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2 décembre 2007 7 02 /12 /décembre /2007 22:17
coloniepenitentiaire-copie-1.jpg
Franz KAFKA

La colonie pénitentiaire et autres récits,
Gallimard,  1948,
rééd. Folio.

Biographie de Franz KAFKA.

    Franz KAFKA naît à Prague en 1883 (à l’époque de la domination austro-hongroise), dans une famille juive de la petite bourgeoisie : son père est commerçant. C’est un enfant solitaire marqué par une relation difficile avec son père comme en témoigne notamment la Lettre au père (1919).
        En 1901, il entame sans conviction des études de droit. Il y rencontre celui qui restera l’un de ses plus proches amis : Max BROD.
        A partir de 1907, il travaille dans une compagnie d’assurance mais il s’agit seulement d’un moyen de gagner sa vie. En effet, il considère ce travail bureaucratique comme abrutissant.
        Tout comme l’enfant qu’il était, c’est un homme très solitaire. Il ne connaît que peu de relations avec les femmes et celles-ci restent difficiles. Il n’a que peu d’amis dont Max BROD.
        La littérature est sa seule passion même si c’est un écrivain torturé qui souffre quand il n’écrit pas mais souffre également  lorsqu’il écrit car rien de ce qu’il produit ne lui apporte de satisfaction.
        Il meurt en 1924 de la tuberculose dans un sanatorium près de Vienne. Il souffrait probablement aussi de dépression et de phobie sociale, même si cela n’a jamais été diagnostiqué à l’époque.
        Il ne publie que peu d’œuvres de son vivant et restera méconnu jusqu’à ce que Max BROD, chargé par KAFKA de détruire ses œuvres après sa mort, préfère les publier, conscient de leurs qualités littéraires. Après une période d’oubli lors de la domination nazie, il est redécouvert et considéré depuis comme l’un des auteurs majeurs d’avant-garde du XX° siècle.
        Toute son œuvre est marquée par un sentiment de solitude, d’angoisse et de culpabilité, ses héros sont souvent écrasés par une « autorité supérieure », machine judiciaire ou administrative, figure du père, qu’ils tentent en vain de comprendre et de combattre.

Composition du recueil.

Recueil paru en 1948 aux éditions Gallimard, collection Folio.
Ce recueil est composé de 3 parties :
La colonie pénitentiaire (1919) ;
Un champion de jeûne (recueil déjà publié indépendamment en 1924) :
Premier chagrin (1921),
Une petite femme (1923),
Un champion de jeûne (1922),
Joséphine la cantatrice ou le peuple des souris (1924) ;
et 2 nouvelles inachevées : Le terrier (1923), La taupe géante (sd).

Présentation des nouvelles :

        Premier chagrin nous raconte l’histoire d’un trapéziste obsédé par la perfection de son art qui décide de passer le reste de sa vie seul sur son trapèze afin de s’exercer et d’atteindre la perfection.
        Une petite femme nous narre la relation impossible entre un homme et une femme. Cette dernière éprouve une haine viscérale pour cet homme qui ne peut rien y faire. Il en souffre mais finit par décider que ce n’est pas sa faute et que cela ne doit pas l’empêcher de vivre.
        Un champion de jeûne s’appuie sur un phénomène de foire imaginaire : des hommes qui cessent de manger afin de distraire le public. Mais ce phénomène finit par tomber en désuétude. Un de ces champions se fait embaucher par un cirque et finit par tomber dans l’oubli. Comme le trapéziste, il est lui aussi obsédé par la perfection de ce qu’il fait.
        Joséphine la cantatrice ou le peuple des souris ; dans cette nouvelle, le narrateur est une souris. Joséphine incarne l’espoir de son peuple, mais le narrateur ne peut s’empêcher de se demander en quoi ce chant se démarque des autres puisque de toute façon, plus personne ne se souviendra d’elle après sa mort.
        Le terrier est un récit inachevé dans lequel le narrateur, un animal de la forêt qui vit dans un terrier, est obsédé par la sécurité de son habitation et finit par sombrer dans une folie paranoïaque.
        La taupe géante est également un récit inachevé. Il nous raconte l’histoire d’un instituteur qui découvre une taupe géante mais personne ne le prend au sérieux. Un jeune homme cherche à l’aider mais le professeur pense que ce dernier cherche à lui voler sa découverte.

La colonie pénitentiaire

        Un voyageur anonyme se rend sur une île pénitentiaire. Invité à assister à une exécution, il découvre non seulement qu’elle est totalement arbitraire - un homme est condamné sans jugement  pour « manque de respect à un supérieur » - mais il découvre également la machine qui va le tuer. Cette machine grave dans la chair du condamné la sentence jusqu'à ce que mort s’ensuive.
        Vu que le nouveau commandant de l’île n’aime pas cette machine et aimerait s’en débarrasser, l’officier qui s’en occupe demande à au voyageur de convaincre le commandant du bien-fondé de cette machine. En effet l’officier considère que cette machine est la perfection de ce que l’esprit de l’homme pouvait concevoir en terme de machine à tuer.
        On peut considérer cette nouvelle, écrite en 1914, comme une vision prophétique des systèmes totalitaires qui ravageront le XXe siècle en URSS, en Allemagne ou ailleurs.On peut aussi y voir  la figure kafkaïenne
récurrente de l’ « autorité supérieure » qui écrase nombre de ses héros. Mais on peut encore y voir une certaine figure de l’écrit qui serait assujetti à l’autorité, comme cette machine qui n’écrit que ce qu’on lui ordonne d’écrire.
    Il est également intéressant de noter que ce principe de graver la loi dans le corps est présent dans la religion juive, et que Kafka s’en est surement inspiré dans cette nouvelle, y intégrant une dimension personnelle de son rapport à la religion de sa famille et notamment à la figure du père.

Sources
Articles concernant Kafka sur Wikipédia et Encarta.

ACMT, 1ère année Bib.

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2 décembre 2007 7 02 /12 /décembre /2007 21:23

Arundhati Roy
Le Dieu des Petits Riens
Titre original: The God of small Things
Traduction française: Claude Demanuelli
Gallimard
1998


Biographie

        Arundhati Roy est née à Shillong en Inde dans l'état du Meghalaya. Elle passe son enfance à Aymanam dans le Kerala. A 16 ans elle part à Delhi pour ces études, après quelques moments difficiles elle rentre à la Delhi School of Architecture.
        En 1984 elle va entrer dans le monde du cinéma grâce à son mari réalisateur. Elle jouera quelques petits rôles, écrira des scénarios.
    En 1997 paraît son premier roman, en 2000 en France, Le Dieu des petits riens qui obtiendra le Booker Prize et connaîtra un succès mondial.
        Femme engagée, elle a également rédigé des essais pacifistes, The End of Imagination, politique et écologique, The Reincarnation of Rumpelstiltskin. En mars 2002, elle est condamnée par la Cour Suprême indienne pour avoir dénoncé une décision de justice à propos d'un barrage ; c'est une condamnation symbolique. En 2004, Arundhati Roy reçoit le prix Sydney de la Paix pour son engagement.
        Cet engagement se retrouve dans son roman, elle y dénonce en effet les différences entre les classes sociales, elle dénonce certains travers de la société indienne à travers la politique, la religion.

Bibliographie

Roman : Le Dieu des petits riens, 1997
Essais : Le Coût de la vie
The End of Imagination
The Greater Common Good
The Reincarnation of Rumpelstiktskin

Le roman

        Ce roman est construit autour de l'histoire d'une famille en Inde qu'un événement va bouleverser à jamais.
        A travers les deux protagonistes, des faux jumeaux, Estha et Rahel, on remonte le cours de cette histoire. Les faits ne nous sont pas retranscris de manière chronologique mais par association de souvenirs, par petites touches. Au fil des pages nous en apprenons un peu plus sur chacun des personnages. La mère, Ammu, la tante Baby Kochamma, l'oncle Chacko, la cousine Sophie Mol. Tous ont un secret ce qui fait d'eux des personnages complexes et attachants.
        Sans rien dévoiler de l'histoire qui ne peut se raconter, ce serait tout gâcher, on découvre un récit drôle, poétique, émouvant. Roy nous fait voyager dans une Inde traditionnelle observée à travers cette famille. C'est par les jumeaux que toute l'histoire va nous être révélée.
        C'est au retour d'Estha au pays et à ses retrouvailles avec Rahel après 23 longues années de séparation, que l'histoire des souvenirs se construit.
        Le drame n'est jamais énoncé comme tel, on avance par petites touches ce qui entretient le mystère et préserve une certaine poésie dans l'écriture, c'est seulement à la fin que le lecteur découvre l'événement qui a détruit la vie de ces enfants et de leur mère, cette fin n'en est que plus touchante, tragique et si magnifiquement écrite.
On parcourt les pages avec beaucoup de plaisir, le ton est juste, sensible, on voyage entre deux mondes. C'est comme si on était toujours à la frontière entre deux choses : rêve/réalité, amour/haine, vérité dissimulée ou non. Le réalisme magique est très présent mais cela ne gêne pas le lecteur, on n'a pas vraiment idée de la notion de temps, tout est comme confinée, c'est un univers rempli de poésie où finalement rien ne nous étonne car c'est un voyage.
        On pénètre dans la vie des personnages à travers leurs souvenirs, leur vision des évènements, leur passé.
        L'auteur valorise dans son récit les descriptions des situations à travers les couleurs, l'éveil des sens ; ce ne sont pas systématiquement les mots qui parlent le plus, mais les regards, les gestes.
        Elle décrit avec beaucoup de beauté, de poésie le terrible dilemme que les enfants devront affronter : trahir la vérité pour l'amour de leur mère.

