (les exploits guerriers, la vengeance) il le réinvente en y introduisant de nouveaux éléments, la passion amoureuse et le genre héroïque (on peut penser que Conan le Barbare est tout droit sorti d’Éric aux yeux brillants), tout comme il fait revivre le " merveilleux magique " cher à Breton. On s’étonne moins dès lors que sir Henry Rider Haggard ait pu fasciner des personnalités aussi différentes que Stevenson, Jung, Kipling ou Henry Miller. "*

 

 Le roman

peuplebrouillard-copie-1.jpeg

Le Peuple du brouillard commence en Afrique du Sud, où deux frères anglais se sont faits chercheurs d’or dans le but de retrouver leur richesse et ainsi racheter le château familial perdu à la mort de leur père. L’aîné, à l’agonie, prononce une prophétie : son frère Léonard parviendra à tenir sa promesse et retrouvera sa terre, avec l’aide d’une femme


Une femme répondant au nom de Soa arrive, et promet, en échange de la libération de sa maîtresse Juanna enlevée par un marchand d’esclaves, de l’emmener au pays du brouillard, où rubis et saphirs sont régulièrement offerts aux dieux locaux.


Avec un serviteur nain noir surnommé " La Loutre ", Léonard délivre Juanna qu’il est forcé d’épouser.


Au pays du brouillard, Juanna et la Loutre se font passer pour des dieux pour que personne ne les tue ou les chasse, mais la vérité éclate, et ils s’enfuient grâce au roi du peuple du brouillard.


Avec l’aide d’un autre Anglais, il verra la prophétie s’accomplir, mais de quelle manière ?

 

Les idéologies


Les premiers engagements de Haggard ne cachent pas ses idées colonialistes, et certains extraits peuvent effectivement témoigner des pensées de l’époque. On voit certains clichés sur la supériorité non pas raciale mais culturelle des Européens (" je suis le chef sauvage d’une tribu sauvage, et je possède par conséquent peu de sagesse ; néanmoins, l’on m’a inculqué divers principes. "), et une certaine panoplie de critères accordée aux populations dites " sauvages " comme le fait de voir dans la nuit, de ne pas être digne d’une grande confiance, ou encore d’être fortes au point de se battre favorablement contre un crocodile géant. Les idées reçues sont valables tant pour les femmes que pour les noirs. La Loutre est effectivement confronté au choix de rester dans son pays, se marier, vivre sa vie, ou de rester aux côtés de son maître dans un pays où il sera déprécié, et considéré éternellement comme différent. Aucune hésitation pourtant : s’il n’avait pu l’accompagner, il se serait pendu à un arbre. Quand à la femme, elle est plus ou moins décrite comme faible et naturellement cupide.


Cependant, Haggard a une certaine sympathie pour les populations locales, bien qu’il maintienne que leurs mœurs soient violentes, il admire leur énergie et leur force physique. Il est connu pour les avoir mises en avant et opposées au pâle flegme des Anglais. Cette idée rend ses héros africains indispensables pour les scènes d’action du roman. Il est à noter que lors d’un passage, Léonard confie à La Loutre que de tous les Blancs et les Noirs qu’il a rencontrés, il reste le meilleur ami qu’il ait jamais eu.

 

L’image de l’étranger


Au début de l’aventure, aucun personnage n’est vraiment " étranger ". Léonard Outram est en Afrique depuis plusieurs années. Dans un lieu assez hostile car loin de la civilisation, des gens de couleurs différentes cohabitent de façon hiérarchisée sans que leur couleur définisse leur caractère.


Le lieu de départ comme la maison de Juanna se situent en territoire portugais où les règles coloniales s’appliquent.


Au repaire du marchand d’esclave, un Portugais surnommé le " Diable Jaune ", on trouve des personnages de toutes les origines. Sur les routes, les " étrangers " sont les " sauvages ", ceux qui, aux même titre qu’un ravin ou une tempête, représentent un danger sur le trajet. Ils sont généralement cannibales et lancent des traits empoisonnés.


Le pays du brouillard est un monde perdu. La physionomie de son peuple est différente de toute autre : géants, athlétiques, la peau " olivâtre ", ils vivent dans des maisons en pierres au toit gazonné, parlent leur propre dialecte et ont leur propre religion. Ils sacrifient tout étranger qui s’introduirait dans leur territoire. Cette autarcie participe à l’intrigue : les habitants ne connaissent pas les armes à feu ni d’autre physionomie que la leur, ce qui contribue à leur faire prendre les arrivants pour leurs dieux.


Après cet épisode au pays du brouillard, les Anglais Léonard et son sauveteur explorateur sont clairement définis comme les " étranger[s] " en Afrique.


Ensuite, la situation se renverse alors que les personnages débarquent en Angleterre, où La Loutre se trouve à son tour dans la position d’étranger, tant pour ses manières que pour ses particularités physiques qui en font un héros à part, hors temps et hors de tout pays puisqu’il faut signaler que s’il n’avait pas été difforme, il serait à la tête de sa tribu par sa naissance.


Il faut également aborder la problématique des multiples langages qu’on rencontre au travers du déroulement du roman : on parle le hollandais, le portugais, l’anglais et le dialecte sisutu, un mélange arabo-portugais au camp du marchand d’esclave, puis le langage du peuple du brouillard, que les héros apprennent au cours du récit. Ils sont seulement indiqués et n’apparaissent pas textuellement, mais servent l’action car les héros jouent de ces langues différentes pour communiquer sans être compris de leurs ennemis, ou pour se faire passer pour d’autres.

 

 

Un roman d’aventures


" Sir Henry renouvelle complètement le genre du roman d’aventure avec sa capacité d’inventer des histoires élémentaires (C.G. Jung comprit que le romancier avait réussi à atteindre le nœud éternel des archétypes humains) tout en réactivant des genres existants (merveilleux, fantastique, science-fiction, etc.). "*


La seule part de surnaturel dans Le Peuple du brouillard est la prophétie du frère mourant en début de roman, ce qui diffère un peu des sagas de Haggard. Le reste de l’action est vu d’un point de vue assez rationnel. L’intrigue peut avoir pour nous un côté facilement décelable, peut-être pour avoir trop été habitués à ce genre : une série de caractéristiques des personnages ou d’événements de leur passé nous amène parfois à savoir avant les héros ce qu’ils devront faire. Une série de coïncidences font sourire, telles que la modélisation très significative de l’environnement et ses passages ou parois naturelles, l’évasion antérieure de La Loutre du camp d’esclaves ce qui lui permet de connaître le chemin qui y mène, ou encore la ressemblance heureuse de Juanna et La Loutre pour les dieux du peuple du brouillard.


Cependant la lecture reste agréable, et c’est sans doute ce procédé indices-action, sans extrapolation littéraire ou historique, avec la réutilisation possible de toutes les informations, qui crée le roman d’aventures.

 Flavie, A.S. Ed.-Lib.

 

Quelques liens :

* http://www.roman-daventures.com/auteurs/angleterre/haggard/Haggard.html

.http://www.jose-corti.fr/titresmerveilleux/ericyeuxbrillants.html
Repost 0
Published by flavie - dans Mondes perdus
commenter cet article
29 février 2008 5 29 /02 /février /2008 22:15

haggardSalomon.jpeg.jpg

Introduction :


Le lost race tale (roman de monde perdu) est un genre littéraire qui a rassemblé de nombreux auteurs fameux entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe, avec des thèmes qui lui sont propres : la survivance de civilisations anciennes, d'hommes ou d'une faune préhistoriques, le monde souterrain et la terre creuse, l'Atlantide et les autres continents perdus. Le mélange de ces thèmes peut donner une source d’inspiration intarissable.


Le roman de monde perdu est emblématique des valeurs de son temps : il montrera tour à tour l’homme " civilisé " et conquérant, l’homme blanc destructeur de mondes qu’il n’a pas pris le temps de connaître, et enfin, dans l’entre-deux-guerres, la situation se retournera et les mondes perdus prendront, dans les romans, leur revanche sur l’occidental.


À l’origine du roman de monde perdu, on trouve le roman d’aventure, que l’on pense né en Angleterre pour quatre raisons : les premiers auteurs sont historiquement anglais (Marryat, Ballantyne, Kingston ou Kingsley), nous trouvons aussi des raisons quantitatives et qualitatives (Stevenson, Conrad, Rider Haggard, Conan Doyle), et enfin c’est en Angleterre qu’apparaissent les premières évolutions (espionnage, SF…).


L’exemple-type du roman d’aventure est L’île au trésor, de Stevenson, qui constitue en quelque sorte l’âge d’or du roman d’aventure.


La caractéristique du roman d’aventure est le dépaysement, qu’il soit temporel (aventures historiques), spatial (aventures géographiques), social (aventures policières ou mystères urbains), et enfin, le dépaysement le plus radical : le glissement vers le fantastique, avec l’intrusion dans un monde " réel " de logiques vraisemblables uniquement en fiction.


Il y a donc un lien entre le roman d’aventure et les romans fantastique ou de science-fiction, en raison de sa relation ambiguë avec le réel : un cadre réaliste puis l’intrusion d’un élément surnaturel pour le fantastique, ou le basculement du réel dans le danger et l’extraordinaire pour l’aventure, et dans ce dernier cas, un élément fantastique est le moyen le plus simple pour parvenir à ce basculement. De nombreuses œuvres d’aventure d’auteurs très différents sont liées au fantastique ou à la science-fiction, comme Le Monde Perdu de Conan Doyle, Les Mines du roi Salomon de Rider Haggard, la série des Tarzan de Rice Burroughs, certains récits de Verne… Beaucoup ont utilisé un élément fantastique comme ressort de leur récit. Ce jeu avec les codes des genres aventure, fantastique et science-fiction a ouvert la voie aux grands genres mixtes du XXe siècle.

burroughs-tarzan02.jpeg

Comme l’explique Lauric Guillaud, étrangement, les romans de monde perdu sont longtemps passés inaperçus alors qu’il y a plus de 2000 ouvrages en langue anglaise, et quelques centaines en français, en italien et en russe. Pour certains c’était un épiphénomène de la colonisation (thème souvent repris, veine des romans de voyage…)


Les romans de monde perdu sont issus des " voyages extraordinaires ou imaginaires ", des mythologies (Avalon, le Royaume du prêtre Jean…)


Note : La figure du Prêtre Jean

pretrejean.jpeg

Au milieu du XIIe siècle, des rumeurs venues d'Orient font état d'un mystérieux royaume chrétien, celui du Prêtre Jean, que l'on ne savait vraiment situer, au-delà de la Perse et de l'Arménie, aux confins du monde, en Afrique ou en Inde, tant les données géopolitiques étaient confuses. Ces rumeurs prennent des proportions énormes, lorsque commencent à circuler différentes versions d'une lettre, adressée par le Prêtre Jean à différents monarques d'Europe, ou encore au pape, selon les versions. Cette fausse lettre, qui est probablement une gigantesque mystification, sera lue et propagée avec passion jusqu'à l'époque des Grandes Découvertes.

À l'époque des croisades, le mythe du prêtre Jean prend de l'ampleur. Le prêtre Jean pourrait devenir un soutien potentiel de l'Europe contre les musulmans. Au cours des dernières croisades, certains écrivains considèrent son existence comme certaine. Marco Polo et Jean de Joinville sont tous les deux convaincus que le royaume du prêtre Jean a existé, mais qu'il a été vaincu récemment par les peuples environnants. Des romans ont pour objet ce mythe, comme Le collier du Prêtre Jean de John Buchan. Plus récemment, la recherche du royaume de prêtre Jean est la base de l'intrigue du roman Baudolino, d'Umberto Eco (voir ce lien : http://www.tribunes.com/tribune/alliage/45/Eco_45.htm).


Chronologie :


Voici une petite chronologie afin de bien avoir en tête le contexte politique et littéraire de l’époque.

XVIIIe siècle : Apparition du fantastique.

1830 : Les Français débarquent en Algérie.

1840 : La Nouvelle-Zélande devient britannique.

1842 : Hongkong devient britannique.

1853 : La Nouvelle-Calédonie devient française.

1859 : Les Français prennent Saigon.

1863 : Protectorat français au Cambodge.

1864 : Voyage au centre de la terre (Verne).

1885 : Les Mines du roi Salomon (Haggard).

1885 : l'Europe se partage le continent africain.

1887 : Allan Quatermain (Haggard).

1888 : L'Homme qui voulait être roi (Kipling).

1894 : Le Peuple du brouillard (Haggard).

1896 : Le Pays des aveugles (Wells).

1899 : L'empire colonial espagnol s'effondre.

1901 : Le village aérien (Verne).

1904 : Le Tibet devient vassal de la Grande-Bretagne.

1908 : Congo belge.

1911 : Un drapeau au pôle sud.

1912 : Le Monde perdu (Doyle).

1914-1918 : Première Guerre mondiale.

1918 : Cycle de Caspak (Burrough).

1922 : L’étonnant voyage de Hareton Ironcastle (Rosny aîné).

1926 : Mythe de Cthulu (Lovecraft) = retour du fantastique.

1930 : Essor de la SF.

1932 : Les habitants du mirage (Merritt).

1932 : Conan (Howard).

1933 : Les Horizons perdus (Hilton).

1939-1945 : Seconde Guerre mondiale.

1950 : Essor de la fantasy.


