Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
23 novembre 2007 5 23 /11 /novembre /2007 20:35
Yoko Ogawaogawa-Paupieres.jpg
Les Paupières

traduit par Rose-Marie Makino Fayolle
Editions Actes Sud
206 pages
  •   Biographie :
        Yoko Ogawa est née en 1962 à Okayama (Japon) dans une famille aisée. Au collège, elle se passionne pour le Journal d’Anne Frank, qu’elle juge d’une maturité surprenante. En terminale, elle s’intéresse à la littérature et à la poésie japonaises. C’est à ce moment-là qu’elle compose ses premiers poèmes. Afin de se constituer un style propre, elle étudie la littérature. Elle écrit alors de nombreux romans courts ainsi que des nouvelles et des essais, s’inspirant notamment de Fitzgerald et de Carver. Elle remporte de nombreux prix, surtout à ses débuts (Prix Akutagawa, 1991). Ses romans ont été traduits en plusieurs langues (italien, anglais, français, allemand, grec, espagnol et catalan). Certains ont été adaptés au cinéma (L’Annulaire), en bande dessinée et en CD audio (La Formule préférée du professeur).
        Yoko Ogawa privilégie les thèmes de la cruauté humaine et du souvenir, et son style est fondé sur une réflexion philosophique sur la vie et la mort. Chaque narrateur analyse minutieusement ses sentiments et ses motivations. L’écriture de Yoko Ogawa est simple et percutante, avec le souci du détail.

  • Les Paupières :
Il y a huit nouvelles dans ce recueil :
- "C’est difficile de dormir en avion"
- "L’Art de cultiver les légumes chinois"
- "Les Paupières"
- "Le Cours de cuisine"
- "Une collection d’odeurs"
- "Backstroke" (« Dos crawlé » en Français)
- "Les Ovaires de la poétesse"
- "Les Jumeaux de l’Avenue des Tilleuls".
        Dans ce recueil, le thème récurrent est l’angoisse de l’insomnie. Toutefois, les nouvelles sont très diverses, certaines sont plutôt comiques ("L’art de cultiver les légumes chinois"), d’autres tragiques ("Les Paupières") ou carrément glauques ("Une collection d’odeurs", "Les Ovaires de la poétesse").
        Les nouvelles semblent suivre les règles « imposées » par le genre : elles sont courtes et avec peu de personnages. Par contre, certaines se déroulent sur des périodes particulièrement longues, comme "Backstroke", ou n’ont pas vraiment de chute (en tout cas le mystère n’est pas dissipé), comme "L’Art de cultiver les légumes chinois". L’unité de lieu est assez respectée, bien que les personnages soient continuellement en mouvement : ils prennent l’avion, le tramway, partent à vélo ou en voiture. Les personnages sont tous plus ou moins torturés : insomnia-ues, maniaques, obsessionnels, paranoïaques…
        Lorsqu’on lit le recueil d’une traite, on est partagé entre le malaise et l’envie de rire, du fait de la diversité des nouvelles. Ainsi, on peut éprouver une franche répulsion pour certains passages et en dévorer d’autres.

  • Présentation de trois nouvelles.
        "L’Art de cultiver les légumes chinois" :
        Une vieille dame veut vendre ses légumes à la narratrice. Celle-ci, plus par charité que par nécessité, lui en prend quelques-uns. En guise de remerciement, la grand-mère lui offre les graines d’un légume chinois en lui recommandant de ne pas les exposer à la lumière. Peu à peu, la plante se développe, rapidement mais sans vigueur. Une nuit, la narratrice et son mari s’aperçoivent que les légumes produisent une douce lumière. Ils soupçonnent alors les légumes d’être vénéneux. Pourtant, ils ne s’en débarrassent pas. Un mois plus tard, la narratrice décide d’aller voir la grand-mère et de lui demander des explications…

        " Les Paupières" :
        Cette nouvelle a donné son titre au recueil.
        La narratrice est une jeune fille de quinze ans, en conflit avec ses parents. Elle rencontre un homme d’une cinquantaine d’années, appelé N, et en tombe amoureuse. Il l’emmène tous les samedi sur l’île où il habite. Il possède un hamster qui n’a pas de paupières car on a dû les lui enlever suite à une maladie des yeux. Ainsi, l’adolescente a l’impression d’être continuellement observée. N est un personnage très secret ; il explique son manque d’argent par le retard d’un mandat postal qu’un ami devait lui envoyer. Tout au long de la nouvelle, il attend cet argent. Il évoque également une fille qu’il a connue, et qui a disparu treize ans plus tôt. Ce n’est qu’au dénouement qu’on comprend vraiment qui est cet homme…
        C’est une nouvelle dont la structure labyrinthique fait se côtoyer passé et présent. Le thème des paupières est récurrent, et symbolise le sommeil. C’est une nouvelle sensuelle, présentant deux personnages très différents, l’une entrant dans l’adolescence et la rébellion, l’autre, beaucoup plus âgé, sombre et parfois même sadique. Yoko Ogawa fait un clin d’œil à la nouvelle précédente en introduisant une marchande de légumes qui prend le ferry en même temps que le couple.

        "Une collection d’odeurs" :
Exceptionnellement, le narrateur est un homme. Il sort avec une femme très étrange qui collectionne les odeurs : elle les différencie et collecte dans des bocaux des pierres, de la sauce, etc. En plus de cela, elle possède une petite échelle ornée de motifs géométriques qui lui permet de classer les odeurs et de les analyser. Elle agit de même avec son compagnon : elle lui coupe les ongles et le coiffe pour récolter ses cheveux et les rognures. Elle entrepose ses flacon dans une pièce de la maison, sur des étagères. Un jour qu’elle tarde à rentrer, son compagnon décide d’explorer le haut de l’étagère et découvre le « clou » de sa collection…
Il s’agit d’une nouvelle dont on devine la chute, surtout si l’on a lu Le Parfum de Patrick Süskind. En effet, la nouvelle et le roman possèdent d’énormes ressemblances : la femme n’a pas d’odeur propre mais elle cherche à garder les odeurs des autres. On retrouve la même idée de classement par tiroirs. C’est la nouvelle la plus courte du roman, mais aussi la plus facile à suivre, car elle tourne autour d’un personnage
unique et de ses gestes. Là encore, Yoko Oga-wa fait un clin d’œil à la nouvelle précédente : "Le Cours de cuisine", car parmi les éléments de sa collection, cette femme conserve « un morceau de légume » très semblable à celui qui ressort de l’évier pour intégrer le ragoût…
  • Conclusion :
        Les nouvelles sont très différentes les unes des autres, mais Yoko Ogawa s’ingénie à les lier au moyen de clins d’œil et de thèmes récurrents comme le sommeil. Grâce à cela, chacun y trouve son compte sans toutefois se perdre.

CMaylis 1ère année BIB
Repost 0
Published by pier - dans Nouvelle
commenter cet article
23 novembre 2007 5 23 /11 /novembre /2007 20:04
Ôé KenzaburôOedites-nous.jpg
"Agwîî le monstre des nuages"
In Dites-nous comment survivre à notre folie,
Traduction Marc Mécréant,
Gallimard 1982, Folio 1996

.

        La vie de Oé Kenzaburô est indissociable de ses écrits et de cette nouvelle en particulier. Né en 1935 sur l’île de Shikoku, il se découvre très rapidement un intérêt pour les cultures étrangères et la littérature, qu’il part étudier à l’âge de 18 ans à Tokyo.
Il est influencé par les littératures contemporaines américaine et française, notamment par Céline, Camus et Sartre, ce dernier devant faire l’objet de son mémoire de fin d’études.
        Plusieurs faits marquants dans l’histoire du Japon et dans sa vie personnelle orientent l’écriture de cet écrivain qui reçoit le prix Akutagawa à seulement 23 ans pour sa nouvelle "Gibier d’élevage" que l’on retrouve dans le recueil Dites-nous comment survivre à notre folie (collection Folio). Parmi les sujets importants que l’on retrouve dans ses écrits, les dégâts du nationalisme, la guerre et Hiroshima, la mémoire, la mort et l’omniprésence de son fils né handicapé mental en 1963, auxquels se mêlent certaines traces de la phénoménologie et de la philosophie existentialiste (auxquelles l’étude de Sartre n’est sans doute pas étrangère.)
        Après avoir reçu
en 1994 le prix Nobel  qui doit consacrer « celui qui, avec une grande force poétique crée un monde imaginaire où la vie et le mythe se condensent pour former un tableau déroutant de la délicate situation actuelle », il annonce qu’il arrêtera désormais d’écrire des romans ; selon lui, ils devaient donner la parole à son fils qui à présent peut faire entendre sa propre voix grâce à son talent de compositeur.
Ecrivain majeur du désarroi de l’après-guerre, Ôé Kenzaburô incarne pour certains l’auteur incontournable si l’on veut comprendre la mentalité japonaise aujourd’hui.

        "Agwîî le monstre des nuages" est la troisième nouvelle de ce recueil qui en comporte quatre, et il s’agit ici d’un narrateur, âgé de 28 ans, qui revient sur une histoire datée de 10 ans, alors qu’il entrait à l’université de Tokyo et qu’il cherchait un job pour joindre les deux bouts, histoire qui lui a
presque coûté  un œil.
        Il est mis en relation par son oncle avec un banquier de Tokyo qui l’engage pour accompagner son fils, pourtant adulte, divorcé et jeune compositeur d’avant-garde, dans toutes ses sorties. D***, le compositeur dont le prénom nous reste inconnu,  vit chez lui, refusant de retravailler, et surtout en proie à un monstre, « énorme poupon emmailloté de coton blanc, grand comme un kangourou », qui s’appelle Agwîî, qui a peur des chiens et de la police, et qui descend des nuages pour discuter avec D*** quand celui-ci se promène à l’extérieur.
        On apprend que l’ex-femme de D*** a mis au monde un enfant, que le jeune papa a fait disparaître avec l’aide du médecin, et Agwîî est en fait le seul son qu’ait prononcé l’enfant entre sa naissance et sa mort.
        Les deux hommes font souvent des promenades à travers tout Tokyo, dans des endroits que D*** connaît déjà, qu’il veut revoir mais il ne va jamais jusqu’à les revisiter. Agwîî descend presque toujours durant ces sorties aux côtés de D*** alors que le narrateur , au début gêné, puis presque habitué à cette présence invisible, fait comme s’il ne voyait rien. Le compositeur envoie aussi le narrateur à la rencontre de son ex-femme ou de sa femme pour leur transmettre des messages.
        Petit à petit le narrateur se prend au jeu jusqu’à la mort (suicide ?) du compositeur qui se fait écraser par une voiture et où il avouera qu’il commençait à croire à Agwîî, qu’il voulait y croire. Plus tard, lors de la scène qui clôt la nouvelle, après la mort de D**,  lorsque l’on apprend comment le narrateur a perdu un œil, il nous dévoile qu'il entrevoit des choses dans le ciel, tout comme le compositeur voyait son ciel occupé de présences invisibles et familières.

