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26 mars 2013 2 26 /03 /mars /2013 07:00

barbara-constantine-et-puis-Paulette.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Barbara CONSTANTINE         
Et puis, Paulette…
Calmann-Lévy, 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’auteur, Barbara Constantine
 
Biographie

http://www.de-plume-en-plume.fr/membre/963

 
Bibliographie

  • Allumer le chat , Points, 2007
  • À Mélie, sans mélo, Calmann-Lévy, 2008
  • Tom, Petit Tom, Tout Petit Homme, Tom, Calmann-Lévy, 2010 (prix Charles Exbrayat en 2010)
  • Voisins, Voisines et Jules le chat, Rageot, 2010 (jeunesse)
  • Et puis, Paulette…, Calmann-Lévy, 2012


 

L’histoire

Et puis, Paulette… c’est l’histoire, en premier lieu d’un vieil homme, Ferdinand, qui, après la mort de sa femme et le départ de son fils, sa belle-fille et ses deux petits-enfants, vit seul dans sa ferme. Un vieil homme au caractère bien trempé, un peu bougon mais attendri par ses petits-enfants, les « Lulus » (Ludo et Lucien) qu’il ne voit plus si souvent à cause de sa belle-fille. C’est grâce à eux que la vie de Ferdinand va changer. En rentrant chez lui, il aperçoit la chienne de sa voisine, Marceline, et la lui ramène. Il découvre avec stupeur que Marceline semble sans vie, étendue sur son lit ; elle s’est évanouie à cause d’une fuite de gaz. Après l’avoir sauvée, Ferdinand remarque que le toit de Marceline est sur le point de s’effondrer et décide de l’aider. Un week-end où les Lulus sont chez Ferdinand, une tempête s’abat sur le village et menace la maison et la vie de Marceline. Ce sont les Lulus qui demandent à leur grand-père pourquoi il n’inviterait pas Marceline chez lui. Pour Ferdinand cela ne semble pas si simple d’inviter une femme qu’on connaît à peine à vivre chez soi. Il le fera tout de même.

 Peu après l’emménagement de Marceline, sa chienne et son âne, le meilleur ami de Ferdinand, Guy leur apprend que Gaby, sa femme, son amour depuis toujours, est mourante. Lorsqu’elle décède, Guy se laisse mourir petit à petit. Mireille, belle-fille de Ferdinand et fille adoptive de Guy, ne supporte pas de voir son père ainsi. Elle ravale son mépris pour Ferdinand et le supplie de convaincre Guy d’emménager avec les deux nouveaux colocataires.

La vie à trois semble bien fonctionner et les trois personnes âgées se créent de nouvelles habitudes. Seulement, un matin, Marceline ne se lève pas ; elle est grippée. Guy créé l’organivioc, un tableau concernant l’organisation des soins qu’il faut donner à Marceline. Elle finit par guérir.

Les trois viocs ne parlent pas énormément du passé. Ils l’aiment, sont nostalgiques mais n’y pensent pas forcément ou ne veulent pas en parler. Comme Marceline, qui a vécu un drame familial. Elle se confiera tout de même de plus en plus à Ferdinand. Ils ne parlent pas tant du passé mais, aiment à revivre, ressentir des choses d’un temps révolu. Comme lorsqu’ils prennent le vieux tracteur de Ferdinand qui brinquebale et les remue pendant leurs déménagements/emménagements.

En effet, les déménagements ne s’arrêtent pas là. Au centre du village se trouve la maison des sœurs Lumière, Simone et Hortense, qui sont menacées d’être expulsées par leur neveu. C’est Ferdinand, en leur rendant visite, qui découvre l’affaire car il est accueilli chez les deux femmes par un fusil pointé sur lui. Il les invite à vivre à la ferme et elles acceptent avec joie. Elles demandent à avoir plusieurs pièces pour elles deux. Pour avoir leur intimité et pour que Simone puisse s’occuper plus facilement d’Hortense qui est beaucoup plus âgée que les autres habitants. Hortense finit par avoir besoin de beaucoup plus de soins. Marceline, Guy et Ferdinand ont alors l’idée d’embaucher une infirmière à plein temps, mais cela coûte cher. Muriel, une jeune femme en école d’infirmière accepte leur offre. La jeune femme sera alors nourrie et logée à la ferme ; une nouvelle âme, plus jeune aide à faire vivre la « communauté ».

Guy, toujours friand des tableaux, créé Solidarvioc qui répertorie les retraites de chacun, les gains (vente des maisons, vente de légumes aux marché…) et les dépenses de la maison.

Pour aider Marceline à s’occuper du jardin et de la vente au marché, les viocs se rendent à l’école d’agriculture, pour demander si un étudiant n’aurait pas besoin d’un logement… Ils rencontrent alors Kim, qui s’installe dans la même partie de la ferme que Muriel. Plus de jeunes à la ferme, signifie besoin d’internet. Lorsque l’ordinateur arrive, tout le monde est en ébullition et l’apprentissage de cette machine compliquée ne leur fait pas peur, surtout pas à Guy qui aime surfer sur le oueb et veut se créer un profil fesse bouc. Ils vont même jusqu’à créer un site solidarvioc.com, pas très joli, pas très poétique, mais ça voulait bien dire ce que ça voulait dire. Où ils mettraient les tableaux, leur façon de fonctionner et de vivre pour, pourquoi pas, donner l’envie à d’autres de vivre à plusieurs (le site solidarvioc.com a réellement été créé à la fin de l’écriture du roman de Barbara Constantine).
 
Les jours passent et la communauté vit, les lulus sont souvent à la ferme, le chat était en fait une chatte, l’âne piétine le potager, une histoire d’amour se dessine entre deux « colocataires », puis arrive… Paulette.

 

La forme

L’écriture de ce roman est très orale ; on ne trouve presque que du discours indirect libre tout au long du récit :

 

« Mais ce qu’elle aimait par-dessus tout, c’était parler du passé. De sa jeunesse. De comment c’était mieux avant. Combien c’était plus beau. Surtout avant qu’ils se connaissent ! Elle finissait toujours par énumérer rageusement tout ce qu’elle aurait pu vivre, ailleurs, en Amérique, en Australie, ou au Canada peut-être. Ben oui, pourquoi pas, ça aurait pu ! » (page 19),

« Elle préfère de l’eau, à cause des médicaments. Boit un trait. Ça va mieux. » (page 112).

 

Le discours indirect libre rend vraiment le roman vivant, donne l’impression qu’on nous raconte une histoire, des anecdotes.

 Ce qui est très oralisé également, ce sont les paroles rapportées qui sont écrites telles que les personnages les disent et les imaginent, les comprennent : page 165, lorsque les sœurs Lumière déménagent, Hortense se met à chanter un grand classique : « Aïm ségué aine ze rêne, aïm ségué aine ze rêne, ouate e biou tifoul fi lène, aïm rapi e gaine… ». Il en est de même lorsqu’ils branchent l’ordinateur, ils sont pressés de « surfer sur le oueb et de se mettre de profil sur fesse bouc ».  On retrouve le même procédé concernant les enfants.
 
 

Les thèmes abordés

Et puis, Paulette… de Barbara Constantine est un roman léger et drôle tout en traitant de faits actuels, de problèmes concernant les personnes âgées ; la solitude, l’abus de faiblesse, l’escroquerie, la vieillesse, la sénilité, la mort... Ces faits sont graves mais traités avec légèreté et surtout, sans tabous. On y trouve alors une nouvelle vision de la vieillesse ; au lieu d’être pris en charge et d’attendre la mort dans une maison de retraite, on voit là une sorte de seconde vie : la colocation entre viocs.

Il y a forcément une part de nostalgie, d’amour pour une époque révolue dans le roman. Cependant, ces viocs vivent au présent et se tournent facilement vers l’avenir, notamment par un grand bouleversement à la fin du roman mais, également par la création improvisée de cette communauté et du rapport entre les jeunes et les vieux, où chacun apprend des choses à l’autre.


Clémence, AS édition-librairie

 

 

 

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25 mars 2013 1 25 /03 /mars /2013 07:00

takeshi kitano La vie en gris et rose



 

 

 

 

 

 

KITANO Takeshi
北野 武
La vie en gris et rose
Titre original
Takeshikun, hai !,1984
たけしくん、ハイ
traduit du japonais
par Karine Chesneau
Picquier poche, 2008


 

 

 

 

 

 

 

 

Depuis l’an 2000 et la sortie au cinéma de Battle Royale, film ultra-violent stigmatisant la dérive d’une jeunesse en mal de repères, le grand public connaît Takeshi Kitano en tant qu’acteur, réalisateur, voire les deux à la fois.

Mais ce que le grand public sait peu, c’est que derrière l’image de cet homme robuste au visage taciturne, se cache un autodidacte talentueux, un de ces touche-à-tout pour qui l’art est un ensemble non cloisonné de moyens d’expression.

Et pour preuve, la liste de ses activités éclectiques et atypiques a de quoi impressionner : acteur, réalisateur, animateur télé, humoriste, artiste-peintre, plasticien, écrivain, poète, chanteur, designer de jeux vidéos, tout semble convenir à ce phénomène que rien ne prédestinait à une vie si médiatisée.

Né en 1947, dernier des quatre enfants d’une famille modeste vivant dans un arrondissement populaire de Tokyo, il décroche un diplôme d’ingénieur et exerce le métier de réparateur d’ascenseurs dans une boîte de nuit (rappelons que les boîtes de nuit, au Japon, sont autant prisées pour leurs cabarets que pour leurs pistes de danse).  C’est alors que le caractère dilettante du jeune homme va venir mettre un grain de sel déterminant dans sa vie. À force de côtoyer les humoristes du lieu, il va tisser des liens qui vont lui permettre de remplacer au pied levé les absents sur la scène. Dès lors, tout s’enchaîne. Il crée en 1972, avec son ami Kiyoshi Kaneko, le duo humoristique Two Beats. Consacré au genre manzai, sketches satiriques brocardant la société, le duo fait rire et grincer des dents jusqu’au début des années 80, où Kitano décide de s’émanciper.

C’est le début de sa carrière cinématographique, marqué en 1983 par sa participation en tant qu’acteur au film Furyo de Nagisa Oshima.

Une nouvelle étape est franchie en 1989, quand, alors qu’il joue dans le film Violent Cop en préparation, le réalisateur tombe malade. Il le remplace et adapte le scénario ; le film est un succès. Malgré un grave accident de moto en 1994, à la suite duquel il a failli rester hémiplégique, sa carrière ne cesse de prendre de l’ampleur. En 2000 paraît Battle Royale, puis en 2001 son premier film en langue anglais, Aniki mon Frère. C’est en 2003 qu’il connaît la consécration au Japon, avec la réalisation du film Zatoichi, dans lequel il incarne le légendaire épéiste aveugle.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que tout sourit à Kitano, tout semble conspirer pour lui offrir une vie pleine d’opportunités, de paillettes, de richesses. C’est d’ailleurs un peu ce que l’on s’attend à lire dans La Vie en gris et rose, le récit de son enfance.

On pourrait difficilement se tromper davantage. Car dans ce livre, Kitano occupe le rôle d’un père racontant son enfance à ses propres enfants, ou celui d’un ami se remémorant avec simplicité les anecdotes de sa jeunesse.

Sans aucun artifice, l’auteur se livre. Ici, pas d’effets de style, pas de prétention. Pas d’émotions télécommandées, non plus. À tel point que l’on pourrait penser que ce récit ne nous est pas destiné, s’il ne s’adressait pas directement à nous avec une familiarité complice. Pour un peu, on sentirait son bras posé sur notre épaule.

Et il raconte. Son père, sa mère, l’école, les jeux. La pauvreté. Au travers de ce récit, apparaît en filigrane le manque. Manque du père, dans un premier temps. Ce père qu’il voulait aimer, mais ne parvient qu’à mépriser, qui boit, qui n’est qu’artisan, qui se méprise lui-même. On sent pourtant une farouche volonté de l’aimer, de l’admirer, de la part du jeune Takeshi, comme lors de la cérémonie de la pose de la poutre faîtière d’une maison, seul moment où tous les enfants voudraient avoir un père artisan.

À l’opposé, la mère, trop dure, trop ambitieuse pour ses fils, trop aimante, dont la véhémence dissimule l’affection. Une mère capable de tenir une lampe par-dessus l’épaule de son fils pour lui permettre d’étudier.

Mais cette absence de repères est loin d’être intrinsèque à la famille Kitano. En effet, le récit se déroule au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, période de transition intense pour le Japon qui voit s’affronter traditionalisme et modernité, occidentalisation à travers les GI et isolement historique…

Malgré tout, ce manque reste une toile de fond, un constat nécessaire pour raconter autre chose, paradoxalement. Car autant la simplicité du récit est en décalage avec ce que l’on sait de la suite de la vie de Kitano, autant l’on retrouve l’homme dans Ses paradoxes. Tantôt Kitano Takeshi, homme respectable et imposant, tantôt Beat Takeshi (son nom de scène de l’époque Two Beats), espiègle, cynique, féroce, mais toujours pince-sans-rire. À l’image de ce visage un peu asymétrique, d’un côté la fixité digne, de l’autre les tics qui semblent appeler le spectateur. Ou comme ce récit à la gravité insouciante et à la dualité subtile.

Cette dualité se fait sentir à chaque fois que Kikujiro, le père, intervient. Alors, l’absurdité d’une situation où aucun des deux n’est conscient de l’amour qu’il a pour l’autre apparaît pleinement. Dans les insultes, les coups, les démonstrations – majoritaires – de violence physique ou verbale, autant que dans certaines affirmations discrètes. Comme quand, malgré tout un récit sur l’incapacité de ce père à pêcher convenablement, Kitano confesse qu’il aimait l’idée que celui-ci ait un centre d’intérêt qui l’occupe sainement.

Mais loin d’être circonscrite à une ambiguïté dans la relation père/fils, la dualité est omniprésente, soulignant parfois l’association du ressenti pur de l’enfance et de l’interprétation rétrospective.

Qu’il fasse preuve de richesse imaginaire pour compenser sa pauvreté matérielle, ou de férocité pour ne pas tomber dans le pathos ou la pitié, l’auteur restitue une réalité, vécue avec pragmatisme, au travers du prisme de l’âge, avec une sorte d’amusement indulgent.

Kitano nous offre ici un ouvrage à la poésie brute, au charme simple, suscitant de l’émotion dans ses non-dits et faisant rire par ses mots au cours d’une promenade complice dans le monde de son enfance.


Julien Normand, AS Édition-Librairie



Voir aussi la fiche de Rémy

 

 

 


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24 mars 2013 7 24 /03 /mars /2013 07:00

kishiro-yukito-gunnm.jpg

 

 

 

KISHIRO Yukito
Gunnm
銃夢
Ganmu
(rêves d’une arme)
Première édition
Shueisha, 1990 à 1995
Première édition française :
9 volumes. Glénat, 1995 à 1998.
Traduction : Yvan Jacquet
et Vincent Zouzoulkovsky
Deuxième édition française :
6 volumes. Glénat, 2000.
Version enrichie d’histoires courtes.
 

