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10 décembre 2007 1 10 /12 /décembre /2007 18:24
jardindanslile.jpg
Georges-Olivier Châteaureynaud

Le Jardin dans l'île

Ed. Zulma, 2005

167 pages.


Biographie.


        Georges-Olivier Châteaureynaud est né à Paris en 1947. Romancier et nouvelliste contemporain, il a étudié la littérature anglo-saxonne et a fait des études à l'ENSB (Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts).

        En 1972 il publie Les Messagers et obtient le prix des nouvelles littéraires. L'écriture ne lui permettant pas de vivre, il excerce un grand nombre de métiers, devient bibliothécaire puis brocanteur de 80 à 82. Il obtient en 1982 le prix Renaudot pour La Faculté des songes. Il est élu président de la Société des Gens de Lettres de 2000 à 2002. Il a reçu en 2005 la bourse Goncourt de la nouvelle pour Singe savant tabassé par deux clowns.

        Il est membre de nombreux jurys comme ceux du prix Renaudot ou du prix Renaissance et anime des ateliers littéraires.

        Il « compare le nouvelliste à une huître : il filtre le temps et les événements comme ce mollusque filtre l'eau de mer pour se nourrir » ; cf: http://www.lelitteraire.com/article1748.html

Bibliographie.

Romans:

Les Messagers (Ed. Grasset, 1974 )

Mathieu Chain (Ed. Grasset, 1978)

La Faculté des songes (Ed. Grasset, 1982)

Le Congrès de fantomologie (Ed. Grasset, 1985)

Le Château de verre (Ed. Julliard, 1999)

Le Démon à la crécelle (Ed. Grasset, 1999)

Au fond du paradis (Ed. Grasset, 2003)

Nouvelles:

Nouvelles 1972-1988 (Ed. Julliard, 1993)

Le Héros blessé au bras (Ed. Grasset, 1987)

Le Jardin dans l'île (Ed. des Presses de la Renaissance, 1998)

Le Kiosque et le tilleul (Ed. Julliard, 1993)

Les Ormeaux (Editions du Rocher, 1996)

Le Goût de l'ombre (Ed. Actes Sud, 1999)

Civils de plomb (Edition du Rocher, 2002)

Les Amants sous verre (Ed. Le Verger, 2004)

Singe savant tabassé par deux clowns (Ed. Grasset, 2005)

Divers

La Fortune (Ed. du Castor Astral, 1992)

Une petite histoire de la SDLG ( SDLG, hors commerce)

L'Ange et les démons (Ed. Grasset jeunesse, 2004)

Le recueil.

    Les nouvelles rassemblées dans Le Jardin dans l'île ont été écrites entre 1987 et 1988 en Lozère à l'exception de Zinzolins et Nacarats (1977-1988), qui est une nouvelle beaucoup plus longue (44 pages). Le recueil aurait donc une certaine unité choisie par l'auteur.

    Châteaureynaud crée un imaginaire où se mêlent fantastique, influences surréalistes mais aussi réalisme. Tout vise à déconcerter le lecteur.

    Le titre de l'ouvrage, Le Jardin dans l'île, est évocateur d'une littérature qui s'attache à des éléments familiers : le jardin, lieu clos symbole d'abondance et de secret. Ce jardin se trouve sur une île isolée de tout, un endroit inatteignable protégé par le mer.

    Les personnages du recueil sont généralement enfermés dans une maison, prisonniers d'une situation qu'ils cherchent à tout prix à fuir. La maison peut prendre toutes sortes de formes : un refuge accueillant, en marbre, oppressante, elle peut aussi être une prison démesurée et inviolable. Le point d'attache se fait menaçant; il est la cause d'un malaise : dans L'Inhabitable un homme est reclus dans une maison de marbre à la fois excitante et étrange. La nouvelle L' Enclos annonce par son titre la présence de limites ; un homme veut acheter une maison qu'il vénère: «je l'ai épiée, je l'ai couverte des yeux,  je l'ai désirée de loin comme une femme ». Cette maison renferme toute la nostalgie de cet homme qui a grandi avec cette maison à la fois inaccessible et merveilleuse. Il veut revivre son enfance déjà loin en possédant ce lieu. La nouvelle Château naguère met aussi en scène une vieille maison de viticulteurs où une femme s'est réfugiée l'été 1940, année de la débâcle. Elle boit du vin produit durant cet été ; il agit comme la madeleine de Proust faisant revenir tous ses souvenirs enfouis.

    Les habitations ne sont pas forcément effrayantes, elles sont aussi rassurantes : un asile protecteur au milieu de la mer qui se déchaîne. Dans Figure humaine, un célèbre acteur de théâtre, suite à un accident, est défiguré. Il est alors rejeté par les personnes qui l'entourent. Cependant, il va rencontrer une jeune femme qui l'invite à une réception uniquement féminine dans sa villa. Les jeunes femmes ne sont pas effrayées par sa laideur inhumaine. L'homme qui fuit ce qu'il est devenu, trouve réconfort et espoir grâce à la villa et ses invitées ; elles lui redonnent « figure humaine ». Les maisons peuvent donc être un point d'attache qui coupe de la réalité, fige le temps et donne l'illusion d'un retour dans le passé.

    Cependant les nouvelles de Châteaureynaud font souvent une rupture brutale avec le réel et sont fortement marquées par le registre fantastique. Si les nouvelles ne se terminent pas toujours par une chute, le lecteur peut être surpris voire effrayé par des éléments fantastiques récurrents tout au long du recueil. Tout d'abord toutes les nouvelles, mises à part la première et la dernière, La Nuit des voltigeurs et Zinzolins et Nacarats, sont écrites à la première personne, ce qui permet au lecteur de suivre pas à pas les aventures plus ou moins angoissantes et surprenantes du narrateur. Ainsi dans L'Importun on reçoit le témoignage d'un homme qui est persécuté par un inconnu. Poussé à bout, il tente de se suicider en se noyant, l'inconnu le suit ; il ne sait pas nager, la narrateur le sauve. Par cet acte il se sauve lui-même et recouvre sa liberté : « Sauve-moi ! cria-t-il dans un ultime effort. C'est le seul moyen de te libérer de moi ! » ; cette nouvelle suscite de nombreuses interrogations. Est-ce un cauchemar ou la réalité ? Le narrateur est-il victime de paranoïa, de schizophrénie? Cet homme n'est-ce pas lui ou du moins une sorte de conscience qui le maintient en vie ?

    On vacille toujours entre réalité et fantastique. Histoire du pâle petit jeune homme, L'Inhabitable, Le courtier Delaunay se terminent par une chute fantastique. Les personnages qui peuplent ces nouvelles entretiennent des rapports étranges et complexes entre eux. Il s'agit souvent de deux personnages : une vieille dame et son chauffeur de taxi (Château naguère), un brocanteur et son courtier (Le Courtier Delaunay), un homme et un inconnu (L'Importun), un homme et une femme mystérieuse (Le Jardin dans l'île), un écrivain et un biographe (Histoire du pâle petit jeune homme). Ils ne se connaissent pas mais un événement, souvent inexpliqué, va brusquement les rapprocher pour un moment, susciter de la curiosité, de la sympathie ou un amour dévorant. Ses personnages se croisent, évoluent autour d'un mystère qui restera entier. Où se fournit le courtier Delaunay ? L'Importun a-t-il vraiment existé ? Le pâle petit jeune homme était-il réellement habité par l'âme de l'écrivain Rouan ? Autant de questions qui restent en suspens. Châteaureynaud joue avec ce monde imaginaire où se confondent adroitement réalité douce-amère et incompréhension.


    Le recueil est empreint de surréalisme, on bascule rapidement de la réalité à un monde de songes. Certaines nouvelles semblent être entièrement rêvées par le narrateur comme dans Les Voltigeurs de la nuit ; l'homme s'éveille dans un univers étrange, fantastique et anachronique. Le rêve se transforme en cauchemar, la douceur en jeu mortel. A la moto et au parcmètre du début de la nouvelle se mêlent lampe à pétrole, « robe d'héroïne romantique » et dragons. L'écriture poétique - « c'était une bête composite, la moto, le pilote, le matraqueur à l'arrière, un fauve bicéphale et pétaradant, conçu et dressé exprès pour semer la terreur à travers la ville » - donne au récit un aspect très visuel, nous transporte hors de notre quotidien, et nous entraîne dans un univers où tout semble possible. Zinzolins et Nacarats se distingue du reste du recueil par sa longueur mais surtout parce qu'elle tend vers la science-fiction. Il n'y a pas d'éléments réels, pas d'époque précise, les noms des personnages sont inventés : « Anselin, Alphan de Hay, Olon ». En quelques pages l'auteur recrée une atmosphère étourdissante et une histoire foisonnante de détails.

    Les femmes ne sont jamais narratrices, mais elles tiennent une place importante. Mystérieuse dans la nuit des voltigeurs la femme s'approche de l'être mythologique parfait : «  elle était la féminité incarnée », «Avec elle seule l'amour était parfait ». La femme idéalisée est protégée par une barrière d'eau tourmentée (le Jardin dans l'île). Le narrteur désire une femme entraperçue, ce désir va le pousser à traverser cette mer déchaînée pour se réfugier dans ce havre de paix que lui offre la maison de cette femme sur l'île perdue. L'amour de la femme est célébrée par les nombreuses images poétiques. Si la femme dévoile à l'homme certains de ses secrets, elle demeure énigmatique et insaisissable.

    Châteaureynaud excelle à nous entraîner dans des lieux magiques où se côtoient la profondeur de l'amour, l'incertitude du rêve, la fragilité de notre quotidien. On quitte à regret ce monde merveilleux, cette île féérique qui nous étourdit de récits étranges et de songes.


Julia, 1ère année Bib.-Méd.

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8 décembre 2007 6 08 /12 /décembre /2007 20:46
train-de-nuit.jpg
TAWADA
Yoko
Train de nuit avec suspects

144 p.
Traduit du japonais
par Ryoko SEKIGUCHI et Bernard BANOUN.
Ed. Verdier, 2005.


¤ Yoko TAWADA

        Née à Tokyo en 1960, Yoko TAWADA étudie la littérature russe à l’université de Tokyo avant de gagner l’Europe pour la première fois par le Transsibérien à l’âge de 19 ans.  Elle étudie la littérature allemande et s’installe à Hambourg en 1982.  Au départ, elle travaille pour une entreprise spécialisée dans l’exportation de livres allemands dont son père, qui tient une librairie étrangère à Tokyo, est le premier client, puis elle décide de vivre de sa plume. Aujourd’hui, elle vit à Berlin depuis 2006.