        Ce roman est magnifique, on est emporté par l'histoire, les personnages sont attachants, touchants, la poésie et le talent de l'écriture font tout. A lire absolument, vous entrez dans un univers à part où vous n'aurez de repos qu'à la dernière page ; et encore?

Mylène, 2ème année Ed.-Lib.

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2 décembre 2007 7 02 /12 /décembre /2007 20:57

Ogawa Yokobenediction-inattendue.jpg
La Bénédiction inattendue (Guzen no shukufuku), 2000
Traduction de Rose-Marie Makino-Fayolle
Actes Sud, 2007
189 pages

Bio/bibliographie d’Ogawa Yoko

    Au fil des sept nouvelles composant ce recueil, l’auteure engage une réflexion sur la construction de l’écriture et la naissance des romans. Un voyage à travers ce que la narratrice appelle la « forêt des mots » (« Qu’il s’agisse d’une longue histoire de mille ou deux mille feuillets que je passerais des heures, pendant plusieurs années, à écrire petit à petit, ou d’une miniature de quelques pages qui pourrait tenir dans le creux de la main, le roman m’évoque une forêt. »). Cette même forêt où se perd l’écrivaine avant d’y trouver son histoire et de réussir à en sortir.
Elle aborde également des thèmes tels que la maladie, la mort et la solitude. Des thèmes déjà largement explorés dans ses précédents ouvrages.

    Si ces nouvelles peuvent être lues indépendamment les unes des autres, elles s’inscrivent cependant dans une certaine continuité. On y retrouve en effet une seule et même narratrice anonyme, personnage principal, romancière elle-même, à différentes périodes de sa vie. Lorsqu’elle était enfant et qu’elle se lança petit à petit dans l’écriture après que son père lui eut offert un stylo plume. Lorsque, devenue romancière, elle commet l’erreur de se présenter à l’un de ses lecteurs. Ou encore lorsqu’elle est « exilée » sur une île pour des raisons professionnelles et que sa solitude l’amène à réfléchir sur sa condition d’écrivain.
Certains personnages y apparaissent régulièrement : le fils de la narratrice (un bébé de tout juste quelques mois), son amant, chef d’orchestre renommé (et marié) et son chien Apollo. D’autres personnages apparaissent et disparaissent au fil des nouvelles : mademoiselle Kiriko, la jeune domestique de la maison du temps où la narratrice était enfant, un admirateur zélé, convaincu d’être le frère cadet de la romancière (alors que son véritable frère est mort des années plus tôt, battu à mort par un groupe de jeunes), un vétérinaire surgi de nulle part et tombant à point nommé pour soigner le chien malade de la jeune femme…

    Les nouvelles vacillent entre réalité et imagination. Ce que l’on pourrait appeler ici le réalisme magique se caractériserait par l’apparition des bons personnages au bon endroit, au bon moment, c’est-à-dire à l’instant où la narratrice a le plus besoin (même inconsciemment) de leur présence à ses côtés. Une apparition généralement suivie de la disparition tout aussi soudaine de ces derniers (« J’ai regardé autour de moi, cherchant son habituelle présence, mais tout avait disparu : le bruit de la chaussure qui traîne, la silhouette déformée, le regard qui me cherchait. […] Je m’étais peut-être méprise. Je respirai profondément, observai encore une fois avec beaucoup d’attention. Mais le résultat fut le même. Le monde était au printemps, et j’étais seule. »). Le lecteur est d’ailleurs en droit de se demander si ces personnages sont bien réels. Et s’il est plus ou moins évident que certains le sont (le vétérinaire notamment), d’autres paraissent tout droit sortis de l’imagination de la narratrice qui de fait, en vient à remettre en cause sa propre santé mentale (cet admirateur acharné existe-t-il vraiment ou est-ce simplement une représentation qu’elle se fait de son frère défunt ?). Le fait est que nous ne connaissons quasiment rien de ces personnages. Nous ne connaissons d’ailleurs que les prénoms de la jeune employée de maison et du chien de la narratrice. Les autres personnages, la narratrice y compris, sont condamnés à rester anonymes.

    L’auteure japonaise signe avec La Bénédiction inattendue son recueil le plus personnel publié à ce jour. Tout au long des nouvelles, elle s’aventure à distiller çà et là quelques informations autobiographiques (ce qui, il faut le noter, est plutôt rare chez Ogawa). Il est évident qu’elle se sert de sa propre expérience, en tant qu’auteure mais également en tant que femme, afin de dépeindre au mieux son personnage principal. Et le récit à la première personne renforce d’autant plus ce sentiment d’ « autobiographie déguisée ».


G., 2ème année Bib

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2 décembre 2007 7 02 /12 /décembre /2007 20:33
museedusilence-copie-2.jpg
OGAWA Yoko,
Le Musée du silence,
traduction Rose-Marie Makino-Fayolle,
Arles, Actes sud, 2003,
315 p.

Biographie

        Ogawa Yoko est née à Okayama (Japon) en 1962 dans une famille aisée. Elle a étudié à l'Université Waseda à Tokyo (comme Murakami) puis est retournée à Okayama où elle a travaillé avant de se marier en 1986 et de commencer une carrière d'écrivain. Elle est remarquée dès son premier roman, pour lequel elle obtient en 1988 le prix Kaien ; en 1991, elle remporte le prix Akutagawa pour La Grossesse.
Tous ses romans, récits et nouvelles sont  traduits en français par Rose-Marie Makino-Fayolle.

Bibliographie non exhaustive de l'oeuvre traduite en français

Une parfaite chambre de malade ( Actes sud 2003 ; nouvelle)
La Désagrégation du papillon (Actes Sud 2003  ; nouvelle)
La Grossesse (Actes Sud 1997 ; nouvelle)
Les Abeilles (Actes Sud 1995 ; nouvelle)
L'Annulaire (Actes Sud 1999 ; nouvelle)
La Petite Pièce hexagonale (Actes Sud 2004  ; nouvelle)
Hôtel Iris (Actes Sud 2000 ; roman)
Le Musée du silence (Actes Sud, 2003 ; roman)
La Formule préférée du professeur ( Actes Sud 2005 ; roman)
La Bénédiction inattendue (Actes Sud 2007 ; 7 nouvelles)
Les Paupières (Actes Sud, 2007 ; 8 nouvelles)
   
L’Histoire
        Le Musée du silence raconte l’histoire d’un muséographe qui a été contacté par une vieille femme pour organiser un musée d’un genre particulier. Il s’agit d’un « musée du silence », d’où le titre du livre. Ce musée consiste à recueillir divers objets ayant appartenu à des personnes décédées, le but étant de ne pas oublier les morts. La vieille femme souhaite que le jeune homme l’aide à poursuivre la collection d’objets qu’elle a entreprise dès son plus jeune âge.
        Alors qu’elle n’était qu’une enfant, cette vieille dame avait décidé de se procurer, à chaque décès d’une personne, un objet la caractérisant. Selon elle, il faut que l’objet soit « la preuve la plus vivante et la plus fidèle de l’existence physique d’une personne ». Les objets doivent donc représenter la personnalité du défunt : ils doivent caractériser un élément marquant de la personne, ou de la vie qui a été la sienne. Le point commun de ces objets est qu’ils doivent tous avoir été volés.
        Le jeune homme est donc chargé d’organiser ce musée dans le manoir de la vieille femme, une demeure qui paraît un peu éloignée de tout. En plus de ce travail muséographique, le jeune homme est lui-même chargé de poursuivre l’alimentation de la collection. Ainsi, à chaque fois qu’une personne décède dans le village voisin, il doit aller subtiliser un objet chez elle pour l’installer dans le musée (la vieille dame étant devenue trop âgée pour se déplacer). Pour l’aider dans sa tâche, il est assisté d’une jeune fille et d’un jardinier.
        Le roman est le récit de toutes les tâches accomplies par ce jeune homme pour constituer ce musée : inventaire des objets, classement, indexation. Il s’agit d’une tâche très scientifique et méthodique.
        Tout au long de l’élaboration de ce musée des événements violents surgissent comme des meurtres, des actes terroristes. Des rencontres ont lieu avec des personnages assez mystérieux, parmi eux des moines vivant dans un monastère voisin et ayant fait vœu de silence. Tout cela crée une ambiance mystérieuse, une atmosphère assez froide.

