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19 décembre 2007 3 19 /12 /décembre /2007 20:14

Giorgio BASSANI

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et autres histoires de Ferrare
( 1958 )

Gli occhiali d’oro traduction de l’italien par Michel Arnaud

Préface de Dominique Fernandez

Editions Gallimard, Collection Folio, 2005, 442 p.

 

 

BIOGRAPHIE

 

    Giorgio Bassani, romancier et poète italien né le 4 mars 1916 à Bologne, mort le 13 avril 2000 à Rome. De famille bourgeoise, il vit jusqu’en 1943 à Ferrare, ville à laquelle se rattachent les motifs fondamentaux de son inspiration. En 1939 se situent les débuts de son activité littéraire qui alterne avec l’action politique et la clandestinité. Il est victime dès 1938 des lois raciales antisémites et il publie en 1940 son premier livre Una città di pianura sous le pseudonyme de Giacomo Marchi. À la fin de la guerre, il s’installe à Rome et publie de 1945 à 1952 trois recueils poétiques. Après le succès des Cinq histoires de Ferrare (prix Strega 1956), il publie Les Lunettes d’or en 1958 ainsi que d’autres nouvelles puis des essais littéraires. En 1966, le prix international Nelly Sachs lui est décerné pour l’ensemble de son œuvre.

BIBLIOGRAPHIE de l’auteur

Poésie :

  • Storie dei poveri amanti ( 1945 )

  • Te lucis antes ( 1947 )

  • In gran secreto (1978 )

  • In rima e senza (1982) qui réunit tous les volumes antérieurs

Romans et Nouvelles :

  • Una citta di pianura ( 1940 )

  • Cinque storie Ferraresi qui contient Lida Mantovani, La passegiata prima di cena, Una lapide in via Mazzini, Gli ultimi anni di Clelia Trotti, Una notte del’43 ( 1956 )

  • Gli Occhiali d'oro (Les Lunettes d'or, 1958)

  • Il Giardino dei Finzi-Contini (Le Jardin des Finzi-Contini, 1962), Prix Viareggio.

  • Dietro la porta (Derrière la porte, 1964)

  • L'Airone (L'Héron, 1968), Prix Campiello

  • L'Odore del fieno (L'Odeur du foin, 1972)

Essais :

  • La parole preparate (1966)

  • Di là dal cuore (1984)

 

RESUME

    Les Lunettes d’or et autres histoires de Ferrare regroupe huit nouvelles de Giorgio Bassani : Le mur d’enceinte , Lida Mantovani, La promenade avant dîner, Une plaque commémorative via Mazzini, Les dernières années de Clelia Trotti, Une nuit de 43, Les Lunettes d’or, En exil.

    Les Lunettes d’or font partie d’un cycle narratif, celui du Roman de Ferrare qui réunit quatre romans et une dizaine de nouvelles. Tous évoquent la ville d’enfance de Bassani et, plus précisément, la communauté juive dans les années « fatales » qui vont de la promulgation des lois raciales par le régime mussolinien, en 1938, aux persécutions et à la déportation. Le narrateur, jeune bourgeois juif, nous conte l’histoire d’Athos Fadigati, l’homme aux lunettes d’or, médecin vénitien installé à Ferrare et apprécié de tous mais dont les activités vespérales intriguent : «l’usage pour le moins mystérieux ou pour le moins, pas clair que le docteur faisait de ses soirées contribuait à stimuler continuellement la curiosité à son égard » (p. 320). Malgré sa distinction et sa discrétion, des condamnations morales naissent lentement : « mises en circulation par on ne sait qui voici que commencèrent à se dire sur le compte du docteur d’étranges et même de très étranges choses » (p. 325). C’est donc sur son « inversion sexuelle » que se portent les regards. Un matin alors que le narrateur et ses amis dont le jeune Deliliers, jeunes étudiants, prennent le train pour Bologne, le docteur se joint au groupe et tente de s’y intégrer malgré les moqueries perpétuelles du jeune Deliliers : « Deliliers laissa tomber sur Fadigati, de biais, un coup d’œil plein de mépris »( p. 348). Un jour, éclate le scandale : les familles ferraraises en vacances découvrent le médecin en compagnie de son amant Deliliers, jeune homme volage. Fadigati se lie alors d’amitié avec le narrateur. Mais de retour à Ferrare, le docteur se retrouve abandonné par tous. Ce sont donc les sentiments d’exclusion, de solitude et de persécution qui nourrissent le récit.

 

COMMENTAIRE :

    La biographie de l’auteur est essentielle pour la compréhension des œuvres de Bassani. En effet, toutes les nouvelles rappellent la ville de Ferrare où vécut l’auteur, mais Les Lunettes d’or reste la nouvelle la plus importante car il semble y éparpiller des morceaux de sa vie d’enfant et d’adolescent. D’ailleurs l’éditeur, Gallimard, paraît avoir bien saisi cette subtilité, le titre du recueil met en avant cette nouvelle-là : Les Lunettes d’or et autres histoires de Ferrare et la couverture l’illustre. Il s’agit d’un portrait de Youri ANNENKOV, intitulé Portrait de l’artiste M.A. Scherling exposé au Musée National Russe qui représente un homme avec des lunettes dans la pénombre comme l’image du docteur Fadigati dans les salles obscures. On distingue son ombre, est-ce l’image d’un homme qui ne se dévoile pas par peur de la réaction des autres ? Des lunettes cassées et rafistolées, peut-être celles d’un homme qui essaie de comprendre et d’analyser son passé à travers une vision partielle des choses, à travers de faibles souvenirs. Des morceaux de miroir cassés et rapprochés pour illustrer la façon dont l’homme essaie de recoller les morceaux de sa vie pour mieux vivre. Dans le coin gauche, se distingue une petite bâtisse qui pourrait illustrer la ville de Ferrare. Ce portrait semble donc collé à cette nouvelle et peut proposer un plan de commentaire. Enfin Gallimard, fait précéder chaque nouvelle du recueil d’un exergue qui renvoie à la nouvelle et résume son esprit, formule assez plaisante et agréable !


  1. Une vision nostalgique de l’enfance et le retour vers un monde perdu

Bassani essaie de livrer à travers cette nouvelle la vision nostalgique d’un monde perdu, celui de l’enfance et de l’adolescence qu’il essaie de retrouver par l’écriture en se remémorant et en analysant ses souvenirs. Bassani veut retrouver le monde d’avant-guerre, avant la discrimination et l’humiliation. Il recherche la tranquillité, l’insouciance de l’enfant qu’il était, qui vivait dans son monde sans se rendre compte de ce qui se tramait autour de lui (comme les lois antisémites). Alors pourquoi ce titre qui ne renvoie pas à l’évocation d’un passé ? Les lunettes renvoient sûrement à un moyen de mieux voir le monde ; mais d’autre part le titre met au premier plan un homme qui n’est pas l’auteur mais qui le rappelle par son exclusion et son mal-être : il est le personnage principal car il ressemble profondément à l’auteur. Si le titre reste ambigu, le champ lexical de la vision apparaît comme la métaphore filée du texte : « l’œil, en parcourant les lugubres murs », « regardant en haut, à droite, à gauche »…ou tout simplement les occurrences du mot « lunettes ». Mais ce lexique apparaît sous une autre forme fondamentale chez Bassani : la description des lieux ; Bassani veut peindre un portrait réel de sa ville et il le prouve : « les cafés du centre […] dans le corso Gioveca et dans le corso Roma […] la façade en construction des Assurances Générales face au côté nord du château. » Ainsi la démarche de Bassani semble évidente : observer et analyser sa ville, les gens et ce monde d’autrefois, par l’écriture. A travers les regards du médecin et du narrateur, Bassani entreprend une démarche du retour, du souvenir vers l’état premier : celui de l’enfant. La nouvelle met en scène un « je », le narrateur, mais qui est ce « je » que Bassani ne nomme pas et qui est pourtant l’un des deux personnages principaux ? Quand Bassani déclare dans Ia réponse : « je dois dans tous les cas rappeler que le narrateur des Lunettes d’or est un personnage, ce n’est pas moi. Il s’agit d’un jeune homme très proche de ce que j’étais il y a bien des années, mais non moi, preuve en est qu’il n’est jamais désigné par son nom et même qu’il n’a pas de nom. Le jeune homme est donc, au fond, une incarnation de mes sentiments, une partie de moi-même. A l’époque j’étais presque ainsi mais pas exactement. ». C’est donc sûrement pour cette raison que Bassani ne lui donne pas de nom car il s’agit bien de lui mais ce « lui » qu’il n’a sans aucun doute encore pas accepté ni reconnu comme tel.

