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4 décembre 2007 2 04 /12 /décembre /2007 20:18
noyadeinterdite-copie-1.jpg
Amy Tan
Noyade interdite
trad. de l'américain
Annick Le Goyat,
Buchet-Chastel, 2007
570 p.









Amy TAN :
Elle est née de parents chinois, elle-même vit aux Etats-Unis. Elle a déjà écrit de nombreux ouvrages, traduits dans une trentaine de langues à travers le monde entier. Elle a également écrit des nouvelles, des livres pour enfants et des articles pour des magazines. Elle a aidé à l’adaptation de certaines de ses œuvres au cinéma, à la télévision et au théâtre. Petite anecdote : elle est apparue dans son propre rôle dans un épisode des Simpson.

Le livre :
Il commence par une note aux lecteurs en apparence très sérieuse et assez amusante sur l’origine de l’ouvrage : Amy Tan se serait inspirée d’une histoire vraie, celle de onze touristes américains pris en otage en Birmanie, histoire soufflée de plus par l’esprit de Bibi Chen, qu’elle aurait connue du vivant de cette dernière, à une médium.
Ainsi l’auteure fait de Bibi Chen son personnage principal et narratrice de l’histoire, alors même que Bibi trouve la mort dés les premières pages du livre : elle peut ainsi, grâce à un état de conscience détaché de tout, suivre ses amis en Chine puis en Birmanie dans leur voyage catastrophique.
Les douze Américains se comportent en effet comme l’archétype du touriste ignare et ethnocentrique : parlant de ce qu’ils ne connaissent pas, comparant sans cesse chaque population, chaque situation avec les Etats-Unis et commettant de graves fautes de goût et de culture.
Dans une deuxième partie, avec la prise d’otages, le livre se recentre sur les personnages plus que sur les situations parfois burlesques : une tribu birmane, les Karen, qui fuit et se cache du gouvernement depuis des années, voit en l’adolescent du groupe leur sauveur, personnification du mythe local du Jeune Frère Blanc, où comment un occidental un peu magicien viendrait sauver les Karen de l’oppression militaire.
En fait de prise d’otages il s’agit plus d’une invitation dont les onze Américains ne se méfient pas, alléchés par la promesse d’une vague surprise une fois arrivés au lieu-dit : retenus dans un village au fin fond de la forêt par de simples (et fausses) constatations (le pont menant à la civilisation se serait écroulé alors qu’en fait les Karen l’ont juste dissimulé), les touristes apprennent à vivre de peu. Il s’ensuit des situations tantôt comiques, tantôt tragiques, et le livre plonge dans une ambiance étrange, mystérieuse, qu’on attribue parfois à la magie et parfois à des raisons plus terre-à-terre (une quelconque drogue ?) selon le point de vue de l’auteure, des Américains ou du chef de la tribu des Karen.
Sans dévoiler la fin, l’issue de l’intrigue s’insère bien dans le ton tragi-comique du livre tout entier, qui va du ridicule aux dures réalités d’un pays trop souvent oublié.


Thèmes abordés :

Le fantastique se trouve à plusieurs niveaux : le simple fait de faire raconter l’histoire par une morte en est un premier aspect, et permet de plonger en profondeur dans l’esprit des différents protagonistes, d’éclairer les relations souvent tumultueuses même si rarement complexes qu’ils entretiennent entre eux, de voir à travers leurs yeux et leurs acquis culturels un monde différent et qui nous serait tout aussi obscur sans les explications éclairées de Bibi Chen.
L’autre facette du merveilleux se situe largement dans les croyances chinoises et birmanes que nous présente Bibi. De nombreux mythes et légendes locaux émaillent le récit, des esprits se mêlent du destin des personnages, une malédiction leur est lancée très tôt dans leur périple et une ambiance mystique règne sur le petit village des Karen, principalement en la présence de deux jumeaux presque sacrés et régulièrement plongés dans des transes où différentes religions, différents mythes s’entremêlent.
A ce côté fantastique se heurte le réalisme, d’un côté des Américains et de leur méconnaissance d’une culture, de l’autre d’une situation bien réelle et tragique, celle des Karen. Les onze touristes ne réagissent absolument pas aux diverses traces de mysticisme qu’ils trouvent sur leur route et écoutent d’une oreille amusée et légèrement condescendante chaque évocation de magie. Les Karen quant à eux, sont les victimes d’une oppression bien réelle et des horreurs qu’elle entraîne et contre laquelle leurs espoirs paraissent finalement bien naïfs.
De façon régulière, comme des pauses dans le récit, l’auteure, à travers Bibi Chen, dresse un portrait digne d’un guide de voyage de la Chine et de la Birmanie, où transparaît l’affection qu’elle a vis-à-vis de ces deux pays. C’est aussi pour elle un moyen d’évoquer une situation presque pathétique tant elle paraît tragique, celle de la Birmanie, un pays fermé, enfermé même, et suur lequel la communauté internationale jette à peine un regard de temps en temps, au rythme de promesses de libération d’Aung San Syu Ki.
C’est à travers la téléréalité qu’affectionne tant aujourd’hui le monde occidental qu’Amy Tan évoque avec le plus de mordant une situation désespérée : les Karen sont persuadés qu’en passant à la télévision, la planète entière ne pourrait rester insensible à leur malheur.


Conclusion :

Noyade Interdite est un roman traitant de thèmes qui se croisent et s’entrechoquent, de la méconnaissance d’un pays pour sa culture et de son mépris pour sa situation, de personnages tous plus improbables les uns que les autres et des relations qu’une aventure toute aussi incroyable va développer entre eux, le tout sur un ton souvent léger, plein d’humour mais qui fait mouche à chaque fois.

Pauline, A.S. Ed.-Lib.

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4 décembre 2007 2 04 /12 /décembre /2007 14:35
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Régis de Sa Moreira
Le Libraire
Au diable vauvert, 2004


    Régis de Sa Moreira est né en 1973 d’une mère française et d’un père brésilien. Il a beaucoup voyagé. Ses trois romans, Pas de temps à perdre paru en 2000, Zéro tués paru en 2002, et Le Libraire paru en 2004, sont publiés aux éditions Au Diable Vauvert (J’ai lu et Livre de Poche pour les éditions de poche). Pas de temps à perdre a reçu le prix du Livre Elu en 2002.

    Poudoupoudoupoudou… entrons dans le troisième roman de Régis de Sa Moreira. On y découvre le portrait du libraire, un homme très particulier. Il vit au rythme des lectures, se nourrissant de tisanes et de livres. Cet amoureux des livres tient une librairie ouverte nuit et jour, car le libraire angoisse à l’idée d’un client désespéré face à une porte fermée.
        Chaque livre présent dans la librairie a été choisi, lu et aimé par le libraire. Ainsi le libraire connaît tous ses livres. Les livres sont inscrits en lui, nourris par le libraire et vivent en lui. Le libraire vit seul dans sa librairie. Il a une famille dispersée dans le monde entier ; il ne leur écrit pas (le libraire n’aime pas écrire) mais leur envoie des pages arrachées à des livres, qui lui font penser à ses frères et sœurs.
        La librairie est ouverte à toute personne cherchant un livre, mais pas seulement. Le libraire apporte aussi des réponses, des solutions en donnant des livres, ou alors en indiquant le bar-tabac en face de la librairie. Après chaque client, le libraire boit une tisane, choisie selon la personnalité ou l’humeur du client.
        Le libraire s’entend bien avec Dieu, mais Dieu se vexe vite. Ainsi lorsque le libraire retire la bible du rayon parce qu’elle a fait pleurer une jeune fille, Dieu sort de la librairie. Mais le libraire ne s’en fait pas, car Dieu revient toujours. Le libraire ne craint que deux choses : la question, qui entre dans la librairie sans prévenir et s’empare parfois du libraire, et la tristesse immense qui chaque jour arrive et repart après avoir fait s’effondrer en pleurs le libraire.
        Dans sa journée, le libraire va accueillir des clients, heureux, grossiers, amusants, des habitués, des jeunes filles, des voyageurs, des témoins de Jéhovah, des couples, la troisième heure de l’après-midi et la grande dame à la faux, des enfants, le dalaï-lama, une voix, la femme nue, et le dernier client de la journée, le seul à qui le libraire offre une tisane.
        Sortons de la librairie du libraire, laissons
les livres se reposer  en paix, et entrons dans notre propre livre... poudoupoudoupoudou... 

    Ce livre donne envie d’être prêté à des amis, des connaissances ou même des inconnus, pour faire partager sa magie…. tout comme le libraire envoie des pages et donne des livres. A mettre entre toutes les mains, surtout celles d’un libraire !