        L’histoire s’inscrit pleinement dans la société japonaise avec un réalisme des descriptions de lieux, les noms des endroits visités, réalisme aussi de la vie quotidienne à Tokyo avec les transports, les mœurs et coutumes japonaises, des références aux relations employeurs-employés, etc.
        Si la vie de l’auteur est indissociable de ses écrits, c’est que des éléments autobiographiques rattachent la nouvelle, la fiction, à la réalité. Par exemple, le narrateur entre à l’université de Tokyo à 18 ans, tout comme l’auteur l’avait fait ; le fils de D*** est né avec une anomalie, tout comme le fils de Oé Kenzaburô est né avec un handicap mental ; la mort, ou le meurtre du jeune enfant hante le compositeur jusqu’au point où il lui sacrifie sa vie, tandis que l’auteur est lui aussi hanté par la naissance et la vie de son fils jusqu’à l’immortaliser et lui donner la parole dans ses romans.

        Sans en chercher partout, on trouve des éléments qu’on pourrait attribuer à un certain réalisme magique. Le mystère, la magie et ses traces apparaissent de plusieurs façons. Tout d’abord, la plus évidente est ce monstre des nuages dont on ne sait s’il sort de l’imagination d’un homme hanté ou s’il existe vraiment, bien que faisant partie du monde invisible.
        Ensuite il y a une importance de l’invisible : invisibilité de ce personnage central, Agwîî, qui a une place à part entière dans la vie de D***, dans la vie du narrateur car c’est finalement « à cause » de lui qu’il est embauché, et dans la nouvelle dont il est le fil rouge ; invisibilité de D** lui-même car, à plusieurs reprises, personne ne semble le remarquer (comme dans l’épisode où en sortant de la gare ensemble, le narrateur et D*** voient un vieil homme qui tourne sur lui-même, et D***, en retrait du groupe d’observateurs, tient son bras sur une épaule qui n’existe pas, et que personne ne voit) et il fait tout pour ne pas être en contact direct avec d’autres personnes que le narrateur qui l’accompagne ; et,  à la fin de la nouvelle, lorsque le narrateur est à l’hôpital et attend la famille du compositeur qui finit par  arriver, « tout ce monde ne prêta aucune attention à nous et pénétra dans la chambre. »
        Il semble que l’invisible ainsi que l’absence se produisent dans le monde réel pour l’envahir, ou du moins pour devenir presque plus importants que ce qui existe réellement. Les deux mondes cohabitent mais avec difficulté, l’un prenant toujours le pas sur l’autre : l’invisible et l’absence dominent le réel pour D***, alors qu’il y a une absence de l’invisible pour les autres personnages.

        Des scènes énigmatiques suscitent de l’étrange comme de la magie, comme cet épisode du vieil homme à la sortie de la gare qui tourne sur lui-même sans qu’on sache pourquoi, ou encore lors de l’attaque des dobermans qui foncent sur les deux hommes sans raison et s’en vont comme ils sont arrivés. Il y a aussi la scène de la mort du compositeur dont la description compose un tableau presque magique : c’est la veille de Noël, une neige fine tombe pendant une demi-heure, la métaphore du sang sur la neige, la lumière très théâtrale qui tombe sur le blessé, etc. Et à la fin de la nouvelle, la scène où l’on apprend comment le narrateur a perdu un œil à cause d’une bande d’enfants qui lui jetèrent des pierres sans aucune raison connue.
        Des faits se produisent dans la vie quotidienne sans qu’on sache pourquoi, ils existent et ont des conséquences réelles, mais ce sont peut-être des faits auxquels l’on n'accorde pas assez d’attention, ou du moins peut-être pas « la bonne attention ».

        Un troisième et dernier élément est le temps qui est traité de plusieurs façons. Il y a, de façon inhérente à la nouvelle, le temps dans le récit : le narrateur commence son récit en nous parlant de son œil qu’il a perdu en nous prévenant qu’il racontera cette histoire à la fin du récit. Récit qui est alors cyclique, à la fin de la nouvelle, on pourrait retourner à son début sans qu’il y ait de coupure. L’histoire d’Agwîî est en fait encadrée de ces deux épisodes « hors-récit ».
        Le temps de la mémoire est illustrée par D***, hanté par un fait passé qui a totalement modifié sa vie mais aussi sa vision du monde. Son ciel est maintenant occupé par l’être flottant qu’il a perdu dans sa vie, par son fils. C’est comme si sa mémoire et sa vie restaient bloquées sur ce moment.
    Il y a aussi le temps perçu par le compositeur, qui en parle lui-même comme un temps parallèle au temps dans lequel les autres vivent ou du moins un temps en dehors de l’écoulement normal du temps.

    Dans cette nouvelle, les traces du réalisme magique apparaissent de façon beaucoup moins probante que dans Pedro Paramo par exemple. Ici, bien que Agwîî soit directement ancré dans le monde de l’imagination, du ciel, de la magie, le magique est plutôt suggéré. Il s’agit d’impressions, du domaine du sensible que chacun ressent différemment ; il s’agit d’images, de métaphores pour traduire des choses qui se passent hors du domaine du rationnel.
    Pour que le réalisme magique surgisse, il y a en quelque sorte trois conditions réunies dans ce livre, qui correspondent à la définition de Julio Cortazar (voir le blog) à propos de la représentation subjective et objective du monde.
    Il y aurait ce que l’auteur fait voir et ressentir à ses personnages, le monde réel, le monde sensible et l’univers personnel dans lesquels les personnages et les événements évoluent et surgissent ; ce que l’auteur veut bien voir et écrire, par les mots et entre les lignes : le rôle du conscient et de l’inconscient même de l’auteur qui conduit son écriture ; et, une fois que le livre est offert aux lecteurs, il y a ce que le lecteur veut bien accorder comme dimension aux personnages, aux situations, aux mots.
    En fait, il y l’intention de ces différents personnages ou personnes qui interviennent pour que le réalisme magique surgisse dans une nouvelle comme celle-ci ; il faut voir autre chose, voir l’invisible, voir le magique.

N.O., Bib 2ème année

Repost 0
Published by pier - dans Nouvelle
commenter cet article
23 novembre 2007 5 23 /11 /novembre /2007 19:35
Georges-Olivier CHÂTEAUREYNAUD, jardindanslile.jpg
Le jardin dans l’île,
Recueil de nouvelles, 167 pp,
éditions Zulma, collection Novella,
parution avril 2005.




L’auteur :
        Romancier et nouvelliste français né à Paris en 1947, Georges-Olivier Châteaureynaud a reçu le prix Renaudot en 1982, pour son roman La faculté des songes. Il dit avoir « commencé à devenir un écrivain lorsqu’ [il a] renoncé à la poésie ». La première nouvelle qu’il écrivit alors se nomme « Ses dernières pages » et raconte l’histoire d’un homme quittant Paris pour devenir écrivain et qui trouve son œuvre, écrite, qui l’attend dans un placard d’une maison de campagne. Voilà qui donne le ton de l’œuvre de notre écrivain, et qui situe un peu l’univers du Jardin dans l’île.
        Dans un entretien pour le site Encre vagabonde, il explique ses principes d’écriture : « Mon système littéraire repose sur la confusion : confusion entre le passé et le présent, entre l’imaginaire et le réel, l’intérieur de la tête et l’extérieur, la veille et le sommeil, etc. »


Le recueil :
        Il se compose de dix nouvelles aux thèmes différents mais relatant toujours des histoires troublantes, plus ou moins explicables par la folie ou le mensonge d’un personnage, qui huit fois sur dix raconte à la première personne.
        On a ainsi un homme entraîné dans le passé par une femme envoûtante, un écrivain réincarné pour écrire sa propre biographie, un courtier qui rapporte n’importe quelle antiquité d’un monde parallèle, un homme défiguré invité et adulé par de belles femmes célibataires.


Liste des nouvelles ; leur énonciation et résumé :

Nuit des voltigeurs :    3ème personne
        Un homme en fuite frappe à la porte d’un appartement inconnu. Une femme lui ouvre, sa fille si belle l’envoûte. Malgré des protestations, il la suit, passant les yeux bandés la porte d’un monde où les voitures ont disparu, remplacées par des chevaux…

Pâle petit jeune homme :    1ère personne
        Un homme se fait aborder dans une soirée mondaine par un jeune homme qui veut faire une biographie d’un ancien ami écrivain alors décédé. Par les connaissances précises des détails qu’il détient sur la vie de cet écrivain, le narrateur est persuadé que le pâle jeune homme dit la vérité sur son lit de mort : il est lui-même cet écrivain ressuscité.


Château Naguère :
1ère personne
        Un chauffeur de taxi amène une dame très distante à Bordeaux… mais elle ne lui fait pas prendre un itinéraire ordinaire. Elle finit par lui avouer qu’elle reproduit le chemin qu’elle a parcouru pendant la débâcle, ce qu’il représente pour elle, ainsi que la valeur qu’ont à ces yeux les deux dernières bouteilles issues de ces vignes dont le château n’existe même plus. 

Le courtier Delaunay :     
1ère personne
        Un antiquaire voit arriver dans sa boutique une légende du métier : le courtier Delaunay. Il constate vite que celui-ci possède un secret grâce auquel le courtier trouve à coup tous les objets imaginables. En effet, d’où les ramène-t-il puisqu’il ne sort de chez lui que pour aller au cinéma ? Le narrateur antiquaire s’introduit alors chez Delaunay et découvre un manuscrit racontant ses voyages dans cet endroit mystérieux et périlleux.


Le jardin dans l’île :    
1ère personne
        Un homme voyage en train de nuit vers une île où habite une femme qu’il n’a rencontrée qu’une fois. Elle ne l’attend pas, tout ce qu’il sait d’elle, c’est qu’elle est peintre. Elle peint des paysages. Tous les hommes de l’île sont intimidés par cette femme. Le voyageur, lui, parvient à vivre pendant quelques jours une expérience presque surnaturelle avec elle.

L’inhabitable :    
1ère personne
        La vie de locataire racontée par un homme dont le destin semble être d’habiter toujours des lieux inhabitables comme un appartement où naissent quotidiennement de petits feux à tout endroit, ou une maison de marbre du sol au plafond, sans oublier le mobilier.