Un autre éclairage peut-être donné à la présence de deux personnages principaux qui se ressemblent du fait de leur exclusion : « il n’y a pas de présence sans coprésence » selon Yves Bonnefoy. Bassani n’espère–t-il pas retrouver ce monde perdu grâce à l’ « autre » qui est ici le médecin, car lui, homosexuel est aussi exclu par sa différence. En comprenant le désarroi d’un autre exclu, l’auteur essaie de retrouver et d’analyser son propre désarroi. Le médecin n’exprime que le vide, le manque, l’absence comme le narrateur qui exprime le vide par son absence d’identité. Grâce à la reconnaissance de chacun peut-être vont il enfin s’affirmer.

  1. le thème récurrent du sentiment d’exclusion

L’exclusion apparaît sous diverses formes dans la nouvelle. C’est tout d’abord et le plus simplement que le jeune narrateur ressent un sentiment d’exclusion : celui du provincial face au citadin. « pour lui, le provincial moisira toujours » (Dominique Fernandez, préface). Bassani l’illustre par les 45 kilomètres de chemin de fer que les étudiants doivent parcourir tous les jours pour se rendre à l’université de Bologne. Cette distance symbolise la disgrâce d’une population condamnée au bannissement perpétuel.

C’est ensuite l’exclusion du juif qui s’impose. Le juif est traditionnellement tenu à l’écart depuis la nuit des temps. Les juifs sont les vrais héros de Bassani, d’une part parce qu’il l’est lui-même mais bien plus parce que nombreux sont ceux qui sont dans les premiers à adhérer au fascisme italien par patriotisme. Tel le père de Bassani. Le juif est continuellement torturé, se sentant inférieur aux catholiques : « il détourna ses yeux des miens. Il semblait non seulement inquiet mais fatigué. […] Je crois que tu ne trouveras personne, dit-il. La signora Lavezzoli était là il y a un instant. Elle est venue nous prévenir qu’aujourd’hui ses enfants n’iraient pas au tennis. Les deux garçons doivent travailler et elle ne laissera pas Cristina y aller toute seule ».

Pour finir c’est l’homosexuel qui est exclu. Le docteur Fadigati, médecin réputé mais homosexuel, toutefois discret et pour cette raison toléré. Mais une fois sa réputation perdue, parce qu’il a cédé à la tentation, il est totalement rejeté de tous et poussé au suicide.

    C’est donc la peur du scandale dans chaque cas qui régit l’existence : on se montre discret pour garder l’estime des autres et ne pas se trouver rejeté, mais il semble bien que ce soit toujours en vain. En effet pour Bassani, il y a toujours un destin funeste pour celui qui va vivre modestement pour s’intégrer le mieux possible. Pour Dominique Fernandez, Les Lunettes d’or sont le « chef d’œuvre de Bassani » car c’est « le récit d’une double mise au ban, celle des Israélites et celle des homosexuels. L’histoire d’un homme rejoint l’histoire d’une race. L’homosexuel et le juif prennent ensemble le chemin de l’exil ». Est-ce alors un hasard si le texte qui suit s’appelle Un exil ?

 

  1. L’ambivalence de la nouvelle 

La poétique de la nouvelle moderne impose des règles qui commencent à être définies à partir du XIXème siècle, celles qui dominent restent d’une part la chute ; Georges Poulet a défini la nouvelle comme fonctionnant avec une chute ; comme écrite pour une chute, et d’autre part la concentration : « c’est une unité dramatique indécomposable » (Flannery O’Connor). Bassani semble bien respecter ces « lois » : la chute s’impose, le récit ne suppose pas cette fin. Bassani fait de la fin un moment très concis, la tension dramatique des dernières pages s’évanouit en une phrase : «  Le docteur Fadigati est mort. » dis-je. De même Bassani respecte bien l’effet de concentration, il y a une force, dans la nouvelle : du début à la fin le centre d’intérêt est unique, pour les habitants, pour les étudiants puis pour les vacanciers ; il s’agit du docteur Fadigati. Le récit est rapide et la tension face à la persécution du docteur se fait de plus en plus forte. La chute clôt cette tension par la surprise. Ce qui caractérise aussi la nouvelle, c’est aussi son réalisme que revendiquent tous les nouvellistes. Ainsi Bassani déclare que « [s]on ambition suprême a toujours été d’être fiable, crédible, en somme de garantir au lecteur que le Ferrare dont [il] lui parle est une vraie ville, qui existe vraiment. ». Un ami de Bassani, Pasolini, discerne lui aussi ce réalisme et l’interprète dans ces termes : « le background des planches de Bassani fourmille de réalité et d’une réalité douloureuse, grandiose. Je me contenterai de rappeler l’événement central de ce réalisme qui est double : la restriction numérique et mentale de la bourgeoisie juive de Ferrare et le caractère grandiose qui lui est conféré par la diaspora et par la tragédie de la persécution ». Si l’œuvre de Bassani nous plonge dans un réalisme flagrant, Bassani est devenu un curieux écrivain réaliste car en fait sa prose n’exprime pas la réalité mais y renvoie. Cela est dû au fait que c’est un homme qui ne peut regarder objectivement la réalité en face parce qu’il a été persécuté, exclu, considéré comme indigne de vivre. D’ailleurs Bassani se défend d’interpréter la pensée ou les sentiments. Il ne fouille pas la réalité, se contente de transcrire l’apparence au style indirect. Dans la même veine, au début de son intention d’écrire le recueil, Bassani refuser de nommer la ville et la désignait par un simple F. et son narrateur n’a toujours pas de nom. Pourquoi ? Pour lui, certainement l’abondance de parole est un abus et seule la mémoire peut survivre. C’est un processus de souvenance par la mémoire que Bassani tente de faire par l’écriture…

En aparté : Pour tous ceux qui apprécient les recueils qui ont pour but le retour à l’enfance, au bonheur perdu de l’écrivain par la médiation de l’écriture, Yves Bonnefoy et ses Planches Courbes proposent aussi une écriture similaire sous forme de poésie.

BIBLIOGRAPHIE

  • Le roman de Ferrare, Giorgio Bassani, Gallimard, 2006

  • Préface de Dominique Fernandez, in Les lunettes d’or et autres histoires de Ferrare, Giorgio Bassani, 2005

  • http://culture-et-débats.over-blog.fr

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Published by pier - dans Nouvelle
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18 décembre 2007 2 18 /12 /décembre /2007 22:48
voixdeleau.jpg
MURATA
Kiyoko,
La voix de l’eau (1977)
suivi de Le parc en haut de la montagne (1982),
Titres originaux :
Suichu no koe suivi de Sancho koen,
Traduction de Rose-Marie Makino-Fayolle,
Actes Sud, 2005

    voixde-leau1.jpg
    Kiyoko Murata est née en 1945 au nord de l’île japonaise de Kyushu, dans la ville de Yahata. C’est en 1975 qu’elle décide de se consacrer uniquement à la littérature après avoir reçu le prix du festival des arts pour La voix de l’eau.
    Elle est encore peu connue du lectorat français car c’est son premier ouvrage traduit, cependant un autre ouvrage est prévu à la parution : Nabe no naka. Ce dernier a dailleurs été adapté au cinéma par le célèbre réalisateur Akira Kurosawa sous le titre de Hachi-gatsu no kyôshikyoku (Rhapsodie en août).

