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7 décembre 2007 5 07 /12 /décembre /2007 21:37
vitamines.jpg
Raymond CARVER
Les Vitamines du bonheur
(Cathedral), 1983
Recueil de 12 nouvelles
Trad. de l’américain par Simone Hilling
Librairie générale française (LGF)
Coll. Le Livre de Poche, 2004
222 pages     

    Les vitamines du bonheur  est un recueil de nouvelles écrit par Raymond Carver en 1983 et publié par « Le livre de poche » dans la collection « Biblio ». Il a été traduit de l’américain par Simone Hilling, son titre original étant Cathedral.
    Raymond Carver est un écrivain américain né en 1938. Romancier et poète, il est avant tout considéré comme un nouvelliste de premier plan. Il grandit dans l’Amérique populaire et suit le même chemin que ses parents : il se marie et devient père très jeune, enchaîne les petits emplois précaires et entretient une relation pathologique avec l’alcool. Ce n’est qu’au début des années soixante que sa carrière dans l’écriture débute. Il passe alors du poste de gardien de nuit à celui de professeur d’université.  Menant une vie épicurienne, il meurt à cinquante ans d’un cancer du poumon  peu de temps après être entré à l’Académie Américaine des Arts et des Lettres.
    On compte à son actif treize œuvres éditées, regroupant poèmes, recueils et nouvelles. Certaines de ses nouvelles ont également été adaptées au cinéma par Robert Altman.

1) Carver, un style qui dérange
    Les vitamines du bonheur  rassemble douze nouvelles, douze histoires indépendantes et particulières dont la trame se constitue autour de personnages singuliers. Raymond Carver nous plonge tour à tour dans leur quotidien le temps d’une soirée ou d’un été.  Sans information préliminaire, il nous fait pénétrer brutalement le quotidien de ses personnages. Quant à leur futur, il n’en souffle mot. L’histoire est concise,  racontant une anecdote, un moment de vie,  sans jamais déborder  de son cadre. Carver use d’une écriture minimaliste : ses phrases sont courtes, sans aucun ornement littéraire. Il détient le génie de la nouvelle limpide aux atmosphères et aux dialogues ciselés, ses textes sont vides de toutes traces de pathos ou de sensiblerie.
    « Un copain de travail, Bud, nous a invité à dîner, Fran et moi. Je ne connaissais pas sa femme et il ne connaissait pas la mienne. Comme ça, on était à égalité. »
    De plus,  il adapte son vocabulaire à celui de ses personnages, passant d’un registre familier à un lexique plus soutenu, sautant de sentiments indéfinis à de mûres réflexions. Carver ne fait aucune analyse ou intervention personnelle dans ses récits, il se contente avec modestie de raconter une histoire du point de vue de celui ou de ceux qui la vivent.
« -Nom de dieu ! dis-je.
Il n’y avait rien d’autre à dire. L’oiseau repoussa son cri étrange et plaintif. « Lé-on, lé-on », il faisait. »
     Des histoires ancrées dans le commun et le quotidien, sans surprise ni passion. Un style littéraire qui dérange : des histoires banales, sans intrigue et sans chute. Et pourtant les récits engagent et émeuvent le lecteur, car si à première vue le style est simple, la réflexion en demeure profonde.

2) Thématique des nouvelles
    Chaque nouvelle conte un bout de vie d’une personne, d’un couple, d’une famille, d’un cercle d’amis ou de collègues. On accompagne les personnages le temps d’un événement plus ou moins marquant de leur vie. Ces évènements, qui se révèlent assez ordinaires  peuvent ainsi toucher chacun des lecteurs. Il s’agit de petites et grandes tristesses de la vie quotidienne : le chômage, l’adultère, le divorce, la mort d’un enfant… L’absence d’analyse de la part de l’auteur laisse le champ libre à la réflexion du lecteur. Chacun interprète la nouvelle comme il l’entend et porte son propre regard sur les personnages et leurs histoires.  
    Les récits de Carver ciblent en particulier les Américains middle class des années 80. On y retrouve des personnages aux statuts sociaux récurrents : les hommes sont la plupart du temps ouvriers ou petits employés et les femmes secrétaires ou vendeuses. Chez Carver, les hommes ont tendance à noyer leur désarroi dans l’alcool et à abandonner facilement devant les épreuves de la vie, tandis que les femmes triment et portent leurs couples à bout de bras. Elles désespèrent de voir un jour leur mari soucieux de leur couple, de leurs proches et d’eux-mêmes. Non pas qu’ils n’aient pas conscience des situations mais ils restent passifs devant les problèmes.
C’est le cas de ce mari dans « Conversation » qui, dès le jour où il est mis au chômage, passe sa vie sur son canapé.
    Ces hommes, ces femmes, en proie à des tourments quotidiens qui entraînent la mort des valeurs qu’on espérait immuables : le mariage, la famille, l’amitié… La femme est la plus impliquée dans l’entretien de ce bonheur journalier, l’homme, lui, essaie d’oublier sa misère et de trouver un réconfort dans la passivité, la boisson ou l’adultère.
     Carver illustre
très bien cela dans « Attention » lorsqu’une femme retire un bouchon de cérumen de l’oreille de son ex-mari, infantilisé par le mariage et démuni par le divorce. 
    Souvent, c’est la femme qui quitte le foyer ou en chasse l’homme et garde les enfants. Tous tendent vers le rêve américain mais jamais ne l’effleurent. Si l’antidote des Vitamines du bonheur existait vraiment elle serait utile à tous ces personnages.
    Ainsi, Carver entretient un rapport de proximité avec l’Amérique populaire. En effet, c’est dans le sein de celle-ci qu’il a grandi. Cette misère quotidienne, il l’a vécue lui aussi.

3) Entre rire, espoir et désillusion
        En outre, Carver jongle avec deux genres : celui du burlesque à tendance absurde et celui du tragique.
        Il arrive dans plusieurs nouvelles des Vitamines du bonheur  que l’on se retrouve confronté à des situations plus ou moins déconcertantes, d’une étrangeté risible.
        C’est le cas dans « Plume », cette nouvelle où un couple est convié à dîner chez des collègues pourvus d’un bébé hideux, d’un paon nommé Joey aux cris déchirants, et d’un dentier exposé sur la cheminée. Nous retrouvons cette même extravagance dans « Attention » où le personnage principal, Lloyd, ne boit que du champagne au petit déjeuner.
        Ces bizarreries sont d’autant plus surprenantes que Carver les intègre au texte avec naturel et les joint à un réalisme tragique et désolant.
        Comme cet enfant qui se fait renverser par une voiture le jour de son anniversaire dans « C’est pas grand-chose, mais ca fait du bien » ou cet homme dans « Le compartiment » qui laisse passer son unique chance de voir son fils et regarde défiler sous ses yeux ce quai de gare où il aurait dû descendre s'il en avait eu le courage. 
        Toutes ces infinies tristesses illustrent la précarité de la condition humaine. On s’attache vite à ces hommes et ces femmes qui nous ressemblent tellement et ne demandent qu’à être heureux, ce qui est visiblement déjà trop espérer.
        Certes, il y a bien des petites joies éphémères comme cet été de douceur et de répit pour ce couple usé, ou ce gâteau d’anniversaire pour les huit ans d’un enfant. Mais elles ne semblent exister que pour renforcer la brutalité et l’injustice du désarroi à venir. Ainsi, l’été prend fin et l’enfant meurt au jour de ses huit ans.
Cependant, un espoir persiste. Celui de pâtissier aux traits durs et aux manières fortes qui livre ses sentiments et ses faiblesses à des parents en deuil, ou celui d’un père en fuite qui enfin trouve le sommeil.
        Finalement, les nouvelles de Carver sont une poursuite du bonheur qui jamais ne cesse.  

Joséphine, 1ère année Ed.-Lib.





   
   
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7 décembre 2007 5 07 /12 /décembre /2007 21:02
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OGAWA
Yoko 
L’Annulaire
Titre original : Kusuriyubi no hyohon, 1994.
Traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle
Actes Sud, 1999
96 pages

L’Annulaire est le septième roman de Yoko Ogawa.

    La narratrice, une jeune femme dont on ne connaîtra jamais le nom, travaille dans une usine de boissons gazeuses jusqu’au jour où un accident survient : elle se fait amputer d’un morceau de doigt (d’annulaire) par une machine à soda. Obsédée par la question de savoir ce qu’est devenu ce morceau d’elle-même, elle quitte cet emploi et erre en ville pour en trouver un autre, où elle sera sûre de ne pas trouver de boissons gazeuses, qui lui rappelleraient ce souvenir douloureux.
    Elle arrive alors devant un immeuble délabré où se trouve une vieille affichette « Recherchons employée de bureau ». Sans grande conviction elle entre pour demander la place et est tout de suite embauchée par monsieur Deshimaru. Monsieur Deshimaru est taxidermiste, mais ce n’est pas un taxidermiste comme les autres. En effet, il naturalise des souvenirs, des objets, des douleurs, des« spécimens » comme il les appelle. Aucune publicité n’est faite autour de ce laboratoire, les clients viennent quand ils en ont besoin et trouvent d’eux-mêmes le chemin. « - Alors, à quoi servent ces spécimens ? – Il est difficile de leur trouver un but commun. Les raisons qui poussent à souhaiter un spécimen sont différentes pour chacun. Il s’agit d’un problème personnel. Cela n’a rien à voir avec la politique, la science, l’économie ou l’art. En préparant ces spécimens, nous apportons une réponse à ces problèmes personnels ». Le laboratoire est une sorte de musée des douleurs et des souvenirs, les clients peuvent revenir voir leur spécimen quand ils le souhaitent, mais, apaisés, ils reviennent rarement.
        La narratrice va trouver sa place dans ce laboratoire étrange, ancien pensionnat de jeunes filles ou vivent encore deux d’entres elles, et un lien fort va se créer entre elle et le taxidermiste. Ce lien va être symbolisé par une paire de chaussures qu’il va lui offrir. Celles-ci vont s’emparer de la jeune fille, malgré les avertissements d’un cireur de chaussures, venant faire naturaliser les os d’un moineau de Java : « Ca fait presque peur à voir. Il n’y a pas assez de décalage. Ne voyez-vous pas qu’il n’y a pratiquement pas d’intervalle entre votre pied et votre chaussure ? C’est la preuve qu’elles sont en train de prendre possession de vos pieds. […] Vous feriez mieux de ne pas les porter plus d’une fois par semaine. Sinon, Mademoiselle, vous risquez de perdre vos pieds ».
Ce lien intense, va donner à la jeune fille l’idée et l’envie de naturaliser son spécimen, son annulaire, et elle va se laisser aller dans toute l’étrangeté de ce laboratoire.

    De mon point de vue ce récit très court est très agréable à lire, l’auteur nous entraîne dans un univers qui devient rapidement le nôtre. Et, qui sait si, au détour d’une ruelle, chacun d’entre nous ne tombera  pas un jour sur cette étrange bâtisse ?