Les types de Lost-Race-Tales :


Pour Alain-Michel Boyer, les mondes perdus se définissent ainsi : "Quelque part sur le globe, en un lieu retiré, isolé du monde moderne et du reste de l'humanité, dans une enclave préservée de l'histoire, au bout d'un étroit défilé que barrent de hautes parois rocheuses, un groupe d'hommes et de femmes vit sa vie propre, dans l'ignorance la plus totale de ce qui est advenu ailleurs : cette communauté est un rameau détaché de civilisations occidentales disparues ou un isolat échappé à l'anéantissement et situé à un stade antérieur de l'évolution". (dans l'ouvrage collectif Les Mondes perdus paru aux Presses Universitaires de Bordeaux). Les mondes perdus sont ces récits où des Occidentaux découvrent par hasard ou sur la foi d'une carte, un pays fabuleux ayant connu une évolution différente de la nôtre, en général archaïque, voire primitive.


Selon Lauric Guillaud (Les mondes perdus, Omnibus), il existe quatre grands types de récits de mondes perdus :


- Les récits de terre creuse dans lesquels on imagine qu'il existerait un monde au centre de notre terre, séparé depuis toujours du nôtre, ou isolé depuis une catastrophe. Ce type d’œuvres serait inspiré des théories du capitaine Symmes, développées dans un ouvrage de 1826, Theories of Concentric Spheres, où il affirme que la terre est creuse, et qu'elle est ouverte aux pôles. On retrouve l’exploitation de cette théorie chez Poe, avec les Aventures d'Arthur Gordon Pym (au terme de son voyage, Pym se dirige vers un gouffre mystérieux, situé au pôle), mais aussi chez Jules Verne (Voyage au centre de la terre), Edgar Rice Burroughs (avec son cycle Pellucidar) ou encore Obroutchev (La Plutonie).

Pellucidar1.jpeg
Pellucidar de Burroughs

- Les récits de mondes préservés : on découvre des races oubliées ou disparues depuis longtemps. Les récits de ce type sont donc propices à l’utilisation de dinosaures ou aux fantasmes sur le chaînon manquant. On peut citer Le Monde perdu de Conan Doyle, où les héros, en suivant un scientifique déchu, découvrent sur un plateau isolé un écosystème préservé depuis des millions d’années, ou encore l’un des épisodes de Tarzan d'Edgar Rice Burroughs : Tarzan dans la préhistoire.

burroughsTarzan.jpeg


- Les récits d'Atlantide et de continents perdus (Mu, la Lémurie, etc.) : on retrouve un espace géographique légendaire préservé, dont l'existence n’a jamais été attestée. On peut citer ici L'Atlantide de Pierre Benoît, Tarzan et les joyaux d'Opar d'Edgar Rice Burroughs, Le réveil de l'Atlantide de Paul Féval fils et Magog, ou La Découverte de l'Atlantide de Denis Wheatley.

benoitatlantide.jpeg

- Les récits de races perdues ("lost race tales" au sens strict): ces récits forment la grande majorité des Mondes Perdus, avec des auteurs comme Rider Haggard (She, Les Mines du roi Salomon, et la majorité des oeuvres du cycle d'Allan Quatermain), Kipling (L'homme qui voulut être roi), Edgar Rice Burroughs (Tarzan et les croisés, Tarzan et l'Empire romain, Tarzan et le secret de la jeunesse), H. G. Wells (Le Pays des aveugles). Lovecraft proposera une vision assez différente de races perdues en imaginant une civilisation de dieux et de démons qui auraient vécu avant l'homme (dans le cycle de Ctuhlu, par exemple). Il ne faut pas oublier les récits qui imaginent des races perdues radicalement différentes de la nôtre : peuples d'hommes poissons, d'hommes plantes, avec par exemple L'étonnant voyage d'Hareton Ironcastle, de Rosny l'aîné.

rosnyHareton.jpeg.jpg


Caractéristiques :


- Récit à la frontière du roman d'aventures et de la science fiction : les œuvres s'appuient sur des hypothèses scientifiques (le chaînon manquant, la terre creuse, le darwinisme social) pour développer des récits de fiction. Des auteurs comme Abraham Merritt sont à la frontière des deux genres.


- Des rêveries coloniales : les terres découvertes sont très riches, ce qui en fait la reformulation fantasmatique des récits de royaumes coloniaux - ceux du Rajah Brooke par exemple. L'intertexte est évident dans un monde perdu réaliste comme celui de Rudyard Kipling (L'Homme qui voulut être roi), un peu moins chez Haggard et Burroughs. À chaque fois, un Blanc est amené à prendre possession de territoires inconnus, condamnés à disparaître selon les théories du darwinisme social en vogue à l’époque, dévorés par des sociétés plus évoluées. Cela explique l'importance des imaginaires préhistoriques, qui reformulent en terme de lutte des races et de darwinisme la conquête géographique : le massacre dans Le Monde Perdu de Conan Doyle, par exemple, exprime la supériorité du Blanc. Dans tous les cas, l’Occidental joue un rôle fondamental dans la survie du peuple qu'il découvre : soit celui-ci fait allégeance et il survit, soit il lui résiste, et il est détruit.

 doylemondeperdu02.jpeg


- Un voyage extraordinaire : E. A. Poe et Jules Verne ont contribué au développement du roman de voyage. Ensuite, la tradition du voyage est renouvelée par la dynamique des explorations et la fascination des auteurs pour les pays encore vierges où survivent des peuples et des créatures mystérieuses, loin de toute civilisation. Le charme du monde perdu réside dans le caractère anachronique, le choc brutal entre l’explorateur et le " sauvage ", c’est une forme de réconciliation du passé et du présent comme dirait Alain-Michel Boyer. Sous couvert de science, on réinvente la mythologie, le dinosaure se confond avec le dragon, on préserve ainsi un pays merveilleux et oublié, et on " comble un manque dans l’imaginaire " (Y. Vadé).


- Un voyage initiatique : Le héros est confronté à de nombreuses épreuves qui font de cette aventure un voyage initiatique (par exemple le jeune journaliste dans Le monde perdu, qui part à l’aventure pour prouver à la femme qu’il aime qu’il est un homme, et découvre lorsqu’il rentre, qu’elle a épousé un " bonnet de nuit " qui n’a jamais rien fait d’extraordinaire.


- Entre science et fiction : Au début, la vraisemblance est sauve, pour mieux plonger le lecteur : décryptage de manuscrit, carte découverte, exploration hasardeuse réitérée par des explorateurs… Mise en scène des possibilités apparemment inépuisables des découvertes contemporaines. Le lecteur fantasme un monde où tout serait possible. L’homme essaie de découvrir des secrets cachés, et transgresse ce qui est normalement interdit. La thématique du secret passe par le déchiffrage d’un document énigmatique (carte, parchemin, manuscrit…) assimilables aux talismans de Poe ou de Verne. La quête consiste à trouver un trésor, un secret (l’éternelle jeunesse), un territoire mythique (l’Atlantide, le Kâfiristân…). Le héros rencontrera des figures étranges (dragons, kraken, chevaliers en Afrique, géants, lilliputiens…) et découvrira des lieux ahurissants (des ruines, des paysages sauvages…)


Les explorateurs tentent souvent de se faire passer pour des dieux, que cela tourne bien (Le peuple du brouillard) ou très mal (L’homme qui voulu être roi).

peuplebrouillard.jpeg

Le monde perdu risque de disparaître à partir du moment où il est retrouvé, soit parce qu’une fois souillé, il est détruit par un élément extérieur, soit par la cupidité des colons, soit qu’il retourne dans les limbes une fois les explorateurs repartis car ces derniers préfèrent l’oublier.


La science est un élément exotique dans ces romans.


En 1914, la carte du monde est terminée, même si le humains n’ont pas foulé toutes les terres (désert, banquise…) mais le genre continue grâce aux découvertes paléontologiques.


- La recherche du chaînon manquant / l’ethnologie : Les théories darwiniennes de la seconde moitié du XIXe siècle s’infiltrent dans les littératures de l’imaginaire et fondent les " romans anthropologiques " ou " les romans d’anthropologie excentrique ". Premier roman sur le chaînon manquant : A wild, a weird history de John De Morgan (1887). Chez Burroughs, créateur de Tarzan, il y a un chevauchement d’évolutions.


Dans le Monde Perdu (Doyle) et L’étrange voyage de Hareton Ironcastle (Rosny) les " évolutions divergentes " sont exterminées.


Cette quête du chaînon manquant se poursuivra jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Les découvertes archéologiques inspirent aussi beaucoup les romans de mondes perdus, et le développement des magazines de vulgarisation n’est pas pour rien dans l’engouement pour ce type de littérature.


Les blancs sur les cartes disparaissent et le thème du monde perdu s’affaiblit pour laisser place à la science-fiction " technologique " : conquêtes de mondes stellaires.


Le monde perdu relève aujourd’hui plus du conte de fée que de l’archéologie.


- Perversité : Trois ressorts interviennent dans les romans de monde perdu : la quête du pouvoir, de l’argent, ou de l’amour d’une femme. Ces trois ressorts sont en quelque sorte les Mac Guffin privilégiés de ces types de romans.


Trois phases :

 soumission à l’idéologie en vigueur (expansionnisme, conquête du monde perdu) ;

 phase de transition (Tarzan : à mi-chemin entre le civilisé et le primitif) ;

 1918-1933 : revanche du monde perdu et glissement vers fantastique /SF.


Phase 1. Triomphe de la science, de la colonisation et de l’utopie.

Dans Voyage au centre de la terre, le savant représente l’idéologie du savoir et l’appropriation de la nature. Il y a une fascination pour les terres africaines (mission civilisationniste de Quatermain, par exemple) : la race perdue ne peut être que primitive. Malgré certains aspects " panthéistes ", c’est la rationalité qui prévaut, et l’idéologie progressiste (condamnation de l’esclavage, conquête coloniale, désacralisation…) mais ces éléments conduisent parfois à la destruction du monde perdu (Atlantis de LH Morrow, The Scarlet Empire). L’Atlantide semble le lieu privilégié de l’utopie sociale et technologique, et les récits se teintent donc de science-fiction. L’explorateur a le dessus grâce aux sciences et à la technique et le monde qui était simplement oublié est voué à la destruction.


Phase 2.  Doute, angoisse, fascination

C’est une phase de doutes quant aux bienfaits du progrès et de la civilisation, et une métamorphose s’amorce fin XIXe début XXe. La Première Guerre mondiale n’arrange rien…

Cette évolution est parfois perceptible dans les œuvres successives d’un même auteur (ex. Haggard, avec l’évolution de Quatermain). Après la Seconde Guerre mondiale, les auteurs se tournent vers le fantastique (métempsycose, spiritisme…)

Dès 1910, John Buchan dans Le Collier du prêtre Jean prophétise le déclin des nations colonisatrices.

Doyle, dans le Monde perdu, laisse transparaître des sentiments mitigés, alors que l’auteur est attaché aux valeurs victoriennes (ambivalence du monde, ambivalence des personnages qui s’interrogent sur leur geste – tuerie des hommes-singes – et sur l’avenir du monde perdu).


Phase 3.
La revanche des mondes perdus et le retour du fantastique.

Elle est accélérée par la Première Guerre mondiale et se dilue avant la Seconde Guerre mondiale : le monde perdu se fait plus menaçant. Le héros, s’il parvient à s’échapper, laisse la porte vers notre monde ouverte aux monstres. Le cadre spatio-temporel du lost-race tale traditionnel éclate, et façonne les bases de la fantasy moderne.

Dans Ironcastle on voit l’Altérité, qu’elle soit zoologique, végétale ou humaine.

On assiste à un retour du fantastique avec Lovecraft (Dans l’abîme du temps), et Howard (L’Île des épouvantes) avec une conception cyclique de disparition et réapparition de l’espèce humaine. Ils lâchent des monstres-dieux sur le monde. Au roman de race perdue se superpose l’épopée raciale. La terre creuse apparaît comme l’un des vecteurs principaux des thèmes de l’apocalypse et de la menace. En 1919, Milo Hastings reprend la thématique des mondes perdus avec The City of endless nigth dans lequel il écrit qu’après la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne s’est isolée du reste du monde dans les profondeurs de la terre et a créé une super-civilisation technologique susceptible de conquérir les peuples de la surface. D’autres œuvres suivront, annonçant le pire. On retrouve une permanence (existence des dieux) et une menace (déferlement de démons / monstres mythiques). Apparaissent la magie noire, les divinités obscures, l’obscurité d’un monde médiéval, etc.

lovecraft02.jpeg

Évolutions :


Lovecraft, Burroughs et Merritt nous orientent vers une autre tradition littéraire, plus 
tardive: celle de la fantasy. Ces mondes primitifs que découvrent les héros sont en effet fort proches de ce qui définira ce genre né au XXe siècle : emprunts aux mythologies et aux légendes médiévales, personnages et thèmes des littératures archaïques, recours au merveilleux et à la magie. On voit, chez Rice Burroughs, Tarzan explorant tour à tour différents univers empruntés à l'imaginaire médiéval (les croisés) ou à l'imaginaire antique (les Romains, les Atlantes). Les héros de Haggard redécouvrent des peuples issus de l'imaginaire biblique (Queen Sheba's Ring, King Solomon's Mines) ou antique (She). La magie et les animaux fantastiques, sont présents. Les univers barbares annoncent souvent quant à eux les récits de R. E. Howard. C'est enfin la cohérence du monde décrit, qui se traduit souvent par une tentative opérée par les auteurs ou les amateurs, de le cartographier, qui rappelle l'univers de la fantasy.