        Ecrivain à l’identité double, elle écrit indifféremment dans sa langue natale et sa langue d’adoption.  Elle explique ses choix de la manière suivante  :
« Lorsque j’étais enfant, j’ai su très vite que j’écrirais, j’écris depuis l’âge de douze ans.  J’ai su très tôt que le japonais n’était pas une langue suffisante pour écrire : au Japon, tout est japonais, mais en dehors du Japon, rien n’est japonais, il me fallait une autre langue.  Le russe était la plus belle des langues pour écrire, ensuite venait le français, et l’allemand à cause de Kafka […]  A l’époque, les Russes n’acceptaient pas d’étudiants japonais, j’ai dû renoncer à la Russie.  J’aimais le français mais mes professeurs n’étaient pas assez indulgents, ils ne me pardonnaient pas mes erreurs, ce sont pourtant les erreurs qui produisent la littérature.  Va pour l’allemand. »

        Sans compter les livres qu’elle a traduits d’une langue à l’autre, Yoko TAWADA a publié une quinzaine d’ouvrages dans chacune des langues : romans, recueils de nouvelles, poèmes, pièces de théâtre.  Narrateurs sans âme et Opium pour Ovide en sont les premiers publiés en français chez Verdier, respectivement en 2001 et en 2002.  En 2005 paraissent en France L’œil nu, traduit de l’allemand, et Train de nuit avec suspects, traduit du japonais, pour lequel elle a obtenu le prix Tanizaki en 2003.

¤ Résumé

        Le Train de nuit avec suspects est à destination de grandes villes d’Europe et d’Asie : Paris, Graz, Zagreb, Belgrade, Pékin, Irkoutsk, Khabarovsk, Vienne, Bâle, Hambourg, Amsterdam, Bombay et… nulle part ! Treize nouvelles, treize wagons, treize compartiments qui, au gré d’une grève, d’un horaire décalé ou d’une envie soudaine, ne nous mènent pas toujours où nous avions prévu d’aller. L’héroïne, danseuse et chorégraphe originaire de Hambourg, nous entraîne aux confins des possibles, là où la nuit laisse place au rêve et à l’imagination et où l’autre n’est pas toujours celui que l’on croit, mettant par là même en doute notre propre identité.

¤    Question identitaire

        « Vous », la deuxième personne du pluriel est déjà étrange en français.  S’agit-il de nous, lecteur, du personnage principal auquel s’adresserait un narrateur, une voix divine venue d’on ne sait où qui dirigerait le destin de la chorégraphe malgré elle, ou de tout cela à la fois ?
        Cette narration écrite entièrement à la deuxième personne est visiblement tout aussi étrange en japonais : Yoko TAWADA explique  qu’ « écrire à la deuxième personne en japonais, ce n’est pas correct, ce n’est pas normal même, mais ce n’est pas fou non plus. »  Voilà qui résume parfaitement cet ouvrage, ancré dans la normalité pour en saisir l’étrange, mais jamais complètement fou. Réalisme magique, mais pas fantastique.

        Ce « vous » est mis à mal par la présence de l’autre.  L’autre, cet inconnu dans le wagon, avec qui l’intimité forcée du compartiment nous met mal à l’aise.  Nous sommes toujours le vous de quelqu’un dans le dialogue, mais face à lui il est impossible d’être « je » complètement. 
        D’abord parce que nous sommes double, à la fois âme et corps.  Là où le corps est régi par des besoins physiques (envie d’aller aux toilettes, chaleur étouffante…), des contraintes (l’étroitesse de la couchette, les exigences du chorégraphe…), des réactions liées à la peur et à l’angoisse, l’âme s’évade, divague et fantasme, à cheval entre ce qu’elle a quitté et ce vers quoi elle tend.  Le corps est ancré dans une réalité géographique, emmené vers Paris, Vienne, Belgrade, alors que l’âme va où bon lui semble.
        Ensuite, nous sommes toujours seul face à cet autre.  Dans la vie, il est possible de se définir par rapport à ses proches : nous sommes la fille ou le fils de, l’ami de, le voisin de…  Là, c’est soi, seul, que nous affrontons le regard et les questions de l’inconnu pour qui nous sommes un inconnu.

        ²Dans ce cadre, l’identité est suspecte : la nôtre, celle de la chorégraphe et celle des personnages rencontrés. Nous sommes toujours l’étranger, le suspect de quelqu’un.  L’héroïne est suspecte parce qu’elle n’est pas habillée comme les autres (« Destination Pékin »), parce qu’elle est une étrangère au milieu de nulle part (« Destination Belgrade »), tant et si bien que la vieille dame qu’elle croise ne la voit pas : sa présence paraît tellement peu plausible qu’elle n’existe plus à ses yeux, comme une hallucination.  Le suspect, c’est aussi celui dont on ne comprend pas la langue (les trois hommes dans le train à destination de Zagreb) ou celui qui a l’air tellement bien sous tous rapports qu’on cherche où est la faille (« Destination Belgrade »).  Résultat, on ne connaît jamais complètement l’identité de l’autre et il est souvent différent de ce dont on le suspecte : ainsi, la jeune femme est inquiète parce que l’étudiant qui lui a proposé d’acheter les billets de train pour elle ne paraît pas (« Destination Pékin »), elle pense avoir été roulée mais il finit par arriver, lui rendre la monnaie, et lui indique même le train qu’elle doit prendre.

        Nous connaissons d’autant moins cet autre qu’il n’est pas nommé, que ce soit la chorégraphe ou ses compagnons de voyages.  Et quand il l’est, comme Mimi l’actrice rencontrée dans « Destination Bâle », il est multiple :
« Vous étiez persuadée que ce visage résultait de son métier de comédienne.  Ophélie, Electre, Nora ou Irina étaient passées sur ce visage, elles y avaient laissé leurs traces une fois la dernière représentation passée. » (p.93).

        Souvent, dans l’obscurité, ce qu’on perçoit de l’autre n’est qu’une voix, qu’une ombre, qu’un uniforme et laisse alors libre court à nos craintes.  Ils peuvent appartenir à une infinité d’êtres et les déshumanisent sans jamais nous en révéler l’identité.  C’est alors que l’imagination prend le pas : « Les ombres sans yeux ni nez qui vous approchent de face dans un couloir sombre vous effraient.  Vous avez peur des longs doigts transparents qui ne se gênent pas pour faire du bruit en essayant de déverrouiller la porte de l’extérieur pendant  que vous êtes dans la cabine. » (« Destination Pékin », p.56).

        Le doute identitaire atteint son paroxysme dans la dernière nouvelle, « Destination nulle part ».  Nous sommes plongés in medias res dans un dialogue dont on ne connaît pas le sujet, entre personnes dont on ne connaît pas l’identité.  L’une d’entre elles s’exprime uniquement par le biais de maximes, véhiculant des stéréotypes sans jamais se dévoiler ni s’assumer en tant que « je ». Ca  n’est, somme toute, qu’une bande d’inconnus qui va nulle part.  « Depuis le début, nous ne trouvons pas dans le même espace.  […]  La vitesse à laquelle on perd le lieu qu’on a sous les pieds n’est pas la même pour tous.  Personne n’est obligé de descendre.  Tous, nous sommes ici sans y être, tous, nous courons vers des destinations différentes. » (p.137).

        Enfin, l’identité, c’est aussi celle qu’on vérifie : celle des papiers, qui, normalement, ne fait aucun doute.  Or, le train de nuit fait de vous quelqu’un d’autre.  Ainsi, lorsque l’héroïne sort son passeport pour le montrer aux autres passagers (« Destination Bombay » ), elle se rend compte que ce n’est pas le sien : la photo lui ressemble, mais c’est celle d’un jeune-homme, et l’écriture ressemble à du japonais, mais ce n’en est pas.  Elle devient androgyne, comme dans la nouvelle à destination de Khabarovsk où son corps qui se transforme, mi-homme, mi-femme, ni tout à fait une autre, ni tout à fait la même.
        Dépossédée d’elle-même, elle en vient même à se sentir envahie par des sentiments qui lui sont étrangers (« Destination Amsterdam »), comme si elle était une marionnette.  Elle fait souvent les choses malgré elle, comme poussée par une force : s’agit-il de cette voix s’adressant à elle ? Ce n’est alors qu’en faisant un pacte avec le lecteur qu’elle pourra se libérer de ce « vous » pour être tout à fait « je » («Destination Bombay »).

L’identité vacille, telle une éponge perméable aux doutes, aux rêves, aux autres, à la réalité qui nous entoure.  Ce doute identitaire est servi tout au long de l’ouvrage par des questions qui restent en suspens, témoins des réflexions de la chorégraphe.
« On vous a demandé d’où vous veniez.  Du Japon, avez-vous répondu naïvement.  A cette époque vous ne doutiez pas de votre identité de femme et de Japonaise. » (p.128).  Le train va changer tout cela.

        Outre ce flou identitaire qui angoisse et laisse parler le rêve et l’imaginaire, nombre d’éléments participent du réalisme magique. 

¤     Personnages

        Tout d’abord si, comme nous l’avons vu, les personnages sont suspects parce que nous ne les connaissons pas ou que nous n’en percevons qu’une forme, ils le sont également par leurs activités louches.  Dans la salle d’attente du train à destination de Zagreb, les passagers s’activent aux préparatifs de trafics clandestins et trois hommes dans le compartiment demanderont ensuite à la chorégraphe de cacher du café (mais est-ce bien du café?) dans ses bagages.
        Ils représentent un danger potentiel et ce danger alimente les craintes qui alimentent elles-mêmes l’imaginaire.

        Du danger et de l’ignorance naissent les fantasmes et des êtres humains ordinaires deviennent alors héros sacrés ou merveilleux.  Deux hommes louches veulent l’entraîner dans une voiture (« Destination Zagreb ») et les voilà Satan ; un couple mélancolique sur un quai de gare (« Destination Graz ») : ce sont Véga et Altaïr, ils ne peuvent se rencontrer qu’une fois l’an sur la Voie lactée ; deux hommes maquillés comme des femmes ("Destination Bombay ») ne sont autres que Vishnou et Shiva ; deux jeunes filles court vêtues entrent dans le compartiment (« Destination Pékin ») : ne seraient-ce pas les fées du jardin aux pêchers ?
        A ces personnages merveilleux se mêlent des références directes aux contes : lorsque la jeune femme tombe du train en route pour Khabarovsk elle trouve refuge dans une petite maison de bois digne de celle des trois ours dans Boucle d’Or, dont les cuillères lui font penser à un « conte russe », et où le miroir, objet typique du conte, lui renvoie un reflet qui n’est pas le sien.