Maëla, 2ème Année Ed-Lib

 
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7 décembre 2007 5 07 /12 /décembre /2007 20:31
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FICHE BIBLIOGRAPHIQUE :

Auteur : GAO Xingjian
Titre : Une canne à pêche pour mon grand-père
Traducteur : Noël Dutrait
Editeur : éditions de l’Aube    
Date de publication : 1997
112 pages, 11cm × 17cm
ISBN : 2-87678-324-X
Littérature chinoise

BIOGRAPHIE DE L’AUTEUR :
   gao.jpg     Il est important de souligner quelques points essentiels de la vie de Gao Xingjian afin de mieux cerner ses œuvres et ses sujets de prédilection.
        Gao Xingjian est né en Chine en 1940 ; il est issu d’une famille moderne, sa mère est actrice et son père est banquier ; il poursuit des études supérieures et devient traducteur de français.
        Lors de la révolution culturelle il est envoyé pendant près de cinq ans dans un camp de rééducation à la campagne.
        Il publie ses premières œuvres en 1979 mais son avant- gardisme littéraire va à l’encontre de la politique de son pays, ce qui le contraint à l’exil. Il vit en France depuis 1988 et il est naturalisé en 1997.
        C’est un artiste complet, il publie des nouvelles, des essais, des pièces de théâtre, c’est un grand artiste peintre reconnu et il a déjà écrit quatre romans dont La montagne de l’âme. Il a reçu en 2000 le prix Nobel de littérature pour l’ensemble de son oeuvre.
        Il s’impose comme l’un des pionniers de la littérature chinoise ; cependant ses œuvres sont interdites en Chine.

PRESENTATION DE L’ŒUVRE :
        C’est un recueil de six nouvelles, avec des thèmes bien différents de l’une à l’autre, c’est pourquoi je vais ici faire un court résumé de quatre d’entre elles et faire une analyse plus poussée des deux autres.

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"L’ACCIDENT"

►C’est l’histoire d’une collision entre un bus et un cycliste tirant une carriole dans laquelle se trouve un enfant. L’homme est tué, l’enfant est transporté à l’hôpital. L’agitation secoue le quartier pendant plusieurs heures, les badauds s’empressent de faire des commentaires et essayent de comprendre qui étaient cet homme à vélo et l’enfant. Puis toute cette agitation s’efface à la tombée de la nuit.

"LA CRAMPE"

►Tandis qu’il nage loin du rivage, un homme est pris d’une crampe paralysante au ventre, la nuit est tombée, la plage est déserte, grand moment d’angoisse et de solitude. Il va réussir à se sortir de cette situation, mais d’autres personnes après lui seront prises au piége.

"DANS UN PARC"

►Un homme et une femme qui se sont connus pendant leur enfance se retrouvent dans un parc. Ils évoquent leur passé, leur vie commune qu’ils n’ont pas pu réaliser, leur présent chacun de son côté. Près d’eux, sur un banc, une jeune fille attend son amoureux qui ne viendra pas.

"INSTANTANES"

►Instants de vie capturés au hasard, suite de petites descriptions sans lien entre elles, sorte de poèmes de quelques lignes qui s’entrelacent avec comme thème la mer entre autres.

"LE TEMPLE"

►Un jeune couple fraîchement marié part en lune de miel. Suite à un arrêt imprévu de leur train dans un chef-lieu provincial, ils décident, pour tuer le temps et pour donner un peu de piquant à leur voyage, d’aller visiter et explorer cette ville méconnue. Ils ont le sentiment qu’ils vont trouver un peu de calme, de sérénité et d’authenticité dans cette escale mais c’est finalement un centre-ville animé et un marché agité et bruyant qu’ils découvrent.
    Ils décident donc de grimper sur une colline pour se rendre dans un vieux temple : le temple de la Parfaite Bienveillance. Pour y accéder ils doivent traverser une forêt rafraîchissante, traverser une rivière. Le périple est court  mais semé d’obstacles.
    En arrivant ils découvrent un vieux temple délabré, en ruines, dont quelques pierres ont été volées par les habitants du village afin de construire leurs maisons. Cependant les deux amoureux savourent la tranquillité et la fraîcheur du lieu, ils vont s’allonger dans l’herbe et profiter de cet instant de repos. Et ils vont y faire une rencontre avec un vieux monsieur et un jeune garçon avec qui ils vont partager un moment d’humanité en discutant et en partageant de la nourriture.
►Dans cette nouvelle Gao Xingjian nous raconte un instant de vie simple, joyeux, de bonheur absolu  à travers cette escale dans ce temple. Ce couple nous rappelle l’état d’insouciance de l’enfance ou de la passion amoureuse quand ils décident de faire cette escale imprévue. Ou bien encore lorsqu’ ils se rendent au temple, et qu’ils traversent la rivière, on sent des instants de bonheur et de retour à l’enfance : ils se font mal aux pieds mais peu importe, leur joie est plus forte que la douleur (ex : p.11 et 12  «…Nous avancions à tâtons,  pieds nus dans l’eau. […..] Même les pierres glissantes de la rivière me piquaient les pieds […..] Au cours de notre lune de miel, même avoir mal aux pieds était une sensation de bonheur. Et tous les malheurs du monde semblaient filer entre nos orteils .Nous avions l’air d’être retombés en enfance, pieds nus comme des enfants qui jouent dans l’eau…»).
►L’auteur évoque aussi les ravages causés par la modernité sur la campagne  lorsqu’il décrit le temple et ses pierres volées, on constate comment les lieux sacrés sont sacrifiés au profit de l’expansion des villes (ex : p.11 «… Les briques et les pierres qui avaient servi à sa construction avaient été emportées au fil du temps par les paysans des environs pour construire leurs maisons ou le mur d’enceinte de leur porcherie… »). 
►Il évoque également la révolution culturelle, comme un clin d’œil à ce qu’il a lui-même vécu pendant ses années passées en camp de rééducation à la campagne (ex : p.10, 13 et 16  « …Pendant la période de grande catastrophe nationale, nos familles et nous-mêmes avions pas mal souffert, nous avions enduré tellement de malheurs… », « …A cet instant, nous n’eûmes plus du tout le même sentiment que nous ressentions en pénétrant dans ce genre de chef-lieu à l’époque où nous avions été envoyés à la campagne. Nous étions aujourd’hui des visiteurs de passage, des voyageurs…»).
►Enfin Gao Xingjian mêle un peu les genres narratifs, en effet le narrateur, de manière générale, nous raconte son aventure à la première personne du pluriel  mais parfois il va s’exprimer directement au lecteur comme s’il se confiait, on est interpellé par le narrateur, c’est une façon de ne pas être simple lecteur mais aussi spectateur, on se sent impliqué dans ce qu’il nous raconte (ex : p.10  «… cette douceur, je n’en parlerai pas non plus, vous êtes tous des gens qui avez vécu, vous avez connu cela, et de toute façon ce bonheur n’appartient qu’à nous-mêmes. Non, ce dont je veux vous parler c’est du temple de la Parfaite Bienveillance… »). Mais parfois il va s’adresser à son épouse comme s’il lui écrivait (ex : p.12  «… tu t’en souviens Fangfang ? Tu as dit cela en te serrant contre moi… »).

"UNE CANNE A PECHE POUR MON GRAND- PERE"

►Cette nouvelle a été écrite en 1986, c’est elle qui a donné son nom au recueil.
►Le narrateur va acheter une canne à pêche pour son grand- père, une canne à pêche moderne comme son grand père n’en a jamais eu afin de remplacer celle qu’il avait cassér pendant son enfance. De cet achat va découler une série d’idées, d’interrogations, de souvenirs lointains mais encore bien présents, dans la tête de l’acheteur.
    Après avoir acheté cette canne, le narrateur pense qu’il serait bon de retourner dans son pays natal afin de l’offrir à son grand- père. Il ressent une forte nostalgie des moments passés en sa compagnie (ex p : 61-62 « …j’ai bien envie de profiter de cette occasion pour rentrer dans mon pays natal et me défaire de ma nostalgie… »).
Ici on comprend que le narrateur a  été contraint à l’exode rural, comme des milliers de Chinois à cette époque, d’où la répétition extrême des mots « pays natal » , et qu’il a laissé derrière lui une Chine à l’état de nature. Cet achat qu’il veut offrir à son grand–père est l’occasion de retrouver ses racines en retournant à la campagne ; cependant le narrateur nous raconte qu’il est incapable de retrouver le village et la maison du grand-père, passage plein d’angoisse : tout a disparu dans le tourbillon d’une Chine moderne sous le béton et les immeubles et les traditions se perdent (ex p. 62-63 «… Mais ce pays natal a tellement changé que tu n’arrives même plus à le reconnaître, la route poussiéreuse a été goudronnée, les immeubles sont faits d’éléments préfabriqués tous identiques, les femmes dans la rue, jeunes ou vieilles, portent toutes un soutien-gorge, […..]Et tous les toits sont équipés d’une antenne de télévision, les maisons qui n’en ont pas semblent frappées d’une anomalie congénitale, […..] On dirait une forêt qui a poussé sur les toits des maisons, et toi tu t’es perdu dans cette forêt, tu as eu beau chercher, tu n’es pas arrivé à retrouver le chemin qui mène chez toi …»).
    Cette quête du monde qu’il a quitté et qu’il ne reconnaît pas peut être comparée à la recherche de soi-même ; on est face à une quête initiatique intérieure et à l’introspection liée aux souvenirs d’enfance et à l’attachement à un être cher : le grand-père .
    Questions fondamentales et métaphysiques : qui suis-je ? où vais-je ? quelle personne suis-je devenu entre l’enfance et l’age adulte ? Ici la perte du moi est évidemment liée à la perte de ses repères et à la perte du grand-père car on comprend vite que le grand-père ne fait plus partie de ce monde.
    Dans  ce récit on remarque qu’il y a une utilisation assez particulière des pronoms personnels, en effet le « moi » ou « je » devient tour à tour « tu » puis « il », il y a des composantes multiples du « soi ». Avec ce procédé  Gao Xingjian cherche à représenter le monde du rêve et de la spiritualité : l’adulte parle à l’enfant qu’il était autrefois.
    Sur les dernières pages nous sommes dans un récit à tiroirs, le narrateur nous raconte plusieurs histoires simultanément sans lien évident entre elles : un moment vécu entre le petit garçon et son grand-père, un survol en avion d’un désert et une retransmission d’une finale de la 13ème coupe du monde de football entre l’Argentine et l’Allemagne. Récit parfaitement décousu, les idées s’enchaînent comme dans un rêve. On sent bien qu’à ce moment là on a basculé dans un monde parfaitement onirique, on est entre le rêve et la réalité. Le rythme du récit est très rapide et les phrases sont très longues.
    Dans cette nouvelle la chute nous confirme bien que le narrateur était en train de rêver et que son grand-père est mort ( ex p.80 : « …j’entends ma femme parler, une tante et un oncle éloignés parlent aussi, je réalise que le match était retransmis en direct à l’aube et que la retransmission est finie, il faut que je me lève pour aller voir si la canne à pêche en dix morceaux en fibre de verre que j’ai achetée pour mon grand-père décédé se trouve toujours au-dessus de la chasse d’eau, dans les W.-C…. ».) L’achat de cette canne à pêche a été pour le narrateur comme un électrochoc et a provoqué chez lui toutes ces réactions. 
    Cette nouvelle est assez difficile à résumer car elle n’a pas trop de sens logique ou de chronologie. Les phrases sont très longues (parfois 2-3 pages) et il n’y a aucun dialogue entre les personnages. Gao Xingjian enchaîne idée sur idée, souvenir sur souvenir sans fil conducteur et avec un rythme bien soutenu.
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CONCLUSION ►

    A travers ce recueil de nouvelles on constate que Gao Xingjian est novateur dans sa façon d’écrire et d’aborder des sujets très simples au demeurant. On peut comparer ce genre de littérature chinoise avec un genre du cinéma asiatique : très contemplatif, parfois lent, mais  toujours empli de poésie, d’émotion, et de sensibilité.
    Avec cet auteur on est à l’interface des deux cultures qu’il connaît si bien : la culture orientale et la culture occidentale.