Charlotte, 2ème année Ed-Lib

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4 décembre 2007 2 04 /12 /décembre /2007 14:13

enfants-du-jazz.jpg
Francis Scott FITZGERALD,
Les Enfants du jazz, 1922
Traduit de l'anglais par Suzanne Mayoux
Editeur : Gallimard
Collection : Folio
436 pages






    scott-fitzgerald.jpg    Francis Scott Fitzgerald est un auteur américain principalement de romans et de nouvelles. Il est né en 1896 dans le Minnesota. Il s'engage dans l'armée en 1917 et il rencontre Zelda Sayre qui deviendra sa femme. Elle sera toujours une source d'inspiration pour lui tout au long de son oeuvre. Il connaît un énorme premier succès avec l'Envers du Paradis en 1920. Après ses dépressions et un rapport étroit avec l'alcool il meurt en 1940 presque oublié. Pour résumer la fin de sa vie, je vais citer une de ses nouvelles, la Fêlure, où il dit :  « la vie est naturellement un processus de démolition ».

[ Pour faire une parenthèse avec l'actualité il faut mentionner le prix Goncourt Alabama Song qui raconte la véritable histoire de Zelda Sayre. ]

Quelques oeuvres de l'auteur :

Gatsby le Magnifique en 1925

Un diamant gros comme le Ritz en 1926

Tendre est la nuit en 1934


        Les Enfants du Jazz
est un recueil de treize nouvelles où s'entremêlent la vie réelle des années 20 et quelques passages fantastiques ainsi que beaucoup d'humour. On voit dans ces nouvelles beaucoup de personnages centraux qui travaillent dur ; ils sont pour la plupart assez pauvres mais à la fin des nouvelles ils finissent par acquérir une notoriété dans leur métier ou dans leurs relations. Pour faire un résumé, je vais m'appuyer sur deux nouvelles qui me paraissent cerner l'ensemble du recueil.

        La première s'intitule « l'Etrange Histoire de Benjamin Button ». C'est l'histoire d'un homme qui se rend à la clinique où son fils vient de naître. Il croise son médecin de famille qui lui dit qu'il a ruiné sa réputation et il constate la même chose avec l'infirmière et la réputation de la clinique. Se demandant ce qui se passe il va voir son fils et là, c'est l'étonnement ; il trouve un vieillard de 70 ans. Sa femme vient effectivement d'accoucher d'un homme de 70 ans. Il ne comprend pas et refuse même de s'en occuper. Il le traite comme un vulgaire nourrisson. Le temps passe et plus son père vieillit et plus Benjamin Button rajeunit. On trouve beaucoup de mésaventures dans cette nouvelle. ( à vous de lire la fin )

        La deuxième c'est « Chaud et Froid ». Cette nouvelle met en scène un homme qui prête facilement de l'argent. Un jour par l'intermédiaire de sa femme, il se rend compte qu'il a été dupé et que l'homme qui était venu lui demander de l'argent n'était pas dans le besoin. À partir de ce moment-là sa femme tente de le persuader d'être moins généreux autant physiquement qu'avec l'argent. Pour esayer de suivre les conseils de sa femme, il ne va pas laisser sa place assise dans le tramway comme à son habitude. Une femme s'évanouit à cause des grosses chaleurs. N'ayant pas bougé va-t-il regretter? Fera-t-il marche arrière avec d'autres opportunités?

Analyse des parallélismes entre nouvelles :

        Les indications spatio-temporelles sont presque identiques d'une nouvelle à l'autre. On retrouve souvent des dates comprises en 1860 et 1930.

        Par exemple Noël 1919 pour « le Dos du Dromadaire » ou encore 1920 ( p.135 ) pour « l'Etrange Histoire de Benjamin Button ».

        Il faut aussi remarquer que l'auteur use de la personnification pour des objets ou des animaux. La coupe de cristal taillé dans la nouvelle du même nom est vue comme un corps animé : « Evelyne s'assit sur le bord de la table et contempla la coupe fascinée. On eût cru qu'elle souriait maintenant, d'un sourire très cruel... »

        L'attrait des bals est également vu comme une issue pour un personnage principal car il accède à l'amour souvent impossible. C'est le cas de Perry Parkhurst dans le « Dos du Dromadaire » mais encore de John Chestnut dans « Rags-Martin Jones et le prince de Galles ».

        L'amour impossible est donc un thème récurrent. Parfois le personnage principal est attiré comme un aimant vers une personne inaccessible (exemple de « la Sorcière Rousse » ). Ce sera le début d'une série de mésaventures et ici on rejoint les caractéristiques de la nouvelle c'est-à-dire la mise en scène brève de plusieurs péripéties. Francis Scott Fitzgerald a une vision un peu nostalgique du romantisme du XIXème siècle.

        Cependant l'humour chez l'auteur se traduit souvent par un comique de situation. Bal du « Dos du dromadaire » ou encore la « folie » des deux personnages principaux dans « la Sorcière Rousse ».

        On est dans la période de l'entre deux guerres et les jeunes gens de l'époque recherchent une certaine légèreté, une certaine frivolité. De plus, il sont mis en scène par F.S. Fitzgerald comme étant les propres victimes des Annés Folles.

Les personnages principaux comme étant les acteurs du Jazz Age :

        Pour oublier les désastres d'une guerre, les Enfants du Jazz montre des personnages qui s'adonnent à la frivolité, à l'amusement et qui essayent de retourner à une vie quotidienne normale. Le travail est matérialisé de façon à ce qu'il puisse offrir une vie meilleure. Par exemple l'achat d'une nouvelle voiture dans « Chaud et Froid » ou un gros contrat qui satisferait les attentes d'un couple dans « Gretchen Endormie ». A cette époque, comme aujourd'hui, l'argent est source de bonheur ou de stabilité.

        De plus, on constate avec F.S. Fitzgerald que les personnages mènent une vie bien cadrée et qu'un fait inattendu va bouleverser leur existence. Ce sera un mariage, une rencontre, la maladie, la guerre... Finalement, la guerre qui est sûrement un sujet peu abordé à l'époque de l'auteur sera remise en question dans la nouvelle « la Coupe de cristal taillé ». Est-ce qu'elle va prendre la vie du fils d'Evelyn Piper?

En conclusion, on peut dire qu'avec ce recueil F.S. Fitzgerald cherche à oublier l'inoubliable à savoir la guerre. On veut rattraper le temps perdu et côtoyer pleinement le monde délirant des Années Folles. Le titre les Enfants du Jazz fait d'ailleurs référence aux jeunes gens insouciants ( Enfants ) et à la vie d'après-guerre ( Jazz pour Jazz Age ).


Charlotte, 1ère année Ed.-Lib.

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Published by pier - dans Nouvelle
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4 décembre 2007 2 04 /12 /décembre /2007 09:29
annulaire-copie-2.jpg
OGAWA Yoko,
L’Annulaire, 1994
Traduit par R.-M. Makino-Fayolle
Actes Sud, 1999, Babel

Situation de l’œuvre

- dans la production et la vie de l’auteure

Yoko Ogawa est née en 1962.
Ses oeuvres sont publiées chez Actes sud, et traduites par Rose-Marie Makino-Fayolle.

(date de parution au Japon)
La Piscine (1990)
La Grossesse (1991) a reçu le Prix Akutagawa
Les Abeilles (1991)
Le Réfectoire un soir et Une Piscine sous la pluie, suivi de Un Thé qui ne refroidit pas
L’Annulaire (1994)
Hôtel Iris (1996)
Parfum de glace (1998)
Une parfaite chambre de malade (1989) suivi de La Désagrégation du papillon
Le Musée du silence (2000)
Tristes revanches (1998)
La Petite pièce hexagonale (1991)
Amours en marge (1991)
La Formule préférée du professeur (2003)
Les Paupières (2001), recueil de nouvelles
La Bénédiction inattendue (2000), recueil de récits

        Ogawa a surtout écrit des nouvelles au début, ses premiers textes sont courts. Puis elle a écrit des récits, des romans, plus longs. En japonais, shôsetsu signifie à la fois roman et nouvelle ; ils ne distinguent pas les deux. Romans intimistes, de la vie quotidienne. Romans féminins.
        On trouve des similitudes dans ses textes, qui sont pratiquement tous écrits à la première personne, et la narratrice est souvent une jeune femme (en proie à la folie), mais on ne se trouve pas dans sa tête, on n’a pas accès à ses pensées, il y a une certaine distance avec elle.
        Le cadre se situe souvent dans des lieux anciens mais habités, des lieux clos.
Le thème du corps et de la maladie, et le thème du classement et de l’analyse (au sens biologique) est récurrent : lieux médicaux (laboratoires, hôpitaux) et leur côté ordonné, rangé.
        Ogawa crée un univers fantastique (influences de Haruki Murakami, de Tanizaki et Kawabata). Le récit L’Annulaire appartient au courant littéraire du réalisme merveilleux : c’est une approche magique du réel.
Elle a une technique narrative bien à elle (cf Ecriture).

- dans le contexte historique et culturel de l’époque

    Ere Meiji (commence en 1868) : le pouvoir impérial est restauré, ouverture du Japon à l’Occident. Les auteurs lisent les naturalistes (Zola), les auteurs américains. Grande fécondité culturelle. Roman « personnel » (shishôsetsu), intimiste.
    Japon post-moderne : La littérature allie tradition et modernité. Fantastique, littérature en marge du réel, chez les auteurs. Références à la culture occidentale. Littérature féminine.