Caractéristiques du roman

L’écriture
        Le roman avance de manière linéaire. Il suit les étapes de la construction du musée, l’évolution de ses bâtiments, des ses collections.
        Plus le roman avance et plus le jeune homme, qui au début semblait un peu surpris par la démarche de la vieille dame (tout comme le lecteur !), semble trouver son travail tout à fait normal.
        Le narrateur est le jeune muséographe. C’est une nouveauté dans l’œuvre de Yoko Ogawa puisque dans ses récits précédents le narrateur est une femme.

Les personnages
        Les personnages n’ont pas de prénoms ni de noms :
- le narrateur, le jeune homme n’a pas de nom. On sait très peu de choses sur lui ; il a perdu sa mère jeune, il a un grand frère dont il est sans nouvelles et à qui il écrit des lettres. Il ne semble pas avoir beaucoup d’attaches ;
- la vieille dame qui est à l’origine du projet ; elle est présentée comme acariâtre, froide et distante. Sa fille la décrit comme « ni particulièrement gentille, ni vraiment aimable, mais elle n’est pas malfaisante ». Elle mène sa vie par rapport à un almanach qui régule ses agissements ;
- La jeune fille est censée être la fille de la vieille dame. Mais finalement l’auteur brouille les pistes puisque la vieille dame est vraiment beaucoup trop âgée pour être la mère de la jeune fille. Elle a probablement été adoptée. Elle aussi semble un peu coupée du monde, elle n’est jamais allée à l’école et a étudié par correspondance ;
- Le jardinier (qui est un peu l’homme à tout faire) et sa femme : le jeune muséographe les retrouve à la fin de sa journée de travail pour discuter.

        On ne sait donc que très peu de choses sur les personnages, tout est très évasif. Pourtant leur apparence physique est parfaitement décrite et détaillée et l’on peut s’en faire une image précise.

Les lieux
        Il en va de même concernant les lieux : l’histoire se passe dans un manoir et ses alentours. Une forêt est évoquée, ainsi qu’un village, un monastère, un marais. Tout comme ses personnages, l’auteur décrit très précisément les lieux évoqués. Mais le lecteur demeure malgré tout dans une impression de flou.
        Tout ces lieux semblent coupés du reste du monde. On a l’impression que l’histoire pourrait avoir lieu un peu n’importe où ; il n’y a rien qui rappelle un contexte japonais.

Thèmes du roman

        La question de la mort est omniprésente dans ce roman dont la trame repose sur la récupération d’objets de personnes décédées. Mais on voit également toute la volonté et la force déployées par la vieille femme pour lutter elle-même contre sa vieillesse, pour avoir le temps de transmettre au jeune homme sa connaissance des objets qu’elle a volés.
        L’obsession, très borgésienne, du classement, de l’ordre est un thème cher à Yoko Ogawa (cf L’annulaire) ; tout le roman est l’histoire du classement des objets : de leur stérilisation, leur enregistrement, leur étiquetage, leur indexation.
La question du souvenir et la crainte de l’oubli. Les traces laissées par les disparus, la mémoire sont une composante forte du récit. Créer ce musée c’est conserver une preuve de l’existence des gens.
        La solitude, l’isolement sont également des thèmes forts du roman puisque tous les personnages semblent des êtres avec peu d’attaches. Il forment un petit groupe et rien ne semble exister en dehors d’eux :
«  nous étions à l’écart de la foule, et nous nous serrions les uns contre les autres comme un groupe de poussière d’étoiles rejeté en bordure du ciel. Je ne pouvais pas imaginer ce qu’il y avait de l’autre côté des ténèbres, pour autant, cela ne me faisait pas peur. Parce que nous partagions la même passion pour les objets hérités des défunts et que, grâce à cela nous avions établi des liens solides. Je savais que, dans la mesure où nous étions à la recherche de ces objets avec tendresse, aucun de nous, glissant sur le bord, ne serait avalé par les ténèbres ». (p. 136)

Réalisme magique ?
        Il n’y a pas de merveilleux dans ce roman. Il s’agit plus d’événements étranges qui se produisent dans un univers vraisemblable. Ainsi lorsque l’attentat a lieu, le lecteur met un certain temps à se rendre compte de quoi il s’agit. C’est là qu’on voit apparaître de l’étrange dans un quotidien où tout semblait normal. De même se produisent deux meurtres, une pseudo-enquête se met en place, créant une atmosphère de soupçon.
C’est dans l’atmosphère générale du roman que le réalisme magique se situe davantage : des lieux qui paraissent très neutres, deviennent à certains moments tout à fait étranges. Enfin l’écriture de Yoko Ogawa, très évocatrice et remplie d’images, contribue à donner au récit une tonalité un peu magique.
        Enfin, plus le roman avance et plus on a le sentiment de se retrouver dans une sorte de huis clos. C’est tout un univers qui se rétrécit. On a l’impression que le jeune homme se laisse progressivement enfermer dans ce monde du souvenir avec pour seuls compagnons la vieille dame, la jeune fille et le jardinier. Il s’investit totalement dans sa tâche, au point de perdre peu à peu tout contact avec le reste du monde ; ses efforts pour renouer avec lui se trouveront entravés...
Marie L., A.S. Bib





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1 décembre 2007 6 01 /12 /décembre /2007 21:31
enfantsdeminuit.jpg
Salman RUSHDIE,
Les Enfants de minuit
(Midnight’s children, 1981),
trad. de l'anglais par
Jean Guiloineau,
Stock,1983,
Le Livre de Poche, 1987
(668 pages).








Biographie
       
Né en 1947 à Bombay, Salman Rushdie quitte son pays à l’âge de quatorze ans salmanrushdie.GIFpour le Royaume-Uni où il suivra des études universitaires (Rugby et Cambridge). Il commence sa carrière d’écrivain avec une nouvelle de science fiction, Grimus, qui passe totalement inaperçue puis il connaît le succès grâce à son premier roman Les Enfants de Minuit en 1981, œuvre pour laquelle il reçoit le Booker Prize. En 1988, son roman Les Versets sataniques fait scandale ; jugé blasphématoire envers Mahomet, le livre est condamné par certains chefs religieux. Interdit dans de nombreux pays musulmans et en Inde, il est soumis à des autodafés publics, des libraires l’ayant mis en vente sont agressés, un est tué. Une fatwa réclamant l’exécution de Salman Rushdie est proclamée par l’Ayatollah Khomeiny.

        Ce roman est très dense ; il est caractérisé par un foisonnement de personnages et de péripéties, qu’il serait vain d’essayer de résumer. L’auteur a tissé une toile complexe autour de son personnage principal, le narrateur, un anti-héros qui se débat dans les fils emmêlés de ses souvenirs pour retranscrire les événements plutôt désastreux de sa vie. Cependant il ne perd jamais le lecteur mais le retient captivé par le récit grâce à l’humour et à l’inventivité de sa langue.