    La voix de l’eau est un ouvrage contenant deux récits :
"La voix de l’eau" et "Le parc en haut de la montagne". Ces deux récits tournent autour d’un sujet commun : la disparition d’un enfant, mais chacun le traite d’une façon totalement différente.
    La voix de l’eau débute après la disparition d’une fillette."Un dimanche de beau temps pendant la saison des pluies, une petite fille de quatre ans s'est noyée dans un lac de retenue en pleine montagne, à trois kilomètres environ du grand ensemble où elle vivait." La mort accidentelle de Mariko est donc le début de cette courte histoire. Deux mois plus tard les parents sont contactés par « l’union nationale pour la protection des enfants » qui cherche à faire de la prévention sur les dangers de la vie quotidienne qui menacent les enfants. Cette  association recrute des bénévoles dans les familles touchées par ce drame. Le père refuse d’y adhérer mais Shoko, la mère, s’y abandonne totalement. Elle cherche par son militantisme à repousser sa douleur, à cesser de se sentir coupable de la perte de son enfant mais également à trouver un sens à sa vie dans l’aide qu’elle souhaite apporter aux gens malgré leur volonté. Cependant son attitude commence à faire peur dans le quartier au point qu'elle est appelée sorcière par les enfants qu’elle souhaite protéger. Trois enfants mènent le groupe qui la harcèle car elle a cherché à les empêcher de faire du vélo d’une façon trop dangereuse. Suite à son attitude, la femme est abandonnée par l’association : « je suis désolé, mais au 31 Août, vous serez rayée de la liste de membres de notre association ». C’est ce même 31 Août que les trois garçons sont renversés par un voiture et décèdent. C’est à la suite de cet accident que Shoko semblera vouloir se reprendre en main.
    Le réalisme magique dans ce récit est très peu présent ; quelques images ou quelques descriptions sont parfois presque irréelles, de plus l’association et ses membres semblent parfois n’exister que dans l’imaginaire de Shoko. Cependant c’est dans la dernière phrase que réside toute la magie de ce texte.

    "Le parc en haut de la montagne" débute sur le quotidien d’une station de montagne en été, puis la narration se recentre sur une petite fille de quatre ans qui fait un caprice. Sa mère, perdant patience, décide de marcher devant elle afin de lui montrer qu’elle en a assez et également pour que l’enfant se calme. Quelques instants plus tard, l’enfant est introuvable, elle semble s’être totalement volatilisée : "La femme, après le départ de son mari, resta plantée là, les yeux rivés sur le sol. Il n'y avait pourtant pas de traces à cet endroit. Si sa petite fille avait été brûlée par le soleil, sans doute y serait-il resté au moins une tache". Dans ce récit, la mère et le père cherchent leur fille, des recherches sont menées, mais le texte ne tourne pas seulement autour de leur histoire, de nombreux autres personnages sont présents et l’auteur met autant de soin à raconter leur journée. Dans ce récit la nature est très présente, presque oppressante, au point que le narrateur semble la rendre responsable de cette inexplicable disparition.

Ces deux histoires possèdent des signes extrêmment discrets de réalisme magique, mais elles se rapprochent également du watakushi-shôsetsu, style définissant des courtes histoires retransmettant les expériences marquantes de la vie de l’auteur comme par exemple dans une affaire personnelle de Oé Kenzaburô. Enfin la façon très asiatique de mettre beaucoup de pudeur dans l’expression des sentiments permet d’exprimer la douleur avec une plus grande force.

Anne, Ed.-Lib. 2ème année

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17 décembre 2007 1 17 /12 /décembre /2007 21:24
MURAKAMI Harukikafka-sur-le-rivage-copie-1.jpg
Kafka sur le rivage, 2003
Traduction de Corinne Atlan,
Belfond, 2006,
réédition 10/18
637 pages











Un cheminement en jeux de miroirs


    Kafka Tamura a 15 ans. Ce livre s'ouvre sur son dialogue avec "le Garçon nommé Corbeau". Alter ego imaginaire, courageux, qui lui prodigue ses conseils et le pousse à devenir "le garçon le plus endurci du monde".
    Alter ego peut-être mais surtout autre facette de lui-même car Corbeau, c'est la signification de Kafka, en tchèque. Le prénom de Kafka, que le jeune garçon s'est choisi lui-même, est un hommage à l'auteur : Kafka a lu tout Kafka. L'hommage est doublé d'une référence à l'œuvre. Kafka l'auteur imprégna ses écrit du thème du complexe d'Œdipe. Kafka le personnage plie sous le poids de cette prophétie oedipienne faite par son père : il le tuera puis couchera avec sa mère et sa sœur.
    Mais celles-ci sont parties alors qu'il était tout jeune, le laissant seul avec son père. Alors Kafka les retrouve dans chaque femme, chaque fille qu'il rencontre. Comme condamné à l'inceste. Pour fuir au moins le meurtre de son père, et puis surtout pour grandir, devenir adulte, Kafka s'enfuit.
    Kafka sur le rivage est donc un roman d'apprentissage pétri de tragédie grecque, car Murakami, tout Japonais qu'il est, l'a étudiée à l'université et, qui plus est, est passionné par les auteurs américains tels Scott Fitzgerald, John Updike qui ont donné ses lettres de noblesse à un certain roman d'apprentissage.
    Et l'apprentissage est chose complexe, ici plus spirituelle que matérielle, mais Kafka n'est pas le seul à en faire l'expérience.

    Nakata a 60 ans. Il ne sait ni lire, ni écrire. A la suite d'un incident survenu lors de la Seconde Guerre mondiale (tous les enfants de sa classe se sont évanouis durant quelques minutes mais lui seul a mis plusieurs mois à se réveiller), il a oublié comment lire, écrire et penser comme les autres.
    Il vit à présent de l'assistance publique après qu'un cousin à lui, profitant de sa naïveté, a perdu toute sa retraite dans les affaires. Alors certes, Nakata n'a ni argent, ni amis mais peu lui importe, car le personnage est en dehors des schémas classiques.
Le vieil homme a sa manière à lui de penser, simple et pragmatique, et surtout il a un don étrange : il sait parler aux chats. C'est cette faculté qui le fait entrer dans le roman car c'est alors qu'il cherche un chat perdu que se produit l'événement déclencheur.
Les chats perdus sont en réalité enlevés par un homme, qui se fait appeler
johnniewalker-copie-1.jpgJohnnie Walken et porte le costume de Johnnie Walker, mascotte d'une marque de whisky. Celui-ci enlève et tue les chats afin de construire une flûte avec leurs âmes, flûte censée lui permettre ensuite de rassembler d'autres âmes, plus grandes, pour fabriquer une autre flûte, plus grande…
    Lorsque Johnnie Walken fait mine, sous les yeux de Nakata, de tuer des chats qu'il connaît, le vieil homme perd le contrôle de son corps et tue Johnnie Walken. Suite à cela, de même que Kafka, Nakata quitte Tokyo.

    Kafka sur le rivage, c'est donc dès le commencent du récit un dialogue, un jeu de miroirs entre Kafka et Nakata qui se croisent sans cesse, sans pourtant se connaître ni se parler. Leurs chemins parallèles, qui partent du même endroit (l'arrondissement de Nagano, à Tokyo) pour aboutir au même endroit (une bibliothèque de Takamatsu, ville du Shikoku) se répondent l'un l'autre et nous, pauvres lecteurs pris entre leur mondes et le nôtre, nous écoutons leur dialogue, plus encore que nous ne le lisons.

    La première croisée de leurs chemins a lieu dans la matière même du roman. Le récit s'ouvre avec Kafka. Suit un rapport de l'armée, relatant l'accident de Nakata. Vient ensuite un autre chapitre sur Kafka, puis un autre rapport de l'armée etc. Ce n'est qu'au chapitre 6 que Nakata apparaît réellement. En opposition avec la première personne associée à Kafka, les chapitres concernant Nakata sont quant à eux à la troisième personne.
    Dès la première page du roman, Kafka parle au Garçon nommé Corbeau, de même que Nakata, lorsqu'on le découvre, est en train de parler à un chat. Tous deux bénéficient de la compagnie d'interlocuteurs inaccessibles aux autres personnes.
    Une autre de leurs expérience les rapproche ; celle de la solitude. Alors qu'il se cache dans une cabane isolée pour échapper à la police qui veut l'interroger à propos de la mort de son père, Kafka se retrouve totalement seul, loin du monde "réel". Nakata, par son statut d'idiot, a toujours été plus ou moins seul et dans la vie et dans sa tête.
Autre croisement, plus significatif peut-être pour la trame du récit, on apprend grâce aux journaux que le "Johnnie Walken", que Nakata a tué, est le père de Kafka. Le jour de ce meurtre, Kafka était déjà parti de Tokyo mais il a perdu connaissance durant quelques heures. Lorsqu'il se réveille, il est couvert de sang. Nakata de son côté a aussi une absence, après avoir tué. Lui en revanche ne garde pas la moindre trace de son acte – hormis le souvenir. Alors qui de Kafka ou de Nakata est responsable du meurtre ? Le vieil homme qui a tenu le couteau ou le jeune homme qui en a rêvé ?