L’histoire

    La narratrice, 21 ans, dont l’auteure tait le nom, a travaillé dans une usine de fabrication de boissons où, lors d’un accident de travail, elle a perdu le bout de son annulaire. La jeune provinciale part en ville où elle trouve un travail chez un “taxidermiste du souvenir”, M. Deshimaru. Dans son laboratoire, qui est un ancien foyer de jeunes filles, il naturalise des spécimens (des champignons, un son d’une partition, les os d’un moineau de Java, une brûlure) que les gens apportent, et les conserve dans des tubes à essai étiquetés et stockés dans les salles du bâtiment. « …le sens de ces spécimens est d’enfermer, séparer et achever. » (p.23) La narratrice s’occupe du secrétariat du laboratoire. Fascinée par Mr Deshimaru (son regard), elle s’éprend de lui, ils se voient le soir dans la grande salle de bain, et deviennent amants. Il lui offre une paire d’escarpins (p.35), qu’elle doit toujours porter et qu’elle ne va plus quitter ... L’emprise de Mr Deshimaru sur la narratrice, ainsi que le pouvoir de la paire de chaussures, fera que l’esprit de la jeune fille prendra le dessus sur son corps (désincarnation).

Le cadre spatio-temporel

        Il n’y a pas d’indication de pays ou d’époque (pas de temporalité ni de localisation). La narratrice décrit le bâtiment, vétuste, à l’abandon. C’est un lieu clos, feutré : un ancien foyer de jeunes filles devenu laboratoire. Il y a 303 salles de conservation des spécimens, qui sont les anciennes chambres des jeunes filles du foyer (p.66). Une « lourde porte de chêne » mène au sous-sol, au laboratoire, où M. Deshimaru effectue la naturalisation, interdit d’accès à la narratrice sauf si elle a une naturalisation à faire.
    On n’a pas non plus d’indication sur l'endroit où elle loge ; elle n’a ni famille, ni amis.

Climat du livre, atmosphère

        Ce récit est envoûtant et onirique. Le métier exercé renvoie à la mort, qui fascine et dérange.
        Il y a un calme et un silence suffoquants ; le lieu devient enivrant.
        On sent la présence du mal ; elle est trouble, suggérée. Le laboratoire est un lieu inquiétant et fascinant, propre à rappeler une maison fantôme ou le repaire du docteur Frankenstein, tout comme le propriétaire qui est bien à l’image du lieu.
        Tout n’est pas expliqué ce qui accentue le mystère ambiant. La frontière entre le rêve et la réalité est floue : pouvoir magique des escarpins, naturaliser des choses abstraites.

Ecriture

        L’écriture de Yoko Ogawa est fine, subtile et minutieuse, presque poétique. Elle est à la fois simple et suggestive. Simple car les phrases sont brèves, suggestive car il y a beaucoup d’implicite qui crée le mystère et contribue à installer ce climat inquiétant et envoûtant. Elle arrive à mêler la cruauté, le mal, par des détails, et la poésie.
La suggestion renvoie aussi à l’étrange, le mystère, qui ici est effleuré.

Caractère des personnages

        M. Deshimaru, tel un taxidermiste, est ténébreux, froid, mystérieux, malsain, autoritaire avec la narratrice, dédaigneux vis-à-vis d’elle. Il vit reclus dans le bâtiment.
La narratrice a honte et est tourmentée par son manque (son annulaire). L’auteur explore l’inconscient de la narratrice. Elle présente un caractère obsessionnel : elle compte, classe.

Portée symbolique des thèmes :

- Opposition entre la lumière (dans la salle de bain, dans les salles) et l’obscurité.
Elle fait écho à celle du froid et du chaud.

- Opposition entre le laboratoire en marge du normal et le monde extérieur.

- Le classement, le rangement, mis en mots par l’usage d’énumérations de noms d’objets et d’actions (verbes). Elle tient à jour le registre du secrétariat, range. Les caractères de la casse sont rangés. (p.40, p.67, p.79, p.88)
Les nombres, les numéros (de formulaires, des salles, des caractères de la casse), obsession de compter. (p.13, p.33, p.37)

- Temps / mémoire / perte / conservation
Les jeunes filles du foyer ont vieilli.
Les clients amènent des objets du passé pour les fossiliser, les rendre permanents, les immortaliser.
C’est une forme de libération, faire le deuil du temps qui passe/va ; personne ne revient les voir.
On passe du souvenir vivant au fétiche mortifère.
Perte et conservation renvoient à notre inconscient.

- Sentiment d’être emprisonnée, entravée, étouffée, incorporée à, d’une part par M. Deshimaru, par ses mains, ses doigts (p.47, p.50, p.70) et, d’autre part, par les escarpins (p.62, p.86) + ses chaussures à lui (p.74);

- Erotisme / amour / fétichisme
Fétichisme : amour sur ce mode : Mr Deshimaru la séduit avec une paire de chaussures (p.45-46), masochisme (cherche à l’humilier).
Jalousie envers une cliente.
Erotisme : se désirent dans la baignoire
Objets spécimens fétiches


Conclusion

Adaptation du livre au cinéma : Diane Bertrand, 2005, que je n’ai pas trop aimée.
Je vous conseille une de ses nouvelles : La Grossesse.


Lise, AS Ed-Lib.

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4 décembre 2007 2 04 /12 /décembre /2007 09:21
maisonauxesprits.jpg
Isabel ALLENDE
La Maison aux esprits
Traduction Claude Durand
1984 - 1982 pour l'édition originale
Editeur Lgf
Collection Livre de poche, numéro 6143
Nombre de pages 541 pages
Format 11 cm x 18 cm
ISBN 2253038040

        Allende, ce nom doit vous dire quelque chose n'est-ce pas ? Il s'agit du nom du président renversé par la junte militaire au Chili, celle menée par le tristement célèbre Pinochet. C'est aussi le nom d'une grande romancière : Isabel Allende. Le lien entre les deux ne se résume pas à une simple homonymie puisque cet auteur né en 1942 au Pérou était la nièce du Président de l’Union Populaire acculé au suicide dans le palais présidentiel de la Moneda le 11 septembre 1973.
        En 1981, en apprenant que son grand-père, âgé de 99 ans, est en train de mourir, Isabel Allende  commence à lui écrire une lettre, qui deviendra le manuscrit de La maison aux esprits (La casa de los espíritus), son premier roman. Publié un an plus tard et donc 9 ans après le coup d’Etat qui l’a contrainte à l’exil au Venezuela, le livre fut un véritable phénomène éditorial des années 80, traduit dans une vingtaine de langues, adapté à l'écran par Bille August au début des années 90.

        Dans un pays d'Amérique latine jamais précisé mais ressemblant à s’y méprendre au Chili, Allende nous entraîne sur trois générations à travers les tribulations de la famille Trueba. Commençant aux débuts du XXème  siècle  cette saga  s'achève  dans les années soixante-dix. Un seul personnage traverse de bout en bout ce roman ; il s'agit du patriarche Esteban Trueba qui, parti de rien, à la force de son implacable volonté, établit un empire. Sa femme Clara quant à elle possède des dons de spirite et semble, à première vue, peu concernée par les réalités matérielles du monde d’ici-bas.

        Pour ce roman riche et foisonnant Allende invoque à la fois les souvenirs d’enfance qu’elle avait de la vieille demeure, habitée par ses grands-parents, qui la fit entrer dans l'univers du fantastique et le monde des livres et ceux, beaucoup plus violents, des heurts politiques qui marquèrent l’histoire de son pays.
    Mêlant inextricablement des passages au réalisme le plus cru à d’autres  marqués du sceau du surnaturel et de l’imaginaire, le roman nous emporte dans un tourbillon d’émotions et d’aventures en multipliant les points de vue et les changements de rythme. Ces tensions et ces cassures, tant dans le style que dans la narration, rattachent le roman au courant du réalisme magique et en font une allégorie de ce continent brutal et métis qu’est l’Amérique du Sud.
        Les personnages sont en effet une parfaite illustration de la diversité sociale d’un pays d’Amérique latine, le microcosme qui gravite autour de la famille Del Valle est une reproduction en miniature de la société chilienne du vingtième siècle. On croise ainsi dans le roman des patriarches autoritaires, des suffragettes, un explorateur illuminé, des spéculateurs sur l’importation de bétail, des jeunes filles entrées dans les ordres, une nounou envahissante et maternant chacun des enfants de la famille, une vieille fille garde-malade, un médecin aux méthodes douteuses, des paysans frustes mais pleins de sens pratique, des jeunes gens aventureux… Un prêtre fanatique et un prêtre communiste… et j’en passe.
    L’œuvre nous fait voyager de « la Capitale », siège des résidences principales des familles Del Valle et Trueba,  à la « Campagne » où se trouve le domaine des « trois Maria » véritable latifundia où s’exerce le pouvoir sans partage du narrateur et patriarche Esteban Trueba.