Figure humaine :    
1ère personne
        Un ancien acteur défiguré effraie les passants. Pourtant, une femme s’excuse d’avoir mal réagi : Agathe va l’inviter aux soirées de femmes célibataires qu’elle organise chez elle. Toutes ces femmes vont s’arracher l’attention de cet homme. Jusqu’au jour où Agathe déménage.

L’enclos :    
1ère/3ème personne
        Depuis qu’il est petit garçon, le premier narrateur veut habiter cette maison. Pour lui, ce couple qui l’habite, c’est Adam et Eve. Il achète la maison en viager, et entretient son jardin.

L’importun :    
1ère personne
        Le narrateur est importuné par  un homme qui détruit sa vie chaque fois qu’il commence à en être satisfait : hideux et sale, il s’accroche au narrateur et fait fuir l’entourage de ce dernier. Quand il s’adresse à la police, l’importun disparaît. Un jour, il décide de se suicider. Alors, l’importun se jette à l’eau déclarant qu’il ne sait pas nager : si le narrateur le sauve, il disparaîtra…

Zinzolins et nacarats :    3ème personne
(Résumé au dernier paragraphe)
 
I) Différents MOTIFS reviennent régulièrement.
        En effet, un certain nombre de nouvelles font intervenir des femmes aux charmes étranges, auxquelles le héros ne peut résister :
- Antonina, la jeune femme mystérieuse  de « la nuit des voltigeurs » qui séduit puis parait emmener le héros, les yeux bandés, dans des temps anciens.
- La femme peintre, qui s’offre à un visiteur qu’elle n’attend pas quand elle fait rêver les hommes de l’île entière.
- Agathe et sa compagnie de femmes belles et célibataires adulant un ancien acteur défiguré qui habituellement effraie les passants.

        L’auteur s’attache également à construire des lieux magiques :
- On note l’importance de frontières  entre monde « normal » et magique, que ce soit sous forme de porte temporelle (Nuit des voltigeurs), d’une « barrière » vers un monde inconnu (Le courtier Delaunay), ou une autre mer encore, pour « Le jardin dans l’île ».
- Parallèlement, on est confronté à un phénomène d’enfermement : par la mer (île) ou les murs : « l’inhabitable » ou « Zinzolins et Nacarats ». Il faut dire que l’auteur, comme son personnage de l’inhabitable, a été marqué par les lieux exigus qu’il a habités dans son enfance : il logeait avec sa mère dans une chambre de bonne, d’où une certaine claustrophobie.
- On trouve également dans ce recueil différents Jardins d’Eden : la maison de « L’enclos », dont le héros prend les propriétaires pour ses Adam et Eve, l’île sur laquelle le narrateur vit « le Cantique des Cantiques », les jardins d’Aloss opposés à l’enfer de Nasterburg, aux détours desquels musique et fééries se rencontrent à tout instant.
- Enfin le recueil est envahi de maisons mystérieuses, souvent fleuries telles que celle de L’inhabitable [texte], ou de L’enclos.
        L’auteur avoue lui-même avoir un lien particulier avec l’habitat dans l’entretien pour Encre vagabonde :
        « L’errance et l’enracinement, deux thèmes contradictoires qui balisent tout ce que je fais.» ;  « Mes histoires sont pleines d’îles et de maisons mais aussi de voyageurs et d’instables. » ; « il y a peut-être deux humanités, celle qui part et celle qui reste, non ? »


II) Quoi qu’il en soit, LE DOUTE subsiste toujours sur la nature des événements relatés par les narrateurs.
Ainsi, on pourrait éventuellement donner comme explication rationnelle la possible folie de certains personnages :
- Dans le « pâle petit jeune homme », le narrateur est seul à détenir les « preuves » de son histoire : « quant aux éléments de preuves auxquelles je faisais allusion plus haut, ils sont d’ordre privé et concernent des faits connus de moi seul et de Rouan, c'est-à-dire de moi seul au monde, en principe. »
-  On peut d’abord se demander si le narrateur de « l’inhabitable » est pyromane, puis s’il est complètement fou ? Ce sentiment est renforcé par le ton emprunté par le narrateur qui se veut celui d’un habitué des déconvenues surnaturelles, que rien ne choque.
- Dans « Figure humaine », aucune trace ne subsiste de l’existence d’Agathe quand elle déménage. On pourrait penser en incrédules que cette histoire est issue de l’imagination d’un homme blessé du peu d’égards des gens envers lui depuis qu’il a été défiguré.
- Les répliques-mêmes de personnages de« l’enclos » insinuent que le narrateur doit être « fou ». L’homme se crée également une symbolique délirante.
- Les apparitions et disparitions  mystérieuses du personnage de « l’importun » ressemblent à un désordre mental,  puisque aucun autre personnage malgré les dires du narrateur ne nous confirme avoir vu cet homme insupportable. Le gendarme de l’histoire soutient cette hypothèse, contrairement au narrateur qui n’a que de doutes ponctuels. Sa dernière disparition ressemble à une guérison.
- On note toujours la présence de la folie dans « Zinzolins et nacarats », où ce phénomène est engendré par l’enfermement.
- La folie ou même le mensonge du narrateur sont soupçonnables dans «le courtier Delaunay ». La présence d’un journal ne certifie pas, dans l’histoire, qu’il ait réellement été écrit par ce personnage énigmatique qu’est Delaunay.

        Dans chacune des nouvelles, sauf la dernière, les événements surprenants ou surnaturels sont contestables, explicables par la folie ou le mensonge. Mais toujours le doute subsiste et certaines nouvelles sont moins sujettes aux réticences éventuelles d’un lecteur incrédule.


        On sent également la présence d’un certain onirisme qui pourrait aiguiser le doute ressenti vis-à-vis de la narration.
        Certains personnages semblent victimes d’un destin cauchemardesque, semblable à un interminable mauvais rêve. C’est le cas pour deux d’entre eux, l’inhabitable et l’importun. D’autres se dirigent sur une voie qui les appelle étrangement : faire une biographie, acheter une maison deviennent un devoir à accomplir, sans qu’on parvienne à saisir le but de l’opération.
        Par ailleurs, la fin d’une aventure prend souvent des allures de réveil , par exemple quand Agathe a disparu dans « figure humaine », quand, à la fin de  « château Naguère », la dame reprend ses attitudes hautaines, comme si rien ne s’était passé, ou quand une moustache apparaît dans la première nouvelle.

 Le lecteur n’est donc jamais sûr que les événements incroyables se soient passés comme ils sont racontés, ce qui correspond à la définition du fantastique par T. Todorov (Introduction à la littérature fantastique).


III) ZINZOLINS ET NACARATS :
        Il existe tout de même une exception sur ce dernier point, il s’agit du dernier texte, " Zinzolins et nacarats". A elle seule, cette nouvelle représente un tiers du recueil, c’est la plus longue et la seule à se situer dans un lieu entièrement imaginé, mais chargé d’une histoire réaliste. Après seize ans de guerre, les impériaux zinzolins décident d’emmurer vivants au milieu d’une tour creusée à même la pierre les derniers survivants des opposants nacarats avec leurs geôliers. La tour, Nasterburg, semble l’opposé de l’endroit qu’a aménagé le grand-père du créateur de la nouvelle prison, les jardins suspendus d’Aloss qui font figure de paradis sur terre. L’enfermement engendre la folie et le suicide, et finalement le plus jeune se retrouvant dernier survivant brise le mur de sa prison découvre un monde qui a avancé sans eux, et meurt en se jetant dans le vide.
Cette nouvelle reprend donc certains thèmes du recueil mais l’angle d’approche en est différent.

    Le jardin dans l’île est donc un recueil plutôt fantastique, où l’on croise des femmes et des lieux aux charmes magiques, flottant entre certitude de l’étrange et doute sur la réalité. Pour conclure, une phrase de Georges-Olivier Chateaureynaud nous replonge dans le trouble :
« Les écrivains sont des fabulateurs qui essaient désespérément de dire la vérité. C’est difficile, de dire la vérité, si difficile qu’il faut passer par le mensonge, ou quelque chose qui y ressemble. »

Flavie, A.S. Ed. Lib.

Repost 0
Published by pier - dans Nouvelle
commenter cet article
22 novembre 2007 4 22 /11 /novembre /2007 21:18
CollectifTOKYO-ELECTRIQUE.jpg
Tokyo électrique
Nouvelles traduites du japonais
par Corinne Quentin,
Première édition : Autrement, 2000,
Picquier Poche, 2006
271 pages.


   
Tokyo électrique est un recueil de cinq nouvelles, écrites par cinq auteurs différents. Chaque nouvelle nous transporte dans un quartier différent de Tokyo. Chaque auteur nous offre sa vision de cette si grande ville, tout cela dans son propre style.
    La première nouvelle, Yumeko, a été écrite par Maramatsu Tonami, né à Tokyo en 1940, il obtient le pris Naoki en 1982 pour
Jidiya no myôbô, adapté ensuite au cinéma, à la télévision, mais aussi au théâtre.
    Dans Yumeko, on assiste à une conversation entre cinq amis habitués d’un bar situé dans un quartier populaire de Tokyo : Fukagawa. Tous leurs échanges sont fondés autour d’une femme, Yumeko. C’est une femme très mystérieuse, elle disparaît de leur vie brusquement. Cela éveille chez les cinq amis beaucoup de curiosité sur son passé, mais va aussi provoquer chez eux une véritable remise en question.
    A travers cette nouvelle, on perçoit d’une part de l’humour, mais d’autre part une certaine nostalgie. De plus, on retrouve un vrai questionnement sur les relations humaines, ainsi qu’un regard très tendre, vraiment humain.

    La seconde nouvelle, Les fruits de Shinjuku, a été écrite par Ryûji Morita, auteur tokyoïte né en 1954. Il écrit d’abord des nouvelles dans une revue littéraire. Il obtient
en 1998 un prix  pour jeunes auteurs.
    Dans cette nouvelle, on retrouve une ambiance très sombre dès le début de l’histoire. Cette nouvelle nous emmène dans la vie de deux jeunes étudiants drogués et fauchés. L’un d’eux va se passionner pour une jeune prostituée philippine qui travaille dans l’immeuble voisin.
    Ce récit se situe dans un registre et une écriture crue qui amène un côté très réaliste à cette histoire.