    Chacun d'eux entreprend à un moment une quête.
    Pour Kafka, il s'agit de grandir, de mûrir. Il apprend donc la solitude puis vit ses premières expériences sexuelles avec Sakura, qu'il a rencontrée lors de sa fuite, puis avec Mlle Saeki, la responsable de la bibliothèque dans laquelle il s'est réfugié. Pour Nakata, il s'agit de trouver, d'"ouvrir" puis de "refermer" la "pierre de l'entrée". Il est aidé en cela par Hoshino, un conducteur de poids lourd qui l'a pris en stop puis, s'attachant au vieil homme fantasque qui lui rappelle son grand-père, a quitté son travail pour voyager avec lui.
    A priori, il n'y a pas de lien entre ces deux quêtes. D'ailleurs, aucun lien n'est jamais explicité dans le roman. Seulement le lecteur ne peut s'empêcher de les reconstituer, les tisser à partir du moindre indice, ces liens manquants.
    On peut penser que, lorsque Nakata "ouvre" la "pierre de l'entrée", cela permet à Kafka de quitter la réalité et de pénétrer dans un monde onirique. On peut aussi penser que c'est Nakata qui, en allant trouver Mlle Saeki, lui offre la possibilité de se libérer enfin puis de retrouver Kafka dans cet autre monde.
    D'ailleurs, un petit détail met le lien entre Nakata et Mlle Saeki en lumière : au début du roman, un chat déclare à Nakata que son ombre est moitié moins épaisse que celle des autres humains et qu'il ferait mieux d'y remédier. Lorsque le vieil homme rencontre Mlle Saeki, il ne peut s'empêcher de lui dire qu'elle aussi a une ombre diminuée. Elle confesse alors avoir ouvert la pierre, dans sa jeunesse… Peut-être, autrefois, sont-ils chacun de leur côté entrés dans le monde de la pierre et y ont-ils perdu une partie de leur ombre.

    Après avoir flotté un moment en direction de cet autre monde, le monde des rêves et de la mort, Kafka réintègre le sien pour tenter de devenir "le garçon de 15 ans le plus courageux du monde réel". Après avoir été le plus attendrissant des idiots capables de parler aux chats, Nakata est parti vers cet autre monde pour y redevenir le Nakata "normal".


P., 2ème année Bib.

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17 décembre 2007 1 17 /12 /décembre /2007 20:25

taniguchi-couv.jpg
Taniguchi et Utsumi,
L' Orme du Caucase,
1993,
Trad. Marie-Françoise Monthiers
et Frédéric Boilet,
adaptation graphique, Frédéric Boilet,
Casterman écritures, 2004.

 



Présentation de l'ouvrage:

Présentation générale:

    Cet ouvrage est un recueil de nouvelles, écrites par Utsumi, illustré par Taniguchi. Il comporte une postface de Ushio Yoshikawa (critique de théâtre et romancier). Les nouvelles sont d'abord parues dans Big Comic, au Japon en 1993, ce n'est qu'en 2004 qu'elles seront publiées dans la collection « écriture » de Casterman. Il y en a huit, chacune centrée sur un personnage à un moment crucial de sa vie.

    Cet ouvrage même s'il est désigné par le terme manga, s'ouvre à tous les publics, tout d'abord par le dessin net, propre, très accessible. De plus il n'adopte pas le format du manga qui offre souvent des contraintes mais plutôt celui de ce qu'on peut désigner sous le terme de roman graphique. Ils sont souvent imprimés de manière très correcte sur un joli papier. Ce qui les différencie du manga qui, lui, est souvent imprimé de façon peu attrayante pour un public qui n'est pas habitué à ce genre de lecture. L' Orme du Caucase n'est pas condensé, il est clair, très reposant dans tous les sens du terme.

Biographie des auteurs :

Jiro Taniguchi est né le 13 août 1947 à Tottori. Il est connu essentiellement pour Quartier Lointain son grand succès qui remporte un prix au festival d'Angoulême en 2003 (publié aussi chez "Casterman écritures »)

Ryuichiro Utsumi est né en 1937 au Japon ; c'est un scénariste.

Présentation des nouvelles

  • "L'Orme du Caucase" : La nouvelle éponyme raconte l'histoire d'un homme, emménageant dans une nouvelle maison, après avoir été évincé de son travail par ses deux fils. En emménageant dans la maison il se rend compte qu'il ne reste plus qu'un orme dans le jardin. L' orme en fleurissant se révèle magnifique mais ses voisins lui demanderont de le couper car ses feuilles bloquent les gouttières. Il devra choisir de se rebeller contre ses voisins ou deorme-du-caucase.jpg couper l'orme. Il sera influencé dans son choix par l'ancien propriétaire.

  • "Le Cheval de Bois" : Une petite fille dont la mère paraît assez instable, va passer du temps chez ses grand-parents ; ils l'emmènent dans un parc de jeu, qui semble l'effrayer. Son grand-père cherchera à la comprendre plutôt qu'à la juger à la fin du récit.

  • "La Petite Fille à la Poupée" : Un homme avait été rejeté par sa femme et leur enfant alors que celui-ci était encore un bébé ; il va chercher à la revoir, apprenant qu'elle expose ses oeuvres dans une galerie. Il lui parlera sans lui avouer son identité.

  • "La Vie de Mon Frère" : Un homme qui part à la retraite va retrouver son frère plus âgé, dans le but de le raisonner et de lui faire mener une vie tranquille, de le convaincre de retourner habiter chez ses enfants. Le jeune frère, lui expliquant sa position, le fera réfléchir et l'homme, raisonnable, devra se remettre en question.

  • "Le Parapluie" : Une jeune femme, partie très tôt de chez elle après divers problèmes familiaux, va retrouver son jeune frère, avec qui elle était en conflit et comprendre qu'elle avait été finalement aimée par sa famille.

  • "Les Environs du Musée" : Une dame âgée, vivant chez ses enfants, va tomber amoureuse d'un homme qu'elle rencontre poétiquement dans un parc. Elle redécouvre des sentiments amoureux, sans se soucier du regard de ses enfants.

  • "Son Pays natal" : Une Française ayant épousé un Japonais va être confrontée à la mort de celui-ci, et à la haine de sa belle-mère. Cependant elle tiendra le coup, restera au Japon, en se réfugiant dans la peinture sur soie. Elle se réconciliera finalement avec sa belle-mère, devant une oeuvre qui lui a soi-disant été inspirée par son défunt mari de l'au-delà.

    Toutes les histoires, qualifiées à juste titre par l'auteur de la préface d' "oeuvres gentilles" finissent de façon apaisante.

Analyse des points communs entre les nouvelles:

    Les nouvelles sont presque toujours construites de la même façon : un personnage a enfoui une partie de son histoire personnelle, qui n'est pas réglée, au fond de lui. Il va se passer quelque chose dans la nouvelle, qui va l'obliger à réfléchir à son parcours. A ce moment-là de l'histoire le personnage va se laisser aller dans un flash-back mélancolique.

    Ces histoires étant aux antipodes du manichéisme, le personnage comprend les choix qui ont été faits dans sa vie, et n'a plus rien à reprocher à sa famille. Même si ces histoires sont la plupart du temps des histoires de famille, elles ne sont pas ennuyeuses pour le lecteur. Sans que ce soit bien ou mal, bénéfique ou néfaste, chaque personnage comprend son parcours, ses erreurs, les choix de ses proches, ses réactions, grâce à une introspection.

    La plupart des nouvelles parlent des relations entre les humains et fonctionnent souvent sur les non-dits, la peur d'avouer ses faiblesses. On peut facilement rapprocher cela du « caractère des Japonais »: ne pas perdre la face, ne pas montrer ses émotions, avoir le sens de l'honneur. On pourrait parler d'une pudeur japonaise.

    Le thème de la famille et des non-dits, de la non-reconnaissance des enfants vis-à-vis des parents (souvent par manque de maturité) semble être un des favoris de Jiro Taniguchi (cf. Quartier Lointain ou Le Grand incendie). Le but étant pour les personnages, de prendre un autre point de vue que le leur pour comprendre les positions des autres et ainsi avoir une explication sur leurs comportements (cf. la nouvelle Le Cheval de Bois, dans laquelle le grand-père, M. Kinoshita, comprend à la fin la réaction de sa petite fille). Mais Jiro Taniguchi applique ce schéma à différents niveaux : d'adulte à adulte (L'Orme du Caucase), de petits-enfants à grand-parents (Le Cheval de Bois), de frère à frère (La Vie de Mon Frère).