¤     Frontière rêve/réalité

        La frontière est alors ténue entre rêve et réalité : on bascule de l’un à l’autre par le biais de l’imagination ou du sommeil sans même s’en rendre compte.  Un élément du réel est réintégré dans la rêverie comme lorsqu’on réintègre un élément de sa journée dans un rêve.
        Dans « Destination Hambourg », les fleurs qu’elle voit dormir dans la couchette lorsqu’elle regagne son compartiment sont celles qu’elle a vues au jardin botanique en début de nouvelle.  On hésite : s’est-elle vraiment réveillée depuis sa somnolence au cinéma ou sommes-nous encore dans son rêve ?
        Dans « Destination Khabarovsk », elle doit aller aux toilettes, ce qui déclenche un rêve dans lequel elle va effectivement aux toilettes.
        Dans « Destination Bâle », la couchette dure et froide devient tour à tour table d’opération sur laquelle elle est allongée et cercueil étouffant dans lequel elle est coincée.
        Autant d’exemples où le basculement s’effectue subtilement, et ce n’est souvent qu’en fin de nouvelle que nous est donnée la clé.  Il existe pourtant un moment précis où nous basculons dans l’autre monde et où nos sens nous trompent : « Vous vous êtes endormie en écoutant Mimi.  Vous avez cru voir ses yeux s’écarquiller, sa bouche devenir l’entrée d’une grotte rouge, ses narines se dilater, chaque partie de son visage s’étendre jusqu’à ce que les vaisseaux soient près d’éclater, tandis que vous, vous alliez dans la direction opposée. » (« Destination Bâle », p.99).

        Réalité et fiction s’interpénètrent également, créant un effet de mise en abyme où les situations réelles vécues par la chorégraphe deviennent le centre de la fiction.  Ainsi, l’exposition qu’elle va voir à Linz montre des « photos floues en noir et blanc, des photos prises sans flash à travers les fenêtres d’un train au moment où il entre en gare » (p.105).  Or, c’est exactement la vision que l’héroïne a de la réalité qui l’entoure lorsqu’elle est dans le train de nuit.  « On ne reconna(ît) pas le sujet » (p.106), de même qu’elle ne reconnaît pas les sujets qui l’entourent dans l’obscurité tout au long de l’ouvrage.  Le film qu’elle va voir ensuite est en noir et blanc et c’est une histoire de trains, comme une mise en scène de ce qui aurait pu lui arriver, d’autant qu’elle s’endort dans la salle, comme elle s’endort dans les trains.
        Fiction et réalité peuvent même se mêler pour se comprendre mutuellement : la violence du jeune enfant qui se mord le bras dans « Destination Amsterdam » fait écho à la violence de la fillette dans le roman policier qu’elle lit, lui permettant d’en résoudre l’énigme.

¤     Ancrage dans le réel

        Malgré tout, les rêveries de la chorégraphe sont à la fois ancrées dans des lieux géographiques bien réels et issues de situations à la réalité toute triviale.  Elle décrit les vêtements de certaines personnes en détails, comme l’anglophone à Moscou (p.62), ou ses compagnons de compartiment dans le train à destination de Bombay, jusque dans le synthétique de la matière (p.127); les lieux dans lesquels elle se trouve, comme l’hôtel moscovite, jusque dans le kitsch de sa décoration (p.62) ; la maison de son sauveur, jusque dans le détail des odeurs (p.78).  L’enfant assis à côté d’elle s’est fait dessus et ses cheveux sont collants de graisse (p.130).  Sa voisine de couchette lui demande un coupe-ongles : quoi de plus trivial qu’un coupe-ongles ?
        Cette réalité nous ramène à notre quotidien et nous ouvre l’éventail des possibles : nous pourrions bien être le héros de ces nouvelles : le rêve n’est qu’à portée de main et le réalisme magique s’épanouit dans les plus petits détails, jusque dans les ongles crochus de sorcière de la passagère à destination de Vienne.

¤     Temps

        Le train est garant d’un temps qui s’écoule au rythme de ses crissements sur les rails. Hors des wagons, le train en grève n’arrive jamais (« Destination Paris »), elle est toujours en avance mais son train n’est pas là et elle risque de rater sa correspondance (« Destination Graz »), ou bien il entre à quai plus tôt que prévu (« Destination Belgrade »).  L’attente est ainsi un temps suspendu qui s’étire et qu’il s’agit de « tuer » (« Destination Hambourg »).
        En voyage, le temps est « liquide, sans cadre ni structure » (« Destination Zagreb »).  Combien de nuits encore pour atteindre Irkoutsk ? « Vous abandonnant au temps étendu devant vous, vous avez renoncé à le compter ou à le calculer. » (p.67).  Le temps du sommeil et du rêve est immesurable  et c’est à se demander s’il ne s’arrêterait pas si le train devait ne plus rouler (« Destination Belgrade »). Maître du temps, le train empêche notre emprise sur les choses, nous défait de nos repères et nous oblige à nous laisser guider.

¤     Conclusion

        Le train fonctionne comme une parenthèse, sans espace ni temps définis, telle une bulle nous dépossédant de nos repères et faisant de chacun de nous un suspect.
        Dans l’obscurité de la nuit le train ouvre sa gueule pour nous entraîner vers un autre monde, vers tous les possibles, où : « Le doute par ribambelle enfante les ogres » (p.54), se nourrissant de nos craintes pour féconder l’imaginaire.

Inès, A.S. Ed.-Lib.
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8 décembre 2007 6 08 /12 /décembre /2007 20:24
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Ernst Jünger
Sur les falaises de marbre
(Auf den Marmorklippen)
Thomas, Henri (Trad.).
Paris, Gallimard, 1979,
L’Imaginaire,
187 p.

INTRODUCTION :
        Sur les falaises de marbre est un roman allégorique de l’écrivain allemand Ernst Jünger (1895-1998), publié en 1939 ou 1940 sous le titre Auf den Marmorklippen. Il a été traduit en français par Henri Thomas chez Gallimard en 1942.
        Ernst Jünger rapporte qu'il a entrepris l’écriture de ce bref roman à la suite d'un rêve, en février 1939, alors qu'il vivait à Überlingen, près du lac de Constance, dans le sud-ouest de l’Allemagne. Il l'a terminé le 18 juillet 1939 dans son nouveau domicile de Kirchhorst, près de Hanovre, dans le nord-ouest de l’Allemagne.
        La construction du roman se fait en chapitres dont la structure est assez similaire. Ainsi les chapitres sont dans l’ensemble  relativement courts (environ 4 ou 5 pages).
Sur les falaises de marbre est unanimement considéré comme le roman le plus étrange mais aussi le plus abouti de Ernst Jünger. De nombreux critiques le considèrent même comme son chef-d'œuvre.

PRESENTATION DE L’AUTEUR :
        Né en 1895 à Heidelberg et mort à Wilflingen en 1998, Ernst Jünger a traversé presque la totalité du XXe siècle dont son œuvre dépeint toutes les horreurs, en marquant une certaine distance. Disciple du philosophe Nietzsche, il est l’auteur de romans de guerre tels que Orages d’acier (1920) ou Feu et Sang (1925) ainsi que d’utopies futuristes comme Héliopolis (1949).    

RESUME :
        L'action se déroule à une époque indéterminée et dans des lieux qui évoquent tantôt des paysages méditerranéens, tantôt la région du lac de Constance. Un narrateur anonyme relate les mésaventures qui l'ont poussé, en compagnie de son frère Othon, à fuir sa patrie d'adoption, bordée par une mer, la Marina. Sur la côte d'en face, se situe un territoire nommé Plana-Alta. Sur son arrière, la Marina jouxte, avec des falaises de marbre pour frontière, une contrée baptisée la Campagna, elle-même prolongée par la Maurétanie.
        Ces quatre États sortent tout droit de l’imagination d’Ernst Jünger. Ainsi, Plana-Alta apparaît comme une haute vallée où s'est regroupée une communauté rurale, vivant dans un régime de tradition patriarcale. La Campagna héberge une population de bergers organisée en clans. La Maurétanie, quant à elle, domaine de forêts impénétrables, abrite des marginaux en tous genres. Il y règne un vieillard rusé, pragmatique, aimant la bonne chère, exerçant son autorité davantage par la séduction que par la tyrannie : le grand Forestier. Quant à la Marina, c'est un État urbanisé, qui favorise l'épanouissement intellectuel de ses citoyens.
        Presque à la moitié de son récit, le narrateur révèle que la Marina s'est alliée à la Maurétanie, sept ans plus tôt, pour mener la guerre contre Plana-Alta. On ne connaît pas les raisons pour lesquelles cette guerre inutile a eu lieu. En effet,  elle n'a pas abouti à l'écrasement de Plana-Alta mais a eu des conséquences désastreuses pour la Marina, dans la mesure où elle a ouvert la porte au désordre politique. Depuis lors, la police et l'armée, qui devraient garantir la sécurité du pays, ne sont plus représentées que par des mercenaires.
        Les deux frères ont participé à l'agression contre Plana-Alta au côté du grand Forestier. À leur retour, persuadés que toute violence était vaine, ils se sont retirés, à la Marina, dans un ermitage en partie creusé dans de hautes falaises de marbre. Là ils travaillent à la constitution d'un immense herbier, observant la nature, ainsi qu'à lire et à méditer. Avec eux habitent une vieille femme qui leur sert de cuisinière, et l'enfant que le narrateur a eu de sa fille, bizarrement disparue en compagnie d'étrangers. Leur seul ami, à proximité, est un moine chrétien, l'incarnation même de la tolérance.
        L'irruption du Grand Forestier, seigneur de la Maurétanie voisine qui cherche à accroître son pouvoir, vient rompre le cours paisible de leur vie. Il entraîne dans son sillage des hordes de guerriers sadiques qui sèment le désordre et la terreur. Dans le climat de guerre civile qui s'instaure, ni les hommes ni les animaux ne sont épargnés. Le narrateur et son frère Othon trouvent refuge dans les « hautes demeures » de Plana-Alta, qu'ils gagnent par bateau.

