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16 novembre 2007 5 16 /11 /novembre /2007 22:06
Xavier Hanotte
Derrière la colline,
éditions Belfond, 2000,
345p.

Biographie de Xavier Hanotte :

    Xavier Hanotte, né en Belgique le 31 octobre 1960 à Mont sur Marchienne dans le Hainaut vit aujourd’hui à Bruxelles. Philologue germaniste, il a traduit des œuvres néerlandaises. En littérature anglaise, il s’intéresse plus particulièrement au poète britannique Wilfred Owen (1893-1918) mort au champ d’honneur quelques jours avant l’armistice de 1918 et dont Xavier Hanotte a traduit un choix de poèmes au Castor Astral en 2001. Actuellement il s’occupe de la création à Ors dans le Nord d’une maison Wilfred Owen dédiée à la mémoire de ce poète-soldat.
    Depuis le début de sa carrière littéraire, de nombreux prix littéraires ont couronné ses œuvres. Bien documentées d’un point de vue historique, elles sont empreintes de réalisme magique. La poésie et le fantastique trouvent aussi leur place dans ses romans  ; l’aventure humaine est au cœur de ses derniers.

Résumé du livre :

    Derrière la colline n’est pas un roman historique même s’il a pour cadre la Grande guerre. Il n'est pas seulement non plus une formidable évocation du quotidien des tranchées ou de l'horreur de la bataille de la Somme où la vie, les angoisses des combattants sont évoquées avec beaucoup de réalisme mais il montre combien les rapports humains occupent une place importante.
    Au début de l’été 1948, dans un village de la Somme, un homme que tout le monde appelle « l’Angliche » pense à la visite qu’il fera le lendemain 1er juillet au cimetière. Il se souvient précisément de ce jour... L’on revient alors en arrière, au point de départ, à Londres en août 1914. Au monologue intérieur du survivant de la Grande Guerre succède alors un autre récit à la première personne, tenu par un certain Nigel Parsons.
    Le problème de l’identité des personnes est donc soulevé car le héros revient sur ses échecs : une déception amoureuse avec une jeune femme Béatrice, une question d’honneur de n’avoir pu être professeur comme il le souhaitait, et aussi le drame de la page blanche. Il nous raconte aussi sa rencontre avec William Salter un compatriote jardinier avec qui il s’engage dans l’armée. Il se retrouve ainsi avec d’autres soldats anglais sur le front de la Somme dans la région de Thiepval au Nord-Est d’Amiens.
    Dans ce livre, mêlant la description des batailles à des images presque irréelles, l’auteur personnifie les lieux du combat, le monstre comme l’appellent les soldats.

    Extraits :
« Le mémorial ressemblait à une tour, dont le halo lumineux berçait l’immensité sereine. Il n’y avait plus les tirs, les canons s’étaient tus… En s’approchant, le monstre prenait forme. Gigantesque. Sur ses murs, des colonnes entières, par dizaines de mille, de noms de soldats répartis par bataillons. »
« Cette fois l’averse de fer dura une centaine de secondes, puis cessa aussi subitement qu’elle avait commencé. Les dernières balles filèrent entre les chênes avec des vrombissements d’insectes. Le danger s’éloignait avec elles. A demi rassuré, on se releva, on remonta son barda, on rajusta son harnachement. »

Pourquoi j’ai aimé ce livre :
    Xavier Hanotte a écrit un roman absolument remarquable d’une très grande émotion avec un beau témoignage de l’amitié au-delà de la mort entre le poète Nigel Parsons et le jardinier William Salter. C’est une œuvre forte à la fois par son analyse psychologique mais aussi par la dimension presque fantastique qu’elle parvient à créer dans un réalisme magique. En effet, entre rêve et réalité, entre présent et fiction, l’auteur donne une dimension presque fantastique du destin. C’est pourquoi j’ai aimé ce livre car il nous fait entrer dans un univers peu connu, plein de vérités, de finesse d’écriture. C’est un roman sur l’amitié entre les hommes et sur le poids de l’histoire. Jusqu’à la fin il nous tient en haleine, sans que l’on puisse reposer le livre. Il nous donne envie de nous rendre sur les lieux de batailles où, pour celui qui s’est déjà rendu sur ces lieux, il semble régner une atmosphère étrange et pleine de recueillement.
    Extrait :«  Les véritables amitiés se passent fort bien de comptables et de mémorialistes aussi longtemps qu’elles vivent, elles ne réclament ni bilan, ni chronologie… L’amitié se tisse aussi de silence. »

C.H. A.S. Bib.-Méd.
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16 novembre 2007 5 16 /11 /novembre /2007 21:49
Gabriel Garcia Marquez
De l'amour et autres démons,
édition originale 1995,
Grasset et Fasquelle,
rééd. Le livre de poche, 187 pages.

    Le livre s’ouvre sur un prologue écrit par l’auteur, dans lequel il relate son expérience en tant que jeune journaliste, le 26 octobre 1999. Son rédacteur l’aurait envoyé couvrir un sujet : on vide la crypte d’un ancien couvent. Sur place, c’est un corps à la chevelure de 22 mètres de long qui est retrouvé.
    C’est à partir de ce fait, réel ou non, que commence De l’Amour et autre démons. L’histoire se passe au XVIIIe siècle.

    Dans ce livre, l’Amour est présent immédiatement, puisqu’il est tout d’abord mentionné dans le titre. En lisant plus attentivement, on peut observer deux types d’amour.
    L’Amour forcé, en premier lieu, illustré par les parents de Sierva Maria. Ils se sont mariés car Bernarda était enceinte mais ne se sont jamais occupés de leur fille. Il n’y a pas d’amour familial (lors de la naissance de la petite fille, le père est certain que « ce sera une pute », p.57), la fillette est élevée par les esclaves africains de ses parents. Sa mère est malade, elle a des histoires avec des esclaves qu’elle finit par payer pour qu’ils se soumettent à ses grâces, le marquis passe ses journées sur la terrasse ou dans sa chambre, il ignore tout ce qu’il se passe chez lui. Quand sa femme est dite mourante, il souhaite même que tout se passe plus vite et regrette qu’elle ne meure pas dès le lendemain. Ce n’est que vers la fin qu’on apprend la vérité et que malgré tout, ils ont de l’amour pour leur fille.
    L’Amour interdit ensuite, illustré par la relation coupable entre Sierva Maria et Cayetano Delaura. Il est régi par l’Eglise. Soupçonnée de possession démoniaque suite aux traitements subis contre la fièvre et la rage, Sierva Maria est envoyée au couvent de Santa Maria pour être exorcisée sous conseil de l’évêque à son père. C’est là qu’elle rencontre Delaura qui doit procéder à la cérémonie. Si lui tombe amoureux d'elle immédiatement, elle, le rejette (il est utile de préciser ici qu’elle subissait de mauvais traitements) mais à mesure qu’il panse ses plaies, elle finit par l’accepter. Mais leur amour est interdit, lui est un prêtre (bibliothécaire du diocèse), elle-même à 12 ans…
Lui, transgresse les règles pour la faire vivre au mieux (il apporte de la nourriture alors que c’est interdit) puis finit par être démis de ses fonctions. Ils s’aiment en cachette, font preuve d’une grande passion, mais la tragédie finira par les séparer, en la personne de l’Eglise et de ses multiples exorcismes.