    La troisième nouvelle, Amants pour un an, est de Mariko Hayashi, un auteur né a Tokyo en 1954. Cette nouvelle a été par la suite adaptée au cinéma.
    Durant cette histoire, on découvre une jeune femme, Eriko. Elle rencontre Yôchiro, un cadre bien placé socialement, qui va chambouler son quotidien. En avançant dans le récit, les rêves de cette femme vont se dévoiler à nous, et par la suite ses désillusions…
   
    La quatrième nouvelle, intitulée La tente jaune sur le toit, a été écrite par Makoto Shiina, Tokyoïte né en 1944. Il a obtenu une multitude de prix au Japon, et aujourd’hui s’illustre au cinéma comme réalisateur.
    Cette nouvelle raconte l’histoire d’un jeune salaryman qui se retrouve à la rue suite à un incendie dans son immeuble. Par manque de temps et de courage pour chercher un appartement, il décide de camper sur le toit de l’immeuble de sa société, au départ pour une nuit… mais son séjour se prolonge.
    On découvre à travers cette nouvelle la joie de vivre et un quotidien sans contraintes en contradiction avec cette facette de Tokyo stressée, sans véritable âme. Mais tout cela nous est conté avec une certaine légèreté et un ton poétique.

    Enfin, la dernière nouvelle, Une ménagère au poste de police, a été écrite par Chiya Fujino, né en 1962 à Tokyo, avec comme petite particularité d’être né homme mais de vivre aujourd’hui en tant que femme. Elle aussi obtiendra plusieurs prix en 1995 et 1998.
    Cette dernière nouvelle conte la vie d’une mère de famille, Natsumi, qui souffre du mal des transports au point de tout faire à pied ou à vélo. Poussée par l’interrogation de sa fille qui se demande pourquoi on ne trouve pas de femmes dans le postes de police, elle va occuper tout son temps libre à tenter de répondre à cette question en observant jour après jour les postes de son quartier.
    Cette nouvelle nous interroge sur la place sociale qu’occupent les femmes au Japon, sur l’identité sexuelle, tout cela sur un ton plein de légèreté.   

    Ce recueil est écrit avec beaucoup de charme, grâce à ces noms japonais très harmonieux et ses descriptions très imagées. De plus, le voyage à travers un Tokyo que l’on découvre à chaque page, avec chaque auteur, tout cela sans décoller de son livre, est vraiment agréable.
    Mais Tokyo électrique, contrairement à son titre et sa couverture n’est pas un recueil palpitant par son absence de rebondissements et de véritables fins.               Toutefois, il est vraiment agréable à lire, avec ses tranches de vies pleines de légèreté, de charme, de poésie pour certaines, de réalisme pour d’autres… ainsi que le voyage dans ce Tokyo à mille facettes, si bien décrit, qui nous offre une vraie balade pleine de découvertes.

Amandine, Ed-Lib. 1ère année





Repost 0
Published by pier - dans Nouvelle
commenter cet article
21 novembre 2007 3 21 /11 /novembre /2007 21:35
SAKI, Le Cheval Impossible,chevalimpossible-copie-1.jpg
292 pages.
Traduit de l'anglais par Raymonde Weil
et Michel Doury,
Julliard Paris, 1993,
Ed. Robert Laffont, coll. Pavillon Poche, 2006.

Biographie disponible : fr.wikipedia.org/wiki/Saki_(écrivain)

        Le Cheval Impossible est un recueil de 39 nouvelles dont la plupart datent de 1912, sélectionnées par l'éditeur et publiées en 2006. Ce livre est une satire sociale qui nous plonge dans les "affres" de la société édouardienne anglaise et Saki est notre guide. Un guide cruellement drôle et considéré comme un des maîtres de la short story, de la high comedy.
        Ce nombre de 39 nouvelles pourrait faire craindre un ouvrage copieux et indigeste, mais c'est d'une écriture moderne, d'une même unité, et l'auteur "fait mouche" à chaque fois.
        IL n'a manifestement aucune compassion pour ses personnages (on pourrait même dire "sujets d'études") face à leurs dilemmes : exemple,comment se comporter lorsque l'on reçoit un neveu cleptomane mais intéressant par son récent héritage. Seuls les animaux, survolant cette jungle mondaine, personnages secondaires mais finalement les plus sensés, trouveront grâce à ses yeux.
         Les aspirations et les "tragédies mondaines" dont ces hommes et ces femmes sont les instigateurs ou les victimes, permettent surtout à Saki de nous dépeindre des comportements et des psychologies dont le lecteur, son complice, se délectera sans complexes.
        En effet, quoi de mieux que cette "bonne société" où la vacuité, les apparences et la position sociale priment, pour sonder avec justesse l'âme humaine dans ce qu'elle peut avoir de plus absurde?
        La force du style, en plus de sa virtuosité pour les épigrammes et les portraits brossés en quelques lignes, réside dans une sophistication du vocabulaire, un langue affectée, semblable aux façons de discourir de ceux qu'il dépeint  ( il leur fait d'ailleurs souvent raconter eux-mêmes les histoires).
        Et cela pour mieux se moquer et dynamiter joyeusement ce petit univers.
        Dans 14 de ces nouvelles apparaît Reginald, personnage récurrent dans l'oeuvre de Saki, l'ultime dandy cynique. Dans des dialogues ( ou plutot monologues, tant les interlocuteurs de Reginald sont parfois réduits au silence devant sa pédanterie), on peut entrevoir sa pensée "profonde". Car oui, ce Reginald a un avis sur tout : Reginald et les réjouissances de Noël, Reginald et les soucis, Reginald et les invitations.  On découvrira également la puissance créatrice de ce jeune homme agaçant dans " Le drame de Reginald":

"Reginald ferma les yeux avec cette langueur affectée de ceux qui ont de beaux cils et ne voient pas pourquoi ils le cacheraient.
- Un jour, dit-il, je vais écrire un drame vraiment grand. Personne n'en comprendra le sens profond, ils rentreront tous chez eux vaguement déçus de leur vie et de l'endroit où elle se déroule. Alors ils changeront le papier de tenture et ils oublieront.
- Et ceux qui possèdent des maisons entièrement en lambris de chêne ? demanda l'interlocuteur.
-Eh bien, ils n'auront qu'à changer le tapis de l'escalier".

    Un auteur à connaître, pour sa causticité, et pour sa plume terriblement efficace.

    Saki : " l'imagination a été donnée à l'homme pour compenser ce qu'il n'est pas. L'humour pour le consoler de ce qu'il est."

     Même sa  dernière phrase avant sa mort brutale au front de la guerre de 14-18,aurait pu être la chute d'une de ses nouvelles : "éteignez-moi cette cigarette nom de dieu!"
    Critique de Graham Greene :
    "Toutes les nouvelles de Munroe (son véritable nom) sont inspirées par l'enfance, l'humour et l'anarchie, autant que par la cruauté et la misère de l'enfance. Il s'est fabriqué un style qui est comme une machine destinée à sa propre protection. Il se protège à l'aide d'épigrammes. Reginald et Clovis sont des enfants de Wilde : c'est entre eux un incessant feu croisé d'épigrammes et d'absurdités qui nous éblouissent et nous enchantent.(...)
 Ces récits sont des récits de farces et attrapes. Leurs victimes aux noms bizarres sont assez sottes pour n'éveiller aucune sympathie. Ce sont des gens d'âge mûr, des gens puissants: il est juste qu'ils subissent une humiliation passagère parce que, à la longue, ils ont toujours le monde de leur côté. Munroe, tel un chevaleresque bandit de grand chemin, ne dépouille que les riches ; il y a derrière toutes ces histoires un sentiment de justice rigoureux."

Annie, 1ère année BIB









 
Repost 0
Published by pier - dans Nouvelle
commenter cet article
21 novembre 2007 3 21 /11 /novembre /2007 21:03
Henry Miller,lirecabinets-copie-1.jpg
Lire aux cabinets
précédé d’Ils étaient vivants
et ils m’ont parlé

(2007)
Textes extrait de Les livres de ma vie
Traduit de l’anglais par Jean Rosenthal
112 pages sous couverture illustrée, 108 x 178 mm.
Collection Folio 2 euros, Gallimard
Parution le 10/05/2007

        « Il existe un aspect de la lecture qui vaut, je crois, qu’on s’y étende un peu, car il s’agit d’une habitude très répandue et dont à ma connaissance, on a dit bien peu de chose ? Je veux parler du fait de lire aux cabinets. »

        Cette œuvre n’est pas une nouvelle mais un essai amusant à lire de préférence ailleurs qu’aux cabinets.

Un auteur souvent incompris.

       miller.jpg Pour comprendre l’œuvre d’Henry Miller, il est utile d’avoir un bref aperçu de qui il était et de ce qu’il a fait. Henri Miller est un écrivain américain né le 26 décembre 1891 à New York et décédé le 7 juin 1980 en Californie. Son œuvre est crue, sensuelle et provocatrice ce qui a suscité quelques controverses aux Etats-Unis. Par ses œuvres, il tente de critiquer l’hypocrisie de la morale américaine et plus généralement la civilisation occidentale. L’obscénité qu’il manie est une arme dirigée contre le puritanisme sous toutes ses formes. Miller un conteur né et son écriture quelque peu scandaleuse a profondément marqué les auteurs de la beat génération. Il fait partie des écrivains qui sont responsables de la libération des mœurs ou « révolution sexuelle » dans les années soixante et soixante-dix aux Etats-Unis. Ce choix de Miller de lutter contre le puritanisme fit beaucoup pour libérer
la littérature américaine des tabous sexuels, d’un point de vue moral, social et légal. Sa littérature est puissante et socialement critique à l’exemple de Tropique du Cancer (1939) ou Printemps noir (1936) qui lui coûtera nombre de procès pour obscénité et pornographie. Ses oeuvres seront d’ailleurs censurées mais vendues sous le manteau, ce qui lui vaudra le titre d’auteur « underground » ou « avant-gardiste ».

Résumé

        Lire aux cabinets commence par l’interrogation de l’auteur sur cette pratique. Pour y répondre il nous entraîne d’une maison de campagne, à des souvenirs d’enfance en passant par ses premières amours et ses premières lectures. Il nous mène vers des réflexions philosophiques entrecoupées d’anecdotes amusantes.

Les toilettes ne sont pas un cabinet de lecture !

