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22 février 2008 5 22 /02 /février /2008 21:44

 

L’Afrique, ou plus particulièrement l’Afrique noire, a beaucoup été représentée par les Occidentaux. Des représentations parfois justes, parfois dures, parfois erronées. A travers le support de la bande dessinée, il était important de mettre en évidence certains auteurs qui ont touché à leur manière et du bout des doigts ce continent. Chaque planche invite au voyage, notamment avec les œuvres classiques de la bande dessinée, aborde avec des auteurs d’aujourd’hui la découverte du pays et de soi, les symboles d’une grande souffrance et imagine ce lieu de vie comme un lieu universel…

 

1 - L’Afrique vue à travers les classiques de la bande dessinée franco-belge

 

ETHIOPIE : Hugo Pratt, Les Ethiopiques, Casterman. 

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Corto Maltese arrive en 1918 en Afrique, lors de la Première Guerre mondiale. Il se retrouve plus exactement en Ethiopie pour arriver en Afrique orientale allemande. Hugo Pratt relate ici un long parcours qui va s’accorder à toute une série de petites histoires avec les personnages rencontrés. Avec Corto, nous traversons donc l'Afrique en guerre, au fil de rencontres marquantes tant pour lui que pour nous. Ainsi Cush, le fier guerrier bénin, se montre fidèle à une loi, celle du Coran, et se bat exclusivement pour la libération de son peuple ; Shamaël, grand sorcier abyssin, fils du diable et de la mort mais aussi le capitaine Bradt vont devenir une galerie de personnages propre à l’auteur. Ce souci de précision historique lui permet de mettre en évidence la dimension magique de Corto Maltese.

  

CONGO : Hergé, Tintin au Congo, Casterman.

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Une des aventures du petit reporter le plus célèbre de la bande dessinée se situe au cœur du Congo. Cet album est publié en noir et blanc de 1930 à 1931 dans la revue "Le Petit Vingtième". Tintin toujours accompagné de son fidèle Milou part en paquebot pour ce pays qui était une des colonies belges. Il devient le sorcier du royaume des Babaoro'm, va rencontrer des gangsters proches d’Al Capone.

Récemment on a beaucoup entendu parler de cet album d’Hergé, qui a provoqué de vives contestations de la part d’associations de lutte contre le racisme. Il faut aussi remettre cette écriture dans son contexte, puisqu’en 1930 la Belgique colonisait le Congo. Ce livre publié il y a donc 70 ans, n’avait jamais suscité jusqu’alors autant de réactions et d’accusations de racisme. Malgré quelques préjugés, Hergé présente ici des fait assez réels, avec ces hommes blancs venant en Afrique dans le but de contrôler la production de diamants au Congo.

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AFRIQUE DU NORD :
Franquin, Les aventures de Spirou et Fantasio, Dupuis.

- La corne du rhinocéros , T.6.
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Spirou et Fantasio, a la recherche d’un certain Martin, vont partir dans cette aventure en Afrique du Nord, dans une tribu autochtone, et découvrir que le micro-film qu’ils cherchaient se trouve dans la fameuse corne d’un rhinocéros. Mais lequel ?



- Le gorille a bonne mine, T.11

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Dans cette autre histoire, les deux héros s’attaquent à un reportage sur les gorilles. Comme on peut le voir dans Tintin au Tibet, lorsque le héros est abandonné par son équipe dans sa recherche du Yéti, ici Spirou et Fantasio vont ressentir cette menace du mystérieux en pleine brousse. Tous les personnages croisés leur déconseillent d’aller plus loin. Lorsqu’ils découvrent enfin ces fameux gorilles, ils se rendent compte que la nature est contrariée par un gros trafic d’or dans les mines alentour.

On retrouve donc chez Franquin une certaine réflexion morale sur la colonisation, proche de celle d’Hergé lorsqu’il évoque le trafic de diamants. Sur un fond d’aventure, de découverte du pays et de dépaysement face à cette culture, les auteurs mettent en avant un viol des richesses africaines par les Occidentaux.

 

2 - La découverte d’un continent et une quête intérieure

 

MALI et MAURITANIE : Dabitch et Pendanx, Abdallahi, 2 tomes, Futuropolis.

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Cette histoire en deux parties retrace l’histoire vraie de René Caillé et son récit de voyage. Il va être le premier Européen à toucher le sol de Tombouctou, ville interdite aux Blancs et d’où jusqu’alors personne n’était sorti vivant. Deux siècles après, ces deux auteurs bordelais ont souhaité adapter sous forme de planches la vie peu connue de ce jeune explorateur.

René Caillé, en 1824 souhaite découvrir les terres intérieures de l’Afrique. Ne recevant aucune aide de la part des Occidentaux, il va peu à peu s’immiscer dans la culture du pays, et se forger un personnage : il devient Abdallahi (le serviteur de Dieu), souhaite se convertir à l’Islam chez les Braknas, une tribu de Mauritanie ; il est de plus en plus dérangé par son identité, ne sait plus vraiment comment se positionner, et va faire à pied en compagnie d’un esclave noir affranchi un voyage de 4500 km, jusqu’à Tombouctou. Grâce à de nombreuses recherches et beaucoup de visites du pays, Dabitch et Pendanx sont arrivés à capter une certaine atmosphère et à adapter cette aventure où René Caillé devait jouer sur son identité, afin de ne pas trouver la mort.

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ETHIOPIE :
Dabitch et Flao, La ligne de fuite, Futuropolis.

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Toujours avec Christophe Dabitch au scénario, La ligne de fuite retrace au XIXème siècle l’histoire d’Adrien, jeune poète du journal littéraire Le Décadent. On va le pousser à écrire des faux de Rimbaud, ce dernier ayant disparu mystérieusement depuis douze ans. Après être passé pour un faussaire et avoir subi les injures de Paul Verlaine, le jeune Adrien, en quête d’identité, quitte Paris et sa sœur souffrante pour partir à la recherche de Rimbaud, à Charleville, Marseille puis sur les terres africaines, à Aden et Harrar.

Tout comme Abdallahi, Adrien devient un grand solitaire qui va se découvrir lui-même à travers ce voyage.

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DILUVIE
(pays imaginaire) : Luis Duran, L’illusion d’Overlain, Rackham.

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Autre quête initiatique, mais cette fois-ci totalement axée sur une Afrique imaginaire. En mêlant aventure, philosophie et poésie, l’auteur fait voyager une famille d’Occidentaux avec un but, la Diluvie, sorte de pays intouchable constitué de souvenirs de l’Afrique ancestrale…

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3 - L’Afrique, terre de souffrances

 

CONGO : Loustal et Paringaux, Kid Congo, Casterman.

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Afrique, début XXème siècle, dans une colonie française. Joseph, jeune serviteur noir, devient l’amant de Madame Rose. Leur vie bascule lorsque le mari les surprend faisant l’amour dans la couche conjugale.

Au départ, Kid Congo était un synopsis de film écrit par Paringaux. Loustal, par son trait stylisé et ses couleurs offre ici des impressions aussi brutales que l’angoisse, la pâleur, la nausée, la décrépitude et le dégoût. Le texte disparaît peu à peu, au profit des silences qui en disent long.

L’histoire mise en scène est individuelle mais révèle les douleurs collectives d’une époque : l’Afrique colonisée, dans un état très proche de l’esclavage, l’Europe en guerre, la misère et les disparités… Kid Congo marque profondément le lecteur par sa tristesse, voire par son caractère tragique. Une belle réussite récompensée à Angoulême en 1998 par l’Alph Art du meilleur scénario.

 

RWANDA : Stassen, Déogratias, coll. Aire Libre, Dupuis.

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Habillé de vêtements en lambeaux, les yeux injectés de sang, Déogratias est un jeune Hutu qui erre dans les rues de Butare, au Rwanda. Il est devenu en quelques mois le pauvre fou du village et frappe à toutes les portes car il a besoin d'urwagwa, toujours plus d'urwagwa, la bière de banane du pays. Pour oublier. Pour oublier qu'il n'est plus qu'un chien terrorisé par la nuit. Il va même jusqu’à se transformer véritablement en chien. Pour oublier les cauchemars qui le hantent. Pour oublier que lui, le Hutu, a lâchement assassiné ses deux jeunes amies tutsi qu'il aimait.

Avec un style graphique très atypique et fait de gros cernes noirs et d’aplats, Stassen traite du génocide du Rwanda avec une grande force. C’est un style qui se rapproche des peintures murales du pays. Le scénario de Stassen est à la fois simple et évident, sans aucun pathos, il nous ouvre simplement les yeux, nous présente, comme Loustal, une histoire individuelle qui est aussi collective.

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[Autre livre excellent de l’auteur : Le Bar du vieux Français : Célestin n’a pas d’avenir parmi sa tribu alors que la ville au nord est plein de promesses, Leila étouffe en Europe et souhaite retrouver ses racines au sud ; la fuite semble être la meilleure, la seule solution pour tous deux.]



4 - Un lieu de vie comme les autres

COTE D’IVOIRE : Marguerite Abouet et Clément Oubrerie, Aya de Yopougon, 3 tomes, coll. Bayou, Gallimard.

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Pour finir ce tour des terres africaines, voici sans aucun doute l’une des plus belles découvertes dans le genre.

Premier album de la collection "Bayou " dirigée par Joan Sfar chez Gallimard Jeunesse, Aya de Yopougon est née de l’imagination de Marguerite Abouet, une scénariste franco-Ivoirienne, et de Clément Oubrerie, jeune auteur jeunesse.
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Lire Aya de Yopougon, c’est lire le quotidien à la fois drôle et émouvant de la jeunesse africaine, c’est se débarrasser de toutes les images sombres du pays, c’est s’imaginer des vies comme tant d’autres. Cette trilogie africaine se situe en Côte d’ivoire, à la fin des années 70 ; on découvre Aya, une jeune fille de 19 ans, qui vit dans le quartier Yop City d’Abidjan et non Yopougon, parce que " ça fait moins américain ". Une histoire qui aborde avant tout le passage à l’âge adulte avec une grande fraîcheur. Au fil des pages, Binetou et Adjoua, les deux copines d’Aya, nous entraînent dans les maquis lors de leur fêtes nocturnes, où il faut bien entendu remuer son " pétou " pour attirer les " Génitos ", au bar Ça va chauffer ! Et pour mieux comprendre ces petites expressions du pays, il faut ouvrir, feuilleter et lire ce livre, agrémenté d’un lexique très drôle à la fin. On vous invite à entrer encore plus dans les coutumes locales avec le " bonus ivoirien " en fin d’ouvrage, qui vous présente quelques recettes, vous apprend à rouler des fesses et vous explique comment porter le pagne. Alors quoi de mieux pour démarrer un voyage en Afrique ?12bis-aya.jpg

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Sarah, Ed. Lib. 2ème année

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20 février 2008 3 20 /02 /février /2008 09:36

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Francis SCOTT FITZGERALD

May Day, , " Le Premier Mai ", 1920

GF-Flammarion, édition bilingue, 1992

Traduit de l’américain par M.-P. Castlenau et B. Willerval 





1. Fiche de Lila

Francis Scott Fitzgerald nomme la période qui s’étendit de 1919 à 1929, que les historiens, eux, appelleront " les années folles ", l’Âge du Jazz car cette musique acquiert une notoriété remarquable au sein de plusieurs couches de la société américaine (et européenne grâce à la présence américaine dans les territoires alliés) durant ces dix années d’après-guerre. L’auteur date la naissance de cette ère du 1er mai 1919. En effet, l’Armistice signé, les soldats américains sont démobilisés, rentrent au pays en masse et se retrouvent pour la plupart au chômage. La peur du communisme est déjà bien présente sur le territoire américain, et les groupements sociaux qui condamnent cette situation sont souvent de gauche, voire d’extrême gauche. Ainsi, le 1er mai 1919, plusieurs milliers de personnes défileront à Cleveland. Un lieutenant de l’armée interrompt le défilé et demande que les drapeaux brandis par les manifestants, rouges, disparaissent. Devant le refus, il fait charger la foule par ses hommes… un mort, de nombreux blessés. " May Day " est écrite et publiée dans un recueil, Tales of Jazz Age dans l’année qui suit l’affaire.