    L’Eglise, elle, est très présente tout au long du livre, elle en est presque l’élément central. C’est par elle que tout arrive.
    Tout d’abord par le mariage des parents de Sierva Maria. Enceinte, elle veut « laver la honte », honte définie par l’Eglise.
    C’est l’Eglise également qui prend en charge l’histoire de Sierva Maria et par la personne de l’évêque lui retire toute forme de liberté en la faisant entrer au couvent (« c’est dans la dernière cellule de ce recoin voué à l’oubli que l’on enferma Sierva Maria, quatre-vingt-treize jours après que le chien l’eut mordue et sans qu’elle présentât le moindre symptôme de rage », p.83).
    Elle a de multiples facettes, et ne présente un bon visage que par la présence d’un prêtre noir qui aide Sierva Maria, mais qui sera retrouvé mort mystérieusement, on peut peut-être supposer que cela implique la mort de l’Eglise dite « innocente » au profit d’une Eglise presque Inquisitrice.

    Le Réalisme magique est présent dans le livre mais ne se manifeste que rarement.
La première apparition se caractérise par la forme du chien qui mord la petite, un chien blanc avec une lune sur le front. Une autre apparition, moins perceptible, est la maladie de Bernarda, qui apparemment nécessite toute formes de remèdes malheureusement inefficaces : la maladie pourrait être une punition de son acte.
    Il faudra ensuite attendre jusqu’à l’introduction de Delaura (au bout d’une centaine de pages), qui rêve de Sierva Maria avant même de l’avoir vu et la voit apparaître sous ses yeux plusieurs fois. Dans ce rêve, la petite fille mange une grappe de raisin, qui se renouvelle à chaque fois qu’un grain est arraché : le dernier grain de raisin signifie la mort. Ce rêve trouvera un écho à la fin du livre, mais également un peu après, puisque la petite fille aura fait le même rêve.
    Le réalisme magique apparaît dans l’éclipse qui « reste dans l’œil » de Delaura, et pour finir dans la crise de Sierva Maria en la présence du prêtre : « les cheveux de Sierva Maria se dressèrent d’eux-mêmes comme les serpents de Méduse, et de sa bouche s’écoulèrent une bave verte et une bordée d’injures en langues idolâtres », p.150.
    Le tout dernier élément serait la base même de cette histoire, car on ne sait si elle est fondée sur un fait réel ou non, ce qui entretient un certain mystère.

    Pour ma part, je n’ai pas beaucoup aimé ce livre, je l’ai trouvé trop « fouillis », le style d’écriture et le mélange des histoires de plusieurs personnages ne m’ont pas poussée à aller plus loin, malgré tout. L’histoire d’amour est présente, mais tout met peut-être un peu trop de temps avant de commencer, avant que l’auteur en vienne au fait, ce que je trouve quand même regrettable.

Sophie, BIB 2e année.

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16 novembre 2007 5 16 /11 /novembre /2007 21:29
FITZGERALD Francis Scott, MILLER Henry, CHARYN Jérôme,
Nouvelles New yorkaises,
Paris, Editions Gallimard,
coll. “Folio Bilingue”, 2007.

    Ce recueil regroupe trois nouvelles : Rags Martin Jones et le prince de Galles de Francis Scott Fitzgerald, Le 14e District de Henry Miller et Chante Shaindele chante de Jérôme Charyn. Toutes trois s’attachent à raconter New York, toutes trois sous un angle différent.

    Nous verrons en quoi la vie des auteurs influence leur écriture et leur vision de cette ville dont il est question ici.

    En ce qui concerne Francis Scott Fitzgerald, il naît le 24 septembre 1896 dans le Minnesota. Il fait des études et commence à écrire très tôt. Il rencontre Zelda qui sera son épouse et avec qui il aura un enfant à l’âge de 22 ans. Ensemble, ils auront un train de vie assez soutenu, vivront en France où ils seront de toutes les fêtes et où l’écrivain rencontrera Ernest Hemingway qui deviendra un de ses proches amis. Le couple vivra sur la côte d’Azur, à Capri en Italie, à Paris. Fitzgerald dira à ce propos dans une interview accordée au New York World du 3 Avril 1927 : « Le meilleur de l’Amérique s’en va à Paris. Les Américains de Paris sont les meilleurs. C’est plus amusant pour une personne intelligente de vivre dans un pays intelligent. La France possède les deux seules choses qui nous attirent quand nous vieillissons : l’intelligence et les bonnes manières. » Réflexion que l’on retrouve chez le personnage féminin de la nouvelle Rags Martin Jones et le prince de Galles. En écho, il parle de la ville de New York en ces termes dans son essai My lost city : « L’agitation de New York en 1927 atteignait l’hystérie. Les fêtes étaient plus grandes […] le rythme était plus rapide […] les spectacles étaient plus démesurés, les bâtiments plus hauts, les mœurs plus libres et l’alcool meilleur marché. »
    C’est ce New York là qu’il peint dans Rags Martin Jones et le prince de Galles (nouvelle extraite du recueil Les Enfants du Jazz publié en 1924) où il est question d’un jeune et riche héritière qui arrive à New York et qui est accueillie par un jeune homme qui l’aime éperdument et met en scène une extravagante histoire pour la séduire alors que celle-ci est blasée car il n’est rien qu’elle ne possède et tout l’ennuie. C’est une jeune personne effrontée et très coquette qui vit dans le luxe.
    On a dans cette nouvelle une vision du New-York aisé des années 20 où rien n’est assez grand ni assez beau pour divertir ces jeunes filles riches, intelligentes, jolies et cyniques que l’on rencontre dans les écrits de Fitzgerald ; ces jeunes filles sont convoitées par des garçons dont elles n’ont que faire – ce sera le cas ici au début de la nouvelle – et qu’elles rejettent. Ce personnage féminin récurrent dans l’œuvre de Fitzgerald semblerait venir d’un amour de jeunesse malheureux de l’auteur : Ginevra King qui lui aurait inspiré ces personnages de garçonnes à la répartie piquante et que nous lui connaissons.
    On peut également voir dans cette histoire un écho de la vie mondaine de l’auteur lui-même qui avait un train de vie insouciant et joyeux mais il dépeint l’âge faste du jazz avec ces fêtes, ces grands artistes et cette certaine atmosphère des années folles.
Fitzgerald meurt le 21 décembre 1940 après une vie riche mais aussi douloureuse puisque dans ces dernières années, il sombre dans l’alcoolisme et personne ne veut de ses scénarios à Hollywood. Zelda avec qui il a vécu une relation passionnée et conflictuelle, est internée pour dépression nerveuse.