        La richesse de l’histoire tient au fait qu’Isabel Allende, par l’alternance de différentes focalisations, nous fait partager les mésaventures familiales des Trueba et des Del Valle sous des angles aussi variés qu’originaux. Il s’agit tantôt de focalisation interne, tantôt du point de vue d’un narrateur omniscient et dans l’ensemble le roman est caractérisé par une foule de descriptions détaillées qui le rattachent clairement au réalisme. Dans la première partie du roman ces phases descriptives abondent, mettant en place le cadre et fixant le caractère des différents personnages. La deuxième partie de l’œuvre est beaucoup plus enlevée et consiste en un déroulement dramatique qui fait éclater les conflits latents dans la première partie.
        Les chapitres en focalisation interne nous plongent dans la peau du narrateur et personnage principal Esteban Trueba dont l’aveuglement machiste et matérialiste n’a d’égal que l’ambition sans limite. Ce point de vue illustre tout le versant critique de l’œuvre puisqu’il donne corps aux pulsions brutales et prométhéennes d’un homme qui devient la caricature d’un oligarque sud américain, despote intransigeant, orgueilleux self-made-man qui entend conserver par tous les moyens un pouvoir qu’il n’aura de cesse d’étendre aux sphères publiques et privées de sa vie. En voici une illustration avec le premier extrait (p.86-87) :
       
« Les choses n'allèrent pas plus loin. Trueba continua à parfaire son prestige de trompe-l'enfer en parsemant la contrée de bâtards, récoltant la haine et engrangeant les péchés, ce qui ne lui faisait ni chaud ni froid, car il s'était endurci l'âme et avait réduit sa conscience au silence en invoquant le progrès. En vain, Pedro Garcia junior et le vieux curé de l'hôpital des sœurs tentèrent-ils de lui suggérer que ce n'étaient pas les maisonnettes de brique ni les litres de lait qui suffisaient à faire un bon patron, voire un bon chrétien, mais d'accorder aux gens un salaire décent en lieu et place des petits bouts de papier roses, des horaires de travail qui ne leur rompissent pas les reins, ainsi qu'un minimum de respect et de dignité. Trueba refusait d'entendre parler de ces choses qui, d'après lui, sentaient à plein nez le communisme.
        - Des idées de dégénérés, voilà ce que c'est! maugréait-il. Des idées bolcheviques pour soulever mes fermiers. Vous ne vous rendez pas compte que ces pauvres gens n'ont ni culture ni éducation, qu'ils ne peuvent assumer la moindre responsabilité, que ce sont de vrais gosses. Comment sauraient-ils ce qui est bon pour eux ? Sans moi ils seraient perdus. La preuve : sitôt que j'ai le dos tourné, tout fout le camp et ils se mettent à faire des âneries. (…) S'ils ne savent pas eux-mêmes où ils en sont, comment est-ce qu'ils vont savoir quelque chose de la politique ? Ils sont bien capables de voter pour les communistes, comme ces mineurs du Nord qui, avec leurs grèves, sabotent tout le pays au moment précis où le cours du minerai est au plus haut. Je t'enverrais la troupe dans le Nord, moi, pour qu'elle s'en occupe à coups de pruneaux, histoire de leur faire comprendre une bonne fois. Malheureusement, il n'y a que la trique qui donne des résultats par chez nous. On n'est pas en Europe. Ici, ce dont on a besoin, c'est d'un gouvernement fort,' d'un vrai patron. Ça serait très joli si on était tous égaux : mais voilà, on ne l'est pas. Ça saute aux yeux. Ici le seul qui sache travailler, c'est moi, et je vous mets au défi de me prouver le contraire. Je suis le premier levé et le dernier couché sur cette maudite terre: Si je m'écoutais, j'enverrais tout promener et j'irais vivre comme un prince à la capitale, mais il faut bien que je reste : dès que je m'absente ne serait-ce qu'une semaine, tout est par terre et ces malheureux recommencent à crever de faim. »

    Les autres chapitres, par contre, sont narrés au travers du prisme du regard d’un narrateur omniscient. Il s’agit en fait toujours d’Esteban Trueba, mais il est alors un vieil homme qui effectue une plongée fataliste dans le passé, à la lecture des carnets de sa femme, Clara del Valle, personnage extraordinaire car doté de double vue, dans lesquels elle a consigné toute sa vie et celle de sa dynastie avec minutie et sensibilité. On partage alors le vécu d’une foule de personnages aussi fantaisistes qu’attachants, baignant tantôt dans la conscience aiguë de la réalité sociale et politique qui les entoure, tantôt dans une folie douce  empreinte de magie, de spiritisme et de passion.

Extrait n°2 (p.108) :
« Clara passa son enfance et les débuts de sa jeunesse entre les murs de la maison, dans un univers d'histoires merveilleuses, de silences paisibles où le temps ne se décomptait pas sur les cadrans ou les calendriers et où les objets avaient leur vie à eux, où les revenants prenaient place à table et devisaient avec les vivants, où passé et futur étaient de la même étoffe, où la réalité présente était un kaléidoscope de miroirs sens dessus dessous, où tout pouvait survenir. C'est un régal pour moi de lire les cahiers de cette époque où se dépeint un monde magique désormais révolu. Clara habitait un univers conçu pour elle, qui la protégeait des rigueurs de la vie, où se mêlaient indissolublement la prosaïque vérité des choses tangibles et la séditieuse vérité des songes, où les lois de la physique ou de la logique n'avaient pas toujours cours. Clara vécut cette période toute à ses rêvasseries, dans la compagnie des esprits aériens, aquatiques et terrestres, si heureuse qu'en neuf ans elle n'éprouva pas le besoin de parler. Tout un chacun avait perdu l'espoir d'entendre à nouveau le son de sa voix quand, le jour de son anniversaire, après qu'elle eut soufflé les dix-neuf bougies de son gâteau au chocolat, elle étrenna une voix qui était restée remisée pendant tout ce temps-là et qui sonnait comme un instrument désaccordé… »
        Lorsque le roman verse ainsi dans le surnaturel c’est avec un ton tout aussi sérieux et « naturaliste » que pour les descriptions du reste des événements, sans qu’aucun des personnages ne s’en formalise. L’irruption de l’inexplicable est si bien acceptée par les protagonistes qu’elle en devient probable. Cette frontière ténue entre les deux mondes du roman, le réel matériel et le réel magique est ténue voire inexistante pour les habitants de la maison aux esprits. Il s’opère même parfois un renversement cocasse puisque ce sont des éléments que nous jugerions normaux que les personnages du roman jugent magiques ou impossibles :
    «En réalité la guerre, les découvertes scientifiques, les progrès de l’industrie, le cours de l’or et les extravagances de la mode les laissaient froids. C’étaient autant de contes de fées qui n’affectaient en rien leur existence étriquée.»
    Cet extrait (p. 82) fait écho à une citation d’Alejo Carpentier : « la réalité me semble fantastique au point que mes contes sont pour moi littéralement réalistes »
    L’impérieuse volonté d’Esteban et les élans surnaturels de Clara débouchent sur la construction de  « la grande maison du coin » qui deviendra le reflet ubuesque d’une société en ébullition, agitée de conflits sans nombres, traversée par des  passions violentes et empreinte de superstitions.
    « Il s'établit une invisible frontière entre le secteur occupé par Esteban Trueba et celui de sa femme. Au gré de l'inspiration de Clara et pour répondre aux nécessités de l'heure, la noble architecture seigneuriale se mit à bourgeonner et à pousser des appentis, des escaliers, des tourelles et des terrasses. Chaque fois qu'il fallait héberger un nouvel hôte, les mêmes maçons rappliquaient et ajoutaient une chambre. C'est ainsi que la grande maison du coin en vint à ressembler à un labyrinthe. » (p. 281-283)
   
    Luttes politiques et sociales, conflits des classes ou des genres, ambiances surnaturelles et spiritisme constituent ainsi quelques uns des volets des fenêtres de « la maison aux esprits ». Ces volets demeurent entrebâillés et il est aisé de se faufiler pour se laisser porter par la langue fourmillante de détails d’Allende. Il existe beaucoup de portes pour entrer dans « la grande maison du coin » : laissez vous donc entraîner dans le dédale ensorcelant de ses couloirs et de ses mots. Laissez-vous porter par le « réel poétisé » qui transforme la tunique jaune de Clara enfant en « habit des êtres de lumières »…

Pierric FRAIZY, Ed. Lib.



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3 décembre 2007 1 03 /12 /décembre /2007 21:19
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Ogawa Yoko
Les Paupières
Actes Sud, 2007
18€, 206 p.

        Ogawa Yoko est née au Japon en 1962. Elle a obtenu de nombreux prix littéraires. L’écrivaine a comme thèmes de prédilection la mort, la maladie ou encore l’absence que l’on retrouve dans Les paupières. Elle s’est affirmée depuis quelques années comme l’auteure japonaise contemporaine incontournable.