L’histoire se déroule dans la soirée du May Day, et si elle ne traite pas directement de la manifestation de l’après-midi, elle n’en est pas moins révélatrice des revendications sociales des opprimés de Cleveland. Elle démarre sur la description d’une Amérique victorieuse, érigeant des arcs de triomphe à sa propre gloire, et ce prologue se termine sur cette phrase : " Alors, au cours de ce printemps glorieux, bien des aventures virent le jour dans la grande ville. Quelques unes d’entre elles, ou peut-être une seulement, sont ici racontées. " Dès lors, c’est dans les coulisses de cette gloire que nous entraîne Fitzgerald, où il nous dépeint le mépris d’une société qui cache les miséreux aux yeux des riches, et la souffrance de ceux qui n’ont pas droit aux festivités. Les personnages sont nombreux ; ils se croisent ou se sont déjà croisés, leurs destins sont liés car ils évoluent dans la même jungle urbaine.

C’est un itinéraire bien précis que Fitzgerald nous fait suivre dans les rues de New-York, alors que ses personnages, eux, se perdent. Pourtant, le personnage principal, Gordon Sterett, arrive en ville avec un objectif bien précis : il veut emprunter de l’argent à un vieux camarade de Yale, Philip Dean. Dean a réussi, et n’a aucune envie de voir ses vacances compromises par l’épave qu’est devenu Gordon. Il lui propose une soirée organisée par un réseau d’anciens élèves, afin de ne pas se laisser engluer par la tristesse de l’autre. Cette peur de l’autre est récurrente dans les trois autres nouvelles du recueil GF-Flammarion, qui semblent se situer à trois étapes différentes de la vie humaine. " Absolution ", la première nouvelle, raconte la vie d’avant la guerre en mettant en scène un enfant tyrannisé par l’image qu’il se fait de la religion. Il est confronté à un prêtre qui lui, est terrifié par un tout autre genre de lumières : celles de la fête foraine. Deux lumières pour deux hantises. Les personnages de " May Day " et " Babylon Revisited ", la dernière nouvelle, pourraient être les mêmes à deux époques différentes : l’univers de " May Day " est celui d’Américains festoyant pour célébrer la médaille dorée gagnée par leur pays -ou se saoulant encore plus pour en oublier le revers, et " Babylon Revisited " montre le dur combat d’un fantôme du Jazz Age pour récupérer sa fille, enlevée pour son bien des mains d’un père alcoolique.

L’alcool est omniprésent dans May Day (un an avant la Prohibition), l’ambiance est glauque. Les personnages hésitent entre se battre pour sortir du gouffre et se laisser simplement sombrer. La nouvelle entière repose sur cette hésitation, le lecteur se demande vraiment quel sera le dénouement. J’ai bien aimé ce balancement constant, que Fitzgerald sait maîtriser, et je recommande vivement ce recueil (car les trois nouvelles sont entièrement complémentaires.)

Lila, Bib. 1A

 

2. Fiche d’Emmanuelle

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¤ Le contexte historique de la nouvelle :

L’action de la nouvelle " May Day " se déroule à une date bien précise : du 1er au 2 Mai 1919 ; et il est fondamental de l’associer aux événements correspondants pour planter le décor politique, économique et social nécessaire à sa lecture.

Après la signature de l’Armistice, des millions de soldats furent démobilisés, se retrouvèrent à la recherche d’un emploi et la production liée à la guerre cessa. De plus, les mesures de sauvegarde concernant les salaires et les prix furent abolies par le gouvernement deux jours après l’Armistice, ce qui engendra une sévère inflation.

Par ailleurs, une sorte de chasse aux sorcières est alors entamée contre les socialistes, les communistes, les anarchistes, les pro-allemands, les juifs ou encore les bolcheviks qui seront tous, sans distinction, perçus comme des ennemis de l’ordre. C’est donc dans un climat de spéculation et de haine que s’inscrit " May Day ".

¤ FITZGERALD et " May Day " :
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Le personnage principal : Gordon Sterrett, avec qui la nouvelle commence et s’achève, présente un certain nombre de similitudes avec l’auteur qui semble retracer à travers lui un passé proche assez douloureux. En effet, les mois qui précèdent la parution de " May Day " furent faits d’échecs et de déceptions pour l’écrivain.

Tout d’abord Gordon a étudié à Yale et l’auteur à Princeton ; puis Fitzgerald fut un soldat qui rêvait d’héroïsme sur les champs de bataille français et l’Armistice fut une sorte de déception pour lui ; le personnage aussi devient soldat après ses études.

Après avoir été démobilisé, Fitzgerald voit son manuscrit, The Romantic Egoist, refusé par l’éditeur Scribner, puis arrive à New York où il est dans l’obligation financière de vivre dans un quartier du Bronx. Tout comme Gordon Sterrett, il va devoir renoncer à la situation confortable de ses années étudiantes et comme le héros, il continue à côtoyer des amis fortunés qui mènent un train de vie agréable. La soirée d’anciens élèves dont il est question dans la nouvelle a d’ailleurs été vécue par l’auteur , précisément dans le même restaurant : le Delmonico.

Alors que le personnage tente d’exploiter ses qualités artistiques, sans succès, Fitzgerald, lui, collectionnait les refus des journaux auxquels il envoyait ses nouvelles.

Ce n’est qu’après s’être perdu dans l’alcool qu’il retourne chez ses parents et réécrira son roman qui sera rapidement accepté par le même éditeur, Scribner, et publié sous le titre This Side of Paradise. Il commencera alors à vivre de sa plume.

¤ La nouvelle :

La nouvelle débute au matin du 1er mai ; Gordon Sterrett, qui vient d’être démobilisé, rend visite à Philip Dean, de passage à New York à l’occasion du bal des Gamma Psi, réunissant les anciens élèves de Yale. Ce n’est pas une visite de courtoisie car Gordon a besoin d’argent ; il sollicite son ancien camarade de promotion et, pour plus de crédit, afin de mettre toutes les chances de son côté, il fait le récit de ses ennuis d’argent, de ses déboires amoureux avec une jeune femme qui le fait chanter, ainsi que de ses échecs professionnels : il parvient pas à vendre ses dessins aux journaux.

Ce personnage semble, au début de l’histoire, quelque peu exaspérant : il s’apitoie sans cesse sur son sort ; il est dépourvu de toute combativité et de la moindre once de fierté.

Quant à Philip, il est agacé par les ennuis de Gordon, ne demeure préoccupé que par son séjour à New York et craint que Gordon ne gâche ses projets. En aucun cas il n’est sensible à sa détresse et c’est au premier abord un personnage léger, superficiel et égoïste.

Dès le troisième chapitre, Fitzgerald nous éloigne du récit initial pour nous présenter deux nouveaux personnages fondamentalement différents des premiers : Gus Rose et Caroll Key. Ce sont deux soldats un peu bourrus qui errent sans but dans les rues de New York, ou plutôt si : il cherchent de l’alcool.

Puis, de fil en aiguille, le lecteur passe d’histoire en histoire et découvre de nouveaux personnages, en abondance, en apprenant davantage sur les précédents, ce qui lui permet de les aborder sous des angles différents, les rendant tantôt touchants, troublants, insignifiants, amusants, pathétiques ou ridicules. Ainsi, au fil de la lecture, celle-ci offre une vision de plus en plus complète jusqu’à ce que tous les personnages deviennent finalement liés les uns aux autres de façon cohérente mais totalement inattendue, comme les morceaux d’un puzzle que l’on reconstitue petit à petit, pour former un ensemble où tout est irrémédiablement lié, de manière directe ou indirecte.

La trame narrative suit la temporalité de personnages en personnages et la progression de l’histoire respecte une certaine logique ; de cette manière, les différents épisodes se complètent du début à la fin de la nouvelle.

¤ Conclusion :

" Les évènements de 1919 nous laissèrent moins révolutionnaires que désabusés (…) c’est une des caractéristiques de l’Age du Jazz que de ne pas s’intéresser le moins du monde à la politique. "

Cette citation de Francis Scott Fitzgerald illustre un aspect fondamental de " May Day " car tous ses personnages, dont les destins se croisent et s’entremêlent, semblent complètement dépassés par les événements, ne sachant pas de quoi il retourne et ne comprenant pas le climat de tension qui règne en cette soirée du 1er au 2 Mai. Les préoccupations des personnages sont principalement nombrilistes et c’est ce qui les rend finalement incroyablement humains.

Mais ce qui selon moi donne autant de vie à cette nouvelle est la multitude de personnages, qui tous à leur façon ont leur part dramatique dans cette recherche perpétuelle d’un but, et l’unité vers laquelle cette pluralité tend comme pour mettre chacun sur un pied d’égalité face à une réalité commune à tous.

Emmanuelle, Ed. Lib. 1A 

 

 

 

 

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Published by Lila, Emmanuelle - dans Nouvelle
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18 février 2008 1 18 /02 /février /2008 08:43

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Dashiell HAMMETT
La Clé de verre,
  Édition Gallimard, 1949
Rééd. collection Folio policier
Titre original: The glass key
Éditions Alfred A. Knopf, Inc., 1931
Traduit de l’anglais par P.J. Herr, 
Renée Vavasseur et Marcel Duhamel
283 pages.



Biographie auteur :

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Voir Wikipedia



Paradoxe du titre :cl-deverre1.jpg
Clé : solution, avenir visant la vérité.
Verre : fragile, qui peut céder à tout moment.
Manifestation dans le livre : avenir brisé. Janet et Ned sont perdus dans les bois et ils voient une cabane, ils trouvent la clef (en verre). La clé casse dans la serrure, ils enfoncent la porte et les serpents les engloutissent...