Le roman de monde perdu décline au moment de la Seconde Guerre mondiale car la carte du monde est complète, et l’image connaît un essor formidable (comics avec des super-héros, et films), essor également de la fantasy (Tolkien…) et des films comme Indiana Jones et Allan Quatermain.

quatermainFilm.jpeg

Marie-Agnès, A.S. Ed.-Lib.

.
Repost 0
Published by Marie-Agnès - dans Mondes perdus
commenter cet article
28 février 2008 4 28 /02 /février /2008 19:38

le-village-a-rien-ombres.jpeg.jpg

Jules Verne : Le Village aérien, 1901
in Les mondes perdus
Omnibus, 1993
ISBN 2-258-03732-8



Illustration : couverture Petite Bibliothèque Ombres





Biographie :

   undefined

Le 24 mars 1905 disparaissait Jules Verne, écrivain déjà mondialement connu, sinon reconnu par ses pairs. Jules Verne est né à Nantes le 8 février 1828. Il s'installe à Paris en 1848 pour y étudier le droit et songe alors à une carrière littéraire.


Ses véritables débuts littéraires se font dans des revues et des journaux. Il fréquente ainsi les cercles littéraires du milieu du XIXème siècle et fait la connaissance d’Alexandre Dumas qui l’introduit dans le milieu dramatique. Il publie rapidement ses premières nouvelles. Puis il écrit des récits plus consistants tel Martin Paz qui révèle déjà sa passion pour l’histoire et la géographie.


En 1863, l'éditeur Hetzel est séduit par le manuscrit de Cinq semaines en ballon et s'attache Jules Verne pour vingt ans. L’éditeur crée bientôt une collection qui lui est entièrement consacrée et qu’il nomme " Voyages extraordinaires ". Puis les romans se succèdent rapidement : Voyage au centre de la Terre (1864), De la Terre à la Lune (1865), Les Enfants du capitaine Grant (1867-1868), Vingt mille lieues sous les mers (1870), Le Tour du monde en quatre-vingts jours (1873), etc. Ce roman, ainsi que Michel Strogoff, fit la fortune de Jules Verne.


La plupart de ses romans, à son époque, sont appelés romans d’anticipation. Il dira à la fin de sa vie : " A vingt ans, mon idéal était de voyager. Cet idéal, n’ayant pu le réaliser qu’incomplètement, je me suis mis à voyager en imagination, et à la suite de Philéas Fogg, qui fit le tour du monde en quatre-vingts jours, je ne tarderais pas à l’avoir fait en quatre-vingts romans ". Cette phrase symbolique mêle concret et imaginaire, réel et littérature.


Jules Verne laisse derrière lui une œuvre riche d’une extraordinaire créativité. C’est l’un des premiers auteurs à mêler avec autant de succès science-fiction, aventure et fantastique. Son intérêt pour la science et le fait qu’il aborde dans ses romans des thèmes qui se concrétiseront dans le courant du 20ème siècle (voyage sur la lune, sous-marin, etc.) lui confèrent le statut de visionnaire. Ses romans seront fréquemment adaptés au cinéma, leur récit à grand spectacle se prêtant parfaitement aux productions hollywoodiennes. Ses personnages sont des icônes de l’imaginaire populaire (tels Phileas Fogg, le capitaine Nemo ou Michel Strogoff).


Les mondes perdus


Si l’on retient la période 1864 à 1933 on peut discerner trois phases : une première période soumise au triomphe de la science, de la colonisation et de l’utopie avec entre autres : Jules Verne, Voyage au Centre de La Terre (1894) et Wells.. Une deuxième phase transitoire entre le primitif et le civilisé : Le monde perdu de Conan Doyle (1912)… et la phase finale (1918-1933) : la revanche des mondes perdus et le retour du fantastique avec les œuvres de Merritt qui préfigurent l’héroic fantasy en mêlant les éléments habituels du " lots-race tale " au fantastique le plus échevelé.


Le Village aérien
:

verne001-copie-1.jpeg

Le Village aérien
  l’un des derniers écrits de Jules Verne est un roman d’aventure de 1896, publié en 1901 sous le titre de la Grande Forêt. L’action se situe en Afrique équatoriale et conte l’expédition de deux amis explorateurs en quête d’aventures et d’imprévus : l’Américain John Cort et le Français Max Huber. Un Camerounais qualifié de ferloper (guide) nommé Khamis les accompagne ainsi qu’un enfant du pays, Llanga, un petit indigène enlevé à sa tribu et élevé par des missionnaires


Partis trois mois plus tôt visiter la région de l’est du Congo français et du Cameroun, après s’être joints à une caravane, il leur tarde de rejoindre Libreville pour retrouver leurs factoreries. Le Français Max Huber, contrairement à son ami John Cort, trouve que " cette expédition n’a pas donné tout ce qu’il attendait "…. (page 328, chapitre 1).

villageaerien.jpeg
Arrivés à l’orée de la Grande forêt, ils décident de la traverser en suivant un cours d’eau en direction du sud-ouest. Là commence un voyage où nos explorateurs vont vivre des aventures telles que même Max Huber qui se lamentait du manque d’imprévu, d’extraordinaire ne devait pas s’y attendre.. Ils vont faire des découvertes étonnantes.


Tout d’abord, un cri au milieu la nuit, ngora, entendu par John Cort alors que les autres se reposent, puis un radeau vieux de quelques années près d’une rivière, un cadenas de fer rongé par la rouille et enfin une cage vide contenant des objets (casseroles, lunettes…) et un carnet portant le nom du Docteur Johausen. La stupéfaction leur coupe la parole. C’est une révélation : " Lui, enfin s’écria l’un, lui dont on n’avait plus aucune nouvelle….. ", (page 386, chapitre 8). Lui, pour nos deux explorateurs c’est le docteur Johausen, parti dans cette région d’Afrique afin d’étudier les singes et de poursuivre le projet abandonné par le professeur Garner. Il avait disparu mystérieusement.

villageaerien02.jpeg
Ils s’interrogent : " Mais pourquoi la cage était-elle vide ? pourquoi ses hôtes l’avaient-ils quittée ?…Combien de mois, de semaines, de jours fut-elle occupée ? Etait-ce volontairement qu’ils étaient partis ?…. Enfin le docteur Johaussen et l’indigène vivaient-ils encore….. " (chapitre 8 page 390).


Ils ouvrent le carnet qu’ils ont trouvé dans une boite en fer blanc.


Dans ses dernières notes, le Docteur Johausen fait référence aux expérimentations du professeur Garner. Il était convaincu que les quadrumanes parlaient, qu’ils se comprenaient et employaient le langage articulé.


Ici commence l’aventure extraordinaire des deux explorateurs qui vont s’enfoncer dans la forêt et rencontrer l’étrange tribu des Wagddis.

 villageaerien03.jpeg

ANALYSE DE L’ŒUVRE


Le
Darwinisme réfuté par Jules Verne


Jules Verne dans ce roman extraordinaire, atypique, cite plusieurs fois la théorie de Darwin. Même s’il en reconnaît la logique, il y est hostile. Il pose la question de l’homme primitif à travers la description de cette peuplade inconnue d’Afrique, les Wagddis sorte de chaînon manquant " pour rattacher le règne animal au règne hommal " (page 440, chapitre IV). En s’opposant à l’idée d’origine simienne de l’homme, réfutant l’idée de variabilité des espèces " que l’homme soit un singe perfectionné ou le singe un homme en " dégénérescence " (chapitre 4, page 440). Il insiste sur le fait que les hommes-singes sont bimanes (deux mains comme l’homme) et non quadrumanes comme les singes (quatre mains). Jules Verne se prononce pour un être intermédiaire entre l’homme et le singe en l’occurrence : un microcéphale.


Il est demeuré un cuviériste convaincu. Sa seule modernité, il l’emprunte à l’anthropologiste, M. de Quatrefages, son maître à penser, qui admettait que les espèces avaient varié au cours des âges, mais non qu’elles avaient pu se transformer. C’est cette idée, appliquée à l’homme, qu’illustre Le Village aérien.


Jules Verne à la fin du roman rappelle par les paroles des deux explorateurs que le peuple Wagddis ne peut pas être admis dans les rangs de l’humanité : c’est parce qu’il manque d’une conception qui est propre à tout homme, celle de la religiosité qui se retrouve chez les plus sauvages tribus (page 452, chapitre15). Est-ce un préjugé religieux de l’auteur ? il est difficile de le dire.


Point de vue ethnologique


Verne décrit les danses des Wagddis : " ils se faisaient plus de grimaces que de contorsions, et aussi de culbutes " ; il décrit " ces attitudes chorégraphiques [où] l’on retrouvait moins l’homme que le singe. Et que l’on entende bien, non point le singe éduqué pour les exhibitions de la foire, non…le singe livré à ses instincts naturels " (chapitre 4, page 458/459).


Point de vue géographique et historique


Ces deux disciplines sont indissociables de l’œuvre de Jules Verne. Il a eu envie de faire connaître les découvertes et les interrogations des hommes de son époque et de partager une certaine fascination que ce continent exerçait sur les hommes. Il est d’ailleurs l’auteur d’une Géographie illustrée de la France et de ses colonies (1868). Une partie des fictions de Jules Verne (cinq en tout dont Le Village aérien) se situent donc sur ce continent. Au 19ème siècle, après l’abolition de l’esclavage, la plupart des états européens dont la France se lancent à la conquête de l’Afrique et en colonisent une grande partie. Il y est fait allusion dans ce roman entre autres au chapitre 1 et dans la dernière phrase : " cette peuplade de primitifs ne passera pas un jour sous le protectorat de l’Empire d’Allemagne ? Cependant, il serait possible que l’Angleterre…"


La question du racisme dans ce roman ?


Ce roman s’inscrit dans le contexte de la colonisation ; même s’il faut replacer cela dans son époque, lorsque Jules Verne compare l’intelligence d’un noir adulte à celle d’un enfant blanc de six ans, le propos est indéniablement raciste.


Le fantastique et l’extraordinaire dans le Village aérien


Le Village aérien
n’est pas le roman de Jules Verne où le fantastique est le plus présent. Cependant on y trouve diverses scènes qui relèvent de l’extraordinaire : torches " qui après avoir brillé au niveau de la plaine, jetaient alors de plus vifs éclats entre cinquante et cent pieds au dessus du sol " ou " comme si un vent de flamme eût traversé cette épaisse frondaison " (page 342/343) mais aussi page 345 : " c’était comme une énorme vague dont les volutes échevelées se fussent déroulées avec fracas ", puis : " des souffles stridents, des éclats cuivrés s’échappaient de ces centaines de trompes - autant de clairons sonnés à pleine bouche " …


Mon avis sur ce roman


Le Village aérien
est un peu moins connu que d’autres romans de Jules Verne. Nos héros, sont plutôt spectateurs des événements qui s’y déroulent.. J’ai bien aimé ce roman car le style est fluide, même si l’aspect scientifique peut être rebutant dans un premier temps. Il est facile à lire et à la portée des enfants : en effet, tout au long du roman on a l’impression que se déroule un jeu de piste qui relie les épisodes entre eux.


Christophe, A.S.Bib


Liens :

Texte du Village aérien en PDF

 le Centre International Jules Verne

35 illustrations de l’édition originale peuvent être consultées sur

The Illustrated Jules Verne
Repost 0
Published by CHRISTOPHE - dans Mondes perdus
commenter cet article
27 février 2008 3 27 /02 /février /2008 18:44
Fiches de Matthieu et Pauline

" I shall be gone and live, or stay and die. " Shakespeare

bouvier.jpeg
Biographie :

Né en 1929 à Genève, Nicolas Bouvier y meurt en 1998.

Son père est bibliothécaire, ce qui explique le fait qu’il ait lu très jeune tout Jules Verne, Stevenson, Jack London, Fenimore Cooper… D’après lui, l’envie de " grandir et déguerpir " le prit dès l’âge de 8 ans.

De plus, il le dit à Jacques Meunier : " J’ai été élevé dans un milieu huguenot, à la fois rigoriste et éclairé, très ouvert intellectuellement, mais où tout l’aspect émotif de l’existence était sévèrement géré. " C’est plus qu’il n’en faut pour avoir des envies de départ.

Nicolas Bouvier suit néanmoins des études de lettres et de droit, et s’initie au sanskrit et à l’histoire médiévale. Il semble alors promis à une brillante carrière universitaire. Mais il choisit de prendre la route, " pour ne pas occuper la niche que déjà la société vous prépare. "

A partir de ce moment, Nicolas Bouvier fera tout pour échapper à l’ethnocentrisme à l’occidentale.

En 1946, le jeune Nicolas Bouvier, 17 ans, part déjà seul pour l’Europe du Nord.

C’est en juin 1953 qu’il prend le départ dans une improbable Fiat Topolino avec son ami peintre Thierry Vernet, en direction de l’Inde. Notons que les deux compères entreprennent ce voyage vingt ans avant les hippies ! Mais ils ne font pourtant que suivre l’exemple d’Ella Maillart, compatriote de Bouvier et pionnière parmi les grands voyageurs, partie dans les années 1930 vers Moscou puis l’Anatolie, et le reste de l’Asie…

Le voyage de Bouvier et Vernet suivra un autre itinéraire : partis de Belgrade, ils traversent la Macédoine, la Grèce, la Turquie, l’Iran (où ils passent l’hiver, à Tabriz), puis le Pakistan, l’Afghanistan, pour arriver enfin au Khyber Pass, les portes de l’Inde, un an et demi plus tard.