 

 

 

L’auteur
 
Kishiro Yukito est né en 1967 à Chiba, dans la baie de Tokyo. Il devient dessinateur à peine âgé de dix-sept ans, avec l’histoire courte Kikai. Sacré meilleur dessinateur débutant par le magazine Shonen Sunday, il poursuivra avec Hito en 1988, publié par la Shogakuhan et Kadokama. Mais c’est avec Gunnm que sa carrière sera véritablement lancée, et sans aucun doute c’est l’œuvre dans laquelle il jeté tous ses fantasmes, toutes ses lubies, ses inquiétudes et surtout son talent.
 
Étrange personnage, amoureux des pieuvres et grand ennemi de certaines espèces de papillon, de son propre aveu, Kishiro se montre peu. Les rares photos de ce personnage enveloppé contrastent avec l’énergie implacable et la froideur métallique de sa célèbre héroïne, Gally. Moins apprécié au Japon que ses confrères, Toriyama ou Hojo, il a été découvert en France en même temps que Dragon Ball, puisque Glénat avait acheté les droits de Gunnm pour avoir accès à ceux du célèbre héros à la queue de singe. Ils ont ainsi importé presque involontairement une des bandes dessinées les plus importantes de notre époque, sans équivalent dans le manga.
 
Aujourd’hui, Kishiro se consacre à la suite de Gunnm, intitulée Gunnm Last Order, mais quelques démêlés avec son éditeur n’augurent pas du meilleur pour espérer en voir un jour la fin.[1]
 
 
 
Un scénario imparable
 
L’œuvre est une dystopie qui se déroule sur plusieurs années, et nous pouvons en dégager plusieurs grandes périodes :


La décharge et les chasseurs de prime
 
Kuzutetsu est une ville-décharge, un monde atroce qui concentre la lie de l’humanité, sur laquelle la ville céleste, Zalem, balance ses ordures. C’est dans cet énorme tas d’immondices que le docteur Ido récupère les reste d’un cyborg humanoïde femelle, qu’il répare et baptise Gally. Elle a tout oublié de son passé, mais présente rapidement de spectaculaires aptitudes au combat. Ido remarque qu’elle maîtrise un art martial remontant à plusieurs siècles. Elle devient alors chasseuse de primes, comme Ido l’est aussi par ailleurs. Leur objectif : nettoyer Kuzutetsu de ses innombrables brigands. Le pire d’entre eux s’avère être Makaku, monstre gigantesque qui se nourrit de cerveaux frais. À l’issue d’un combat douloureux, elle vainc Makaku, lequel lui révèle alors qu’il n’avait cette apparence qu’à la suite d’une opération réalisée par un mystérieux savant.
 

Yugo
 
Gally traverse par la suite une période plus ou moins insouciante, sorte d’adolescence retrouvée. Comme de juste, elle y tombe amoureuse. Mais l’élu de son cœur, Yugo, est également un petit voyou, qui revend des organes volés au marché noir. Son objectif : réunir assez d’argent pour voyager jusqu’à Zalem. Gally doit alors faire face à un dilemme : l’arrêter ou le protéger des autres chasseurs. Un de ceux-ci, Zapan, découvre son petit jeu et tente de supprimer Yugo. Gally lui arrache alors le visage. Yugo s’enfuit vers Zalem, mais le système de défense le tue. Gally disparaît.
 

L’ange de la mort
 
Commence alors une Gunnm-image-2.jpgpériode charnière, particulièrement longue au sein de la série, qui se déroule dans le milieu du « motorball ». Ce jeu d’arènes moderne, soupape de sécurité qui maintient le peuple dans les paris et la fascination pour le spectacle, est un course mortelle dont le gagnant est celui qui porte le fameux motorball, un ballon mécanique, jusqu’à la ligne d’arrivée. Bien sûr, plus on tue d’adversaires sur la route mieux c’est. C’est dans cet univers bariolé, à la fois monstrueux et enjoué, que le docteur Ido retrouve la trace de Gally. Traumatisée par la mort de Yugo, elle décide de s’oublier dans le combat, dans ce qui la définit pour le mieux. Elle va affronter un à un de multiples adversaires, jusqu’à se confronter au champion du jeu, « l’empereur » Jashugan. Elle va perdre, abattue par le coup d’un homme normal, c’est-à-dire avec un corps non amélioré. C’est lors de son combat contre cet homme exceptionnel, « le plus fort qui ait jamais existé », que Gally retrouve des bribes de mémoire : elle vient de Mars. Cela ne fera que renforcer ce sentiment permanent qu’elle est une « étrangère », où qu’elle aille sur la terre.
 

Zapan
 
Chapitre pivot de l’œuvre, l’histoire de Zapan est l’indice de l’absolue maîtrise narrative de Kishiro. Ce conte désespéré pourrait à la fois être lu indépendamment, nous renvoyer aux premiers tomes et nous propulser vers les suivants. Surtout il est le marqueur de la noirceur absolue de Gunnm, et pour tout dire il n’aura plus d’équivalent en la matière jusqu’à la fin.
 
Zapan est le fameux chasseur qui tenta par le passé de supprimer Yugo et d’humilier Gally. Défiguré par celle-ci, il essaye de refaire sa vie auprès d’une femme, qu’il aide à servir la soupe populaire. Poursuivi par le souvenir du « monstre » Gally et dépendant aux drogues les plus dures, il devient un criminel en assassinant sa compagne dans un accès de colère. Il est tué par les autres chasseurs de prime.
 
Un mystérieux savant récupère alors son cerveau et lui offre un corps de guerrier : le « Berserker », qui avait appartenu par le passé… à Gally. Ce savant s’appelle Desty Nova : on apprend vite qu’il est à l’origine de l’opération de Makaku au début de l’histoire, et qu’il avait aussi opéré le cerveau de Jashugan. Ombre insaisissable, Desty Nova semble apparaître à chaque crise que traversent de malheureuses créatures pour leur permettre de s’accomplir… souvent dans la violence. Zapan ne fera pas exception. Son désir de vengeance est tel qu’il fusionne littéralement avec le Berserker, déclenchant son mode de combat absolu. Zapan n’est plus alors qu’un monstre inarrétable. Ido, son ancien compagnon d’armes, va tenter de l’arrêter. C’est là, à mi-longueur de l’œuvre complète, qu’il est tué.
 
Le monde de Gally s’écroule : elle qui ne savait plus qui elle était avant, perd désormais la seule personne qu’elle connaisse vraiment. Alors que la décharge est entièrement menacée, et que Zalem commence à s’inquiéter, Gally décide d’aller affronter Zapan. Un combat de deux âmes perdues, qui s’entredétruireront à peu près, et qui ferme le premier grand chapitre d’un manga sans équivalent.
 

Pour Zalem
 
Le corps de Gally est détruit. La ville de Zalem ordonne sa récupération et sa réparation : l’ayant espionnée aux long des dernières années, la ville flottante souhaite faire d’elle un de ses agents. Après avoir combattu pour la décharge, Gally va donc combattre pour Zalem. Ce n’est pas une revendication : elle ne cherche qu’à se battre encore et toujours. Surtout, sa mission consiste à retrouver la trace de Desty Nova, qui s’avère être un dissident de Zalem. Persuadée que celui-ci peut redonner vie à Ido comme il avait sauvé Makaku, Jashugan ou Zapan, elle affronte désormais les barbares dans les déserts alentour. La série, longtemps étouffée dans la sueur et la saleté de Kuzutetsu, se change en road-movie sauvage et apocalyptique. C’est dans la fougue d’une jeunesse nouvelle que Gally retombe amoureuse, cette fois-ci d’un homme (Fogia) joyeux et fort, et qu’elle va combattre à ses côtés les troupes du Barjack commandées par Den. Ce nouveau méchant, encore un géant, à l’instar de Zapan ou Makaku, sera pourtant d’une nature bien différente.
 

Contre Zalem
 
Gally va rencontrer Kaos, un frêle jeune homme aux cheveux blonds, animateur de radio, qui parcourt le désert pour y diffuser sa musique et ses paroles de liberté. On découvre bientôt que cette radio libertaire est financée par Den en personne. Pour la première fois, Gally va remettre en question la domination de Zalem sur la surface. Den est en effet un être politique, un révolutionnaire qui rêve de faire tomber la ville flottante, et Gally représente pour lui un soldat de l’oppression.
 
Les choses se compliquent encore pour elle quand elle découvre que Kaos est le fils de Desty Nova, et qu’avec Den ils sont ni plus ni moins que les deux personnalités d’un même individu…
 

Les mille visages de la folie
 
Rompant avec Zalem, Gally ne s’engage pas pour autant aux côtés de Den dans sa révolution. Grâce à Kaos, elle a retrouvé la trace de Desty Nova et apprend que Ido a bel et bien été ramené à la vie. Mais quand elle le retrouve, son créateur a perdu tout souvenir d’elle : il explique sur un enregistrement qu’il a volontairement effacé sa mémoire après avoir découvert « le secret de Zalem ». Désespérée, Gally s’introduit dans le bunker de Desty Nova et exige des explications. Celui-ci lève alors le voile en ouvrant son propre crâne : il n’a pas de cerveau, mais une puce électronique à la place. Comme tous les habitants de Zalem, son encéphale a été retiré à sa majorité. Ainsi, les habitants de la ville sont  tous normalisés, et Desty Nova ou Ido sont plutôt des ratés, d’où leur éviction.
 
Den échoue à faire tomber Zalem avec son canon géant. Il choisit alors d’attaquer avec son seul sabre, et meurt dans un assaut désespéré.
 
Desty Nova et Gally, ayant mis au jour le secret de Zalem, parviennent à monter jusqu’à la ville et à atteindre l’ordinateur central, Melchizedek. Celui-ci révèle alors qu’à l’autre extrémité de Zalem, dans l’espace, se trouve la cité de Jéru. Cette Jérusalem céleste vise à simuler une micro-société et à en isoler les gènes supérieurs. Melchizedek, face à l’échec de ce projet, se suicide. Zalem menace alors de tomber sur la décharge. Desty Nova confie à Gally un mutagène qui lui permet de fusionner avec la structure même de Zalem et Jéru pour en empêcher la destruction. Elle l’utilise et disparaît. La cité céleste se change en un arbre immense.
 
 
 
Des figures tourmentées
 
Gally : la figure centrale de Gunnm est un personnage atypique, en questionnement permanent. Elle se caractérise d’un part par sa violence extrême et sa maîtrise des arts martiaux, héritages de son passé martien, et d’autre part par son questionnement identitaire. « Qui suis-je ? » est sans doute sa question la plus fréquente… et pourtant, chaque fois qu’elle récupère des éléments de réponse, elle est assez horrifiée par ce qu’elle apprend. La véritable combat de Gally est peut-être là : retrouvée et élevée par des humains et capable d’amour, elle ne doit surtout pas redevenir celle qu’elle a été par le passé : un monstre absolu. Kishiro poursuivra la quête des origines dans une suite encore inachevée : Gunnm Last Order.
 
Desty Nova : celui-là concentre tant de paradoxes, de beauté et d’horreurs réunies, tant d’importance et tant de dérision, qu’il est parfois le véritable motif d’écriture de Gunnm. Il en est l’aboutissement, le « destin » comme son nom l’indique (Destinova). D’abord simplement évoqué, ombre rémanente, il apparaît en chair et en os lors de l’épisode « Zapan » : collectionneur de cerveaux, grand spécialiste de la dissection et artiste de la couture aberrante entre divers membres récupérés, il oscille entre crises de fous rires, colères imprécatrices et paroles de vieux sage. Obsédé par la quête du karma, la réalisation de la destinée et le rôle de chaque humain, c’est avant tout un scientifique de génie, extrêmement brillant. Son véritable visage nous est cependant livré lors d’une scène inoubliable, au cours du tout dernier volume. Nova, fasciné par Gally, cherche à la déposséder de tout souvenir belliqueux pour la plonger dans un rêve éternel, grâce au logiciel de son invention « Ouroboros ». Lui-même présent dans ce rêve, il se confie alors à Gally (extrait du tome 9) :

GALLY : oncle Nova, est-ce que tu aimes quelqu’un ?
 
NOVA : Hum… il y avait bien cette fille que j’aurais aimé disséquer mais…
 
Nova s’interrompt, réfléchit, et retire, pour la seule et unique fois de toute l’histoire, les lunettes qui voilent ses yeux.
 
NOVA : Jusqu’à maintenant, ce qui m’a motivé, la pensée qui m’a poussé en avant, c’est prier pour que la mort et la tristesse n’existent plus dans ce monde, qu’il n’y ait plus que de la joie et que cet instant dure éternellement.

Il révèle ainsi le véritable but de son logiciel, et livre aussi un amer constat d’échec : son rêve de paix et de joie n’aura jamais cours dans le monde réel. Ce qui fait de Nova bien plus qu’un scientifique, c’est en vérité un mystique. Lors de la mort de Melchizedek, Nova considère qu’il est à deux doigts de la création universelle. Au cours de Gunnm Last Order, il déclarera également être de toutes les formes de vie celle qui se rapproche le plus de l’immortalité.
 
Jashugan : l’empereur du Motorball est sans doute un des personnages les plus sympathiques de la première saison, celle qui précède l’épisode Zapan. Charismatique, aimé de tous, doté d’un physique de surfeur, il n’aurait a priori rien pour séduire les lecteurs, qui ont pris l’habitude de côtoyer dans Gunnm des losers, des pervers et des victimes de tous bords. En vérité, Jashugan est lui-même de ceux-là : ancien coureur de bas étage, il n’est devenu le champion qu’à la suite d’une opération neuro-accélératrice réalisée sur son cerveau par Desty Nova. Malheureusement, si cela l’a sauvé, il est condamné, à court terme, à connaître une crise fatale. En effet, il perd régulièrement connaissance. Il n’est pas possible au lecteur de savoir, ni de pressentir qui de Gally ou Jashugan l’emportera lors de leur dernier duel. Kishiro a en effet fait en sorte que la balance penche aussi bien d’un côté que de l’autre : Gally perd son entraîneur et ami, Esdoc, qui lui fait jurer de gagner. Jashugan, lui, se sait condamné et va laisser seule au monde sa petite sœur. Pour l’un comme pour l’autre, perdre serait un désastre moral. Mais Gally, bien sûr, a de beaux jours devant elle pour digérer une défaite : alors que la victoire semble acquise à l’héroïne, Jashugan lui administre un simple coup de poing, un coup de poing humain, concentré d’énergie vitale, qui met un terme au combat. L’empereur gagne, évidemment, et meurt en même temps, devenant une légende aussitôt.
 
 
 
De Fabrica

S’il est une thématique spécifique à Gunnm, c’est bien le rapport entretenu avec le corps. D’une part, nous avons affaire à une héroïne, ce qui est rarissime dans les shōnen manga (ceux qui sont spécifiquement dédiés aux adolescents), et qui explique par ailleurs un certain déficit de popularité de la série au Japon.  D’autre part, personne n’est fait de chair dans cette histoire. Personne, à une exception notable : Ido, le créateur, dont le corps sera – enfin – réduit en charpie à  l’exact milieu de l’œuvre (tome 5).
 