    Les personnes âgées ont un statut très particulier. Elles sont traitées de manière très positive ; ce sont souvent des personnages qui découvrent qu'ils n'ont plus rien à perdre et peuvent donc mettre à nu, leur rancoeur, leur amour... etc., n'ayant cure d'être jugés. De cette façon ils obtiennent des révélations sur eux-mêmes ; en se détachant totalement du « code de pudeur » qu'il faut avoir dans la société, les protagonistes relativisent mieux les situations. On a coutume de les voir oubliés par cette société, écartés, perdus dans ce monde moderne, aseptisé et déshumanisé dans lequel ils vivent, souvent marqués de ridicule... Malgré une première impression de victimisation, on se rend compte au fil du recueil que l'auteur leur rend toute leur dignité en en faisant des éléments moteurs des révélations des personnages, et de leur sagesse.

Analyse du graphisme.
orme.jpg







Le rendu des émotions des personnages:

    Le ressenti des personnages est très bien rendu ; on a une impression de grande maîtrise du dessinateur quand avec deux traits désignant la bouche et les sourcils il nous fait sentir toute la rancoeur contenus dans les personnages.

    Les différents sentiments des personnages sont évoqués graphiquement de manière très noble : on ne voit pas de grands cris de désespoir, des larmes exacerbées, de passions déchirantes... etc. Tout se passe en douceur. On pourrait presque faire le rapprochement avec la pudeur japonaise que j'évoquais précédemment. Parallèlement si on prend une planche en général, on ne retrouvera pas de découpe brutale, pour séparer les différentes cases, à l'intérieur pas d'actions très marquées par des trames brutales. Tout est très fin et très doux. Peut être Taniguchi veut-il montrer que les personnages réussissent à trouver un certain apaisement, un peu opposé à la société dans laquelle ils vivent.

L'ambiance:

    Le dessin paraît quelque peu fétichiste, s'attachant aux détails, les personnages sont dessinés dans des postures communes, on se reconnaît sous ces traits, ce qui nous rapproche d'eux. Tout est assez commun ; les décors d'intérieurs sont très travaillés (la vie de mon frère). On peut mettre cela en relation avec la situation des personnages, qui n'a rien d'ambigu ; on pourrait être à leur place. Pour un lecteur accoutumé à voir, dans notre société, des images violentes, cela peut sembler un peu ennuyeux au début, mais on s'attache assez facilement aux personnages et on adopte une attitude de lecture particulière en entrant dans l'univers.

Marion, 1ère année Ed. Lib.

 

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17 décembre 2007 1 17 /12 /décembre /2007 20:06
kadar--Couv-copie-1.jpg
Ismaïl Kadaré

Chronique de la ville de pierre, 1971,
Hachette, 1973,
rééd. Folio











    Ismaïl Kadaré est un écrivain né en 1936 en Albanie. En 1990, il a obtenu l’asile kadar--portrait.jpgpolitique en France. A propos du réalisme magique, il a dit : « Les latino-américains n’ont pas inventé le réalisme magique. Il a toujours existé dans la littérature. On ne peut pas imaginer la littérature mondiale sans cette dimension onirique. Peut-on expliquer La Divine Comédie de Dante, ses visions de l’enfer sans en appeler au réalisme magique ? Ne retrouve-t-on pas le même phénomène dans Faust, dans La Tempête, dans Don Quichotte, dans les tragédies grecques où le ciel, la terre sont toujours entremêlés. Je suis stupéfait par la naïveté des universitaires qui croient que le réalisme magique est spécifique à l’imaginaire du vingtième siècle ! »albanie.gif


    Chronique de la ville de pierre a été publié en 1970. On y suit la chronique d’une petite ville d’Albanie à l’époque de la Seconde Guerre mondiale. Le narrateur, un petit garçon d’une dizaine d’années, nous brosse le portrait d’une ville étrange, un peu folle, et d’une enfance particulière car entourée de violence.





    L’histoire est dure ; s’y côtoient bombardements, exécutions sommaires et invasions. Pourtant, la tragédie n’y a pas sa place. La vie continue, des mariages ont lieu tout au long du roman, l’enfant grandit, découvre la littérature, tombe amoureux de Macbeth et d’une belle jeune femme. Surviennent des événements loufoques qui prêtent à sourire malgré leur côté macabre : le bras d’un Anglais devient le trophé de la ville, un jeune homme perdu cherche son amante dans les puits et de mystérieux sortilèges font trébucher les gens quand ils marchent dans la rue… Les faits les plus terribles sont traités avec une étrange légèreté qui donne à la vie le dernier mot, et qui, dans le même esprit, n’est pas sans faire penser à certains films du réalisateur Emir Kusturica, voisin de Kadaré et partageant avec lui cette culture propre aux Balkans. 

    La magie fait partie intégrante de l’histoire. Elle confère à la ville un aspect bizarre, un peu tordu. Ses habitants prennent comme ils viennent les événements et l’on en arrive à se demander s’ils ne sont pas tous fous, et qu’est-ce que c’est que cette ville qui flanche et vacille, se redresse et retombe comme un navire dans la tempête ? On finit toutefois par adopter cet univers et par s’attacher à cet endroit et à ces gens. L’impression qu’ils nous laissent à la fin du roman, si elle est forte, n’en est pas moins partagée : somme toute, comment réagir ? Faut-il rire ou pleurer ? Nos certitudes s’en trouvent toutes ébranlées…
    Je pense qu’on peut pleurer, si ça nous chante, mais sans oublier que « sous la carapace de la ville se cache la chair tendre de la vie ».


« Mais qu’êtes-vous donc, pour ne connaître ni les oiseaux, ni le chaume, ni les arbres ? D’où venez-vous ?
    Nous venons de cette ville, là-haut. Ce que nous connaissons, nous, ce sont les pierres. Comme les hommes, elles sont jeunes ou vieilles, dures ou tendres, polies ou rugueuses, aux arêtes vives, à la face rose et couverte de pores, striées de veines, malicieuses ou attentionnées au point de retenir votre pied qui glisse, perfides, se réjouissant de votre infortune, fidèles, demeurant des siècles dans les fondations comme à un poste, sottes, moroses ou orgueilleuses, rêvant de devenir des épitaphes, modestes, se dévouant sans espoir de récompense, alignées sur le sol en rangs interminables comme le peuple, anonymes, anonymes jusqu’à la fin des temps.
Vous parlez sérieusement, ou vous délirez ?
Et maintenant, comme les hommes, elles sont ensanglantées pas les combats.
Mais qu’est-ce que cette ville ? Qu’est-ce que cette ville ?
Nous sommes impatients de nous y rendre. » (p. 305)

Sophie, Bib. 2ème année.

 

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15 décembre 2007 6 15 /12 /décembre /2007 22:17
train-de-nuit.jpg
TAWADA
Yoko
Train de nuit avec suspects,
(titre original : Yôgisha no yakôressha,
éditions Seidosha, 2002)
Editions Verdier, 2005.
Collection « Der Doppelgänger »

    Invitation au voyage, nous voilà sur le quai, au côté de l’héroïne ; devant ce train il faut monter sur le marchepied. C’est l’étape la plus difficile comme lorsqu’on saisit son stylo pour le faire glisser sur le papier. Embarqué, dans une traversée de la nuit, tous devient subjectif et mystérieux, le train s’anime, parle, vit, ses passagers deviennent étranges, louches, « suspect » diront nous. Le récit glisse sur les rails, la destination est connue, mais son parcours s’avère fréquemment déroutant ou inattendu.

    Yoko Tawada est née à Tokyo en 1960, et vit à Hambourg depuis 1982. Elle peint un univers à la limite du fantastique, ancré dans une réalité contemporaine. Son père voulait s’installer à Moscou, elle découvrit donc le train via le mythique « Transsibérien ». Ses écrits sont ponctués de références au monde communiste et au bercement des vieux trains. Tawada écrit soit en japonais, soit en allemand. L’Œil nu, un de ses précédents livres, est en allemand parce que le « je » qu’elle a eu envie d’utiliser pour ce livre n’existe pas en japonais. Mais Train de nuit avec suspects est traduit du japonais. Une des richesse de Yoko Tawada est son point de vue eurasien, parfaitement « à cheval » entre deux continents, l’identité est par conséquent un thème central de sa littérature. En français sont parus Narrateurs sans âme et Opium pour Ovide, mais Tawada est également l’auteur de recueils de nouvelles et de poèmes encore à traduire, ainsi que de pièces de théâtre.