        Les Enfants de minuit se présentent d’abord comme des mémoires ; le narrateur Saleem Sinaï propose d’écrire l’histoire de sa vie. Les codes du genre sont utilisés, le narrateur s’adresse directement aux lecteurs : « j’ai été un avaleur de vie, écrit-il, et pour me connaître, moi seul , il va vous falloir avaler également l’ensemble.»  Il tire des réflexions universelles des événements de son histoire, généralise sur l’Homme en étudiant ceux qu’il a rencontrés : « à moins évidemment que le hasard n’existe pas ; auquel cas Musa - avec son âge et sa servilité - n’était rien d’autre qu’une bombe à retardement, tictaquant doucement en attendant son heure ; auquel cas nous devrions soit - dans l’hypothèse optimiste - nous lever et applaudir, parce que, si tout est prévu d’avance, nous avons tous une signification et la terreur de nous savoir aller à l’aventure nous est épargnée ; ou alors nous devrions - dans l’hypothèse pessimiste - tout abandonner tout de suite, en comprenant la futilité de la pensée décision action, puisque, quoi que nous pensions, cela ne change rien ; les choses seront ce qu’elles sont. » Le narrateur essaie de rassembler ses souvenirs mais se laisse souvent submerger par eux. Il fait régulièrement référence à des événements et des personnages qu’il n’a pas encore introduits dans le récit se plaçant ainsi, et le lecteur avec lui, dans un monde prédestiné, où tout est lié, où tout est déjà écrit. Selon ce principe, pour se raconter, il doit remonter le système de causes à effets qui nous amène jusqu’à sa naissance.
        Le roman est également une saga, l’histoire d’une famille indienne, entre le Cachemire, l’Inde et le Pakistan, depuis le retour du grand-père de Sinaï chez ses parents après ses études de médecine en 1915, jusqu’aux années 80 quand l’histoire rejoint le temps présent où le narrateur écrit . En parallèle à l’histoire de cette famille, l’histoire de l’Inde moderne est retracée avec ses nombreux bouleversements politiques. Les membres de la famille fictive rencontrent des personnages historiques réels comme le général R. E. Dyer, qui a instauré la loi martiale à Amritsar en 1919 et a fait fusiller des centaines de manifestants pacifistes. Le récit est souvent ponctué d’indications de dates, qui ne sont pas toujours exactes mais contribuent à l’illusion réaliste. Le narrateur est une personnification de l’Inde, né à la minute précise où le pays acquiert l’indépendance, son visage difforme et taché forme comme une carte. Il représente l’espoir au début de sa vie ; il reçoit une lettre du premier ministre, un devin a promis à sa mère une grande destinée, mais il finit impuissant, vieux avant l’heure, se décompose physiquement, symbole de l’échec de l’Inde à se construire et à résister aux crises. Les deux mondes, de la fiction et du réel, sont reliés par le narrateur, personnage de l’écrivain qui se sent obligé d’écrire avant de mourir mais qui avoue prendre des libertés avec les faits et le déroulement du temps. La trame est grossièrement chronologique mais comme je l’ai dit plus haut de nombreuses prolepses complexifient le déroulement de l’action. Le texte est de plus  composé de deux temps, le temps du récit et le temps de la narration. Le présent, un homme est en train d’écrire ses mémoires, s’introduit dans le passé et constitue souvent des pauses comiques dans le récit-fleuve. Essentiellement grâce à Padma , nom de la déesse Lotus surnommée « celle qui a de la bouse », la concubine de Saleem, un personnage de théâtre de boulevard, jalouse, susceptible, crédule et très attachante.  Il lui dédie cet éloge de la bouse : « Bouse qui fertilises et fais pousser les moissons ! Bouse, bien aplatie comme un gâteau, quand tu es encore fraîche et humide et qu’on te vend aux maçons du village qui t’utilisent pour renforcer les murs de kachcha faits de boue ! Bouse, tu fais un long chemin avant de sortir à la partie inférieure des vaches pour en expliquer le statut divin et sacré ! Oh oui ! J’avais tort, je reconnais que je te portais préjudice, sans aucun doute à cause de ta malheureuse odeur qui offensait mon nez sensible - quelle merveille, quel bonheur ineffable cela doit être de porter le nom de la Pourvoyeuse de Bouse ! » .
        Cette charmante ode fait écho à d’autres passages quasi scatologiques  traitant de la morve , du crachat… mais toujours avec sérieux, voire poésie, ce qui participe au ton burlesque du roman. Du plaisir d’écrire et d’inventer, manifesté par les néologismes et des constructions de phrases étranges, découle le plaisir de lire. Tout est tourné en dérision, les personnages sont presque tous mesquins, hypocrites, petits, des événements importants et graves sont sujets à rire comme la préparation d’un putsch armée réduite à des « mouvements exécutés par du ragoût au piment ». Le plaisir de la transgression passe aussi par le sexe souvent au cœur des événements (bien que la plupart des personnages masculins soient impuissants) et l’amour incestueux de Saleem pour sa sœur.
        La densité du texte passe aussi par un mélange des genres. En plus des mémoires, genre réaliste par excellence, l’auteur fait référence à deux genres narratifs majeurs de l’Inde, le cinéma et le conte. De nombreux passages utilisent le langage cinématographique ou brisent l’illusion réaliste en faisant des personnages des héros de film, comme lorsque Saleem raconte une rencontre entre sa mère et son « amant » qu’il a espionnés : « Par l’écran de la vitre carrée, sale, vitreuse, j’observai Amina Sinaï et celui-qui-n’était-plus Nadir Khan jouer leur scène d’amour ; ils jouaient faux comme de vrais amateurs. (…) des mains entrent dans le champ - tout d’abord les mains de Nadir-Quasim, leur douceur poétique était quelque peu calleuse maintenant ; des mains qui tremblent comme la flamme d’une chandelle, qui rampent sur la toile cirée et qui reculent, puis des mains de femme, noires comme le jais, qui avancent pouce après pouce comme d’élégantes araignées ; (…) l’extrémité des doigts évitant de toucher l’extrémité des doigts, parce que ce que je suis en train de regarder sur ma vitre-écran sale de cinéma n’est après tout qu’un film indien dans lequel tout contact physique est interdit de peur que cela corrompe la fleur de la jeunesse indienne ».
        Le conte surtout est présent dans le roman, ce pour quoi on peut le rattacher au réalisme magique. Le texte débute par une phrase hybride d’un conte et d’un roman réaliste : « Il était une fois… je naquis à Bombay ». La formule consacrée faisant entrer le lecteur dans le merveilleux revient cycliquement dans le roman qui est presque un recueil de contes ; chaque chapitre est un nouveau récit avec des titres évocateurs comme « Les monstres à plusieurs têtes », « Sam et le Tigre », ou le dernier « Abracadabra ». Saleem, une Shéhérazade burlesque (à l’inverse de son modèle il doit raconter pour pouvoir mourir en paix ) nous narre des événements  merveilleux, dont le principal donne son titre au roman : la naissance des enfants de minuit. Tous les (mille et un) enfants nés la nuit de l’indépendance de l’Inde possèdent des pouvoirs magiques. Saleem qui est né à minuit précise peut se connecter à eux par la pensée, il peut lire dans les pensées de tout le monde, et voudrait créer un congrès à l’intérieur de son cerveau magique, une organisation luttant contre le crime et répandant le bonheur chez les Indiens . Mais la multitude des voix, des origines, des religions des enfants nés de l’Indépendance aboutit à un échec, ils seront tous de plus opérés par le gouvernement pour ne pas pouvoir se reproduire. La profusion des valeurs, des personnages, des péripéties dans le roman symbolise la pluralité culturelle de l’Inde et ses difficultés à s’unir pour fonder un pays indépendant et paisible.

M. F. D.,  A.S. Édition
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1 décembre 2007 6 01 /12 /décembre /2007 21:01

ogawa-Paupieres.jpg
Yoko Ogawa,
Les Paupières
Nouvelles traduites du japonais
par Rose-Marie Makino-Fayolle
Actes Sud, 2007


L’auteur

        Yoko Ogawa est née en 1962 au Japon. Elle écrit essentiellement des nouvelles et des romans courts. En 1991, elle a obtenu le prix Akutagawa pour son livre La Grossesse (ce prix est le plus prestigieux du Japon, il est décerné deux fois par an à des auteurs quasiment inconnus et c’est le seul prix au Japon qui ait une influence sur les ventes) et en 2005, son livre L’Annulaire a été adapté au cinéma par Diane Bertrand.
        Tous ses livres traduits en français sont publiés chez Actes Sud.

 

L’œuvre / Présentation de 3 nouvelles

        Le recueil est composé de 8 nouvelles, le point de vue est féminin à deux exceptions près et les nouvelles sont toujours écrites à la première personne.

 Une collection d’odeurs

        Cette nouvelle parle d’un homme qui sort avec une jeune femme obsédée par les odeurs. Elle les collectionne dans des bocaux qu’elle entrepose sur une étagère. Elle récupère également des cils, des ongles et autres du jeune homme pour conserver son odeur et lui interdit de toucher à sa collection. Un jour, elle tarde à rentrer et il décide de découvrir ce qu’elle cache tout en haut de l’étagère…

        Cette nouvelle est la plus courte et on a une impression de « déjà-lu ». Elle rappelle en effet le livre de Patrick Süskind, Le Parfum : la jeune femme collectionne les odeurs à sa façon mais comme le personnage de Süskind, elle n’a pas d’odeur propre, ce qui étonne le narrateur.

Backstroke (dos-crawlé)

        Une femme visite un camp de concentration et découvre une vieille piscine abandonnée. A ce moment-là surgit en elle un souvenir d’enfance. Elle se souvient de son petit frère, excellent nageur, qu’elle admirait beaucoup. Le jour de ses 15 ans, et quelques jours avant de participer aux championnats du monde junior de natation, il se lève avec le bras gauche levé, droit et figé. Personne n’arrive à le rabaisser, il ne participe donc pas aux championnats et arrête la natation. Pendant des années, il reste ainsi et son bras noircit et se dessèche. Un jour, la narratrice lui demande de nager pour elle. Il accepte et, en nageant, voit son bras se détacher.