Liens utiles :
www.wikipédia.fr
www.aube.lu
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Published by pier - dans Nouvelle
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6 décembre 2007 4 06 /12 /décembre /2007 21:51

PETITES-MECANIQUES-copie-1.jpg
Philippe CLAUDEL
Les Petites Mécaniques
Mercure de France 2003
rééd. Folio

        Les Petites Mécaniques est un recueil de 13 nouvelles, courtes pour la plupart, publié chez Mercure de France. Deux nouvelles se rejoignent, "Panoptique" et "Panoptique II", mais sont pourtant séparées au sein du recueil.

    Les Petites Mécaniques est un titre emprunté par Claudel à un texte de Pascal : "nous sommes de bien petites mécaniques égarées par les infinis".
    Il va, dans l'ensemble de ce recueil, peindre ce que j'appellerais des "macroscopies de vies". Il illustre par ces miniatures la fragilité de nos mécaniques, ce moment infime où l'engrenage se brise, nous rendant serviteurs d'un destin qui ne nous appartient plus. On découvre un mal étrange qui va s'emparer de tout un village et causer l'ensemble de la mort de ses habitants, épargnant uniquement deux muets. Le fils d'une prostituée, écumant les villes depuis son plus jeune âge, brave la mort, fier de quitter ce monde "pourvu [que] la chevauchée soit belle". Un homme vivant de crimes en crimes va voir son destin bouleversé par sa rencontre avec la mort assise au pied d'un arbre. Eugène Frolon qui abandonne sa vie pour partir à la recherche de Rimbaud...
    Tous ces chemins de vie se mêlent et s'entremêlent, il y a toujours ce grain de sable qui grippe la mécanique, qui parvient à bloquer ses rouages, j'aurais envie de dire que ce soit pour le meilleur ou pour le pire !

    L'unité du recueil se ressent également par la forme de la nouvelle. Philippe Claudel peut grâce à ce choix stylistique faire défiler tout un panel de lieux, de personnages et de tons : on passe d'une foire moyenâgeuse au 4 avril 1959, du mendiant qui écrit des romans pour survivre à la comtesse Désidérie, du fantastique au cruellement ancré dans le réel. La vie a toujours été faite de cette fragile mécanique et le sera toujours, pour tout un chacun.

    Dans une majorité des récits du recueil, ces engrenages emmènent l'homme à sa perte.
On retrouve plusieurs fois le mécanisme de l'obsession, fatal pour chaque personnage tombant dans ce trouble. C'est le cas de Béata Désidério, que la folie engendrée par l'obsession de son rêve conduira au suicide, ou encore d'Igor Beshevich, qui finira par avoir une attaque à cause de l'émoi dans lequel l'oubli du sens du mot paliure l'avait plongé.
    Le mécanisme de l'habitude, monotonie ou routine est
également très présent. Dans les deux parties de "Panoptique", le prisonnier qui s'exprime a perdu toute faculté d'ouverture au monde. Il s'est installé dans un lieu, un silence, une solitude, une absence qui le conditionnent à rejeter toute lumière - au sens propre comme au sens figuré -, tout contact avec autrui, et plus généralement tout appel de l'extérieur. L'habitude l'a déshumanisé, lui et les autres prisonniers dont il se fait le porte-parole, du fait de leur condition commune d'absence au monde ("nous" général et impersonnel).
        Cette mécanique de l'habitude se croise avec celle de l'errance. En effet, l'image du gueux qui subit son destin est elle aussi récurrente. Le sans-abri de Gueux refaira jour après jour les mêmes gestes, les mêmes rituels, en attendant sa mort, tout comme Igor, qui refait chaque jour le même trajet pour aller au travail, sans même plus se rendre compte de l'effervescence autour de lui.

        Si l'on s'intéresse maintenant au genre du recueil, on est obligatoirement marqué par l'impression de surréalisme, voire de fantastique qui en émane, et surtout par une noirceur troublante qui transparaît du début à la fin.
        Dans une critique d'un anonyme trouvée sur Internet, Les Petites Mécaniques était caractérisé de "glauque et sidérant". Je me permets de reprendre ces deux adjectifs car j'estime qu'ils correspondent parfaitement à la tonalité générale. La mort, l'asservissement mental et physique, la déchéance dans la folie, la pauvreté teintée de crasse et de crimes sont autant de thèmes qui parcourent ce livre. On ne peut s'empêcher d'être désemparé à la fin de "Tania Vläsi", ne sachant s'il faut ressentir de l'écoeurement ou de la fascination. On en viendrait presque à culpabiliser de ne pas plus se révolter...
        Au-delà de cette nouvelle, d'autres personnages aussi surprenants, surréalistes et fantastiques peuplent ce livre. Il y a George Piroux, qui meurt dans l'ignorance la plus totale, Béata Désidério, qu'un rêve mènera au suicide, le prisonnier heureux de son sort...
        Quant au fantastique, il n'est réellement présent que dans certaines nouvelles, mais donne tout de même une tonalité d'ensemble. Dans "Le voleur et le marchand", Colin le Bihot rencontre la personnification de la Mort en un marchand assis au pied d'un arbre. Le fantastique est déjà bien installé. Colin se repent de sa vie passée de criminel, déjoue le plan de la Mort, et s'installe paisiblement en commerce dans la ville voisine. Un jour, alors qu'il est déjà vieux et en train de se reposer au pied du même arbre, il est tué par un jeune homme plein d'ardeur, lui-même quelques années plus tôt. Mais l'histoire d'Igor n'est pas moins fantastique, avec l'apparition du Christ, ou encore les morts mystérieuses qui frappent tout un village ce jour funeste de mercredi des Cendres...
    Ainsi, on peut dire que ces nouvelles dérangent en profondeur, mais en sont d'autant plus éblouissantes qu'elles contrastent avec une certaine élégance dans l'esthétisme de l'auteur.

        Néanmoins, Philippe Claudel nous montre que la fragilité de ces mécaniques peut nous faire chanceler sans pour autant mener à notre perte.
        Il nous montre que par l'art, que ce soit l'écriture ou la peinture, ces instants où tout vacille, cette sensation de trouble intense sont même salvateurs pour le genre humain. L'art nous fait tendre vers un autre monde, immuable, nous invite à toucher une certaine forme d'éternité.
        C'est cet éblouissement, cette impression de satiété quand il écrit qui va sauver le sans-abri de "Roman". "Je lance le premier mot, au hasard, et puis cela s'enchaîne". Il se nourrit à travers son écriture, se remplit de mots, de personnages, de descriptions et de paysages jusqu'à l'extase. C'est cela qui lui permet, jour après jour, d'essuyer les crachats, de dépasser ce monde en se réfugiant dans le sien qui n'est autre que la poésie.
        Si l'on s'intéresse au cas d'Eugène Frolon, c'est le fait de découvrir l'existence d'un "monde parallèle", ce monde constitué de poésie qui élève l'homme au-delà de sa routine, qui le fera réellement exister. Seulement l'obsession prendra le dessus, jusqu'à ce qu'il finisse assimilé au poète.
        On retrouve également cette essentialité de la poésie dans l'art pictural. Quel meilleur moyen pour Béata Désidério que de faire peindre son rêve pour l'immortaliser ? Ce sont d'ailleurs ces représentations qui permettront à Béata de retrouver ce trouble du rêve si désespérément recherché, lors d'une nuit de transe de la comtesse, elle-même symbolisée par la statue pâle, enfermée dans le carcan de l'église.

    Mais au-delà de son essentialité, Claudel montre la poésie en tant qu'ennemie du pouvoir. Il en a fait le thème d'une nouvelle, "Arcalie", et le reprend dans "L'autre" et Roman.
"Arcalie" est l"histoire d'une ancienne cité perdue - éponyme - qui crucifiait les poètes devant ses portes, car ils étaient estimés trop dangeureux pour le pouvoir des géomètres et mathématiciens. La poésie amenant du rêve et de l'imaginaire, la main-d'oeuvre devenait moins assidue et plus apte à se rebeller face au pouvoir. Aujourd'hui, Arcalie n'existe plus. Il ne reste rien des théorèmes et des lois scientifiques. Seuls se sont transmis les derniers vers d'un poète à l'agonie.
A l'image de Voltaire ou Bonnefoy, Claudel reprend ici le thème de la menace que représente la poésie pour l'ordre établi de la société, et l'outil de résistance qu'elle peut être face à lui. Le pouvoir des mots et de la poésie est éternel et immuable. 

    Je ne peux pas dire avoir apprécié la lecture de ce recueil, car il a fallu que je me rapproche fortement de la fin pour commencer à adhérer au texte. Pourtant, quand j'ai refermé le livre,  je l'ai trouvé fascinant.
    L'écriture très particulière de l'auteur, que j'avais déjà appréciée dans Les âmes grises, m'a une fois de plus marquée par sa "fausse simplicité", agrémentée tantôt d'un argot régional, tantôt de descriptions captivantes.
    Je l'avoue, certaines nouvelles me laissent encore désemparée, comme "Les mots des morts", pour laquelle je suis incapable de trouver un sens unique. Mais justement, je ne crois pas que Philippe Claudel ait cherché à nous faire entendre une seule version de ses nouvelles. Je pense au contraire qu'en abordant ces thèmes, il laisse volontairement le récit faire appel à l'imaginaire du lecteur (ou l'imaginaire faire appel au récit, je ne sais pas), selon son vécu, ses angoisses et ses petites mécaniques.

Marie-Aude, 1ère année Ed/Lib
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6 décembre 2007 4 06 /12 /décembre /2007 21:12

Chester HIMES
Le fantôme de Rufus Jones
et autres nouvelles.
traduit de l’américain par Lili Sztajn
Gallimard, 1997,
Folio 2 euros.