Les cyborgs : pendant la première moitié de la série, c’est essentiellement par eux que nous entretenons un rapport avec le corps physique. Pas un passant de la rue qui ne dispose d’une prothèse mécanique en guise de bras, de jambe, voire du corps tout entier. Le seul élément qui doit rester « humain » c’est le cerveau. Et l’auteur ne va pas se priver de nous le rappeler en mettant à nu un maximum de crânes, poussant ce principe à l’extrême en faisant de Makaku un dévoreur de cerveaux, qui ouvre les têtes comme des boîtes de conserve.
 
Tout semble interchangeable alors : Yugo, le petit voleur de colonnes vertébrales, met un point d’honneur à ne pas tuer ses victimes. Très rapidement, elles seront sur pied grâce à la cybernétique ! Gally appréhende un violeur dont elle arrache les bras, ce qui n’empêche pas le monstre de repasser à l’attaque quelques chapitres plus loin : les affreux, dans Gunnm, sont comme des pitbulls attachés à un os saignant. Pour les tuer, il faut couper la tête. Quant aux êtres qui paraissent faits de chair, comme Desty Nova, éternel collectionneur de cervelles et grand mangeur de flan (l’analogie entre les deux matières nous saute aux yeux), ils sont en réalité bourrés de nano-restorers, robots microscopiques qui réparent leurs cellules en permanence.
 
 Gunnm image 3
 
L’auteur nous indique assez souvent que seul le cerveau indiquerait la valeur humaine. Une scène cependant constitue à elle seule le contre-exemple : lors d’un bras-de-fer improvisé contre Jashugan, Gally, piquée à vif, décide de mettre en jeu non pas de l’argent, mais son propre cœur ! Tout mécanique qu’il soit, elle mourra si elle perd, puisqu’elle exige qu’il soit jeté aux ordures, ni réparé ni remplacé. Cette petite scène, traitée d’ailleurs avec beaucoup d’humour par l’auteur, nous permet de comprendre qu’entre tant de cerveaux et de corps mécaniques, l’essentiel, symboliquement, reste le cœur de l’héroïne. Plus le récit avancera, plus Gally se battra avec ses sentiments, la passion à fleur de peau.
 
 
 
Un œuvre sans équivalent
 
Depuis des années, on sait que James Cameron, le père de Terminator, Titanic et Avatar, souhaite adapter Gunnm, connu aux États-Unis sous le titre Battle Angel Alita. Le projet est pour l’instant en repos. Cela vaut peut-être mieux : il méritera bien plus que de beaux effets spéciaux.
 
En effet, Gunnm se distingue du tout-venant de la bande dessinée, et pas seulement par son graphisme de haute volée. Œuvre somme, brassant une multitude de thèmes, c’est aussi une œuvre radicale : la lecture en est parfois éprouvante, et laisse le lecteur à bout de souffle. C’est une sorte de pacte que nous faisons avec Kishiro : pour savoir, pour connaître le destin de Gally, il faudra souffrir avec elle, et mourir plusieurs fois à notre monde.


Frédéric, AS éd.-lib.

[1] http://jajatom.moo.jp/E-top/frame.html


http://fr.wikipedia.org/wiki/Yukito_Kishiro
 


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23 mars 2013 6 23 /03 /mars /2013 07:00

Patrick-deWitt-Les-freres-Sisters.jpg







Patrick deWITT
Les Frères Sisters
Sisters Brothers
traduit de l’anglais (Canada)
par Emmanuelle
et Philippe Aronson
Actes Sud
   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Patrick deWitt

Né en 1975 sur l’île de Vancouver. Il vit actuellement à Portland. Son premier roman paru en France, Ablutions, a été publié en 2010.



Le livre

Charlie et Eli sont frères, les fameux frères Sisters. Ils n’ont pas bonne réputation et ils ont la gâchette facile. Généralement ceux qu’ils rencontrent ne sont plus vivants après leur passage. Ils travaillent pour le Commodore. Un homme puissant et surtout très riche, chose très importante en 1851, temps de la ruée vers l’or. Ils partent de la ville d’Oregon city, c’est là qu’ils habitent mais ils y sont très rarement car ils accomplissent des tâches pour le Commodore. Celui-ci leur a justement donné une nouvelle mission. Mais seul Charlie sait en quoi elle consiste, même si Eli se doute que de toute façon il faudra tuer.

La couverture reflète la première impression que l’on peut avoir en lisant la quatrième de couverture. En effet, y figurent deux hommes tenant chacun un pistolet. On peut donc supposer que se sont les Frères Sisters. Et derrière eux un visage grisé que l’on pourrait prendre pour la pleine lune. Les têtes noires des deux personnages s’inscrivant dans les orbites de l’arrère-plan forment une tête de mort. Le fond de la couverture est rouge.

Les 257 pages du livre se répartissent en trois chapitres décomposés en sous-chapitres qui peuvent ne faire qu’une page. Il y a aussi deux intermèdes.



Analyse

C’est le personnage d’Eli qui nous guide dans le roman. Il est notre narrateur. On sait aussi ce qu’il pense, ses sentiments et ses impressions.

Cette histoire est un western ; il s’inspire des codes cinématographiques de ce genre. C’est une histoire mouvementée avec comme base la ruée vers l’or, les héros, les méchants et les traditionnelles péripéties du western, les fusillades, les chevauchées, les saloons...Aucune loi n’est respectée, c’est donc le plus riche qui décide.

Au début du roman, les deux personnages sont présentés et ils partent pour une quête dont on ignore tout. On sait que ce sont des tueurs car eux-mêmes le disent. On peut donc penser qu’ils sont « sans cœur » bien que leur mission soit encore inconnue. La curiosité prend le dessus. On part à l’aventure dans les États-Unis du XIXème siècle.

Puis on apprend qu’ils doivent aller en Californie voir un certain Hermann Kermit Warm qui aurait volé quelque chose au Commodore. On sent aussi une certaine rivalité entre les deux frères. Charlie est vu par le Commodore comme le chef. Ce qui permet d’en apprendre plus sur leurs caractères. Au fur et à mesure que les frères Sisters traversent les États pour rejoindre la Californie, les rencontres se suivent et finissent toutes de la même façon : les personnages rencontrés meurent. Ces morts mettent du rythme dans le récit.

Les personnages eux, semblent avoir des caractères identiques : chacun pour soi mais ils ne forment qu’un. Puis on découvre qu’ils sont totalement différents. Eli est « sentimental », si on peut utiliser ce mot pour un tueur, et ne souhaitait pas être ce qu’il est devenu. Il a beaucoup de respect pour les gens.

 Alors que Charlie est un tueur sans vergogne, il n’a aucun sentiment ; il est alcoolique, profite de la vie et n’a aucune conscience ; il veut être craint et n’aime personne. L’histoire avance et on apprend leur histoire par bribes, un peu comme quand on voyage avec des personnes que l’on ne connaît pas. Et on comprend en particulier qui est véritablement Charlie. Il souhaite être calife à la place du calife, prendre la place du Commodore.

Il y aussi une histoire dans l’histoire. Les frères Sisters exécutent la mission ordonnée par le Commodore. Mais ils partent aussi pour eux, pour devenir plus riches et rapporter de l’or. On découvre également leur histoire, pourquoi ils sont là, sous les ordres du Commodore, leur passé, leur enfance et comment s’est constitué leur caractère.



Le livre a figuré dans la dernière sélection du Man Booker Prize 2012 (haute distinction littéraire aux États-Unis et il a reçu de bonnes critiques comme celle- ci :

 

Les dialogues sont aussi tordants que chez Tarantino. Les meurtres ressemblent à des gags. La rigolade survient avec une morsure d'araignée qui défigure le héros. Les moments d'émotion sont ceux où on enlève un œil abîmé à sa monture (se munir d'alcool pour désinfecter, s'éloigner pour éviter les ruades).
 

 

Le Figaro, le 10 décembre 2012

 

 

 

Mon avis

J’ai beaucoup apprécié ce livre. C’est le premier western que je lis et je n’ai pas été déçue car c’est l’idée que je me faisais du western. Malgré les tueries, l’histoire est légère et même drôle par moments. Même si certains moments peuvent être crispants pour les âmes sensibles.


Clémence, 1ère année Bib

 

 

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22 mars 2013 5 22 /03 /mars /2013 07:00

Georges Perec Quel petit velo


 

 

 

 

 

 


Georges PEREC
Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ?
Denoël, 1966
Folio, 1982
 


 

 

 

 

 

 

 

 






« De temps à autre, il est bon qu’un poète, que n’effraie pas l’air raréfié des cimes, ose s’élever au-dessus du vulgaire pour, dans un souffle épique, exalter notre aujourd’hui. Car ne nous y trompons pas : ces courageux jeunes gens qui, au plus fort de la guerre, ont tout tenté (en vain, hélas !) pour éviter l’enfer algérien à un jeune militaire qui criait grâce, ce sont les vrais successeurs d’Ajax et d’Achille, d’Hercule et de Télémaque, des Argonautes, des Trois Mousquetaires et même du Capitaine Nemo, de Saint-Exupéry, de Teilhard de Chardin… Quant aux lecteurs que les vertus de l’épopée laissent insensibles, ils trouveront dans ce petit livre suffisamment de digressions et parenthèses pour y glaner leur plaisir, et en particulier une recette de riz aux olives qui devrait satisfaire les plus difficiles. »
 

C’est par ce texte, publié comme quatrième de couverture pour l’édition Folio,  que Perec résume lui-même Quel petit vélo… Ce petit livre d’une centaine de pages est le deuxième publié par l’auteur. À sa sortie, il fait scandale tant par son histoire que par sa rédaction. Il s’agit des péripéties que traversent trois amis pour faire réformer un autre soldat (dont le nom change tout au long du livre), et lui éviter ainsi de participer à la guerre d’Algérie. De plus, on reproche à Perec d’avoir fait un livre divertissant, amusant, sans réelle visée littéraire.
 

 
Biographie


Georges Perec est né le 7 mars 1936 et mort le 3 mars 1982. Ses parents sont tous deux des Juifs polonais immigrés en France dans les années 1920. Icek, son père, s’engage comme volontaire dans l’armée en 1939. Blessé au ventre, il décède de ses blessures l’année qui suit. Sa mère, souhaitant le mettre en sécurité, le confie à un convoi de la Croix-Rouge qui l’envoie en zone libre. Son oncle et sa tante l’élèvent à Villard-de-Lans. Sa mère est déportée à Auschwitz le 11 février 1943, date à laquelle est déclarée sa mort officielle, puisqu’elle n’a pas été retrouvée à la libération des camps. Cette disparition est pourrait-on dire, le point d’origine de Perec. Toute sa vie, il sera hanté par la disparition de manière générale ; en témoigne le célèbre roman sans « e » intitulé La Disparition, tout autant que la fin déceptive de Quel petit vélo… qui laisse le lecteur sans nouvelle de Kara… disparu dans une gare. Son œuvre est partiellement autobiographique ;  W ou le souvenir d’enfance est ainsi une plongée dans le passé violent par lequel débute la vie de l’orphelin, un effort pour lutter contre le fait qu’il « n’a pas de souvenirs », mais c’est aussi le quotidien dans ce qu’il a de plus banal que Perec chercher à préserver (voir  Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, dans lequel il décrit une place du sixième arrondissement de Paris).
 
 

Contexte

Pour étudier Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ?, il faut comprendre le point de vue de Perec sur l’armée et la guerre en général. Du 7 janvier 1958 au 10 décembre 1960, il effectue son service militaire, au moment où la guerre bat son plein. Il est principalement affecté comme chasseur-parachutiste à Pau, dans les Pyrénées-Atlantiques ; son père étant mort pour la France, il est exempté d’aller combattre en Algérie.  Dans Je me souviens, qui consiste en un recueil de bribes numérotées, on peut trouver quelques références à son pacifisme (« N°243 : Je me souviens des 121 », en référence au Manifeste des 121, texte rédigé par des intellectuels en 1960 et dénonçant la politique menée par le Général de Gaulle). Certaines bribes montrent aussi à quel point la guerre d’Algérie a marqué l’auteur, même s’il a longtemps cherché à faire croire le contraire, comme par exemple le n°250, « Je me souviens de l’attentat du Petit-Clamart », attentat commis contre le Général de Gaulle le 22 août 1962, soit cinq mois après la signature des accords d’Evian entérinant le cessez-le-feu en territoire algérien. N’ayant pas participé à la guerre, Perec ne se sent pas touché personnellement, mais est affecté de façon générale, par ce qu’elle véhicule comme violences et désastres humains.
 

 
L’écriture : un nouveau pacte de lecture
 
La dimension ludique de Quel petit vélo… est évidente. L’écriture semble gratuite, sans autre visée que le divertissement des uns et des autres. Dans une telle configuration, ce n’est pas l’intrigue qui maintient la curiosité du lecteur, c’est essentiellement le style qui doit être vif, alerte et varié, de façon à ne jamais lasser. Ce goût du jeu est issu de la plus pure tradition de l’OuLiPo, l’Ouvroir de Littérature Potentielle, fondé en 1960 par Raymond Queneau notamment. Pour l’OuLiPo, toute production littéraire est gouvernée par des contraintes. Ici, Perec s’est imposé d’utiliser le plus de formes possible, que l’on retrouve sous forme d’un index (inachevé) à la fin de l’œuvre. Ce type d’écriture en agace plus d’un, dans la mesure où le lecteur peut avoir l’impression d’être mystifié, trompé. Il s’attend à un récit et on lui propose un jeu gratuit, un canular qu’il juge d’autant moins drôle qu’il se sent piégé, floué dans son désir de connaître les tenants et les aboutissants d’une intrigue qui ne se noue pas, qu’on lui fait indéfiniment attendre et dont on bâcle les épisodes les plus dramatiques, alors qu’on répète à n’en plus finir des éléments insignifiants. Pour apprécier ce type de texte, il faut accepter un autre pacte de lecture : il ne s’agit plus de se laisser mener par le bout du nez, mais de rivaliser d’intelligence et de subtilité avec un auteur facétieux. Mais paradoxalement, ce jeu du « chat et de la souris » instaure un lien nouveau entre lecteur et auteur, qui n’est pas sans rappeler ce qui fonde l’amitié. En effet, dans le cadre d’une lecture traditionnelle, le lecteur est une entité plus ou moins passive, plus ou moins méprisée par un auteur qui le mène où il veut : la soumission du lecteur n’est pas négociable.

Cette accumulation de figures fait qu’on finit par ne plus savoir où est l’essentiel, dans le texte même ou dans les parenthèses, on ne peut pas identifier qui est le personnage principal, de Kara…, Henri Pollak ou le narrateur, George Perec. De plus, le titre est complètement trompeur, puisque si l’on entend parler à longueur de texte de ce fameux vélo à guidon chromé, cette utilisation ne sera jamais expliquée, et Perec se servira de cela pour se moquer du lecteur jusqu’à la fin !