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Thèmes principaux et environnement général du livre :
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C’est un livre fondé essentiellement sur le thème de la corruption politique donc les mensonges et la recherche de vérité ainsi que sur l’imaginaire. Il présente beaucoup de personnages très détaillés. On peut presque décrire le physique de chacun (50 personnages). 
Cependant, beaucoup de ces personnages n’apparaissent qu’une fois et ne sont pas très importants.
   

  Pour une liste complète des personnages :
site roman populaire

   
Ce livre est un roman policier à l’envers : on soupçonne quelqu’un que tout le monde croit coupable, à l’exception de lui-même, de sa mère et de Ned Beaumont. Le but de ce dernier est surtout d’innocenter son ami, c’est-à-dire qu’il serait même prêt à faire condamner un innocent. Ned est le personnage principal. On suit toutes ses actions. Il est inconscient. Fataliste ? Il vit en tout cas au présent, ne se soucie pas des dangers qui le guettent quand il se rend quelque part. Par exemple, il va chercher son argent dans un bar où Despain est connu et respecté. Son domaine. Il va chez O’Rory sans avertir personne en sachant que c'est son ennemi. 


Le sujet :
     cl-deverre5.jpeg.jpg
  Taylor Henry, fils du sénateur Ralph Henry, est assassiné. Il avait une liaison avec Opal Madvig, fille de l’associé du sénateur. C'est Ned Beaumont, un joueur, qui va mener l'enquête.
     Paul Madvig (politicien, chef de Ned Beaumont) est lui-même amoureux de Janet, la sœur de Taylor Henry. Mais Janet est un appât : c'est le moyen pour le sénateur Taylor de garder Paul avec lui jusqu’aux élections. Paul a un ami très proche : Ned Beaumont. 
     La f
in est énigmatique et laisse le lecteur libre de son interprétation.





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Avis sur le livre : 
     C’est un livre très bien écrit où vérité et mensonge se côtoient. Il est très difficile de dire lequel est le plus présent. Les personnages, bien campés, interviennent au bon moment. Le seul inconvénient, selon moi, est la recherche des preuves pour le meurtre de Taylor Henry, trop longue. On s'intéresse plus aux personnages. Ned est très sûr de lui et très fragile à la fois : c’est un enquêteur assez maladroit en comparaison de Jack, le détective privé par excellence. Il est, lui aussi, plein d'assurance : 
"- Vous ne vous êtes jamais trompé ? 
- Bien sûr que si. Je me souviens de m’être trompé une fois en 1912… je ne sais plus à propos de quoi."

Un livre à lire pour la richesse des descriptions, le caractère des personnages.

Lucie H. 1ère année Bib

 

 

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Published by lucie H. - dans polar - thriller
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17 février 2008 7 17 /02 /février /2008 09:16

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Duong THU HUONG
TERRE DES OUBLIS, 
éditions Sabine Wespieser, 2006,
Rééd. Livre de poche.

 











I.  Une brève histoire du Viêt Nam et de sa littérature


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Voir le siteNguyen-trong.com pour plus d’informations

On distingue trois grandes périodes dans l’histoire du Viêt Nam :


1.  Des origines jusqu’à 111 av J. C.

     Les débuts de la nation remontent à une période semi-légendaire qui fait débuter les origines de la race dans la nuit des temps quand le roi Lac-Long de la lignée des dragons se maria avec une immortelle, Au-Co, descendante des génies de la montagne. Elle donna naissance à 100 garçons beaux et forts qui fondèrent 100 principautés Viet réparties sur une zone très vaste, depuis le fleuve Rouge au Nord jusqu’au Champa au Sud, et de la mer de Chine à l’Est jusqu’au Tseu Chouan à l’Ouest (actuel Laos).


2.  De 111 av J. C. jusqu’à 938 apr. J. C.

     Le pays connaît environ 1000 ans de domination chinoise, entrecoupée de mouvements sporadiques et nombreux de révolte et de tentative d’indépendance. C’est une période de sinisation du pays.


3.  Indépendance nationale, de 939 à aujourd’hui

    En 939, victoire de Bach Dang qui donne l’indépendance au pays. Les 10 siècles suivants, 8 grandes dynasties vont se succéder avec quelques incursions chinoises au début du XVe s.

     À partir de 1428, avec la dynastie Lê (1428-1789), on assiste à un développement très marqué de la littérature et des études historiques et géographiques. Les ouvrages sont écrits en caractères chinois (idéogrammes). Les écrivains les plus renommés du Viêt Nam ont vécu à cette période très riche qui apporte aussi le triomphe du Confucianisme et l’introduction du Christianisme par des missionnaires Européens.

     Les premiers échanges avec des commerçants et des aventuriers ont lieu.

     Le père Alexandre de Rhodes crée un système de transcription quôc-ngu (utilisation de l’alphabet romain pour retranscrire les idéogrammes) lors de son séjour au Viêt Nam entre 1624 et 1645.

     Des dissensions Nord-Sud reprennent de 1627 à 1775, puis il y a réunification du pays.

     Le royaume s’appelle Viêt Nam de 1804 à 1820, puis Dai Nam jusqu’à l’arrivée des Français. En 1862 et 1874 signatures d’accords plaçant le pays sous tutelle française.

     Là le pays est divisé en trois régions : la Cochinchine, colonie directement gouvernée par la France, le Tonkin et l’Annam qui deviennent des protectorats (l’empereur garde un pouvoir symbolique).

     À la fin de la Seconde Guerre mondiale, le Viet Nam accède à l’indépendance mais cela reste sans valeur sur le plan international. Il faut attendre juin 1954 pour que le gouvernement français avalise l’indépendance. Mais un mois plus tard, la Conférence de Genève décrète la scission du territoire national en deux portions à peu près égales le long du 17e parallèle. Le Centre et le Nord du Viêt Nam deviennent la République Démocratique du Viêt Nam, et le Sud l’État du Viêt Nam puis la République du Viêt Nam en 1955. Le 1er novembre 1963 une grande révolution de l’armée et du peuple instaure la 2e République.

     Intervention des USA, guerre, puis Accords de Paris en 1973 et fin de la guerre avec la chute de Saigon en 1975.

     En 1976, proclamation de la république socialiste du Viêt Nam.

     En 1986 début d’une certaine ouverture du pays c’est le Doi Moi, c’est-à-dire le Renouveau décidé par le Parti. Il vise à essayer de redonner une crédibilité internationale au pays. Mais on commence alors à dire tout haut ce qu’on pense tout bas. De jeunes écrivains font leur apparition. La violence des critiques met directement le régime en cause. Le pouvoir réagit alors par la répression.


L’importance de la littérature au Viêt Nam :

     " La place de la littérature dans la civilisation vietnamienne est énorme pour deux raisons : la première a une origine nationale et la seconde étrangère. Le Viêt Nam a une culture très ancienne mais cette grande civilisation n’avait pas d’écriture propre. Le savoir oral se transmettait par une forme d’art populaire appelé le " ca dao " (chants populaires), une poésie à la rythmique typiquement vietnamienne chantée à travers les différentes régions. Cette langue archaïque représente la moitié de la langue vietnamienne. C’était une langue formée d’adages que les Vietnamiens utilisaient souvent pour exprimer une idée. Le principe ? Recueillir la tradition populaire pour ensuite l’enrichir, d’où l’importance de la littérature qui véhicule la tradition et la fait évoluer et vivre. La seconde moitié de la langue vietnamienne vient du chinois. N’oublions pas que les Chinois ont occupé notre pays pendant 10 siècles. Or, dans la culture chinoise l’ " honnête homme " est le lettré. Pour les Vietnamiens, c’est celui qui paye sa dette de vie, autrement dit celui qui doit s’engager dans la société pour devenir un véritable être humain. Conclusion : au Viêt Nam, il n’y a pas de frontière entre la littérature et la politique à cause de cet engagement nécessaire du lettré. Cela explique la grande estime dans laquelle les Vietnamiens tiennent les poètes et les écrivains. Le pouvoir les craint pour cette même raison. "

Extrait d’une entrevue accordée par Phan Huy Duong traducteur des romans de Duong Thu Huong et directeur de la collection " Vietnam " aux éditions Ph. Picquier jusqu’à peu.


II.  L’auteur et son œuvre

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     Elle est née en 1947 et a été témoin des atrocités de la réforme agraire dans les années 55/56. En 1967, elle part sur le front au niveau du 17e parallèle (la région la plus bombardée pendant la guerre) pour intégrer un groupe de combattantes dont la tâche est de " chanter plus fort que les bombes " et d’évacuer morts et blessés du front. Elle va y rester une dizaine d’années et c’est là qu’elle va écrire ses premiers textes et poèmes qui chantent l’espérance et la liberté.

     Elle va se marier contre son gré (son futur époux menace de la tuer si elle refuse de l’épouser) et avoir deux enfants.

     Après la guerre, de retour à Hanoi elle se consacre à l’écriture comme scénariste et écrivain.

     Elle participe à la renaissance littéraire vietnamienne dans les années 80 comme Nguyen Huy Thiêp, Pham Thi Hoài et Bao Ninh. Elle publie de nombreuses nouvelles marquées par son désir d’authenticité. En 1985 elle écrit un livre pour enfants Itinéraire d’enfance, sorti en France en 2007, qui est très autobiographique. En 1987, elle prend la défense des intellectuels malgré les intimidations du pouvoir et publie Au-delà des illusions, roman qui dénonce abus de pouvoir et mensonges des communistes vietnamiens. En 1988 grand succès de ce roman qui tire à 100 000 exemplaires. Dans le même temps elle continue à réclamer toujours plus de démocratie pour son pays.

     A partir de 1990, son nom devient tabou et ses livres introuvables dans son pays. Ils sont soit retirés de la vente, soit tirés en nombre très limités et donc tout de suite épuisés.

     Pourtant elle a continué à être très lue et à écrire. En 91 elle est emprisonnée suite aux problèmes rencontrés après avoir écrit les Paradis aveugles en 1988, livre qui dénonce à travers la fiction les abus commis par la réforme agraire des années 50. Des écrivains français et américains prennent sa défense et elle est mise en résidence surveillée à Hanoi. Ce qui ne l’a pas empêchée de continuer à écrire et à faire passer ses romans en France de manière à pouvoir être publiée. Ainsi, deux de ses romans parus en France – Roman sans titre et Myosotis - ne sont jamais sortis au Viêt Nam. Elle a depuis ouvert la voie à d’autres romanciers vietnamiens qui n’osaient pas publier et qui sont aujourd’hui reconnus et appréciés dans leur pays.

     Toutes ses difficultés n’ont jamais altéré son courage et sa grande détermination. Son œuvre laisse entrevoir le désir d’apporter une contribution aux changements qu’elle juge indispensables à son pays. Elle vit en France depuis 2006.

     Aujourd’hui les choses changent et une nouvelle génération d’écrivains apparaît, qui n’a pas connu la guerre.