        Cette nouvelle reprend la plupart des thèmes récurrents dans le recueil et chers à Ogawa comme la mort, la relation passé/présent, l’eau, l’obsession, la perte, la nostalgie.

 Les Paupières

        Une jeune fille de 15 ans rencontre un homme d’une cinquantaine d’années, Monsieur N., qui l’invite chez lui sur une île tous les week-ends. Il possède un hamster qui n’a plus de paupières, qu’on lui a retirées à cause d’une maladie. La jeune fille se sent toujours observée et mal à l’aise, c’est un témoin muet de la relation ambiguë entre elle et le vieil homme. Monsieur N lui fait jouer du violon : l'instrument appartenait à une femme qu’il aurait aimée et qui selon lui avait la même forme de paupières qu’elle.

        Cette nouvelle éponyme reprend un thème que l’auteur avait déjà exploité dans Hôtel Iris : la relation perverse entre une jeune fille et un vieil homme.

 Ce que j’en ai retenu

        Dans ce recueil on a souvent une atmosphère étrange, une sensation de malaise, sensation renforcée par une chute qui n’est pas claire. Certaines nouvelles sont en effet un peu floues ; soit le mystère n’est pas dissous, soit le doute persiste, comme dans Les Paupières, où on hésite à se prononcer sur l’identité de Monsieur N.

        De plus, on trouve du fantastique dans certaines nouvelles comme L’art de cultiver les légumes chinois où l’on ne saura jamais ce que sont ces légumes très étranges ou dans Backstroke, où l’on ne comprendra jamais pourquoi le bras du jeune nageur a fini ainsi et surtout dans Les ovaires de la poétesse, où des ovaires chevelus côtoient des personnes imaginaires.

        Mais parfois, les nouvelles sont de simples « morceaux de vie ».

        Quelle que soit l’atmosphère des nouvelles, on retrouve souvent des personnages qui ont des problèmes de sommeil ou qui ont des obsessions : la narratrice de Backstroke qui explique au début qu’à chaque fois qu’elle voit une piscine elle se sent obligée de tout savoir d’elle (sa profondeur, etc.), son frère, qui passe apparemment beaucoup de temps à se cacher dans des coins de la maison et à y rester, la jeune femme qui récolte constamment des odeurs, un vieil homme obsédé par la forme des paupières d’une jeune fille qui joue du violon, ou des personnages qui ne pensent qu’au passé.

         Ce thème est d’ailleurs l’un des plus importants du recueil. En effet, à chaque nouvelle, il y a un large rapport au passé, qui suscite la nostalgie ou qui revient sous forme de souvenir et qui est lié à un objet ou un lieu, eux-mêmes très liés aux personnages. Les thèmes de la mort et de la perte s’y rapportent et sont très présents.

        On peut prendre comme exemples Backstroke : le camp de concentration est lié à la mort et au passé, la piscine symbolise une personne et un souvenir. Dans Les Paupières : le violon, les paupières symbolisent le passé, la perte d’un être ou d’une partie de soi.

        On pourrait donc dire que dans ce recueil, Yoko Ogawa met en avant sa peur de la mort, et le fait qu’une personne, son souvenir, est lié à un objet ou un lieu, symboles d’une certaine « vie » après la mort.

Delphine, 1ère année Ed-Lib

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30 novembre 2007 5 30 /11 /novembre /2007 22:17
Oedites-nous.jpg
ÔE Kenzaburô,
Dites-nous comment survivre à notre folie,
éd. Gallimard, coll. Folio, 7,40€
Gibier d’élevage, coll. Folio 2€

Biographie :

        Kenzaburô Ôé est né en 1935, sur l’île de Shikoku au Japon. En 1954, il est admis à l’Université de Tokyo où il suit des études de littérature française. Il se passionne pour Pascal, Camus et Sartre à qui il consacre sa thèse de diplôme. Etudiant brillant mais de nature peu sociable, Ôé préfère mener une existence solitaire. En 1957, il publie dans le périodique littéraire de l’Université son premier récit, Un drôle de travail, s’inscrivant dans un ensemble de textes écrits durant six mois sous l'influence de tranquillisants mélangés au whisky. Ses premiers héros sont précipités dans une vie qui est radicalement différente de leur enfance. Ils vivent, comme l’auteur, dans le monde absurde de l’après-guerre, balayé par Hiroshima et Nagasaki, monde qu’ils se résignent à accepter. Réagir face à ce désarroi paraît vital ; les fantasmes d’actes de violence et plus encore la violence sexuelle réelle apparaissent comme les seules échappatoires. Les personnages se libèrent du quotidien grâce à la « perversion sexuelle » (cf. Homo sexualis, 1963).
        Le bombardement d’Hiroshima met fin à l’innocence provinciale d’Ôé. Il constitue un véritable traumatisme dans la vie et l’œuvre de l’auteur, à l’image du jour où l’Empereur Showa (Hirohito) perdit son caractère divin, fin de toutes les valeurs établies jusqu’alors.
En 1964, Ôé devient père d’un fils autiste. La nouvelle est un véritable choc que l’auteur compare à l’explosion de la bombe A, suite auquel il écrira deux ouvrages interdépendants, Un cas très personnel et Notes sur Hiroshima, publiés le même jour (Lepère rejette dans un premier temps l’enfant, débute alors les thèmes sur l’infanticide de nouveaux-nés handicapés) puis se lie entre eux deux une relation fusionnelle et exclusive, admirablement bien décrite dans la nouvelle Dites-nous comment survivre à notre folie. L’enfant est affectueusement surnommé « Pooh ». Il est possible de trouver dans ce nom des correspondances avec l’enfant fictif rebaptisé par son père « Eeyore, du nom de l’âne pessimiste dans Winnie [the Pooh] » (idem). Le fils d’Ôé, Hikari, "lumière" en japonais, deviendra compositeur.
         A la suite d’Un cas très personnel, la nostalgie d’une patrie divine se traduit par l’envie de concentrer l’écriture sur le « mythe des jours de bonheur » précédant 1945. Nous trouvons ce rapprochement avec le mythe dans la nouvelle Gibier d’élevage. Le récit se déroule pendant la Seconde Guerre mondiale, dans la campagne japonaise aux couleurs et senteurs dignes du Jardin d’Eden. Ôé explique : « Enfant, j’étais très proche de ma grand-mère, qui transmettait les mythes du village. »(source http://pitou.blog.lemonde.fr/category/nouvelles/).
        Kenzaburô Ôé milite également avec d’autres intellectuels pour la démocratie et le pacifisme. Il soutient vivement l'article 9 de la constitution qui dispose que le Japon renonce à jamais à la guerre. L’abrogation ou le maintien de cet article font débat dans tous le pays notamment en ce qui concerne la défense car une force armée d’auto-défense constitue pour certains une violation de la loi.
        En 1994, Kenzaburô Ôé se voit décerner le prix Nobel de Littérature. Il annonce alors qu’il n’écrira plus de romans, expliquant que son fils devenu compositeur n’a désormais plus besoin d’intermédiaire pour s’exprimer.
J    e vous renvoie à l’excellente préface de Dites nous…,coll. Folio

Thèmes récurrents :


•désarroi    
•sexe
•guerre   
•mort (nombreuses références au suicide)
•enfant handicapé    
•infanticide

Dites-nous comment survivre à notre folie, 1966

        Les récits de Kenzaburô Ôé ne sont pas totalement autobiographiques, cependant ils trouvent leur origine dans son expérience personnelle. Nous pouvons établir un lien entre les informations bibliographique et ce recueil de quatre nouvelles.

        "Gibier d’élevage" , nouvelle dans laquelle l’auteur décrit le choc que provoque l’arrivée d’un soldat noir américain dans un village de montagne de la Seconde Guerre mondiale et la fascination d’un enfant pour cet être inconnu.

        "Dites-nous comment survivre à notre folie", nouvelle éponyme, met en scène la relation fusionnelle établie entre un père et son fils handicapé.

    "Le jour où Il daignera Lui-même essuyer mes larmes", texte dans lequel nous voyons le monde à travers les lunettes recouvertes de cellophane d’un hypocondriaque atteint d’un pseudo-cancer et fils d’un ancien conspirateur.