        Les Paupières est un recueil de huit nouvelles ; chacune est introduite par un personnage sans histoire, mais dont la vie bascule, au fil de la narration, dans un univers poétique et fantastique.
        Ogawa Yoko nous entraîne dans son univers à mi-chemin entre la réalité et le fantastique, à travers une écriture fluide et épurée. Elle nous livre avec poésie des histoires anodines parsemées de détails minutieux (odeurs, décors, sensations…) qui donnent au lecteur une impression de flottement et de rêve éveillé.
« Un dimanche matin, lorsque j'ai tourné une page du calendrier dans la chambre, le chiffre douze apparut, marqué d'un cercle au feutre noir. Un gros rond, légèrement penché sur la gauche.
- Dis-moi, le douze, c'est quoi ? Ai-je demandé à mon mari qui lisait le journal au lit.
- Le douze ? Ça... me répondit-il, sans lever les yeux de la page des sports. »
        Le sommeil et l’exploration de l’inconscient sont des thèmes récurrents du recueil. Les Paupières explore le sommeil dans « C’est difficile de dormir en avion », l’angoisse des insomnies dans « les ovaires de la poétesse » où la narratrice part loin dans l’espoir d’échapper à son problème, mais aussi la solitude et l’inconscient des personnages dans « Backstroke ». Ces thèmes permettent de créer une atmosphère onirique communes à toutes les nouvelles.
        Les paupières constituent un fil conducteur dans ce recueil et sont le symbole d’éléments différents comme le sommeil : « Je sentais jusque dans les moindres recoins mon corps allongé dans la nuit de l’hôtel. Et cependant, derrière mes paupières s’étendait la forêt » , ou la mort : « Lorsque la vieille dame mourut, tout fut rempli de silence autour d’elle […] Je la pris sur mes genoux, lui fermai les paupières. Son expression douloureuse disparut aussitôt et un sommeil paisible l’enveloppa». .Les paupières sont aussi le symbole de l’étrange dans la nouvelle éponyme où un hamster a subi une ablation de ces membres.
        On remarque une récurrence dans le choix des destinations de voyage. Vienne semble être une ville importante pour Ogawa (on la retrouve dan trois nouvelles). Elle a aussi une symbolique forte dans ce livre car elle ouvre et clôt le recueil. En effet, dans la première nouvelle « c’est difficile de dormir en avion » la narratrice s’envole pour Vienne pour fuir ses insomnies, et la dernière « Les jumeaux de l’avenue des Tilleuls » narre la rencontre entre un écrivain japonais et son traducteur autrichien à Vienne. Enfin une des nouvelles du recueil « Les ovaires de la poétesse » semble se dérouler à Vienne.
Les nouvelles sont abordées à travers différents registres (poétique, lugubre…) mais adoptent toutes un ton semblable : « L’étagère la plus élevée était elle aussi pleine de flacons blottis l’un contre l’autre. […] Je pris celui qui se trouvait devant mes yeux. Il mentionnait mon nom. Il contenait quelque chose de noir et vaporeux. C’étaient mes cheveux. […] J’approchai un autre flacon. Je ne connaissais pas l’homme dont le nom était inscrit sur l’étiquette. L’objet collecté était un doigt » . Les nouvelles de ce recueil ont aussi en commun le mode de narration. En effet, les narrateurs de ces nouvelles ont tous un rôle dans l’histoire qu’il en soit le personnage central ou non.
        Cependant les nouvelles ne sont pas construites de la même manière. Certaines sont fondées sur un flash-back qui constitue la majeure partie du récit (c’est le cas de « c’est difficile de dormir en avion » et de « Backstroke » où la narratrice se remémore son enfance avec son frère, champion de natation).

    Le fantastique dans ce recueil est suggéré. En effet, il opère par petites touches lors de rencontres de personnages (un homme engage la conversation avec la narratrice de « c’est difficile de dormir en avion » et lui explique le pouvoir des histoires à sommeil) ou par des détails (une poétesse meurt de ses ovaires chevelus dans « les ovaires de la poétesse », la narratrice achète des légumes chinois phosphorescents dans « L’art de cultiver les légumes chinois »…). Ce recueil se situe à la frontière entre rêve et réalité.

        Pour conclure je peux dire qu’Ogawa Yoko nous plonge dans un univers envoûtant, étrange voir lugubre mais avec douceur et sans fioriture. Elle met en scène ses nouvelles de telle manière que l’on accepte les dérives fantastiques. Ses récits font preuve d’originalité et l’incursion du fantastique leur donne une couleur particulière. Ce recueil permet d’explorer différents sentiments autour d’un même thème (le sommeil) et de ses dérivés.

E.B. 2A BIB
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Published by pier - dans Nouvelle
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3 décembre 2007 1 03 /12 /décembre /2007 21:00
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OGAWA Yoko,
L'Annulaire,
Actes Sud, collection Babel, 1994
Traduit du japonais par R-M Makino-Fayolle








    Quelques éléments biographiques et littéraires :
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    Yôko Ogawa est née en 1962 à Okayama (entre Hiroshima et Kobé) au Japon. Jusqu’en 1996, elle écrit beaucoup de petits récits dont L’Annulaire. Depuis, la plume de Yôko Ogawa s’est également adonnée à l’écriture de romans et d’essais. Elle a reçu de nombreuses récompenses littéraires tel le prestigieux prix « Agutagawa » pour La         Grossesse en 1991.

    Si son écriture s’imprègne de références japonaises, influencée par Murakami, elle revendique également son goût pour une certaine branche de la littérature américaine abordée lors de ses études universitaires. De ces découvertes, elle retient en particulier les noms de Scott Fitzgerald, Truman Capote, Raymond Carver et Paul Auster à qui elle voue une grande admiration (Moon palace).
    Le style de Ogawa est assez difficile à résumer. Atypique, il mêle technicité (vocabulaire scientifique), rigueur, concision et poésie pour décrire des univers à la fois quotidiens et fantasques.  La vie, la mort, la perte, la sexualité sont autant de thèmes récurrents dans l’œuvre d’Ogawa. Peut-être est-ce grâce à eux que, bien qu’entourés d’imaginaire, les récits de Yôko Ogawa ne perdent jamais totalement pied avec la réalité. Les questions existentielles sont en effet déployées à l’ombre d’éléments étranges et mystérieux. 
    Avec l’Annulaire, nous sommes dès la première page plongés dans un univers déroutant et désopilant : Bienvenue dans le laboratoire secret de M. Deshimaru, administrateur et conservateur de spécimens…

    Petit résumé « d’une inquiétante étrangeté » : 

    L’annulaire met en scène une jeune femme quelconque et solitaire qui, dès les premières lignes du récit, nous rapporte de quelle façon elle vient de se faire recruter au sein d’un laboratoire de spécimens. A l’origine de cette embauche se trouve une expérience douloureuse, celle de la perte d’une partie de son petit doigt…
Alors qu’elle travaillait dans une entreprise de boissons gazeuses, un morceau de son annulaire gauche est sectionné par le mécanisme d’une machine à fabriquer des sodas. La narratrice perd ainsi en une seule et même journée, un bout de doigt et son emploi.
Suite à cet accident pour le moins handicapant, notre jeune « amputée » arrive par hasard devant la porte dudit « laboratoire de spécimens ». Cet endroit insolite, dont rien ne semble indiquer l’existence et la spécificité, est en fait un ex foyer de jeunes filles reconverti en dépôt de spécimens. Sorte de réservoir hybride, il accueille tout objet matériel ou immatériel à des fins de conservation. C’est ainsi que nous, pauvres lecteurs, sommes à notre tour plongés dans un univers fantasque où s’entreposent champignons, bulbes de jacinthe, anneaux magiques, parures de cheveux, os d’oiseau de Java, carapace de tortue verte et autres fixe-chaussettes. La narratrice déploie dès lors tous ses efforts pour satisfaire aux exigences de sa nouvelle fonction. Son travail consiste à recevoir les visiteurs et à classer les dossiers. La description de l’entretien d’embauche est assez drôle. Le ton naïf et sérieux employé tout au long du récit confère aux évènements  un certain comique de situation.
    Outre la réception, la classification et la conservation de spécimens, le laboratoire remplit une mission d’apaisement. M. Deshimaru explique à sa jeune recrue qu’en confiant des choses à naturaliser, les visiteurs se dessaisissent d’une part d’angoisse. Voici le laboratoire transformé en une sorte de cellule psychologique… De la demande d’une première jeune femme qui souhaite naturaliser la musique d’une partition en souvenir de son ancien amant à celle d’une autre personne qui veut fabriquer un spécimen à partir de la cicatrice qu’elle porte sur la joue, les dossiers du laboratoire regorgent de souvenirs douloureux et pesants.  Malgré ces étrangetés, la narratrice se  plaît dans son nouveau travail.
    Mais la solitude du personnage gagne en intensité au fil des pages. Les visites se font de plus en plus rares et M. Deshimaru passe la majeure partie de ses journées cloîtré au sous-sol. La chaleur étouffante de la fin d’été qui envahit le laboratoire commence à oppresser le lecteur lui-même. Ce sentiment est renforcé par la personnalité énigmatique de M. Deshimaru. Doté d’une patience et d’une tranquillité extrêmes, ce personnage va peu à peu exercer une fascination étrange sur la narratrice et développer une attitude manipulatrice. Entre eux commence dès lors une relation ambiguë d’amour ( ?) rythmée par des rendez-vous journaliers à la salle de bain, seule pièce fraîche de l’établissement.  La description de la salle de bain est délirante. C’est la baignoire qui,  tapissée de petits papillons en carrelage, occupe l’essentiel de la description. Sorte de métonymie, elle finit par remplacer l’espace entier de la salle de bain. Elle va jusqu’à fournir le cadre aux actions et conversations des personnages…  Seule la présence de deux vieilles dames, anciennes pensionnaires du foyer de jeunes filles,  et les furtifs passages de quelques visiteurs parviennent à entrecouper le tête à tête malsain et à offrir un petit courant d’air frais à l’intérieur du huis clos. Malgré cela, l’emprise de Deshimaru sur la narratrice  devient de plus en plus forte. Elle est symbolisée par le don d’une paire de chaussures. Ces dernières finissent par prendre possession des pieds de la narratrice. Si la visite d’un cireur contribue à la mettre en garde, elle continue de les porter. Signes d’aliénation ou métaphore d’un amour démesuré, les souliers finissent de conférer à l’histoire une inquiétante étrangeté. 