Tour à tour écrivain, poète, photographe-iconographe, professeur, guide touristique en Chine, etc., Nicolas Bouvier obtient le Grand Prix Ramuz pour l’ensemble de son œuvre en 1995.

Bouvier02.jpeg
Bibliographie (non exhaustive) :

- L’Usage du monde, 1963

- Le Poisson-scorpion, 1981

- Chronique japonaise, 1975

- Journal d’Aran et d’autres lieux, 1990

- Le Dehors et le Dedans, 1991

- Le Hibou et la baleine, 1993

- Les Chemins du Halla-San, 1994

- Routes et déroutes, entretiens avec Irène Lichtenstein-Fall, 1997

  

L’Usage du monde :usagedumonde.jpeg


L’écriture

Le langage utilisé par Nicolas Bouvier est précis, très travaillé et poétique.

Il accorde une grande attention aux détails, et fait une place importante à l’émerveillement continuel. Il laisse son esprit accessible aux milles choses simples qui l’entourent. Les sens ont donc une importance capitale dans son œuvre.

Ses mots traduisent sa sensibilité à fleur de peau, au sens propre du terme, et une présence au monde intense. Ce qui entraîne souvent des digressions très substantielles.

En effet, L’Usage du monde peut être décrit comme une suite de scènes et de tableaux pris sur le vif. Les couleurs se font d’ailleurs éclatantes, et leur description est parfois très minutieuse, comme pour ces différents bleus : profond en Anatolie, plus léger en Perse…

Nicolas Bouvier tente également de toucher à la fameuse altérité culturelle par le biais des mots qu’il emploie : samovar, tchaîkane, et d’autres expressions glissées au fil du texte en français ne sont pas toujours expliquées, ce qui met le lecteur aux prises avec l’inconnu que le voyageur côtoie tous les jours.

Par ailleurs, la langue de Bouvier peut être qualifiée de musicale, notamment grâce à sa légèreté et sa fraîcheur. Notons que la musique fait partie intégrante du voyage. Il le dit en 1998, quelque temps avant sa mort : " Pour moi une vie sans musique, ça n’aurait pas grand sens. " Il a d’ailleurs enregistré au long de son chemin différents morceaux plus ou moins traditionnels, qui sont regroupés aujourd’hui dans le CD Poussières et musiques du monde.

Fraîcheur de l’écriture donc, mais cela cache un long travail de maturation, de recherche des mots justes. En effet, L’Usage du monde n’est publié qu’en 1963.

La lenteur est une clé non seulement de l’œuvre mais aussi de la vie de l’auteur.


La lenteur

" Assez d’argent pour vivre neuf semaines. Ce n’est qu’une petite somme mais c’est beaucoup de temps. Nous nous refusons tous les luxes sauf le plus précieux : la lenteur. "

" Fainéanter dans un monde neuf est la plus absorbante des occupations. "

Nicolas Bouvier souhaite laisser la place à tous les hasards lors du voyage.

Il fait même l’éloge de la dérive : d’après lui, l’abandon aux choses est synonyme de passivité en Occident, alors qu’en Asie il s’agit plutôt de suivre le courant vital et de se laisser porter par lui.

C’est en prenant le temps que l’on peut espérer toucher à l’essentiel.

 

Mais toucher à l’essentiel sous-entend aussi se détacher de tout le reste.


Le dépouillement

Nicolas Bouvier prône le dénuement, autant intellectuel que physique. Pour être présent au monde, il faut se tenir dans un état de naïveté, d’innocence calculée. Ainsi Bouvier cite Henri Michaux : " Toute une vie ne suffit pas pour désapprendre ce que naïf, soumis, tu t’es laissé mettre dans la tête – innocent ! – sans songer aux conséquences. "

En effet, voyager sans préjugés est la condition nécessaire pour être touché par ce et ceux que l’on rencontre. De plus cette phrase rappelle l’insoumission, le refus de Bouvier d’entrer dans la " niche où veut nous mettre la société. "

Pour lui, le dépouillement procure à la fois la liberté et l’émotion, dont ne sont pas dépourvues les scènes où les voyageurs partagent des choses simples avec les habitants des lieux qu’ils traversent : du thé, de maigres victuailles, des cigarettes, ou simplement le silence. Pour Bouvier, les exemples à suivre sont ceux de la femme qui applaudit en riant lorsque sa maison s’écroule sous le poids de ses invités, et de l’homme qui, sans même passer prendre une chemise, accompagne les deux voyageurs pendant plusieurs semaines.

" La route, c’est une école de l’appauvrissement et non de l’enrichissement. "

Partir signifie prendre un risque ; les moments difficiles seront les bienvenus, ils construisent le voyageur.

" La vertu d’un voyage, c’est de purger la vie avant de la garnir. "

" Si on ne laisse pas au voyage le droit de nous détruire un peu, autant rester chez soi. "

Voyager est donc pour Bouvier une ascèse consentie, qui dégonfle l’ego et nous rappelle qu’on n’est rien.

A la fin de l’œuvre, le voyageur arrivé à son but et émerveillé par la splendeur du paysage écrit ceci :

" Ce jour-là, j’ai bien cru tenir quelque chose et que ma vie s’en trouverait changée. Mais rien de cette nature n’est définitivement acquis. Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs. Puis se retire, et vous replace devant ce vide qu’on porte en soi, devant cette espèce d’insuffisance centrale de l’âme qu’il faut bien apprendre à côtoyer, à combattre, et qui, paradoxalement, est peut-être notre moteur le plus sûr. "

Et de conclure avec une citation d’Emerson :

" Une fois ces frontières franchies, nous ne redeviendrons jamais plus tout à fait les misérables pédants que nous étions. "

Le dépouillement est ici un moyen de se remettre à la mesure du monde.

Quant à l’approche du Vide faite par Bouvier, elle est à relier avec la pensée de la Mort. Cette pensée de Mort est présente dans l’ensemble des œuvres de l’auteur, pour qui voyager est apprendre à mourir.

On notera dans la biographie de l’auteur une importante dépression à Ceylan en 1956, qui donnera naissance au Poisson-scorpion.

L’évocation de cette Mort exclut cependant le pathos. Bouvier critique en effet la discrétion exagérée de l’Occident à l’égard de cette question. Pour lui, cet ultime instant de dépouillement est seulement susceptible de curiosité.

  

Conclusion

Ce voyage selon Nicolas Bouvier, bien différent du tourisme ou du loisir, n’est néanmoins pas une fuite de soi, mais bien plutôt une quête. Quête de soi et de la diversité de l’Autre.

A lire, donc. Lentement.

Matthieu, A.S. Bib.

 




Nicolas Bouvier, chroniquejaponaise02.jpeg.jpg
Chronique Japonaise
Payot, 1989

 

Nicolas Bouvier est né prés de Genève en 1929, il est mort en 1998. Il fait partie des écrivains voyageurs les plus connus aujourd’hui, il est parti très tôt sur les routes, il est passé par l’Irlande, l’Afghanistan, la Chine ou encore le Japon où il est allé trois fois à partir des années 1950. Poète, il mêle envie de découvrir et nostalgie de sa patrie, surtout quand il se retrouve à l’autre bout du monde et se heurte pour de bon à une culture qu’il ne parvient pas à comprendre et qui ne lui ouvre pas facilement les bras. Il parle ainsi du voyage en général et de la découverte de l’Autre : " Si on ne laisse pas au voyage le droit de nous détruire un peu autant rester chez soi. " Voilà qui résumé parfaitement le sentiment que l’on ressent à la lecture de son récit.


Chronique Japonaise


Il évoque donc une civilisation qu’il juge trop méconnue des Occidentaux, de la création du Japon et des kami, issus de l’union des dieux jumeaux Isanagi et Isanami, jusqu’à l’ère Meiji, deuxième phase d’ouverture du Japon à l’Occident. L’histoire passe sans heurts du mythe à la réalité, des kami à la rencontre entre Chinois et Japonais, puis entre Japonais et Portugais. La lecture de ce texte n’est faite que de rencontres, de mélanges, des armes aux cultes chrétiens, bouddhistes et finalement shintoïstes, de la langue à la musique ; Nicolas Bouvier et le lecteur ne peuvent alors qu’être impressionnés par la capacité d’absorption et d’adaptation des Japonais, qui tirent le meilleur de ce qu’ils découvrent de gré ou de force, sans toutefois perdre leur identité.


Par delà l’Histoire, Nicolas Bouvier nous livre son histoire à lui ou comment, en 1955, fraîchement débarqué au Japon sans argent en poche ni projets en tête, il a connu beaucoup de difficultés dans un pays dont il connaît encore peu de choses et qui se méfie toujours un peu des étrangers. Ainsi aura-t-il du mal à se loger, à se nourrir aussi, meilleur moyen, avouera-t-il plus tard, de s’acclimater à la nourriture japonaise la plus déstabilisante. Il mêle ses propres témoignages, comme celui de son année passée dans le quartier d’Araki-Chô, quartier populaire bien loin du Tokyo que l’on s’imagine aujourd’hui, ou le moment où il a enfin compris la portée du théâtre No, à des témoignages extérieurs : anonymes ou pas, professeurs d’université, jardinier, logeur, étudiant, paysan… Nicolas Bouvier lui-même a connu deux Japon : dans les années 1950, le pays n’avait encore rien du pays fiévreux, occidentalisé, que l’on connaît aujourd’hui. Quand il revient dans les années 1960, Tokyo ne lui plaît plus et on voit pointer déjà le Japon de maintenant. Ainsi ressent-on sa mélancolie en filigrane dans le texte. Il est revenu habiter à Kyoto avec femme et enfant, lesquels sont repartis quelques années plus tard, pour des raisons personnelles mais aussi parce que, de l’avis de Bouvier, sa femme ne s’est jamais sentie chez elle au Japon.


Cette diversité illustre parfaitement le sentiment récurrent de Nicolas Bouvier de n’être qu’un étranger et surtout de le rester, sentiment qui reste toujours en arrière-plan dans le récit. Cela va jusqu’à la frustration, jusqu’à la colère, même, de ne pas pouvoir comprendre, de se heurter à des comportements, des regards, des questions souvent futiles et parfois hostiles, comme si les Japonais n’éprouvaient pas le même désir que lui d’en apprendre le plus possible sur l’Autre en face de soi. Le passage sur la fête des Fleurs au village de la Lune que rapporte Bouvier en est le meilleur exemple. Durant cette nuit où les paysans japonais vont célébrer les kami, Bouvier va assister à des scènes improbables, tantôt touchantes, tantôt grinçantes, et où les gens vont considérer le voyageur qu’il est comme un étranger perdu mais intéressant, qu’il faut alors éloigner, ou au contraire exhiber ; au moins attirer son attention.


Le passage dans lequel Nicolas Bouvier évoque Hokkaidô est un moment clé du livre. Le voyageur semble enfin être en paix dans ces terres froides et, au moment où il les parcourt, encore vides d’hommes ou presque ; il semble avoir trouvé ce qu’il cherchait au Japon, loin de " l’âme du Japon " que réclamaient des touristes croisés à Kyoto. Par delà l’histoire de l’île, peuplée par les descendants des Aïnous, habitants originels de l’île venus des steppes russes, de ses relations tendues avec l’extérieur (la Russie et le conflit qui couve encore à propos des îles Kouriles) mais aussi l’intérieur du pays (pendant longtemps, les Japonais avaient du mal à considérer les habitants de Hokkaidô comment appartenant à Yamato), Bouvier nous parle d’une terre apaisante. Aujourd’hui l’île est devenue un des lieux de vacances de prédilection des Japonais, des Tokyoïtes surtout, et des populations urbaines en général, et le mouvement est déjà amorcé quand Nicolas Bouvier va, comme eux, se ressourcer véritablement à Hokkaidô. " Il y a dans ce décor […] une immatérialité qui répète sans cesse : faites-vous petit, ne blessez pas l’air " ; ainsi résume-t-il les paysages et l’ambiance toute entière qui règne sur l’île.


C’est la mélancolie qui nous gagne à la lecture de Chronique Japonaise, plus que l’émerveillement de découvrir ce qu’est le Japon et ce que sont les Japonais, depuis l’origine de leur histoire. On apprécie, comme lui, les paysages découverts et véritablement ressentis, les tranches de vie des Japonais, pans du passé ou perspectives du futur, présent ancré dans un quotidien que parfois Bouvier semble désorganiser par sa seule présence. Mais on reste aussi perdu que lui face aux Japonais eux-mêmes, au regard qu’ils portent sur leur propre culture, regard inaccessible à l’occidental malgré tous ses efforts, de même que Bouvier a fini par manquer de mots et de force pour tenter de s’y immerger totalement. Et c’est presque avec un sentiment de défaite qu’il quitte le Japon et que l’on referme le livre. Il dira de ce pays après son départ : " Le Japon est un apprentissage du peu. Il n’y est pas bien vu d’occuper trop de terrain. "

est issu d’un premier écrit, Japon, qui date de 1967. Le livre est à son image, récit attendri ou amusé des légendes et de l’histoire japonaise, témoignages parfois amers de sa solitude, quand la curiosité et la volonté de comprendre laissent parfois la place à la mélancolie.

Pauline, A.S. Ed.-Lib.


Site hommage à Nicolas Bouvier

 Interview de Nicolas Bouvier

Voir aussi dossier sur Nicolas Bouvier dans Le Magazine littéraire de février 2008.