La collection :
        Ce livre de 90 pages a été publié par les Editions Gallimard en 1997. Ces nouvelles sont extraites du recueil Le Paradis des côtes de porc. La collection est folio 2euros.
        Quels sont les avantages de cette collection ?
        Elle allie un visuel très attrayant à des textes de qualité, à la fois classiques et contemporains, issus des plus grands auteurs de tous les temps.
        De plus, nous acquérons la possibilité de  découvrir un auteur à travers une ou plusieurs nouvelles pour un prix défiant toute concurrence. Nous nous épargnons ainsi un recueil énorme et si l’auteur ne nous plaît pas follement, nous parcourons son œuvre sans pour autant dépenser des sommes exorbitantes pour un livre que nous n’apprécions que superficiellement. Il s’agit donc d’un investissement très judicieux et d’un outil de découverte particulièrement utile.
        Cette collection couvre tous les genres : « philosophie (Diderot, Voltaire, Sénèque, Lao-tseu, Sartre), fantastique (Poe, H G Wells), policier (Simenon, Stevenson), littérature (Nabokov, Gary), poésie (Apollinaire, Verlaine) »... elle constitue donc une mine d’auteurs incontournables, mais aussi fournit l’occasion de découvrir des auteurs moins connus.

Quelques mots sur l’auteur :
        Fils d‘enseignants noirs-américains, Chester Himes débute des études universitaires dans l’Ohio qu’il finance en étant liftier et barman. Il tombe un jour dans une cage d’ascenseur vide et en restera légèrement handicapé toute sa vie. A 19 ans, il traîne avec une bande de voyous de Cleveland et finira par être condamné à 20 ans de prison pour vol; il en sort sept ans plus tard.
        Durant son séjour carcéral, il découvre la littérature ( Dashiell Hammett, Raymond Chandler, Fédor Dostoïevski) et écrit ses premières nouvelles décrivant la condition du noir américain, pour le Cleveland Daily News. Son premier roman, S’il braille, lâche-le…, paraît en 1945 sans connaître de succès. Puis, à Paris, l'auteur rencontre en 1957 son traducteur Marcel Duhamel -fondateur de la collection Série Noire aux éditions Gallimard - pour laquelle il écrit ses premiers romans policiers. Un de ses romans,
La reine des pommes, paru en 1958, connaît un grand succès ; il obtient le Grand Prix de littérature policière.
        Il écrit plus tard son autobiographie en deux tomes. Sa dernière œuvre est celle étudiée, s’intitulant Le fantôme de Rufus Jones et autres nouvelles. Il s’installe en Espagne à partir de 1965 et meurt à Alicante à l’âge de 75 ans. Ses écrits dénoncent la condition des noirs et le racisme.

Titres des nouvelles pour un bref repérage :
"Le fantôme de Rufus Jones"
"Vers quel enfer rouge"
"Son dernier jour"
"Dans la nuit"
"Encore une façon de mourir"

Style d’écriture :
        Sa plume est cruelle, dévoilant l’atrocité des comportements humains lorsque les valeurs sont bouleversées et incomprises, les barrières infranchissables du refus d’autrui se posent d’emblée. Chester Himes utilise une  plume fluide et agréable, et par cette dernière transparaissent ses idées, ses émotions. Grâce à elle, un message  et une certaine forme de révolte sont communiqués. L’auteur manie l’humour noir (pouvant être qualifié de sordide, décadent, machiavélique- risquerionsènous même de  dire) avec brio. Le cynisme est son art.. lui permettant de dénoncer le système.

Thème :
        Ses  courtes nouvelles pourraient se combiner en une seule car on y retrouve un leitmotiv, celui du noir insignifiant, qui tente de subsister dans un monde où il n’a pas sa place, méprisé de tous, banni à cause de sa « race ».
         Celles ci s’entremêlent, connaissent un véritable enchevêtrement, il s’agit donc de cinq récits mettant en scène des personnes noires aux destins sordides ou à l’avenir incertain. Ces récits vont droit au but, ne passent pas par mille détours pour afficher l’objectif premier : la dénonciation sanglante du racisme qui fait rage à l’époque, il s’agit vraiment du fil conducteur de l’œuvre.

Petites notes sur le personnage principal :

        Le personnage central dépeint dans chacune des œuvres pourrait être le même. En effet, si nous parcourons les récits, nous retrouvons le même homme ayant la peau noire ; il semble insignifiant, meurtri, délabré, quasi inexistant. Il représente tout simplement une victime pour les personnes sans scrupule.

Notes personnelles sur l’œuvre, en particulier "Vers quel enfer rouge" :

        Dans son recueil, la nouvelle que j’affectionne tout particulièrement s’intitule "Vers quel enfer rouge". C’est le récit d’un incendie meurtrier dans une prison lugubre, noire, métaphore hautement violente des conditions de sécurité et d’hygiène déplorables, à l’image de la sous catégorie dans laquelle les Etats-Unis ont longtemps enfermé les noirs.  A sa lecture, une œuvre d’Ovide me vient  à l’esprit et résonne tel un écho ; il s’agit du  combat des Lapithes et des Centaures dans les Métamorphoses.
        La centauromachie possède quelque chose de similaire à cette nouvelle de Chester Himes, en particulier  en ce qui concerne les figures de style, les tournures de phrases.

        En effet, dans "Vers quel enfer rouge", le texte foisonne de métaphores évoquant toute l’ignominie de la scène : «  un mille-pattes au ventre écrasé rampait dans sa tête, lentement, sous les os de son crâne, traînant son abdomen ouvert. Jimmy sentit ses pattes gluantes de la substance verte et visqueuse qui en était sortie », page 33. Cette nouvelle expose une palette de scènes qui suscitent le dégoût. Il en est de même dans le récit mentionné d’Ovide, il est écrit: "Le fils d'Ophion, Amycus, ose le premier dépouiller l'autel domestique de ses dons. Il saisit un candélabre où pendent plusieurs lampes allumées; il l'élève en l'air, comme la hache des sacrifices prête à tomber entre les cornes d'un taureau, et frappe au front le Lapithe Céladon. Ses os brisés s'enfoncent dans sa tête. Ses yeux sortent sanglants de leur orbite; son nez repoussé descend dans son palais, et sa figure n'a plus rien qu'on puisse reconnaître. Pelatès, qui naquit à Pella, arrache le support d'une table, en frappe encore Céladon, le terrasse, et plonge son menton dans son sein. Le Lapithe vomit ses dents mêlées dans des flots d'un sang noir, et, par une double blessure, descend dans les Enfers. »

        Dans un second temps, de nombreuses personnifications sont utilisées : « les tuyaux des pompiers rampaient dans la boue comme d’immenses serpents », page 25 ; ou encore «  des flammes, comme de longues langues rouges, sortaient du bâtiment en feu, léchant la nuit noire » page 21. Pour finir, des répétitions sont utilisées pour renforcer le caractère effrayant de la scène : «  c’était hallucinant. Le feu était hallucinant. La nuit elle même était hallucinante. C’était comme quelque chose de totalement nouveau. Comme si la nuit venait d’être inventée, comme si le feu venait d’être inventé. » L’auteur utilise toutes ces figures de style afin de susciter chez le lecteur un impact foudroyant. Il se révèle provocateur. Ce récit est dynamique, plein de vivacité. Ce qui est certain, c’est qu’ il dresse un tableau affreusement noir de la scène de l’incendie.

         Himes ne passe pas par divers détours pour exprimer le corps qui se désagrège lorsqu’il est confronté aux flammes. Ainsi, le langage utilisé est cru, sans pathos. Dans tous les cas, le corps en tant que chair est très présent mais mentionné de façon très surprenante. Nous pouvons même parler de « boucherie ». Cette œuvre semble se démarquer des autres nouvelles car une communauté enfin égale d’hommes est évoquée, il n’existe plus aucune barrière. Cependant il s’agit d’une communauté bien originale et morbide puisqu’il s’agit de corps... morts. « Des dizaines de corps gris étaient tournés face contre terre. Des Blancs, des Noirs, des catholiques, des juifs. Les vieux et les jeunes, les infirmes et les normaux. Certains avaient été banquiers, d’autres politiciens, d’autres voleurs, d’autres encore escrocs. A présent, ils n’étaient que des masses grises sur un sol nu.
     Quoi qu’ils aient pu être, quoi qu’ils aient pu rêver d’être, quoi qu’ils aient fait ou n’aient pas fait, quelle qu’ait été leur race, leur nationalité, leur vie- cette gerbe de vomi verdâtre qui sortait de leur bouche les rendait tous égaux. »,page 31. Par là devons-nous comprendre qu’il faille donc que la vie cesse pour être l’égal de l’autre...?

…ainsi que "Son dernier jour" :
Je considère que "Son dernier jour" pourrait être adapté au cinéma puisque cette scène me remémore étrangement le film La Ligne verte réalisé par Frank Darabont. Il s’agit là aussi d’un écho. C’est l’histoire d’un noir condamné à mort qui vit ses derniers instants avant d’aller sur la chaise électrique. Il est noir ; il pourrait être blanc. Le blanc, c’est le gardien. Image cliché pourrait-on penser mais trop longtemps véhiculée puisque malheureusement on associe souvent le noir à la délinquance. L’atmosphère de cette nouvelle est oppressante, Chester Himes plante d’emblée un décor austère. A la lecture de cette nouvelle, nous percevons les sentiments de Guêtres, les descriptions sont très réalistes et à travers elles, nous avons l’impression que nous pouvons nous transposer en lui, ainsi nous ressentons ce qu’il ressent et cela nous touche d’autant plus, nous vivons nos derniers instants d’existence avec lui. Guêtres dans la nouvelle, souhaite ardemment que sa mort soit mémorable pour les autres. Ainsi il va sourire au moment de son exécution. Il s’exprime en ces termes: «  j’aurai le sourire quand on enverra le jus. Je suis un homme. », page 54. Il ne veut laisser transparaître aucune émotion. Il reste apathique même à l’approche imminente de sa mort ( la peur, l’angoisse mêlées d’appréhension le tiraillent néanmoins). Il tente désespérément de se distancier de sa propre mort, comme si elle ne lui appartenait pas et comme s’il était indifférent face à elle. Mais qui peut rester imperturbable et froid face à sa mort ?
        En vérité, ce personnage se dissimule afin de ne pas avouer la vérité ; il a atrocement peur de finir ainsi.
        La phrase suivante résume bien ses sentiments : « à un moment, il laissa échapper une espèce de rire dur et sans joie. Sur ses lèvres s’affichait un sourire glacé, moqueur et méprisant. Mais au fond de ses yeux brillait la lueur subtile d’une peur sans limite. », page 65 ou encore  « il se mit à claquer des dents et les mots « dernières heures » lui brûlèrent le cerveau comme une flamme blanche, chassant toute autre pensée. Il essaya de parler mais sa langue resta collée à son palais », page 61. Nous ressentons une véritable empathie à son égard. Il voulait simplement « être un homme », page 54.