    Conclusion :

    Yôko Ogawa marie si bien l’étrange au quotidien que nous nous surprenons nous-mêmes au fil des pages à ne plus être surpris par le caractère délirant de l’activité du laboratoire. Le décalage opéré par cette synthèse du réel et du burlesque provoque aussi parfois un sentiment de malaise. Le récit se charge peu à peu d’éléments ambigus et malsains qui gagnent le lecteur. L’Annulaire est un texte qui dérange et déstabilise. Le thème de la perte, symbolisé par la perte du bout de l’annulaire, et celui de la possession, représenté par les chaussures,  finit par envahir le lecteur « de la tête au pied »…
 
Bonus : Petite ouverture à propos des chaussures…
Il s’agit d’un court extrait d’une chanson de Thomas Fersen intitulée Le Chat botté : Le personnage de la chanson travaille dans une boutique de chaussures et il remarque un fait étrange concernant l’essayage d’une paire en particulier. Le refrain nous explique,
« On ne peut plus les quitter quand on les enfile,
Essayer, c’est adopter les mules en reptiles. »
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3 décembre 2007 1 03 /12 /décembre /2007 20:05

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Arundhati Roy
Le Dieu des Petits Riens
Titre original: The God of small Things
Traduction française: Claude Demanuelli
Gallimard
1998











        Née le 24 novembre 1961 à Shillong, dans le Meghalaya . Sa mère portrait-a-roy.jpga divorcé alors qu’elle est enfant. Enfance turbulente dans le Kerala. Elle quitte sa région natale et sa famille à l’âge de 16 ans pour Dehli, la capitale, où elle a une adolescence marginale et bohème. Elle survit dans une hutte couverte de tôle, en vendant des bouteilles de bière vides. Elle finit par se ranger et intégrer une école d’architecture, la  Delhi School of Architecture en 1984. Elle  se marie avec un architecte dont elle va assez vite divorcer. Puis elle rencontre fortuitement, dans la rue, celui qui va devenir son 2ème mari Pradip Krishen (réalisateur de cinéma) qui lui propose un petit rôle dans un film. Par la suite elle travaille pour la télévision (écrit des scénarios) puis devient scénariste pour le cinéma. Après le roman dont je vais vous parler, elle n’écrira que des essais car elle est très impliquée socialement et politiquement dans son pays. Elle est d’ailleurs très célèbre pour son activisme pacifiste (essai contre les tests nucléaires indiens The end of imagination) et pour son autre grand combat contre la politique des barrages menée par son gouvernement ainsi que la privatisation de choses essentielles comme l’eau et l’électricité (Le Meilleur Bien Commun). Elle a d’ailleurs été symboliquement condamnée par la Cour Suprême pour avoir dénoncé une décision de justice autorisant la construction d’un barrage (2002). En 2003 elle publie chez Gallimard  l’écrivain militant. En 2004 elle a reçu le prix Sydney de la paix pour son engagement dans des causes sociales et pour son appui au pacifisme. En 2005 elle participe au tribunal mondial sur l’Irak.
Elle met 5 ans pour écrire son roman le Dieu des Petits Riens qui sort en 1996 et obtient le Booker Price. Il est traduit et publié en France en 1997 chez Gallimard.
Elle est considérée comme l’enfant terrible de la jeune littérature indienne.

        Ce roman est semi autobiographique et engagé. Tous les grands thèmes pour lesquels elle va se battre par la suite et pour lesquels elle se bat encore aujourd’hui sont présents dans ce texte.

        Le roman raconte la vie des jumeaux Estha et Rahel durant les années 60, dont l’enfance est frappée par un événement traumatisant qui va les séparer, la mort de leur cousine Sophie Mol.
        Mais loin de sombrer dans le tragique, la narratrice mélange, dans sa description de l’enterrement, la noirceur de la situation à de l’humour et du fantastique : p.22 « Pendant le service Rahel vit une petite chauve-souris noire s’accrocher délicatement de ses griffes recourbées au coûteux sari de cérémonie de Baby Kochamma et entreprendre son ascension. Quand la bestiole atteignit le pli avachi, la taille mise à nu entre le sari et le corsage, Baby Kotchamma poussa un grand cri et se mit à battre l’air avec son livre de cantiques. Les chants s’arrêtèrent, le temps d’un « Quesquispasse ? », d’un sari secoué et d’une fuite éperdue.
Les prêtres maussades époussetèrent leurs barbes frisées de leurs doigts bagués d’or comme si des araignées y avaient soudain tissé des toiles subreptices.
Le bébé chauve-souris s’envola dans le ciel, où il se transforma en avion à réaction, mais sans laisser de traînée blanche derrière lui.
Rahel fut la seule à remarquer la discrète roulade qu’exécuta Sophie Mol dans son cercueil. »

        Le roman débute par le retour de Rahel dans le pays de son enfance, qu’elle a quitté depuis de nombreuses années, pour revoir son frère. Le retour au village fait remonter bien des souvenirs ainsi que les souffrances qui ont accompagné la séparation d’avec son jumeau. Ce sont tous ces petits riens qui ont forgé la vie des jumeaux.

        Ammu la mère des jumeaux, leur grand-mère Mammachi ainsi que la grand-tante Baby Kochama et leur oncle Chacko, sont les personnages importants de leur vie d’enfant et tout gravite autour de ces gens hauts en couleur. Velutha, un intouchable au service de la famille (dans la promulgation de la constitution indienne en 1950, il y a un article prononçant l’abolition de fait du système de caste…), est un personnage pivot dans le roman. Il est  très proche des enfants et indispensable au  reste de la maisonnée  par sa vivacité et son intelligence, sa débrouillardise.

        Ammu la maman des jumeaux est divorcée, elle est retournée vivre chez sa mère, Mammachi, avec ses enfants. On apprendra plus avant dans le récit que l’ex-mari d’Ammu est un alcoolique invétéré, prêt à « vendre » sa femme à son patron afin de garder son travail, d’ou le divorce. Dès ce passage on sent la force de caractère d’Ammu qui refuse de se laisser faire et qui loin d’obéir à son mari, demande le divorce. Mais dans le village natal d’Ammu, cette séparation amène l’opprobre sur la famille qui, par ricochet, fait payer son déshonneur à Ammu ainsi qu’aux enfants. (p.89 Chacko dit un jour à Rahel et Estha « qu’Ammu n’avait pas de Statue l’Egale »). L’entourage familial n’a de cesse de leur rappeler qu’ils ne valent vraiment pas grand-chose et qu’ils ont intérêt à bien se tenir car personne ne s’intéressera à eux avec un tel passé.

        La grand-mère, qui a été battue par son mari pendant de longues années, jusqu’à ce que son fils Chacko prenne sa défense en s’interposant violemment entre elle et son mari, dirige avec ce dernier l’entreprise Conserves et Condiments Paradise. C’est une  femme à moitié aveugle, très à cheval sur son rang social et violoniste frustrée. Son mari n’a en effet jamais accepté qu’elle ait des dons pour la musique et l’a donc empêchée de mener à bien une carrière professionnelle de concertiste. Malgré son passé, elle en veut beaucoup à sa fille d’avoir divorcé (jalousie de ce qu’elle n’a jamais osé faire : se rebeller?). De petites vexations en remarques désobligeantes elle lui rend la vie difficile.

        Chacko, le frère d’Ammu a donc repris la direction de la fabrique et les dettes s’accumulent. Il se voudrait révolutionnaire et communiste, mais dans les faits il est plus intéressé par le personnel féminin de la conserverie que par une gestion sérieuse et raisonnable de l’entreprise familiale. Mais il a tous les droits, car depuis qu’il a pris sa défense, sa mère ferme les yeux sur tous ses écarts de conduite.