III.  Bref résumé de Terre des oublis

     Le roman se met très vite en place. Dès les premières pages, Miên qui coule une vie heureuse avec son mari Hoan au Hameau de la montagne, a la désagréable surprise, en rentrant d’une journée en forêt, d’apprendre que l’homme qu’elle a épousé 14 ans plus tôt et qui est donné pour mort à la guerre depuis plus de 10 ans, est arrivé au village.

     Et le vétéran Bôn réclame sa femme. Nous sommes juste à l’après-guerre et tout le pays acclame ses héros à qui tous les honneurs sont dus.

     Miên ne veut pas quitter l’homme qu’elle aime et de qui elle a eu un enfant pour retourner vivre avec celui qui est devenu pour elle un inconnu, avec qui elle n’a partagé que quelques semaines. Mais la pression des autorités, de son entourage font que rapidement elle comprend que là est son devoir et qu’elle doit s’y soumettre.

     A travers ces trois destins, Duong Thu Huong met en scène l’impuissance tragique de ces gens, leur incapacité à prendre leur vie en main, liée au dictat du pouvoir, aux traumatismes de la guerre, à la pesanteur du respect de coutumes souvent archaïques, non écrites, mais toutes-puissantes car établies depuis des temps immémoriaux.

     Le roman est construit de manière simple, à trois voix, chacune nous racontant son histoire, ses doutes, ses envies, ses douleurs. Grâce à cette mise en scène des personnages, qui sont évoqués indépendamment pour mieux se retrouver ensuite dans leur histoire commune, on mesure bien leurs déchirures individuelles ou collectives. Le style de l’auteur, la sobriété de son écriture, la beauté évocatrice des paysages, le rythme, la musique et les odeurs en font un roman très attachant. Dans son écriture elle mêle avec art le conte, le roman d’amour, les descriptions minutieuses du quotidien des villages de montagne, de la vie citadine, les dictons anciens et les recettes de cuisine.

     Révolte, colère, lâcheté, chagrins, déchirures et surtout beaucoup d’empathie sans mièvrerie ni pathos dans ce beau roman qui se dévore sans peine, malgré ses 800 pages, et dont je vous laisse le plaisir de découvrir la chute.


IV. Les thèmes récurrents de l’œuvre

     Dans toute son œuvre ce qui fascine, c’est la sincérité qui transparait à chaque ligne. Dans ce pays de non-dits, elle a l’art de dire la vérité. Avec une sorte de fausse naïveté elle dresse un tableau sévère du régime, du poids des traditions, de la place de la femme dans la société.

     Son écriture est sobre, lyrique, poétique, très évocatrice des couleurs et odeurs de ce pays qu’elle aime. Sa manière à la fois pudique et naturelle de nous parler des relations amoureuses porte en elle une luminosité et une sensibilité certaine. On y trouve le côté respectueux de la tradition mais aussi un refus des préjugés, des conceptions anciennes et des règles morales sans fondement, des pressions sociales qui inhibent totalement le peuple vietnamien et gangrènent la vie quotidienne. Ceci est le cœur du roman Terre des oublis, mais on le retrouve dans aussi dans ses autres romans (à part Itinéraire d’enfance).

     La guerre se retrouve aussi toujours plus ou moins en filigrane dans les romans. Mais on y trouve aussi bien la difficulté à vivre des vainqueurs que des vaincus. Ainsi dans le passage de Terre des oublis où, pour chasser fantômes et démons qui le poursuivent dans la jungle après l’attaque de la colline où toute sa compagnie a été tuée, Bôn traîne derrière lui le cadavre de son supérieur et ami durant une semaine, tandis que les vautours rodent autour de lui. Il y a une puissance narrative, et dans le même temps un côté onirique dans ce texte.

     Il est toujours question d’hommes et de femmes dépassés par leur destinée et qui, contre l’adversité essayent de tenir debout. Par ce côté-là, on peut dire que l’auteur tend à l’universel.


V.  La traduction de Phan Huy Duong

     Je pense que toute la force de la traduction des romans vietnamiens par Phan Huy Duong vient du fait qu’il a une parfaite maîtrise des deux cultures.

     Il nous fait partager toute la poésie de l’écriture vietnamienne en prenant le parti de retranscrire mot à mot les dictons qui émaillent le récit avec parfois une note explicative succincte en bas de page. Quelques termes ne sont pas traduits mais cela ne gêne en rien la compréhension du roman.

" L’apport de l’écriture latine dans la langue vietnamienne a apporté une forme de pensée analytique opposée à l’écriture en idéogrammes ".

" Parfois en traduisant des phrases mot à mot, du vietnamien vers le français, je tombe sur des phrases syntaxiquement correctes. "

" Il n’y a pas de concordances entre les concepts. Les rapports entre les hommes et leur environnement diffèrent selon les pays. La langue vietnamienne est tellement musicale qu’il y a des centaines de mots pour qualifier une chose quand en français le même mot n’a que deux ou trois synonymes. En vietnamien le mot traduit un son réel ou des sensations charnelles…Dans la structure de la langue, il y a le métissage (vietnamien, chinois, français). La conjugaison française est liée au temps universel. La langue vietnamienne est extrêmement liée au contexte… "

Extraits d’un entretien du Webzine Eurasie avec Phan Huy Duong en date du 14 septembre 1998.

N.B : Sur le site Eurasie.net vous pourrez consulter une interview de Kim Lefèvre (Métisse Blanche) ainsi que l’entretien complet de Phan Huy Duong à propos de la littérature vietnamienne et de la traduction. On y trouve aussi les dernières parutions de littérature asiatique.

Site Sabine Wespieser

Soline, A.S. Ed. Lib.

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16 février 2008 6 16 /02 /février /2008 19:00

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Terre d’ébène

Editions Le Serpent à Plumes, Paris, 1998

Première édition : Albin Michel, 1929

Collection Motifs

276 pages










Biographie de l’auteur

     "Depuis plus d’un demi-siècle, le nom d’Albert Londres est synonyme de mythe", écrit Pierre Assouline.

     Né en 1884 à Vichy, Albert Londres se destinait à une carrière de poète. Cependant, il s’est rendu célèbre par ses articles et ses récits de voyage publiés au début du siècle dans Le Petit Journal, Le Quotidien ou Le Petit Parisien. Son premier article était paru en 1914. Albert Londres se passionne donc très vite pour son travail de journaliste d’investigation à l’étranger. Il part, entre autres, en Asie en 1922. En 1925, il décrit les horreurs du bagne de Cayenne ; il se rend ensuite dans les asiles psychiatriques et dévoile les mauvais traitements. Il va ensuite en Afrique noire en 1927, puis en Palestine en 1929, il part aussi dans les Balkans. Finalement, il meurt en 1932 dans l’incendie du paquebot George Philippar qui le ramenait de Chine, vraisemblablement assassiné, après une enquête dont il n’avait rien dit à personne et dont il a emporté le secret dans sa tombe.


Bibliographie

     Je propose ici la bibliographie existant chez Le Serpent à Plumes, collection Motifs.

  • L’Homme qui s’évada, n°12, 1994,
  • Dante n’avait rien vu, n°16, 1995,
  • Le Juif errant est arrivé,  n°22, 1995,
  • Au Bagne,  n°37, 1996,
  • Les Comitadjis, n°43, 1997,
  • La Chine en folie, n°45, 1997,
  • Tour de France, tour de souffrance,  n°59, 1998,
  • Marseille, porte du sud,  n°62, 1998,
  • Le Chemin de Buenos Aires,  n°67, 1999,
  • Pêcheurs de perles,  n°81, 1999.



Contexte général et publication du livre

     Terre d’ébène s’inscrit dans un contexte colonial. Tout d’abord, il y a la création, en France, du ministère des colonies en 1894, puis la création de l’Agence générale des colonies en 1919. Ensuite, on peut noter, comme faits significatifs, la construction du chemin de fer Congo-Océan de 1921 à 1933, la fondation de la Ligue maritime et coloniale en 1921, ou encore l’exposition coloniale de Marseille en 1922.

     C’est dans ce contexte qu’Albert Londres part quatre mois en Afrique noire en 1927. A son retour, il écrit donc Terre d’ébène, violent réquisitoire sur les malheurs de cette Afrique. Publié en mars 1929, ce livre-reportage suscite de furieuses polémiques, la presse coloniale se déchaîne, Albert Londres fut accablé de toutes les insultes de l’époque.

     Le gouverneur général de l’AOF (Afrique Occidentale Française) se voit même contraint d’organiser un " voyage de presse " pour journalistes et parlementaires afin de combattre l’effet produit par les dénonciations de Londres. Ce dernier s’est défendu avec cette phrase célèbre : " Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie ".


Le point de vue d’Albert Londres

     Une remarque importante est qu’Albert Londres, contrairement aux dires qu’on peut trouver sur Internet, n’est pas anti-colonialiste. En fait, il ne critique ni les colons ni le système mais la méthode. Il critique la violence de la colonisation sur les populations locales sans pour autant prendre position pour le retrait de la France et l’indépendance des territoires coloniaux. De plus, son indulgence pour les " indigènes ", voire son amitié et sa solidarité sont mêlées à un certain paternalisme et sa vision personnelle est celle d’une forme d’inculture africaine. Ce côté d’Albert Londres est en fait le reflet de l’air du temps, du colonialisme. Cependant, il est quand même en avance sur son époque en ce qui concerne le traitement des populations locales.


Terre d’ébène, forme et résumé
 

     Albert Londres est un journaliste et Terre d’ébène, un reportage. Pourtant, la forme est très littéraire, on dirait presque un roman. Pierre Assouline, auteur de Albert Londres. Vie et mort d’un grand reporter, dit d’ailleurs : "C’est un littéraire, dans la plus noble acception de terme. S’il a choisi ce type d’écriture, c’est au départ par dépit de poète."

     Terre d’ébène raconte le périple d’Albert Londres qui va sillonner l’Afrique " française " pendant quatre mois. Il arrive tout d’abord à Dakar, au Sénégal, où il voit les effets de la fièvre jaune sur les colons. Ensuite, il passe par Bamako, au Soudan, où il rencontre un coiffeur très singulier se nommant Tartass. C’est là aussi qu’il voit, pour la première fois, la pratique qu’il appelle le " moteur à bananes ". Il passe ensuite par la brousse où il rencontre un commandant local et fait connaissance avec la justice coloniale. Il arrive, par la suite, à Tombouctou, au Niger, qu’il qualifie d’" amas de terre grisâtre et mal battue ". Il fait une rencontre très importante dans cette ville, celle de Yacouba, ancien missionnaire qui a voulu rester vivre à Tombouctou. Apres le Niger, c’est au tour de Ouagadougou qu’il nomme " ville de la lune […] sur la route de rien du tout " où il fait la rencontre du roi local. Il passe ensuite par Bouaké, en Côte d’Ivoire, où il s’aperçoit de la véritable pratique du marché au coton, et aussi dans la forêt où il rencontre les coupeurs de bois. Puis il est allé à Porto-Novo, au Dahomey, au Gabon, et enfin au Congo où il voit le drame du Congo-Océan.