Bio-bibliographie sur le site de l’Armitière.

Repost 0
Published by Pauline et Matthieu - dans littérature de voyage
commenter cet article
27 février 2008 3 27 /02 /février /2008 10:54

manhattan-transfer.jpeg


John Dos Passos / 1896-1970
Manhattan Transfer / 1925
Gallimard, Collection Folio
Traduit de l'américain par
Maurice-Edgard Coindreau

 







Né à Chicago, issu d'une famille aisée, Dos Passos fréquente les meilleures écoles des Etats-Unis et parcourt avec un tuteur l'Europe ou il découvre la peinture, dospassos.jpegl'architecture, la littérature. Il finit sa scolarité à Harvard. En Europe, lors de la Première Guerre mondiale, il rencontre Hemingway, la belle vie d'après-guerre et une conscience politique révolutionnaire. De retour aux Etats-Unis, il s'affirme en écrivain engagé, en intellectuel révolutionnaire. Roman anti belliciste, prise de position pour Sacco et Vanzetti, contre la peine de mort, soutien aux syndicats, au candidat communiste en 1932. La guerre d'Espagne marquera un tournant idéologique et politique à droite, traduit par la dénonciation du communisme et du stalinisme, qui lui vaudra par la suite un certain ostracisme de la part du monde littéraire.


Après les écrivains réalistes socialistes de la fin du XIXe siècle/début XXe, Dos Passos fait partie avec ceux que l'on a appelés la "génération perdue" (Hemingway, Scott Fitzerald, T.S. Elliot, Gertrude Stein) des fondateurs du roman moderne, urbain, du modernisme dans la littérature américaine. Le mythe américain des espaces sauvages, du wilderness se transpose dans le monde urbain. Dos Passos est un de ceux qui ont le plus innové dans le domaine de la technique romanesque. Il introduit une nouvelle façon d'écrire (nouveau style, procédés expérimentaux, une qualité de mouvement inspirée du cinéma), il reprend en la perfectionnant l'idée de Sherwood Andersson du roman collectif (le brassage des personnages, le mouvement) par l'interpénétration dans ses livres de récits, de chansons, de biographies d'hommes célèbres, de souvenirs d'enfance. Enfin, Dos Passos utilise la technique dite du courant de conscience ou monologue intérieur, où le processus de pensée du locuteur est le plus souvent décrite comme entendue ou adressée à soi-même en lieu et place d'une tierce personne.


Manhattan Transfer
  est un magnifique livre sur New York, métropole en pleine mutation suite au traité d'expansion signé par le maire de New York, ville dans laquelle Dos Passos nous fait découvrir la vie , les histoires, l'espoir et le désespoir d'une multitude de personnages que le destin va faire se rencontrer, se croiser dans une grande fresque humaniste mais très réaliste. La description de la ville est très précise, poétique et remplit le livre d'une présence incontournable, étouffante. Les nombreux personnages, de classes sociales différentes (riche famille, artistes, migrants, avocats, hommes d'affaires, ouvriers) sont comme obnubilés, hypnotisés par la volonté de réussir, d'arriver, de faire leur trou dans cette ville où misère et opulence se côtoient, dans le même espoir d'être New Yorkais. La seule issue pour échapper à cette situation sera la fuite.


Quelques personnages importants que l'on retrouve tout au long du livre permettent de suivre et de relier une multitude d'histoires.


Ellen Tatcher est l'héroïne du livre. D'origine modeste, artiste de théâtre, objet de toute les attentions de la part des hommes (elle se marie plusieurs fois), elle est étonnamment "moderne" : libre, indépendante, un peu femme fatale ; sa quête de réussite et de reconnaissance dans le théâtre guident sa vie, laissant peu de place aux sentiments.


Gus Mc Neil, livreur de lait qui pense que" New York est foutue" et qui veut partir, et Georges Baldwin, avocat sans travail, vont se rencontrer lors de l'accident de Mc Neil, renversé par un tramway. Baldwin saisit l'occasion, s'occupe du cas Mc Neil et de sa femme par la même occasion, gagne le procès intenté contre la ville (12000 dollars). Cette affaire et cette rencontre vont transformer la vie des deux hommes : grâce à cet argent Mc Neil va se lancer dans la politique et finir député ; Baldwin, lui, va devenir un avocat coté et rejoindra Mc Neil en politique.


Emile et Congo, deux marins français déçus par leur travail sur le bateau et par la vie en Europe profitent d'une escale à New York pour débarquer clandestinement, persuadés de trouver dans cette ville une vie meilleure, de faire leur trou, de gagner de l'argent. Trouvant en Marco, un anarchiste italien, un compagnon d'infortune, ils se rendent vite compte que cette ville est sans foi ni loi, sinon celle de l'argent et des affaires véreuses. Emile va se fondre dans l'anonymat de la ville ; Congo, lui, va monter dans l'échelle sociale, finir millionnaire, changer de nom pour échapper à la police, tout cela grâce à la prohibition, à la contrebande.


Enfin, la famille Herf à travers les éléments qui la composent est un peu une synthèse des différentes histoires qui traversent le livre. Famille aisée et qui a réussi dans le commerce, elle fait partie de la haute société new-yorkaise. La famille est composée de James et Emily Herf, de leurs deux enfants James et Maisie, de leur cousin Jimmy Herf dont la mère Lily est morte peu après leur retour d'Europe et du cousin d’Emily et de Lily, Joe Hartland. Le fils, James, suivra le chemin tracé par son père, et après être revenu décoré de la guerre en Europe finira Président de la Bank and Trust Compagny avec comme philosophie de la vie une triple fidélité à sa mère, à sa femme, à son drapeau. Maisie suivra elle aussi le chemin tracé par ses parents à savoir un mariage arrangé satisfaisant les deux parties. Joe Hartland, lui, est le mouton noir de la famille. Ex-roi de la finance et du marché, il a fait faillite et est maintenant rejeté par la famille, ruiné, désoeuvré ; il finit par trouver du travail comme veilleur de nuit sur les chantiers. Jimmy, lui, est le personnage le plus complexe et le plus intéressant du livre. A la mort de sa mère, son avenir semble tout tracé. Son oncle a pour lui les plus grandes ambitions, grandes écoles et avenir assuré dans son commerce. Mais Jimmy, influencé par l'éducation de sa mère rêve d'une autre vie et quitte la famille Herf. Il s'ensuit pour Jimmy une longue quête d'identité, une recherche du sens de la vie. Il deviendra finalement journaliste, sera bolchéviste, pacifiste, membre de l'Internationale des Travailleurs, se liera d'amitié avec Congo, se mariera avec Ellen puis se séparera, fréquentera beaucoup de monde de tous les milieux sans jamais donner l'impression d'être à sa place dans cette ville et dans cette société. Le livre se termine par le départ de Jimmy au petit matin. Il prend le bac, heureux, libéré, comme soulagé d'avoir survécu à l'enfer.


Ce livre est un grand livre et, s'il est difficile à résumer simplement; il est d'une lecture captivante et passionnante.

Jean-Pierre, 1ère année Bib.

Repost 0
25 février 2008 1 25 /02 /février /2008 09:52

 

japon-copie-1.jpeg






Collectif,
JAPON
Casterman-Ecritures, 2007,
254 pages









L’ouvrage Japon est un projet initié par l’institut franco-japonais de Tokyo et c’est Frédéric Boilet qui a été à l’origine de son édition. Le projet est original : dix-sept auteurs (neuf Français ou francophones, huit Japonais ou résidents au Japon) ont été réunis dans un même ouvrage pour parler du Japon. Les Français, invités chacun dans une ville différente par les instituts franco-japonaises et alliances françaises de l’Archipel - Joann Sfar à Tôkyô, Emmanuel Guibert à Kyôto, Nicolas de Crécy à Nagoya... - réalisent une histoire autour de leur ville ou de leur région d’accueil. Les Japonais nous parlent du pays où ils vivent ou de celui où ils sont nés : Kazuichi Hanawa, Sapporo ; Jirô Taniguchi, Tottori ; Daisuké Igarashi, Iwaté... Au départ, il n’était pas envisagé d’édition professionnelle de ces travaux et c’est donc Frédéric Boilet qui a apporté cette idée et son propre réseau : ce sont les éditeurs de ses albums dans le monde et qui suivent ses activités autour de la Nouvelle Manga, qui vont publier l’album.

QUI EST FREDERIC BOILET ?
boilet.jpeg
Frédéric Boilet est un auteur de bandes dessinées français né le 16 janvier 1960 à Épinal, vivant et travaillant au Japon. Il est à l’origine du mouvement de la nouvelle manga (oui je dis bien " la " car pour Frédéric Boilet le terme manga est féminin en raison de son histoire).

En 1978, il entre à l'École nationale des Beaux-arts de Nancy dont il suivra l'enseignement jusqu'en 1983, date de la sortie de son premier album de BD, la Nuit des Archées (Bayard-Presse), réalisé avec la collaboration de Guy Deffeyes. Il va ensuite publier plusieurs BD.
En 1989, grâce à l'entreprise Shoei et au Centre National des Lettres, qui lui octroient une bourse, Frédéric Boilet part pour le Japon. De ce voyage naîtra Love Hotel qui raconte l'odyssée tragi-comique d'un Français au Japon ; l'album sort en 1993 et sera sélectionné pour l'Alph' art du meilleur album au salon d'Angoulême en 1994.
En 1993, il est le premier auteur occidental à recevoir la bourse internationale de création de l'éditeur japonais Kôdansha et séjourne une année à Tôkyô. Boilet entame Tôkyô est mon jardin, une suite de Love Hotel. Ici, le regard de l'auteur, tout comme celui de son héros, a changé : moins perdu, il s'accommode des - relatives - bizarreries du Japon.
En 1997, il retourne au Japon dans l'intention de s'y établir. Là-bas, il publie une adaptation japonaise de Tokyô est mon jardin, ainsi que des œuvres destinées au seul public japonais comme le récit Une belle manga d'amour. Les tirages de ces œuvres sont souvent extraordinaires et Boilet en obtient une grande notoriété.
En 2001, avec l'aide de Mariko Konno et d'Issei Miki, il organise l'Événement Nouvelle Manga qui se déroule en octobre dans les vieux quartiers de Tôkyô. Il fête à cette occasion la publication simultanée en France (Ego comme X) et au Japon (éditions Ohta) de la version intégrale en un album de l'Épinard de Yukiko une de ses plus célèbres séries.
D'avril à juillet 2002, il réalise la traduction et l'adaptation graphique du premier volume de Harukana Machi e (Quartier lointain), de Jirô Taniguchi, qui paraît en France en septembre 2002 chez Casterman. L'album reçoit l'Alph-Art du Meilleur Scénario et le Prix des libraires Canal BD au festival d'Angoulême en janvier 2003.
Entre septembre 2002 et septembre 2003, il réalise les traductions et adaptations graphiques du second volume de Quartier lointain, paru chez Casterman en mai 2003, et de Munô no Hito (l'Homme sans talent) de Yoshiharu Tsuge.
Tout en continuant au Japon sa série d'illustrations pour le grand quotidien Asahi Shimbun, il dirige depuis janvier 2004, pour Casterman, la nouvelle collection de manga d'auteur Sakka, dont les premiers volumes paraissent à l'automne 2004. Aux côtés d'auteurs déjà publiés en France, comme Kazuichi Hanawa, Kan Takahama, Kenji Tsuruta ou Hideji Oda, la collection présente pour la première fois en Occident les ouvrages de quelques-uns des meilleurs auteurs de la bande dessinée japonaise adulte..
En 2005, il dirige avec Masanao Amano le Terrain vague de Hideji Oda et le collectif Japon, ouvrages qui paraîtront en 2005 et 2006 dans la collection internationale Nouvelle Manga, simultanément en français (Casterman), en japonais (Asukashinsha) et en quatre autres langues. Pour Japon, il réalise également l'histoire courte " Dans la ruelle Amour ".
Le 16 janvier 2006, Frédéric Boilet a 46 ans et publie en France l'Apprenti Japonais aux Impressions Nouvelles. L'ouvrage rassemble 12 années de textes, dessins et photographies sur le Japon...
lapprenti_japonais_01.jpeg

LA NOUVELLE MANGA SELON FREDERIC BOILET

La bande dessinée japonaise accorde une importance particulière à l'histoire (ampleur des récits, variété des thèmes) et surtout à la narration (sa fluidité, sa technique pour suggérer les sensations, les sentiments). Au Japon, devient mangaka celui qui, avant tout, a envie de raconter des histoires, au contraire de la France où les auteurs de BD viennent à ce métier le plus souvent par goût du dessin.
À l'opposé de la BD franco-belge, qui jusqu'aux années 1990, se contentait de ressasser les mêmes univers de SF, historiques ou d'aventure, la manga a toujours privilégié le quotidien. Cet attachement au quotidien est la principale raison de son succès auprès d'un large éventail de lecteurs : tandis que les univers de SF ou d'action des bandes dessinées franco-belge et américaine ne ciblent quasiment que les adolescents masculins, les histoires au quotidien de la manga touchent, au Japon, aussi bien les hommes que les femmes, autant les adolescents que les adultes. Un paradoxe est que ce quotidien, thème de prédilection du cinéma français dont les Japonais sont friands, et plus généralement européen (par rapport notamment au cinéma d'Hollywood), a pendant longtemps été absent de la BD, alors qu'il est depuis toujours le fleuron de la manga...
De plus, l'essentiel de la manga traduite en France depuis plus de dix ans est une manga commerciale pour adolescents, dans le prolongement des dessins animés qui les ont précédés sur les petits écrans français.
La manga au quotidien qui semble pouvoir toucher en France un public plus large que celui des seuls otaku (entendre par là " fan de la manga ") est une manga plus adulte, au quotidien sans emphase ni stéréotype, une manga à ce jour pourtant pratiquement ignorée des lecteurs francophones, à part la récente traduction du Journal de mon père de Jirô Taniguchi, ou de l'Homme qui marche il y a quelques années.