    Henry Miller, lui est né le 26 décembre 1891 dans une famille modeste d’origine allemande. Il passera son enfance à Brooklyn, et c’est de cela qu’il parle dans la nouvelle Le 14e District extraite du recueil Printemps noir publié en 1936, de ses souvenirs de jeunesse, son amour pour la rue.
    Miller vivra en France des années 1930 jusqu’au début de la Seconde Guerre mondiale. C’est à cette époque qu’il décide de se consacrer entièrement à l’écriture.
A propos de son œuvre, elle est largement autobiographique, on verra également qu’elle est empreinte d’une grande liberté, on y retrouve une atmosphère féerique, fantasmagorique ou irréelle. Son écriture fait beaucoup appel aux sens, certains la qualifieront même de pornographique – il aura notamment un procès pour obscénité lors de la sortie de Tropique du cancer publié en 1961 - .Une des raisons pour lesquelles il s’installe en France est qu’il s’y sent à l’abri de la censure et qu’il peut écrire plus librement qu’aux Etats-Unis dont l’aseptisation lui plait de moins en moins -.
On dit également qu’il est un précurseur, un défenseur de la liberté de pensée et d’expression ; il semblerait également qu’il ait inspiré des auteurs de la Beat Génération tels que Jack Kerouac et certains disent même qu’il aurait – par sa façon libre de traiter le sujet – impulsé la libération des mœurs sexuelles dans la fin des années 60.
    Dans la nouvelle Le 14e District, c’est la part autobiographique de l’œuvre de Miller qui s’exprime puisqu’il s’attache à raconter son enfance dans le quartier de Brooklyn ; il le fait de façon très poétique puisqu’il parle de la rue comme de quelque chose d’authentique, réel, et magnifique ; on pourrait presque comparer cette façon de l’aborder au poème Une Charogne de Baudelaire où le poète magnifie le cadavre en décomposition d’une jument qui n’est pas esthétiquement beau – tout comme la rue qui ne l’est pas non plus – mais il rend son horreur, sa laideur sublime et grande. C’est ce que fait Miller en traitant de façon très poétique des sujets qui ne le sont pas au premier abord. Il mythifie la rue. Son écriture ici est très sensuelle, il fait appel à la vue, à l’odorat, ses descriptions sont très réalistes. On retrouve donc une des caractéristiques de la nouvelle : son réalisme qui peut paraître ici cru, dépouillé. L’auteur ne s’embarrasse pas de fioritures, il en dit juste assez. On trouve une autre caractéristique de son écriture : l’onirisme puisque la nouvelle est fragmentée en deux parties ; d’une part, la partie purement autobiographique, très rationnelle et une seconde partie où l’on se trouve dans un univers onirique, on semble en effet transporté dans un rêve où les événements n’ont pas vraiment de rapport entre eux.
    Henry Miller devient un écrivain reconnu, nous pourrons même dire mythique. Il s’éteint à l’âge de 89 ans en Californie.


    Jérôme Charyn, quand à lui, est né à New York en 1937 ; il est d’origine russo-polonaise, il passera son enfance dans le quartier du Bronx. Il vécut lui aussi en France, y enseigna même l’esthétique du cinéma et du roman à l’université américaine de Paris. Il est l’auteur de plusieurs livres et essais sur la ville de New York. Il écrira également plusieurs romans policiers.
    Dans la nouvelle Chante Shaindele Chante, extraite du recueil L'Homme qui rajeunissait, publié en 1963 , Charyn raconte l’histoire d’une jeune chanteuse de music-hall surnommée « la Molly Picon d’East Broadway ». Cette jeune fille d’origine modeste vit avec son père et se produit dans des théâtres plus ou moins miteux où elle chante des chansons traditionnelles juives, elle a beaucoup de talent et est très appréciée du public lors de ces représentation. La grande peur de son père est qu’elle montre à tous qu’elle est une femme ; aussi lui fait-il porter une serviette sur la poitrine car il dit que dès que les hommes verront qu’elle est formée, son art sera secondaire et qu’ils voudront tous la posséder. Arrivant au théâtre d’Henry Street qui part complètement en ruine, la jeune fille tombe amoureuse d’un des employés du théâtre ; elle décide donc d’aller contre l’avis de son père et se met à porter des soutiens gorge et se comporter comme la jeune femme qu’elle est. Cela lui attire les problèmes prédits par son père, elle est séparée à jamais du garçon qu’elle aime et voit sa vie changer du tout au tout.
    Charyn dépeint ici un New York plutôt pauvre ; pour cela, on peut regrouper sa nouvelle et celle de Miller qui s’attachent à peindre un New York plutôt modeste alors que Fitzgerald nous dresse le portrait de la haute société new-yorkaise. Il fait également une esquisse assez fidèle du microcosme juif présent dans la ville de New-York puisque il utilise certaines expressions, références à ce peuple et n’oublions pas que la jeune fille qui est aussi le personnage principal de la nouvelle chante des chants yiddishs. On peut voir dans le prénom de celle-ci un hommage à la mère de l’auteur qui s’appelait Faigele par la sonorité voisine du prénom de l’héroïne qui se prénomme Shaindele.


Conclusion :
    On voit que les nouvelles de ce recueil sont assez traditionnelles dans leur construction. Et cela car elles nous laissent toutes une impression d’ensemble (selon l’idée de concentration défendue par Edgar Poe) ; elles sont également toutes caractérisées par leur brièveté, elles comprennent toutes une unité de lieu bien définie, une chute nette et un certain réalisme on sera en effet complètement plongé dans l’univers décrit dans chacune des nouvelles, aussi bien les fêtes huppées de Rags Martin Jones et le prince de Galles, l’ambiance du 14e District que les théâtres de Chante Shaindele chante.
    On peut cependant mettre à part la nouvelle de Miller puisqu’elle n’a pas vraiment de chute proprement dire et que l’unité de lieu est « perdue » dans la deuxième partie car on ne sait pas vraiment si on est dans la réalité ou dans une rêverie de l’auteur (ou le narrateur).

Pour approfondir :
BOUZONVILLER, Elisabeth, Francis Scott Fitzgerald, Paris, Belin, 2000.
CHARYN, Jérôme, La Belle Ténébreuse de  Biélorussie, Paris, Gallimard, 1996.
JONG, Erica, Henry Miller ou Le diable en liberté, Paris, Grasset, 1994.
LEROY, Gilles, Alabama song, Paris, Mercure de France, coll. Bleue, 2007. (Prix Goncourt 2007. Biographie romancée de Zelda Fitzgerald).