        La grand-tante Baby Kotchama qui vit avec eux est très excessive et toujours sur le dos des enfants qu’elle houspille pour un oui pour un non. Elle a nourri, dans sa jeunesse, un amour mystique pour un prêtre irlandais et vit  à travers ce souvenir. Rahel retrouvera d’ailleurs à la fin du roman une série d’agendas dont chaque page commence avec ces mots : « je t’aime, je t’aime ». Elle poursuit de sa haine les jumeaux et leur mère qu’elle rend responsables de tous ses maux. P 72 : « de même qu’il arrive aux malheureux de détester leurs pareils, de même Baby Kotchamma détestait-elle les jumeaux, condamnés à n’être que de pauvres épaves, dépourvus de père. Pire encore, ils n’étaient que des moitiés d’hindou, qu’aucun membre de l’église de Syrie n’accepterait jamais d’épouser. Elle était toujours prête à leur faire savoir qu’ils n’étaient (comme elle-même) que tolérés dans la maison grand-maternelle d’Ayemenem, où, de fait, ils n’avaient aucun droit de se trouver. Baby Kotchamma en voulait à Ammu de se rebeller contre un sort qu’elle-même avait accepté de bonne grâce. Celui de la Pauvre Femme Sans Homme. Celui de la pauvre Baby Kotchamma Sans Père Mulligan. Elle avait réussi à se convaincre au fil des ans que si son amour pour ce dernier n’avait jamais été consommé, c’était uniquement en raison de sa réserve à elle, de la détermination à ne pas sortir du droit chemin. Elle souscrivait pleinement à l’opinion, si communément répandue, selon laquelle une fille mariée n’a pas sa place chez ses parents. Quant aux divorcées, elles n’avaient de place nulle part. »
        Quand la situation va tourner au drame, au moment de la mort de la cousine des enfants, Sophie Mol, toute l’aigreur, les frustrations, la haine, la jalousie de cette femme vont faire surface et amplifier la tragédie. La manipulatrice qu’elle devient nous fait découvrir que le mauvais génie de la famille c’est finalement  elle. Baby Kotchamma va en effet brouiller les pistes pour pouvoir se débarrasser des jumeaux et de leur mère.

        Au milieu de toutes ces tensions, il y a  l’amitié forte, la complicité qui  lie les jumeaux à Velutha. Ce dernier comme Intouchable subit des discriminations au sein de la famille. Essentiellement du fait de Baby Kotchama, Mammachi, et dans une moindre mesure Chacko (tout au moins jusqu’au dénouement). P. 110 : « Quand il était petit, Velutha accompagnait souvent son père lorsque celui-ci se présentait à l’entrée de la Maison d’Ayemenem pour apporter les noix de coco qu’ils avaient ramassées sur la propriété. Pappachi et ses semblables ne permettaient pas aux Paravans de pénétrer dans la maison. On interdisait à ces gens-là tout contact avec ce que touchaient les Touchables, les chrétiens tout autant que les hindous. Mammachi racontait à Estha et Rahel que, du temps de son enfance, on obligeait les Paravans à marcher à reculons avec un balai qui leur servait à effacer les empreintes de leurs pas, de peur qu’un brahmine ou un chrétien ne se souille irrémédiablement en marchant dans leurs traces. A cette époque, on leur interdisait aussi d’emprunter les routes et les chemins publics, de se couvrir le haut du corps, d’utiliser un parapluie. Quand ils parlaient, il leur fallait mettre la main devant la bouche, de façon à ne pas envoyer leur haleine polluée au visage de ceux auxquels ils s’adressaient. »
        Mais les enfants n’ont que faire de ces remarques et ils jouent souvent avec Velutha. P.116 : « En dépit des interdictions répétées, ils allaient souvent le voir. Restaient des heures avec lui, accroupis au milieu des copeaux comme deux points d’interrogation à l’envers, à s’émerveiller de la précision avec laquelle il devinait les formes qu’il allait pouvoir tirer du bois… C’est Velutha qui fit à Rahel sa canne fétiche et lui apprit à pêcher. ».
        Ce  dernier, qui a beaucoup d’affection pour les jumeaux ne se préoccupe pas non plus de sa position de Paravan et laisse son cœur lui dicter ses actes.

        Le récit est construit avec d’incessants allers-retours entre le passé et le présent. On passe d’un événement à l’autre en suivant les méandres de la mémoire de Rahel, la narratrice, quand un souvenir en appelle un autre. L’élément central de l’histoire est donc la mort de Sophie Mol, dont l’enterrement nous est raconté dès le début du roman. On pressent que tout tourne autour de ce décès.

        Tous ces personnages sont décrits à travers le regard de Rahel, avec détachement et en même temps beaucoup de lucidité, ce qui nous les rend très présents et colorés, tout en maintenant une distance qui met en relief tout le cynisme du comportement des adultes dans une société Indienne pleine de contradictions, prisonnière de son passé et se réclamant de la modernité dans le même temps.
Par opposition, la tendresse qui affleure dans bien des descriptions du monde secret des jumeaux, de leurs songes se teinte d’innocence. P 41 : « elle se balançait au rythme du corps d’Estha, sentait la pluie qui mouillait sa peau, entendait les cris et les bousculades du monde qu’il avait dans la tête ». La gemellité met en exergue la complicité qui unit les deux enfants, ce qui leur permet aussi de construire une sorte de rempart entre eux et le monde des adultes. P. 17 : « Aujourd’hui, bien des années plus tard, Rahel se souvient s’être réveillée une nuit, riant aux éclats du rêve que faisait Estha. ».

        Le rapport à la nature est très marqué, la description du fleuve par exemple, permet à l’auteure A. Roy de dresser un constat sévère de la politique de son pays. p 30, le présent  : « certains jours il longeait les berges du fleuve qui sentait la merde et les pesticides achetés grâce à l’argent de la Banque Mondiale. La plupart des poissons avaient crevé. Ceux qui survivaient voyaient leurs nageoires pourrir et se couvraient de pustules. ».
        Mais dans le même temps le fleuve est aussi un personnage dans le roman car beaucoup d’événements gravitent autour de lui. P. 283 :
«  - Il vous faudra être prudents, dit Kuttapen. Notre fleuve… est trompeur ; il lui arrive de se déguiser.
- En quoi ? demanda Rahel.
- Oh… en petit vieux qui va à l’église, bien propre, bien net, qui mange toujours la même chose, … Qui s’occupe de ses petites affaires. Ne regarde ni à droite ni à gauche.
- Et en réalité…
- En réalité il est déchaîné… Je l’entends, moi, la nuit, quand il passe à toute vitesse au clair de lune. Toujours pressé. Il faut vous méfier de lui. »

        Le texte nous montre de manière presque analytique que tous les petits riens qui peuplent le quotidien finissent par avoir beaucoup d’importance dans le déroulement du cours de la vie de ces enfants. En fait cette phrase anodine « et ce ne sont là que les petits riens » nous fait prendre conscience de toute l’importance des événements décrits. C’est aussi elle qui, souvent, est à l’origine d’une bascule entre le monde réel et l’imaginaire, le merveilleux. On  peut même dire que c’est  toute l’écriture du texte qui balance entre réalité et irréalité. On est très souvent à la frontière des deux mondes.
Il y a tout au long de ce récit une intrusion juste et mesurée du fantastique dans le tissu de la réalité.

        Pour conclure, je dirais que tout au long de ce roman on perçoit quelque chose de profondément indien, un rythme et une vitalité dans la manière de raconter l’histoire. Mais en même temps, c’est un récit intime qui nous narre la souffrance de deux enfants dans un monde d’adultes qu’ils ne comprennent pas et qui voudraient toujours leur dire « qui ils doivent aimer, comment et jusqu’où ».

 Soline, A.S. Ed-Lib.

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3 décembre 2007 1 03 /12 /décembre /2007 19:08
moutonsauvage3.jpg
MURAKAMI Haruki
La Course au mouton sauvage
(Hitsuji o meguru bôken, 1982)
Traduit du japonais par Patrick de Vos,
Ed. Le Seuil, coll. « Points » (2002),
273 p.









L'auteur :

 haruki-murakami.jpg     
Murakami Haruki est né à Kobe en 1949.
        Il obtient un important succès dès son premier roman Écoute le chant du vent paru au Japon en 1972. Ce premier roman est aussi le premier tome de la Trilogie du rat (une trilogie en quatre tomes). Pinball (1980), La Course au mouton sauvage (1982) et Danse, Danse, Danse (1988) suivront.
        Il est aujourd'hui considéré comme l'un des plus grands écrivains japonais contemporains.







L'histoire :
      
Une sorte de "Monsieur tout le monde" qui travaille dans une agence de publicité estmoutonsauvage5.jpg
        Sur cette photo, il y a un mouton particulier avec une étoile sur le dos. Ce mouton aurait pris possession du "Maître", le rendant capable de créer cette gigantesque et puissante organisation d'extrême droite, puis l'aurait abandonné, le laissant au seuil de la mort.
        Le narrateur est contraint de partir à la recherche de ce mouton et doit, pour cela, retrouver un vieil ami à lui, le Rat, qui lui avait envoyé cette photographie.
        C'est ainsi que le narrateur se retrouve à Hokkaïdo, une île tout au nord du Japon.