     Ce n’est cependant pas un récit de voyage. Albert Londres est un journaliste et toutes ses descriptions servent à vraiment nous montrer les malheurs de l’Afrique. Il s’agit d’un réquisitoire. 


Terre d'ébène
, un réquisitoire

     En effet, c’est pendant ce périple qu’Albert Londres va s’apercevoir de la réalité des pratiques coloniales françaises et s’insurgera contre elles. Il se prononce " contre ceux qui font de la civilisation à tâtons ".

     Pour décrire les petits scandales de cette vaste terre, Albert Londres utilise un humour cynique et très décalé. Il se sert également d’un style énergique et proche du style oral pour pouvoir nous interpeller. Cependant, le ton se fait plus grave lorsqu’il se penche sur les cas les plus dramatiques et promet ainsi à " Monsieur le ministre des colonies des photographies qu’il ne trouvera pas dans les films de propagande ". Il ne cache pas son dégoût devant l’exploitation monstrueuse des Africains et pour accentuer sa dénonciation, il invente l’expression " moteur à bananes ". Albert Londres veut nous faire prendre conscience que l’esclavage n’a jamais été aboli, mais en fait remplacé par le travail forcé. En effet, les villages devaient fournir des travailleurs pour la construction des routes et des voies ferrées ou pour la culture du coton. Dans les années 1920, la Haute-Volta (actuel Burkina Faso), le Tchad et la Centrafrique furent de véritables réservoirs de main-d’œuvre pour les compagnies concessionnaires et pour l’administration coloniale. Les chefs de canton qui résistaient étaient tués ou torturés. Albert Londres se penche aussi sur le cas des métis rejetés de tout côté et ne trouvant de place nulle part. Mais un des passages les plus terrifiants est sûrement celui des coupeurs de bois. On est littéralement horrifié pas les descriptions des pratiques inhumaines des chefs de chantier sur les coupeurs, par l’extermination de populations entières au nom de l’exploitation des forêts et de la mise en valeur du territoire, par les pratiques de paiement car le coupeur a le plus souvent comme salaire en fin de mois…une dette. Le drame, cependant, atteint son apogée avec la construction du chemin de fer Congo-Océan devant relier Brazzaville au port de Pointe-Noire. La description d’Albert Londres nous atterre et nous horrifie devant ce massacre organisé. Le chantier a été en fait confié à la compagnie de travaux publics Les Batignolles. Huit mille hommes ont été mis à sa disposition ; ces recrutés étaient embarqués sur des chalands, trois cents par trois cents, entassés. Sur trois cents, il en arrivait, en moyenne, deux cent soixante. Puis, au lieu d'être amenés à Pointe-Noire par le chemin de fer belge, ils devaient s’y rendre à pied, le ravitaillement était aléatoire. Là-bas, les conditions de travail étaient affreuses, le nombre de morts inimaginable.


Conclusion

     Malgré les dénonciations virulentes d’Albert Londres ou de personnes comme André Gide, il fallut attendre 1946 pour que l’Assemblée constituante abolisse le travail forcé, encore que ce dernier ait été pratiqué jusqu’en 1955 dans le cercle de Tambacounda, au nord-est du Sénégal.

Antoine, A.S. Bib

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13 février 2008 3 13 /02 /février /2008 21:07

"Entre Garonne et Mékong"

Rencontres franco-vietnamiennes

"Le métissage dans la littérature franco-vietnamienne contemporaine"

IUT Michel Montaigne - Bordeaux 3
Amphi-plateau Escarpit

Vendredi 15 février 2008
9h15 - 12h



Auteurs invités :

Kim Lefèvre, écrivain et traductrice, auteur de Métisse blanche,

Dominique Rolland, écrivain et ethnologue, auteur de De sang mêlé,

Doan Cam Thi Poisson, écrivain, philosophe et traducteur.

Phan Huy Duong, écrivain, philosophe et traducteur.

Biographies des auteurs

Manifestation organisée dans le cadre de leur projet tutoré par Elisabeth, Cécile et Alix, Année Spéciale Bibliothèques, avec l'appui bénévole de Julie (A.S. Bib) et de Soline (A.S. Edition), en partenariat avec l'association Franco-Vietnamienne Bordeaux-Aquitaine.

 

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12 février 2008 2 12 /02 /février /2008 20:29

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Edgar Allan Poe
Histoires, essais et poèmes
La Pochothèque –11/2006

Edition de Jean-Pierre Naugrette, 
avec la collaboration de Michael Edwards, 
François Gallix, France Jaigu et James Lawler.
EAN / ISBN : 9782253131205
Prix TTC : 26,00 € 
Format : 190x113x45 mm
1 864 pages

 

  • 1841 : Double assassinat dans la rue Morgue (The Murders in the rue Morgue)

Nouvelle publiée dans “ Histoires extraordinaires ”

  • 1842 : Le mystère de Marie Roget (The Mystery of Marie Roget)

Nouvelle publiée dans “ Histoires grotesques et sérieuses ”

  • 1844 : La lettre volée (The Purloined letter)

Nouvelle publiée dans “ Histoires extraordinaires ”

 

 

I – Edgar Allan Poe

 

a) Biographie :

 

Nom : POE

Prénom : Edgar

Profession : Journaliste

Nationalité : Américain

Né le : 19 janvier 1809 à Boston

Décédé le : 7 octobre 1849 à Baltimore

 

     Edgar Poe est le fils de David Poe et Elizabeth Arnold, comédiens, qui vont tous deux disparaître peu après la naissance du petit Edgar, l'un à cause de son alcoolisme et l'autre vraisemblablement emportée par la pneumonie. Edgar Poe est alors confié à un riche négociant en tabac et sa femme, John et Frances Allan. Il deviendra alors Edgar Allan Poe. Au cours des années, les relations entre Poe et John Allan vont se dégrader lorsque Poe refusera de devenir marchand pour pouvoir se consacrer à ses vers.

     Sur le plan sentimental, Poe est amoureux de sa cousine Virginia Clemm, de 13 ans sa cadette. Il l'épousera en 1835, alors qu'elle n'a que 14 ans. Avec Virginia et Maria Clemm, la mère de celle-ci, il se rendra à New-York en 1837 puis à Philadelphie en 1838, où il essayera de vivre de sa plume, à la fois en tant que journaliste et en tant qu'écrivain. Il écrit de nombreuses nouvelles, comme le Scarabée doré, et un seul roman, les Aventures d'Arthur Gordon Pym, qui inspirera une suite à Jules Verne, le Sphinx des glaces. Ses récits vont finir par obtenir une certaine considération dans les milieux littéraires. Il est également considéré comme l'un des pères fondateurs du genre policier, notamment avec Double assassinat de la Rue Morgue.

     Mais sa vie va retomber dans la misère lorsqu'il va sombrer dans la maladie et l'alcoolisme, à cause du décès de Virginia en 1847.

 

Une mort mystérieuse

     Le 27 septembre, Edgar quitte Richmond en bateau pour Baltimore, où il débarque le lendemain. On perd alors sa trace pendant quatre jours.

      Lorsqu’on le retrouve, il est ivre, et porte des habits qui ne sont pas les siens. A l’hôpital, il alterne entre phases conscientes et inconscientes. Il meurt officiellement d’une congestion cérébrale.

 

b) Son influence :

 

      L’œuvre de Poe aura une influence considérable sur la littérature américaine et mondiale. En Amérique, de nombreux auteurs tels que Lovecraft, Walt Whitman, Herman Melville, vont s’inspirer de son œuvre.

     Il aura également un très grand impact sur la littérature européenne, en particulier en France, où de nombreux auteurs s’inspireront de son écriture. Le plus grand auteur français influencé par Poe est Charles Baudelaire, qui traduit la plupart de ses contes et poèmes, et considère Les Fleurs du mal comme inspirées de l’oeuvre d’Edgar Poe. Parmi les admirateurs de Poe on peut citer : Mallarmé, Marcel Proust, Paul Valéry…

     Au Royaume-Uni, Le portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde sera inspiré de l’univers de Poe. H. G.  Wells sera également un grand admirateur.

 

     Dans les autre pays, les admirateurs et les auteurs influencés par Poe sont Dostïevski, Jorge Luis Borges, Luis Cortàzar, qui a traduit en espagnol la totalité des fictions et des essais de Poe, Thomas Mann, Nietzsche…

 

II – Les nouvelles :

 

  1. Les personnages :

 

     Auguste Dupin et le narrateur (dont on ignore le nom), sont deux jeunes hommes faisant leurs études à Paris. C’est ce tandem qui inspirera Conan Doyle pour créer Sherlock Holmes et le docteur Watson.

      Les deux personnages se rencontrent dans une librairie, à la recherche du même livre. Ils se lient d’amitié et prennent une colocation 33 rue Dunot, à Paris.

      Auguste Dupin est remarquable par sa capacité d’analyse et de compréhension. Selon lui, la vérité est souvent tellement évidente qu’on ne la voit pas.

 

  1. Double assassinat dans la rue Morgue :

 

     Dans un appartement de la Rue Morgue, un meurtre horrible a lieu : Mme l’Espanaye et sa fille sont retrouvées mortes dans leur appartement. La jeune fille a été étranglée par des mains inhumaines, et sa mère a été retrouvée coincée dans la cheminée, la tête tranchée d’un coup de rasoir.

     La police est perplexe et n’arrive pas à résoudre le mystère. De plus, les témoins auditifs décrivent tous la voix du meurtrier comme leur étant étrangère : l’Italien penche pour un Anglais, l’Espagnol pour un Russe, l‘Anglais pour un Français…

     Mais Auguste Dupin, avec l’aide du narrateur, résoudra cette affaire de manière plutôt surprenante.

 

  1. Le mystère de Marie Roget :

 

     Cette nouvelle, inspirée d’un meurtre réel jamais élucidé, raconte comment le meurtre de  Marie Roget, jeune vendeuse, dont on retrouvera le cadavre dans la Seine, a été résolu avec une brillante facilité par Auguste Dupin.

     Le détective amateur réussira à comprendre comment, où et en quelles circonstances est morte la jeune fille, tout cela sans sortir de chez lui, et en se fondant uniquement sur les articles de presse.

 

  1. La lettre volée :

 

     Une lettre très importante est volée au Ministère. La police sait qui est le voleur, et où la lettre est cachée. Cependant, après avoir fouillé minutieusement la chambre d’hôtel de la personne soupçonnée, ainsi que les deux maisons adjacentes, la police est dépassée. Elle demande alors l’aide d’Auguste Dupin, qui la trouvera en moins d’une minute et remportera la récompense.

     Le thème de la vérité évidente est au cœur même de cette nouvelle passionnante, qui dévoile comment l’être humain se plaît parfois à compliquer les choses.

Marion T., 1A Bib.