Céline, Bib, 1ère année.
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Published by pier - dans Nouvelle
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15 novembre 2007 4 15 /11 /novembre /2007 20:44
Julien Gracq,
Un balcon en forêt,
José Corti, 1958.

I. Présentation de l'ouvrage et de l'auteur

    Louis Poirier, né le 27 juillet 1910 à Saint Florent-de-Vieil (petit village situé entre Nantes et Angers), prend le pseudonyme de Julien Gracq en 1938 lors de l'écriture de son premier roman intitulé Au château d'Argol. L'auteur ne qualifie pas Un balcon en forêt (paru en 1958) de roman mais de récit. Si j'ai bien compris, la différence entre les deux est qu'un roman suggère une action, une intrigue, alors que le récit se contente de raconter l'histoire d'une personne ou de décrire une situation.

    Des indices que l'on trouve tout au long du livre, on peut déduire que l'histoire se passe durant la Seconde Guerre mondiale, mais cela n'est jamais confirmé. Dans ce récit, le personnage principal, car on ne peut pas vraiment parler de héros, est l'aspirant Grange. Ce dernier, fraîchement nommé au commandement d'un blockhaus à la frontière belge dans la Meuse, se fait à une vie de routine bien éloignée de l'esprit d'une guerre tel qu'il se l'imaginait. Il se retrouve à commander une petite garnison de trois hommes : Gourcuff et Hervouët, les braconniers et Olivon le chargé du logis. D'une manière assez paradoxale, ce personnage dont nous suivons l'évolution tout au long du récit, semble commencer à vivre à son arrivée à la maison forte qu'il occupe avec ses hommes au-dessus du blockhaus. Lui et les trois autres soldats assignés au blockhaus sont coupés du monde et ont plus une vie de campagnards que de garnison. La seule obligation pour l'aspirant Grange est de se rendre tous les dimanches au plus grand village du coin (Moriarmé) pour dîner avec son supérieur, le capitaine Varin. En réalité, l'histoire nous raconte l'incertitude de ces hommes si près du front et pourtant si loin de la guerre. Les rumeurs qui leur parviennent, la proximité d'un pays voisin et pourtant son inaccessibilité.

II. Le réalisme magique

    L'élément magique, ou du moins qui nous est présenté ainsi, est en fait une jeune femme et sa servante. Leur irruption dans le récit provoque un sorte de coupure dans la routine de la vie du blockhaus. Contrairement à tous les personnages mâles qui sont toujours nommés uniquement par leur nom de famille (Gourcuff, Olivon, Hervouët, Grange, Varin...), les deux jeunes femmes sont uniquement désignées par leur prénom (Mona et la servante Julia). Les deux jeunes femmes sont présentées comme des femmes-enfants par l'aspirant Grange. Des femmes tentatrices, calculatrices surtout en ce qui concerne Mona, avec qui il va entamer une liaison. Il se sent comme envoûté par elle et lors de leur première rencontre va même la qualifier de « sorcière ». Elle est espiègle, enfantine, joueuse mais pas naïve.Son mystère s'accentue lorsqu'on apprend qu'elle est à peine sortie du lycée mais déjà veuve. D'ailleurs, suite à cette rencontre, c'est comme si le récit, les descriptions comme les conversations ou les pensées de Grange perdaient en précision. Tout est plus flou comme dans un rêve. Et, comme pour confirmer la thèse de l'envoûtement, la clarté du récit revient aux premières neiges lorsque la route est bloquée et que l'aspirant ne peut plus voir la jeune femme. L'aspect enfantin de Mona est accentué par l'analogie que l'on peut faire entre sa rencontre avec Grange et le conte du Petit Chaperon Rouge.

La magie, le fantastique, se trouvent aussi dans cette guerre qui reste malgré tout une simple rumeur. Comme un orage qui éclaterait sur un village voisin et dont on verrait simplement les éclairs illuminer le ciel sans entendre le tonnerre. Elle donne une atmosphère angoissante, étouffante au récit.

III. Conclusion

En réalité, les personnages comme le récit soulignent l'irréalité de la Seconde Guerre mondiale. J'ai interprété le flou que l'on ressent parfois dans le récit comme de l'incompréhension face aux horreurs commises par les nazis durant la guerre. Une absence de l'esprit, une échappatoire face à la brutalité de la réalité.

Marine, Bib. 2ème année


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14 novembre 2007 3 14 /11 /novembre /2007 21:14
Georges-Olivier Châteaureynaud,
Le Goût de l’ombre

Date de parution : 1997
Editeur : Actes Sud collection Babel
Nombre de pages : 222
Prix : 16,40 euros

    Il n’est pas évident de parler d’un recueil de nouvelles. En résumé, il s’agit de nouvelles courtes, à tendance fantastique qui tissent le fil de l’ouvrage. Le style est simple et  assez efficace pour nous faire basculer au moment où l’on ne s’y attend pas vers un monde étrange.
    En lisant Châteaureynaud, on marche à l’extrême bord de la réalité, c’est peut-être là que l’on peut voir du réalisme magique même si l’auteur dit appartenir au fantastique. Ses recueils de nouvelles déploient un univers singulier dans lequel ses personnages sont à la frontière du merveilleux. Châteaureynaud est un maître de la Nouvelle fiction.
Le Goût de l’ombre s’inscrit dans la continuité d’une œuvre déjà vaste, près de soixante dix nouvelles et cinq romans, à l’heure où la confession facile fait vendre, le fantastique reste une belle alternative.

Biographie
    Georges-Olivier Châteaureynaud, né à Paris en 1947, est nouvelliste et romancier.
De 1966 à 1982, il exerce, tout en écrivant, un grand nombre de métiers différents dans lesquels il puise des réalités humaines.
    Lauréat du Prix Renaudot pour La Faculté des songes, en 1982, il fait partie du jury depuis 1996. Georges-Olivier Châteaureynaud est Président de la Société des Gens de Lettres depuis juin 2006.
    Il se veut l’héritier de grands auteurs tels que Stevenson, Shelley, Stoker, Wells sans oublier les romantiques allemands. Mais aussi d'écrivains français tels que Cazotte Maupassant et surtout le Balzac fantastique que l’on a tendance à oublier, au profit de l’écrivain réaliste. Mais la veine dans laquelle se trouve Chateaureynaud est aujourd’hui marginale. Même si le fantastique est surtout connu à travers les Sud-Américains et les Anglo-Saxons, Chateaureynaud nous prouve qu’il en est un grand maître..
    Un petit mot sur La Faculté des songes qui a obtenu le prix Renaudot : Une maison abandonnée, surnommée par l’un d’entre eux « la faculté des songes », devient un havre de paix pour des destinées solitaires ce qui est une thème récurrent dans Le Goût de l’ombre. Quentin, le marginal ; Manoir l’orphelin ; Hugo, ce curieux bibliothécaire ou encore Louise, jeune chanteuse aux accents de Joan Baez. Tous vont vivre, loin de leur solitude, dans cet autre monde salvateur.