Au terme de notre réflexion, nous pouvons dire que..

Si la première nouvelle, "le fantôme de Rufus Jones", prête à sourire à cause de son humour noir et machiavélique ( un noir décédé se réincarne en blanc, mais aussi en noir aux yeux des noirs, ce qui crée une confusion certaine et puis des drames ), on sent très vite que l’auteur ne va pas s’arrêter en si bon chemin et qu’il va passer de l’absurde au franchement cynique…

        Ainsi les autres nouvelles traitent de ce même racisme réellement présent dans  toute l’œuvre, le lynchage est aussi évoqué avec encore une façon de mourir…, En référence à cette nouvelle, nous pouvons relater un fait qui s’est déroulé
dans la salle comble du tribunal de Chattanooga aux Etats Unis, le 27 février 2000; Le juge Douglas A. Meyers abandonne l'accusation de viol portée contre Ed Johnson. Une décision pour l'honneur de la justice américaine et de la victime, jeune Noir lynché par la foule quatre-vingt-quatorze ans plus tôt. Condamné à mort par un jury blanc au terme d'un procès sommaire et autorisé dans la foulée par la Cour suprême à faire appel, Ed Johnson n'a pas eu, à l'époque, le temps de faire valoir ses droits : dans la nuit du 19 mars 1906, il était tiré de sa cellule par des Blancs de la ville, traîné à travers les rues jusqu'au pont enjambant la rivière Tennessee, pendu, puis criblé de balles.

    « Entre 1882 et 1968, 4 742 Noirs ont connu un sort semblable, dont la moitié dans le Mississippi, la Géorgie, le Texas, l'Alabama et la Louisiane (statistiques établies par l'université de Tuskegee, Alabama). »

 …mais encore est relatée la  déception profonde d’un noir (James Wilson) ami avec des blancs lorsqu’il réalise à quel point il est exclu de la société, à cause de sa couleur de peau. Il reste un noir comme tant d’autres, à bannir: «  mais quand il a reçu cette lettre, tout d’un coup, il y a eu deux camps et un abîme affreux, un mur affreux entre vous- d’un côté c’était noir et de l’autre, blanc. Il s’est retrouvé dans un camp et vous dans l’autre. Et brusquement, il s’est mis à haïr tous ceux de l’autre camp- le camp des blancs. », page 68. Ce récit montre la désillusion profonde de cet individu rejeté. La nouvelle concernée est dans la nuit.
 La définition propre du racisme prend alors tout son sens dans cette nouvelle..
 
Définition du racisme :
    Le racisme est une théorie, fondée sur un préjugé, selon laquelle il existerait des races humaines qui présenteraient des différences biologiques justifiant des rapports de domination entre elles et des comportements de rejet ou d'agression. C'est une croyance pseudo-scientifique en la supériorité d'un groupe humain, définie comme une race, sur tous les autres. Le racisme est la haine d'un de ces groupes humains. Il mène à l' intolérance des autres peuples.
    Dans le langage courant, le terme "racisme" se rapporte le plus souvent à la xénophobie et à la ségrégation sociale qui en sont les manifestations les plus évidentes.

De nos jours, une lutte perpétuelle est menée contre le racisme, agissons, main dans la main.
  
Pour conclure, nous pouvons affirmer que ces thèmes révèlent toutes ces situations d’exclusion difficiles à gérer et à accepter...

Laura, Bib 1A

                                              ………………………………


Sources:    google,  afin de rechercher des informations sur la collection folio 2 euros .
                  http://www.grioo.com/info10.html( concernant le lynchage).

                      http://membres.lycos.fr/sophiecam/(  concernant le racisme);

                    http://mindfree.fr
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6 décembre 2007 4 06 /12 /décembre /2007 20:36
lievre-de-vatanen.jpg
Arto Paasilinna
Le lièvre de Vatanen
Titre original : Jäniksen vuosi, 1975
Traduit en français en  1989
Folio, 203 p.






    Arto Paasilinna est né dans un camion à Kittilä, en Laponie finlandaise, le 20 avril 1942. En plein exode, sa famille fuyant les Allemands est chassée vers la Norvège, puis la Suède et la Laponie finlandaise. Paasilinna (« forteresse de pierre » en finnois) est un nom inventé par son père, qui s’était fâché avec ses parents au point de changer de nom.
    « J’ai connu quatre états différents dans ma prime jeunesse. La fuite est devenue une constante dans mes récits, mais il y a quelque chose de positif dans la fuite, si avant il y a eu combat. »
        Dès l'âge de treize ans, il exerce divers métiers, dont ceux de bûcheron et d'ouvrier agricole. « J’étais un garçon des forêts, travaillant la terre, le bois, la pêche, la chasse, toute cette culture que l’on retrouve dans mes livres. J’ai été flotteur de bois sur les rivières du nord, une sorte d’aristocratie de ces sans-domicile fixe, je suis passé d’un travail physique à journaliste, je suis allé de la forêt à la ville. Journaliste, j’ai écrit des milliers d’articles sérieux, c’est un bon entraînement pour écrire des choses plus intéressantes. »
        En 1962 - 1963, il suit les cours d'enseignement général de l'École supérieure d'éducation populaire de Laponie, puis entre comme stagiaire au quotidien régional Lapin Kansa (Le Peuple lapon).
        Il collabore de 1963 à 1988 à divers journaux et revues littéraires. Également auteur de vingt romans traduits dans de nombreux pays, Arto Paasilinna est scénariste pour le cinéma et la télévision. Il s'intéresse aux arts graphiques et écrit des poèmes.
Figure emblématique de la littérature finlandaise, Arto Paasilinna a remporté depuis quelques années les faveurs d'un public fidèle grâce à une œuvre originale, peuplée de personnages singuliers, mais aussi par un sens de l'humour et de la narration rare.
Depuis la publication du Lièvre de Vatanen, le roman qui l'a véritablement lancé, l'écrivain originaire de Laponie se plaît à envoyer promener ses personnages un peu partout en Finlande, à la manière de vagabonds existentialistes partis en quête du petit rien qui manquait à leur vie : la liberté.
    « Les Finlandais ne sont pas pires que les autres, mais suffisamment mauvais pour que j’aie de quoi écrire jusqu’à la fin de mes jours. »

Bibliographie
Ses romans :
    * Operaatio Finlandia, 1972
    * Paratiisisaaren vangit, 1974
    * Jäniksen vuosi, 1975
    * Onnellinen mies, 1976
    * Isoisää etsimässä, 1977
    * Sotahevonen, 1979
    * Herranen aika, 1980
    * Ulvova mylläri, 1981
    * Kultainen nousukas, 1982
    * Hirtettyjen kettujen metsä, 1983
    * Ukkosenjumalan poika, 1984
    * Parasjalkainen laivanvarustaja, 1985
    * Vapahtaja Surunen, 1986
    * Koikkalainen kaukaa, 1987
    * Suloinen myrkynkeittäjä, 1988
    * Auta armias, 1989
    * Hurmaava joukkoitsemurha, 1990
    * Elämä lyhyt, Rytkönen pitkä, 1991
    * Maailman paras kylä, 1992
    * Aatami ja Eeva, 1993
    * Volomari Volotisen ensimmäinen vaimo ja muuta vanhaa tavaraa, 1994
    * Rovasti Huuskosen petomainen miespalvelija, 1995
    * Lentävä kirvesmies, 1996
    * Tuomiopäivän aurinko nousee, 1997
    * Hirttämättömien lurjusten yrttitarha, 1998
    * Hirnuva maailmanloppu, 1999
    * Ihmiskunnan loppulaukka, 2000
    * Kymmenen riivinrautaa, 2001
    * Liikemies Liljeroosin ilmalaivat, 2003
    * Tohelo suojelusenkeli, 2004
    * Suomalainen kärsäkirja, 2005

Ses romans traduits en français
    * Prisonniers du paradis (Paratiisisaaren vangit, 1974, trad. fr. 1996)
    * Le lièvre de Vatanen (Jäniksen vuosi, 1975, trad. fr. 1989)
    * Un homme heureux – (Onnellinen mies,1976, trad. fr. 2005)
    * Le Meunier hurlant (Ulvova mylläri, 1981, trad. fr. 1991)
    * La Forêt des renards pendus (Hirtettyjen kettujen metsä, 1983, trad. fr. 1994)
    * Le Fils du dieu de l'orage (Ukkosenjumalan poika, 1984, trad. fr. 1993)
    * La Douce Empoisonneuse (Suloinen myrkynkeittäjä, 1988, trad. fr. 2001)
    * Petits suicides entre amis (Hurmaava joukkoitsemurha, 1990, trad. fr. 2003)
    * La Cavale du géomètre (Elämä lyhyt, Rytkönen pitkä, 1991, trad. fr. 1998)
    * Le Bestial serviteur du pasteur Huuskonen – (Rovasti Huuskosen petomainen miespalvelija, 1995, trad. fr. 2007)