 

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11 février 2008 1 11 /02 /février /2008 08:49

Auteur : André Gide

Editeur : Gallimard

Années : 1927 et 1928

Collection : Folio, n° 2731

Nombre de pages : 554

 

Biographie :

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André Gide est né en 1869 à Paris dans une famille de la haute bourgeoisie protestante.

Très tôt Gide fréquente des cercles littéraires, en particuliers celui des milieux symbolistes. Il est très influencé par la littérature contemporaine.

En 1893 il part en Tunisie faire soigner sa tuberculose et assume pour la première fois son homosexualité. A son retour en 1895, il épouse sa cousine.

En 1909 il fonde la NRF avec Copeau et Schlumberger.

Puis Gide s'engage contre le colonialisme après un voyage au Congo (1925-1926) (parution de Voyage au Congo en 1927), en faveur de la paix, et enfin dans le communisme, qu'il abandonnera douloureusement suite à un voyage décevant en URSS (1936).

Lors de l'occupation allemande, Gide séjournera sur le continent africain.

En 1941 il quitte la NRF par conviction politique.

En 1947, André Gide obtient le prix Nobel de littérature (sixième écrivain français à être couronné depuis 1901).

André Gide est mort le 19 février 1951 d'une congestion pulmonaire. 

 

Présentation du livre :

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Voyage au Congo est un récit de voyage, présenté comme une sorte de journal intime. Il se passe en AEF (Afrique équatoriale française de l’époque ; Congo actuel).  Dans ce livre, Gide décrit les différentes zones géographiques qu’il traverse ainsi que ses habitants, mais il vient surtout voir les effets du colonialisme, pour avoir sa propre opinion sur le sujet. Opinion qui changera de façon notable au cours du voyage.

Gide part faire ce voyage conscient de ses propres préjugés sur ce qu’il va voir et précise même parfois qu’il est presque déçu quand le paysage n’est pas à la hauteur de ce qu’il attendait. "  Ma représentation imaginaire de ce pays était si vive (je veux dire que je me l’imaginais si fortement) que je doute si, plus tard, cette fausse image ne luttera pas contre le souvenir et si je reverrai Bangui, par exemple, comme il est vraiment, ou comme je me figurais d’abord qu’il était. " (Page 95).

 Pour ce qui est du colonialisme, certains passages peuvent gêner au début du livre, quand les opinions de Gide ne sont pas claires ; il parle, par exemple, de la construction d'une route par les indigènes, pour laquelle beaucoup sont morts de faim et de fatigue car ils n’avaient pas le moindre moment de repos et ne recevaient pas de nourriture car ils n'avaient pas de temps pour cultiver chez eux. La première réflexion de Gide est qu’il trouve cela dommage mais que la route est quand même bien utile : " il le fallait ". Mais quelques pages plus tard il dit quasiment le contraire : " il n’y a plus ici d’il le fallait qui tienne. Ce mal est inutile et il ne le faut pas " (page 93). Cela évolue tout au long du livre et il se pose beaucoup de questions sur ce qu’il doit faire maintenant qu’il constate ce qui se passe (la corruption, les sévices, l’esclavage) : " Il ne me suffit pas de me dire, comme l’on fait souvent, que les indigènes étaient plus malheureux encore avant l’occupation des Français. Nous avons assumé des responsabilités envers eux auxquelles nous n’avons pas le droit de nous soustraire. Désormais, une immense plainte m’habite ; je sais des choses dont je ne puis pas prendre mon parti. Quel démon m’a poussé en Afrique ? Qu’allais-je donc chercher dans ce pays ? J’étais tranquille. A présent je sais ; je dois parler. " (Page 113).

 D’autre part, il y a beaucoup de note (parfois une note fait plus d’une page) et ce sont des notes qui ont été rajoutées par Gide après être rentré de son voyage ; elles permettent donc de donner des explications sur le commerce et la valeur de l’argent mais aussi de prendre du recul par rapport à ce qui est dit dans le texte.

 Son voyage est aussi très esthétique et descriptif, il observe et décrit longuement tout ce qui est faune et flore, son émerveillement ainsi que ses déceptions face à des lieux trop " banals " par rapport à ce qu’il avait imaginé.

 
Opinion personnelle :

J’ai bien aimé ce livre car l’écriture de Gide est très agréable à lire, et même le nombre important de descriptions passe bien. Par contre les notes sont parfois gênantes car très longues et on ne se souvient pas toujours du début et de la raison de la note quand on finit de la lire.

 

Maëla 2ème Année Ed-Lib

 

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9 février 2008 6 09 /02 /février /2008 22:52

VOYAGE AU CONGO

suivi de LE RETOUR DU TCHAD

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– présentation –

Auteur : André Gide

Editeur : Gallimard

Années : 1927 et 1928

Collection : Folio, n° 2731

Nombre de pages : 554

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– pourquoi ce voyage ? –

Extrait 1 [p. 14] :

" – Qu’est-ce que vous allez chercher là-bas ?

– J’attends d’être là-bas pour le savoir.

Je me suis précipité dans ce voyage comme Curtius dans le gouffre. Il ne me semble déjà plus que précisément je l’aie voulu (encore que depuis des mois ma volonté se soit tendue vers lui) ; mais plutôt qu’il s’est imposé à moi comme une sorte de fatalité inéluctable – comme tous les événements importants de ma vie. Et j’en viens à presque oublier que ce n’est là qu’un " projet de jeunesse réalisé dans l’âge mûr " ; ce voyage au Congo, je n’avais pas vingt ans que déjà je me promettais de le faire ; il y a trente-six ans de cela. "

André Gide a passé près d’un an en Afrique Equatoriale Française (AEF), de juillet 1926 à mai 1927, chargé de mission par le Gouvernement. Il fera à son retour un rapport sur les grandes Compagnies concessionnaires qui déclenchera une enquête administrative et un débat à la Chambre.

L’AEF est le nom donné au gouvernement général créé en 1910 regroupant en fédération les quatre territoires français de l’Afrique équatoriale : le Gabon, le Moyen-Congo (aujourd’hui Congo-Brazzaville), l’Oubangui-Chari (aujourd’hui Centrafrique) et le Tchad. Ces pays ont été par ailleurs " vendus " pour leur exploitation à de grandes compagnies qui se livrèrent à un véritable pillage des ressources naturelles sur lesquelles elles avaient un monopole. Gide dénonce les exactions de certains de leurs agents. La mission " civilisatrice " de la France fut longtemps réduite à l’implantation de postes administratifs, au tracé de quelques routes et à la propagation du christianisme. La colonisation fut vécue comme un véritable traumatisme par les habitants qui, outre le travail forcé et le portage au service des colons, eurent à subir des déplacements de population, la réquisition des hommes pour la construction du chemin de fer Congo-Océan, l’impôt et des enrôlements " volontaires " lors des deux guerres mondiales.

– les compagnons de route –

André Gide (1869-1951) a 57 ans au moment du voyage. Orphelin de père à 11 ans, il est élevé par sa mère. Passionné de littérature et de poésie, il se marie à 26 ans avec sa cousine Madeleine Rondeaux dont il est amoureux depuis l’adolescence, même s’il connaîtra également des relations homosexuelles. Il commence alors une vie de voyages (principalement en Europe et en Afrique du Nord) et d’écriture. En 1909, il participe à la création de la Nouvelle Revue française avec quelques amis et joue un rôle de plus en plus important dans la vie littéraire française. Il recevra le Prix Nobel de Littérature en 1947, " pour l’ensemble de son oeuvre, dans laquelle la condition humaine et ses problèmes ont été présentés avec un amour de la vérité sans faille et un sens aigu de la psychologie " ["For his comprehensive and artistically significant writings, in which human problems and conditions have been presented with a fearless love of truth and keen psychological insight"].

Marc Allégret (1900-1973) a 26 ans au début du voyage. Dès l’âge de 17 ans, Gide assure sa formation tant intellectuelle que morale et physique. Il lui fera rencontrer tous les artistes et écrivains français de son époque. Lors du voyage, Marc devient officiellement le secrétaire particulier de Gide et, en 1928, il sort son premier film Voyage au Congo, un documentaire exceptionnel sur l’Afrique Noire. C’est le début de sa carrière de cinéaste. Il réalisera près de 80 films et fera découvrir de nombreux talents (Raimu, Fernandel, Gérard Philippe, Michèle Morgan, Brigitte Bardot, Jean-Pierre Aumont, Micheline Presle, Roger Vadim). [Il est le grand frère d’Yves Allégret, réalisateur qui épousera Simone Signoret].

Marcel de Coppet (1881-1968) : proche de Gide et intime de Roger Martin Du Gard, il est Gouverneur général de la France d’Outre-mer de 1926 à 1940. Controversé, il lutte contre les abus coloniaux et sera l’artisan de la politique du Front populaire en Afrique noire. De 1926 à 1928, il est gouverneur au Tchad et assure l’intendance du voyage de Gide, l’organisation du transport et des ravitaillements.

– la narration –

Dans ces deux textes, présentés sous forme de journal, André Gide s’attache à décrire par le menu tout ce qu’il rencontre au cours de son voyage qui s’effectue principalement à pied et en bateau sur différents cours d’eau. Il se met tour à tour dans la peau d’un botaniste, d’un entomologiste ou d’un ethnologue. Il décrit avec un luxe de détails le nom des tribus, leurs coutumes vestimentaires ou culturelles (plateaux labiaux), leurs conditions de vie, les noms des plantes, arbres, insectes, animaux qu’il rencontre. Par ailleurs, il évoque minutieusement un certain nombre de situations iniques dues à la colonisation en s’appuyant sur des exemples précis, chiffrés et dont il a pu recueillir un témoignage le plus direct et le plus fiable possible, en particulier pour ce qui concerne la Compagnie Forestière Sangha-Oubangui qui exploite le latex en AEF.

A de nombreuses reprises, il fait référence à d’autres récits de voyages antérieurs au sien ou à des rapports administratifs et semble vouloir vérifier par lui-même tout ce qui a été dit ou écrit sur la région et le retransmettre avec une précision documentaire dans son intégralité. Cette impression est renforcée par la présence de son principal compagnon de voyage, Marc Allégret, qui réalise un film documentaire. Nous assistons parfois, principalement dans Le Retour du Tchad, au tournage de séquences pour lesquelles il essaie de faire rejouer à des figurants certaines scènes de leur vie quotidienne. Cela donne l’occasion à Gide de consigner des critiques dans son journal quant à la manière de procéder de Marc qui tente de " reconstruire " des tableaux au lieu de filmer sur le vif des indigènes occupés à leurs activités.