Bibliographie
Les Messagers, roman, 1974
La Belle charbonnière, nouvelles 1976
Mathieu Chain, roman, 1978
La Faculté des songes, roman, 1982
Le Congrès de fantomologie, roman, 1985
Le Héros blessé aux bras, nouvelles, 1987
Le jardin dans l’île, nouvelles, 1989
Le Kiosque et le tilleul, nouvelles, 1997
Le château de verre, roman 1994
Le goût de l’ombre, nouvelles 1997
Le démon à la crécelle, 1999
La Conquête du Pérou, récit, 1999

Le Goût de l’Ombre : pourquoi ce titre ?
    C’est un titre art-novelliste, comme on pourrait parler d’art poétique . Dans Le Goût de l’ombre on peut  comprendre la beauté de l’obscurité. La fiction a pour visée de sortir les choses de l’ombre. Le titre a un double sens, c’est à la fois l’amour de l’ombre et sa saveur et c’est ce goût que l’auteur a voulu donner à ses textes.
    N’oublions pas que le lecteur reste aussi dans l’ombre face à l’histoire et c’est cela qui apporte de la magie au récit. Le goût de l’ombre c’est le goût du mystère et de l’insaisissable.

Est-ce un livre fantastique ?
    Certaines nouvelles sont autobiographiques mais Châteaureynaud revendique l'appartenance au fantastique. Par fantastique on pense souvent épouvante ou terreur, or la seule réalité est assez terrifiante, c’est pourquoi il n’en rajoute pas. Il ne fait pas comme les auteurs anglo-saxons, c’est-à-dire provoquer l’adrénaline du lecteur mais produit des effets plus subtils, de l’ordre de l’émerveillement.
    J’ai choisi de présenter plus profondément deux nouvelles qui m’ont particulièrement plu.

Le Styx
    Châteaureynaud a toujours été attiré par des sujets mythiques ou mythologiques et a baigné dans la mythologie grecque et latine grâce à ses études classiques. Beaucoup de textes sont souvent des variantes lointaines de mythes et inconsciemment ou pas l’auteur revient vers cela.

    Le narrateur sent qu’il perd pied dans la vie, dans la rue, au restaurant, chez lui, pour sortir de table, dans son salon, enfin n’importe où… Certains signes physiques l’inquiètent tels que des vertiges qui ne sont que les signes avant-coureurs de ce qui l’attend. C’est comme s’il ne vivait plus depuis quelque temps. Quand finalement il se décide à aller voir un médecin pour connaître l’origine de ses maux, celui-ci lui annonce : « Vous êtes un homme mort » !
    A sa grande surprise il prend très bien la nouvelle et décide même de rentrer chez lui pour l’annoncer à ses proches. Il arpente les rues comme le fantôme qu’il est mais finalement ne voit pas de grande différence car la vie suit son cours. Il pense même que la mort est assez agréable. Heureux , il s’arrête en route au magasin de pompes funèbres pour régler ses obsèques chez Madame Charon. Il choisit alors la classe et l’ordonnance du convoi, l’emplacement et le caractère ainsi que la date et l’heure de l’inhumation. Il annonce ensuite la triste nouvelle à ses proches qui réagissent comme il se doit c’est-à-dire : cris, gémissements, sanglots mais aussi reproches. Sa femme lui en veut et refuse de dormir avec lui mais empêche aussi ses enfants de passer une dernière journée avec leur père.
    Deux jours plus tard, la cérémonie a lieu et se déroule normalement. Il suit le cortège dans la voiture de Madame Charon qui se dirige vers le cimetière en traversant un fleuve. La deuxième cérémonie commence alors et madame Charon lui demande de descendre dans la fosse comme il se doit. Chacun l’embrasse et lui jette de la terre, ce qu’il trouve d‘ailleurs très pénible. Tout le monde s’en va et il commence alors à pleuvoir, c’est pourquoi il se décide à escalader la paroi et rejoint le cortège en courant. Mais l’assemblée présente à son enterrement réagit peu, certains ne le voient pas et d’autres lui adressent des regards vagues.
    Il monte ensuite précipitamment avec madame Charon mais n’obtient aucune réaction de sa part lorsqu’il lui adresse la parole et finit par se faire jeter de la voiture. Il remarque alors que sa femme est pleine de remords et finit par comprendre qu’elle avait monté de toutes pièces tout cela avec madame Charon.
    Il finit seul au bord de la rivière.
    Ce que j’ai aimé de cette histoire, c’est le parallèle avec le mythe grec du Styx qui donne un un double sens à l’histoire et lui apporte de la poésie. Cette adaptation moderne est très réussie.

La ville imaginaire d’Epervay
Epervay est une ville témoin dans les romans de Châteaureynaud, capitale d’un pays littéraire. C’est une ville métaphorique. Epervay est un port, dans « Le joueur de dulceola » et devient très pentue. Elle se situe aussi bien en banlieue qu’en province. Eparvay est un monde composite où les décors sont toujours identiques. Dans cette nouvelle, le rêve brasse tout où l’on fabrique aussi bien des êtres que des lieux. Le mécanisme de création d’Eparvay est onirique.
    Cambouis le héros que cette nouvelle met en scène un jeune adulte qui souffre d’avoir grandi.  C’est une sorte de héros informe qui trouve sa forme. L’une des exigences du drame est de prendre un personnage dans un certain état, de lui faire traverser des épreuves et au terme d’une catharsis de l’abandonner forgé ou détruit. Lorsque  l’on prend de jeunes enfants ou des adolescents, ils vont forcément traverser des épreuves et en sortir changés.

La librairie d’Eparvay.
    Le narrateur s’appelle Cambouis. Sa copine lui apprend brusquement qu’elle est enceinte de lui et devant le peu de réactions qu’il émet, elle finit par jeter son casque de moto et lui répond en  jetant son livre de poèmes. Il est alors abandonné et seul. La ville la plus proche est Eparvay, il se rend dans ce qu’il croit être un bar mais c’est en fait une librairie. Même si il est tard, il décide d’y entrer pour racheter le livre qu’il a détruit. Il découvre alors une librairie peu ordinaire avec des bibelots , des momies de petits singes, des photos de nains acrobates, des scarabées noirs, des dents de lait, des pétales de rose et des ailes de papillons séchées.
    Il dit à la libraire qu’il cherche un livre de poèmes et celle-ci l’envoie alors à l’étage afin que quelqu’un le renseigne. Beaucoup de gens se trouvent à l’étage supérieur et consultent des livres en parlant à mi-voix. Plus il monte les étages, plus il y a des piles de livres à enjamber, plus les femmes lui prêtent attention, plus les hommes lui sont indifférents, plus les chats le griffent violemment et plus les plantes deviennent des ronces qui menacent de l’étouffer. Au dernier étage, une femme en boléro cerise l’accueille pour lui demander ce qu’il désire après cette ascension fantastique. Il lui dit chercher les meilleurs poèmes du monde. Elle lui tend alors un livre et en lit quelques pages. Cambouis entend alors des bruits étranges et en regardant par la fenêtre il s’aperçoit que c’est la guerre. La librairie semble le seul endroit où ils sont à l’abri. La libraire lui indique ensuite à l’horizon la pyramide de Chéops.
    Après avoir acheté un livre, il est ramené jusqu’à un ascenceur. Il rentre ensuite chez Fille-de-Personne, sa copine, à qui il demande : «-Alors toujours enceinte ? » ; celle-ci lui répond : « Non j’ai changé d’avis ! »
    Cette nouvelle m’a paru intéressante parce qu’elle met en avant le livre comme un bien extraordinaire,  rare, qu’il est difficile d’obtenir (ascension fantastique) mas aussi fait jaillir l’imaginaire un court instant qui devient alors magique.