 

« Qu’est-ce que, donc, avait-il vu, le Pollak Henri, dans la cour de la caserne ? Un petit vélo à guidon chromé ? Non, pas du tout, vous n’y êtes pas ! »
 
 


L’index
 
L’index reprend toutes les figures de style que Perec a incluses dans l’ouvrage, qu’elles existent réellement ou non, qu’il ait souhaité les rédiger ou non : dès le début, l’auteur dit qu’il « croit avoir identifié des fleurs de rhétorique ». Parmi ces figures, on en retrouve quelques-unes de plus courantes de la langue française, comme l’alexandrin (« Ils cherchèrent un hôtel et n’en trouvèrent pas. »), l’hyperbole ou l’euphémisme : « V’là qu’on s’était mis en frais pour des clopinettes, parguienne, qu’on s’était mis en frais pour rien », l’euphémisme portant sur « parguienne », qui est une altération du juron « Par Dieu ». On y trouve aussi des figures rares au nom compliqué, comme l’épanadiplose, qui consiste en la reprise, à la fin d'une proposition, du même mot que celui situé en début d'une proposition précédente. Cependant, cette figure, comme d’autres, est citée mais n’est pas répertoriée dans le texte. Il s’agit alors pour le lecteur de mener une véritable chasse au trésor pour retrouver dans le texte la phrase contenant cette tournure. On trouve aussi des traits d’humour typiques de Perec : ainsi, on peut lire « Helvétisme, y’en a pas. » suivi de « Hispanisme, y’en a plus non plus. ». Finalement, cet index n’est pas un index comme ceux que l’on trouve classiquement : il s’agit d’une véritable entité du roman, une sorte d’épilogue dans laquelle Perec pose les dernières notes de son humour. Son ultime signature se retrouve dans le fait qu’il ait arrêté l’écriture de cet index à la lettre P… comme Perec.
 
 

Avis personnel
 
Il s’agit du tout premier roman de Georges Perec que je lis, et ce fut un véritable coup de cœur. J’ai commencé à le lire avec un peu d’appréhension, par rapport au style d’écriture de l’auteur… mais je suis vite tombée dedans. C’est un vrai plaisir de suivre les expérimentations de Perec, de chercher à comprendre ce qui est sous-entendu, voire sous-sous-entendu.

 

Aurore D., 2e année bib-méd.-pat.

 

 

Georges PEREC sur LITTEXPRESS





Articles d'Olivia et de  Rachel sur Un homme qui dort







Articles d'Eléa et de Roxane sur Tentative d'épuisement d'un lieu parisien.















Articles de Laura et de Justine sur W ou le souvenir d'enfance

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

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21 mars 2013 4 21 /03 /mars /2013 07:00

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Joël EGLOFF
Libellules
éditions Buchet-Chastel, août 2012














Les libellules et leur auteur

Joël Egloff est un auteur français, né en Moselle en 1970. Après des études de cinéma et une expérience de de scénariste, il se lance dans l'écriture de romans. Il conserve de sa formation une goût particulier des détails, une narration suffisamment riche pour laisser le lecteur se croire dans une scène, tout en ne révélant que très peu de choses. Il est l'auteur de cinq romans, ainsi que d'un recueil de nouvelles, Libellules, élu grand prix SGDL (prix de la Société des gens de lettres) de la nouvelle en 2012. Ce recueil, d'un surprenant ton décalé et dans lequel on sent une implication toute particulière de l'auteur, regroupe vingt-cinq nouvelles faisant entre une vingtaine de lignes et cinq ou six pages.



Légèreté d'un « livre-mosaïque »

Définir Libellules se révèle un exercice compliqué. Recueil de courts textes, promenade à travers la vie de personnages atypiques mais parfois récurrents, cette œuvre n'est ni un roman, ni un véritable recueil de nouvelles : on y suit un narrateur unique, un auteur en quête d'inspiration, qui raconte tantôt des souvenirs de sa propre enfance, tantôt des aventures de son quotidien ou de celui des gens qui l'entourent. Ce narrateur, dont on peut se demander s’il n'est pas directement inspiré de l'auteur lui-même et de ses propres difficultés à exercer ce métier, est pour ainsi dire le véritable fil d'Ariane de l’œuvre. Il assemble, rassemble, donne au texte une unité tout en éclairant chaque parcelle de manière différente. Selon les propos de Joël Egloff lui-même, on peut voir Libellules comme un « livre-mosaïque », où chaque nouvelle vient se poser, délicatement, à la manière d'une libellule, sur un support vierge et léger. Légèreté : voilà l'image que suggère le titre. Comme ce choix l'indique, les textes de ce recueil évoquent cet insecte volant et libre, effleurant la surface de l'eau pour s'y poser à peine et puis repartir aussitôt. Des textes courts, trop souvent pour s'y plonger vraiment. Comme une libellule, on y pose une patte et aussitôt, on en repart pour voler vers un autre texte.

Dans ce recueil les textes semblent donc éphémères, presque anecdotiques, destinés à être aussi vite oubliés que lus. Pourtant ils restent. Grâce aux personnages de Joël Egloff et à sa plume qui toujours avec légèreté traite parfois de gravité, qui survole de nombreux sujets de la vie .



Un mélange d'expérience et d'humour

Le secret de Libellules, c'est d'apporter un véritable regard de dérision sur des tracas quotidiens. Egloff dit, à propos des histoires de cet ouvrage :

 

«  J'ai voulu qu'au départ de chaque texte, il y ait un moment de réalité. Un peu comme si j'avais été un peintre ou un photographe et que je partais d'un cliché, d'un moment, d'une situation, d'un lieu […] L'imaginaire venant seulement dans un second temps. »

 

La contrainte était donc celle là : comment exprimer le réel, la vie de tous les jours qui, n'étant pas forcément la vie de tout le monde, paraît pourtant souvent banale aux yeux des lecteurs ? Joël Egloff semble avoir trouvé la solution dans un style propre à toutes ses œuvres : l'art de la dérision, voire ici, avec le narrateur-auteur, de l’auto-dérision. Le texte est la plupart du temps écrit à la première personne du singulier, quelquefois à la première personne du pluriel lorsque le narrateur est en présence de son fils. La narration quant à elle alterne des évocations de scènes présentes et passées, résultant d'observations d'autres personnes où de l'observation propre du narrateur dans sa vie d'auteur qui rencontre de nombreuses difficultés.

Une nouvelle, brillante par son humour décalé et sarcastique, démarre précisément sur ce sentiment d'impuissance face au manque d'inspiration que peut rencontrer un auteur, ainsi que sur sa lassitude de devoir parfois forcer les lignes à apparaître : elle s'intitule « Kate. » Cette nouvelle raconte comment le narrateur voit au détour d'une lecture une petite annonce pour un poste de plombier en Antarctique. Las d'essayer d'écrire sans y parvenir, il s'imagine alors répondre à l'annonce et tout quitter pour partir sur la banquise s'occuper du chauffage et de la plomberie d'une base scientifique. Là-bas, il rencontrerait Kate, une jeune et jolie spécialiste du réchauffement climatique. Il se lierait avec elle et lorsqu'un jour le chauffage lâcherait, il voudrait se battre pour elle et le réparer, en vain. Avec beaucoup d'humour, le narrateur raconte donc ses rêveries quotidiennes, dont voici la clôture dans les dernières lignes de la nouvelle :

 

 «  Mais à quoi bon leur écrire que j'ai toujours rêvé de faire de la plomberie, et que je regrette, maintenant, sincèrement, de ne pas avoir appris le métier, que je m'en mords les doigts, et que je préférerais mille fois être plombier en Antarctique plutôt que de rester assis là, toute la sainte journée dans mes pantoufles à essayer de faire des phrases. À quoi bon ? Peine perdue, me suis-je dit. Adieu, Kate. Adieu les manchots. » (p. 45-46).

 

D'autres textes sont quant à eux plus strictement observateurs, racontent avec un ton plus détaché des histoires de vie, des petites tranches d'existence dont l'auteur fait parfois partie, parfois pas, comme la nouvelle « Seul au monde », nouvelle très rapide où en quelques lignes, le narrateur décrit un homme qui, assis à la terrasse d'un café, évoque ses amis morts, tandis que le narrateur passe devant lui, comme un coup de vent sur la page d'un livre, vers une autre page, une autre histoire.



L’absurde omniprésent

Dans la majorité des textes du recueil, l'humour employé par l'auteur se fond vite dans une absurdité travaillée. L'absurde est partout, dans les situations, les personnages. L'absurde, dans Libellules, se traduit d'abord par une figure récurrente, qui est celle de l'enfant, le fils du narrateur très vraisemblablement. Cet enfant, qui n'est pas nommé, doit avoir dix ou onze ans, un âge de remises en question et d'interrogations poussées sur le monde. À travers ses questions incessantes à propos de la mort, de la durabilité de la vie, de l'humanité, de la race humaine et ses questions sur la spiritualité, cet enfant reflète toutes les interrogations absurdes et angoissantes de l'homme. Obsédé par l'idée de mourir un jour, il est le symbole de l'absurdité de l'existence face à une mort inévitable, souvent évincée des pensées mais omniprésente, notamment dans la nouvelle « Tout dépend de la girafe » dans laquelle l'enfant voit, alors qu'il est en voiture avec son père, une famille de renards, et qu'il apprend que les renards sont destiné à vivre moins d'une dizaine d'années. Il se met alors à questionner son père sur la longévité, celle de l'homme, celle de tous les animaux qu'il connaît. La nouvelle termine sur cette phrase, qui donnera le titre : « Tout dépend, bien sûr, de la girafe » (p.149).

Mais la présence de l'absurde ne s'arrête pas là. Dans l'écriture même de l'auteur, il y a un côté incompréhensible : certains de ses textes font rire, sourire, par leurs situations grotesques, leurs personnages décalés, ou souvent par l'énergie absurde et obsessionnelle que place le narrateur dans de petites choses sans importance, comme dans « La Lettre », où il va s'employer plusieurs jours de suite, avec une minutie précisément décrite, à trouver un moyen de récupérer le courrier tombé dans une fente au fond de sa boîte aux lettres, ou encore dans « Problème de sablier », où la découverte d'un sablier dont le temps d'écoulement n'est jamais le même va le plonger dans une frénésie risible.

C'est donc sur ce procédé même d'une écriture absurde, où les situations débutent de façon réaliste, puis divaguent parfois vers l'imaginaire, celui-là même du narrateur-auteur qui imagine des situations qu'il pourrait, peut-être, transcrire que Joël Egloff fonde son recueil et son écriture. L'ensemble de ces textes, liés et pourtant si différents les uns des autres, a apporté à la dernière rentrée littéraire (parution le 30 août 2012) une brise de fraîcheur, toute en lumière douce, en regard tendre et amusé sur un quotidien parfois triste ou gris, en humour subtil sur des situations très simples ou très déjantées. On s'y retrouve un peu, mais on préfère ne pas trop s'y voir, car on a peur de paraître parfois aussi absurde que toutes les petites libellules de cette belle œuvre : on préfère rester au bord de la berge, à observer d'un œil attendri ces histoires, « le temps d'un battement d'aile de libellule » (p.186).


Louise P., 1ère année bib.-méd.

 

 

 

 

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20 mars 2013 3 20 /03 /mars /2013 07:00

Niccolo Ammaniti Toi et moi



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Niccolò AMMANITI
Moi et toi
Traduit de l’italien
par Myriem Bouzaher
Robert Laffont, 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

Les Cannibales
 
À la fin des années 90 une bande de mauvais garçons sème la terreur dans un pays assoupi, vautré dans le conformisme et le conservatisme littéraire. Ils sont une dizaine de jeunes écrivains, « cavaliers de l’apocalypse » à rompre avec leurs pairs et la mémoire littéraire, à sacrifier la culture dominante sur l’autel de la culture de masse. Ainsi, pour Bernard Quiriny, écrivain belge et critique littéraire,

 

« la littérature italienne prit soudain un énorme coup de vieux avec l’apparition de jeunes écrivains ayant ceci en commun que leurs histoires pullulent de bites ou dégorgent d’hémoglobine, selon les cas, tous ingrédients propres à remuer l’estomac d’un milieu éditorial vieillissant ».

 

Abreuvés de contre-culture, de mangas, de comics, de séries télé et de clips vidéos, ils nous recyclent leur esprit sex, drugs and rock and roll, une langue des pubs et de la télé, dans un style novateur donnant naissance à des romans-bombes qui pulvérisent les frontières bien trop souvent hermétiques du monde des lettres italiennes.

Ils défendent une idéologie de la violence,  de la sexualité, de l’amoralité créant une écriture qui se veut celle de la société, de la rue en s’insurgeant contre une littérature ampoulée, inadaptée pour décrire la réalité crue. Niccolò Ammaniti sera considéré comme l’un des plus percutants meneurs de cette jeunesse surdiplômée aux canines acérées. Aujourd’hui, les Cannibales ont vieilli et tentent de se détacher de cette étiquette de mauvais garçons que la presse leur a attribuée. Si les Cannibales ont effectivement fini de semer la panique, leurs revendications restent cependant intactes. Ammaniti s’élève contre l’Italie de Berlusconi, dévorée par le fric, l’Italie du Bunga Bunga, du strass, de la gomina, du botox et du bronzage artificiel : dans La Fête du siècle[1] il élabore un portrait au Karcher de cette Italie contemporaine, de ses soirées privées dans les plus belles villas romaines, des Veline idiotes et botoxées, d’un écrivain ringard et du monde de l’édition italienne face à une secte de jeunes satanistes qui compte bien gâcher la fête en sacrifiant une jeune chanteuse gothique qui n’a d’autre tort que d’être moins gothique qu’à ses débuts, à l’aide d’une épée de collection dégotée sur E-Bay.

Dans un autre roman, Comme Dieu le veut[2], Ammaniti fait le portrait de quatre personnages en marge, coincés entre deux autoroutes dans la banlieue romaine. Il y a Rino et son fils Cristiano dont l’amour et l’attachement sont plus forts que la violence les soirs de grandes cuites ; Rino, politiquement plus à droite que les nazis qui élève son ado dans le culte de la violence car c’est un gage de respect, qui déteste les étrangers mais qui tabasse son fils pour avoir tenu des propos antisémites dans une dissertation car cela risque d’attirer l’attention des services sociaux qui pourraient les séparer. Il y a aussi Quattro Formaggi, plus tout à fait normal depuis qu’il a pris la foudre et Danilo quitté par sa femme et traumatisé par la mort de sa fille. Ammaniti a ainsi débuté un nouveau cycle de « Vinti », avec un réalisme moins pessimiste que celui de Verga. En effet, le rire est omniprésent dans les œuvres d’Ammaniti, et les portraits de ses oubliés de l’Histoire pourraient être davantage rapprochés des personnages du film d’Ettore Scola, Affreux, sales et Méchants[3], une famille d’un bidonville de Rome, vivant dans la misère et dans l’inceste, sous l’autorité d’un patriarche odieux et sans pitié, dans des scènes d’un réalisme parfois gore comme on peut en retrouver dans les romans d’Ammaniti. Avec Je n’ai pas peur[4] et Je t’emmène[5], Ammaniti nous plonge dans un univers qui lui tient à cœur : celui de l’enfance. Il s’agit ici de romans d’initiation ratée, des fables féroces et amorales  dans lesquelles l’innocence de l’enfant percute de plein fouet la cruauté et la perversité des adultes.

 

Moi et toi[6]

Le monde de l’enfance fascine Ammaniti : fils d’un psychanalyste, il publiera, sur les conseils de son père un essai sur l’adolescence et les rapports entre père et fils. Un des thèmes récurrents de ses romans est celui de la formation qu’il voit souvent comme le moment de la perte de l’innocence. Avec son dernier roman, Moi et toi, Ammaniti renoue avec ce thème de l’enfance et de la formation.