        "Agwîî le monstre des nuages". Nous nous attarderons davantage sur cette dernière nouvelle,  qui est en réalité la troisième du recueil car il s’agit du texte répondant au mieux à la définition du réalisme magique.
        Un étudiant à la recherche d’un travail d’appoint rencontre un riche banquier de Tokyo qui lui demande de veiller sur son fils compositeur en échange de rémunération. Ce dernier vit coupé du monde avec pour unique compagnon un énorme poupon grand comme un kangourou qui descend parfois du ciel lui rendre visite. Le narrateur apprend rapidement que ce monstrueux bébé n’est autre que l’enfant du compositeur, décédé quelque temps après sa naissance. L’apparition se prénomme Agwîî, onomatopée de ses seules paroles. Lors des entrevues avec le bébé, le compositeur souhaite que l’étudiant fasse comme si la situation était des plus banales et qu’il acquiesce quand l’homme compare Tokyo, ville terrestre, au paradis. Le narrateur décide de rester indifférent au fantôme pour ne pas mettre en péril sa raison et aide son employeur à régler certaines affaires. Sa rencontre avec l’ex-femme du musicien le renseigne sur la mort du nourrisson. Né avec une hernie au cerveau, l’enfant était promis à une vie végétative. Le père ne put s’y résoudre et choisit de faire mourir son fils de faim. L’étrange compagnie du compositeur ne serait alors qu’une personnification de ses remords. La consolation est impossible quand nous sommes l’origine de la perte. Cependant, cette explication rationnelle va être mise en doute par un événement tenant autant du réel que de l’irréel. Un jour de promenade, l’étudiant et son employeur voient une meute de chiens, décrits comme des démons, fondre sur eux. Le narrateur croit alors que leur mort est proche car ils n’ont aucune échappatoire et que le musicien va sûrement faire face aux bêtes pour protéger son enfant descendu du ciel quelque temps auparavant. Les chiens courent dans leur direction, arrivent à leur hauteur et les dépassent. L’étudiant comprend alors que sa raison lui a fait défaut et admet presque l’existence du monstrueux bébé dont il a cru ressentir la présence protectrice durant cette fantasmagorique attaque. La vie reprend son cours et la narrateur ses activités. Il aide le compositeur à brûler ses partitions et a une entrevue avec la maîtresse de ce dernier pour lui remettre une lettre. Autant d’affaires à mettre en ordre avant le jour où le musicien se jette sous un camion, comme pour rattraper un enfant imprudent, sous les yeux du narrateur qui comprend soudain avec effroi que le suicide était prévisible. Atterré pendant plusieurs mois, « l’exorcisme » du narrateur a lieu le jour où des enfants lui lancent un caillou au visage, blessant un de ses yeux. A ce moment même, le protagoniste croit voir une ombre prendre son essor vers le ciel.
       
        Il est possible de faire ressortir différents aspects du récits s’apparentant au réalisme magique. Tout d’abord, les fantômes évoluent dans le monde des vivants. Ils sont invisibles mais nous pouvons parfaitement sentir leur présence sans que cela engendre de la peur. Il s’agit d’anciennes croyances qui marquent encore l’imaginaire japonais et que nous retrouvons dans différentes œuvres, comme celles de Murakami. Il est intéressant de constater que dans le texte d’Ôé l’irrationnel oriental est mis en opposition avec le rationalisme occidental, dualité résultant certainement des influences littéraires européennes de l’auteur. En effet, le compositeur croit, ou feint de croire pour justifier son suicide, à l’existence du fantôme contredite par son entourage. L’étudiant a donc le rôle d’arbitre dans cette opposition. Son scepticisme de départ va se changer en acceptation du phénomène après l’épisode des chiens, qui tient du réalisme magique. Les animaux ont une apparence bien réelle mais l’exagération de certaines caractéristiques, telles que la bave, la musculature ou l’odeur, vont les transformer en créatures infernales. Ensuite, l’acceptation de la possibilité de l’irréel est achevée lors de la libération finale. Le narrateur a perdu un être cher, « une chose particulièrement précieuse avec laquelle on ne peut vivre sans éprouver un manque », puis partiellement le vue. Son sacrifice est assez grand pour qu’il obtienne durant quelques instants le don de seconde vue, ouverture sur le monde des morts. Dernière caractéristique, le musicien décide de ne vivre qu’à moitié dans le temps actuel. Il doit alors laisser aucune trace de son existence comme s’il était un visiteur du futur qui ne doit pas influer sur le présent. Il fait le choix de faire mourir une première partie de son être après la disparition de son enfant car lorsque nous ne vivons plus nous ne voyons plus personne d’autre partir.

        L’auteur est maître dans la descriptions de relations familiales conflictuelles. Dans ce recueil, nous flirtons délicieusement avec les névroses des protagonistes au fil d’une écriture qui s’aventure toujours plus près de la psychanalyse. Dites-nous comment survivre à notre folie offre une entrée réussie dans l’œuvre marquante de Kenzaburô Ôé.

Valentine, 2ème année Édition

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30 novembre 2007 5 30 /11 /novembre /2007 21:51
vingt-quatre-heures.jpg
Stefan ZWEIG,

 Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, 1927.
Traduction par Olivier BOURNAC et Alzir HELLA
Edition  Le Livre de Poche
19ème édition, 2007
ISBN 9782253060222
127 pages


I- Stephan ZWEIG : (1881, Vienne -1942, Pétropolis)
        Fils d’un riche industriel israélite.
        A 23 ans, il est reçu docteur en philosophie, et obtient la même année le prix de poésie Bauernfeld (un des plus prestigieux prix en Autriche) pour une des meilleures traductions de Verlaine.
        zweig.jpgIl écrit de la poésie, du théâtre et des nouvelles.
        C’est un très grand voyageur, et il a parcouru de nombreux pays en Europe (France, Allemagne, Belgique, Royaume-Uni, ...), Asie (Inde, Indochine), Afrique, et Amérique (Etats-Unis, Brésil).
        Il est ami de l’écrivain français Romain Rolland, et du psychanalyste Sigmund Freud (à qui il fait lire tous ses manuscrits avant de les publier).
        Lorsqu’il s’installe
au Royaume-Uni en 1934, pour faire la biographie de Marie Stuart (reine d’Ecosse, puis reine de France), il ne pensait pas y rester. Cependant, vu les événements qui se produisent en Allemagne avec Hitler, il reste. Car, une année auparavant, ses livres ont brûlés en Allemagne parce qu'il était juif. En 1940, il devient citoyen britannique et se remarie (il a divorcé deux ans auparavant), avec sa secrétaire Lotte Altmann ; ils quittent le Royaume-Uni et s’installent au Brésil en 1941.
        Le 23 février 1942, Stephan Zweig s’empoisonne, sa femme le suit dans sa mort. La veille il a rédigé une lettre expliquant son geste.

A voir :
- Le site réalisé par Alexandre Almosni www.stefanzweig.org/ C’est un site très complet sur l’auteur, il est même possible de choisir la langue pour visiter le site.
- Le site www.alalettre.com (chercher dans auteurs étrangers) est un bon complément pour la biographie. On y trouve aussi la bibliographie de Zweig ainsi que quelques résumés de ses œuvres.

II- L’œuvre : présentation et analyse
        Un petit résumé : L’histoire se déroule dans une pension aux abords de la Méditerranée. Un scandale éclate dans ce paisible lieu, une femme (Mme Henriette) a quitté son mari et ses deux filles pour suivre un jeune homme, qu’elle connaît seulement depuis 48 heures. Suite à cela une dispute éclate lors du dîner, où le narrateur prend la défense de cette femme. « Par trois fois déjà, l’un des deux messieurs s’était dressé violemment, le visage cramoisi, et sa femme avait eu beaucoup de peine à l’apaiser – bref, une douzaine de minutes encore, et notre discussion aurait fini par des coups... » Seule Mrs C., une Anglaise d’âge respectable (67 ans ?), respectée de tous, n’a pas pris la parole. Sa prise de parole, ramène le silence. Par la suite, cette dame va rencontrer le narrateur pour se confier : « [...] et c’est pourquoi je fais aujourd’hui cette tentative de m’absoudre moi-même en vous prenant pour confident. » Elle apprécie chez lui la capacité de comprendre et de ne porter aucun jugement sur autrui. Elle va lui confier vingt-quatre heures de sa vie, où elle a essayé de sauver du suicide
un jeune homme qui venait de se ruiner au jeu au casino où elle l’a aperçu. Ces vingt-quatre heures vont bouleverser Mrs C.. Une relation ambiguë va naître entre les deux protagonistes.