Résumé de chacune des nouvelles
    « La cicatrice dans les cheveux » : Lors de l’enterrement de son chat, Jo discute avec sa mère et apprend des choses importantes sur sa vie.
    « Quiconque » : Ann Darrow, une actrice décide d’aller relancer sa carrière à Berlin peu de temps avant la Seconde Guerre mondiale. Elle fait la rencontre d’un homme qui deviendra son amant et qui n’est qu’autre que Joseph Goebbels. Elle finit par lui révéler qu’elle a un enfant un peu spécial qu’elle aimerait absolument lui faire rencontrer…
    « L’Écolier de bronze » : Jean-Pierre Dorsay, un poète en quête de gloire se retrouve un soir dans un hôtel. Après quelques verres de whisky, il aperçoit par la fenêtre une étrange statue d’écolier qui lui ressemble lorsqu’il était enfant. Petit à petit il se rend compte que cette ville lui rend hommage.. Serait-ce le début de sa gloire ?
    « Le Scarabée de cœur » : Un homme a vécu une drôle d’histoire lorsqu’il était enfant : deux jeunes filles l’ont emmené dans une chambre pour essayer des vêtements devant lui. Depuis il lui est impossible de tomber amoureux d’une seule femme à la fois. Il rencontre un jour deux belles sœurs, Sépher et Népher, deux égyptologues. Ils vivent tous les trois une belle histoire d’amour, jusqu’à leur séparation. L’homme décide alors qu’il est temps pour lui de mourir. Il fait alors appel à une étrange femme connue pour avoir embaumé son propre fils.
    « Le chef d’œuvre de Guardicci » : Un jour, un homme passe devant un étrange magasin et décide de satisfaire sa curiosité en y entrant. Après quelques hésitations, il y achète une momie. Un soir, il l’entend chanter…
    « L’autre histoire » : Un homme est invité par un ami milliardaire sur l’île qu’il vient d’acheter. Lors de son séjour, il découvre dans un lagon artificiel une étrange créature appelée Ligée.
    « Les vraies richesses » : Oswald-Johann est un étudiant à la vie bien trop ordinaire. Un jour où il prend le train pour aller étudier comme chaque jour, il se retrouve bloqué en pleine voie. Il décide alors de descendre et de se rendre dans une belle maison qu’il avait repéré lors de ses nombreux voyages. Il passe alors la journée avec la famille qui y habite. Deux semaines après il décide d’y retourner…

Mon avis
    J’ai aimé ce recueil car il repose sur  la confusion entre le passé et le présent, l’imaginaire et le réel, l’intérieur de la tête et l’extérieur, la veille et le sommeil. Tous ces thèmes sont abordés dans ces nouvelles, c’est pourquoi ce recueil représente une réelle continuité et permet une lecture fluide. C’est cette confusion qui marque la différence entre la littérature et le fantastique et sort de l’horreur sanguinolente à l’anglo-saxonne.
Le thème du passage d’un monde à l’autre est très présent, ce qui nous permet de nous imaginer ce qu’est la mort tout en ayant  une grande aspiration mais pas d’illusions concernant une autre vie. Ce thème n’est jamais traité sous l’angle du macabre mais sous l’angle du fantastique.
Le thème du voyage et de l’immobilité ainsi que ceux de l’errance et de l’enracinement même s’ils sont contradictoires se retrouvent perpétuellement dans ce qu’il fait. On peut y voir deux humanités, celle qui reste et celle qui part, on oscille ici entre l’une et l’autre. Les questions que l’on se pose sont partir ou rester, errer ou construire, vivre ou s’enfermer, Châteaureynaud choisit  de s’évader dans un imaginaire ancré dans le réel et c’est cette limite difficile à saisir que j’ai particulièrement appréciée.
Susanne, Ed. Lib 2ème année.
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10 novembre 2007 6 10 /11 /novembre /2007 23:15
RICHARD BRAUTIGAN
La pêche à la truite en Amérique
Collection domaine étranger édition 10/18,
315 pages


Richard Brautigan «  publie son premier recueil de poésie en 1958, mais ce n’est que 10 ans plus tard qu’il acquiert une notoriété avec la parution en 1967 de La pêche à la truite en Amérique  il devient alors le symbole de tout une génération, celle des Beatles et Grateful Dead. Il se retire dans le Montana où malgré le soutien de ses amis il va peu à peu s’enfoncer dans la folie paranoïaque et l’alcool. Il se donne la mort le 25 octobre 1984 ». Le titre de l’ouvrage paraît déconcertant, à l’image du texte. Il est d’ailleurs difficile de résumer ce livre dont la narration est décousue. Néanmoins, Brautigan explore dans cette œuvre une nouvelle façon de vivre.