        Ses œuvres se caractérisent par leur humour, et le Lièvre de Vatanen ne déroge pas à la règle. Du début à la fin de notre lecture un sourire nous accompagne. Ce livre est une sorte de voyage initiatique à la recherche de liberté que Vatanen entreprend et va poursuivre à travers la Finlande, flanqué d’un lièvre particulier. Celui-là même qui lui a fait ouvrir les yeux sur son statut de prisonnier ; en effet, Vatanen est prisonnier d’une vie dans laquelle il est  malheureux. Heureusement l’arrivée du lièvre va tout changer : pourquoi ne pas tout lâcher ? Partir à l’aventure ? Pour la première fois Vatanen va vivre sa propre aventure, sans suivre le chemin qu’on a tracé pour lui mais voyager sans itinéraire sinon celui qui ses jambes vont tracer.
        Sa disparition ne suscite pas de grand intérêt dans le rang de ses collègues, sa femme n’en parlons pas ! Ou plutôt si, elle lui ordonne de rentrer pour ne pas avoir affaire au scandale que pourrait créer sa disparition, il faut dire qu’elle le déteste cordialement, le trompe et ne veut pas divorcer toujours à cause d’un éventuel scandale. Oui, Vatanen, n’a pas une vie facile, son métier de journaliste l’a déçu et sa vie sentimentale n’est pas fameuse non plus. On peut dire que le lièvre tombe bien, qu’il est le déclic au moment où plus rien de va dans sa vie.
        Il y a trois personnages principaux dans ce livre : Vatanen, journaliste dont la vie inintéressante va peu à peu prendre un sens,  va s’avérer très débrouillard pour un simple journaliste, on va le constater tout au long de son aventure ; il y a le lièvre, bien sûr, personnage énigmatique, qui suit sans jamais faillir Vatanen et qui a de temps en temps
des réactions qui vont aider Vatanen, mais il y a également la Finlande comme personnage principal. Vatanen ne fait pas que se balader en forêt, il traverse la Finlande, partant de Heinola pour arriver en URSS, les villes sont décrites, les paysages aussi, les saisons ; il nous fait voir la Finlande à travers ses animaux également, le lièvre bien sûr mais d’autres font leur apparition.
        Il y a beaucoup de personnages secondaires qu’il rencontre tout au long de son périple, un chauffeur de taxi passionné par les plantes, un vétérinaire, un garde-chasse, des policiers, deux commissaires dont un à la retraite et plutôt particulier, des pompiers, des vaches, une jeune et jolie fermière, un homme qui distille son alcool, un conducteur de bulldozer qui a l’air d’avoir perdu l’esprit, des militaires, un pasteur à la gâchette rapide, un homme qui va s’avérer mort, un vieux bûcheron ivrogne, un corbeau voleur, un instituteur à la religion particulière et s’adonnant au sacrifice d’animaux, des soldats, un ours brun mal luné, une voleuse de lièvre, un fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères, un professeur en laboratoire, le secrétaire des Jeunesses nationales, un dentiste, Leila, jeune avocate qui n’est pas qu’avocate, une douzaine d’ivrognes, deux gros chiens pas très sympa, de nouveau l’ours, l’Armée rouge… Il faut dire qu’il va en vivre des aventures !
        Tout commence au retour d’un reportage sur Heinola ; le photographe de Vatanen qui conduit la voiture qui doit les ramener sur Helsinki renverse un lièvre que Vatanen décide de soigner. Le photographe fatigué d’attendre son collègue et après plusieurs sommations repart, laissant le journaliste seul en pleine forêt, en pleine nuit. S’ensuit la révélation sur sa vie ; il décide de s’enfoncer dans les bois.
        Ensuite il part pour Mikkeli où il trouvera le garde-chasse qui lui donne une autorisation spéciale afin de pouvoir garder le lièvre ; entre Kuopio et Nurmes il se fait arrêter par des policiers fort peu dégourdis qui ne savent pas quoi faire de Vatanen, leur commissaire n’étant pas présent. Le commissaire revient et emmène Vatanen à sa partie de pêche ; là, il rencontre le commissaire à la retraite, celui-là même qui est très particulier et qui a une théorie intéressante sur le président Kekkonen. Il y aurait une manipulation de l'Etat finlandais qui consisterait à avoir remplacé Kekkonen par un sosie, cette manœuvre visant à cacher la mort de Kekkonen, afin de ne pas déstabiliser le pays. Cette conspiration ferait en réalité référence aux dernières années du mandat de Kekkonen durant lesquelles sa maladie était cachée aux Finlandais.
        Lors d’un incendie de forêt, il se porte volontaire et part lutter contre les flammes ; c’est là qu’il rencontre l’homme qui distille son alcool et le fou sur son bulldozer. Il arrive à Kuhmo où il obtient un travail de débroussailleur et dort sous une tente. Lorsque son travail est fini, il rentre en ville et c’est à ce moment-là qu’il rencontre l’homme mort. Il trouve un travail de défricheur à Posio; il habite alors dans un abri en forêt mais il y trouve un corbeau voleur de nourriture ; entre Posio et Sodankyla, il y a Sampio où il va réparer une cabane : les Gorges-Pantelantes. Il va y rencontrer Kaartinen, l’instituteur à la religion particulière, un ours, une voleuse de lapin, des militaires et même prendre un hélicoptère pour s’échapper d’un nouvel incendie. Il se retrouve donc à Sodankyla mais son lièvre a l’air d’aller mal, il prend un taxi jusqu’à Rovaniemi pour y rejoindre l’aéroport et rentrer sur Helsinki où un laboratoire pourrait aider le lièvre. Une fois que le lièvre va mieux, il se passe une période un peu floue dans la vie de Vatanen aux alentours de Turku, il décide de retourner aux Gorges-Pantelantes mais il se fait attaquer par l’ours ; alors il décide de la poursuivre, c’est comme cela qu’il traverse la frontière une nuit où la neige tombe fort : il arrive à Kandalaksa (URSS) où il réussit à abattre l’ours mais il se fait arrêter par l’Armée rouge, qui le conduit jusqu’à Leningrad et le renverra alors à Helsinki.

        Vatanen va trouver sa liberté mais à quel prix ? La fin de l’histoire n’est peut-être pas celle qu’on imaginait…

        Le lièvre de Vatanen est une histoire particulière, poétique, humoristique ; c’est peut-être en ça que l’on peut dire que c’est du réalisme magique. De plus à travers tous ses périples tout le monde s’extasie devant le lièvre, ne semblant pas trouver incongru qu’un homme se balade avec un animal sauvage. Les personnages n’ont pas de pouvoirs magiques à proprement parler mais la conjugaison de tous les éléments rendent ce livre quelque peu magique.
        Son livre est qualifié plusieurs fois de roman d’humour écologique. De l’humour, de la nature, une quête, des personnages farfelus, une autodérision de la vie finlandaise… Paasilinna se moque souvent des autorités finlandaises dans ce livre. Bref tout pour faire un roman agréable à lire où les pages se tournent facilement, le sourire aux lèvres et cette question existentielle qui se pose à chaque fois : mais que va-t-il encore lui arriver ?

        Le lièvre de Vatanen a été l’objet de deux adaptations au cinéma, une en 1977 de Risto Jarva et une autre plus récente de Marc Rivière en 2006 avec Christophe Lambert comme Vatanen ; l’histoire est transposée au Canada.

Jennifer B. AS Ed. Lib.
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5 décembre 2007 3 05 /12 /décembre /2007 20:19
insupportablebassington.jpg
SAKI

L’insupportable Bassington,
suivi de quatre nouvelles inédites
Traduit par Raymonde Weil,
Michel Doury et Jean Rosenthal
Paris : Ed. Robert Laffont, 2006
Collection Pavillons poche
Prix : 7, 90 €
ISBN : 2-221-10638-5



I)    L'auteur :
        De son vrai nom, Hector Hugh Munro est né en 1870. Il a été élevé par ses deux tantes, en Grande Bretagne, avec qui il ne s'entendait pas du tout. Il a passé une enfance morose et ennuyeuse ; on dit donc en général que son humour particulier est une des conséquences de cette enfance.
        Il devient journaliste après ses études et commence à voyager beaucoup pour son travail. Pendant ce temps, il écrit beaucoup, dont de nombreuses satires politiques.
        Au début de la Première Guerre mondiale, il s'engage volontairement dans l'armée. Il y meurt en 1916.

II)    L'oeuvre :
        Les meilleurs écrivains ont salué ce roman comme un chef-d'oeuvre de la littérature anglaise du XXème siècle. On dit d'ailleurs que pour mieux savourer l'humour particulier de Saki, il faut commencer par lire son roman, L'insupportable Bassington.
        Ce roman est suivi de quatre nouvelles inédites ; en effet un recueil de nouvelles a été publié, Le cheval impossible, mais ces nouvelles n'y figurent pas.
L'ambiance général de ce livre est très anglaise. L'humour anglais, celui de Saki, est assez noir. Le contexte est celui d'une Angleterre post-victorienne, avec beaucoup de conventions, de règles. Cette Angleterre glisse doucement vers la modernité. Saki tourne donc ces manières anglaises en ridicule.
         Ses personnages sont des caricatures. Ils se situent dans les extrêmes ; comme le personnage de Francesca Bassington, dans le roman, qui pour décrire son âme aurait reproduit son salon (typiquement anglais, confortable, avec « ces précieux trésors personnels et ces trophées qui avaient survécu aux secousses et aux orages d'une vie conjugale médiocrement tranquille ») ou comme Philip Slertherby,(dans "Un coup pour rien"), un homme qui souhaite faire sa carrière dans la politique mais pour cela doit être reçu dans la manoir de Mrs Saltpen-Jago pour pouvoir être introduit dans le « grand monde ».
        Le sujet de ses histoires est la vie quotidienne anglaise. Saki arrive à trouver beaucoup d'anecdotes sur un même sujet. Les chutes de ses nouvelles sont toutes plus étonnantes les unes que les autres. On retrouve pourtant souvent des réceptions entre personnes du « grand » monde anglais, des ladies, des hommes politiques importants. Ces gens se côtoient, se reçoivent entre eux, font des manières, etc... mais surtout ces personnes se détestent entre-elles même si elles ne le laissent pas apparaître. C'est ce qui fait tout le charme de cette ambiance, cette hypocrisie permanente. Saki arrive à retranscrire en peu de temps, en quelques lignes cet univers (ce sont des nouvelles). On est plongé au coeur de ce monde particulier où tous les coups sont permis tant que la personne concernée ne se situe pas dans la pièce. Tout se passe dans le dos des gens.

    J'aime beaucoup cet univers anglais du XIXème siècle, vraiment différent du nôtre. Saki nous charme avec son humour et on est pris très vite dans ce monde. Je conseille vraiment ce livre, mais les nouvelles sont peut-être plus intéressantes étant donné que la chute arrive plus vite, et c'est elle qui donne tout le sens à l'histoire. C'est le dernier point d'humour de Saki qui fait tout....chuter !!!

Inès, 1ère année Ed.-Lib.

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Published by pier - dans Nouvelle
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5 décembre 2007 3 05 /12 /décembre /2007 19:59
museedusilence-copie-2.jpg
OGAWA Yoko,
Le Musée du silence,
traduction Rose-Marie Makino-Fayolle,
Arles, Actes sud, 2003,
315 p.

        Pour la première fois dans l'œuvre d'Ogawa Yoko, le personnage principal est masculin et l'histoire racontée prend son temps pour s'installer ; autrement dit, c'est son premier vrai roman par rapport aux récits plutôt courts qu'elle avait l'habitude d'écrire jusque là.