Avec des éditeurs comme l'Association ou Ego comme X, un mouvement est né en France au début des années 1990, précisément en réaction aux BD "SF/héros/action" pour ados des années 1980. En proposant des histoires souvent fondées sur le quotidien, autobiographique ou imaginaire, en sortant les albums du cadre strict du 46 pages couleurs à suivre, ces éditeurs et leurs auteurs ont ouvert la BD à un nouveau lectorat.
L'impact de cette "nouvelle BD" a rapidement dépassé les frontières de la France, nombre d'auteurs révélés par l'Association et Ego comme X sont aujourd'hui traduits dans le reste de l'Europe, leurs albums sont distribués aux États-Unis, alors que la plupart de leurs confrères réputés plus "commerciaux" ne parviennent pas à quitter le marché franco-belge.
Quand elle parle de quotidien, la BD devient non seulement plus universelle, " l'universalité est le plus souvent dans sa cuisine ou au fond du jardin, et beaucoup plus occasionnellement sur Mars ou Alpha du Centaure ", elle devient aussi, aux yeux des lecteurs étrangers, plus "française". C'est aussi en retrouvant une "touche française" que des amateurs de cinéma et de romans français peuvent devenir amateur de BD...

L’OUVRAGE 
JAPON 

Pour Frédéric Boilet, les auteurs de Japon sont représentatifs de cette Nouvelle Manga. Les auteurs français de ce livre sont des auteurs à vocation universelle. Côté japonais, ce ne sont pas forcément des auteurs pour " fans " français de mangas ; de même, les auteurs français choisis ne sont pas destinés à la poignée d’" otaku " japonais de bande dessinée franco-belge. 
kantakahamaauborddelamer.jpeg
Kan Takahama "Au bord de la mer"

Chacun des auteurs de Japon peut être lu par tout le monde : il n’y a pas besoin d’être fan de manga pour apprécier les histoires de Taniguchi, et les lecteurs japonais peu habitués aux codes de la BD peuvent apprécier les histoires de Davodeau.
Japonplanchedavodeau-sapporo-fiction-copie-1.jpegEtienne Davodeau, "Sapporo Fiction"

Frédéric Boilet a donc été le responsable du choix des auteurs français de Japon, mais aussi de la plupart des auteurs japonais. Il a choisi des auteurs dont les œuvres semblent avant tout universelles. Il en a aussi profité pour ouvrir une porte à quelques auteurs peut-être moins connus, comme David Prudhomme ou encore Aurélia Aurita.
Dans cet album, il n’y a pas une histoire qui se ressemble, même s’il y a une certaine unité de temps entre les différents récits qui se situent fin 2004. L’auteur présente le projet au début du livre, par un mail adressé à Etienne Davodeau, et on entre ensuite directement dans les différentes BD. Chacune est précédée d’une page où figure la carte du Japon avec un point représentant le lieu où se trouve l’auteur et, en seconde partie, on peut lire une petite biographie de l’auteur en question. On notera une grande différence de trait d’une planche à une autre, comme entre " Ciel d’été " de Jirô Taniguchi et " Je peux mourir, maintenant ! " de Aurélia Aurita, sans que ce soit dérangeant pour la lecture. Les histoires n’ont pas forcément de sens (entendre par là, début, péripéties et fin) : on est dans le quotidien ou la description de ce pays ou encore les légendes japonaises.
auritajepeuxmourirmaintenant.jpegAurelia Aurita, "Je peux mourir, maintenant"

On s’éloigne effectivement de la BD classique franco-belge ou du manga " grande vente " édité en France. C’est un assemblage d’humour, de poésie, d’exotisme, d’anecdotes qui varient selon les regards portés par les différents auteurs. Ce projet me semble très intéressant et je pense que ce type d’échange entre pays pourrait être renouvelé, on en voit déjà le début avec le collectif Corée, chez Casterman Ecriture encore une fois, qui paraît-il est lui aussi captivant.

coree.jpeg



Liensaurita.JPEG

 
 Interview Fabrice Neaud Site Arte
 
 





Fanny, 2ème année Ed.-Lib.
Repost 0
Published by fanny - dans bande dessinée
commenter cet article
24 février 2008 7 24 /02 /février /2008 10:18
James Ellroy
Le Dahlia noir et Ma part d’ombre
Fiches de Margaux, Marion, Sandrine

1. Le Dahlia noir

dahlia-01.jpg
ELLROY James
Le Dahlia Noir ( The Black Dahlia)
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Freddy Michalski pour Rivages,
Editeur : Editions Payot & Rivages
Collection : Rivages/noir dirigée par François Guérif
Date de parution : 1987
504 pages
ISBN 978-2-86930-391-1
  • Fiche de Margaux

    Biographie :
     
    ellroy.jpeg
    L’écrivain américain Lee Earl Ellroy est né en 1948 à Los Angeles. Le meurtre de sa mère en 1958, alors qu’il n’a que 10 ans, va profondément influencer ses écrits. 

    ellroyasaboy.jpeg
    Plusieurs années plus tard, il sombrera dans la drogue et l’alcool. A partir de 1975, Ellroy se met à écrire et connait son premier succès avec le Dahlia Noir en 1987. Ce roman sera d’ailleurs adapté au cinéma par Brian de Palma en 2006 et fera partie de la sélection officielle du festival de Venise en 2006 et du festival de Deauville, la même année.
    Le Dahlia noir est le premier tome de ce que James Ellroy appelle le quatuor de Los Angeles. Ce sont quatre romans où l’action se déroule dans cette ville américaine.
    Citation : ''Par nature, je suis un écrivain obsessionnel''

    Œuvres d’Ellroy :
     
    1981 : Brown's Requiem
     1982 : Clandestin (Clandestine)
     1984 : Lune sanglante (Blood on the Moon) [Trilogie Lloyd Hopkins, I]
     1984 : À cause de la nuit (Because the Night) [Trilogie Lloyd Hopkins, II]
     1986 : La Colline aux suicidés (Suicide Hill) [Trilogie Lloyd Hopkins, III]
     1986 : Un tueur sur la route (Killer on the Road ou Silent Terror)
     1987 : Le Dahlia noir (The Black Dahlia) [Quatuor de Los Angeles, I]
     1988 : Le Grand Nulle part (The Big Nowhere) [Quatuor de Los Angeles, II]
     1990 : L.A. Confidential [Quatuor de Los Angeles, III]
     1992 : White Jazz [Quatuor de Los Angeles, IV]
     1994 : Dick Contino's Blues (Hollywood Nocturnes) [nouvelles]
     1995 : American Tabloïd [Underworld U.S.A., I]
     1996 : Ma part d'ombre (My Dark Places)
     1999 : Crimes en série (Crime Wave) [articles et nouvelles]
     2001 : American Death Trip (The Cold Six Thousand) [Underworld U.S.A., II]
     2004 : Destination morgue (Destination: Morgue!) [articles et nouvelles]
     2007 : Tijuana mon amour [articles et nouvelles] (issus d'œuvres non publiées dans les versions françaises de Hollywood Nocturnes, Crime Wave et Destination: Morgue!)

    Résumé :
     
    Dans les années 40, deux ex-boxeurs sont amenés à travailler ensemble en tant que policiers sur une terrible affaire de meurtre. Sur un terrain vague de Los Angeles, une jeune femme d’une vingtaine d’années, Betty Short, est retrouvée coupée en deux au niveau du tronc, éviscérée, mutilée mais aussi, entièrement nettoyée. Elle sera appelée le Dahlia Noir par des journalistes à cause de ses cheveux noirs et des robes noires qu’elle portait. L’enquête mène Lee Blanchard et Bucky Bleichert de Boston à Tijuana, toujours dans des lieux pauvres et violents. L’identité du meurtrier surprend le lecteur, qui ne la découvre que dans les dernières pages du livre.

    Analyse :

    Les lieux :
    la majeure part du roman se déroule dans la ville de Los Angeles et ses quartiers défavorisés. A chaque instant, Ellroy nous dépeint les traits d’une ville anéantie par la corruption (le procureur Ellis Loew qui veut cacher des preuves dans le but d’accéder à un poste plus élevé), la drogue (même un des personnages principaux, Lee Blanchard, en use), l’alcool (les personnages se rendent dans des bars à la première occasion). La confrontation entre ce monde et celui des plus riches (avec la maîtresse de Bleichert, Madeleine Sprague) est frappante. Lorsque l’action se déplace à Tijuana, au Mexique, c’est toujours dans ce contexte de quartiers populaires, où l’on retrouve des prostitués et des clochards. Dans l’ensemble, l’action se passe dans les rues glauques de Los Angeles.

     Les personnages principaux : 
    ils ont tous un problème psychologique.

    Bucky Bleichert : ex champion de boxe, il est appelé par les journalistes Mr Glace. C’est le narrateur. Dès le début, on découvre que ce personnage a un père qui perd la raison, ce qui le place dans une situation de victime pour nous lecteurs. Ce personnage est humain, il commet des fautes, a des pulsions et un sens de l’amitié certain. Au fur et à mesure que l’on avance dans le livre, on s’aperçoit qu’il sombre dans la folie, puisqu’il tombe amoureux du Dahlia et est obsédé par celle-ci.
    "Pour moi, elle était le centre de l’enquête criminelle la plus énigmatique que le service ait jamais connue. C’était elle qui avait brisé la plupart des vies qui m’étaient proches, c’était elle cette énigme faite femme dont je voulais tout découvrir. C’était là mon but ultime, enfoui si profond que je le sentais ancré dans ma chair."

    Lee Blanchard :
    lui aussi ex champion de boxe, il est appelé Mr Feu. Il est le collègue de Bleichert et aussi son ami. Impulsif et raciste (il quitte une réunion sur un coup de tête ; il abat deux noirs au cours d’une interpellation), c’est également un cambrioleur et maître chanteur. Sa vraie personnalité apparaît au lecteur petit à petit. Sa sœur a été kidnappée quand il était petit et il s’en est toujours voulu.
    Kay Lake : elle vit avec Blanchard depuis plusieurs années, mais leur relation est platonique. Lorsque Bleichert vient s’installer chez eux, elle tombe amoureuse de lui. Leur relation sera complexe jusqu’à la mort de Lee. C’est elle qui révèle à Bleichert la face cachée de la personnalité de Lee. Auparavant, elle vivait avec un gangster qui la maltraitait.

    Madeleine Sprague :
    fille d’Emmet Sprague, un des grands magnats immobiliers de Los Angeles, elle ressemble fortement au Dahlia Noir. Elle rencontre Bleichert au cours de l’enquête et couche avec lui. Une relation malsaine s’installe entre eux, puisque Madeleine accepte de faire l’amour avec Bleichert sous les traits d’Elizabeth Short.

    Elizabeth Short :
    elle est rapidement surnommée le Dahlia Noir par la presse. Avant de mourir, elle est connu pour être une fille facile, attirée par les hommes en uniforme et rêvant de faire carrière à Hollywood.
     
     Les liens avec le réel : deux éléments abondent dans ce sens :

    1- Tout d’abord, la mort de la mère de James Ellroy a fortement influencé ce récit. Il le dédicace à cette dernière qui, comme Elizabeth Short, est retrouvée morte, abandonnée dans un buisson. Le meurtre de Jean Ellroy reste par ailleurs à ce jour non élucidé. Plus qu'une affaire, Le Dahlia Noir est, dans le cas présent, un prétexte. Le but de James Ellroy n’est finalement pas de percer le mystère du meurtre de la jeune femme, même s’il prend un malin plaisir à brouiller les pistes et à livrer au voyeurisme du lecteur un coupable inattendu. Cet ouvrage constitue avant tout pour lui une manière d’exorciser le souvenir du meurtre de sa propre mère, alors qu’il était encore enfant. Ellroy y dévoile des sentiments à l’égard de sa génitrice qui flirtent avec le fétichisme et les désirs incestueux (voir Ma part d’ombre).

    2- Ensuite, cette histoire du Dahlia Noir a réellement existé. En effet, le 15 Janvier 1947, dans un terrain vague de Los Angeles, est découvert le corps nu et mutilé, sectionné en deux au niveau de la taille, d'une jeune fille de vingt-deux ans : Betty Short, surnommée le Dahlia Noir. Jusqu’à une date récente, on n’avait aucun indice quant à l’identité du meurtrier.
    Le Dahlia Noir n'avait cependant pas fini de faire parler de lui. En 2001, un dénommé Steve Hodel, détective privé et ancien policier du LAPD, propose un dénouement pour le moins pimenté à l'affaire : l'assassin ne serait personne d'autre que son père, le Docteur George Hodel.

    Avis personnel :

    Il s’agit d’un livre où le suspense nous tient en haleine, mais de façon inégale. En effet, certaines scènes restent très longues. Par ailleurs, il y a beaucoup trop de personnages, et il est donc impossible de se rappeler " qui est qui ". Heureusement, la fin vaut largement ces petits désagréments, car particulièrement inattendue.