Son roman (mais est-ce vraiment un roman ?) se compose de brefs chapitres précédés souvent de titres incongrus tels que « Mort d’une truite par porto ». Le livre n’est en rien un ouvrage spécialisé sur la pêche comme nous le fait penser le titre. Brautigan surprend ainsi son lecteur ; le titre au premier abord n’a pas de véritable rapport avec l’œuvre. Mais il annonce déjà le ton absurde de l’œuvre à l’image de l’ anecdote suivante dans    "La reine du pudding de Stanley Basin" : « La femme qui voyage avec moi a découvert  la meilleur technique pour attraper les vairons. Elle s’est servie d’une grande casserole au fond de laquelle restait attaché un peu de vieux pudding à la vanille ». Il ne faut donc pas chercher la logique, le titre dans ce contexte là est une mise en condition pour la lecture de l’ouvrage. Néanmoins, le titre annonce le « personnage » de la pêche à la truite en Amérique. L’évocation de ce groupe nominal est récurrent dans toute l’œuvre. Qui donc est La pêche à la truite en Amérique ? C’est tout naturellement un poisson, mais aussi une personne amie du personnage principal comme le montre l’échange épistolaire page 120 : « Votre ami, La pêche à la truite en Amérique » . Ce terme sert aussi à désigner des enfants page 63 au paragraphe "Les terroristes de La pêche à la truite en Amérique" : « Le petit élémentaire qui s ‘éloignait, avec « La pêche à la truite en Amérique » » marqué dans le dos. La pêche à la truite en Amérique est aussi le nom d’un hôtel comme l’indique page 103 le titre du chapitre « chambre 208, hôtel de La pêche à la truite en Amérique » . Enfin un des personnages importants du livre c’est-à-dire Baduc dont plusieurs anecdotes tracent  le portrait est surnommé page 98 : « Baduc La pêche à la truite en Amérique ». A vrai dire le titre du livre est assez vague, il permet ainsi l’évocation d’une multitudes d’anecdotes. Quel est donc l’intérêt de ce titre ? Peut-être la critique d’une littérature noble et sophistiquée. Il est à l’image du style de l’auteur avec cette importance du détail. Ce n’est pas n’importe quelle pêche mais une pêche en Amérique car ce dont nous parle l’auteur dans son ouvrage, c’est bien de son pays.
 
Ainsi, nous sommes bien avec Brautigan dans une écriture de l’imaginaire. Cette truite que l’auteur nous annonce par le titre de son livre est une métaphore de la vie (qui nous file entre les mains) à l’image de l’ouvrage.

Ce livre est composé de manière fragmentaire. Il y a plusieurs chapitres les uns à la suite des autres, chaque chapitre peut se comprendre sans les autres. On peut dire qu’il n’y a pas véritablement de sens pour lire ce livre, nous pouvons très bien commencer par la fin comme dans un recueil de poésie. D’ailleurs cet ouvrage s’apparente dans son style à un recueil de poésie comme le montre ce passage de "Dans la brousse californienne" : « l’odeur sucrée et chaude des mûres monte le long du sentier et tard le soir les cailles se rassemblent autour d’un arbre mort d’amour non partagé qui s’est effondré comme une jeune mariée en travers du sentier ». Néanmoins cela peut être remis en cause car nous suivons le cheminement du personnage principal qui n’a pas de véritable quête contrairement  au protagoniste du roman. Ce personnage n’a aucune dimension psychologique, nous n’avons aucune description physique de sa personne, il se caractérise uniquement par sa passion pour la pêche. Il est évident que l’auteur met tous ses personnages au même niveau, les descriptions des personnages dits seconds sont bien plus étoffées, à l’ exemple du portrait de Baduc page 75. L’action du personnage principal consiste à se rendre d’un point à un autre ce qui nous fait penser à la forme littéraire du road movie au cinéma. Nous ne savons pratiquement rien sur le protagoniste, seulement qu’il a une femme et un enfant. Ainsi, nous avons un vaste panorama de personnages atypiques imbibés d’alcool vus à travers le regard du personnage principal.
 La narration est décousue, le récit sort par de nombreux procédés des sentiers battus. Nous avons par exemple page 29-30 au paragraphe "Nouvelle technique de fabrication du catsup au noix" l’évocation de recettes de cuisines « Croûte permanente pour tartes magnifiques. Prenez un boisseau de farine et 6 livres de beurre que vous aurez fait bouillir dans 4 litres d’eau » ; nous avons aussi la présence de nombreuses digressions et des discours de l’auteur page 168 au chapitre "Prélude au chapitre sur la mayonnaise" : « Le langage humain ressemble par certains aspects à d’autres modes de communication animale, par d’autres il en diffère profondément ». Les frontières entre les genres sont bouleversées, l’auteur insère des lettres dans son livre, il se permet des libertés, il n’y a plus aucune norme typographique à l’exemple de l’énumération page 129 au chapitre "La pêche à la truite dans la vie de l’Eternité". Nous remarquons souvent une absence de lien logique dans la narration, la métaphore tient alors lieux  de raisonnement : « C’était aussi mortel que le cabinet du docteur Caligari.  Je me demande si le Missouri est toujours à la même place,  j’ai dit ».  
Cette narration privilégie non l’évocation des sentiments mais plutôt la narration du détail. L’auteur s’émancipe de toutes les règles d’une narration classique, c’est pourquoi nous pouvons parler de narration décousue.  
 
Brautigan explore dans son oeuvre l’imaginaire des années 60. Il nous montre une façon de vivre aux antipodes des valeurs traditionnelles de l ‘Amérique pesante. Bref, c’est un écrivain de la Beat Generation qui déteste toute les formes de fanatisme politique, religieux, idéologique. Il reprend les thèmes chers aux beatniks tels que le retour à la nature, etc. Mais sa force réside dans le ton général de son œuvre qui évite le didactisme. Brautigan nous parle de son pays dont il dresse la satire sociale avec l’exemple du paragraphe "La Pêche à la truite en biseau",  page 42 : « Il n’y avait pas de pierres tombales fantaisie  pour les morts pauvres. Leurs tombes étaient marquées de petites planches qui ressemblaient a des croûtons de pain rassis : X, père merdique et dévoué, Y, mère adorée morte à la tâche ».Il s’attache à décrire particulièrement des personnages des milieux défavorisés. Il désacralise les valeurs de l’Amérique pesante en s’en prenant au mythe de la statue et du patrimoine culturel commun par exemple page 77-78 ; l’auteur suggère d’ériger une statue du clochard Baduc  à coté de celle de Benjamin Franklin : «  Il faudrait enterrer Baduc La pêche à la truite en Amérique juste à côté de la statue de Benjamin Franklin ». Il dénonce ainsi le système des classes sociales. Il fait de Léonard de Vinci un inventeur d’hameçons, en quelque sorte il tourne ce monument de la culture en dérision page 163 au chapitre "Hommage d’un demi dimanche à un Léonard de Vinci" : « Ils ont regardé la cuiller et ils se sont tous évanouis. Tout seul debout près de leurs corps étendus, sa cuiller è la main,  il lui a donné un nom. Il l’a appelée « la Cène » ». Le personnage principal est un hippie qui pratique l’errance sans but jusqu’au jour où il s’installe dans un village hippie page 142, paragraphe "Dans la brousse californienne" : « Maintenant j’habite ici. Il m’a fallu la vie entière pour arriver jusqu’ici, pour arriver à cette étrange cabane au dessus de Mill Valley ». L‘auteur à travers les réflexions de ce personnage dénonce toutes formes de fanatisme politique au chapitre "Témoignage pour la paix de La pêche à la truite en Amérique" : « Puis ce groupe de communistes, purs produits des universités et des collèges, accompagnés de ministres du culte communiste et de leurs enfants endoctrinés par les marxistes, ont défilé en cortège de Sunnyvale à San Francisco ».
    Dans son œuvre Brautigan fait l’apologie d’une vie sans travail dans un cadre naturel fait d’errance sans but et d’alcool.