        Lire aux cabinets est un essai sur une question philosophique que se pose l’auteur. Le texte est décousu, tantôt sous forme narrative, tantôt sous forme de conversation à bâtons rompus. Le ton est délibérément sarcastique, ironique voire moqueur. Il critique les dérives de l’espèce humaine, ce court essai part d’une réflexion qui paraît absurde pour disserter sur des sujets de société plus sérieux. Il relève de la critique de société ou de l’essai humoristique.
        Pourquoi lire aux toilettes ? Henry Miller nous démontre que c’est une mauvaise façon d’utiliser le temps que nous avons, mieux vaut réfléchir à des choses plus essentielles. L’origine de cette pratique viendrait de la peur de se retrouver face à soi-même, l’impossibilité que l’on a de s’analyser dans les moments de pure intimité. Il invoque les mêmes raisons pour lesquelles certaines personnes regardent la télévision du matin au soir. Il pose également la question du temps qui passe, de l’usage qu’on en fait mais aussi de notre attitude face à la vie. Il définit deux individus
différents, celui qui vit le moment présent et celui qui fait deux choses à la fois. L’un se sentira plus libre alors que l’autre sera toujours frustré.

        C’est une lecture drôle et amusante mais à prendre avec un certain recul. Le texte prend tout son sens page après page. Certes, je n’adhère pas à la thèse mais ce qui est intéressant c’est qu’il remet en cause certaines pratiques de lecture. A bien y réfléchir, peut-on « bien » lire partout ?

F.S., 1ère année éd-lib.
Repost 0
21 novembre 2007 3 21 /11 /novembre /2007 20:43
Philippe CLAUDELclaudel-copie-1.jpg
Les Petites Mécaniques
Mercure de France
Collection Bleue
2003
Éditions Gallimard
Collection Folio
2004

I) QUELQUES MOTS SUR L’AUTEUR
    Philippe Claudel est né en 1962 en Meurthe-et-Moselle. Il est actuellement professeur d’anthropologie culturelle et de littérature à l’université de Nancy II.
    C’est un écrivain qui reste très attaché à sa région, elle est d’ailleurs le théâtre de l’action dans nombre de ses récits.
    Certains thèmes semblent lui tenir à cœur, aussi retrouve-t-on ceux de la guerre, de la quête identitaire ou encore de la fragilité des hommes.
    Deux de ses romans, Les Âmes grises et La Petite fille de Monsieur Linh, ont été adaptés au cinéma (le second étant encore en cours d’adaptation).
    Philippe Claudel est aussi un auteur qui a reçu de nombreux prix parmi lesquels ont peut retenir le Prix Goncourt de la nouvelle pour Les Petites Mécaniques et le Prix Renaudot pour Les Âmes grises tous deux en 2003 ; ainsi que le Prix Goncourt des lycéens pour son dernier livre : Le Rapport de Brodeck.

II) LE RECUEIL : COMPOSITION ET ANALYSE
    Le recueil est composé de 13 récits (12 nouvelles en tout, l’une d’entres elles étant « coupée » en deux). Il ne semble pas vraiment y avoir d’unité entre les nouvelles qui sont extrêmement diversifiées : les époques ne sont jamais les mêmes (Moyen-Âge, Renaissance, Antiquité, XIXème siècle, époque contemporaine, futur…etc.), les lieux changent (Grèce, France, Italie, Égypte, Russie… etc.), la catégorie sociale du ou des personnages principaux varie eux aussi (vagabond, gardien de musée, paysan, voleur, aristocrate, petit bourgeois, prisonnier, commerçant… etc.).
    Toutefois, un thème reste particulièrement récurrent au sein des nouvelles : la mort. Elle semble de nature différente à chaque nouvelle : elle peut trouver une explication scientifique, médicale ou encore morale, elle peut être donnée arbitrairement ou volontaire… etc.
    Cependant, Philippe Claudel, lorsqu’il parle de son recueil, mentionne son attrait tout particulier pour « la fragilité de nos vies » qu’il compare d’ailleurs à de « petites mécaniques » vulnérables au moindre écart. On peut donc déduire que le thème de la mort sert de point d’appui (et de chute) à l’auteur afin qu’il puisse justifier cette étrange fragilité qui le fascine.
    Le genre du fantastique est omniprésent dans les nouvelles, mais bien que son utilisation soit parfois indiscutable elle reste modérée voire discrète pour bon nombre de récits. Le fantastique est ici un outil qui permet à Philippe Claudel d’insérer plus ou moins violemment la mort dans ses nouvelles.

III) LE STYLE DE L’AUTEUR
    P. Claudel est incontestablement un maître dans l’Art de faire parler ses personnages. En effet, il est assez aisé de retrouver l’origine géographique et/ou sociale des personnages que l’auteur fait parler. En utilisant le vocabulaire, les expressions idiomatiques et/ou les fautes de langue propres à chaque pays et/ou région, il parvient à faire ressortir la musicalité, les accents, les tics de langage ou encore la rudesse d’une langue.
    Quelques extraits du texte qui appuient cela :
    Un voleur raconte son passé : « Dans les foires, nous nous mêlions aux marchands et aux bateleurs pour tirer par-ci trois sequins d’un gousset, par-là deux florins d’une poche. Nous étions ivres de mal et sales comme des culs de coches. » [p. 27]
    Un locataire qui enrage de ne plus voir un de ses voisins : « Il aura vendu son appartement sans rien dire, et bonsoir tout le monde, pas même un au revoir… » [p. 158]
    Un prêtre allemand explique : « Pas de Dieu ici, foutu pays, foutus Arabes… trop chaleur, trop poussière, nous rentrer dans abbaye Bavière, voyage fini. » [p.112]

IV) MON AVIS
    Philippe Claudel est un auteur que j’apprécie pour la force qu’il donne à ses personnages lorsqu’il les fait parler. Malheureusement, dans ces nouvelles, les dialogues sont beaucoup plus rares, j’ai donc été un peu déçue de ce côté-là. Par contre, la diversité des nouvelles et certaines chutes m’ont plu. Je suis tombée sous le charme de la nouvelle "Georges Piroux" et je garde un assez bon souvenir de ce recueil.
V) BIBLIOGRAPHIE
Sites visités :
www.mercuredefrance.fr/titres/petitesmecaniques.htm

Wikipédia  Philippe Claudel

Sandrine, Bib 1ère année
Repost 0
Published by pier - dans Nouvelle
commenter cet article
21 novembre 2007 3 21 /11 /novembre /2007 20:36
Yoko Tawada, Train de nuit avec suspectstrain-de-nuit.jpg
Editions Seidosha, Tokyo, 2002
Editions Verdier, 2005, pour la traduction française
137p.

  •  Biographie de l’auteur

    Yoko Tawada est née en 1960 à Tokyo. En 1979, à 19 ans, elle se rend pour la première fois en Europe par Le Transsibérien, voie ferrée qui traverse toute la Russie et s’étend sur environ 9 200 km. Le train est son mode de transport préféré. Dans une interview, elle raconte qu' « on rencontre plein de gens, on partage son compartiment ». Ces éléments se retrouvent dans Train de nuit avec suspects : chaque destination  du roman est en effet l’occasion de rencontres, le plus souvent inquiétantes …
    L’auteur vit à Hambourg (Allemagne) depuis 1982.
    Un autre parallèle entre la vie de l’auteur et son œuvre peut s’établir. Hambourg est en effet l’une des destinations du roman : c’est la « voiture » 10 qui s’y rend. On sait également que le personnage principal est une danseuse contemporaine, originaire de la ville.
  • Son œuvre
        C’est une œuvre double, puisque Yoko Tawada écrit à la fois en japonais, sa langue maternelle, et en allemand, langue qu’elle a apprise à son arrivée dans le pays. Train de nuit avec suspects est ainsi traduit du japonais, tandis que L’œil nu, autre roman de Yoko Tawada paru la même année, est en allemand. Ses autres œuvres traduites en français sont : Narrateurs sans âmes, 2001, Opium pour Ovide, 2002 et L’œil nu, 2005. Train de nuit avec suspects a reçu le prix Tanizaki, prix littéraire japonais important.
Yoko Tawada a été accueillie en résidence à Bordeaux l’année dernière par le Centre Régional des Lettres, preuve que son œuvre est désormais reconnue chez nous.
  • Un roman original
        Dès le titre, le lecteur est plongé dans une atmosphère mystérieuse
L’ambiance particulière des trains de nuit et le mot « suspects » dans le titre, placent le lecteur d’emblée dans une attente. C’est d’ailleurs le titre très évocateur qui m’a attirée lors du choix des exposés.
        La mise en condition se poursuit dans la présentation même du livre. Sur la page qui précède le premier chapitre, il est écrit en guise d’ouverture : « DEPART … »  Les trois petits points de suspension laissent ouvert le suspense.
        Les chapitres quant à eux, sont les voitures du train. Au lieu des traditionnels chapitres 1,2,3 …, on a : Voiture 1, 2, 3,…,  jusqu’à la voiture 13. Sous chaque voiture est écrite la destination du train, qui recouvre les grandes villes d’Europe et d’Asie.
La voiture 1 est à destination de Paris, la 2 de Graz (Autriche), la 3 de Zagreb (Yougoslavie), en passant par Pékin (voiture 5) ou encore Vienne (voiture 8). La dernière voiture, la 13, est à destination de nulle part   …
     On peut essayer de chercher une logique à ces différentes destinations : suivent – elles une trajectoire particulière?
        La réponse est non. Dans certains cas, les destinations sont déviées à cause des aléas des voyages en train, soumis à des grèves, comme dans le premier chapitre qui concerne Paris ! ,  ou encore à des annulations (chapitre 2). Tous les trains ne parviennent donc pas toujours à destination. La part du hasard tient une grande place. D’autre part, le roman lui-même ne suit pas un ordre chronologique. Les différentes époques de la vie de la danseuse se mélangent selon les chapitres.  Il n’y a donc pas de logique à chercher dans les différentes destinations.
  • L’histoire
        L’histoire est centrée autour d’un personnage, une danseuse contemporaine venue de Hambourg. Elle est amenée à voyager à l’étranger pour son travail, qui nécessite de se produire dans des festivals de danse, ou encore de donner des représentations dans les capitales européennes. L’auteur donne peu d’éléments sur son identité : le personnage est tout aussi mystérieux que les passagers des différents trains de nuit qu’elle rencontre. Seul le chapitre 12, l’avant dernier, nous donne des indices sur son identité.
         Le personnage est amené à rencontrer au cours de ses voyages diverses personnes, divers « suspects » comme il est dit dans le titre, toutes plus ou moins inquiétantes.
        Dans la voiture 7 à destination de Vienne, un passager, Monsieur Beck, raconte à la voyageuse la rencontre qu’il a faite autrefois dans un train de nuit avec une femme angoissante : « Mais son regard avait été alors attiré par les mains de la femme. Ses ongles étaient longs de trois ou quatre centimètres, ils étaient tordus, recourbés, sales, avec des traces de vernis à ongles, c’étaient des ongles de sorcière comme on en voit dans les livres pour enfants. […] Le diable est dans les détails, a dit M. Beck. », p.89.
      Dans la voiture 11 à destination d’Amsterdam, c’est un petit garçon qui est source d’inquiétude : « Croyant sentir une mauvaise odeur, vous avez lorgné vers l’enfant. Il était allongé sur la couchette et suçait son bras. Vous avez cru d’abord à un geste que font souvent les petits enfants. Il suçait son avant-bras à pleine bouche. A ce moment-là, le train est entré dans une gare, la lumière du quai a traversé les rideaux et a éclairé les mains de l’enfant. Elles étaient brillantes et rouges. Il saignait. », p. 117.
        En réalité, il n’y a pas une histoire, mais des histoires. Chaque destination est en effet l’occasion d’un récit indépendant des autres, avec sa propre temporalité et ses propres personnages. Dans ce sens, le roman est proche d’un recueil de nouvelles. Le fait qu’il soit court (137 p.) renforce le parallèle. Le seul point fixe qui relie les histoires entre elles, c’est le personnage principal.
  • Un roman déconcertant
        Il y a plusieurs points qui peuvent déconcerter le lecteur.
        Tout d’abord , l’emploi de la 2ème personne du pluriel pour désigner le personnage. Le narrateur vouvoie en effet le personnage principal. L’auteur reprend ici un procédé déjà utilisé par Michel Butor dans La Modification en 1957.
        La frontière entre rêve et réalité est floue : le voyage de nuit est le moment propice pour l’apparition des rêves. L’auteur joue sur cette tension entre rêve et réalité afin de déstabiliser volontairement le lecteur. Ainsi, dans la voiture 7 à destination de Khabarovsk l’auteur nous laisse penser que le personnage est tombé du train de nuit alors qu’il voulait se rendre aux toilettes.  Cependant, le chapitre se termine de façon humoristique sur : « Vous vous réveillez en sursaut. Le plafond noir est juste au-dessus de vos yeux. Les secousses du train, le crissement des rails. Vous avez envie d’aller aux toilettes. Vous regardez votre montre : deux heures et demie du matin. Il reste encore un peu de temps jusqu’au matin. C’est gênant, mais vous n’avez plus qu’à vous lever », p. 82. L’histoire va t-elle se répéter ?
      Le mélange des différentes époques de la vie du personnage contribue aussi à perdre le lecteur, qui n’a pas de repères auxquels s’accrocher.  Il n’y a souvent pas de cohérence entre les histoires. Pourtant, il y a une unité dans le roman, un élément qui va aider le lecteur à construire du sens. Cet élément apparaît dans le chapitre 12, chapitre décisif, et est lié à un mystérieux coupe-ongles…