En revanche, ce qui paraît étonnant au cours de la lecture, c’est qu’à côté des critiques vigoureuses et argumentées du système d’exploitation des ressources du pays ou de la passivité de l’administration coloniale, Gide ressort sans beaucoup de recul l’idéologie de son époque sur les populations noires. Il nous assène un discours très paternaliste et caricatural sur les Africains, émettant sans cesse des jugements de valeur qui n’ont pas de sens appliqués à une autre culture que la sienne : il parle ainsi facilement de beauté, laideur, saleté, étrangeté, trouve certaines choses ou lieux décevants… alors même qu’il est capable d’analyser bien plus objectivement les différences qui le séparent d’eux et qui rendent difficile toute communication et compréhension réciproque :

Extrait 2 : " Les gens de ces peuplades primitives, je m’en persuade de plus en plus, n’ont pas notre façon de raisonner ; et c’est pourquoi si souvent ils nous paraissent bêtes. Leurs actes échappent au contrôle de la logique dont, depuis notre plus tendre enfance, nous avons appris, et par les formes mêmes de notre langage, à ne pouvoir point nous passer. " [p. 334-335]

Il s’étonne sans cesse de la " naïveté " des indigènes et les décrit fréquemment comme il le ferait d’animaux sympathiques mais pas très évolués. Nous voyons ici à l’œuvre toute la légitimation du système colonialiste qui a véhiculé depuis le début de la colonisation une image des Africains comme étant un peuple incapable de prendre en main son propre destin, de se gouverner ou d’utiliser correctement ses ressources pour vivre. Même chez quelqu’un de cultivé, ouvert et ayant beaucoup voyagé comme André Gide, cette empreinte est profondément marquée et relève presque du subconscient. Il parle ainsi d’Adoum, l’interprète qui a fait presque tout le voyage à ses côtés :

Extrait 3 : " Je ne vois rien en lui que d’enfantin, de noble, de pur et d’honnête. Les blancs qui trouvent moyen de faire de ces êtres-là des coquins sont de pires coquins eux-mêmes, ou de bien tristes maladroits. Je ne doute pas qu’Adoum, pour me protéger, ne se fût jeté au-devant d’un coup, fût-il mortel. Je n’ai jamais douté de lui ; c’est de là surtout que vient sa reconnaissance.

Mais partout et toujours c’est de la bêtise des nègres que l’on parle. Quant à sa propre incompréhension, comment le " blanc " en aurait-il conscience ? Et je ne veux point faire le noir plus intelligent qu’il n’est ; mais sa bêtise, quand elle serait, ne saurait être, comme celle de l’animal, que naturelle. Celle du blanc à son égard, et plus il lui est supérieur, a quelque chose de monstrueux. " [p. 400-401]

– le voyage intérieur –

Ce long voyage qui s’étire sur une année complète, au rythme lent de la marche ou de la dérive d’un bateau semble être également un voyage plus intérieur, plus intellectuel, comme si Gide avait profité de cette occasion qui lui était donnée de s’extraire de sa vie parisienne intense et prenante afin de prendre du recul sur ses activités et ses relations avec les intellectuels les plus en vue de l’époque. En effet, en parallèle avec sa mission d’observation et ses rencontres avec les différents administrateurs ou agents des grandes compagnies, Gide nous détaille tous les livres qu’il relit au cours de son voyage, partageant avec nous ce que ses lectures lui inspirent. Il dispose d’un choix assez ecclectique qui regroupe un certain de nombre d’auteurs " classiques " tels que La Fontaine, Goethe, Bossuet, Molière, Robert Louis Stevenson, Baudelaire… Comme s’il puisait aux sources de l’écriture pour se ressourcer lui-même.

Gide prend très à cœur la mission officielle qui lui a été confiée et les témoignages qu’il recueille, parfois extrêmement cruels et inhumains, ne le laissent pas indifférent. Il nous raconte par exemple l’histoire de dix récolteurs de caoutchouc qui n’avaient pas apporté leur part un mois mais apportèrent une double récolte le mois suivant. Ils furent condamnés à tourner autour de l’usine sous un soleil de plomb en portant des poutres de bois très lourdes. L’un d’eux tomba mort au bout de quelques heures, dans l’indifférence cynique des agents de la Forestière. Les autres continuèrent de tourner tout le jour :

Extrait 4 : " Impossible de dormir. Le " bal " de Bambio hante ma nuit. Il ne me suffit pas de me dire, comme l’on fait souvent, que les indigènes étaient plus malheureux encore avant l’occupation des Français. Nous avons assumé des responsabilités envers eux auxquelles nous n’avons pas le droit de nous soustraire. Désormais, une immense plainte m’habite ; je sais des choses dont je ne puis pas prendre mon parti. Quel démon m’a poussé en Afrique ? Qu’allais-je donc chercher dans ce pays ? J’étais tranquille. A présent je sais ; je dois parler. " [p. 113]

– analyse personnelle –

Présentés sous forme de journal, donc subjectifs, ces deux récits ont servi à l’époque de leur parution de support à une réflexion sur la colonisation française et ses méthodes d’exploitation, ce qui en montre bien l’importance. Néanmoins, la forme même du journal, hâchée, et les descriptions minutieuses de chaque détail du trajet ou de l’état d’esprit de Gide en font un texte difficile à lire. Ce n’est ni un documentaire, ni un journal intime mais une accumulation de détails plus ou moins intéressants. Il faut lui reconnaître cependant de montrer pleinement ce qu’était la colonisation française et dans quel état d’esprit elle avait été mise en place et organisée. J’ai été très surprise de toutes les idées préconçues avec lesquelles Gide a abordé ce voyage, idées qui n’ont pas été remises en causes malgré son immersion d’un an en AEF.

Ses relations avec les indigènes étaient probablement faussées à la fois par son statut " officiel " d’envoyé du gouvernement et par l’image des blancs véhiculée auprès des Africains. Gide fait ainsi allusion à des instituteurs qui ne parlaient pas correctement le français ou à d’autres qui enseignaient aux jeunes Africains " Nos ancêtres les Gaulois… ". Les autres blancs présents étaient des employés de compagnies ayant un droit d’exploitation sur toutes leurs ressources naturelles, y compris sur eux-mêmes en tant qu’individus corvéables à merci. Personne n’a jamais songé à l’époque à leur demander leur avis sur la manière dont leur pays était régi et le but d’André Gide, avec les meilleures intentions du monde, n’était pas de remettre en cause le colonialisme lui-même mais simplement d’en supprimer les injustices flagrantes et inhumaines perpétrées vis-à-vis des Noirs.

Fanny, A.S. Bib.

 

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8 février 2008 5 08 /02 /février /2008 21:28
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Umberto ECO
Dire presque la même chose
traduit de l'italien
par Myriem Bouzaher,
Bernard Grasset, 2006,
460 pages.

    







Umberto Eco pose comme postulat l’idée reçue suivante : traduire, c’est dire la même chose dans une autre langue. Mais que cache cette fausse évidence ?

     D’une part, dire la même chose n’est pas si simple : parce que, nous le verrons, le synonyme, sous ses airs de lapalissade, dissimule des réalités complexes et de sérieuses limites ; ensuite parce que dire la même chose engloberait également la paraphrase, la définition. Peut-on dès lors considérer que nous sommes encore dans la traduction ?

     D’autre part, quelle est cette chose en question ? Si c’est une chose en soi, deux pistes sont possibles : soit c’est une sorte d’idée suprême transcendant toutes les langues, soit justement parce que c’est une idée absolue, elle est inatteignable. Auquel cas la traduction est illusoire.

 

     Pour illustrer l’ensemble de questionnements complexes que soulève la traduction, Umberto Eco développe dès l’introduction l’exemple de l’idiotisme « It’s raining cats and dogs ». Expression consacrée, qu’il serait stupide de traduire littéralement, que l’on rendra au mieux par un « il pleut des cordes », encore que… « Si c’était un roman de science fiction […] racontant qu’il pleut vraiment des chats et des chiens ? On traduirait littéralement, je vous l’accorde. Mais si le personnage allait chez Freud pour lui raconter qu’il souffre d’une curieuse obsession des chats et des chiens, par lesquels il se sent menacés quand il pleut ? Là aussi on traduirait littéralement, mais on perdrait une nuance : cet Homme des Chats est également obsédé par les phrases idiomatiques. » (p. 8). Sans compter qu’il pourrait s’agir d’un Italien ponctuant son discours d’anglicismes : comment le traduirait-on alors en anglais ? Faudrait-il pour autant changer sa nationalité ? N’est-ce pas là une « licence insupportable » ?

 

     C’est ici que le « presque » du titre prend tout son sens : traduire nécessite une négociation permanente : avec l’auteur du texte original, l’éditeur, les lecteurs, le texte source, l’effet à rendre, la réalité représentée… En gardant à l’esprit qu’à tout moment, le traducteur sera susceptible d’y opérer des choix.

     Justement, jusqu’où ce « presque » est-il extensible et jusqu’à quel point considère-t-on encore que la traduction est fidèle ? Dans quelle mesure la licence est-elle supportable ? Et pourquoi le texte cible ne révèlerait-il pas de nouvelles possibilités interprétatives ?

 

     Pour y répondre, Eco, lui-même traducteur des Exercices de style de Raymond Queneau et de Sylvie de Gérard de Nerval, s’appuie sur une triple expérience qui lui semble indispensable : avoir vérifié les traductions d’autrui, avoir traduit et été traduit, avoir travaillé en collaboration avec son propre traducteur.

     Il se réfère, en outre, à des linguistes, tels Jakobson et Pierce, et à des essais sur la traduction, parmi lesquels : Après Babel, de George Steiner, Le Paradigme de la traduction et Défi et bonheur de la traduction, de Paul Ricœur. Il inclut également ses propres essais sur l’art et la littérature, comme L’œuvre ouverte, et Lector in fabula, ainsi que les colloques sur la traduction auxquels il a pu participer. Le tout créant un ouvrage subtil et drôle, fourmillant d’exemples et de références, entre théorie et problèmes d’ordre pratique.

 

L’illusion de la synonymie

 

     Il existe a priori des mots transparents : au sein d’une même langue, tels que « papa » et « père » ; entre deux langues, comme pour « père » et « dad ». Toutefois, si « papa » et « père » recouvrent la même identité référentielle, ils sont connotés de façon différente et « père » s’éloigne de l’affect véhiculé par « papa ». De même, dans une traduction, il convient de prêter garde aux homonymes dans la langue source et de désambiguïser le contexte, faisant alors appel à nos connaissances linguistiques et encyclopédiques. Non sans malice, Umberto Eco prend l’exemple du mot anglais « spirit » dans le texte de la Genèse. Donné à traduire au moteur Altavista, « spirit » devient « alcool », laissant l’esprit divin sombrer dans l’éthylisme.

 

     Altavista met l’accent sur l’impossible synonyme qui, détaché de son contexte, perd tout son sens. La synonymie sèche ne serait donc envisageable que pour les expressions courantes, encore que… Le café américain et le café italien souffrent ainsi d’une différence culturelle qui rend impossible d’avaler son café aux Etats-Unis sans risquer l’étouffement, et de siroter longuement le sien en Italie. Question de contenant ; l’indispensable contexte, encore.