        Analyse : Cette nouvelle est construite par un récit encadré. Le premier étant un récit de départ (début et fin de la nouvelle) qui se déroule à la pension de la Riviera, puis le second relatant les vingt-quatre heures de Mrs C. Ces vingt-quatre heures bouleverseront Mrs C. ; elle est veuve et cette rencontre, au casino, de ce jeune homme polonais. Nous ne saurons pas son nom, comme si l’auteur voulait respecter l’anonymat des deux protagonistes. On remarque aussi que la première partie du récit est séparée de la deuxième dans la construction du livre. On a l’impression de changer de chapitre. Il y a aussi ce même changement dans le récit quand Mrs C. passe à un autre moment des vingt-quatre heures.
        Tout au long du récit se développent deux passions, tout d’abord celle du jeu puis celle de l’amour. Des ambiguïtés naissent entre les deux personnages, tantôt Mrs C. est la mère (quand elle sauve le jeune homme de la noyade), tantôt l’amante/une femme/l’amie (lors de la promenade en « voiture »). Ses sentiments sont confus, et elle est elle-même perdue. En ce qui concerne la passion du jeu, le jeune homme est près de se donner la mort après avoir tout perdu au casino. Mrs C. veut l’aider et lui donne de l’argent pour rentrer dans sa famille, mais ce dernier ne pourra pas se retenir d’aller au casino jouer cet argent, malgré sa promesse. Cette ambiguïté dans les sentiments est le reflet de l’écriture de Stephan Zweig, qui traite ce sujet dans d’autres écrits.
        On peut également effectuer un parallèle avec la psychanalyse de Freud qui se développe à la même époque, puisque ici le narrateur joue le rôle du psychanalyste en écoutant les confessions de Mrs C. Elle se sent libérée d’un poids après l’avoir avouée au narrateur : « Cela m’a fait du bien d’avoir pu vous raconter cela. Je suis maintenant soulagée et presque joyeuse... ». En effet, Zweig et Freud sont des amis proches.
        Il n’y a pas vraiment de chute à la fin de cette nouvelle. Elle n’est pas vraiment courte, et peut se confondre avec un roman. Cependant, ce qui la distingue du roman, est le respect des trois unités (action, temps, impression).

        Petit plus : Cette nouvelle a été adaptée au cinéma en 2003, avec comme personnages principaux Agnès JAOUI et Michel SERRAULT.


III- Bibliographie :
        ZWEIG, Stefan. Vingt-quatre heures de la vie d’une femme. Ed. : Le Livre de Poche, 2007 (19ème édition). + Introduction de Alzir HELLA (biographie)
        ALMOSNI, Alexandre. www.stefanzweig.org/
       http://www.alalettre.com/international/zweig-intro.htm
        http://parfumdelivres.niceboard.com/portal.htm

Claire 1A BIB

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30 novembre 2007 5 30 /11 /novembre /2007 21:30
Stefan Zweig,amok2.jpg
Amok ou le Fou de Malaisi
e, suivi de Lettre d’une inconnue
et de La ruelle au clair de lune
Traduction de Alzir Hella et Olivier Bournac, revue par
Brigitte Verne-Cain et Gérard Rudent
Préface de Romain Rolland
Éditeur : Librairie Générale Française
Collection Le Livre de poche
ISBN 2253057541
Date de parution : 02 octobre 1991
Nombre de pages : 187


        Stefan Zweig (1881-1942) est un auteur autrichien surtout connu pour ses recueils de nouvelles tels que Amok (1922), La Confusion des sentiments (1926) ou Vingt-quatre heures dans la vie d’une femme (1934). Son œuvre phare Le Joueur d’échecs a été publié à titre posthume en 1943 ; en effet Stefan Zweig se suicide au Brésil avec sa femme en 1942 après avoir vu ses livres brûlés par les Nazis et ses rêves d’une Europe pacifiée s’envoler.
        Amok est un recueil de trois nouvelles : "Amok", "Lettre d’une inconnue" et "La Ruelle au clair de lune". Dans le recueil original composé par Stefan Zweig lui-même ces trois nouvelles étaient accompagnées de deux autres : "La femme et le paysage" et "La nuit fantastique", ces deux nouvelles ayant été supprimées du recueil français.
        Le thème commun de ces trois nouvelles est la passion, plus précisément la passion amoureuse et jusqu’où cette dernière peut nous amener. Passion et folie sont les deux termes inextricablement liés de ce recueil.
        L’histoire de la nouvelle éponyme "Amok" se situe sur l’Océania, un bateau qui fait la navette entre l’Inde et l’Europe. Un soir, le narrateur qui est un jeune homme rentrant d’un voyage à Calcutta est surpris dans sa rêverie par la présence d’un autre voyageur. Le soir suivant, ils se rencontrent à nouveau et le mystérieux voyageur raconte alors son histoire au jeune homme. Cet individu est un médecin, qui du fait d’un endettement important en Europe s’engage comme médecin en Inde. Pendant sept ans, il vit isolé du monde civilisé, ne fréquentant que des indiens. Un jour, une jeune femme de la haute bourgeoisie européenne vient le voir dans le but de se faire avorter (pratique illégale à l’époque). Le médecin, meurtri par le mépris et la fierté de la femme veut en échange qu’elle se donne à lui. La femme refuse et s’enfuit. Le médecin, devenu fou, regrette son geste, il quitte son poste pour se lancer à la poursuite de cette femme. Il la traque, lui écrit, la suit, développe une passion furieuse pour elle. Mais celle-ci finit par se faire avorter par une vieille Indienne et en meurt sous les yeux du médecin impuissant à la sauver.
        Cette nouvelle se nomme "Amok" en référence à une maladie qui frappe certains Malais. Ceux-ci pris d’un accès de folie soudain, se mettent à courir en tuant tous ceux qu’ils trouvent sur leur chemin. De la même manière, le médecin est pris d’un accès de folie pour cette femme et quitte son travail, sa maison pour la suivre, la retrouver ; il est obnubilé par elle, ne vit plus que pour elle et il finira par mourir pour elle.
        L’histoire de "Lettre d’une inconnue" débute par la réception par un écrivain connu d’une lettre écrite par une inconnue. Dans cette lettre, celle-ci explique à l’écrivain qu’elle a passé sa vie à l’aimer. En effet, la jeune femme a rencontré l’écrivain à 13 ans lorsque celui-ci a emménagé dans son immeuble. Et ce qui était un flirt d’adolescente est devenue une véritable obsession : la jeune femme a passé des heures à guetter l’écrivain, à aimer ce qu’il aimait, à l’espionner… Elle a un enfant de lui car elle a fait l’amour avec lui un soir, lui la prenant pour une prostituée. Toute la lettre est la description d’une vie passée à aimer follement un être qui ne s’en est jamais rendu compte.
        Les trois nouvelles racontent ainsi l'histoire de trois destins différents, tous marqués par la passion immodérée vouée à l’être aimé. Cette passion étant par ailleurs dans les trois nouvelles non réciproque. Stefan Zweig nous amène par la lecture de ce livre à nous interroger sur la frontière entre passion et folie. Jusqu’où serions-nous prêt à aller par amour ? Etaient-ce des actes de folie qu’ont commis ces personnages ou une preuve d’amour ?
        Le deuxième point commun de ces trois nouvelles est leur structuration. Les trois sont des récits dans le récit. En effet, il existe une histoire cadre et à l’intérieur de celle-ci, soit par l’intermédiaire d’une lettre soit par l’intermédiaire d’un dialogue est racontée la vie du personnage que rencontre le narrateur. Ainsi dans "Amok" le récit cadre est la conversation des deux hommes sur le bateau et le récit enchâssé est l’histoire du médecin. Cette structuration particulière possède deux avantages. Le premier est que cette forme donne un rythme à la nouvelle, accentué par le fait que Stefan Zweig revient régulièrement à la nouvelle cadre par le biais de phrases ou d’événements identiques. Par exemple, dans "Amok" c’est le tintement des verres de whisky ou le son de la cloche du navire qui ramène le lecteur dans l’histoire cadre ; dans "Lettre d’une inconnue" il s’agit de la répétition de la phrase « mon enfant est mort hier » qui rythme le texte. Le deuxième avantage est que cela permet à la personne qui raconte sa vie de mieux exprimer ses pensées, ses sentiments afin que la personne
qui l’écoute et donc à travers elle le lecteur  la comprenne. Le narrateur joue donc le rôle d’un psychanalyste (rappelons que Stefan Zweig a été l'ami de Freud) et cela permet au lecteur de mieux comprendre l’évolution du personnage vers la folie, de mieux cerner ses sentiments et donc de mieux s’identifier.
        Stefan Zweig évolue dans ces trois nouvelles dans une ambiance sinistre voire morbide (la mort d’un enfant dans "Lettre d’une inconnue", dans "la Ruelle au clair de lune" l’homme se balade dans des petites rues sombres et mystérieuses) et paradoxalement son style d’écriture est très poétique (beaucoup de comparaisons et de métaphores), il s’attarde sur certains points du paysage pour nous les décrire : il crée une véritable ambiance sombre grâce à une plume poétique. C’est ce point particulier qui m’a fait apprécier ce recueil de nouvelles ; tout réside dans le paradoxe entre les thèmes traités : folie, passion, meurtre, suicide et la manière dont cela est traité : description d’un ciel étoilé, de l’ambiance nocturne d’une ville. Le titre fait référence à ce style puisque l'amok est une maladie qui pousse à la folie et au meurtre ; cela laissait donc présager une nouvelle sanguinaire et morbide alors que la nouvelle en question est le récit d’une passion immodérée d’un médecin reclus pour une personne qu’il vient à peine de rencontrer et les thèmes secondaires abordés sont l’amour, la passion, la solidarité, l’entraide (que ce soit entre le serviteur et le médecin ou entre le médecin et l’amant). Le médecin n’est frappé que métaphoriquement par l’amok puisqu’il ne tue personne mais se lance à la poursuite de la jeune femme sans regarder les conséquences de son geste, il devient obnubilé par elle.
        En conclusion, malgré le titre et le thème principal, la folie, ce recueil de nouvelles se révèle écrit avec beaucoup de poésie et de subtilité. Il amène le lecteur à s’interroger sur des thèmes centraux de nos vies que sont l’amour et la passion. Je vous recommande donc de vous plonger dans les plus brefs délais dans ce livre de Stefan Zweig !
Coralie, 1ère année Ed.-Lib.