Je vous laisse découvrir de quoi il retourne ! 

Camille AS BIB
Repost 0
20 novembre 2007 2 20 /11 /novembre /2007 21:31

Arundhati Royarundhati-copie-1.jpg
Le Dieu des Petits Riens
Titre original: The God of small Things
Traduction française: Claude Demanuelli
Gallimard
1998

I. Biographie : Arundhati Roy, écrivaine et militante

        Arundhati Roy est née en 1961dans l’Etat du Meghalaya d’un père hindou, planteur de thé et d’une mère chrétienne, Mary Roy, qui s’est rendue célèbre dans son pays pour avoir fait changer, lors de son divorce, la loi sur le partage des biens, en faveur des femmes (qui ne pouvaient à l’époque percevoir qu’un quart au plus des biens du ménage).
        Arundhati Roy a grandi dans le village d’Ayemenem dans l’Etat du Kerala (Inde du Sud), où cohabitent hindouisme, christianisme, et islam. A seize ans, Arundhati Roy décide de partir pour New Delhi. Les débuts y sont difficiles, elle vit un temps dans les squats et les quartiers pauvres de la ville. Elle y entame des études d’architecture.
Elle est remarquée un jour par le producteur et réalisateur Pradeep Krishen qui l’introduit dans l’univers du cinéma. Ils vont écrire et réaliser ensemble des films pour la télévision indienne. Il deviendra plus tard son mari et son premier lecteur.
        En 1992, elle commence l’écriture de son premier livre : Le dieu des petits riens qui se nourrit de la vie de son auteur sans être pour autant une autobiographie. L’ouvrage est publié en anglais en 1996. Il est récompensé en octobre 1997, par le Booker Prize (équivalent britannique du Prix Goncourt). A présent best seller international, il a été traduit en plus de trente langues. Lors de sa publication, l’éditeur présentait l’ouvrage comme un roman aussi fondamental que Les enfants de minuit de Salman Rushdie. Le Dieu des petits riens a fait l’objet de violentes controverses et Arundhati Roy a été poursuivie en justice dans son pays pour obscénité et atteinte à la morale publique.

        portrait-a-roy.jpgArundhati Roy est aussi célèbre pour son activisme pacifiste. C’est une militante engagée dans le mouvement altermondialiste. Elle lutte contre les essais nucléaires indiens et pakistanais, et le fondamentalisme hindouiste. Elle dénonce toutes les formes d'oppression en Inde, celles provoquées par la sauvagerie du capitalisme et celles liées à une société rurale cloisonnée en castes, clans et cultes.

        Son deuxième ouvrage Le coût de la vie (1999) (titre qui fait écho au dernier chapitre du Dieu des petits riens qui s’intitule aussi « le coût de la vie ») regroupe deux essais qu’elle avait écrits auparavant. Le premier, Pour le bien commun, analyse et condamne la politique indienne des grands barrages qui sera, selon elle, le plus grand désastre écologique et humain programmé de l’Inde. Le second, La fin de l’imagination, est un pamphlet contre l’arme nucléaire qui dénonce l’accession de l’Inde au rang de puissance nucléaire. Dans son dernier ouvrage, Ben Laden, secret de famille de l’Amérique, paru en 2001 chez Gallimard, elle s’attaque à la politique réactionnaire de l'administration Bush et à Ben Laden « ce vieil acolyte de la CIA ».
Vous pouvez trouver sur le site du Monde diplomatique des articles d’Arundhtai Roy traduits en français, notamment Assiéger l’empire (2003) et Les périls du tout-humanitaire (2004)

        Arundhati Roy a reçu de nombreux prix, notamment le prix Sydney de la paix en 2004. En 2005, elle a participé au Tribunal Mondial sur l’Irak.

II.    Résumé et personnages

        L’histoire se passe en Inde. Rahel, jeune femme âgée de 31 ans, retourne à Ayemenem son village d’enfance dans la province du Kerala dans le sud de l’Inde après des années d’absence et d’errance. Elle y retrouve son frère jumeau Estha(ppen) qui ne parle plus et vit replié sur lui-même, prostré. Leurs retrouvailles douloureuses sont l’occasion pour Rahel de se souvenir de leur enfance, des personnes qui l’ont peuplée et surtout du drame familial qui a bouleversé leur vie.
        A l’époque, 23 ans plus tôt, en 1969, les jumeaux ont 8 ans et sont profondément attachés l’un à l’autre vivant quasiment en symbiose :

        «Ils ne s’étaient jamais beaucoup ressemblé tous les deux, et même du temps où ils n’étaient encore que des enfants maigres comme des alumettes et plats comme des limandes, dévorés par les ver, affublés d’une houppe à la Elvis Presley, pas plus les membres de la famille bardés de sourires que les quêteurs de l’Eglise chrétienne de Syrie qui venaient souvent à la maison ne s’étaient livrés aux habituels « c’est lequel, celuilà ? »,  « La fille ou la garçon ? ».
        C’était à un autre niveau, plus profond, plus secret, que se posait pour eux la question de l’identité.
        Au cours de ces premières années informes, où le souvenir commençait à peine, où la vie n’était faite que de Débuts et ignorait les Fins, où Tout était pour Toujours, Esthappen et Rahel se déterminaient, ensemble,en termes de Moi, et, séparément ou individuellement, en termes de Nous. Comme s’ils avaient appartenu à une espèce extraordinaire de jumeaux siamois, physiquement distincts, mais dotés d’une identité commune. » (p.16-17)

        Rahel et Estha vivent alors entourés de leur grand-mère, Mammachi, gérante de la conserverie Paradise qui fait entre autres des confitures étranges, de leur oncle Chacko, coureur de jupons invétéré et communiste à ses heures, de « la petite grand-tante » Baby Kochama, vielle fille jalouse et frustrée qui nourrit une passion mystique pour un prêtre irlandais.
        Au milieu de tout ce petit monde pittoresque, deux personnages épris de liberté se détachent : Ammu, la mère divorcée de Rahel et d’Estha qui a enfreint les règles de la convenance en épousant un hindou et, plus grave encore, en se séparant ensuite de son mari pour revenir vivre avec ses deux jumeaux à Ayemenem. Son retour n’a jamais été bien accepté par la famille, issue de la bourgeoisie chrétienne très conservatrice et on lui fait bien comprendre qu’une jeune femme mariée n’a rien à faire chez ses parents. Ammu va enfreindre une règle encore plus grave qui va l’exclure définitivement de la société. Enfin, il y a Velutha, l’intouchable, devenu le meilleur ami des jumeaux. Il est menuisier-charpentier et aurait pu devenir ingénieur s’il n’appartenait pas à la caste des intouchables. C’est un personnage libre, insoumis et indépendant, qui fait preuve d’une assurance peu convenable pour un intouchable ce qui inquiète son père, Vellya Paapen, qui, lui, appartient à la vieille école. Il a connu l’époque où les intouchables, interdits d’existence, effaçaient jusqu’à la trace de leurs pas. Tout comme Ammu, Velutha va transgresser l’ordre social ce qui causera sa perte…

III. « Une architecture complexe »

        Ainsi résumé et simplifié, avec d’un côté le temps de la narration et de l’autre le temps du récit, Le dieu des petits riens perd beaucoup de sa profondeur.
        Car ce qui frappe d’abord dans ce roman, c’est sa construction complexe. En effet, il est construit comme un puzzle dont on nous livre peu à peu les morceaux.
        Le dénouement est annoncé dès la quatrième page. Nous savons très vite qu’il y a eu la mort d’un enfant, la fille anglaise de l’oncle Chacko, et on devine que les jumeaux et Velutha y sont mêlés. Les souvenirs s’enchaînent de manière non chronologique un peu comme dans un rêve et convergent tous sur le drame. Ce drame est ébauché par petites touches, comme distillé au fil des pages. Le roman joue ainsi sur la mémoire du lecteur. Il y a comme un phénomène de correspondances entre l’après et l’avant, certaines choses dites au début entrent en résonance et prennent sens par la suite comme des indices semés par l’auteur. On est dans l’attente. Le drame finit par se reconstruire pour exploser dans toute son horreur.