    Structuré en treize chapitres, treize destinations dont la dernière mènera « nulle part », on peut croire au début que les voyages sont indépendants les uns des autres, mais peu à peu on comprend que la danseuse de la première « voiture » est aussi la chorégraphe de la troisième, et que finalement nous sommes avec cette même personne du début à la fin. Les lieux sont différents, le personnage évolue, les perceptions et les sensations bougent, mais l’on sillonne bien l’Europe de l’Est et l’Asie avec cette femme, à bord de trains de nuit. Cet effet déstabilisant où l’on ne sait plus bien qui parle, de qui on parle et qui agit, provient en partie de l’utilisation de la seconde personnes du pluriel dans l’énonciation. L’identité de l’individu disparaît, seul compte ce qu’il se passe, ce qu’il va se passer, ce que l’on ressent dans ce wagon. Nous sommes liés à la réalité par le dialogue, la relation à l’autre, celui qui nous répond et nous fait face nous aide à exister et à affirmer une identité, parfois surprenante. On peu ici rappeler qu’en japonais il n’y a pas de « tu » et de « vous » mais seulement « anata » c’est à dire « celui d’en face ».
Entre rêve et réalité, l’auteur introduit une réflexion sur le « Je » ; de quoi est-on réellement capable ? Qui est-on vraiment ? Son héroïne se retrouve dans des situations où elle va devoir questionner son intégrité, sa moralité. Comme lorsque qu’un vieux pervers tombera raide mort à côté du lit où « vous » dormez, que les « deux fées » avec qui il s’ébattait se glisseront hors du wagon sans oublier le portefeuille, que feriez-« vous » ? ou alors, lorsque tombé du train, recueilli par un ermite, au moment de « vous » doucher, « vous n’aviez pas le choix, vous vous êtes déshabillé et, sans en être surprise, vous vous êtes aperçue que vous étiez devenue androgyne ». Le corps n’est plus, seul l’esprit reste et peut nous amener loin dans la perception de soi. Avec ce récit Yoko Tawada joue sur la dualité du corps et de l’esprit, et vient ranimer quelques perceptions rencontrées chez le lecteur.
    La figure du train est emblématique de la présence d’un réalisme magique dans cette œuvre. L’auteur transcrit la perception subjective et personnifiée que l’on peut ressentir dans le train. Il possède un langage propre fait de bruits divers, intrigant, jamais tout à fait identique. Son « corps » s’anime et gronde à chaque départ, il est constamment en mouvement et nous transmet ses sensations, ses vibrations. Il crie dans les virages, se presse, se retient. Nous subissons ses déambulations, surgissant de la nuit lors de son entrée en gare, seuls ses deux « yeux » nous permettent d’identifier sa présence.
Ce n’est pas un hasard si Yoko Tawada a pris le train comme « fil rouge » de son récit. Il reste une des création de l’homme le plus à son image, sa destination est connue, son parcours semble tracé, mais l’imprévu peut surgir à tout moment. Ce « Train de nuit » en est une expérience.

Julien, 2ème année Bib.
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15 décembre 2007 6 15 /12 /décembre /2007 21:43
lastexit.jpg
Hubert SELBY Jr
Last exit to Brooklyn, 1964
trad. de l'américain
par J. Colza,
Albin-Michel, 1970
rééd. collection 10/18






L’auteur et son œuvre :

    Fils d’un ingénieur alcoolique et d’une concierge, Hubert Selby Jr est né en selby.jpg1928 à Brooklyn, quartier populaire de New York. Véritable gamin des rues, il laisse tomber l’école à 15 ans pour s’engager dans la marine marchande. Cinq ans plus tard, il est contraint de démissionner car il est atteint de tuberculose. Hospitalisé pendant quatre ans, les médecins le condamnent à mort… mais il survit, avec toutefois une partie des poumons et de sa vue en moins. Par la suite, Selby, de petits boulots en petits boulots, en passant par la prison et l’hôpital psychiatrique, entreprend son éducation et se lance dans la lecture et l’écriture. Cet autodidacte mettra 7 ans à écrire Last Exit To Brooklyn qui paraîtra en 1964 : Selby a alors 30 ans.
    Cette œuvre, jugée obscène, est interdite dans certains états des Etats-Unis ainsi qu’en Angleterre et Italie mais devient un des romans phares de la Beat Generation de Kerouac et autres artistes contestataires.

Thématique du recueil :

    Il contient 6 nouvelles de longueurs inégales mais dont l’unité thématique est flagrante : chaque histoire nous décrit le destin tragique d’une personne qui traîne sa vie dans le quartier de Brooklyn, fil conducteur de tout l’ouvrage.
    Recueil profondément urbain, Last Exit to Brooklyn nous promène dans les quartiers les plus sordides de New York avec ses bars miteux, ses impasses, usines et autres bas-fonds sordides.
    Les personnages qui peuplent cet univers déshumanisé sont des maris volages, des ivrognes, junkies, prostituées, travestis, femmes au foyer, machos, petites frappes…    Tous ont en commun de chercher une issue à l’impasse de leur vie mais n’ayant rien à perdre ou à espérer, ils choisissent immanquablement la voie de l’auto-destruction : l’alcool, la drogue, le sexe et surtout la violence sont leurs exutoires.
    Du coup, tous les sentiments positifs - amour filial, conjugal, amitié - sont subordonnés à la violence. Ainsi, dans la première nouvelle, « un dollar par jour», une bande de voyous, pourtant amis, se battent.. avant de lyncher un soldat qui passait par là. Dans la seconde nouvelle,« la reine est morte», le travesti Georgette est amoureux de Vinnie mais celui-ci lui donne un coup de couteau. Dans la quatrième nouvelle, Tralala, l’héroïne éponyme, est une fille facile qui se donne sans plaisir, parce qu’elle le peut, qui finira violée et torturée. Également,dans la nouvelle intitulée « la grève» ,Harry, désespérément seul, ne peut pourtant pas supporter tout contact avec sa femme  et lui vomit sa haine en la battant de plus en plus violemment tout au long du récit.
    Cette liste non exhaustive montre l’omniprésence de la violence qui se substitue à un mode de communication et devient par là-même banale, un moyen de briser la monotonie du quotidien de ces anti-héros.
    Paradoxalement, les personnages n'apparaissent pas pour autant comme des victimes : même Tralala, au comble de l’horreur de la scène de viol, ne suscite guère d’empathie ou de sympathie chez le lecteur… sentiment très dérangeant par ailleurs !
Même les enfants, pourtant généralement source d’espoir, se montrent aussi cruels et impitoyables que leurs parents et semblent ainsi condamnés au même destin fatal.
Ce recueil est donc fondé sur une thématique très sombre : on découvre l’envers du miroir dans cet anti rêve américain.

Style et poétique de l’auteur :

    Cette thématique est d’autant plus difficile à supporter parfois que Selby nous livre les faits tels quels, sous forme de matière brute : l’auteur n’émet aucun jugement, aucune analyse… on ne trouve pas ce filtre, cette distanciation qu’il y a en général entre l’auteur et ses personnages ou entre les personnages et nous lecteurs. Cette absence est manifeste, surtout à la fin des nouvelles qui bien qu’achevées, ne nous livrent pas de justification ou de morale.
    L’écriture à vif de Selby est dense (pas de marques typographiques des dialogues, emploi de lettres capitales pour les reparties criées…), rythmée. Sa prose rudimentaire, au langage populaire, nous donne à voir la vérité sans fard, celle que Selby a lui même connue.

    En conclusion, cette œuvre ultra naturaliste, ultra réaliste suscite des sentiments extrêmes (dégoût, nausée, choc, incompréhension…) : c’est donc une lecture marquante, qui ne laisse pas indifférent… et c’est toute sa force.