ANALYSE DU RECIT :
        Il faut savoir que Sur les falaises de marbre a fait l’objet d’interprétations divergentes en fonction des critiques. Deux principaux thèmes se dégagent pourtant du roman.
Un réquisitoire contre le totalitarisme et la barbarie :
        Sur les falaises de marbre met en scène deux mondes diamétralement opposés : celui de la nature, de la recherche, de la vie d’une part, celui de la violence, de la barbarie, de la mort d’autre part. Vouant leur vie tout entière à l’étude des plantes, le narrateur et frère Othon sont les témoins résignés de la montée de la violence qui s’abat sur les campagnes et sur les hommes de la Marina. Cette domination meurtrière se termine dans un énorme incendie de feu et de sang, dont ils sortiront indemnes, emmenant avec eux les images les plus ignobles de la mort. Le roman prend vers la fin des allures d’épopée dans laquelle on voit des combats sanglants et barbares où le narrateur assiste à la mort atroce des hommes et des bêtes qui s’affrontent.
        Sur les falaises de marbre a souvent été interprété comme une allégorie de la terreur hitlérienne, ce que Ernst Jünger a pourtant toujours démenti. Il est vrai que le propos dans son ensemble comme de nombreux détails (les autodafés, les hordes sauvages à la botte du Grand Forestier qui haïssent la pensée sous toutes ses formes et font immédiatement penser aux SA) évoquent la barbarie d'un régime totalitaire.
Après la Seconde Guerre mondiale, Jünger a confié que, pour lui, le Grand Forestier est proche de Staline, alors que des critiques y voit la figure de Goering. Certains voient encore dans le Grand Forestier une vision à peine transposée d'Hitler. Hostile à l'idée que le roman puisse être réduit à une allégorie contre le pouvoir nazi, Jünger n'a cessé de récuser toute assimilation de son Grand Forestier à Hitler.
        Malgré les voix qui se sont élevées alors en Allemagne pour le dénoncer, Hitler s’est toujours refusé à poursuivre Ernst Jünger et à interdire l’ouvrage. Pour preuve, les dirigeants nazis ont jugé si peu dangereux Sur les falaises de marbre qu'ils en ont autorisé cinq rééditions. Ils ont même aidé à la diffusion du livre parmi les soldats allemands cantonnés en France, en le faisant bénéficier, en 1942, d'un tirage spécial à 20 000 exemplaires, sous les auspices de l'état-major.

Le réalisme magique :
    On peut rattacher Sur les falaises de marbre au courant du réalisme magique, même si à l’origine il n’a pas été considéré comme tel. En effet, des éléments frôlant le fantastique se font jour dans un environnement par ailleurs réaliste. Ainsi, dans le chapitre XXVII, des serpents éclatants sortent de leurs crevasses et sauvent la vie du narrateur anonyme en tuant les chiens sanguinaires qui le poursuivent. La description de cet épisode se rapproche davantage du fantastique que du réalisme. Par ailleurs, la magie flottant « sur les falaises de marbre » réside dans l’écriture de Ernst Jünger qui décrit aussi bien la beauté des choses que leur monstruosité, avec un grand souci d’exactitude des faits. Le récit baigne également dans une atmosphère irréelle et intemporelle renforcée par de longues descriptions poétiques, dotées d’un vocabulaire riche, comme on peut le voir par exemple dans le premier chapitre du récit où le narrateur évoque avec nostalgie le temps révolu où il vivait dans un ermitage au bord des falaises de marbre. 

CONCLUSION :
        Ayant fait l’objet d’interprétations divergentes, le roman mêle poésie, épopée et utopie, le tout dans une atmosphère de rêve et d’intemporalité.
        On peut dire que Sur les falaises de marbre est un roman qui invite à se résigner au fatalisme de l'Histoire, jusque dans ses atrocités. Dans les dernières lignes du roman, le narrateur compare le salut des deux frères au retour du fils prodigue dans la « Maison du Père », ce qui laisse entendre qu'ils ont parcouru sur terre un chemin initiatique pour accéder à une vérité supérieure qui leur rend insignifiants les événements terrestres.

Benoît C., 2ème année BIB

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8 décembre 2007 6 08 /12 /décembre /2007 20:06
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Julien GRACQ,
Un balcon en forêt,
José Corti, 1958,
253 pages, 17 €



    De son vrai nom Louis Poirier, Julien Gracq est né en 1910 dans un petit village du
Maine-et-Loire. Cherchant à fuir les mondanités de la vie littéraire parisienne, il y réside toujours. Très discret, il estime qu’un écrivain se doit de disparaître derrière son œuvre. Une œuvre, en l’occurrence nourrie du romantisme allemand, mêlant insolite et symbolisme fantastique.
    Agrégé de géographie, un domaine qui influencera son écriture, notamment ce Balcon en forêt, il enseignera en Bretagne.
    Après le refus de Gallimard, il publie son premier livre, Au château d’Argol, en 1938 chez José Corti, éditeur auquel il restera fidèle. Ce roman sera remarqué par André Breton, par ailleurs proche de Corti, ce qui contribuera à en faire un succès d’estime.
Gracq sera mobilisé pendant la Seconde Guerre mondiale, expérience qu’il transposera pour rédiger Un balcon en forêt.
    Après avoir publié en 1950 un pamphlet féroce, La littérature à l’estomac, où il attaque le milieu littéraire parisien, en visant tout particulièrement les prix, Gracq reste fidèle à lui-même en refusant en 51 le prix Goncourt pour Le rivage des Syrtes.
Il fera paraître par la suite des textes de critique littéraire (En lisant en écrivant,L
ettrines I et II), des récits de voyage (Autour des sept collines, Carnets du grand chemin), toujours influencé par sa formation de géographe. Edité par José Corti, il ne sera jamais publié en poche.

    Un balcon en forêt paraît donc en 1958, sept ans après Le rivage des Syrtes, un récit qui prend appui sur son expérience de soldat dans les Ardennes au début du second conflit mondial.
    1939, ce sont les premiers mois de ce qu’on appellera « la drôle de guerre », période de suspens où l’on prépare la guerre, ou plutôt, où l’on attend l’offensive allemande. L’aspirant Grange, le principal protagoniste, est affecté dans un blockhaus, la maison forte des Falizes, tapi, enfoui dans cette forêt des Ardennes, archétype de l’univers des contes, à proximité de la frontière belge, avec pour mission de stopper les blindés allemands.
    Peu enthousiaste, considérant son affectation comme un blâme, Grange découvre
sa nouvelle vie puis s'y plonge corps et âme, appréciant une solitude, un silence imposé par la forêt. Le blockhaus devient alors comme un refuge, une retraite. Les contacts avec la hiérarchie sont peu fréquents et, plus qu’autre chose, confortent Grange dans sa certitude que la guerre n’est qu’une vague et sourde menace, lui laissant toute liberté d’errer dans la forêt épaisse, touffue, marquée par le rythme des saisons. Le livre est une suite de petits détails précis sur la vie naturelle, les arbres, les journées en forêt. La nature est donc très présente dans ce récit, Gracq décrivant à longueur de page le relief montagneux des Ardennes, cette végétation dense qui  marque de son empreinte jusqu’aux esprits des habitants du blockhaus, des soldats inexpérimentés, bretons pour la plupart, taciturnes, plus familiers du maniement des filets que des innombrables pièges et collets dont ils tapissent les sous-bois.
    Grange, même s’il apprécie leur compagnie préfère se réfugier dans la solitude de la forêt, dans la lecture de Shakespeare, attendant avec une sorte de délicieuse et trouble angoisse ce qui déchirera son existence paisible de Robinson des Ardennes.
    Cette attente, cette torpeur empreinte d’onirisme, ce danger vague et lointain n’est pas sans rappeler Le rivage des Syrtes (Grange, alter ego d’Aldo du Rivage sait lui aussi que seule l’attente est magnifique, que la fin de l’attente signifie toujours une catastrophe), roman empreint de surréalisme, ou les repères habituels, lieu, époque, sont indéchiffrables. Il diffère en ceci du Balcon, où tous les caractères sont aisément identifiables.
    Coupé de ses hommes donc, Grange l’individualiste rencontrera un soir pluvieux ,au cœur de la forêt, Mona, une très jeune femme pleine de vie, exubérante, naturelle, sorte de génie sorti des bois. Le temps du récit ralentit ici. Il est alors plus question de sursis que d’attente. Les promenades, les lectures sont remplacées par les successions de visite chez Mona, à l’insouciance contagieuse. Grange s’isole chaque jour un peu plus, coupé du monde, de l’histoire pourtant du même ordre que les événements météorologiques : influer sur le cours des événements est impossible. La guerre semble pourtant plus incertaine, improbable que jamais. Le livre ne fait aucunement mention des activités militaires, des préparatifs. Sorte de Robinson, Grange devient finalement déserteur, contemplant son territoire, son balcon, trichant pour conjurer le sort, pour que l’histoire l’oublie.
    Mais inflexible, intrusive, elle le rattrapera. La forêt ne protégera plus longtemps son intimité.
    Mai 1940, l’offensive allemande sort brutalement Grange de son illusoire tranquillité, brisant cette vie utopique qu’il s’était créée, dans laquelle il s’était enfermé. L’armée allemande, le monde réel, déferlent soudainement à toute vitesse sans la moindre indulgence pour Grange et ses chimères. Le rythme du récit change de nouveau, ralentit une nouvelle fois. La narration à la troisième personne nous permet par l’intermédiaire des yeux de l’aspirant d’observer le spectacle de la guerre : à travers la lunette du canon antichar, l’embrasure du blockhaus assiégé. Blockhaus qui sera éventré par un obus allemand, tuant deux hommes. Blessé, Grange, réussit tant bien que mal à s’enfuir et regagner le lit de Mona, évacuée quelques jours auparavant,dans lequel il s’endort, peut-être pour ne pas se réveiller, son balcon devenant son tombeau.

Thomas, 2ème année Ed. –Lib.