        A ce propos, Arunhati Roy explique :

        « S’il m’a fallu quatre ans et demi pour écrire ce roman, c’est parce que j’ai toujours pensé qu’en littérature la forme est aussi importante que le fond. J’ai passé des mois entiers à mettre en place cette architecture complexe cohérente, à organiser les va-et-vient incessants entre le temps du récit et celui de sa narration. Je tenais à ce que chaque événement, aussi insignifiant qu’il soit, soit réfracté par le prisme du passé et de l’avenir. Ainsi, à mesure que l’on pénètre dans l’histoire, on prend conscience des correspondances entre l’avant et l’après, on prête l’oreille à ces échos qui viennent enrichir la perception que l’on a de tel ou tel personnage ou de tel ou tel acte. »

        On peut se sentir un peu dérouté par ces allers et retours narratifs. A chaque page, on change d’époque, de scènes de personnages. Mais à partir du moment où l’on prend ses repères, on se laisse très vite emporter, charmer et on ne peut plus lâcher le livre.

IV.     Réalisme et regard enfantin

        Le Dieu des petits riens est avant tout un roman réaliste. Arundhati Roy y brosse le tableau de la société indienne tout juste sortie du colonialisme anglais, avec un communisme bien présent mais qui n’a pas pour autant remis en question le système des castes toujours vivace, ni la condition féminine précaire. Dans le Kerala qu’elle décrit, les hommes battent leur femme sans scrupule, les intouchables sont redevables toute leur vie de leur existence et les femmes divorcées n’ont jamais droit au pardon. Le roman comporte de nombreuses références historiques et nous fait ainsi découvrir des pans de l’histoire de l’Inde.

        Mais à certains moments, l’écriture d’Arundhati Roy dépasse le simple réalisme pour basculer dans le magique, ou disons plutôt une certaine forme de merveilleux. Cela concerne notamment les passages où l’histoire est racontée à travers la perspective naïve des deux jumeaux. Leurs yeux d’enfants étonnés se posent sur un monde dur parfois cruel et incompréhensible pour en quelque sorte le transcender. Leur imagination et leur naïveté investissent le monde réel. A l’enterrement de sa cousine, Rahel est la seule à remarquer que Sophie Mol (la morte donc) est bien réveillée pour l’occasion et qu’elle fait des roulades dans son cercueil (!). La perception commune des choses est ainsi transformée. Et la réalité s’en trouve en quelque sorte adoucie. Leur vision du monde est décrite avec beaucoup d’humour et de drôlerie. Ce sont les petits riens, les anecdotes qui rendent à la vie ce qu’elle a de magique.

V.     Un livre à lire… et à relire !

        Enfin, le roman est écrit dans une langue riche et foisonnante. L’auteur n’hésite pas à employer des mots en malayalam ce qui dépayse le lecteur et colore l’histoire. Le récit est émaillé d’images, de comparaisons et de métaphores. C’est une écriture très poétique, très sensuelle et évocatrice.

        Le dieu de petits riens est un très beau roman, bouleversant et émouvant, qui ne tombe jamais dans le pathétique ni la facilité. C’est aussi un roman qui ne perd rien à la relecture, mais au contraire s’en trouve enrichi car on est plus attentif à certains détails qui nous avaient échappé lors de la première lecture.

Mso., A.S. Bib

Repost 0
20 novembre 2007 2 20 /11 /novembre /2007 21:01

Edith Wharton,triomphedelanuit.jpg
Le Triomphe de la nuit, volume 1, 1973,
Traduction Florence Lévy-Paoloni,
Terrain Vague, 1990,

réédition Joëlle Losfeld, 2001, 8,50 €

I- Présentation de l’auteur
    Edith Newbold Jones est née le 24 janvier 1862 à New York. Ses parents font partie de la haute société, et elle est en quelque sorte « l’enfant que l’on n'attendait pas », la famille comptant déjà deux fils adolescents. Edith est une enfant très intelligente, qui passe toute son enfance à voyager à travers l’Europe. Elle déteste l’hypocrisie qui règne dans son milieu, mais ne peut échapper à ses obligations : elle épouse Edward Wharton à 23 ans, malgré leur peu de points communs. Elle étouffe comme beaucoup de femmes dans les corsets de la Belle Epoque, et part pour l’Europe en 1903. C’est à ce moment qu’elle rencontre l’écrivain Henry James, son « dearest cher Maître », lui aussi Américain exilé. Elle reconnaît volontiers l’influence de l’auteur du  Tour d’écrou, avec qui elle entretiendra une correspondance régulière jusqu’à la mort de celui-ci en 1916. En 1905 le premier roman d’Edith, Chez les heureux du monde (House of mirth), est publié dans le Scribner’s Magazine ; il raconte l’ascension et la chute d’une jeune femme dans la haute société new-yorkaise. En 1906, installée à Paris, cette quadragénaire sans enfant découvre l’amour avec un journaliste volage, Morton Fullerton. En 1911 est publié Ethan Frome. Elle finit par divorcer de son mari dépressif en 1913. Pendant la Première Guerre mondiale, elle s’engage dans la collecte de fonds et l’aide humanitaire. Et en 1920, elle publie Le temps de l’innocence, qui reçoit le prix Pulitzer l’année suivante. Son autobiographie, Les chemins parcourus (A backward glance), sort en 1934. Edith Wharton mourra d’une attaque cardiaque le 11 août 1937, dans sa villa de Saint-Brice-sous-Forêt, non loin de Paris.

II- Les nouvelles fantastiques d’Edith Wharton
        Edith Wharton n’a pas publié que des romans évoquant la société bourgeoise de la fin du XIXe siècle. En dehors de poèmes et de pièces de théâtre, elle a pris plaisir à rédiger des histoires de fantômes. Elle publie en 1910 le recueil Tales of men and ghosts, qui contient notamment la nouvelle Les yeux, pièce très remarquée. Mais c’est apparemment la publication posthume titrée Ghosts, en 1937, qui contient la totalité de ses nouvelles fantastiques, accompagnées d’une préface.
Ces onze nouvelles ont été traduite en français et publiées par la maison d’édition Terrain Vague en 1990. Les éditions Joëlle Losfeld les ont reprises et publiées en deux volumes en 2001 :
-Volume 1, Le triomphe de la nuit ; comprenant La cloche de la femme de chambre, Les yeux, Plus tard, Kerfol, Le triomphe de la nuit
-Volume 2, Grain de grenade
; comprenant Miss Mary Pask, Ensorcelé, Mr Jones, Grain de grenade, Le miroir, Le jour des morts.
        Edith Wharton semble être l’héritière de la tradition anglo-saxonne de la « ghost story » ; mais ses nouvelles sont différentes d’une histoire de Poe ou de Stevenson. Chez Wharton, le fantôme est la personnification d’une conscience tourmentée, d’un crime inavoué ou d’un passé difficile à oublier. C’est vrai chez beaucoup d’auteurs fantastiques, mais c’est prégnant ici : tout est dans les non-dits, l’atmosphère, les relations entre les personnages… Ce qui rend parfois l’intrigue difficile à comprendre lors de la première lecture. Les fantômes sont là pour rappeler la faute commise (reproche, culpabilité, condamnation), ou parfois même pour l’anticiper (avertissement). Aujourd’hui, avec les outils psychanalytiques qui nous sont devenus communs, nous pouvons facilement traduire le phénomène de hantise par la frustration des personnages. Hommes ou femmes, ils se débattent dans leur vie tels des poissons dans un filet, se demandant ce qui a bien pu les conduire là, ou préférant tout bonnement l’ignorer, de peur d’avoir des regrets. C’est pourquoi ces histoires, même en considérant leur style parfois verbeux qui peut dater, sont plus ou moins intemporelles : les blessures de l’âme sont toujours les mêmes, c’est uniquement leur perception qui a changé avec les époques. Les fantômes sont encore là, mais on ne les voit plus…