 

     Faut-il néanmoins que le synonyme existe en langue cible. Que faire ? Paraphraser ? Changer ? Supprimer ? Garder l’original ? Que de questions soulevées par cet inoffensif synonyme…

 

Pertes et compensations

 

     Il faudra parfois se résoudre à faire le deuil du mot source ou à modifier le référent d’origine : parce que les termes utilisés ne font référence à rien pour le lecteur cible, parce que le mot n’existe pas, parce qu’il est connoté différemment…

 

     Ainsi, Salvatore, personnage du Nom de la rose, parle un langage composé de bribes de langues différentes qui oblige les traducteurs à introduire d’autre langues, plus transparentes que le latin, par exemple, pour le lecteur en langue cible. On perd le monde de référence mais on compense pour en conserver l’effet.

     Dans ce même ouvrage, l’énumération de termes techniques et désuets se référant à des plantes obligera le traducteur à enlever certains mots, à opérer une légère paraphrase sans altérer le rythme ou à trouver des équivalents dans sa langue même s’ils ne recouvrent pas la même réalité. Obligé à un choix, il prend à nouveau le parti de conserver l’effet initial savant et ancien et, en définitive, la perte est bien négligeable si l’on réduit à neuf termes une énumération qui en comportait dix.

 

     L’Ile du jour d’avant met en scène un ecclésiaste allemand parlant italien avec un accent allemand : comment le traduire en allemand ? Là encore, le traducteur devra changer les attributs du personnage ou couper les passages en question. Comment serait-il ainsi possible de conserver des gallicismes dans une traduction en français ? Soit on assume complètement la perte, soit on compense, et Pierre qui parle un italien francisé dans la version originale du Pendule de Foucault, aura un accent marseillais dans la version française. On fait ce que l’on peut, au mieux pour le lecteur.

 

Refontes

 

     Il est des cas où, à moins de céder à l’inconcevable constat d’échec de la note en bas de page, le traducteur ne devra plus seulement compenser les pertes, mais refaire pour créer un lien qui n’existe pas entre les deux langues. Baudolino (U. Eco) fait un usage naturel d’obscénités qui, si elles ne choquent pas le lecteur latin, relèvent de l’impensable en langue allemande. Point de blasphème si l’on ne veut pas créer un effet disproportionné. En outre, il parle un dialecte d’analphabète du XIIe siècle inventé par ses soins, que le traducteur devra recréer pour rendre une situation analogue en langue cible. A nouveau, plus qu’une fidélité au monde représenté, c’est une réaction équivalente à la lecture qui est visée et, au final, peut-être Baudolino n’a-t-il pas besoin de jurer comme un charretier pour froisser l’oreille du lecteur germanique.

 

     Prenons à présent le cas délicat de l’intertextualité : il est évident qu’à moins d’être soi-même spécialiste de littérature italienne, ce qui élimine malheureusement une bonne partie du lectorat français, on ne peut sérieusement nous demander de reconnaître l’origine des propos des personnages du Pendule de Foucault (U. Eco). Férus de littérature, ils ne perçoivent le monde qu’à travers celle-ci et le texte est truffé de références et de citations. Mais ne serait-il pas dommage de priver le lecteur érudit de la délectation de la reconnaissance ? Les traducteurs nous offrent alors la friandise d’adapter l’exercice à notre propre littérature, et peu nous importe que les haies qu’ils aperçoivent en Italie deviennent vallées et étangs chez nous. C’est alors respecter la volonté de l’auteur qui, s’il désirait décrire simplement le monde, ne se serait pas embarrassé d’implicites renvois à ses prédécesseurs en littérature.

 

     Dans le pacte tacite de fidélité qui lie traducteur et lecteur, il ne s’agit toutefois à aucun moment d’enrichir le texte source, de créer un jeu de mot propice en langue cible, de désambiguïser ce que l’auteur avait sciemment laissé dans l’ombre… A l’inverse, même si Le Comte de Monte-Cristo nous ennuie de redites et de longueurs, trahissant Dumas dans son paiement à la page, pourrions-nous l’alléger ? Après réflexion, ne peut-on pas considérer que les longueurs créent à juste titre une attente qui retarde les événements et sont nécessaires à l’idée même de vengeance, selon l’adage : « la vengeance est un plat qui se mange froid » ?

 

     Mais il existe des cas extrêmes où le remaniement est drastique et indispensable. Traduire les Exercices de style de Raymond Queneau relève de l’impossible sans refonte complète. En effet, si le contenu de certains est facilement traduisible, d’autres portent en revanche sur l’expression proprement dite. Pour exemple, un lipogramme, où il s’agit de ne jamais utiliser la lettre « e », rend impossible la fidélité au contenu. Ce qui importe alors pour Umberto Eco, est de conserver le noyau qui sert de base à l’exercice, ce qui le rapproche de la problématique poétique.

 

Le cas de la poésie

 

     Le texte poétique se caractérise par son autoréférentialité : le langage existe pour lui-même et joue des rapports entre substance et contenu dans un va-et-vient entre dénoté et connoté. Dès lors, traduire relève de la mission délicate de satisfaire à ce double objectif. Or, par la composition même des mots, il semble peu probable que le traducteur parvienne à rendre à la fois le monde représenté et l’ensemble des jeux rythmiques et sonores du poème. Là encore, il sera limité par la contrainte d’un choix.

 

     Ainsi, Edgar Allan Poe dans « Le Corbeau » cherche-t-il à véhiculer la mélancolie du jeune homme qui vient de perdre sa maîtresse, à la fois dans la substance linguistique, le rythme, le mètre, et la scansion du refrain « nervermore », pivot monotone et terrible, tant dans le contenu que dans l’expression. Traduit par Mallarmé et Baudelaire, le poème devient prose et face à l’alternative de la langue ou du contenu, c’est ce dernier qui l’emporte. « Nevermore » devient « Jamais plus » et l’adieu perd la mélancolie de la forme.

 

     Même si le remaniement est indispensable, le lecteur doit pouvoir repérer les mécanismes qui sous-tendent le poème et qui le conduisent à éprouver la même émotion devant le texte cible que son homologue confronté au texte source.

     L’effet poétique est alors souvent le but principal à respecter, « fût-ce au détriment d’un strict respect de la lettre » (p.312). Mais la forme choisie peut aussi dépendre de la culture qui reçoit la traduction, de son contexte littéraire d’accueil, de l’image que le lecteur cible se fait du poète. Traduire Prufrock d’Eliot en respectant les vers et rimes originaux aurait trahi l’horizon d’attente des Italiens en lui donnant un caractère désuet, alors qu’ils le percevaient comme un contemporain. Berti et Sanesi (deux traducteurs italiens) sont partis du postulat que ce qu’ils avaient aimé chez Eliot « c’était sa sècheresse quasi prosaïque, le jeu des idées, la densité des symboles » (p.321).

 

     A la lumière de tout cela, on est en droit de se demander dans quelle mesure nous ne sommes pas alors dans un processus de recréation à partir d’un original, tant la cible peut différer de la source.

 

Domestiquer/défamiliariser, moderniser/archaïser

 

     Les modifications apportées dépendent aussi de la volonté du traducteur d’orienter son texte vers la culture source, auquel cas il défamiliarise le lecteur, ou vers la culture d’arrivée, pour le rendre compréhensible et familier. Prenons l’expression « Mon petit chou » : si je traduis littéralement, je force le comique et perds la connotation affective ; si j’utilise une expression qui peut paraître équivalente, telle que « sweetheart », je domestique et perds la connotation légèrement ridicule de l’expression originale ; peut-être puis-je alors défamiliariser mon lecteur et laisser l’expression telle quelle : au pire elle n’est pas comprise, mais le contexte et la sonorité française lui conféreront les éléments de douceur qui la caractérisent.

 

     Il en va de même dans le temps : il peut choisir de transporter le lecteur dans l’époque originale et donc d’archaïser la traduction ou bien de s’adapter à l’époque contemporaine de la sortie du texte. « Habél » dans la Bible, qui signifie littéralement « vanité », renvoie à une vacuité métaphysique, à l’inconsistance d’un tout et non à un souci exagéré de son aspect. Le garder tel quel dans une traduction présume la connaissance du lecteur du contexte de l’époque. Le changer en « fumée » traduit la notion d’inconsistance en le modernisant pour le rendre accessible

 

 

 

Conclusion

 

     « Pour que l’œuvre traduite soit la même, elle doit-être autre »1, et tout l’art de la traduction est justement de nous mener vers cette altérité, faisant de nous des lecteurs critiques et curieux d’un monde qui s’ouvre à nous, aussi nouveau que familier.

 

     Traduire, c’est dès lors repenser les mondes possibles imaginés par l’auteur afin de lui rester fidèle. Toutefois, il peut être nécessaire de « modifier le signifié (et la référence) d’une phrase isolée afin de préserver le sens de la microproposition qui la résume immédiatement, et pas le sens des macropropositions du plus haut niveau », du moment que l’histoire globale est préservée. Il ne s’agit plus de penser en terme de passage de mot à mot, mais bien de texte à texte, comparant deux mondes véhiculés chacun par une langue distincte. Le langage segmentant le continuum de la réalité de façon différente (on sait par exemple que chaque langue décompose le spectre des couleurs à sa façon), d’aucun pourrait penser que la traduction est vaine. Mais, comme aime à le préciser Eco, incommensurable ne veut pas dire incomparable. Tout le rôle du traducteur consiste alors à comparer les réalités recouvertes par chacune des langues, en utilisant son talent de polyglotte pour en éclaircir les contextes.

 

     Traduire, en posant de nouveaux mots sur un référent commun, relève par là même de l’interprétation. Méfiance, toute interprétation n’est pas traduction : d’un point de vue intra et interlinguistique, paraphraser n’est pas traduire ; d’un point de vue intersémiotique, bien naïf serait le spectateur qui penserait retrouver dans un film le roman à partir duquel il a été adapté.

     La clause de confiance accordée au traducteur l’engage ainsi à une fidélité maximale et, s’il y dérogeait, le lecteur s’en sentirait trahi. Les véritables licences ne sont elles pas accordées aux seuls auteurs qui, tels James Joyce, se traduisent eux-même ?

 

    Le lecteur n’est pourtant jamais pris au dépourvu : il est en présence d’une traduction, personne ne le lui a caché. Ne s’agit-il pas simplement d’apprécier les qualités littéraires du texte qui nous est donné à lire ? C’est pourquoi le traducteur ne doit jamais perdre de vue son horizon d’attente, son lecteur idéal. N’est-ce pas d’ailleurs pour cela que nous tolérons parfois ces belles infidèles ? Et si d’aventure nous avons à la fois la chance de parler une langue étrangère et le désir d’en retrouver les effets, libre à nous de lire un poème avec l’original en regard afin d’en saisir le sens et l’esthétique, tout à la fois.

 

 

 

1 Pierre-Emmanuel DAUZAT, « Exercices de négociation », Le Magazine littéraire, janvier 2008.

Ines La., A.S. Ed-Lib.

 

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