    Margaux, Ed-Lib 1A

     
    • Fiche de Marion
      ELLROYwithDo.JPEG

      Il est des romans qui se dévorent fiévreusement puis s’oublient et d’autres dont on se débarrasse puis qui vous hantent… Le Dahlia noir est de ceux-là : 500 pages marécageuses dont on ne ressort pourtant pas sans questions. Il n’est pas étonnant que l’œuvre d’Ellroy ait provoqué un tel foisonnement littéraire. Beaucoup d’écrits, d’interviews, d’articles, quelques thèses… et toujours autant de mystère. Car James Ellroy ne laisse voir de son histoire que ce qu’il désire. Ne l’appelle-t-on pas le " pape du roman noir " ? Mais une personnalité ne se forme qu’autour d’une mythologie première. Et Lee Earle Ellroy, le gamin voyeur et voyou, est arrivé à faire de sa propre histoire une vraie construction littéraire…

      Sa propre créature

      Jugeons-en plutôt : natif d’El Monte près de Los Angeles, le petit James vit un drame familial alors qu’il n’a que 10 ans. Sa mère meurt assassinée dans de troubles circonstances. Elevé par un père laxiste, il traîne dans la rue et goûte à la drogue, l’alcool et les filles. Orphelin à 19 ans, il vit en SDF jusqu’en 1978, date à laquelle il rédige son premier roman, Requiem Blues. Itinéraire personnel agité, personnalité complexe… Ellroy aurait pu rester toute sa vie un marginal. Mais…
      La clé du Dahlia noir ne résiderait-elle justement pas dans ce " mais "... Malgré ce lourd passé, la rédemption a été possible car l’auteur est arrivé à canaliser le " wild " qui était en lui. Son récit est d’ailleurs quasi cathartique. Ainsi dit-il lui-même qu’il s’est passionné pour le meurtre d’Elisabeth Short, alias le Dahlia noir, pour ses ressemblances avec le propre assassinat de sa mère : " A l’époque de sa mort, je haïssais ma mère. Je la haïssais et je la désirais violemment. Très tôt, j’ai appris et transformé la mort de ma mère en quelque chose d’utile et d’utilisable ". (Petite mécanique de James Ellroy, collectif).
      La trame primaire du Dahlia Noir est relativement simple : deux policiers, Lee Blanchard et Dwight " Bucky " Bleichert, boxeurs à leurs heures, vont être amenés à faire équipe à l’issue d’un match de boxe. Duo de choc du service des Mandats et Enquêtes de la division de Central de Los Angeles, ils vont enquêter sur le meurtre d’Elisabeth Short, alias le Dahlia noir, retrouvée morte dans un terrain vague. L’atrocité du crime va entraîner Blanchard et Bleichert dans une descente aux enfers, sondant les bas-fonds de Los Angeles comme les noirceurs de l’âme humaine. A première vue, l’intrigue semble classique ; mais Ellroy, l’écrivain autodidacte, a réellement renouvelé le roman policier grâce à son écriture de la perversion.

      Los Angeles, jungle urbaine

      Si on est ici bien loin des vertes pelouses anglaises et des tea-time d’Agatha Christie, Ellroy ne peut nier un certain héritage. En effet quoi de plus séduisant que de jouer du contraste pour révéler le wild ? Ce n’est donc pas seulement pour retrouver le Los Angeles de son enfance que l’auteur situe l’action au cœur des années 50, mais plutôt pour convoquer une certaine Amérique. 1950, âge d’or de la mythologie des Etats-Unis, où tout paraissait plus simple et moins dangereux… Mais soulevez le coin du rideau et apparaissent les coulisses… Au fur et à mesure de l’avancée de l’enquête, nos deux policiers, Lee Blanchard et Dwight / Bucky Bleichert, emmènent le lecteur vers les bas-fonds de Los Angeles. Los Angeles… Ville du cinéma, ville lumière où des actrices-papillons viennent se brûler les ailes ; le choix de Los Angeles n’est donc pas anodin mais résulte d’une volonté délibérée de l’auteur : " Le territoire cinématographique du film noir c’est Los Angeles, parce qu’en raison de l’importance des studios cinématographiques le prix de revient des films noirs était le plus bas " (Petite mécanique de James Ellroy,collectif).

      La destruction du mythe américain : Hollywood et le cinéma

      Los Angeles, c’est aussi et avant tout Hollywood, le rêve américain personnifié. Mythe qu’Ellroy s’amuse à tourner en dérision : le seul film que le Dahlia tournera jamais sera un mauvais film pornographique. L’écriture d’Ellroy est également très cinématographique ; les descriptions sont ciselées, les effets de focus, de ralentis, de cadres sont privilégiés. Cet esthéthisme de la violence est servie par une écriture hyper-réaliste. Ellroy utilise beaucoup d’expressions argotiques, de nombreux dialogues, de phrases nominales courtes dont l’impact est plus violent qu’un uppercut et laisse le lecteur K.O., le souffle court… Peut-être peut-on y voir des réminiscences de son passé trouble ? Toujours est-il que cette violence, rendue supportable, policée par les mots, est réellement mise en scène.

      Pulsions et maîtrise : le part de sauvage chez l’homme

      dahlianoirFilm-copie-1.jpg
      Film de Brian de Palma

      En effet, la scène de boxe Blanchard / Bleichert qui ouvre le roman peut être perçue comme une métaphore du combat contre soi. Au fond, on peut se demander pourquoi le match de boxe entre les deux policiers occupe tant de place. Il ne semble pas que ce soit un moyen de démontrer la virilité des personnages (on verra plus tard qu’Ellroy n’établit pas de frontières nettes dans la sexualité de ses personnages) ; on peut prêter à cet épisode une signification plus profonde : le combat le plus dur n’est pas contre l’Autre mais contre soi-même pour maîtriser son wild. D’ailleurs on peut remarquer que les personnages ont des passés difficiles : Bleichert a un père qui a été nazi, Blanchard a perdu sa sœur, Elisabeth Short est en rupture avec sa famille… L’histoire personnelle de chacun des personnages conditionne sa part sauvage. Ainsi, Blanchard est en lutte permanente contre lui-même, contre ses instincts, ses obsessions tout au long du texte.
      Mais plus généralement, l’expression de l’instinct chez les personnages d’Ellroyl passe par la sexualité. En effet en 500 pages, l’auteur aborde tous les types de sexualités, des plus banales aux plus pathologiques : inceste, pédophilie, pornographie, prostitution, homosexualité, bisexualité, nymphomanie, triolisme, abstinence complète, mariage… Peut-être ce motif est-il choisi parce que la sexualité est par excellence le lieu de l’animalité, de l’absence de contrôle. Les personnages qui évoluent dans le Dahlia noir sont d’ailleurs tous borderline ; il n’y a pas d’archétype du bien et du mal ; au contraire les frontières sont très floues, flottantes, relatives même (Ellroy réaffirme ici son lignage avec Hammett et Chandler) ; ainsi Blanchard s’avérera être bien loin de ce qu’il représente.
      Mais s’ils sont ambivalents, en revanche les personnages du Dahlia noir n’ont que deux issues offertes : soit la chute, soit la rédemption. Cette thématique du salut parcours l’œuvre. Ainsi, d’abord simple corps désarticulé, Elisabeth Short est ensuite dématérialisée, élevée en sainte patronne des policiers.

      La femme dans l’œuvre d’Ellroy : l’ange noir
      dahliaScarlettJohansson.jpeg
      Scarlet Johansson dans le film de Brian de Palma

      Cette derrière image illustre tout à fait la question qui subsiste après 500 pages : au fond, qui est le Dahlia noir ? Toute l’enquête tourne autour d’elle mais elle reste impalpable, irréelle, image se pliant aux fantasmes. D’ailleurs la confession de Bucky Bleichert s’ouvre par ces phrases : " Vivante je ne l’ai pas connue, des choses de sa vie je n’ai rien partagé. Elle n’existe pour moi qu’au travers des autres, tant sa mort suscita de réactions transparaissant dans le moindre de leurs actes. En remontant dans le passé, ne cherchant que les faits, je l’ai reconstruite, petite fille triste et putain, au mieux quelqu’un qui aurait pu être " (Le Dahlia noir, James Ellroy). Fille mystérieuse, drapée de noir, prostituée à ses heures, actrice dans ses vœux, mignonne petite chose écervelée, Elisabeth semble être le réceptacle des fantasmes de chacun. Peut-être est-ce cette capacité à se fondre qui la rend si obsédante… 

      Stérile, elle incarne également l’échec de la société, l’impossibilité de perpétuer la vie.
      Tout comme Elisabeth Short est retrouvée coupée en deux, Marguerite Sprague est duelle. En effet, sa tendance schizophrénique se manifeste par son identification au Dahlia. Bisexuelle, elle incarne la femme vénéneuse et castratrice. A l’opposé, Kay Lake, la fiancée platonique des deux policiers, fait office sinon de mère, du moins de femme forte, qui fait de l’homme UN homme. Tailladée par son ancien petit ami, elle garde elle aussi des stigmates de la violence masculine. Mais elle est aussi celle par qui arrive la rédemption puisque elle portera la vie.
       
      Mouvement d’une partition jazzy intitulée " le Quatuor de Los Angeles ", Le Dahlia noir est, pour Ellroy, son dernier livre de jeunesse, celui avec lequel il entérine un épisode de sa vie personnelle. Pourtant, ce récit ne cesse d’inspirer de nouvelles réflexions, et a même été adapté au cinéma par Brian de Palma en 2006 (avec dans les rôles principaux Josh Harnett dans le rôle de Bleichert, Scarlett Johansson dans le rôle de Kay Lake, Hilary Swank dans le rôle de Margueritte Sprague et Aaron Eckart dans le rôle de Lee Blanchard). En fait d’adaptation il vaudrait mieux parler d’un film " inspiré de " ; en effet, comment rendre en à peine deux heures la profondeur d’un roman aussi dense ? Néanmoins cela peut constituer une entrée en matière à un livre complexe, parfois difficile, tellement ambivalent qu’il m’est même impossible de dire si je l’ai aimé ou non. Ce qui est sûr c’est qu’il ne m’a pas laissée indifférente, tantôt captivée, tantôt ennuyée, voire agacée. Un livre à lire comme un plongeon dans un univers, une véritable expérience…
       
      Marion, BIB 1ère année
       
      Bibliographie :EllroyrevuePolar-JPEG.jpg
      - L’encyclopédie universalis, articles roman policier et James Ellroy
      - Revue POLAR spécial James Ellroy, collectif, rivages/noir, 1992
      - Petite mécanique de James Ellroy, collectif, l’œil d’or, 2006
      - James Ellroy : La corruption du roman noirEssai sur le quatuor de Los Angeles, Natacha Lallemand, L’Harmattan, 2006
      - Sur l’affaire Elisabeth Short : http://www.dahlianoir.fr/
      2. Ma part d’ombre  

      mapartdombre.jpeg.jpg
    •  
      • Fiche de Sandrine
         
      C'est une oeuvre autobiographique. Cet auteur est obsédé par Los Angeles et ses crimes, surtout ceux ayant eu lieu dans les années 50, dont l'assassinat du Dahlia Noir et plus particulièrement, le meurtre de sa mère. Ma part d'ombre s'inscrit dans la mthématique de la modernité urbaine parce que le récit se situe à Los Angeles. L'auteur ne décrit pas physiquement la ville mais donne quelques bribes d'informations sur l'un des quartiers où il a vécu, El Monte. Ce livre s'inscrit dans la quête du " wild " et de la sauvagerie urbaine. Les meurtres ont eu lieu en ville, le corps du Dahlia Noir a été retrouvé dans un terrain vague à Los Angeles. Ce meurtre a été d'une telle violence qu'il a marqué les esprits mais on peut se poser la question de savoir si cette brutalité ne vient pas de la ville elle-même. Cet auteur n'écrit, pour l'instant, que sur cette ville, celle de son enfance, de son adolescence difficile. Ce récit policier reprend tous les ingrédients du genre, un meurtre, une enquête, des indices, des suspects ; pourtant ce n'est pas un roman ; James Ellroy a écrit une autobiographie sur l'événement qui a bouleversé sa vie et c'est peut-être ce qui l'a dirigé vers des lectures de romans policiers et l’a amené plus tard à en écrire. Rédiger ce livre a été un exutoire pour lui.
      Cet auteur n'est pas commun, la mort dramatique et tragique de sa mère a conditionné sa vie ; ce livre était peut-être une façon d'exorciser le mal, la douleur de perdre ses repères, ses souvenirs d'une mère " rêvée " et fantasmée.
       