III- Les nouvelles du Triomphe de la nuit
        Ces cinq nouvelles sont assez variées dans leurs situations, leur mode de narration et même leur type de fantômes.
1) La cloche de la femme de chambre
        Alice Hartley est embauchée comme femme de chambre chez Mrs Brympton, dans une maison de campagne sur l’Hudson. La maîtresse de maison est malade, et le mari souvent absent. Hartley subit les apparitions du fantôme d’Emma Saxon, la vieille femme de chambre, qui tente de lui faire comprendre quelque chose. Lorsque la vieille cloche d’Emma sonne, c’est que le danger est proche…
        Cette nouvelle met en scène le seul fantôme aux « bonnes intentions ». C’est une apparition qui a pour but d’avertir les vivants. On est ici dans une situation d’adultère (réel ou supposé ?) entre Mrs Brympton et son ami Mr Ranford. Malgré la bonne volonté de Hartley, le drame ne pourra être évité. Pourquoi l’histoire doit-elle finir ainsi, je ne l’ai pas vraiment compris.
2) Les yeux
        Andrew Culwin, aujourd’hui un vieil homme, est dans son salon entouré de son « club de jeunes gens », avec lesquels il aime rivaliser de fulgurance intellectuelle. Une fois qu’il ne reste plus que le narrateur et son plus jeune protégé, Phil Frenham, il consent à raconter sa propre histoire de fantômes. Lors de sa jeunesse mouvementée, il a à deux reprises été hanté par…des yeux. Ils étaient au pied de son lit, émettaient leur propre lumière, avaient un « air mauvais et torve » et une expression de « sécurité malveillante », celle de quelqu’un « qui a fait beaucoup de mal dans sa vie sans jamais s’exposer au danger ». Cette apparition a lieu pour la première fois lorsqu’il accepte sur un coup de tête d’épouser Alice Newell, une cousine plus ou moins destinée à finir vieille fille ; il traversera l’Atlantique pour échapper à ces deux malédictions. La seconde apparition a lieu alors qu’il ment au jeune et beau Gilbert Noyes sur ses talents littéraires, afin de pouvoir le garder près de lui. Gilbert veut être écrivain, et Culwin le trouve peu talentueux ; mais il est de bonne compagnie à Rome. Cette fois-là, les yeux sont pires, « pires de tout ce que la vie [lui] avait appris en même temps », pires des « multiples petites turpitudes » de l’existence qu’il avait menée. Culwin, en concluant son récit, prétend ne pas comprendre pourquoi il a dû subir ces apparitions. Mais son jeune ami Phil, lui, semble avoir compris qui est vraiment Culwin ; et ce dernier, se penchant par-dessus l’épaule de son ami bouleversé, aperçoit finalement son reflet dans un miroir…
        Le fantôme ici représente la condamnation, et en même temps un double de la personne hantée. J’avoue que cette nouvelle a été difficile à comprendre, même si l’auteur déroule tous les faits pour que nous en tirions nos conclusions. Elle me rappelle en un sens Le portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde, avec le héros refusant de voir la réalité de ses actes, corrompant la jeunesse, et se retrouvant marqué physiquement par ses péchés.
3) Plus tard
        Il s’agit d’une de mes nouvelles préférées dans ce recueil. Edward et Mary Boyne, subitement devenus riches, quittent les Etats-Unis pour réaliser leur rêve : s’installer dans une demeure de la campagne du Sud-Ouest de l’Angleterre. Rien n’est assez ancien ni reculé pour ces deux excentriques qui veulent se couper du monde pour écrire, jardiner et peindre tout leur soûl. Ils s’installent à Lyng, et demandant à leur amie Alida si elle abrite un fantôme, comme toute maison anglaise qui se respecte, ils obtiennent la réponse suivante : « Oh, il y en a un, bien sûr, mais vous ne vous en apercevrez pas […] on ne s’en aperçoit que plus tard ». Au bout de quelques semaines, Mary sent que Edward est soucieux, peut-être lui cache-t-il quelque chose ? Ils ont cru apercevoir une silhouette se dirigeant vers le perron deux mois auparavant, qui avait finalement disparu. L’atmosphère de la maison est étrange, lourde des événements du passé. Mary pense que « si seulement on parvenait à communiquer intimement avec la maison, on surprendrait peut-être son secret et on aurait la possibilité de voir soi-même le fantôme ». Un jour, un jeune homme à l’air las, portant un chapeau au large bord vient voir Edward. Mary lui indique la bibliothèque et retourne à ses occupations, pour découvrir ensuite que son mari s’est volatilisé, une fois sorti avec cet inconnu… C’est la descente aux enfers pour Mary, qui sait qu’il ne reviendra pas. La maison, « complice muette », ne peut rien raconter sur ce qui s’est passé ce jour-là. Finalement, un avocat américain viendra révéler à Mary des choses qu’elles ne voulait pas savoir sur son époux, et notamment l’origine de leur subite aisance financière, liée à un jeune homme portant chapeau, qui a agonisé pendant deux mois…
        Le fantôme est ici importé d’un pays à un autre ! Un esprit peut bien traverser l’Atlantique pour obtenir justice…Cette histoire prouve qu’on ne peut échapper aux conséquences de ses actes. Wharton, ici, critique peut-être la confiance aveugle des femmes envers leurs époux, leur capacité à nier tout ce qui se passe devant leurs yeux, comme l’adultère par exemple. Le personnage féminin est très travaillé, tiraillé par ses doutes, qu’il nous fait partager. Toute vérité est-elle bonne à savoir, quand la paix de l’esprit est en jeu ?
4) Kerfol
Cette nouvelle est mon autre préférée dans ce recueil. Le narrateur va visiter une maison, ou plutôt un ancien château en partie en ruine, situé dans un coin de Bretagne appelé Kerfol. Il ne parvient pas à trouver le gardien censé lui monter les lieux, mais à la place il tombe sur cinq chiens. Ceux-ci sont étranges, silencieux, ils le regardent déambuler en restant toujours à la même distance, dégagent « une lassitude presque humaine ». « Ils donnaient l’impression de posséder en commun un souvenir si profond et si sombre que rien de ce qui s’était produit depuis lors ne méritait un grognement ou un frétillement ». Excédé par cette attitude, le narrateur s’écrie : « Vous savez de quoi vous avez l’air, tous autant que vous êtes ? Vous avez l’air d’avoir vu un fantôme […] Je me demande si il y a un fantôme ici et si vous n’êtes pas les seuls à qui il se manifeste ». L’ironie de la chose fait qu’il apprend plus tard que ce sont les chiens les vrais fantômes de Kerfol, apparaissant une fois l’an… On lui procure un exemplaire des Assises du Duché de Bretagne, où il décrypte l’histoire de cette demeure à travers le procès d’ Anne de Barrigan, accusée du meurtre de son mari. Il nous la raconte à son tour en synthétisant les faits. Au début du XVIIe siècle, Yves de Cornault, le puissant seigneur du domaine, épouse la jeune Anne, qui a l’âge d’être sa petite-fille. Ils forment un couple plutôt heureux, même si Anne se sent seule : Yves a l’habitude de partir plusieurs fois par an pour ses affaires dans différentes villes de Bretagne, et prend bien soin de lui interdire de sortir en son absence ; de plus, elle n’a pas d’enfant pour égayer ses journées. Son mari, au retour de ses voyages, lui rapporte des cadeaux somptueux. Un jour il lui offre un adorable chien chinois, que Anne aime aussitôt comme s’il s’agissait de son propre enfant. Yves, au cours d’une étrange conversation, lui rappelle que le chien est symbole de fidélité… Lors d’une nouvelle absence de son époux, Anne est emmenée à un pèlerinage religieux par la tante de ce dernier ; c’est là qu’elle rencontre Hervé de Lanrivain, jeune homme qu’elle avait déjà croisé auparavant. Il semble compatir à sa solitude, et elle le revoit plusieurs fois. Un jour il doit partir en mission à l’étranger, et elle lui offre en souvenir un collier que lui a donné son mari, et qu’elle faisait porter à son petit chien. Le lendemain, elle fait croire à Yves que le chien l’a perdu. Et ce soir-là, elle retrouve son chien sur son oreiller, mort étranglé à l’aide du collier offert à Lanrivain ! Son chagrin se mue en terreur, elle n’ose pas demander à son mari ce qu’il sait, et lui ne dit rien, redevenant seulement aussi irritable qu’avant leur mariage. Elle se promet de ne plus avoir de chien, mais au cours de ce long hiver, elle se retrouve à adopter à plusieurs reprises des chiens errants ou en manque d’affection : quoi qu’elle fasse, quelle que soit la cachette qu’elle imagine, son mari tel un dieu omnipotent sait tout, et à chaque fois étrangle les pauvres bêtes. Un soir, Lanrivain annonce qu’il vient la voir, et quand elle va à la porte le supplier de partir, son mari tente de se précipiter dans l’escalier. Elle entend alors des hurlements et des claquements de mâchoires, et quand le silence est retombé, elle remonte pour trouver son mari mort, horriblement mutilé… « Lorsque je suis arrivée là-haut, […] j’ai vu mon mari étendu. Il était mort. –Et les chiens ? –Les chiens étaient partis. –Partis…où cela ? –Je ne sais pas. Il n’y avait pas d’issue… et il n’y avait pas de chiens à Kerfol. Elle se redressa […] et tomba sur le sol de pierre en poussant un long hurlement. ». Même les autorités ecclésiastiques ne peuvent résoudre ce cas ; la sorcellerie est-elle impliquée ? Finalement on lui demande : « De quels chiens croyez-vous qu’il s’agissait ? –De mes chiens morts … ». Le procès ne trouve pas vraiment d’issue, et la pauvre Anne est enfermée dans le donjon de Kerfol où elle meurt folle bien des années plus tard.
        L’originalité de cette histoire réside dans l’identité des fantômes : ce sont des chiens ! Des animaux très symboliques, tués pour punir Anne de son infidélité supposée, et qui vont tuer à leur tour par fidélité envers leur maîtresse, puis errer durant des siècles, leur âme ne trouvant jamais le repos. L’histoire de Kerfol placée en incise dans le texte est très bien racontée, et même assez drôle par moments (ma citation préférée : « L’allusion à la sorcellerie refit surface et les avocats des parties adverses se lancèrent des volumes de nécromancie au visage. »). Il y a peut-être selon moi une référence au conte de Barbe Bleue, avec cette hantise de l’infidélité et de la malhonnêteté de la femme. C’est pour moi une histoire riche et bien tournée.
5) Le triomphe de la nuit
        George Faxon est un jeune homme qui vient de quitter Boston pour un emploi de secrétaire particulier dans le New Hampshire. Coincé à la gare, dans le blizzard, sans personne pour l’accueillir, il rencontre le jeune Frank Rainer, qui propose de le loger chez lui et son oncle jusqu’au lendemain. L’oncle en question n’est autre que John Lavington, industriel et mécène reconnu. En arrivant, Faxon participe par hasard à l’enregistrement officiel du testament de Rainer, qui vient d’atteindre sa majorité ; il apprend aussi qu’il est tuberculeux… Au moment où Rainer signe le document, Faxon aperçoit une silhouette se tenant derrière le fauteuil de Mr Lavington : il s’agit quasiment du double de son hôte, si ce n’est que tandis que lui regarde son neveu avec bienveillance, le double montre un visage « blême d’hostilité ». Il est de plus le seul à l’apercevoir. Plus tard, lors du repas, le double de Lavington réapparaît. Les deux hommes d’affaires arrivés dans la soirée arrivent à convaincre Rainer de partir en voyage au Nouveau-Mexique, pour se refaire une santé dans un climat plus sec. L’oncle semble d’accord, mais son double regarde Rainer avec de plus en plus de haine, et même une expression de « menace mortelle ». Pétrifié, ne sachant que faire, Faxon sort de table et s’enfuit de la maison. Mais Rainer a affronté la tempête pour le retrouver. En rentrant avec lui vers la demeure, Faxon se promet d’empêcher qu’il arrive du mal au jeune homme, car il pense avoir été désigné pour accomplir cette mission. Ils se réfugient dans la maison du gardien, et c’est là que Rainer s’éteint, du sang sous son col… Cinq mois plus tard, nous retrouvons Faxon en Malaisie, où il guérit lentement d’une dépression nerveuse. En lisant de vieux journaux, il apprend que l’entreprise de Lavington a fait faillite, mais que celui-ci a pu utiliser une grosse somme d’argent pour la restructurer. Il comprend qu’elle venait… d’un héritage.
        Cette histoire traite de sujets intéressants, comme l’hypocrisie familiale et l’appât du gain. Le double est assez effrayant, et on compatit aussi bien avec le pauvre Rainer qu’avec Faxon. Elle recèle cependant des zones d’ombre que j’aurais bien aimé voir expliquées.

        En conclusion, je dirais que ce recueil contient des nouvelles fantastiques assez variées, toujours caractérisées par l’importance de la psychologie des personnages, et par leur façon de gérer leurs actes et leurs trahisons. C’est un tableau intéressant du comportement humain, avec quelques frissons offerts en supplément.

C.C, 1ère année EDLIB

Repost 0

Recherche

Archives