Ce moi c’est Lorenzo, un adolescent de quatorze ans. Si sa vie pouvait se résumer uniquement à son quotidien entre ses parents dans leur appartement huppé de la haute bourgeoisie romaine alors Lorenzo serait vraiment heureux. Mais il y a les autres, l’école et sa sœur. Lorenzo est un adolescent asocial un peu trop intelligent au point d’avoir compris qu’il fallait jouer la comédie sociale pour être vraiment tranquille. Cette comédie va le conduire à inventer une semaine de vacances au ski avec des camarades de classe pour pouvoir passer une semaine seul enfermé dans une cave, entourés de ses livres, ses bandes dessinées, sa Playstation et Soul Reaver. Libéré des codes et des contraintes sociales, Lorenzo s’apprête à passer les plus belles des vacances. C’était sans compter sur l’intrusion d’une quasi-inconnue, Olivia, sa demi-sœur, en pleine crise de manque d’héroïne. La solitude tant espérée se transforme en corps à corps formateur et salvateur.



Un conte moderne

Comme dans les contes, le roman met en scène le passage de l’enfant-adolescent à l’âge adulte. À partir d’une situation familiale complexe, le héros doit surmonter une série d’épreuves pour construire sa personnalité et accepter son identité. Ici le héros est un anti-héros, un héros négatif, antisocial :

 

« J’ai parlé à trois ans et bavardé n’a jamais été mon fort. Si un étranger m’adressait la parole, je répondais oui, non, je ne sais pas. Et s’il insistait, je répondais ce qu’il voulait entendre. Les choses, une fois qu’on les a pensées, quel besoin y a-t-il de les dire ? ».

 

Le héros est marginalisé, et comme dans beaucoup de contes, il est au centre d’une cellule familiale dont on assiste à la construction. Lorenzo entretient une relation étouffante avec sa mère au point de faire un malaise quand un étranger s’en prend à elle pour une histoire d’accrochage en voiture :

 

« Moi, dans la voiture, je voyais le regard des gens sur ma mère. J’ai commencé à suer et à sentir que le souffle me manquait […] Je devais me lever, sortir de la voiture, la prendre par la main et m’enfuir avec elle, mais j’étais en train de m’évanouir. […] Il avait appelé ma mère poufiasse. […] ‘’Poufiasse. Poufiasse. Poufiasse.’’ Je me le suis répété trois fois, goûtant le douloureux mépris de ce mot. Aucune gentillesse, aucune courtoisie, ni respect, rien.

Je me devais de le tuer. »

 

Lorenzo entretient une relation œdipienne avec sa mère, presque charnelle, quasi incestueuse. Il souhaite ainsi lui emprunter son savon au santal : « Comme ça je me lave et je t’ai sur moi. »

Le père de Lorenzo doit tempérer l’attachement excessif de l’adolescent pour sa mère : « Papa a dit que je dois être indépendant. Que je dois avoir ma vie. Que je dois me détacher de toi. »

La tentation incestueuse est également un poncif du conte, où l’enfant peut être vu comme un rival.

 

Dans les contes le foyer familial est souvent présenté comme une cellule protectrice, un lieu clos que le héros doit quitter pour partir à la recherche de son identité. Cette identité, c’est dans la relation à l’autre qu’elle va se construire. Or Lorenzo va parvenir à contourner cette confrontation, en jouant un jeu social : le problème de Lorenzo, c’est les autres, « les autres, c’est-à-dire tous ceux qui n’étaient pas ma mère, mon père et grand-mère Laura ». Il souffrirait de « dysfonctionnement narcissique ». Lorenzo va tout entreprendre non pas pour s’intégrer mais pour faire semblant d’être « normal » car c’est le seul moyen d’être tranquille et oublié. Le narrateur nous livre une analyse de la sociabilité adolescente au sein d’un établissement scolaire : « Toute stagnation, tout comportement anormal était aussitôt remarqué et puni ». C’est un documentaire sur les insectes imitateurs qui va inspirer Lorenzo sur la façon dont il doit se comporter avec les autres : une espèce de mouche imite les guêpes et trouve ainsi la tranquillité, par la crainte :

 

« Je m’étais trompé sur toute la ligne.

Voilà ce que je devais faire.

Imiter les plus dangereux. »

 

La méthode fonctionne, cependant cette farce crée de la différence plus que de l’intégration : « Le sillon qui me séparait des autres se faisait de plus en plus profond. Tout seul j’étais heureux, avec les autres, je devais jouer la comédie. »

Cet épisode éclaire le court texte mis en exergue du roman, sur le mimétisme batésien :

 

« Le mimétisme batésien se produit lorsqu’une espèce animale inoffensive exploite sa ressemblance avec une espèce nocive ou venimeuse qui vit sur le même territoire, allant jusqu’à imiter ses motifs, couleurs et comportements. De cette façon, aux yeux des prédateurs, l’espèce imitatrice est associée à l’espèce dangereuse, ce qui augmente ses chances de survie »

 

La comédie sociale est donc une question pratique de survie pour Lorenzo mais en aucun cas d’intégration. C’est ce que Raffaele La Capria expose dans son ouvrage La Mouche dans la bouteille. Éloge du sens commun : il y oppose le bon sens et le sens commun. Le bon sens étant « une qualité ou une attitude petite-bourgeoise d’autoprotection, quelquefois un peu rétrograde, toujours tournée vers la pratique. Le sens commun signifie se sentir partie intégrante d’une monde naturel et spirituel aussi largement partagé que possible, mais emprunté ou imité, et encore moins imposé. ».

Lorenzo se retrouve comme la mouche prisonnière de la bouteille de Wittgenstein. Il ne peut voir d’issue à cette situation et c’est l’intervention d’une tierce personne (Olivia) qui va lui permettre d’avoir un regard neuf sur sa situation et de réussir à distinguer les contours de sa prison pour pouvoir en sortir.

Ainsi les pérégrinations du héros sont un élément essentiel du conte : Blanche-Neige doit fuir le château où la tenait enfermée sa marâtre. Le Petit Poucet, Hansel et Gretel sont mis dehors par leurs parents pour échapper à une mort certaine. Pour Lorenzo c’est son enfermement dans le piège de la comédie sociale qui va le pousser hors du foyer. C’est le besoin de faire croire à son entourage qu’il peut être comme les autres qui va le conduire à inventer une invitation à une semaine au ski avec ses camarades :

 

« J’ai essayé de dire à maman que c’était un mensonge, que j’avais raconté ce bobard pour plaisanter, mais chaque fois que je la voyais si heureuse et enthousiaste, je battais en retraite, vaincu, avec le sentiment d’avoir commis un meurtre. »

 

Il ignore les raisons qui l’on poussé à mentir : « il y avait là-dessous quelque chose que je n’avais pas envie de savoir ». Ce n’est qu’à la fin du récit, après une semaine de confrontation avec sa demi-sœur dans la cave qu’il obtient la réponse à sa question dans un dialogue de réconciliation :

 

« Tu sais quoi ? Depuis ce jour-là, j’ai pas arrêté de chercher à comprendre pourquoi je lui avais raconté ce bobard.

– Et tu as compris ?

– Oui. Parce que je voulais y aller. Parce que je voulais skier avec eux, moi je skie vachement bien. Parce que je voulais leur faire découvrir des pistes secrètes. Et parce que j’ai pas d’amis… et que je voulais être un des leurs. » (p.145)

 

Ammaniti nous plonge véritablement dans un univers d’enfant : Lorenzo, enfant solitaire, s’est créé un monde imaginaire où, les êtres humains sont transformés en animaux comme dans les contes : le gardien de son immeuble est transformé en « cercopithèque » : « C’est ainsi que j’appelais Franchino, le gardien de l’immeuble. Il était tout pareil au singe qui vit au Congo » (p.31). Gardien de but pendant les matchs avec ses camarades, Lorenzo se transforme en « Gnuzzo » (p.40), monstre sorti tout droit de son imagination dont le but est de défendre la terre d’une météorite. L’imagination est un refuge pour l’enfant : l’auteur glisse  une petite histoire fantastique admirable dont il attribue la paternité à son jeune héros. La grand-mère du jeune homme, sur son lit de mort lui demande de lui raconter une histoire inventée :

 

« Une histoire, en fait, j’en avais une. Je l’avais imaginée un matin à l’école. Mais mes histoires, je les gardais pour moi, car si je les racontais, elles se flétrissaient tout de suite comme des fleurs des champs coupées et je ne les aimais plus.

Mais cette fois, c’était différent. » (p. 120)

 

C’est l’histoire de K., un petit robot nettoie-piscine conditionné par les Américains pour tuer Saddam Hussein quand il ira se baigner dans sa piscine avec ses douze femmes. Sur cinq pages, le lecteur entre totalement dans l’univers d’un enfant, avec sa façon de raconter, son interprétation d’une réalité politique internationale réelle. Il se crée une sorte de mimétique entre l’histoire de l’enfant et la situation dramatique dans laquelle il se trouve : comme les histoires, la vie a une fin. Lui n’aime pas les fins :

 

« Ça me fichait en rogne que, après un film, papa et maman discutent toujours de la fin, comme si l’histoire se résumait à ça et que le reste compte pour zéro. Et alors, dans la vraie vie, là aussi, y a que la fin qui est importante ? La vie de grand-mère Laura, elle comptait pour rien et y avait que sa mort dans cet hôpital affreux qui était importante ? » (p.126)

 

L’arrivée d’Olivia provoque également cette confrontation brutale avec la réalité des adultes, une réalité dure d’une jeune adulte droguée qui profite de la cachette de son jeune frère pour tenter de décrocher. Olivia que le narrateur s’imaginait « moche, la mine grincheuse, comme les demi-sœurs de Cendrillon » (p.74) est, en réalité, la demi-sœur d’un conte moderne : une fée trash et moderne, en bottes de cow-boy, qui fume des Marlboro, qui s’étonne de ne pas trouver de bières dans le repaire de son frère de quatorze ans et qui va profiter de cette cave, cet espace hors du temps et loin des tentations pour tenter de décrocher de la drogue. Un corps à corps s’engage alors entre ces deux paumés aux combats différents : les enjeux existentiels de l’un font écho à la lutte contre la mort de l’autre. Olivia, en proie à ses propres difficultés ne va pas ménager Lorenzo : elle va le traiter en égal, sans juger sa conduite et sa fuite sociale. Cette confrontation va provoquer la perte de l’innocence de l’enfant qui lui permettra de quitter le monde enfantin dans lequel il s’était enfermé :

 

 « Et puis je l’ai vue.

Étendue à terre, au milieu du fric, seule et désespérée.

Au fond de moi, quelque chose s’est brisé. Le géant qui me retenait contre sa poitrine de pierre m’avait libéré. » (p.110).

 

Le roman s’achève comme un conte réaliste qui évacuerait le happy end pour se clore sur une promesse non tenue car la vie est ainsi faite : les promesses ne déterminent pas notre existence.

 

La peinture sociale

Son conte de « Vinti » (Vaincus) ne propose pas de morale. Ses personnages ne sont pas des modèles, ni positifs, ni négatifs, car ils ne proposent pas de solution aux problèmes qu’ils rencontrent. Ce sont des ratés comme le personnage de Jack d’Alphonse Daudet. Ce sont également des victimes. Victimes de ce que Hegel appelait l’« extériorité » mais également d’eux-mêmes, de ce que Verga appelait « l’uomo interiore » (l’homme intérieur).

Dans Approche de la réception, Alain Viala définissait la sociopoétique comme la corrélation entre les faits de société et la poétique de l’écrivain. Elle permet d’étudier la verbalisation de l’univers référentiel appelé société, le passage de l’univers référentiel en texte. En arrière-fond des histoires que nous raconte Ammaniti il y a toujours un tableau social. Mais avec Moi et toi, on quitte les zones industrielles des périphéries pauvres des grandes villes de ses précédents romans pour une résidence huppée de la bourgeoisie romaine. Ici, ce n’est pas l’exclusion sociale qui fait de Lorenzo un anti-héros, comme l’adolescent de Comme Dieu le veut, Cristiano Zena, treize ans. Le véritable enjeu est celui de l’identité. Ammaniti a recours à des personnages stéréotypés pour servir sa description sociale, dans des scènes souvent comiques et dans l’exagération. Ammaniti donne une vision sans concession de ces personnages stéréotypés, quellle que soit leur origine sociale, par une exagération de leurs traits. C’est le cas lors de la scène de l’altercation entre la mère de Lorenzo, la bourgeoisie en tailleur abricot face à un tifoso de la Lazio, brûlé par les UV ; la smart jaune contre la BMW.

Dans ses précédents romans, le milieu défavorisé des personnages est présenté comme une fatalité immuable, une perversion aux lourdes conséquences sur la formation des enfants qu’il met en scène. Ici, en revanche, les actes des personnages ne semblent pas conditionnés par leur milieu, mais ne sont pas à l’abri de la déchéance. Le milieu social, dans ce sens, n’est pas figé : personne n’est à l’abri de la « disgrâce », de la déchéance. Face à Olivia, issue du même milieu,  Lorenzo est confronté à cette autre réalité :

 

« Elle était comme ceux de la villa Borghèse. Ceux des bancs. Ceux qui vous demandent si vous avez quelques pièces de monnaie. Ceux avec les bières. Moi, je passais au large de ces gens-là. Ils m’avaient toujours fait peur […] Et maintenant, un de ceux-là était ici […] Un de ceux-là était à côté de moi. Dans ma tanière ». (p. 103)

 

 

 

La langue de Niccolò Ammaniti

L’écriture d’Ammaniti se caractérise par un élément stylistique majeur : l’usage d’une voix narrative qui façonne la langue, par des choix lexicaux, en fonction du personnage dont elle émane.

Le narrateur de Moi et toi est de type intradiégétique-autodiégétique : le narrateur est Lorenzo, héros de l’histoire. Mais il arrive que la voix narratrice assume le récit d’un autre personnage de façon indirecte. La narration se verra alors transformée, dans le style et le lexique pour rendre, par mimétique, la parole du personnage qu’elle assume, dans toute sa spécificité. On observe cela notamment avec le Cercopithèque, le gardien de la résidence, à qui les parents de Lorenzo reprochent sa trop grande familiarité :

 

« La nuit, inutile de s’inquiéter du Cercopithèque. Son sommeil n’en était pas un, c’était une sorte de léthargie, m’avait-il expliqué, et c’était la faute des bohémiens qui avaient foutu le bordel dans son rythme veille-sommeil ». (p. 89)

 

La langue d’Ammaniti se caractérise par son oralité. Comme chez Céline, on retrouve ce style elliptique, constellé de tournures dialectales, de romanaccio[7] recherchant l’efficacité du langage parlé dans la transmission de l’émotion. Mais chez Ammaniti, on a une langue influencée par les nouveaux médias. Sa langue est sèche, serrée comme celle des sms ou des pubs :

 

« Et soudain, j’ai vu la cave.

Sombre. Accueillante.