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8 décembre 2007 6 08 /12 /décembre /2007 18:34
 
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Stefan ZWEIG
Vingt-quatre heures de la vie d’une femme
.
Traduit de l’allemand par Olivier BOURNAC et Alzir HELLA
Première publication en 1934
175 pages





L’auteur :

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            Stefan SWEIG est né à Vienne le 28 novembre 1881. Après avoir reçu de nombreux prix littéraires, il part se reposer au Brésil.
    En effet ZWEIG est juif et il est épuisé par la montée des nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. Il se donnera la mort au Brésil le 22 février 1942 et sa femme en fera de même ne pouvant supporter de survivre sans lui.
Il laissera une bouleversante lettre d’adieu à ses amis, empreinte de sa profonde tristesse, où l’on peut ressentir, mot près mot, son besoin d’en finir avec la vie.
Il est l’auteur, entre autres, de Amok, La Confusion des sentiments et Le Joueur d’échecs.
http://www.senat.fr/evenement/stefan_sweig.html
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L’œuvre :



          Le narrateur évoque dans quelles circonstances Madame Henriette, l’une des
clientes, s’est enfuie avec un jeune homme qui n’avait pourtant passé là qu’une journée. Tout juste la jeune femme a-t-elle laissé une lettre à son mari pour expliquer son acte. Un scandale éclate dans la pension et tout le monde est sous le choc de cette nouvelle. Il n’y a guère que le narrateur pour tenter de comprendre le comportement de cette jeune femme.
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        Mrs C…, une vieille dame anglaise, reste en retrait de la conversation, elle est pourtant un des personnages centraux de la nouvelle.
        Elle, va se confier au narrateur et lui raconter les vingt-quatre heures les plus mouvementées de sa vie. En effet les Vingt-quatre heures de la vie d’une femme sont celles de la vieille dame.
          Vingt-quatre ans plus tôt, Mrs C… a alors 42 ans et porte toujours le deuil de son mari décédé dix ans plus tôt. Elle erre dans un casino de Monte-Carlo, en souvenir de son mari elle se livre à un rituel et observe les mains des joueurs du casino. Après avoir parcouru du regard maintes tables, son regard se fixe sur des mains extraordinaires, par leur beauté mais aussi leur expression. Ces mains appartiennent à un jeune homme, il tremble, il est fiévreux et passionné par le jeu ; il agit de façon convulsive et mécanique et semble ne pas se rendre compte de tout ce qui se passe autour de lui. Seul le jeu importe à ses yeux. Mrs C… va l’observer et elle va le voir perdre jusqu’à son moindre sou. Puis le malheureux sort du casino visiblement décontenancé et Mrs C… le suit ; elle obéit à son instinct et va décider de sauver cet homme de sa détresse. Des sentiments commencent à naître en elle et il va lui confier avoir de gros problèmes d’addiction au jeu. L’homme est originaire de Nice et Mrs C… va lui prêter de l’argent pour qu’il rentre chez lui, loin de la tentation du casino de Monte-Carlo. Mais son addiction au jeu est trop forte et alors que Mrs C… croyait avoir perdu le jeune homme pour toujours, elle le retrouve par hasard au casino et il la reconnaît à peine tant il est maladivement passionné.

Analyse :

          La chute de la nouvelle est inattendue et bouleversante, cette femme aurait pu donner sa vie pour un étranger et il la trahit sans scrupules rongé jusqu’au plus profond de lui–même par la maladie.
    On pourrait interpréter cela de façon moralisatrice.
    Cette nouvelle traite des relations humaines, de la passion et de l’amour. Le lecteur se sent en immersion totale dans la vie de Mrs C… ; il est presque indiscret de se glisser ainsi au milieu de ses sentiments et de ses pensées mais c’est aussi ce qui fait l’originalité de ce récit.
    Cet ouvrage est une nouvelle écrite du point de vue interne. Le lecteur suit le récit du point de vue d’un seul personnage (on peut penser qu’il s’agit de l’auteur lui-même),il est donc rédigé à la première personne du singulier.
De nombreuses figures de styles sont employées par l’auteur pour détailler les situations. En effet la précision avec laquelle Zweig détaille les scènes est impressionnante, le lecteur a le net sentiment d’être figurant et de vivre la situation avec les personnages. Les descriptions époustouflantes de l’auteur font que ce livre se lit rapidement tant le récit est prenant. Cette écriture particulièrement poétique a la faculté de faire rêver le lecteur et de lui donner envie de lire encore et encore afin d’en savoir plus.

Conclusion :

    Cette nouvelle est avant tout le récit d’une passion, de la passion amoureuse et de la passion du jeu. Zweig pensait qu’on ne pouvait pas vivre sans passion et il nous le démontre fort bien dans cet ouvrage. On retrouve cette passion pour le jeu dans Le joueur d’échecs. Cette passion est quasi obsessionnelle pour l’auteur doté d’une sensibilité à fleur de peau. L'écrivain russe Maxime Gorki (1868-1936) écrivit qu'il "n'avait jamais rien lu de plus profond"  .

Charlotte, 1ère année Ed.-Lib.

   

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8 décembre 2007 6 08 /12 /décembre /2007 18:05
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Georges-Olivier CHATEAUREYNAUD

Le Jardin dans l’île

Zulma dilecta, 2004

167 pages

    Georges-Olivier Châteaureynaud, né à Paris en 1947, est nouvelliste et romancier. Lauréat du Prix Renaudot pour La Faculté des Songes, en 1982, il fait partie de ce jury depuis 1996. Georges-Olivier Châteaureynaud a aussi assuré un temps la Présidence de la Société des Gens de Lettres.

    Au travers de ses œuvres, Châteaureynaud mêle dans un style riche le réalisme au fantastique moderne et au domaine du rêve. Ainsi, l’auteur s’inscrit dans le courant connu sous le nom de réalisme magique. Il est par ailleurs traduit dans de nombreux pays.

    Citations de Georges Olivier CHATEAUREYNAUD :

« J’adore inventer des histoires, créer des personnages et les plonger dans des aventures bizarres » (paru sur le site internet d’Encres vives) ;

« J’avoue vivre pour une large part sur un mode imaginaire ».

 Bibliographie de l’auteur :

Les Messagers

Grasset, 1974

La Belle charbonnière (nouvelles)

Grasset, 1976

Mathieu Chain

Grasset, 1978

La Faculté des songes

Prix Renaudot 1982

Grasset, 1982

Le Congrès de fantomologie

Grasset, 1985

Le Kiosque et le tilleul (nouvelles)

Julliard, 1993

La Fortune

Castor Astral, 1994

Le Château de verre

Julliard, 1994

Les Ormeaux

Éditions du Rocher, 1996

Le Goût de l'ombre (nouvelles)

Actes Sud, 1997

Les Messagers

Actes Sud, 1997

Le Héros blessé aux bras (nouvelles)

Actes Sud, 1999

Le Démon à la crécelle

Grasset, 1999

La Conquête du Pérou (récit)

Grasset, 1999

Civils de plomb

Éditions du Rocher, 1996

Le Jardin dans l'île (nouvelles)

Zulma 2004

Les Amants sous verre

Le Verger, 2002

Au fond du paradis

Grasset, 2003

L'Ange et les démons

Grasset, 2004

 Les différentes nouvelles du recueil :

 * "La nuit des voltigeurs"

* "Histoire du pâle petit jeune homme"

* "Château Naguère"

* "Le courtier Delaunay"

 * "Le jardin dans l’île"

* "L’inhabitable"

* "Figure humaine"

* "L’enclos"

* "L’importun"

* "Zinzolins et nacarats"

 Analyse :

     Le jardin dans l’île est un recueil où les différentes nouvelles mêlent le réel et le fantastique. Le ton est donné dès « La nuit des voltigeurs », où deux époques alternent : le XIXème et le XXème siècle, avec tout ce que cela implique (habits différents, moyens de locomotion…). Comme souvent dans les nouvelles, il y une intrusion du surnaturel, du fantastique, dans une situation ancrée dans la réalité. Dans cette même nouvelle, un homme voit sa vie bouleversée par une femme, dont il tombe amoureux. Pour qu’ils puissent se voir, celle-ci l’oblige à porter un foulard sur ses yeux. Mais un jour, ce dernier décide de l’enlever, et ce qu’il découvre n’a rien de naturel, puisqu’il se trouve projeté au siècle précédent.

    Les personnages principaux sont des hommes, a priori normaux, avec un métier banal, (chauffeur personnel dans « Château Naguère » ; antiquaire dans « Le courtier Delaunay »).  Ce sont par ailleurs des personnages souvent tourmentés : un protagoniste défiguré (« Figure humaine »), que sa femme a quitté ; un homme persécuté par un être étrange (« L’importun ») ; et un jeune homme timide qui n’a plus de parents, qui cherchent du réconfort et, semble-t-il, de l’affection auprès d’un couple de retraités (« l’Enclos »). Parfois, au cours du recueil, ces hommes se retrouvent face à des femmes, qui leur font perdre la tête et agir de façon stupide. C’est le cas dès la première nouvelle (« La nuit des voltigeurs ») où Antonina agit de façon étrange, pour protéger son secret. Elle est donc un élément à part entière du surnaturel, présent dans l’univers de Chateaureynaud. Plus loin, c’est une artiste peintre qui fera perdre la tête à un homme dans la nouvelle « Le jardin dans l’île ». Enfin, dans « Figure humaine », c’est carrément un groupe de femmes qui va envoûter un homme. Leur rencontre restera cependant très mystérieuse, avec une situation finale étrange, puisque ces demoiselles disparaissent.

    Toutes ces histoires se déroulent au XXème siècle, presque, semble-t-il, au moment où l’auteur écrit ces nouvelles. Cependant, une nouvelle détonne dans ce recueil. Il s’agit de la dernière, intitulée « Zinzolins et nacarats ». Effectivement, celle-ci se déroule dans un monde imaginaire, ce qui colle parfaitement à l’univers de CHATEAUREYNAUD. Cependant, il n’y a pas d’élément déclencheur comme on peut en trouver dans le reste du recueil. Il s’agit simplement de décrire une société dominée par un empereur tyrannique, appelé Anton. Une punition horrible sera infligée à certains protagonistes (à savoir, rester enfermés à vie dans une forteresse, dominée par des geôliers tout puissants), mais il n’y a pas d’irruption du fantastique dans le réel. Cette dernière nouvelle du recueil est toutefois agréable et rompt avec une monotonie que certains pourraient trouver.

    De plus, élément récurrent, les issues sont tragiques, voire, dans certains cas, fatales. C’est le cas dans « La nuit des voltigeurs », « Histoire du pâle petit jeune homme » et « Zinzolins et nacarats ». Pour d’autres, il peut s’agir d’un simple chagrin, comme dans « Le jardin dans l’île » ou « Figure humaine ». Les personnages ne meurent pas, mais sont affectés par l’événement qui a changé leur vie. Par ailleurs, on peut considérer qu’une seule histoire se termine bien, celle intitulée « L’enclos », puisque, même si ce n’est pas dit explicitement, la fin suggérée paraît heureuse. En effet, l’homme qui recherche de l’affection auprès d’un couple de retraités, va nouer des liens forts (peut être ceux qu’il désire, à savoir, des rapports parents/enfant) avec eux. Pour le reste des nouvelles, « Le courtier Delaunay », « L’inhabitable »,  « Château Naguère »,  « L’importun », l’auteur a fait en sorte que le lecteur reste perplexe, se pose des questions, quant à l’issue proposée.