Bibliographie de l’auteur :

La Geôle (the Room), 1971
Le Démon (the Demon), 1976
Retour à Brooklyn (Requiem for a dream), 1978
Chanson de la Neige Silencieuse (Song of the Silent Snow), 1986
Le Saule (The Willow Tree), 1998
Waiting Period, 2002


Céline, 1
ère année Ed.-Lib.
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14 décembre 2007 5 14 /12 /décembre /2007 22:03
zombies2.jpg
Bret
Easton Ellis,
Zombies, 1994
Titre original : The Informers
Traduit de l’américain par Bernard Willerval
Robert Laffont, 1996,
rééd. 10/18

 







Site officiel de Bret Easton Ellis

       Brève présentation de l’auteur : Né en 1964 à Los Angeles, Bret Easton se fait breteastonellis.jpgrapidement remarquer avec son premier roman Moins que zéro alors qu’il n’a que 21 ans. Il est notamment l’auteur des Lois de l’attraction, du scandaleux American Psycho, de Glamorama et plus récemment de Lunar Park. Chacun de ses romans nous transporte dans l’ Amérique des golden-boys, qu’il critique violemment par une écriture vive et cynique. Cette Amérique n’est donc pas épargnée dans Zombies son quatrième livre.
   
    13 nouvelles, 13 portraits d’une génération sans âme et qui se cherche. Bret Easton Ellis nous transporte comme à son habitude dans l’Amérique des années 80 qu’il dépeint ici sous son aspect le plus sinistre. Il décrit cet univers débordant de luxe et de frivolité, à travers des personnages jeunes, riches, tous beaux, blonds et bronzés dont l’existence se résume au sexe et à quelques lignes de coke. C’est avec humour et cynisme qu’Ellis nous dévoile cette galerie de personnages superficiels et inutiles, faisant l’amour, se droguant à outrance et ne sachant rien faire d’autre que cela.
    Chaque nouvelle est racontée par un narrateur différent, formant une sorte de cercle de personnages tous reliés entre eux par des liens familiaux ou simplement amicaux. Un personnage de second plan peut se retrouver en position de narrateur et de personnage central à n’importe quel moment dans le recueil : Le narrateur de la deuxième nouvelle ("Au point mort"), Tim, n’est autre que le fils du narrateur de la quatrième nouvelle ("Dans les Îles"), Bryan Métro, rock star fictive n’apparaît que dans des descriptions et se retrouve narrateur dans "A la découverte du Japon".
    Par son style cru et parfois vulgaire, Zombies constitue véritablement une critique virulente de cette société américaine dépravée et désertée de tout sentiment humain. Ils ne font rien, n’attendent rien de la vie, n’aiment rien ni personne. Ils ne vivent que de leurs abus et de leur manque de communication, qu‘ils soient père et fils ("Dans les îles") ou bien amants ("L’escalator qui monte"). 
    Dans cette chronique moderne, Ellis flirte avec le registre fantastique en faisant de ses personnages, automatisés et blasés des créatures d’outre-tombe, dépourvues de toute intériorité et réduites à l‘anonymat. En effet, le lecteur ignore complètement l’identité de chaque narrateur. Ni vivants, ni morts, ils deviennent à leur manière de véritables zombies, vendus au vide et pervertis par une société qui les enferme dans la superficialité.
    Zombies reflète véritablement le talent de Bret Easton Ellis qui parvient ici à nous entraîner dans un univers marqué par la perte voire l’absence totale de rapports humains. Il dresse le portrait de personnages perdus et qui s’autodétruisent. Ellis réussit à « écrire »  et à « décrire » le néant qui habite ses personnages qui ne sont que l’ombre d’eux-mêmes.
    Ce n’est pas tant l’aspect narratif du recueil qui tient en haleine le lecteur (à l’exception de "A la découverte du Japon" qui laisse planer un certain mystère sur le personnage de Bryan Métro) mais bel et bien cette plongée dans l’univers décadent de Bret Easton Ellis qui fait de Zombies un véritable procès contre l’opulence américaine.

Julie, 1ère année Ed.-Lib.


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14 décembre 2007 5 14 /12 /décembre /2007 21:02

Jorn RIEL,
Un gros bobard et autres racontars, 1986,
traduit du danois par
Susanne Juul et Bernard Saint Bonnet,
éd. Gaïa, 1999
rééd. collection 10/18, n°3368






Lien : les éditions Gaïa

   JORNRIEL.jpg "Les Racontars arctiques", écrits par Jorn Riel lors de son voyage au Groenland pendant seize ans, nous font voyager dans le grand nord, le froid, le dur labeur des chasseurs mais aussi des histoires, ou plutôt des racontars... Un bon feu qui crépite, quelques réserves de bière et d'eau-de-vie nous emmènent dans des histoires authentiques remplies d'humour et de situations cocasses, où la morale s'approprie la fin et où les personnages entre deux gorgées racontent leurs expériences d'un air de vérité absolue.
 
I. L'unité
Dans ce livre, Riel, sous la forme de nouvelles que l'on pourrait renommer anecdotes, nous livre les trésors de la vie de ces chasseurs exilés de la population, vivant dans le froid et dont le passe-temps préféré (après la boisson) est de se raconter des histoires dites vécues. Chacun aux yeux des autres souhaite se démarquer par une aventure unique. Ce thème récurrent fait la prix des personnages et crée un attachement envers eux. Le lieutenant Hansen, militaire et sûr de lui, Bjorken, le philosophe rusé de la banquise et Lasselille, jeune ingénu peuplent entre autres ces racontars.
L'unité de lieu - l'action est souvent confinée dans les chalets -  crée une atmosphère unique en son genre et peut amener à la nostalgie de l'enfance lorsqu'un personne chère racontait un conte ou une histoire... Il s'agit pourtant d'adultes, les récits ont donc des thèmes bien différents, mais l'ambiance y est bon enfant.
    De même la tonalité employée par l'auteur est conforme à l'atmosphère : un humour fin et franchement drôle dans les périples évoqués par ces hommes bourrus.
    Chacune des nouvelles commence par une petite phrase d'accroche : "...ou la morale est sauve, mais de justesse" ; "...ou l'alter-ego de Valfred" ; "...ou olsen illustre le vieil adage 'chasse le naturel, il revient au galop'"... ces formules brèves viennent se placer après le titre comme un complément de celui-ci.
Le recueil est dans l'ensemble du même ton ce qui rend l'affection pour les personnages plus forte.
 
II. 'Le gigolo'
    'Le gigolo' est la première nouvelle du recueil. L'une des définitions que l'on peut trouver du gigolo est : "Jeune homme élégant, à l'allure douteuse, aux moyens d'existence suspects" ce qui illustre assez bien cette histoire...
    Tout commence lors de l'anniversaire du lieutenant Hansen qui fête ses 40 ans. Dehors la tempête fait rage, il y a assez de provisions d'alcool et l'heure des racontars arrive... "Comme d'ordinaire lors des longues tempêtes en Arctique, on passe le temps en discutailles".
    Après avoir épuisé le répertoire classique, les anciens racontent aux plus jeunes des histoires enfouies. Bjorken, sait ménager ses effets et se lance dans celle du gigolo. Le jeune homme en question arrive au Groenland selon des dires qui évoquent la présence de jeunes et jolies femmes. Malheureusement pour lui, il se retrouve dans une partie du pays dont la seule population est celle des chasseurs et des chiens de traîneaux... Déception très grande pour lui qui se voit contraint de suivre les autres hommes. Cependant la déprime le prend, il est en manque, il faut bien dire ce qui est : "Et comme son besoin était plus grand que ceux du commun des mortels, vous comprenez son désespoir quand, le matin, il se réveillait dans une cabane froide, la cuisinière éteinte, la barrique d'eau gelée à coeur, des glaçons dans la moustache et avec des bijoux de famille tellement petits qu'il lui fallait chercher plusieurs fois avant de pouvoir pisser."
    L'ensemble de la communauté se prend d'affection pour les malheurs du jeune homme qui à défaut envisageait de devenir zoophile... Au fur et à mesure, le désespoir grandit chez lui et le narrateur, Bjorken, qui le prend en pitié, l'emmène dans les régions plus peuplées afin qu'il se libère des contraintes liées à la solitude dans le grand nord.
    Cependant, à la saison à laquelle ils partent, la neige commence à fondre. Périlleusement mais courageusement, la troupe continue d'avancer... "Là, nous nous sommes trouvés devant une large passe d'eau libre d'une côte à l'autre, et comme les montagnes tout autour étaient trop hautes pour que nous les franchissions, nous avons été bloqués. Nous voilà au beau milieu d'un large fjord, avec cent mètres d'eau devant nous et un homme fou et malade sur le traîneau."...
 