Résumé : Un jeune muséographe se retrouve au milieu de nulle part, dans un village dont on ne connaîtra jamais le nom : il vient d’être engagé par une vieille dame pour constituer un musée d’objets très spéciaux. En effet, ce sont des objets ayant jadis appartenu à des personnes aujourd’hui mortes et que la vieille dame a récoltés comme preuves de leur existence passée. Le jeune homme sera donc désormais chargé de récolter les objets, souvent illégalement. Ce travail finira par le mener sur des scènes de crime et la police ne tardera pas à le présumer coupable…
Je ne sais pas si le terme réalisme magique est appropriée au Musée du silence

        Les personnages ne sont jamais nommés et sont désignés par les termes qui leur correspondent le plus :
Le jeune muséographe : il participait déjà au processus de conservation sans s’en rendre compte en gardant toujours avec lui le Journal d’Anne Frank en souvenir de sa défunte mère et un microscope en souvenir de son frère qui est loin de lui. Il attache de l'importance à la possession des choses et veut conserver la forme, le visible le plus longtemps possible. Il s'habitue petit à petit à l'illégalité et à l'étrangeté de sa tâche et va jusqu'à piquer l'œil de verre d'un cadavre, casser une serrure d'entrée, trancher le fil d'un système de surveillance…
La vieille dame : elle est toujours de mauvaise humeur, paraît égocentrique, autoritaire et méchante mais cache au fond une infinie tendresse pour sa fille adoptive et un certain attachement pour le narrateur. Elle vit en fonction de l'almanach qu'elle a créé, c'est ce qu'elle appelle suivre son "calendrier personnel". Ce qui la pousse par exemple à inaugurer le musée un certain jour parce que dit "favorable" alors que la construction n'est pas terminée et les objets pas encore exposés. Elle récolte les objets des défunts depuis l'âge de 11 ans en choisissant ceux qui les caractérisent le mieux. Mais cela n'a rien à voir avec le sentimentalisme contenu dans le souvenir ni avec la légalité. En effet, pour se procurer un souvenir authentique et véritable, la vieille dame n'hésite pas à enfreindre la loi et l'éthique (elle va jusqu'à déterrer le cadavre d'un chien pour l'exposer).
La jeune fille : c'est une jeune fille proche de l'âge à adulte mais encore si enfantine. "Elle avait la manière de parler d’une adulte mais ne cherchait pas à cacher l’enfance qui affleurait au détour d’un geste, si bien qu’un certain déséquilibre l’environnait à chaque instant." Le narrateur n'est pas insensible à son charme. On ne sait pas pourquoi la vieille dame l'a adoptée mais elles sont fortement liées, elles se comprennent sans se parler.
Le jardinier : c'est un des personnages témoignant de l'étrangeté présente dans tout le roman. Très sympathique au premier abord, on ne peut s'empêcher de remarquer qu'il agit bizarrement. Fasciné par les couteaux qu'il fait lui-même il déclare : "ma plus grande joie est d'imaginer à quoi servent les couteaux que j'ai fabriqués".

Les thèmes que l'on retrouve dans Le Musée du silence sont récurrents dans l'œuvre d'Ogawa Yoko :
        Il y  a tout d'abord la mémoire qui permet de lutter contre la mort : la vieille dame veut des objets qui soient la preuve la plus vivante et la plus fidèle de l'existence physique de la personne défunte, "quelque chose empêchant éternellement l'accomplissement de la mort qui fait s'écrouler, à la base, cet empilement si précieux des années de vie", puisque "tout tend à la décomposition du monde. Rien n'est immuable". Le classement permet de lutter contre l'inexorable disparition, contre l'oubli. Ainsi, tous les jours, la vieille dame raconte au jeune homme l'histoire des objets pour que celui-ci les mette en valeur. Le musée n'est donc pas un entrepôt mais un lieu de vie où les objets ou "minuscules fragments du monde"  reprennent leur signification oubliée.
    Le thème du silence est aussi très présent tout au long du roman : outre les longs silences apaisants qui s'installent parfois entre la vieille dame et le jeune homme, le monde du silence est ici incarné par les personnages étranges que sont les prédicateurs qui pratiquent l'ascèse du silence. Il leur est interdit de parler pour le reste de leur vie et leur idéal est de mourir au milieu du silence total. "Rien ne sort de l'intérieur d'eux-mêmes mais ils ne refusent pas ce qui vient de l'extérieur" : les habitants ont l'habitude de leur raconter leurs secrets car ils savent qu'ils ne seront jamais révélés et le "petit monde de silence" les accueille. Lorsque l'un des prédicateurs enfreint la règle, il peut aller se confesser mais d'une manière peu ordinaire : en collant sa langue sur un pic de glace. Ainsi, le froid "la [réduit] au silence en gelant les mots qu'elle s'est fourvoyée à prononcer." Le narrateur est comme attiré par ce monde de silence. On suit la progression d'un prédicateur du silence dans son ascèse : au début il converse avec le jeune fille, devient son ami, puis se renferme de plus en plus en lui-même et le jeune muséographe s'interroge : "pourquoi le garçon ne parlait-il pas ? Je réfléchissais vaguement dans ma tête. Il avait progressé dans sa pratique silence". Le jeune novice devient un prédicateur du silence aguerri.
        Enfin, même s'il est traité au second plan on retrouve le thème du sexe souvent présent dans l'œuvre d'Ogawa qui se traduit sous la forme de l'attirance que ressent le jeune muséographe pour la jeune fille : "n'aurais-je pas été capable de lui offrir tout ce qu'elle voulait. C'était ce dont elle me donnait l'illusion". Il attache une grande importance à décrire son physique, ses vêtements, ses moindres gestes. Mais cette attirance est malsaine, il est plus vieux qu'elle, elle le vouvoie tout au long du roman, l'appelle "monsieur". Il fait un rêve d'elle où il se rend compte qu'il n'a "pas besoin de maîtriser le désir qui [l]'aurait fait tomber dans le dégoût de [lui]-même".

Le village est le théâtre d'événements et de coutumes très étranges :
- lorsque la bombe éclate en plein centre du village, on ne sait pas ce qui se passe, tout était paisible et brusquement c'est le chaos. L'auteure n'explique rien, ce n'est que quelques pages plus tard que l'on comprend que c'était une bombe. Pourquoi un attentat à la bombe dans ce petit village tranquille ?
- une série de meurtres horrible a lieu dans ce même village : de jeunes femmes sont retrouvées mortes, les mamelons découpés. Le premier crime remonte à 50 années plus tôt. Ainsi un vrai mystère plane sur la question de l'identité du coupable.
- les habitants du village ont des mœurs étranges comme, par exemple, le mur avec des trous pour les oreilles où, lorsque l'on arrive à glisser son oreille dans l'orifice prévu à cet effet, on est exonéré d'impôts. Certains vont jusqu'à recourir à des opérations pour raccourcir leurs oreilles… Chaque année, le village voit aussi se dérouler la Fête des pleurs, une procession d'habitants en train de pleurer qui élisent une princesse des larmes chargée de brandir une branche d'aubépine, croyant que cela va faire reculer l'hiver.
- on a l'impression que le village est complètement coupé du reste du monde, aucune intervention extérieure n'a lieu. Le jeune muséographe écrit de nombreuses fois à son frère mais ne reçoit jamais de réponses. Mais son frère reçoit-t-il ses lettres ? On ressent alors un sentiment d'enfermement, comme si le narrateur ne pouvait plus jamais repartir de ce village.

        Le Musée du silence est une histoire partagée entre la paisible routine du classement des objets et les événements étranges se déroulant au village ou au musée. C'est un roman que l'on pourrait qualifier de linéaire, une surface lisse qui cache beaucoup de choses mystérieuses mais dont le suspense est exclu. Loin d'être un roman policier où le personnage principal serait traqué par des policiers, c'est une réflexion dont l'auteure nous fait part. Une réflexion sur la mort qui emporte tout, l'oubli, la mémoire, les objets qui seraient les seuls témoins de notre existence passée
mais il est sûr qu'une atmosphère particulière plane sur ce roman, l'étrange est présent tout au long de l'histoire à travers les personnages, les événements ou les caractéristiques du village.

Laura, Bib 2ème année

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5 décembre 2007 3 05 /12 /décembre /2007 19:10
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Richard BRAUTIGAN

La pêche à la truite en Amérique
suivi de Sucre de pastèque
Traduction de Marc Chénétier
10/18 Domaine étranger







Un beau bouquin tranquillement fou.
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        Ecrivain maudit.    Richard Brautigan a commencé à écrire La pêche à la truite en Amérique pendant des vacances passées en camping avec sa femme et leur unique fille tout juste née. Néanmoins, il  s’était déjà essayé à l’écriture, en particulier à la poésie, mais ses précédentes publications ne rencontrèrent pas le succès. La pêche à la truite en Amérique est son premier roman et il le publiera quelques années plus tard, en 1967, en plein mouvement hippie. Une photo de lui et de sa femme posant devant la statue de Benjamin Franklin illustre la couverture de la toute première édition. A la différence du reste de ses œuvres, La pêche à la truite en Amérique a eu un succès fulgurant, en devenant presque le point de ralliement des hippies, faisant de Brautigan un leader de la beat génération. Ne se prêtant pourtant pas au rôle, Brautigan et ses truites furent pendant un temps oubliés. Il partit alors au Japon puis en France, où son écriture était mieux appréciée. Il finit tout de même par rentrer en Amérique où il publia d’autres romans avant de se suicider dans les années 80.

        Digression.     Le recueil de La pêche à la truite en Amérique est loin d’être un guide pour pêcheur, mais plutôt une sorte de parodie. Derrière ce titre peu accrocheur se cache en fait une œuvre totalement surprenante et farfelue. S’il parle effectivement de pêche et de truite, Brautigan aborde le sujet de manière ironique, et s’en sert surtout comme support à ses autres récits. Composé d’une cinquantaine de textes courts, le recueil ne semble suivre aucune logique, aucun schéma narratif. Chaque petite nouvelle, totalement indépendante de la précédente, développe fugitivement une pensée soudaine de l’auteur. Sans vraiment de début ni encore moins de fin, les nouvelles de Brautigan paraissent toutes suivre un maître mot : la digression. En effet, si Brautigan semble vouloir nous parler de ses vacances au camping, il préférera soudain suivre quelques instants l’existence d’un homme quelconque accoudé dans un bar. De même s’il se lance dans une profonde réflexion, ses pensées sont alors entrecoupées de phénomènes étranges et invraisemblables. Dans ce méli-mélo de récits, on peut tout de même distinguer trois catégories ou thèmes essentiels qui peuvent toutefois se retrouver simultanément dans une même nouvelle. Le thème qui prédomine est celui du souvenir, la première catégorie regroupe donc une grosse quantité d’anecdotes, de souvenirs en tout genre qui s’entrecoupent, se superposent ou se complètent. La deuxième ressemble à s’y méprendre à la première mais il s’agit en fait d’histoires imaginaires, de rêves éveillés ou tout simplement de délires de l’auteur. Enfin la dernière catégorie pourrait s’apparenter à un carnet de voyage ou un journal, car Brautigan y note le déroulement de ses journées. Ce thème apparaît essentiellement en tout début de nouvelle, juste le temps pour Brautigan de se remémorer une anecdote ou d’en imaginer une.
        Le recueil est donc composé d’un assortiment de tranches de vies anonymes dont un seul personnage semble se dégager : il s’agit de Baduc la pêche à la truite en Amérique, un ami de Brautigan que l’on retrouvera à trois moments précis de sa vie. En dehors de Baduc, les personnages évoqués  semblent s’évanouir aussi vite qu’ils se sont imposés à l’esprit de Brautigan.