 

     Résumé d’une nouvelle du recueil :

"Château Naguère"

Un chauffeur se met au service de madame Hermina Violente-Casarès, une femme mondaine venue de New-York. Cette dernière voudrait se rendre du côté de Bordeaux et refuse de prendre l’autoroute, préférant les petits chemins. En réalité, elle est à la recherche d’un vieux château (château Naguère), dans le Médoc, près de Bégadan. Une fois le château trouvé, ils retournent tous deux à Pauillac. Là, elle mande son chauffeur auprès d’un négociant en vin à Bordeaux, sur les Chartrons. Quelques jours plus tard, Mme Violente-Casarès désire goûter le vin.   Bien entendu, il s’agit de bouteilles du Château Naguère. Ce vin porte une histoire, liée à madame Hermina Violente-Casarès.

Mon avis :

J’ai vraiment beaucoup aimé ce recueil. En effet, toutes les nouvelles sont inattendues et agréables à lire. Chateaureynaud nous transporte dans son univers avec  une grande facilité.

Margaux, Ed. Lib 1ère année

 

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8 décembre 2007 6 08 /12 /décembre /2007 17:41
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Arto PAASILINNA
Le L
ièvre de Vatanen
 traduit du finnois par Anne Colin du Terrail
Paris : Editions Denoël, 1989 ,collection Folio


Biographie de l'auteur

    Arto Paasilinna est un écrivain finlandais, de langue finnoise, né le 20 avril 1942 à Kittila en Laponie finlandaise. Successivement bûcheron, ouvrier agricole, journaliste et poète, il est l'auteur de nombreux romans et nouvelles qui ont été traduits en plus de 20 langues, dont Petits suicides entre amis. Il écrit aussi pour le cinéma, la radio et la télévision.
    « J'ai connu quatre état différents dans ma prime jeunesse. La fuite est devenue une constante dans mes récits, mais il y a quelque chose de positif dans la fuite, si avant il y a eu combat. »
    Le lièvre de Vatanen, écrit en 1975 est un roman culte dans les pays nordiques, et son auteur est souvent présenté comme l'inventeur du « roman d'humour écologique ».
Illustrant parfaitement la réflexion de l'auteur sur son écriture, ce récit est avant tout celui d'une fuite relatée en 24 chapitres qui mettent en scène un personnage principal , Vatanen, journaliste à Helsinki, et son étrange acolyte, un lièvre sauvage.

L'histoire

    L'histoire débute par un banal accident sur une route déserte de la campagne finlandaise. Vatanen , journaliste à Helsinki est en voiture avec un « ami », en fait un collègue photographe qu'il supporte difficilement , quand brusquement leur voiture renverse un lièvre.
    Vatanen sort du véhicule et s'enfonce dans la forêt pour s'enquérir du lièvre.
En quittant cette voiture et en laissant son « ami », dès le départ, le journaliste fait le choix de fuir un certain mode de vie misérable d'hypocrisie et ennuyeux, un certain milieu à l'intellectualisme vain et cynique. Ainsi il abandonne/fuit, son travail, sa femme, son bateau, tout ce qui le rattache à la société avant de rencontrer ce lièvre blessé. Passe d'un univers « intellectuel » et « civilisé » à un univers plus physique et moins policé. La narration, effectuée à la troisième personne du singulier, va à partir de ce moment relater les aventures cocasses et absurdes de Vatanen qui, durant son étrange périple, parcourt toute la Finlande et même la Russie, mais surtout, il rencontre des personnages étranges, presque caricaturaux, souvent définis par un trait de caractère, une manie, ou une obsession, et des animaux espiègles et/ou dangereux mais bien souvent nobles.

    Cette œuvre , traversée par un humour corrosif et déstabilisant parfois, n'est pas à confondre avec un récit initiatique. C'est en fait une succession de scènes loufoques, et étranges révélant l'absurdité et l'arrogance des hommes entre eux et face à une nature multiple, dangereuse et bienveillante à la fois, indomptable malgré tout : c'est l'autre grand personnage principal de l'œuvre sans pour autant qu'elle soit sujette à anthropomorphisation de la part de l'auteur. Il y est également question d'aventures. Ainsi, durant un incendie de forêt, Vatanen débarde des radeaux, distille de l'eau de vie en douce, retape des cabanes à sauna, prend plusieurs cuites et se lance à la poursuite d'un ours : toutes ces histoires jalonnent agréablement ce parcours sans queue ni tête, autres que celles du lièvre.

Particularités

    Le livre, facile à lire, se distingue par la succession de situations grotesques ou burlesques, à l'humour grinçant et sarcastique, égratignant les conventions sociales, les structures traditionnelles (mariage, religion, armée). L'obsession de l'information et ses dérives (le commissaire et son étude sur le président), le sensationnel et la perversité de la célébrité (chasse à l'ours pathétique à la fin de laquelle le lièvre accède au statut de célébrité).
    Les caractères des personnages que rencontre Vatanen sont développés à grands traits, par la mention d'une ou deux particularités ou obsessions (ex : le commissaire Hannikainen et son « étude » sur le président de la république Urho Kekkonen). De ce fait ils sont peu attachants car finalement peu décrits, peu analysés.

Thèmes abordés

L'absurdité de la société

    Les personnages sont ridicules, un peu fêlés, parfois impulsifs, violents (ex : l'instituteur à la recherche de la vraie religion finnoise passant par le sacrifice d'un lièvre sauvage), et mesquins (la femme de Vatanen) mais parfois ils débordent à nouveau d'humanité au contact de ce journaliste en cavale et de son lièvre.

Solitude

Un luxe à conquérir ; Vatanen doit déjouer les manipulations de sa femme, de ses collègues pour « l'attraper » et le ramener à la vraie vie ( journaliste, urbain stressé, etc.)

L'aventure

L'incendie de la forêt
Distiller de l'eau de vie en douce
Retaper une cabane et un sauna
Gagner de l'argent en démontant et fondant du matériel militaire

Monde animal
Histoire de l'ours qui vendra chèrement sa peau.
Histoire du corbeau pillard et glouton.


Tentative d'une symbolique animale.

Corbeau
    Dans la croyance populaire, le corbeau est un voleur ; c'est aussi le symbole de la solitude, et de la retraite volontaire.

Ours :
    Chez les celtes, le mot ours se dit (artos), qui a donné Arthur (de artoris) ; il représente la puissance, la force primitive. Associé à la lune, l'Ours symbolise l'intuition, l'instinct et la force aussi, il symbolise l'inconscient chtonien ; il est lunaire et nocturne et révèle des paysages internes de la Terre Mère. Chez certains peuples d'Amérique du Nord, sa chasse est interdite pour les femmes, et celles-ci sont l'objet de plusieurs tabous vis-à-vis de l'ours.
    En Sibérie et en Alaska, parce qu'il hiberne, l'Ours est lié à la Lune et au cycle végétal (il disparaît à l'approche de l'hiver et revient avec le printemps).

Le lièvre
Associé à la lune et symbole de la fécondité dans la tradition païenne.

CONCLUSION

    Ce livre est très populaire en Finlande mais j'avoue ne pas partager cet engouement, certains passages m'ont fait sourire mais dans l'ensemble l'œuvre m'a laissée plus ou moins indifférente, peut être à cause du style littéraire qui manquait parfois de piquant bien que les situations elles soient assez relevées ! Cela dit, malgré ce jugement personnel peu encourageant, cette œuvre a connu un tel succès qu'elle fit l'objet de deux adaptations cinématographiques, une en 1977 par Risto Jarva et une autre par Marc Rivière en 2006.

Alix, A.S. BIB
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8 décembre 2007 6 08 /12 /décembre /2007 17:21
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Kiyoko Murata,
La voix de l’eau (1977) suivi de Le parc en haut de la montagne (1982),
Titres originaux :
Suichu no koe suivi de Sancho koen,
Traduction de Rose-Marie Makino-Fayolle,
Actes Sud, 2005,

1. Quelques éléments biographiques

    voixde-leau1.jpgMurata Kiyoko, née en 1945 à Yahata, au nord de l’île de Kyushu, est surtout connue pour être l’auteur de Nabe No Naka, adapté en film par Kurosawa Akira sous le titre de « Rhapsodie en août », mais il n’est pas encore paru en France.
La voix de l’eau est le titre d’un petit ouvrage de 92 pages qui contient en fait 2 récits :
- La voix de l’eau qui reçut le Prix du Festival des arts de Kyushu en 1975
- Le parc en haut de la montagne.
   
Point commun : la disparition d’un enfant. Le premier récit est situé après la nouvelle de la mort qui est annoncée dès le début. Le second récit témoigne de l’angoisse des parents pendant les recherches de leur enfant disparu.

2. Résumé

    L’histoire commence directement par l’annonce de la mort accidentelle d’une petite fille de 4 ans. Deux mois plus tard, la mère, Shoko, est contactée par une association, l’Union nationale pour la protection des enfants, qui informe les parents des dangers présents partout pour les enfants, mais qui guette également les enfants au quotidien : risque de chute depuis une fenêtre, risque de se faire écraser… Shoko va faire preuve d’un militantisme zélé qui ira au-delà de la simple distribution de tracts…

3. Les personnages

    Au tout début, tout le monde est anonyme : on nous cite « une petite fille », le « père », la « mère », des « lycéens », des « policiers », des « badauds »… mais jamais on ne nous dit de prénoms. Les personnes existent quand le deuil de la mort de la fille commence, quand la mère commence à ranger ses affaires.

- Shoko Yoshikawa : la mère. Elle souffre beaucoup de la mort de sa fille et a beaucoup de mal à s’en remettre. En s’engageant dans une association qui lutte contre les accidents domestiques ou autres qui ont des enfants pour victimes, elle pense d’abord que cela lui fera passer le temps, qu’elle verra un monde nouveau que celui dans lequel elle s’est enfermée. Avec le temps, elle sera plus audacieuse, sa confiance en elle va revenir. En réalité, elle va devenir complètement excessive dans ses actions, simplement parce que sa fille est encore trop présente à son esprit. Elle finira par être renvoyée de son association.