Et oubliée ». (p.54)

 

Comme chez Céline, c’est également une langue physiologique, une « sécrétion » pour reprendre ses termes. Ammaniti, biologiste de formation créé une langue organique, une langue pulp. Dans Moi et toi, les digressions anatomiques sont moins nombreuses que dans ses ouvrages précédents. Ici, ce style organique est réservé pour la description du personnage d’Olivia uniquement, pour transmettre la douleur physique provoqué par le manque :

 

« Olivia était par terre, nue, blanche, pliée entre la cuvette des W-C et le lavabo, elle essayait de se relever mais n’y arrivait pas. Ses jambes glissaient sur le carrelage mouillé comme celles d’un cheval sur une plaque de verglas. Sur la chatte, elle n’avait pas beaucoup de poils […] Elle ressemblait à un zombie. Un zombie sur qui on vient de tirer ». (p. 105-106)

 

 

Avec ce petit conte moderne, Ammaniti semble, pour un temps, avoir déposé les armes. Le ton se fait moins acéré, l’écriture moins « humorale ». Cela s’explique par le choix de nous plonger dans le système de pensée d’un adolescent des beaux quartiers, de capter de l’intérieur cette identité en train de se construire. Son jeune héros n’est pas ici en prise avec les bas intérêts du monde des adultes contre laquelle il chercherait en vain à s’opposer et dont il sortirait fatalement victime. L’histoire de Lorenzo est un conte moderne, sans happy end et sans espoir, dont l’enjeu est la quête de son identité.


O.H., A.S.Bib.

 

 Notes

[1] Che la festa cominci.

[2] Come Dio lo commanda.

[3] Brutti, sporchi e cattivi, Ettore Scola.

[4] Io non ho paura.

[5] Ti prendo e ti porto via.

[6] Io e te.

[7] Dialecte romain.

 

 

 

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19 mars 2013 2 19 /03 /mars /2013 07:00

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Jack LONDON
et Robert L. FISCH
Le Bureau des assassinats
The Assassination Bureau Ltd
Roman inédit
achevé par Robert L. Fisch
d’après les notes de l’auteur
Traduction Michel Deutsch
1ère édition en France : 1963
Stock
Collection La Cosmopolite, 2006.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Winter Hall, jeune homme d’affaires, est sur la piste d’une étrange organisation secrète nommée le Bureau des Assassinats. À sa tête, celui qu’il rencontrera bientôt, le Chef, Dragomiloff, connu dans le monde de tous les jours comme Serge Constantine. Ce dernier couve son organisation comme son propre enfant, sa création parfaite, fondée sur un système simple mais ingénieux : si un individu souhaite faire éliminer quelqu’un, il devra fournir au Bureau des arguments et preuves démontrant que cette personne a porté atteinte à l’intégrité et au bien-être de la société. Après quoi, contre versement d'une somme qui n’est pas des moindres, les assassins se chargeront de faire disparaître la personne dans la plus grande discrétion. Avec une précision : si un an après la signature du contrat, les membres de l’organisation n’ont pu éliminer la cible, les poursuites seront abandonnées.

Pour une personne comme  Winter  Hall, il s’agit là d’une pure abomination, d’un exemple de cruauté, d’une œuvre de terroristes. Aussi monte-t-il un plan pour faire tomber Dragomiloff : le proposer lui-même, grand Chef, en tant que cible, pour tous les crimes qu’il aura – non pas commis puisqu’il ne fait pas partie des assassins – mais organisés et commandités. Après de longues heures de débat, qualifié même de « combat d’érudition »,  et à la surprise de Hall, Serge Constantine accepte d’être le prochain nom sur la liste. Lorsque Hall lui propose de dénoncer au monde l’existence de l’organisation plutôt que de prendre le risque de perdre de la vie, Constantine refuse catégoriquement de mettre en péril sa « création parfaite ».

S’ensuit alors une véritable chasse à l’homme, qui nous emmène de Boston à San Francisco, dans un voyage plein de rebondissements, entre les assassins du Bureau faisant preuve d’une logique imparable et d’un engagement à peine croyable envers leur Chef, et ce dernier, qui n’hésitera pas une seconde à s’attaquer à ses propres employés et à les tuer. Suspens à souhait !

Une petite particularité du roman : London a laissé cette histoire inachevée, et c’est un spécialiste de l’auteur, Robert L Fish,  qui en a rédigé la fin à partir des propres notes de l’auteur. Le roman fut finalement publié de manière posthume en 1963.

 

Éthique, morale, logique : roman de réflexion… philosophique

Dès les premières pages du roman, alors qu’un client se rend au bureau pour proposer une cible, nous avons un premier aperçu du fonctionnement de l’organisation : « Vous savez quelle est notre règle : nous n’acceptons une commande que lorsque nous avons l’assurance que l’élimination est socialement justifiée. » (p.12).

L’accent est mis sur l’éthique, l’action doit être « moralement légitime ».  Dragomiloff l’explique de cette façon : les preuves réunies pour justifier un assassinat devraient être capables de convaincre un tribunal de juger une personne moralement coupable.

Mais une question, qui résume très brièvement celles que se pose Hall, nous effleure à nous aussi, lecteurs : qui peut déclarer que telle ou telle chose est morale ou immorale ? Et à partir de là, si nous tuons quelqu’un d’immoral, est-ce moral ? C’est là que se trouve la complexité du roman.

Et c’est une sorte de philosophie qui donne son rythme à l’histoire. Le Chef avouera ceci :

 

« – Vous-êtes anarchiste ?  jeta Hall à brûle-pourpoint […]
– Non, je suis un philosophe.
– C’est la même chose.
– À une différence près. Les anarchistes ont de louables intentions : moi, je mets l’intention en pratique.  […] » (p.51).

 

Des conversations sans queue ni-tête ont lieu tout au long du roman ; lors d’un repas, en pleine discussion sur la logique, l’un des assassins déclare même : « Il nous reste encore à débattre du nombre d’anges  qui peuvent danser sur la pointe d’une aiguille » (p.164). C’est une référence à l’infini que London a également utilisée dans Talon de Fer, dà l'occasion d'ne discussion sur la métaphysique.

Et chaque discussion, chaque débat, ne prouve qu’une chose : au-delà de la morale, il n’y a rien d’autre qu’une morale toujours supérieure. C’est cela qui nous fait apprécier et en dans un même temps nous fait frissonner : London réussit à en faire un polar sympathique, humoristique et presque… moral.

Il y a également une plus grande réflexion derrière cette histoire, plus loin que la morale et la logique. Au fond, cette histoire d’un jeune militant socialiste venu pour démanteler une organisation philosophique et criminelle peut permettre à London de mettre en cause des idées portées par certains philosophes, comme par exemple le mythe du chef, le fascisme de la pensée, la conception du devoir… Et celle de faire passer la vie au-dessus de la morale.

 
 
Des assassins « logiques » et « charmants » : reflet du caractère oscillant du roman.

 

Le Bureau des Assassinats est composé d’un personnel trié sur le volet. Selon Dragomiloff ,« des hommes alliant aux plus hautes vertus de conscience les qualités de résistance physique et nerveuse ». En cas d’échec, l’organisation n’hésite pas à les éliminer.

Les assassins à la poursuite de Dragomiloff sont nombreux, et bien qu’ils ne partagent pas les mêmes idées, ils font sans cesse l’apologie de la logique. Et London nous interroge aussi sur cela : comment une logique imparable peut-elle conduire des hommes intellectuellement supérieurs à commettre des actes qu’ils jugent moraux, alors qu’ils seraient immoraux pour le commun des mortels.


Leurs dialogues sont assez déroutants : chacun d’eux avance des arguments contre lesquels il est impossible de se défendre. Pour eux, « la logique [...] est l’héritage de l’homme », « l’univers a la logique pour base »

Alors même qu’il est à l’origine du conflit et de cette chasse à l’homme, Winter Hall, devenu secrétaire intérimaire en l’absence du Chef,  noue des liens particuliers, allant du profond effroi à de la pure admiration, avec ces hommes : « Il ne pouvait s’empêcher d’éprouver de la sympathie pour ces fous érudits, ces moralistes fanatiques… » (p. 130) ou encore « Voyez : nos charmants assassins sont doublés d’adorables philosophes […] ce sont des déments plutôt que de féroces meurtriers […] » (p. 147) Ici, l’opposition charmants/assassins nous fait frissonner, et pourtant, devant leurs dialogues tirés par les cheveux, il est souvent difficile de retenir un sourire, surtout quand, sur deux pages du livre, les assassins comparent le fait de tuer un moustique et de tuer un homme, et les répercussions que chaque acte pourrait avoir sur l’univers entier (où l’on s’aperçoit que la mort d’un moustique provoque un inimaginable effet domino !).

Finalement, c’est Hall qui est à son tour accusé d’être fou : il voulait détruire l’organisation et finit par participer à ses réunions, prendre des décisions, transmettre les ordres… Il se retrouve impliqué moralement et physiquement. À l’instar du personnage de Winter Hall, London nous questionne sur la façon dont nous appréhendons la chose, sur ce que nous jugeons logiques, et ce que nous pouvons ressentir à l’égard de ces personnages.

Et tout comme l’histoire elle-même,  ses bouleversements, rebondissements inattendus, qui à la fois nous font sourire et nous tiennent en haleine, les personnages des assassins constituent un des éléments essentiels du roman de London.

 

Avis personnel

Ce roman est à la fois moraliste et tragique. On ne cesse d’être étonné au fil des pages, on oscille entre trouver ces personnages complètement fous ou réellement séduisantse, on se perd dans les idées et dans les réflexions… Il nous projette dans une aventure morale, meurtrière, le tout sur fond de philosophie !

Je pense que l’auteur a dû mettre du temps à imaginer lui-même cette organisation, son mode de fonctionnement, les détails de son règlement… pour correspondre à toutes les situations du roman !

L’histoire est vraiment intéressante mais demande une certaine concentration, il vaut mieux ne pas en perdre une miette !

 

Tiphaine, 2ème année bibliothèque

 

Jack LONDON sur LITTEXPRESS

 

 

jack london

 

 

 

 

Dossier d'Anne-Laure et Loïk. Fiches sur Martin Eden, Le Talon de fer, Le Vagabond des étoiles, L'Appel de la forêt, Parole d'homme, Le Loup des mers, Contes des mers du sud.

 

 

 

 

 

 

Jack London Croc-blanc01

 

 

 

 

Article de Yaël sur Croc-Blanc

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Article de Mickaël sur Le Talon de fer

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Article de Thomas sur Parole d'homme

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  Jack London Le peuple d'en bas

 

 

 

Article d'Esilda sur Le Monde d'en bas

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Tiphaine
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18 mars 2013 1 18 /03 /mars /2013 07:00

Ma première rencontre avec le traducteur, écrivain et essayiste Albert Bensoussan eut lieu en 2010, à Rennes. Dans le cadre d’un projet de biographie, nous nous sommes retrouvés à plusieurs reprises, tasse de thé et dictaphone à la main, pour retracer ensemble sa vie, de sa naissance en 1935 à Alger à son actualité littéraire, en passant par les années tumultueuses de la guerre d’Algérie, son mariage avec sa tendre Mathilde ou encore sa carrière d’enseignant d’espagnol. De ces rencontres est née une « autobiographie assistée », publiée en 2011 par l’université de Rennes.

Le projet d’entretien a été l’occasion de retrouver Albert Bensoussan et d’approfondir avec lui son parcours d’homme de lettres, notamment dans le domaine de la traduction.

 trad-Bensoussan-cabrera-infante-cha-cha.gif         

 Racontez-nous vos premiers pas de traducteur…

Un jour, j’ai répondu à une petite annonce de François Maspero, des éditions Maspero (qui ont maintenant fait faillite). Il cherchait un traducteur pour traduire une biographie de Franco. J’ai répondu et j’y suis allé. C’était intéressant, car la biographie de Franco était écrite par un Espagnol, un Basque qui avait pris un nom d’emprunt pour ne pas se faire tuer, car c’était une biographie qui tombait en pleine période de franquisme et qui démolissait l’image du dictateur. Je l’ai donc traduite sous un nom d’emprunt, Abel Espaing (Abel : l’innocent), car moi et ma femme Mathilde allions souvent en Espagne (Matilde Tubau i Bergadá venait de Barcelone où elle avait connu les bombardements franquistes, c’était une réfugiée espagnole).

Après quoi, toujours dans la foulée, après la publication du livre en 1965, j’ai eu une autre commande de traduction l’année suivante, L’Érotique de l’Espagne, de Xavier Domingo. Je ne l’ai pas signée, car j’allais passer ma thèse à l’université et ce livre pouvait me porter préjudice. Je l’avais traduit pour les Éditions Tchou, qui avaient une collection du nom de « Érotique de… ». Ils publiaient des textes assez audacieux, c’étaient des anthologies de textes avec une étude et de belles – ou scandaleuses – illustrations.

Par la suite, grâce à des amis communs, j’ai pu rencontrer Maurice Nadeau, chez qui j’ai fini par publier cinq-six livres. Il avait une revue, Lettres nouvelles, où il préparait un numéro spécial sur les écrivains du Cuba. Il y avait des textes à traduire, des petites nouvelles, des extraits de romans… Tout avait été distribué, sauf une nouvelle dont personne ne voulait, car trop difficile. Moi, j’ai accepté de la traduire. J’avais déjà traduit deux livres, donc pourquoi pas ? Le texte a été publié en 1966. Cet auteur s’appelait Guillermo Carrera Infante, j’ignorais tout de lui.

À la suite de la publication, j’ai reçu une lettre de Dionys Mascolo, qui était directeur littéraire chez Gallimard, et qui me demandait si je souhaitais traduire tout le roman (Trois Tristes Tigres), je me suis donc empressé de dire oui ! C’est là que mon aventure dans la littérature sud-américaine a commencé…
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À partir de cette traduction, j’ai vraiment eu une conception de la traduction. C’était coriace, mais intéressant de traduire ces textes modernes d’Amérique latine, d’une culture qui nous échappait complètement. En France, c’était une littérature difficile et méconnue. L’un des premiers traducteurs de ces auteurs, un grand hispaniste, s’était planté lamentablement. En 1950, il avait traduit Borges (Fictions) mais en faisant un contresens monumental. Il l’a ensuite reconnu en expliquant honnêtement qu’il n’y connaissait rien à l’époque, et il l’a, bien sûr, corrigé. Tout le monde peut faire des contresens.



Pourquoi avoir choisi l’espagnol dès le début de vos études, puis dans vos traductions ? N’avez-vous jamais eu envie de vous consacrer à une autre langue ?

Sans doute y a-t-il une part de hasard dans le choix d'une langue. Mais j'ai la faiblesse de penser que mes gènes m'y poussaient. Je viens de lire que l'Espagne proposait aux descendants des Juifs expulsés d'Espagne en 1492 la nationalité espagnole, à nouveau (Albert Bensoussan est descendant de ceux-là). Je me suis toujours senti, au fond de moi, héritier de ces ancêtres espagnols, dont l'un d’eux avait fait construire, au XIIème siècle l'une des deux synagogues de Tolède. Et ce n'est plus un hasard si j'ai épousé en 1964 une Espagnole.

 

Avez-vous des thèmes de prédilection, des convictions qui vous ont incité à traduire un ouvrage, un auteur plutôt qu’un autre ?