Poésie.     L’écriture de Brautigan est basée sur la simplicité, sur des phrases courtes et des dialogues retranscrits tels quels, avec ses mots de tous les jours. Sans jamais chercher la complexité, on peut pourtant dire que Brautigan a un style bien à lui, un style d’un naturel naïf, presque puéril. Toutefois il emploie quelques figures de style, mais elles semblent si naturelles et en même temps si insolites que l’on comprend que ce n’est pas un artifice de la part de l’auteur mais bel et bien sa façon de ressentir son monde. Ainsi ses images et comparaisons paraissent surprenantes, parfois aberrantes tellement elles peuvent être éloignées du sens commun et de la raison. Le lien entre le comparé et le comparant n’est pas souvent évident, ce qui rappelle la poésie des Surréalistes. Outre les comparaisons, c’est avec ses personnifications et ses chosifications que Brautigan nous étonne. Il décrit par exemple de manière tout à fait naturelle et réaliste une photo d’un de ses amis au côté de l’Existentialisme. De même, le lieu où à été prise la photo de sa femme et lui devant la statue de Benjamin Franklin sera évoqué dans le recueil sous le nom de « la couverture ». De façon plus récurrente, il utilise le terme de « la pêche à la truite en Amérique » pour désigner tour à tour Baduc, un quelconque ami ou lui même. Ainsi Brautigan parvient à placer cette expression dans la quasi-totalité de ses nouvelles et même dans chacun de ses livres.
        Brautigan s’attache également à décrire de manière détaillée mais sincère certains lieux ou personnages qui traversent sa vie. Cet « arrêt sur image » contrastant avec l’habituelle urgence de vivre dont semble souffrir Brautigan nous permet de pénétrer dans l’intimité de ses relations et nous invite ainsi dans un univers certes dur mais possédant pourtant une certaine douceur.

        Sombre et fantastique, telle est effectivement la combinaison singulière qui résume le plus simplement le monde de Brautigan. Ainsi, dans La pêche à la truite en Amérique, il est tout aussi habituel de croiser une prostituée ivre morte sur un trottoir que d’aller acheter en magasin un bout de ruisseau d’occasion pour l’installer près de chez soi. Dans l’univers de Brautigan, les ivrognes comme les prostituées et les mutilés côtoient aisément les truites bossues, les cerfs domestiqués ou encore les demi-arbres destinés à être apposés à un mur de maison. Le personnage de Baduc la pêche à le truite en Amérique trahit toutefois l’auteur, puisque l’on peut voir en lui le symbole même du monde réel de Brautigan : mutilé, ivrogne et sans volonté, Baduc apparaît à trois reprises dans le recueil mais chaque fois sa situation a empiré. Ce personnage peut donc représenter la vie malheureuse et décadente que mène l’auteur.

Mayonnaise.     Outre sa lubie de vouloir placer « la pêche à la truite en Amérique » dans la quasi-totalité de ses nouvelles, Brautigan a également tenu à achever son roman avec le mot « mayonnaise ». Justifiant d’un besoin humain, il écrit donc en guise de dernier chapitre une lettre de condoléances fictive dans laquelle un post-scriptum s’excuse d’avoir oublié la mayonnaise. Cette note d’humour a marqué les esprits et est à l’origine de la Brautigan Library, une étrange bibliothèque qui ne contient que des manuscrits inachevés ou refusés par les maisons d’éditions. Ils sont classés en quatre catégories que Brautigan définit dans L’Avortement : le futur, l’aventure, l’amour et tout le reste. Les livres sont séparés par des pots de mayonnaise, qui tiennent aussi office de presse-papier.

Marianne, 1ère année Ed-Lib.

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4 décembre 2007 2 04 /12 /décembre /2007 20:56

mr-vertigo.jpg
Paul AUSTER
Mr Vertigo, 1994
trad. de Christine le Bœuf
Actes Sud, 1994





Biographie de Paul Auster :


        Paul Auster est né dans le New-Jersey en 1947 aux Etats-Unis. Ses parents sont originaires d'Europe centrale (mais nés aux Etats Unis).

        Il va être très tôt au contact des livres par l'intermédiaire de la bibliothèque d'un oncle traducteur et va commencer à écrire à l'âge de 12 ans.

        De 1965 à 1967, il est étudiant à l'Université de Colombia où il étudie les littératures française, italienne et anglaise et où il va commencer à traduire des auteurs français.

        S'ensuit une dizaine d'années de galère où il va rédiger quelques articles pour des revues ; commencent alors les premières versions de Moon Palace et du Voyage d'Anna Blume. Il va également séjourner en France où il vit de ses traductions (Mallarmé, Sartre, Simenon) et écrit des poèmes avant d'être reconnu comme un écrivain majeur dans les années 80.


Mr Vertigo : résumé

        Par la première phrase du livre : « j'avais douze ans la première fois que j'ai marché sur l'eau » puis un peu plus loin : «  Maître Yehudi m'avait choisi parce que j'étais très petit, très sale, tout à fait abject. 'Tu ne vaux pas mieux qu'un animal, m'avait-il dit, tu n'es qu'un bout de néant humain' » , nous entrons directement dans l'univers de Walter Rawley, jeune orphelin, élevé par son oncle et sa tante, jusqu'au jour où il est recueilli par Maître Yehudi qui a promis de lui apprendre à voler avant son 13ème anniversaire. Pour ce faire, Walt va devoir surmonter un certain nombre d'épreuves terribles (être enterré vivant par exemple). Il y arrivera, connaîtra la gloire en donnant différents spectacles à travers l'Amérique jusqu'au jour où il ne pourra plus voler (car pris de vertiges et de malaises à chaque tentative) et sera donc obligé de renoncer à son don.

        Ceci n'est en fait que la première partie du livre : il serait en effet difficile de résumer entièrement Mr Vertigo en quelques lignes car c'est une oeuvre riche en péripéties, racontée par Walter, agé alors de 77 ans. Il nous narre son histoire et donc les souvenirs, les illusions, les rencontres, les événements heureux et tragiques qui jalonnent son existence.


        Il y a, à mon sens, 4 parties dans cette oeuvre :


  • sa préadolescence : sa rencontre avec maître Yehudi, les épreuves d'initiation que celui-ci lui impose.

  • son adolescence : son passage de l'enfance à l'âge adulte, qui se clôt par la mort de maître Yehudi.

  • l'âge adulte : le « rêve américain », les femmes,...

  • la vieillesse : le temps des souvenirs et donc le temps de l'écriture.


Plusieurs personnages importants pour Walt traversent le livre :


  • Maître Yehudi : personnage charismatique du livre, celui-ci est un juif hongrois. C'est en quelque sorte le maître spirituel de Walt. L'évolution de sa relation (élève / mentor) avec lui est d'ailleurs très intéressante à suivre au fil de l'oeuvre.

  • Maman Sue : noire américaine, d'origine sioux qui va être la victime des horreurs du Ku Klux Klan.

  • Esope : à peine plus âgé que Walt, jeune homme noir, il deviendra rapidement le meilleur ami de Walt et sera lui aussi la victime du Ku Klux Klan.

  • Mrs Marion Witherspoon : la maîtresse de maître Yehudi et qui deviendra la compagne de Walt plus tard.


Plusieurs époques liées à l'histoire de l'Amérique se succèdent également dans ce livre :


  • la deuxième guerre mondiale

  • les horreurs du Ku-Klux-Klan

    Paul Auster nous entraîne dans le fantastique, le merveilleux pour nous ramener tout aussi soudainement à une réalité parfois bien dure : une Amérique gagnée par la violence et le racisme. Le contexte historique est donc, lui, bien ancré dans le réel.


        Les lieux jouent également un rôle très important dans les romans de Paul Auster, pour ancrer davantage encore le récit dans la réalité (et ici, la réalité américaine). En effet, dans Mr Vertigo, le personnage traverse différentes villes d'Amérique : Kansas City, Memphis, Levingston, New York, Pittsburgh,... (il y en a environ 70). Ce voyage dans l'Amérique s'apparente ainsi à un roman d'aventures, ou à un voyage initiatique.


Un conte initiatique :

            En général, un roman d'apprentissage est un récit où le narrateur est un héros jeune et sans expérience. Il découvre la vie par le biais de diverses épreuves qui l'ont aidé à « faire ses armes » ; c'est donc une conception de la vie en elle-même qu'il se forge progressivement. Celui-ci découvre donc les grands événements de l'existence : la mort, l'amour, la haine, l'altérité, le courage,... Le personnage traverse donc différentes péripéties qui l'aident à grandir et à mûrir.

        On peut appliquer cette définition à l'oeuvre de Paul Auster (ou du moins à la première partie de l'oeuvre) : Walt est un jeune homme sans expérience qui va être amené à affronter diverses épreuves dont Maître (et là encore, le terme est important) Yehudi est à l'initiative. Le narrateur, âgé de 77 ans, revient sur ses diverses expériences qui l'ont aidé à grandir et à devenir un homme adulte.

Le réalisme magique dans l'oeuvre :


Pour moi, il y a deux sortes de réalisme magique dans l'oeuvre :


  • il y a dans le livre, un élément magique fondamental : Walt réussit à voler, cela pourrait nous paraître complètement absurde et pourtant, en tant que lecteur, nous acceptons cette donnée dès le départ et nous nous laissons emporter dans ce monde merveilleux comme s'il était effectivement possible d'apprendre à voler. Le magique s'intègre donc parfaitement au monde réel.

  • Le deuxième s'apparente au monde merveilleux que tout un chacun possède quand il est enfant : le regard que l'on porte sur le monde lorsque nous sommes enfants.

    D'ailleurs, les deux réalismes sont liés : en effet, le merveilleux disparaît au fur et à mesure que le personnage grandit. Le passage de l'enfance à l'âge adulte, va être marqué par le fait que Walt ne réussisse plus à voler. Plusieurs explications : lorsque l'on grandit, on s'ancre davantage dans la réalité, on a l'esprit moins léger... les enfants au contraire s'inventent un monde merveilleux, ils ont l'esprit libre, insouciant... et peuvent s'envoler ? Comme le dit lui-même le narrateur à la fin de l'oeuvre : « je ne crois pas qu'un talent particulier soit nécessaire pour décoller du sol et flotter en l'air » (...) « il faut apprendre à ne plus être soi-même ».

Mon avis sur le livre :

        Plusieurs thèmes apparaissent dans le livre : le temps qui passe, la solitude, le poids de la culpabilité, la perte de l'être aimé, la disparition, le besoin de se reconstruire, de tout recommencer (et à tout moment). Pour moi, c'est un livre sur l'enfance vers le passage à l'âge adulte, un livre sur la difficulté de grandir, de faire des choix, de se diriger vers un monde qui n'a pas l'air très joyeux en apparence.

        C'est un conte philosophique qui nous entraîne dans l'univers fantastique, fabuleux du personnage principal (qui repousse les limites et les capacités de l'être humain en volant) mais qui pourtant nous ramène à une réalité parfois cruelle : la vie d'un être humain qui, comme tout un chacun se bat pour la vivre du mieux qu'il le peut. Vertigo : le vertige de l'être, le vertige de grandir, l'envie d'échapper à sa condition mais de ne pas pouvoir.

        Pour conclure, c'est un livre facile à lire, plein d'humanité et riche en rebondissements.


M.B. AS BIB


Sources pour la biographie de l'auteur : Wikipédia


 

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