Finalement, "la morale est sauve mais de justesse" !!
 
Conclusion : ce livre m'a plu énormément, et je le conseille à ceux qui aiment la lecture de détente, les histoires et passer de bons moments avec des amis !!
 
Marine, 1ère année bib-med

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14 décembre 2007 5 14 /12 /décembre /2007 20:14
goutdelombre.jpg
Georges-Olivier CHATEAUREYNAUD
Le goût de l’ombre
Actes Sud, 1997

    Georges-Olivier Châteaureynaud est un écrivain français, considéré comme un des artisans du renouveau de la nouvelle en France, un des membres fondateurs du mouvement dit de la nouvelle fiction revendiquant le droit à l’imaginaire dans la littérature.
Il a publié de nombreux recueils chez Grasset, Julliard ou aux Presses de la Renaissance.
    Il a obtenu le prix Renaudot en 1982 pour son roman La faculté des songes (Grasset).
    Le goût de l’ombre » est un recueil de 10 nouvelles publié chez Actes Sud en 1997.
    Ces nouvelles baignent toutes dans un univers sombre, angoissant, mystérieux, sont très ancrées dans le réel.
    Le décor est le plus souvent urbain comme une banlieue hostile ou bien dans des villes qui semblent abandonnées avec des rues dépeuplées, une place vide ou par exemple une avenue qui mène à un cimetière bordé de décharges et de friches ; ou bien encore des lieux isolés comme une île à l’autre bout du monde.
    Ces histoires ont toutes pour point commun d’avoir comme personnage principal un homme adulte ou un jeune garçon. Des individus à part, peu en phase avec leur environnement. Ils portent d’ailleurs des noms originaux comme Quiqui, Orsay, Oswald Johan, Cambouis… Tous sont plus au moins perdus, on les surprend souvent à errer seuls la nuit dans la rue avant qu’il ne leur arrive des choses extraordinaires.
    Le style de ces nouvelles est plutôt réaliste et noir. A chacune de ces histoires l’auteur apporte une touche de fantastique souvent de manière diffuse et précise ; juste une pincée d’étrangeté qui suffisent à chambouler le lecteur et la perspective du récit.
    Les thèmes abordés sont lourds : comme par exemple la mort, le suicide ; le père absent, fuyard, un parent tyrannique et manipulateur, la guerre, le désir inassouvi, la destruction.

    La première nouvelle intitulée  "Styx" est un bon exemple de l’ambiance  qu’on retrouve dans les autres récits.
    Le narrateur découvre qu’il est mort. Il s’entretient avec son médecin qui lui confirme son décès. Il décide alors d’aller aux pompes funèbres pour organiser ses propres funérailles. Il annonce son décès à son épouse qui s’écroule de chagrin. Il raconte la mise en terre de son cercueil et ainsi de suite...
    Bien qu’il soit mort, le narrateur communique sans cesse avec les êtres vivants comme s’il était toujours en vie... On ne sait quoi penser de ce personnage ; est-il vivant ? Est -il  mort ? Difficile de savoir. L’auteur se fait un malin plaisir de ne jamais résoudre la situation tandis que le lecteur reste, lui, déboussolé. Les points de repère habituels sont constamment malmenés.
 
    L’auteur semble fasciné par les momies puisqu’elles prennent place dans deux  nouvelles ; visiblement une autre manière pour l’auteur d’aborder la mort et l’éternité. Dans "Le scarabée de cœur", le narrateur décide de se faire momifier pour être à jamais aux côtés de deux femmes archéologues qu’il aime plus que tout. Dans  "Le chef-d’œuvre de Guardicci", le narrateur installe dans son appartement une momie aux yeux d’un réalisme saisissant. Cette momie va petit à petit reprendre vie.
 
    Châteaureynaud s’amuse aussi à réécrire l’Histoire. Dans la nouvelle intitulée "Quiconque", il invente un prolongement au thème de King Kong et le confronte avec le nazisme. Une actrice américaine s’exile avec son fils en Allemagne dans les années 30 pour tourner des films. Elle rencontre un certain Joseph Goebbels, ils deviennent amants. Amoureux, il souhaite absolument découvrir cet enfant qu’elle lui cache. Cet enfant est surnommé Quiqui, c’est un singe aux poils blond et aux yeux bleus. Tandis qu’il mène toujours la propagande nazie, Goebbels  va aimer cet enfant, et le protéger. Quiqui va être recruter parmi les S.S. et récolter de nombreuses médailles.

    La guerre est encore présente dans la seconde nouvelle intitulée "La cicatrice de la chevelure". Mais cette fois-ci le ton reste presque exclusivement réaliste. Le jeune Jo espère le retour de son père, un soldat qu’a rencontré sa mère. Au cinéma est diffusé un film à propos d’un soldat amnésique qui porte une cicatrice à la tête. Jo en sortant de ce film comprend qu’il ne reverra jamais son père. Cette nouvelle au ton dramatique et mélancolique ne possède pas d’effet fantastique. C’est la seule du recueil.

    La nouvelle peut basculer dans un monde totalement surréaliste comme lorsque Cambouis pénètre dans La librairie d’Eparvay pour offrir un livre de poésie à sa petite amie, Fille de Personne. Pour accéder à ce livre il doit prendre un escalier étroit et affronter des hommes au regard froid, des femmes lascives, des chats agressifs, des chutes de livres, des lianes et des ronces avant d’accéder à un vaste jardin suspendu ou le précieux recueil lui sera remis.
    Ce récit est le plus fou, celui qui s’échappe le plus au réel. C’est une exception car le fantastique est bien plus discret chez Châteaureynaud même lorsqu’il aborde le genre du conte.

    Dans "L’autre histoire" Châteaureynaud s’attaque au mythe des sirènes. Il nous raconte comment un milliardaire parti à la pêche aux sirènes capture une fillette. Elle est blessée, il la recueille et la soigne. La sirène semi-apprivoisée, trop proche des hommes, ne peut plus rejoindre les siens. Plein de remords le milliardaire aménage entièrement une île pour celle qui deviendra la femme de sa vie.
 
    Avec la nouvelle intitulée  "Les vraies richesses"  on reste dans un univers onirique. Oswald Johan est un collégien qui découvre au cœur d’une cité hostile une maison isolée au milieu d’une grande prairie, caché de la cité par un rideau d’arbre. A l’intérieur toute une famille prendra soin de lui, le soignera, le nourrira. Lorsqu’il souhaite revenir quelques jours plus tard, la maison est une sorte de musée où les gens font la queue et paient pour entrer. Il ne retrouve plus les habitants de cette maison.

    L’auteur sait aussi créer un univers oppressant et maintenir le suspense. Dans "L’écolier de bronze", le narrateur, un poète de petite notoriété, découvre dans un premier temps une place avec une statue en bronze le représentant enfant. Puis il pénètre dans un musée qui lui est entièrement consacré. C’est son intimité la plus profonde qui est révélée au public, des instants très personnels sont dévoilés. Qui est l’auteur de ces clichés ? Qui est derrière ce musée ? Pourquoi ne connaît-il pas ce lieu ?  Pourquoi personne ne lui donne-t-il de réponse ? Le poète affolé perd connaissance face à ce déluge d’interrogations.

    Le recueil se termine avec une nouvelle qui fini bien, une sorte de happy end qui nous montre que, peut-être, même au cœur de ces univers sombres, les choses peuvent tourner en notre faveur. Dans "la Tombola", le narrateur, infantilisé, isolé et manipulé par sa tante va renverser le cours de son existence grâce à un chien terrifiant et providentiel.

    Le goût de l’ombre est un recueil de nouvelles plutôt plaisant où les histoires se succèdent sans se répéter. Georges-Olivier Châteaureynaud multiplie les genres et les effets pour nous emmener dans des univers très réalistes et sombres puis d’un coup nous embarquer dans un univers étonnant et angoissant. On a plus affaire à un style fantastique où l’on retrouve une sorte d’inquiétante étrangeté qu’à un réalisme magique qui semble d’une connotation plus naïve.

Mathieu, A.S. Bib
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Published by pier - dans Nouvelle
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