Le premier roman que j'ai traduit, Trois tristes tigres, du Cubain Guillermo Cabrera Infante, m'a introduit dans le monde de l’écriture de l'exil. Moi-même j'avais publié en 1965 un court récit sur la fin de mon Algérie (Les Bagnoulis). J'étais sensible à cette expression d'un arrachement irrémédiable. Presque tous les livres que j'ai traduits abordent, peu ou prou, ce problème, et baignent dans cette atmosphère de dépossession et de frustration.

 

Pouvez-vous donner des exemples de quelques difficultés de traduction que vous avez rencontrées ?
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La difficulté de traduire un livre tient moins, à mes yeux, à des questions de vocabulaire ou de langue qu'à la tonalité, la musique, le son du texte. Il faut lire un livre plusieurs fois, en se laissant porter par la morphologie et la sonorité des mots, avant de se risquer à le traduire. De toute façon, l'impératif sera de restituer au mieux la forme du texte et ce qu'il dit à l'oreille. Par exemple, lorsque l'Argentin Manuel Puig publie son dernier livre, dont la traduction fut posthume, Cae la noche tropical, j'ai tenté de rendre l'atmosphère funèbre du livre, qui parle de vieillesse et de la fin d'un monde, en disposant graphiquement mon titre sur trois lignes sur la couverture : Tombe / la nuit / tropicale. Ainsi mettais-je en valeur l'idée de mort, l'idée de nuit, l'idée de lieu (Tropiques).

Mon premier roman traduit, Trois Tristes Tigres, n’a pas non plus été une mince affaire. Lorsque Gallimard m’a envoyé le livre, je l’ai lu, je me suis effondré ! C’était un livre cubain, très difficile, avec un grand nombre d’allusions littéraires, culturelles… Je n’y connaissais rien ! Il y avait plein d’éléments liés à Cuba, la santería (vaudou cubain). J’ai signé le contrat. J’ai commencé à le travailler, mais je n’y comprenais rien. On m’a donné l’adresse de l’auteur, réfugié à Londres, et j’ai rencontré Cabrera Infante, ce qui a été décisif pour mener à bien cette traduction… et la suite.

 

Cette rencontre a dû être marquante pour vous…

En effet, ces quelques jours à Londres avec Guillermo Cabrera Infante, en 1969, sont à ce jour mes meilleurs souvenirs de traducteur.

 Cabrera Infante avait fui Cuba pour se réfugier à Londres, après avoir soutenu la Révolution cubaine et avoir été un adjoint de Fidel Castro. À l’époque, il était conseiller culturel à l’Ambassade de Cuba à Bruxelles. Cette fuite était une question de vie ou de mort car pendant le régime castriste, tous les fidèles de Fidel, petit à petit, ont été éliminés ou chassés. Madrid avait refusé de lui accorder la nationalité espagnole et l’Angleterre l’a donc accueilli. Il est devenu citoyen britannique très peu de temps après. Il en était très fier, et allait même jusqu’à signer certains de ses articles et scénarios (car il travaillait pour le cinéma) G. Cain. J’allais le voir souvent, il s’habillait à la britannique, avec des tweeds, et, sur ses cartes de visite, faisait suivre son nom de la mention Sq. (Esquire). Il était formidable. J’ai fait deux séjours de travail chez lui, dans des conditions délicates et assez difficiles. Il m’expliquait tout, on travaillait énormément, du matin au soir, jusqu’à 2-3 h. du matin, et on recommençait à 9 h. du matin. On buvait beaucoup de café, et on fumait, lui des cigares, moi des cigarettes.           

Bien qu’on n’ait eu que six ans d’écart, une relation père-fils s’est instaurée entre Cabrera Infante et moi. D’ailleurs j’ai fait par la suite un article sur lui, et je l’ai appelé « El padre ». Parce que d’abord, c’était une espèce de pape. Comme j’ai vécu chez lui à deux reprises, j’ai rencontré à son domicile toute l’intelligentsia sud-américaine réfugiée. J’ai rencontré Vargas Llosa que j’ai traduit, Manuel Puig que j’ai traduit, Cortázar que j’ai failli traduire, mais avec qui j’ai eu des relations amicales, le cinéaste Nestor Almendros, qui était le grand photographe d’Alain Resnais et d’Eric Rohmer… J’ai donc eu tout un réseau de relations et d’amitiés d’Amérique latine, ce qui fait que moi, petit traducteur, j’ai eu des fenêtres, des ouvertures, et deux grands auteurs qui étaient directement liés à Cabrera Infante. C’est grâce à lui que je me suis spécialisé.

Pour le reste, chaque rencontre avec Mario Vargas Llosa est pour moi un immense plaisir. Je n'en reviens pas d'être son ami... et sa voix !

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Aujourd’hui, que pensez-vous de cette première traduction ?

Je crois qu'elle tient la route, tout comme mon premier récit (en 1965). Après je n'ai fait que suivre le chemin tracé initialement, et donc, d'une certaine manière, me répéter.
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Traduction, trahison… Ces deux mots vous semblent-ils liés ?

Quand on traduit, on a mauvaise conscience. On ne voudrait pas que l’auteur se sente bafoué, déformé, et pourtant, on reproduit ce qu’il veut dire, mais d’une autre façon. Certains auteurs croient qu’ils ont un droit de paternité ou de maternité sur la traduction. Les traductions, ce sont des enfants naturels… des bâtards. Ils ne ressemblent pas tout à fait à leur géniteur. Le débat sourcier/cibliste est une querelle sans fin à mes yeux. Le traducteur explique, élucide le texte. C’est un défaut, mais parfois c’est nécessaire, il faut aiguiller le lecteur. Certains traducteurs arrivent même à en dire plus que le texte d’origine ! J’ai publié deux textes sur la traduction. Le premier s’appelle Confessions d’un traître, le deuxième, J’avoue que j’ai trahi.



Y a-t-il un texte que vous rêveriez de traduire ?

J'aimerais traduire de l'hébreu Le Cantique des Cantiques, mais je ne connais pas assez l'hébreu pour m'y risquer.

 
Propos recueillis par Fanny, lp
 

 

 
Bibliographie
 

Biographie

Les Bagnoulis, Mercure de France, 1965

Isbilia, Oswald, 1970

La Bréhaigne, Denoël, 1974

Frimaldjezar, Calmann-Lévy, 1976

Au nadir, Flammarion, 1978

L’Échelle de Mesrod, L’Harmattan, 1984

Le dernier devoir, L’Harmattan, 1988

Mirage à trois, L’Harmattan, 1989

Visage de ton absence, L’Harmattan, 1990

Le marrane, L’Harmattan, 1991

La ville sur les eaux, L’Harmattan, 1992

Djebel-Amour ou l’arche naufragère, L’Harmattan, 1992

L’Échelle séfarade, L’Harmattan, 1993

Une saison à Aigues-les-Bains, Maurice Nadeau, 1994

Le Félipou (contes de la 6ème heure), L’Harmattan, 1994

Confessions d’un traître, Presses Universitaires de Rennes, 1995

L’œil de la sultane, L’Harmattan, 1996

Les eaux d’arrière-saison, L’Harmattan, 1996

Les anges de Sodome, Maurice Nadeau, 1996

Le chant silencieux des chouettes, L’Harmattan, 1997

Le chemin des aqueducs, L’Harmattan, 1998.

Retour des caravelles, Presses Universitaires de Rennes, 1999

L’Échelle algérienne, L’Harmattan, 2001

Pour une poignée de dattes, Maurice Nadeau, 2001

Aldjezar, Al Manar, 2003

Mes Algériennes, Al Manar, 2004

J’avoue que j’ai trahi, L’Harmattan, 2005

Sroulik, Maurice Nadeau, 2006

Dans la véranda, Al Manar, 2008

Voyage en Recouvrance, L’Harmattan, 2008

Federico García Lorca, Folio-Biographies, Gallimard, 2010

Belles et Beaux, éditions Al Manar, Paris, 2010

Faille, éditions Apogée, 2011

Ce que je sais de Vargas Llosa, éditions François Bourin, 2011

L’immémorieuse, éditions Apogée, 2012

Verdi, Folio-Biographies, Gallimard, 2013

L’orpailleur, Al Manar, 2013


Sous presse

Édith Piaf, Folio-Biographies, Gallimard, 2013

Rue d’Armor, éditions Apogée, 2013

 

Quelques traductions

Guillermo Cabrera Infante, Trois tristes tigres, Le miroir qui parle, Holy Smoke

Mario Vargas Llosa, Les chiots, Pantaleón et les visiteuses, Lituma dans les Andes, La tante Julia et le scribouillard, Éloge de la marâtre, La guerre de la fin du monde, Le poisson dans l’eau, Un barbare chez les civilisés, La fête au bouc, Le paradis – un peu plus loin, Tours et détours de la vilaine fille, De sabres et d’utopies, Le rêve du Celte

Manuel Puig, Le baiser de la femme-araignée, Pubis angelical, Malédiction éternelle, Tombe la nuit tropicale

Picasso, Écrits.

Ramón Chao, Le lac de Côme, La maison des lauriers roses

Miguel Delibes, La guerre promise.

José Donoso, Ce dimanche-là, La triste disparition…, Casa de campo…

Zoé Valdés, Miracle à Miami, Louves de mer, L’éternité de l’instant, Danse avec la vie, L’Ange bleu, La chasseresse…

­Héctor Abad, L’oubli que nous serons, Trahisons de la mémoire.

Eduardo Halfon, La pirouette.

 

 


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17 mars 2013 7 17 /03 /mars /2013 07:00

 

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Pour cet exercice d'interview, j'ai contacté Canan Marasligil, une traductrice du turc vivant à Amsterdam. C'est grâce à l'anthologie Meydan | La place parue sous forme de livre numérique sur Publie.net que j'ai découvert son travail de traduction. La beauté des textes et la rareté de la littérature turque contemporaine en France m'ont poussée à tenter d'en apprendre plus sur le parcours et les travaux de Canan. En quelques mails, préliminaires à une rencontre toujours virtuelle en audiovisuel via le logiciel Skype, Canan s'est révélée enthousiaste à partager son expérience, son amour du turc et ses questionnements sur son activité de traductrice.



Parcours et détours d'une traductrice

Canan a étudié les langues et la littérature moderne (anglaise et espagnole) à Bruxelles, puis s'est spécialisée en traduction littéraire en master, à laquelle elle a consacré son mémoire. À cette occasion, elle s'était déjà plongée dans la mise en pratique de son sujet de recherche en traduisant un roman en vers, Autobiography of Red. A novel in verse d'Anne Carson.

Suite à ces études, la question du choix de la langue à traduire s'est posée, car elle ressentait également un fort attachement au turc, sa langue maternelle – ou plutôt familiale – qui ne lui a pas été enseignée mais qu'elle a reçue comme un héritage. Une langue qu'elle a d'abord connue de manière orale seulement, puis qu'elle a ensuite approfondie au moyen d'un apprentissage autodidacte : par la lecture de journaux et grâce à la découverte de la littérature turque contemporaine.

Il lui aura fallu ces années d'auto-apprentissage en parallèle de ses études traditionnelles en faculté pour avoir suffisamment confiance en sa capacité de traduire, elle qui parle couramment cinq langues : le français, la langue de l'école, des études et de sa vie en Belgique ; l'anglais et l'espagnol, le néerlandais et le turc.

Finalement, le choix et la plongée dans l'étude et la traduction de la langue turque a tenu d'un retour aux sources, d'un besoin qu'elle a ressenti comme vital. Cela a correspondu à une envie personnelle de redécouvrir par la littérature turque cette culture à une époque de recherche identitaire, où elle se cherchait entre ses différentes langues et  différents mondes.

Traduire le turc en français a donc été une expérience thérapeutique, qui lui a aussi permis de se construire. Ce choix se double d'une volonté militante, presque politique car Canan a été et est toujours effrayée de voir la littérature turque si peu connue, ou du moins principalement envisagée par le biais de stéréotypes orientalistes. Elle s'étonne que la Turquie soit considérée comme un pays et donc une culture exclusivement islamiques, alors que la réalité est beaucoup plus complexe, composite. Il lui est arrivé de rencontrer des clichés souvent « à la limite de la bêtise », quand par exemple des connaissances l'interrogent : « ta mère est voilée ? », « mais tu peux faire ce que tu veux ? ».



Les racines de Meydan | la place et ses ramifications

En réaction à cet étonnement et ce fossé entre des représentations faussées et son ressenti de la réalité, un besoin de changer les perceptions sur la Turquie s'est imposé à elle. Cette ambition guide également ses choix en termes de traductions ; cela la conduit à s'aventurer au-delà de textes centrés sur le soufisme ou accrochés à l'exotisme facile des derviches tourneurs. Pour le recueil Meydan | La place, chaque texte sélectionné est pour Canan une prise de risque, « ils sont forts » (même si le ressenti de cette intensité est bien sûr l'expression d'une subjectivité de la traductrice). Chacun de ces textes la touche, elle  voudrait les voir plus lus, c'est ce qui la pousse à les traduire avec l'espoir que leurs auteurs soient un jour plus traduits. D'autre part, Canan aime se confronter à la difficulté en traduction, et si ces textes sont difficiles en raison des réalités qu'ils abordent, ils le sont aussi par leur langue parfois délicate à retranscrire.

La volonté de Canan de conduire les lecteurs à s'intéresser à la littérature turque l'a motivée à panacher dans son anthologie extraits et nouvelles d'auteurs encore jamais traduits en français, avec d'autres dont certains livres sont déjà disponibles afin de ne pas laisser les lecteurs sur leur faim en leur donnant la possibilité de prolonger leur approche de la littérature turque. Pour elle, prolonger cette expérience est à l'initiative du lecteur, qui pourra alors se perdre dans le riche site web qu'elle a créé et qu'elle entretient régulièrement pour accompagner l'anthologie Meydan | la place. Sur meydanlaplace.net, Canan met en effet en ligne des lectures à haute voix des textes dans leur version originale pour donner à entendre la musicalité de la langue, ainsi que des actualités, des interviews... Elle a découvert l'interface Soundcloud récemment et cherche à l'exploiter ; ainsi elle ajoute sur le site de Meydan de la musique en écho aux voix qui racontent, entre autres choses. Ce sont bien les auteurs eux-mêmes dont on entendra la voix, ceux du moins qui se sont investis dans la mise à l'oral de leurs mots. Elle a pris contact avec tous les auteurs traduits, d'abord pour avoir leur autorisation et signer un contrat de cession de droits numériques. Elle les connaît donc tous, même si elle prend parfois ses distances quand l'entente n'est pas au rendez-vous. Certains sont aussi des amis, généreux, ils la guident vers d'autres auteurs, d'autres territoires littéraires et vont accepter d'offrir leur voix aux lecteurs-internautes.