      Son récit commence par la découverte du corps de sa mère, le 22 juin 1958 ; cela ne l'a pas particulièrement ému mais plutôt soulagé, pourquoi? Peut-être son père, qui en faisait une description peu élogieuse, lui a-t-il transmis sa haine contre sa mère ? Les êtres sont complexes, on ne trouve pas toujours de réponses à nos questions. Dans cette partie, l'enquête sur cet assassinat va évoluer en interrogatoires multiples, concernant des suspects éventuels mais pas de coupable. Après plusieurs recoupements les inspecteurs trouveront des suspects qui seraient un " basané "  et une " blonde " mais qu'ils ne réussissent pas à identifier ni à retrouver. En 1958 James avait 10 ans et cet événement va bouleverser sa vie.
      Par la suite l'auteur se raconte, il traite de la vie de ses parents, de sa garde attribuée à sa mère malgré son témoignage face au juge pour rester avec son père. Après le décès de sa mère, James va vivre avec son père. Il décrit sa vie, son adolescence, entre drogues et cambriolages. Il trouve une justification à ses cambriolages, celle de subtiliser de la lingerie aux jeunes filles qui occupaient ses pensées et d'assouvir ses fantasmes. Il n'a jamais volé d'autres objets, il voulait se procurer des sensations fortes sans pour autant se faire prendre.
      Sa jeunesse ne sera que déchéance ; il va se droguer, se fera réformer de l'armée et après le décès de son père, à 17ans, il deviendra SDF. Il ne vivra que de petits boulots occasionnels et encaissera, pendant un temps la pension de sécurité sociale de son père. Cette vie dissolue durera une dizaine d'années, jusqu'à ce qu'un abcès au poumon le fasse renoncer aux abus de toxiques en 1975. Ensuite il travaillera comme caddy. Pendant toutes ces années James Ellroy sera obsédé sexuellement par sa mère et le Dalhia Noir.
      Ensuite nous découvrons le parcours professionnel et personnel de Bill Stoner qui intervient dans la dernière partie du livre consacrée à l'enquête que mènent James Ellroy et Bill Stoner sur le meurtre de la mère du premier. Enfin, 35 ans après la perte de sa mère, James décide de reprendre l'enquête ; pour cela, il rencontre les anciens collègues de travail et les voisins de sa mère. Des appels à témoins sont lancés dans différents journaux mais toujours pas d'indices concernant le " basané " et la " blonde " .

      A la suite de l'enquête et des différents témoignages récoltés, James Ellroy va apprendre à connaître sa mère, son obsession pour elle ne cessera pas. Dans un court extrait, il tente de comprendre sa mère, pourquoi elle a fui Los Angeles pour un quartier populaire (El Monte) :
      " Je l'ai surprise au lit avec un homme. J'ai vu une bouteille et un cendrier sur la table de nuit. Elle nous a fait partir pour El Monte. J'ai vu une pute en cavale. Elle s'est peut-être enfuie pour créer un espace entre ces deux mondes. Elle a dit que nous partions pour mon bien et ma sécurité. Elle a couru trop vite et s'est trompée dans sa lecture d'El Monte. Elle l'avait vu comme une zone tampon. Un bon endroit pour faire la fête le week-end. Un bon endroit pour élever un petit garçon. "
      Puis l'auteur se dévoile, il imagine ce que sa mère lui a enseigné, ce qu'il n'avait peut-être pas réalisé avant cette enquête :
      " Elle a essayé de m'enseigner des choses. Je les ai apprises, tardivement. Je suis devenu discipliné, diligent, déterminé, bien plus qu'elle ne l'aurait espéré. J'ai dépassé tous ses rêves de succès. Je n'ai pas pu lui offrir une maison et une Cadillac et lui exprimer ma gratitude à la manière d'un nouveau riche. "

      Avis personnel : 
    • Ce livre présente sa mère avec une description qui est spontanée : sa vie, ses amours, quelques moments avant son décès et sa fuite vers El Monte. Mais fuir qui et pourquoi? L'auteur échafaude une théorie : sa mère voulait une autre vie pour elle et son fils. Ellroy l'a très peu connue, il ne connaissait que la description peu élogieuse qu'en faisait son père. L'enquête va permettre à l'auteur de découvrir sa mère avec les différents témoignages recueillis auprès de personnes qui la côtoyaient comme ses anciens collèges de travail, le témoignage de sa cousine au travers des souvenirs racontés par sa mère (soeur de Jean Ellroy) et des amis de sa mère. Ce roman est une quête de soi, de son identité, une recherche d'amour qu'il n'a pas pu ou su offrir à sa mère. James Ellroy se raconte et se révèle avec une impudeur extrême, dévoilant tout ce qu'il y a de plus trouble en lui. Je conseille cette lecture à toute personne qui aime les histoires pas comme les autres; vous serez peut-être choqué par certaines périodes de la vie de l'auteur mais ne soyez pas effrayé par ses 488 pages car cet ouvrage se lit très facilement. Ce roman vous permettra de comprendre le parcours de l'auteur, et comment celui-ci, par l'écriture, a réussi à exorciser sa part d'ombre.

      Sandrine D., 1ère année Bib.


Repost 0
Published by Margaux, Marion, Sandrine - dans polar - thriller
commenter cet article
23 février 2008 6 23 /02 /février /2008 20:17

Introduction :

Les organismes :

Deux organismes réunissent des traducteurs en France : d’une part, la SFT (Société Française des Traducteurs), d’autre part, l’ATLF (Association des Traducteurs Littéraires de France).


Définition et présentation de la traduction littéraire :

L’ATLF explique que la notion de traducteur dit " littéraire " ne prend pas en compte le contenu des traductions, mais le fait que ce traducteur soit soumis aux dispositions relatives à la propriété intellectuelle, ce qui est le cas de tout traducteur travaillant pour des éditeurs. Les ouvrages traduits par des traducteurs littéraires peuvent donc être une encyclopédie, un document ou encore un guide pratique, aussi bien qu’un texte littéraire au sens strict. On peut aussi parler dans ce cas de traduction d’édition.

L’autre type de traduction est la traduction pragmatique, à savoir la traduction technique (informatique, électronique, mécanique), scientifique, financière, administrative.

Le traducteur doit posséder une connaissance très sûre de la langue à partir de laquelle il traduit (dite : langue de départ) et de la langue dans laquelle il s’exprime (dite : langue d’arrivée). Cette dernière doit être sa langue maternelle ou une langue qu’il possède au même degré que sa langue maternelle.

Les problèmes de la traduction littéraire sont immenses. Il serait à peine exagéré de dire que la traduction est faite entièrement de problèmes et qu’ils sont par essence insolubles. L’exercice de la traduction est un effort pour tenter d’approcher d’une solution, qui restera toujours inaccessible. Pourquoi cela? Parce qu’il s’agit de faire passer un texte littéraire d’une langue dans une autre et que la différence entre deux langues élève une barrière entre le texte écrit et le lecteur qui pense et lit dans l’autre.


I) Difficultés liées à la profession :


1) Difficulté à se faire reconnaître :

Les traducteurs littéraires souffrent d’un manque de considération à plusieurs niveaux qu’ils soient administratif, financier ou littéraire. Ils connaissent une complète invisibilité. Le traducteur est souvent oublié. Ainsi, il ne figure que rarement en page de couverture avec le nom de l’auteur. Ce n’est d’ailleurs pas obligatoire comme le montre le Code des usages pour la traduction d’une œuvre de littérature générale (signé en mars 1993 entre la Société des Gens de lettres de France, l’ATLF et la SFT d’une part, et le Syndicat National de l’Edition d’autre part). Le nom doit figurer sur la page de titre et sur la première page de couverture du livre ou à défaut sur la quatrième page de couverture. C’est la solution le plus souvent utilisée.


2) Difficultés matérielles :

Le traducteur est considéré comme un créateur à part entière, dans le Code de la Propriété Intellectuelle. Il déclare ses revenus en " droits d’auteur " et il est assujetti sur le plan fiscal aux mêmes contraintes qu’un écrivain.

Mais la rémunération que lui verse l’éditeur ne correspond nullement à l’ampleur du travail et du temps qu’il doit consacrer à un texte pour transposer dans la langue-cible toutes les qualités de l’œuvre originale.

L’éditeur verse un " à-valoir ", un tarif à la page dactylographiée, plus cher si la langue est rare. Mais cela représente à peine le tiers, voire le quart de ce qui est payé pour un texte technique ou dans les domaines financier et juridique.

De plus, un auteur touche aussi un pourcentage pour chaque exemplaire vendu (environ 2% du prix public hors taxe). Il n’y a pas de pourcentage sur les ventes pour le traducteur, ou dans le meilleur des cas, pas avant que l’ouvrage se soit écoulé à plus de 30 000 exemplaires.

Le métier de traducteur littéraire n’est pas rémunérateur, on vit difficilement en tant que traducteur littéraire, à moins de travailler extrêmement vite, ce qui nuit forcément à la qualité. Par rapport aux traductions techniques, la traduction littéraire est payée deux fois moins, et en général, il faut deux fois plus de temps pour faire une page, donc on peut affirmer que celle-ci est payée un quart de la traduction technique.

Les raisons de cet état de fait ? Le métier de traducteur n’a aucun statut officiel. En effet, n’importe qui peut se déclarer traducteur.

Et pourtant, sans traducteur, on ne pourrait pas connaître les grandes œuvres des autres pays. Il faudrait reconnaître son rôle essentiel de " passeur de voix "


II. Les difficultés de la traduction propre.


1) Apprécier le style ; s’affranchir des contraintes.

D’une langue à l’autre, les concepts ne se recouvrent jamais tout à fait, ce qui suffit à faire de la traduction, à l’échelle de chaque mot, une tâche difficile. Par exemple, le mot " pain " en français n’est pas un équivalent exact, mais approximatif du mot chleb en tchèque. Il est pourtant le plus proche, et, dans la plupart des cas, sera approprié pour le traduire (chleb désigne le même aliment, mais n’englobe pas le pain blanc, pourtant le plus répandu en France). En somme, les dictionnaires, bien qu’ils soient des outils indispensables, ne servent jamais que de source d’inspiration.

A l’échelle de la phrase, le casse-tête se complique encore. Si l’on enlève le fait qu’il faille trouver des équivalents pour chaque élément qui la compose, il s’agit de restituer son rythme général, son souffle, sa respiration, ses teintes et ses sonorités : son style. Donc si traduire, c’est donner à lire une œuvre dans une autre langue, il devient nécessaire de reproduire ce style, non à l’identique, mais de les transposer.


2) Les temps

On trouve chez bon nombre d’auteurs, des tournures qui interdisent, purement et simplement, l’emploi du passé simple ou de certaines formes lexicales trop soutenues.

Enfin, le problème du choix entre passé composé et passé simple est sans doute le plus épineux qui soit. De plus, la valeur de ces deux temps en français n’est pas exactement la même. On pourrait dire du passé composé qu’il est un temps paradoxal, puisqu’il est lié au présent par l’actualité même du résultat de l’action qu’il évoque (tandis que l’imparfait est détaché du présent par l’ancienneté du processus qu’il décrit). Il n’est pas du même registre que le passé simple, puisque ce dernier a entièrement disparu de l’usage oral, et son utilisation abondante, entre autres, dans la littérature existentialiste, lui donne une autre couleur qu’au passé simple. Mais surtout, le passé simple et l’imparfait évoquent le même résultat. En revanche, le passé simple brise quant à lui tout lien avec le présent, pour situer ce résultat dans un passé définitivement achevé, ce qui fait de lui le passé narratif par excellence. De sorte que si l’on doit choisir entre ces deux temps, on doit choisir non seulement entre deux styles, mais aussi entre deux contenus informatifs différents.


3) Le problème de la double traduction.

Une difficulté bien connue des traducteurs, et dont on a peu conscience en dehors d'eux, est le fait que le texte à traduire est parfois déjà une traduction, pas nécessairement fidèle, et qu'il faut dans la mesure du possible essayer de la dépasser pour remonter à l'original. L'exemple classique est constitué par les Évangiles, qui nous rapportent en grec des propos tenus en araméen et comme les originaux semblent perdus, il en résulte d’interminables querelles d'érudits. De nos jours cependant le phénomène s'est amplifié et se présente sous des formes diverses.


III) Difficultés liées à la traduction en elle-même :


1) La traduction technique :

Les éléments propres à la traduction littéraire sont la manière de résoudre des problèmes culturels, de traduire l’humour, l’approximation. Mais dans les romans il y a également de la traduction technique : des voitures, des maladies, de l’architecture, de l’histoire, de la zoologie, etc. Le traducteur doit sans cesse résoudre des problèmes, trouver des équivalences aux jeux de mots. Pour les différences culturelles, le traducteur fait de l’adaptation : le lecteur français ne doit pas réaliser qu’il s’agit d’une traduction, le traducteur s’écarte du texte dès lors qu’il s’agit d’une notion étrangère à la réalité française.


2) Le respect du texte :

Le grand principe qui régit la traduction littéraire est le respect du texte : pas d’omissions, pas d’ajouts. Ce principe est loin d’avoir été toujours respecté. Au XIXe siècle, les traducteurs français de littérature anglaise ne se gênaient pas pour laisser de côté ce qu’ils ne comprenaient pas ou ce qu’ils n’approuvaient pas dans les textes de leurs auteurs, non plus que pour introduire leurs réflexions personnelles et divers enjolivements.

Cette pratique a été très répandue dans la littérature pour l’enfance et la jeunesse, car il y avait des impératifs éducatifs moraux et religieux, à savoir ce qui est bon pour les enfants.


Conclusion :

Le traducteur doit s’effacer derrière son ouvrage. Les deux écueils majeurs sont les excès du littéralisme et ceux de l’infidélité. Il y a des traducteurs préoccupés de rester proches du texte originel, d’autres soucieux du produit de leur propre travail.

Dans le cas de très grandes œuvres littéraires, comme celle de Shakespeare, il n’y a pas de traduction définitive. Les traductions vieillissent et sont à revoir au bout de quelques années. 

Lorraine et Benoît, Bib. 2ème année.

 

Repost 0
Published by Lorraine et Benoît - dans traduction
commenter cet article

Recherche

Archives