- Keizo : le mari et donc le père de l’enfant. Il est présent au début de l’histoire, il va d’ailleurs « pousser » Shoko à entrer dans l’association. Il n’existe plus ensuite, puis réapparaît à la fin de l’histoire. C’est comme si l’association avait remplacé son mari.

- Mariko : il s’agit de la petite fille disparue. Son prénom est cité au moment où sa mère surveille des garçons qui mettent leur vie en danger sur des vélos. Ce souvenir montre une douleur toujours présente.

- le président de l’association : ancien directeur d’école primaire. Il créé l’association après avoir perdu ses deux petits enfants en même temps dans un accident de la circulation. Les femmes membres (une quarantaine) de l’association le considèrent avec grand respect et le voient comme un homme assez chic et pourtant Shoko trouve qu’il dégage une désagréable sensation d’oppression. Il est décrit comme « un vieil homme aux cheveux blancs » mais il a apparemment un fort charisme qui touche tout le monde lors de ses discours.

- Keiko Kojima : une femme très menue, membre du comité, que l’on peut considérer comme le bras droit du président. C’est elle qui a l’idée de distribuer des tracts dans tous les appartements des cités pour prévenir des dangers quotidiens. Elle va travailler en duo avec Shoko au début pour lui montrer le travail de l’association et pour lui faire prendre confiance. A la fin de la formation de Shoko, elle lui décernera un diplôme qui la mettra au rang de « membre éclairé » de l’association.

- Nobue Miyajima : elle accompagne Shoko dans la mission qui leur a été attribuée pour l’été, « ramener dans le bon chemin les enfants s’amusant à vélo dans les rues des quartiers où la circulation était importante ». Pendant ce temps, une trentaine de membres surveillent les stations balnéaires.

- Les 3 garçons : font des pyramides sur leur vélo. Manipulateurs, ils disent toujours qu’ils sont d’accord et qu’ils comprennent les remontrances de Shoko mais recommencent leur jeu dans la minute qui suit. « Ils étaient d’une race qui tutoyait la mort ». A force de narguer Shoko, elle devient folle et se met à leur donner des fessées, jusqu’à l’apparition d’énormes bleus.

    Les parents se plaignent de cet abus de pouvoir, mais pas ouvertement, et envoient également des lettres au président de l’association. Cependant, ils n’osent rien dire à Shoko, ils choisissent plutôt l’indifférence envers elle. Les enfants, au contraire, se mettent à la harceler moralement : elle trouve des lettres devant sa porte qui la comparent à un démon, à l’ennemi des enfants ; les enfants la suivent à chacune de ses sorties en poussant des cris, ils gravent le mot « démon » sur les murs… Cela pousse Shoko à ne plus sortir de chez elle pendant une semaine entière, d’autant plus que le nombre d’enfants la poursuivant augmente avec le temps.

    A la fin de l’été, Shoko est convoquée chez le président pour être virée pour cause de violence à l’égard des enfants. A travers ces enfants, elle voulait en fait retrouver sa fille, même si cela devait se faire dans la violence.

« […] Je ne peux plus donner la fessée à ma petite fille, et je ne peux pas me retourner vers les nombreux enfants de la cité. Je n’ai plus rien. »

Shoko rentre chez elle et la vie reprend son cours.

4. Les thèmes

- la disparition d’un enfant : thème central. Toute l’histoire commence avec ce drame.

- La douleur suite à la disparition : se note à travers le comportement excessif de Shoko et par la sobriété de l’écriture au début qui reflète l’incrédulité.

- La culpabilité : Shoko veut faire le bien autour d’elle malgré les gens. Elle veut à tout prix éviter de revivre le drame qu’elle a vécu en protégeant des enfants qui ne sont pas les siens et qu’elle traite pourtant comme tels, avec ses sanctions.

5. Les éléments magiques

Il n’y en a pas forcément. Tout se joue sur l’atmosphère que l’auteur veut dégager. 

- Par exemple lors du harcèlement des enfants, on a parfois l’impression que ce sont des êtres inaccessibles et mystérieux qui poursuivent Shoko.

- Lorsque Shoko rentre chez elle, on a également une impression bizarre. En effet, c’est comme si tout le temps où elle était dans l’association, le temps chez elle s’était arrêté. Elle rentre et il y a la saleté qui s’est accumulée certes, mais il y a toujours la vaisselle accumulée dans l’évier, comme si cela n’attendait qu’elle pour se faire. Mais on peut se demander où était le mari tout ce temps ?

- Le mari refait une brusque apparition en parlant d’un magnétophone qu’il a retrouvé alors que jamais on ne nous a parlé d’un magnétophone perdu.

- Le plus étrange se note dans les dernières lignes, à l’écoute d’une cassette. La voix de la petite fille a été enregistrée avant sa mort mais à son écoute, l’usure de la cassette donne l’impression que la fille nous parle. Les vibrations correspondent à une voix que l’on entend sous l’eau, comme si la jeune fille revivait à travers cette cassette audio.

6. Mon avis

Ce n’est pas une histoire qui va me marquer personnellement. Il n’y a pas beaucoup d’action et même si le début est bien écrit, on ressent bien la douleur à travers l’écriture de Kiyoko Murata, la fin est vraiment prévisible car inévitable, du fait que Shoko veuille faire le bien des gens malgré eux. Enfin, je trouve que la manière dont les enfants luttent contre Shoko pour qu’elle leur laisse faire leurs jeux périlleux n’est pas très bien rendue. Ce n’est pas désagréable à lire, d’autant plus que c’est un récit très court, mais je n’en garderai pas un souvenir mirobolant.

Stéphanie. 2A BIB-MED
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8 décembre 2007 6 08 /12 /décembre /2007 16:59
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Paul AUSTER
Mr Vertigo, 1994
trad. de Christine le Bœuf
Actes Sud, 1994




    On connaît bien Paul Auster pour ses rêveries qui nous conduisent tout au long de ses livres et qui pourtant semblent si proches de la réalité. Une limite si fine (palpable) entre l’illusion et le vrai. Vous lisez Mr. Vertigo, histoire hallucinante et abracadabrante…et le pire, voyez-vous, c’est que vous y croyez ! Votre raison vous rappelle sans cesse que ce ne sont que purs affabulations et mensonges et pourtant vous prenez cette histoire comme bien réelle. Une histoire qui aurait pu vous arriver à vous et à moi si nous avions été un petit garçon de neuf ans, par un samedi soir de novembre…
    Saint Louis, année 1924, un samedi soir de novembre. Walt, le personnage principal et également narrateur de l’histoire, rencontre le Maître Yehudi. Un maître plutôt curieux qui lui propose un marché. Un marché si abracadabrant que Walt l’accepte pour le simple plaisir de quitter son oncle et sa tante, êtres abominables au possible. Ceux-ci, bien ravis de cette aubaine, se débarrassent de cet arrogant et coûteux gamin et le laissent partir avec le Maître sans débourser le moindre sou.
    Mais, me direz-vous, quel était donc ce marché ?  Eh bien figurez-vous que le Maître s’était engagé à apprendre à Walt à voler. Eh oui, à voler. Et ce en pas moins de trois ans grâce à un entraînement impitoyablement cruel. Et s’il n’y parvenait pas, l’arrangement stipulait qu’à ses treize ans, date de fin de contrat, Walt pourrait lui trancher la tête à l’aide d’une hache. Un assez curieux contrat mais après tout Walt ne semblait rien avoir à y perdre alors pourquoi ne pas essayer ?
    Pour ce faire, le Maître conduit Walt dans sa maison, reculée des grandes villes. Walt va y faire la connaissance de Maman Sue, issue d’une tribu Sioux, et d’Esope, un jeune homme noir dont l’éducation est assurée par le Maître en personne et qui est destiné à faire de grandes études. Une première pour une personne de couleur. Ce qui n’en est pas moins un affront pour Walt, qui en bon petit garçon blanc des rues méprise cordialement les gens de couleur qu’il juge inférieurs et indignes de sa compagnie. C’est donc avec une cruauté non dissimulée qu’il les traitera, eux qui pourtant l’accueillent à bras ouverts chaque fois qu’il lui arrive des déboires. Agacé par la vie qu’il mène dans cette maison et la compagnie qu’il peut y trouver, il tentera de s’enfuir de maintes fois. En vain, puisque partout où il va le Maître est capable de le ramener. Dans l’infortune d’une de ses escapades, il va tomber très malade et à son réveil, l’attention de maman Sue et Esope pour lui vont le toucher à tel point que son comportement va changer radicalement et son tempérament va quelque peu s’adoucir.
    A partir de là commence l’entraînement, le vrai, le dur. Lui qui prenait cela à la rigolade et avec désinvolture va sortir très marqué de ses expériences. Et qui ne le serait pas après avoir passé vingt-quatre heures enseveli sous la terre dans un trou que l’on vous a fait creuser vous-même et avec seulement un long tube pour respirer ? Mais peut-être mieux vaut-il cela que l’autre choix proposé par le Maître : la strangulation ?
    Malheureusement, ce ne fut que le début de l’initiation et d’autres épreuves, toutes pires les unes que les autres, se succédèrent : Walt fut fouetté avec une branche de bouvier, jeté à bas d’un cheval au galop, attaché sur le toit de la grange pendant deux jours sans boire ni manger, frappé par la foudre ; il fut enduit de miel, et nu il dut se tenir immobile sous la chaleur d’un mois d’août alors que des milliers d’abeilles et de mouches s’agglutinaient autour de lui… Des tortures dont lui seul eut idée.
    Un entraînement qui n’a aucun sens, aucun but semble-t-il et surtout aucun résultat apparent : Walt souffre mille martyres et ne sait toujours pas voler. Et c’est par un matin lugubre que Walt réussit son prodige. La maison est étrangement calme, Esope a qui l’on a coupé le doigt la veille car il était atteint de la gangrène et maman Sue qui s’est cassé la jambe sont silencieux et semble dormir. En descendant, Walt se rend compte que le Maître a disparu et les a probablement abandonnés. Désespéré et après avoir pleuré toutes les larmes de son corps sur le carrelage de la cuisine, Walt se sent soudainement serein et c’est seulement lorsqu’il ouvre les yeux qu’il se rend compte qu’il flotte à quelques centimètres du sol.
    Le miracle produit et le Maître rentré, qui, soit dit en passant, était parti chercher l’une de ses amies Mrs Witherspoon afin de les aider à tenir la maison avec leurs deux blessés, le véritable entraînement commence. Au début, son don est très faible puis heure après heure, jour après jour et mois après mois, ses efforts vont payer et Walt petit gamin des rues deviendra Walt le Prodige. Ainsi naîtra en lui le plaisir de monter sur scène, d’être admiré et acclamé par les foules. Dans nombre de ses spectacles, les spectateurs incrédules le verront non seulement s’élever mais aussi se mouvoir dans l’air aussi aisément que s’il avait les deux pied fermement sur terre. Et ainsi commencera la belle vie ou presque. Alors que tout semble aller pour le mieux, un premier naufrage a lieu. Alors qu’ils s’entraînaient comme de coutume dans des champs avoisinants, Walt et le Maître ne voient le danger arriver que trop tard : le Ku Klux Clan est déjà là. La maison est brûlée, Esope et maman Sue sont traînés à l’extérieur et pendus.
    Ils sont dépités et anéantis maisimpuissants face à cette injustice. Suit une longue descente du Maître qui mettra beaucoup de temps à se rétablir. Mais puisque le principe de la vie est justement de vivre, la seule chose qu’ils puissent faire c’est continuer leur rêve et réussir à faire de Walt une idole.
    C’est ainsi que Walt parcourt les petites villes d’Amérique, se produit sur les places de villages pour se fait connaître. Ce qui est également l’occasion idéale pour son oncle fauché et veuf de le rattraper et de demander des comptes au Maître avec qui, selon lui, ils auraient passé un accord. Menteur et voleur, l’oncle est renvoyé avec mépris alors qu’il tente d’extorquer injustement de l’argent à son neveu qu’il aurait presque vendu quelque temps plus tôt pour s’en débarrasser. Mais la mémoire vous fait cruellement défaut dans ces moments-là, surtout lorsqu’il s’agit de grosses sommes d’argent. Humilié, l’oncle repart les mains vides mais promet de leur faire payer. Les scènes se succèdent, la tournée bat son plein et Walt en finit presque par en oublier son oncle et la peur qu’il lui inspire. Détail qui lui sera fatal : ce dernier le kidnappera et demandera une forte rançon. Walt voit sa vie défiler et sa carrière s’éteindre. Mais dans un ultime sursaut il s’en sortira indemne ou presque. L’oncle ne sera jamais retrouvé ni jugé ce qui lui sera fatal par la suite.
Après cet épisode, la vie reprend son cours et les spectacles sont de plus en plus nombreux. Jusqu’au jour où il devient évident que tout s’arrête : à l’issue de chaque représentation il est pris d’affreuses migraines. La cause très simple est la puberté et les changements corporels qu’elle induit. Et, pour chaque minute passée en lévitation Walt ressentira trois heures de migraine au sol. La décision est donc inévitable : plus de scènes, plus d’envols. Cependant, il semble que Walt ne soit pas le seul touché par la maladie car le Maître est lui aussi rongé mortellement et souffre en silence sans en donner signe à son disciple. Mais, quels que soient les obstacles, ils sont loin de fermer boutique et ils décident de continuer leur carrière dans le cinéma en faisant de Walt un acteur Hollywoodien.
    Quelle belle fin n’est-ce pas ? Mais ne vous méprenez pas, nous ne sommes pas dans un dessin animé de Walt Disney. Navrée de vous décevoir, mais vous n’entendrez pas l’éternel refrain « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants » , vous ne verrez pas non plus les petits oiseaux multicolores faire « cuicui » ni les petits cœurs voltiger dans le ciel. La fin serait plutôt de l’ordre d’une terrible chute aux enfers. Le petit Walt, gamin des rues ayant réussi à s’en sortir et à devenir la vedette de toute l’Amérique représente un beau rêve. Et le mot est bien désigné car le rêve va prendre fin très rapidement et cruellement. Et pour comprendre tout cela, vous n’avez qu’à juger par vous même.
    Voyageant péniblement dans leur voiture, après des jours et des jours de trajet ils parcourent la dernière ligne droite qui mène à la capitale. Mais c’était compter
sans l’intrusion de l’oncle Slim qui, revanchard comme jamais, va anéantir radicalement leur avenir commun en blessant mortellement le Maître. Livrés à eux-mêmes dans le désert il n’y aucun espoir de survie et pour abréger ses souffrances le Maître se suicide.
Et en arrivant là vous vous dites que rien de pire ne pourrait arriver, et pourtant si, car c’est bien là que commence l’abrupte descente aux enfers de Walt. Une vie qui fera de lui un meurtrier, un voleur et un scélérat de la pire espèce.
    Mais peut-être y a t-il toujours de la lumière après les ténèbres…à vous de voir.