Profiter du numérique signifie aussi jouer à y insérer d'autres genres, comme les arts visuels et sonores, ou même la bande dessinée. Ainsi, Canan rêve d'agrandir, d'ouvrir Meydan à d'autres, pour que le recueil soit plus collaboratif, d'abord parce que la tâche est grande, il y a du travail pour plusieurs, également et principalement parce qu'il y a tant d'autres goûts d'autres traducteurs à partager. Quand elle a été contactée par une traductrice à Paris, Canan n'a donc pas hésité à l'accepter au sein du second opus de Meydan. Canan reste lucide et avertit les traducteurs potentiellement intéressés que c'est pour le moment une activité de passion et qu'il n'est pas encore possible de les rémunérer au cas où ils participeraient à l'aventure. Malgré cette impossibilité liée à la situation monétaire de Publie.net, qui n'est pas encore suffisamment dotée pour payer de possibles nouveaux contributeurs, elle trouve important et nécessaire que les traducteurs parviennent à gagner leur vie dignement. C'est pour cette raison qu'elle réfléchit beaucoup à cette question. Dans son dernier billet concernant les coulisses de Meydan, elle explique au lecteur que la réussite et la durabilité du projet ne dépendent pas uniquement de leur motivation et de leur passion, à elle et à l'équipe Publie.net, mais des lecteurs. C'est très simple, il y a besoin de lecteurs qui achètent Meydan pour continuer.



Légitimité & mythe d'une langue cible : la traductrice, équilibriste entre ses langues

Selon Canan, le plus tenace des mythes de la traduction est celui qui suppose qu'on ne peut bien traduire qu'en ayant pour langue cible sa langue maternelle. Elle (s')interroge : « Déjà, qu'est-ce que c'est, qu'est-ce que ça veut dire, langue maternelle ? » Surtout pour les enfants qui grandissent entre plusieurs langues, comme elle l'a fait, ou ceux qui sont bilingues dès leur plus jeune âge à cause de parents pratiquant chacun leur propre langue.

D'ailleurs, son niveau de français a longtemps été meilleur que son niveau de turc. Elle voit comme injustes et blessants les jugements de ceux qui vont refuser à un traducteur sa capacité de traduire parce qu'il ne respecte pas le schéma le plus classique. Toute sa vie, elle l'a vécue en Belgique, y a aussi suivi ses études : à partir de là, Canan est révoltée par ces diktats sur ce qui est acceptable ou non en itinéraire de traduction.

En écho avec le problème de sa légitimité à traduire du turc au français, l'une des auteurs de l'anthologie a au contraire apprécié la trajectoire particulière de Canan en traduction, car elle considérait que Canan ressentait ainsi différemment le texte, y puisait une émotion qu'un traducteur dont la langue maternelle ne serait pas le turc n'aurait pas forcément saisi.

Nombreux sont les textes qu'elle n'oserait pas traduire en français, tout comme elle n'aurait pas pu traduire Meydan en anglais : certes, il lui manque des outils linguistiques, mais cette impossibilité se joue surtout au niveau émotionnel. Maîtriser aussi bien le français que le turc constitue parfois un obstacle, car Canan reste alors trop fidèle au texte. C'est pour cela que travailler avec Christine Jeanney, correctrice pour Publie.net qui a étroitement collaboré à l'élaboration de Meydan et ne parle pas du tout turc, est important : son regard d'écrivaine de langue française relève les trop grands décalages, les expressions qui ne fonctionnent pas, un recul qui est nécessaire à Canan.

Parallèlement à ce besoin d'un(e) critique extérieur(e), Canan aime beaucoup analyser le choix des autres, découvrir d'autres travaux de traduction ; elle sait que sa traduction sera toujours différente de celle d'un autre, que l'on garde l'essence d'un texte en apportant des choix découlant de sa culture, sa vision du monde, ses émotions... La connaissance de l’environnement du texte d'origine va donc aussi jouer, car on traduit une culture en même temps que l'on traduit un texte, ce que dit de façon limpide Umberto Eco dans Dire presque la même chose avec d'autres mots. Pour lui, en effet, traduire revient à « comprendre le système intérieur d’une langue et la structure d’un texte donné dans cette langue, et construire un double du système textuel, qui […] puisse produire des effets analogues chez le lecteur ».

Techniquement, elle pourrait traduire des textes qu'elle n'aime pas, mais comme elle a d'autres gagne-pain, c'est surtout un plaisir et presque une mission pour elle ; elle n'est également pas sûre qu'elle pourrait réellement travailler en littérature sur des textes qu'elle n'apprécie pas, toujours à cause de la relation presque de l'ordre de l'intime qu'elle entretient avec son activité de traductrice.



La rencontre avec Publie.net comme catalyseur éditorial

Canan raconte ensuite comment a abouti Meydan | la place, reconstituant la façon très concrète dont la traduction s'est faite vectrice de rencontres humaines. Elle s'est intéressée à Publie.net en lisant le blog de Virginie Clayssen, qu'elle a d'abord rencontré via la fréquentation du blog de Pierre Assouline. Elle avait commencé à traduire des textes depuis sept ou huit ans, en avait envoyé des extraits à des éditeurs mais ils lui répondaient toujours que c'était « intéressant, mais invendable ».


Elle s'est lancée et a écrit à François Bon en lui proposant son projet de traduction en voyant Publie.net se construire, même si la réponse ne fut pas positive : Publie.net en était alors à ses débuts. Plus tard, en apprenant que François Bon intervenait lors d'une conférence belge à laquelle elle assistait, elle a osé aller à sa rencontre pour lui reparler de ses traductions. Cette fois, l'échange a été fructueux et François Bon lui a proposé de partir sur le format d'une anthologie. Surtout, lui ne lui a pas dit : « De quel droit tu écris en français ? » Ce fut la première étape de création de l'équipe Publie.net. Ensuite, Christine Jeanney apportera son expertise de correctrice et Roxane Lecomte, celle du design de livre numérique pour que la forme de l'anthologie soit à la hauteur de son contenu. Ce travail en trio s'est concrétisé lors de la parution de Meydan et se recrée à l'occasion de la création de la seconde anthologie Meydan | la place.

Son contrat avec Publie.net la met dans une position d'auteur et elle cherche d'abord à faire exister Meydan | la place avant d'en tirer un profit financier. C'est son lectorat qui la pousse à continuer : même s'il ne compte qu'une centaine de lecteurs, il existe et alors que le marché du livre numérique est en voie de développement, il est important pour Canan d'offrir de bons textes pour construire une relation de confiance avec les lecteurs.



Aperçus de la relation intime nouée entre texte et traductrice

Quand Canan ne peut plus traduire, qu'un mot, une expression lui résiste sans relâche, c'est douloureux. « Je le sais en turc », mais le sens refuse de se laisser traduire ; elle n'abandonne que très rarement. Il y a des expressions, des idiomes qui sont impossibles à retranscrire tant ils s'inscrivent dans une pratique culturelle qui fonde leur substance, comme kolay gelsin, qui signifie littéralement « que votre tâche vous soit facile », des mots que l'on lance par exemple aux éboueurs, à des inconnus qui travaillent lorsqu'on les croise. Des mots d'autant plus délicats qu'ils sont une clef de cette culture, une clef qui va en dire beaucoup sur le personnage qui les prononce, la situation décrite.

Le choix des textes, on l'a vu, était un travail conscient et elle a accordée une grande importance  à la façon dont les auteurs maniaient leurs langues. Les textes Ali et R… sont courts, mais ont une langue très dure à traduire, et ajouter une version audio de leur lecture en turc permet de retranscrire leurs sonorités particulières. Ce qu'elle a aussi essayé de faire dans sa traduction, où elle a manipulé les sonorités et les voyelles, sans rendre non plus le texte burlesque malgré la gravité du contenu. Le texte sur le tremblement de terre jette, lui, une lumière sur un thème pas assez dit, un traumatisme dans l'inconscient des gens qui a marqué la Turquie.

Canan déteste les notes de bas de page, car elles rappellent que le lecteur lit une traduction et coupent le confort de lecture, brisent la fluidité de celle-ci. Elle considère qu'en tant que traductrice, plutôt que de justifier ou d'expliquer sa traduction en sortant le lecteur du monde qu'il découvre avec une note intempestive, elle se doit de jouer avec le texte pour aider le lecteur à comprendre un mot intraduisible qu'elle a dû laisser en turc dans un texte français. Par exemple, un simit est une sorte de bagel turc, de pain au sésame. Elle peut traduire par un équivalent en français (bagel...), ou ajouter un adjectif explicatif (« un simit appétissant ») pour garder la connotation particulière du mot simit. La note est donc trop risquée selon Canan, elle préférera toujours se cacher derrière la voix de l'auteur au lieu d'imposer la sienne en bas de page. De plus, elle ne veut pas prendre le lecteur pour un imbécile, et s'il est curieux d'en apprendre plus, il peut également chercher par lui-même. Elle fait confiance à la curiosité de celui-ci mais s'il a eu assez d'émotion par la seule lecture du texte sans désirer la prolonger par des recherches, « c'est tant mieux, ce n'est pas [son] but de faire un cours sur l'histoire de la Turquie ». Elle tend à ce que chacun s'immerge dans une histoire étrangère, comme au cinéma devant un film étranger, grâce à l'histoire et aux personnages qui deviennent pour le lecteur des êtres humains potentiels.

Canan a toujours eu besoin d'un second regard ; pour elle, le traducteur solitaire est un mythe. Même lorsque l'on traduit de sa propre langue, et peut-être même plus encore, cet avis extérieur est nécessaire, car l'on part alors d'un texte parfois trop proche de la langue originale qui devra être corrigé. Le questionnement des choix du traducteur par son relecteur est donc essentiel. Elle vient de traduire pour un No City Guide sur Istambul une théoricienne turque complexe et a besoin du retour transparent et sans détour de son directeur d'ouvrage. Il lui arrive d'indiquer « j'ai fait ça comme ça, mais je ne suis pas sûre », ou plus souvent de laisser l'avis du relecteur se forger sans aide, afin d'éviter les biais.



Du statut de la traductrice et de ses autres rôles

La place du traducteur change d'un pays à l'autre : elle ne gagne que « trois fois rien, quelques cacahuètes » en Turquie où elle traduit des bandes dessinées, car l'éditeur pour qui elle travaille est un indépendant qui n'a pas les moyens de la rétribuer correctement. C'est un choix personnel, donc, car elle gagne sa vie par ailleurs, mais elle a constaté que les salaires français étaient plus avantageux. On peut trouver sur le site des Transeuropéennes (http://www.transeuropeennes.eu/) un document synthétique et fouillé sur la situation de la traduction dans la région euro-méditerranéenne pour y constater les disparités des rémunérations entre nations. Canan, pour son anthologie avec Publie.net, a eu carte blanche et un contrat signé en bonne et due forme (ce qui n'est pas toujours le cas), avec une rétribution à hauteur des ventes. Les conditions de travail en Belgique sont assez similaires à celles de la France.

Canan aime passer d'une langue à une autre, en fonction de ses projets ; un album jeunesse, une bande dessinée... la traduction est pour elle comme un jeu entre ses langues.

En Angleterre la littérature traduite ne représente que trois pour cent des œuvres publiées : il est donc compliqué d'y travailler, même si cela change doucement. Canan y est invitée en résidence pour l'année 2013, avec un projet centré sur la Turquie, la littérature et la liberté d'expression. Elle s'y consacrera non pas exclusivement à la traduction mais plus particulièrement à la médiation et à l'animation, entre autres en invitant des auteurs turcs pour qu'ils échangent avec les lecteurs, afin de recueillir les avis et envies de chacun. Hors de la page, elle aimerait également faire se rencontrer d'autres traducteurs qui partagent les mêmes doutes tout en les sortant (et se sortant elle aussi) de « [leurs] petites boîtes ». Canan souhaiterait que cette expérience ait aussi lieu entre la France et la Turquie, par exemple en organisant une simple correspondance sur des thèmes différents, un échange entre traducteurs ou auteurs qui pourrait être publié ou prolongé par une rencontre avec un public intéressé afin d'ouvrir le débat. Une expérience qui en tout cas offrirait plus qu'une activité classique de promotion d'un livre. Un face à face auteur – traducteur pourrait aussi être intéressant, mais Canan est consciente qu'il demanderait générosité et capacité de transparence aux deux parties. Elle se demande également à quoi sert la présence de la Turquie lors de salons comme celui de Francfort quand l'argent investi pour l'occasion ne fait naître que peu d'initiatives durables et n'aide pas à la reconnaissance de la littérature turque sur le long terme, en l'éclairant seulement sporadiquement et superficiellement.



Langues non-dominantes : le déficit de traduction, signe d'un malaise socio-culturel

Pour elle, la place du turc en Belgique et aux Pays-Bas est choquante par sa minoration quand une population immigrée aussi nombreuse le parle : un tel déni de cette culture est dérangeant et problématique. Elle constate que le même schéma existe aussi en France, avec les populations d'origine marocaine ou algérienne, qui elles aussi voient leurs langues très peu enseignées et traduites. « On n'entend pas les histoires de ces gens-là. On ne les écoute pas. » Un problème qui interroge aussi pour Canan un trouble élitisme en littérature doublé de frilosités marketing. Ce qui mène donc les éditeurs à lui demander « et ça intéresse qui ? ». C'est donc à la source même que cela bloque, mais des éditeurs moins frileux permettent l'existence de ces textes « qui sont là pour durer ». Le travail de certaines bibliothèques est encore un autre moyen de faire connaître et faire lire, l'Astrolabe de Melun par exemple avait fait découvrir des auteurs turcs et avait valorisé dans ce cadre Meydan | la place. Canan attend que le tome 2 de Meydan sorte, ainsi que d'autres projets et d'autres contrats se concrétisent afin d'avoir « assez de matériaux » pour partir à la rencontre de ses lecteurs.



L'écriture comme mise à nu (la traduction comme travestissement ?)

Canan a commencé à écrire avant de traduire, elle a « des textes plein ses tiroirs, dont de très mauvais ». Elle a appris et apprend encore à écrire en traduisant, en découvrant des styles et des auteurs. Traduire, c'est pour elle parler avec la voix de quelqu'un d'autre, et elle commence finalement, après dix ans de traduction, à trouver la sienne. Le temps nécessaire pour se mettre à nu, écrire veut aussi dire pour elle que « tout le monde va voir à travers moi, après que je me sois cachée derrière les autres ». Beaucoup plus difficile que la traduction, l'écriture lui demande de chercher au fond d'elle-même. « Mais il faut continuer à travailler. »

 

 

Morgane Bellier, lp édition


On peut retrouver Canan Marasligil sur différents espaces web :

Son site professionnel : http://cananmarasligil.com/fr/

Son blog, espace de réflexion sur ses travaux et la traduction : https://allogene.wordpress.com/

Le site web consacré à Meydan | la place : http://www.meydanlaplace.net/

Meydan | la place sur Publie.net : http://www.publie.net/fr/ebook/9782814505520/meydan-la-place

Son premier ouvrage personnel sur Publie.net, Il y avait quelqu'un il y avait personne :
 http://www.publie.net/fr/ebook/9782814506824/il-y-avait-quelqu-un-il-y-avait-personne

Son compte Twitter, où elle partage ses découvertes et l'avancée de ses travaux :
 https://twitter.com/Ayserin



D'autres travaux de traductions qui se construisent avec le web :

Guillaume Vissac qui traduit un morceau chaque jour de l'Ulysse de James Joyce :
http://www.fuirestunepulsion.net/ulysse/

Christine Jeanney, qui tient le journal de bord de sa traduction des Vagues de Virginia Woolf :
http://christinejeanney.net/spip.php?rubrique26

Danielle Carlès, qui retraduit Horace (ses Satires, les Épodes et ses Odes) et l'Énéide de Virgile :

http://fonsbandusiae.over-blog.com/categorie-12219690.html

 

 

 


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