Le réalisme magique :

        Au départ l'histoire se déroule de manière tout à fait logique, dans un cadre banal,moutonsauvage6-copie-1.jpg
        Le premier qui vient à l'esprit est sûrement le mouton. Véritable cristallisation du mal, il prend possession de l'esprit des gens et s'en sert pour réaliser ses propres desseins avant de les abandonner lorsqu'ils deviennent inutiles, les faisant devenir des "manques-moutons".
        On apprend au cours du récit que, dans les légendes du nord de la Chine et de la Mongolie, on considère qu'un mouton entrant dans le corps d'un homme serait une faveur des dieux et qu'"un mouton portant une étoile sur le dos s'était logé dans le corps de Genghis Khan", l'empereur de l'empire Mongol qui au XII-XIIIème siècle, fonda le plus grand empire contigu de tous les temps.
        Le récit n'est pas non plus avare en rencontres avec de nombreux personnages étranges, étonnants voire loufoques pour certains contacté par une très puissante organisation d'extrême droite pour avoir publié en couverture d'un journal d'entreprise une photographie représentant des moutons dans un paysage de montagne. celui de la vie quotidienne du narrateur. Pourtant, petit à petit, des éléments fantastiques apparaissent.
moutonsauvage7.jpg, et qui donnent lieu à des scènes non moins étonnantes.
        On peut parler de la "Girl-friend" du narrateur qui possède des "oreilles parfaites" et une sorte de sixième sens qui lui permet prédire l'avenir, ou du chauffeur qui connaît le numéro de téléphone de Dieu et avec qui le narrateur a des discussions plus ou moins philosophiques.
        On croisera aussi le Docteur ès moutons, l'Homme-mouton ou encore le très énigmatique "Rat", le grand ami du narrateur.
        Tous ces personnages ne possèdent ni noms, ni prénoms, juste des surnoms ce qui contribue à l'ambiance étrange du roman.

        L'auteur n'hésite pas non plus à interrompre la course au mouton sauvage afin de revenir sur des événements antérieurs afin de mieux relancer le récit.



Conclusion :

Flirtant entre fantastique et roman policier, La Course au mouton sauvage est un roman agréable à lire malgré quelques longueurs dans le récit. 

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B. 2ème année BIB
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3 décembre 2007 1 03 /12 /décembre /2007 18:38
Chitra Banerjee DIVAKARUNI maitressedesepices-copie-1.jpg
La Maîtresse des Épices, 1997,
traduction de Marie-Odile Probst,
Picquier, 1999,
2002 pour l'édition de poche,
349 pages.


Biographie :

    Chitra Banerjee Divakaruni est indo-américaine. Elle est née en 1956 à Calcutta, capitale de l’Etat indien du Bengale-occidental. Elle a étudié dans les universités de Calcutta et de Californie.
    Elle est professeur de littérature. Elle a reçu de nombreux prix littéraires comme le Memorial Award et le Writing Award.

Bibliographie :

Elle a écrit des romans, de la poésie et des nouvelles dont :
-La liane du désir
-Les erreurs inconnues de nos vies
-Mariage arrangé
-La maîtresse des épices
-Ma soeur, mon amour
 Ses livres sont édités chez 10/18, Plon et Picquier

L’histoire :

        Tilo, le personnage principal est une maîtressse des épices. Mais pour devenir maîtresse il lui a fallu être initiée. Ainsi, c’est sur une île paisible et secrète d’Inde que Tilo va recevoir un enseignement. C’est la Première mère, mère de toutes les maîtresses d’épices qui lui transmettra son savoir ainsi que le don de faire chanter les épices et de guérir les personnes dans le besoin.
        Ainsi lorsque Tilo finit son apprentissage sur l’île, elle est téléportée dans une épicerie du quartier d’immigrés d’Oakland en Californie. C’est sous un corps d’emprunt, celui d’une vieille femme, que Tilo apparaît dans cette nouvelle vie. C’est une sorte de mission où elle vient en aide à ceux qui comme elle ont quitté la terre-mère : l’Inde pour un nouveau monde : l’Amérique. Elle agit en faveur de ceux qui viennent à elle, elle les assiste sur le chemin de leurs vrais désirs, s’emploie à redresser secrètement et humblement l’équilibre de leurs humeurs, maux de corps et de l’âme et les protège des forces du mal qui les dépassent.
        Il est impossible de donner un âge à Tilo ; certes elle apparaît aux autres personnages comme une vieille femme, mais le lecteur quant à lui voit à travers ses yeux de jeune fille où brille l’amour, l’excitation de la découverte de sa nouvelle vie en Amérique. C’est son côté un peu rebelle qui lui donnera envie d’outrepasser ses fonctions de maîtresse des épices et d’enfreindre les règles qui lui sont imposées par la Première mère.
        Ainsi il est interdit à une maitresse des épices de sortir de sa boutique, elle ne doit en aucun cas se regarder dans un miroir, elle doit rester chaste, elle ne doit pas toucher la peau, le corps de l’autre pour ne pas mélanger les énergies ni prendre le risque de se laisser contaminer par l’émotion et surtout ne pas tomber dans la suprême confusion amoureuse car dépenser sa précieuse énergie dans des ébats érotiques lui ferait oublier ses devoirs de servante.
        Pourtant, Tilo va transgresser les interdits un à un mettant en danger le pouvoir qu’elle a sur les épices. Car son pouvoir sur les épices diminue à chaque règle transgressée.
         Lorsqu’un client entre dans l’épicerie, Tilo le laisse vagabonder dans les rayons, puis s’approche discrètement. Sans le toucher ni lui parler elle comprend le  pourquoi de sa venue, découvre sa faiblesse, ses maux et tâche de découvrir l’épice–racine capable de guérir et de restaurer l’équilibre du corps et de l’âme. Une épice spécifique convient à chacun et à chaque situation.
        Les clients qui entrent dans sa boutique, entrent également dans sa vie et c’est avec dévotion qu’elle tentera de résoudre les problèmes de chacun.
        Chaque chapitre porte le nom d’une épice ayant une vertu spécifique.
        Tilo par son écoute met ses clients en confiance, les dirige dans une petite salle à part de son épicerie où hommes et femmes un à un  pourront librement s’exprimer et dévoiler leurs secrets et leurs craintes. C’est dans ce cadre que Tilo écoutera Lalitâ épouse violée par son mari et tentera par la magie des épices et des incantations de calmer la violence de ce mari et d’adoucir la vie de cette femme indienne prisonnière des traditions, qui n’ose pleurer sa douleur et faire appliquer ses droits. Ainsi Lalitâ viendra plusieurs fois pousser la porte de la boutique de Tilo, elle suivra les conseils de la vieille femme et s’enfuira de chez elle pour trouver refuge dans un centre pour femmes battues ; c’est là-bas qu’elle commencera doucement sa nouvelle vie.
       Un jour un homme entre dans l’épicerie de Tilo, il lui parle et elle comprend que ce dernier voit au-delà des apparences ; ce n’est pas une vieille femme qu’il voit mais celle qu’elle est sous ce corps d’emprunt ; elle ressent pour la première fois une faillle en elle, cet homme ne lui est en aucun cas indifférent. Elle tente à plusieurs reprises de refouler ses sentiments, puis cède petit à petit à la tentation. Elle se doit d’accomplir sa mission de maîtresse des épices et pourtant elle enfreint une règle de plus en acceptant son invitation.
        Tilo a enfreint trop de règles et c’est pourquoi elle ne mérite plus d’être maîtresse des épices, elle doit quitter l’Amérique et retourner auprès de la première mère qui lui annoncera sa punition. Sachant cela, Tilo comprend qu’elle ne pourra plus revoir l’Américain et décide d’enfreindre la dernière et la plus sacrée des règles.
Tilo se dirige vers une étagère de son épicerie où trône la makaradwaj, reine des épices. La makaradwaj est la plus puissante des épices de la transformation.
Tilo fait appel à cette épice pour transformer son apparence et apparaître sous la forme d’une déesse, au sens où sa beauté sera sans comparaison possible. C’est sous ce jour nouveau que Tilo souhaite se montrer à L’Américain pour leur dernière nuit et son dernier jour pour elle sur cette terre.

      La maîtresse des épices est certes un roman qui s’inscrit pleinement dans le réalisme magique, mais il s’agit également d’une immersion totale dans le quotidien des immigrés indiens en Amérique. Ainsi, tout au long du roman le lecteur est bercé par les coutumes et traditions de ces immigrés. Cette imprégnation de la culture indienne est accentuée par la présence de mots de langues indiennes diverses tels que le bengali, l’urdû…qui sont expliqués dans un répertoire en fin d’ouvrage.
        Le lecteur est plongé dans la vie quotidienne de ces immigrés indiens qui doivent faire face à la complexité que représente le choc des cultures. Ce dernier est d’autant plus visible à travers l’histoire de Geeta, une jeune indienne qui désire épouser un Mexicain alors que ses parents s’opposent à ce mariage contraire à leur tradition.

        Pour conclure, c’est un roman que j’ai apprécié car le réalisme magique y est subtilement amené à travers le personnage de Tilo, cette maîtresse des épices à la fois un peu sorcière, un peu gourou mais finalement pleinement humaine. Cette humanité transparaît lorsque Tilo grâce à son pouvoir sur les épices, vient en aide aux plus faibles. C’est un roman qui nous ouvre sur le monde indien et sur la magie qui l’entoure au quotidien.

Marion, 2ème année Ed.-Lib.

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