    Un univers misérable où l’amour semble absent de toutes parts. Un gamin seul, livré à lui même, et qui sans l’aide de son maître aurait probablement mal tourné et serait devenu un de ces vauriens. Un lascar et voleur sans scrupules. Un ignorant se croyant pourtant savant sans savoir lire ni écrire.

Chloé, 2ème année Ed.-Lib.

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7 décembre 2007 5 07 /12 /décembre /2007 22:09
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Georges-Olivier CHATEAUREYNAUD
Le Goût de l'ombre
ISBN 2-7427-1353-0
Actes Sud 1997.

    Georges-Olivier Châteaureynaud nous livre ici un recueil composé de dix nouvelles de thèmes et longueurs variés, qui entrouvrent les portes du merveilleux. Le goût de l'ombre complète sa production déjà importante de nouvelles et romans, notamment La faculté des songes, récompensée du prix Renaudot en 1982, qui s'inscrivent dans ce qui est considéré comme le renouveau de la nouvelle en France.

    Le goût de l'ombre annonce bien la teneur du recueil : on goûte, on est initié à la saveur, au parfum de l'inexpliqué, de ce qui n'est pas en lumière. On ne passe jamais entièrement de l'autre côté, on se contente de palper l'essence de l'imaginaire. En effet la plupart des nouvelles frôlent la frontière avec le merveilleux, et s'achèvent sans répondre au questionnement sous-jacent : rêve ou bizarrerie du réel ? Au lecteur revient le droit de choisir s'il préfère garder ce doute ou traverser vers l'autre rive. Ce thème du passage est notamment abordé littéralement dans « Le Styx » où l'on revisite un pan de mythologie. La mort y est abordée dépouillée du macabre, dénuée du "gore" des nouvelles fantastiques anglo-saxonnes, et si le personnage central qui « vit » son enterrement choisit brièvement de lutter, la résignation et l'acceptation achèvent la nouvelle.
    L'inattendu survient dans la vie de personnes déjà en marge, se sentant à part, rejetées ou solitaires. Les protagonistes (toujours hommes ou garçons dans les rôles principaux) sont généralement passifs face à cette intrusion, n'interrogent pas tellement le phénomène et se laissent porter par leur histoire.
    L'exemple le plus flagrant de cette attitude se retrouve selon moi dans la nouvelle «Le chef-d'œuvre de Guardicci » où le héros s'arrête par hasard chez un taxidermiste et fait l'acquisition d'une momie. Objet insolite bientôt banal mobilier dans l'habitation du personnage, la momie va « bouleverser » sa vie en se mettant à chanter. Passé le rapide questionnement initial, l'inquiétude et le ravissement, notre héros va intégrer la séance de chansonnette de la momie à son train train quotidien, se disant : « j'accepte tant bien que mal ma condition. Je me dis qu'à sa manière cette créature partageait avec moi la condition de vivant. Et que le reste n'était pas mon affaire. » (page 148 du recueil)
    D'autres nouvelles telles que « Les vraies richesses » sont plus éloignées de cette charnière entre le réel et le merveilleux, et ne font pas directement appel à l'étrange, plutôt à une aventure insolite dans la routine, qui peut être vécue, rêvée ou fantasmée par les protagonistes.
    En somme, l'ensemble du recueil pose la question d'une définition de la norme, plus que de l'anormal. Car dans chaque histoire, le merveilleux côtoie le quotidien le plus banal, et c'est finalement cette apparente propension à l'habitude qui pourrait être la nôtre qui nous aiguille sur l'entrée en scène du paranormal. A partir de quel seuil entre-t-on dans le surnaturel ? Ou plutôt à partir de quelle phrase, quelle ligne, quel mot quitte-t-on le réel ? Ce basculement, souvent difficile à cerner avec précision est à l'image d'un dégradé de couleur, d'un nuancier du noir au blanc. On est hors repères concrets, on s'avance en tâtonnant, avec perplexité au fil des intrigues, dans un lent glissement. Chaque nouvelle nous place au cœur du fantastique défini par Tzvetan Todorov comme étant « l'hésitation éprouvée par un être qui ne connaît que les lois naturelles face à un événement en apparence surnaturel ».

    La nouvelle qui m'a le plus marquée dans le recueil ne reflète pas vraiment l'esprit d'ensemble, il s'agit de « Quiconque ». Le point de départ : Ann Darrow, actrice américaine en vogue dans les années 30 laisse derrière elle famille et gloire lorsque sa liaison avec King Kong aboutit à Quiconque, leur charmant bambin. Elle choisit donc de se réfugier dans l'Allemagne alors nazie afin d'y cacher son enfant et relancer une carrière qui était compromise dans les scandales hollywoodiens. Si le climat dans cette région à cette époque n'était pas réputé tolérant envers la différence, « Il était au moins un point, et même deux, sur lesquels Qui-qui eût satisfait à un de ces examens biotypologiques dont les nazis raffolaient : il avait les yeux bleus, et il était blond comme les blés. Sorti de là, rien dans sa physionomie ne confirmait une éventuelle présomption d'aryanité, ni de judéité. Il échappait - de la façon la plus radicale - à ces catégories simplettes. [...] s'il était blond comme les blés c'était de la tête aux pieds. » (page 48 du recueil)
Qui-qui sera-t-il déporté et gazé ou intégré à la SS ?

    De manière générale, j'ai trouvé chaque début d'histoire assez accrocheur et original, donnant véritablement envie d'aller au bout et d'explorer cette ville, Eparvay, qui revient de nouvelle en nouvelle, manifestement au cœur de l'univers de Châteaureynaud. Cependant, je referme ce recueil sans y avoir trouvé cette petite étincelle, ce petit écho qui vous marque et qui vous donne envie de relire, ou qui vous fait rêvasser chaque fois que vous voyez le livre rangé dans votre bibliothèque personnelle.

Manon, 1ère année Ed.-Lib.


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Published by pier - dans Nouvelle
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