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Published by pier - dans Nouvelle
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30 novembre 2007 5 30 /11 /novembre /2007 20:49
Claude BOURGEYX,petits-outrages.jpg

Les Petits Outrages, 1984,
rééd. Castor Astral, 2004,
(couv. "Bricolage",
Claude Bourgeyx).
       

        Claude Bourgeyx vit et travaille à Bordeaux ; il commence à écrire dans les années 80 et publie son premier livre, Les Petits Outrages, en 1984.
        Tout d'abord qualifié de bizarre à ses débuts, l'auteur prend rapidement de l'importance après son livre Le fil à retordre en 1997 qui reçoit le prix jeunesse de la Société des Gens de Lettres..

        En grand fanatique de l'écrit, il publie des pièces de théâtre (comme  La comédienne est dans l'escalier  en 1992), des livres illustrés, des livres pour enfants (comme Histoires à dormir) des livres pour adultes (Mademoiselle Werner) ou encore, des textes radiophoniques.

        Claude Bourgeyx est édité chez le Castor Astral principalement, mais aussi au Seuil, chez Arléa, Nathan, Belfond et d'autres..

Quelques mots sur l'auteur et sa verve littéraire:

        Claude Bourgeyx surprend, on le dit maître dans l'art du dérapage.

        De la plus anodine des réalités, il tire des situations exceptionnelles où surréalisme et fantastique caracolent dans un joyeux bruissements de mots.

        C'est cocasse, souvent cruel, voire même étouffant, mais c'est aussi léger, désopilant et tordant.

        Claude Bourgeyx, ce sont des histoires du quotidien racontées avec humour noir et absurde.

        Dans des textes toujours très courts (moins de deux pages à chaque fois) l'auteur nous expose des histoires acides ou loufoques, avec des personnages vivants et une fin toujours destructrice.

        On ne s'y attend jamais. A la fin de chaque nouvelle, on a en tête un « ça alors j'aurais jamais cru ! », un « beurk ! c'est écoeurant ! » ou c'est un éclat de rire tonitruant qui explose dans notre caboche, rire dicté par la surprise, ou le plus souvent par l'horreur et c'est là que réside le paradoxe.

        Finalement Bourgeyx sait décrire la folie, la cruauté de l'homme, et nous soulage de nos propres côtés noirs en appuyant bien fort dessus.

        Parfois, c'est l'incompréhension qui accompagne la lecture des dernières lignes, on ouvre des yeux ronds et puis on se dit « ce type a un grain c'est certain » mais on aime, on se presse d'aller lire la nouvelle suivante, on en parle autour de nous.

        On dit de Claude Bourgeyx qu'il tient un scalpel à la place du stylo.

        Il choque, il dégoûte, il fait rire, il interpelle, il combat, et au coeur du débat le lecteur se demande où il est tombé, mais prend plaisir à suivre les personnages attachants, spéciaux et bassements humains, dont Bourgeyx sait si bien parler.

Quand dans une interview un journaliste lui demande « Pourquoi le si court dans vos textes ? », Bourgeyx répond « Vous savez, en deux feuillets on peut soulever des mondes ».

Le recueil en question : Les Petits Outrages

        Ce recueil (son premier ouvrage je le rappelle) est composé de 34 nouvelles de deux pages maximum...

        Chacune pose des questions plus abracadabrantes les unes que les autres : « c'est quoi le poids des mots ? » ; « Dieu peut-il demeurer dans une passoire puisqu'il est partout à la fois ? » ; «Qui a bien pu engrosser la Maja nue, de Goya au musée du Prado ? » ; « Qu'est-ce qui pourrait bien nous sauver? »...

        Bourgeyx passe d'un sujet à l'autre, non sans cynisme, absurdité et humour noir mais souvent, c'est un message qu'il fait passer. Un cri du coeur, un ras-le-bol général de la vie et de ses aléas.

        En effet dans la nouvelle Planche de salut Bourgeyx, énumère toutes ces choses qui nous tuent et s'insurge : « la mort s'active à tous les étages, sans relâche, brave petite. Assez ! Je n'en peux plus ! » dit-il, « l'alcool tue, la route tue, (...) la pollution tue, (...) l'indifférence tue, (...) les colorants tuent, le désespoir tue.... ».

        Par cette imposante énumération de toutes ces choses qui nous tuent chaque jour, Bourgeyx finit sa nouvelle par une ironie tragique car enfin, se rend-il compte, ni la connerie, ni le ridicule ne nous tuent : « voilà donc ce qui épargne nos vies (...) ainsi connerie et ridicule sont nos planches de salut. Alors là, moi, je n'hésite pas, je m'engage sans restriction dans cette voie et j'invite tout le monde à me suivre. Ensemble nous sauverons l'humanité. Relevons la tête, il y a de l'espoir. »

        Voilà tout le surprenant de Bourgeyx, voilà l'exemple d'une de ces pirouettes de fin, inattendues, qui renversent la situation initiale et bouleversent notre lecture.

        Ne pouvant pas vous raconter facilement les nouvelles puisqu'elles sont au nombre de 34 et qu'elles sont très courtes, je vais vous parler de ma préférée La baigneuse. Cette nouvelle montre bien, encore une fois, le changement radical qui s'opère au moment où l'histoire de départ (plausible, normale et cohérente), devient ahurissante, absurde et surréaliste.

         La baigneuse :

        C'est l'histoire d'une petite dame qui est sur sa serviette à la plage, elle tartine chaque partie de son corps avec de l'huile solaire, « elle n'y va pas de main morte ». Le travail achevé, elle se dirige vers la mer pour se baigner (jusque là tout semble ordinaire), puis elle se met à nager et coule à pic.

        Des témoins sur la plage tentent de lui porter secours, (là commence l'absurde) mais à cause de l'huile solaire, ne parviennent pas à se saisir du corps, la petite dame glisse et s'échappe des bras qui veulent la saisir. Au rythme des essais peu concluants de ses sauveteurs, la baigneuse jaillit de l'eau « tel un dauphin à Disneyland ». Des badauds sur la plage commencent à s'agglutiner pour encourager de la voix les participants, cela finit alors par ressembler à un jeu, les sauveteurs font des équipes, « on se faisait des passes, on feintait l'adversaire, on dégageait la dame en touche, on la remettait en jeu. » A ce moment du récit, on est à l'apogée du talent burlesque de Bourgeyx, il s'en donne à coeur joie, et pousse à l'extrême la situation. La fin comme toujours, est déconcertante ; d'un jeu excitant, on passe au tragique : « le soir venu, on tira de l'eau la noyée à l'aide d'un filet de pêche. (...) Le lendemain, sur cette même plage, il y avait une foule inhabituelle de curieux, de vacanciers désoeuvrés. Les nouvelles vont vite ! »

        La dernière phrase, « les nouvelles vont vite », serait digne du célèbre Meursault de L'Etranger de Camus ; en effet elle est surprenante, on dirait là une constatation qui découlerait logiquement de cette tragédie, elle a l'impact d'une sorte de moralité mal placée.

        D'ailleurs, il arrive souvent dans le style de l'auteur que l'on ressente cette sorte de neutralité, comme si les histoires étaient racontées par un spectateur impartial et vide de toute morale.

Je vous conseille donc Claude Bourgeyx pour vos longues soirées d'hiver au coin du feu, quand la déprime arrive en même temps que les indigestions de dinde aux marrons. C'est aussi léger, fin et croustillant qu'un bon chocolat de Noël et aussi morbide et cruel qu'un hiver glacial.

 

(dans le même genre, par le même auteur chez le même éditeur et dans la même collection: Les Petites Fêlures).

Louise 1ère année Ed/Lib


 

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