    Donc ce livre explore l’imaginaire des années 60 avec cette spécificité d’une écriture du détail, mais aussi une façon poétique de faire un portrait sarcastique de l’Amérique. Le ton poétique dénonçant par-ci par-là toute forme de fanatisme évite pour notre plus grand plaisir le didactisme. On peut d’ailleurs poser la question du rapport entre réalité et fiction dans cette œuvre, il est probable que Brautigan à travers cette galerie de personnages parle surtout de lui. Bref son texte est parsemé de messages énigmatiques à l’image de cette histoire du chantier de démolition de Cleveland où le personnage principal veut acheter « un ruisseau à truites d’occasion ».

Adèle, 1ère année BIB

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10 novembre 2007 6 10 /11 /novembre /2007 22:42
George-Olivier Chateaureynaud
Le Jardin dans l’île
Zulma, 2005,
167 pages.

      Biographie

Georges-Olivier Châteaureynaud est né à Paris en 1947. C’est donc un auteur contemporain (il a publié en octobre 2007
De l'autre côté d'Alice aux éditions Le Grand Miroir ) qui écrit des nouvelles et des romans.
Il a exercé de 1966 à 1982 de nombreux petits métiers comme brocanteur. Il a donc une expérience qui lui a permis de rencontrer un grand nombre de personnes et d’apprendre à bien savoir cerner les gens.
Il a reçu le Prix Renaudot pour La Faculté des Songes, en 1982, il fait d’ailleurs partie du jury depuis 1996. Il est aussi juré de nombreux autres prix littéraires dont le prix Prométhée de la nouvelle accordé par l’atelier Imaginaire tous les ans. De plus Georges-Olivier Châteaureynaud a assuré un temps la Présidence de la Société des Gens de Lettres pour laquelle il a négocié le dossier du prêt payant en bibliothèque entre autres.
Son écriture est riche, il évolue dans différents registres littéraires, fantastique, réaliste voire historique. Il a bâti sa réputation d’auteur de référence sur la nouvelle dont il apprécie la forme, il veut la mettre en valeur car estime qu’elle est mal considérée en France.

Le recueil

Le Jardin dans l’île est un recueil de dix nouvelles, paru chez Zulma. Elles ont toutes été rédigées entre 1987 et 1988 en Lozère. C’est donc un recueil réalisé par l’auteur et non des nouvelles éparpillées rassemblées par l’éditeur. Elles sont relativement courtes, en moyenne une quinzaine de pages, sauf la dernière, « Zinzolins et Nacarats », qui fait quarante-six pages.   
Elles laissent au lecteur une bonne part d’interprétation, il doit faire marcher son imagination tout au long des pages pour suivre le fil des différentes histoires. Châteaureynaud flirte avec les frontières de l’irréel mais aucune de ces nouvelles ne décrit concrètement un fait qu’on ne pourrait pas définir comme réaliste. On retrouve dans toutes les nouvelles un ou plusieurs protagonistes hors du commun, parfois c’est le personnage principal lui-même qui s’illustre par sa singularité. Ainsi on retrouve un personnage qui n’arrive pas à trouver de logement décent et semble touché par un malheur qui l’empêche de vivre normalement, un homme qui pense s’être réincarné en lui-même après sa mort, un courtier qui trouve tous les objets extraordinaires qu’on lui demande sans quitter son domicile,… Les nouvelles renferment des histoires plus abracadabrantes, plus mystérieuses les unes que les autres, mais le tout dans un cadre réel qui relie le lecteur au monde qui l’entoure.
 Le lecteur s’imagine ainsi une partie de l’histoire, Châteaureynaud joue avec la capacité d’interprétation de ce dernier en laissant en suspens des situations assez incongrues. La solitude et la tristesse prédominent à travers les personnages qui affrontent souvent les malheurs de la vie : accident, guerre civile, mort... C’est un recueil intéressant qui nécessite à mon sens une réelle analyse du lecteur.

Présentation d’une nouvelle : « L’inhabitable »

« Les questions de logement me passionnent. Peut-on parler de névrose immobilière ? J’ai passé la majeure partie de mon enfance en des lieux exigus (ma mère nous sous-louait la cave, à mon père et à moi), et j’en ai conservé une propension à la claustrophobie non moins invalidante que les tendances agoraphobiques consécutives à de fréquents séjours chez mes grands-parents paternels, un couple d’aérostiers fanatiques. » Ainsi commence la nouvelle, le ton est d’entrée donné sur la propension du narrateur à loger malgré lui dans des lieux oppressants. Il raconte cependant cela avec une sorte de fatalisme humoristique qui dédramatise les situations difficiles qu’il a eu à affronter. On apprend qu’il a habité dans un appartement qui prenait feu à tout moment de la journée dans divers endroits, une chambre hantée par les fantômes de ses anciens locataires yougoslaves,… Un jour se présente à lui le logement de ses rêves : un pavillon dans la banlieue, idéalement situé. Il le loue sans même l’avoir visité, comblé de joie. Il s’y rend, fait le tour de la propriété et se rend compte, avec étonnement, que le logement est en réalité constitué d’un seul bloc de marbre, sorte d’œuvre d’art géante. L’étonnement cède alors la place à l’effarement quand notre malheureux protagoniste réalise que sa maisonnette est tout simplement inhabitable : chaises impossibles à déplacer, lit et canapé en marbre, etc. L’endroit est certes magnifique mais impropre à toute forme d’habitation. Notre homme part donc à la conquête d’une paillote…



 
Jean-Baptiste, 2ème année Ed./Lib.

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10 novembre 2007 6 10 /11 /novembre /2007 22:18
Les lieux communs
Xavier Hanotte
éditions Belfond
14 euros, 208 pages

Biographie :
Xavier Hanotte est un auteur belge qui naît en 1960. Philologue, germaniste, il se lance dans la traduction d'œuvres néerlandaises (dont celle d’Hubert Lampo). En littérature anglaise, il traduit et s’intéresse à l'œuvre de Wilfred Owen, poète mort sur le champ de bataille quelques jours avant l’armistice de 1918.
Il a obtenu le prix de littérature française Charles Plisnier qui récompense un livre touchant un domaine de la Communauté française de Belgique pour Les Lieux communs.
Il est hanté par la Grande Guerre et par sa survivance dans nos mémoires

Les Lieux communs
En cette belle journée de printemps, deux bus roulent vers le domaine de Bellewaerde (près d’Ypres en Belgique), aujourd’hui connu pour son parc d’attractions ; il fut le théâtre de violents combats pendant la guerre de 14-18. Le premier bus emmène des collègues de bureau au parc d’attractions ; parmi eux, Serge, un petit garçon de huit ans, accompagne sa tante Bérénice.
À l’intérieur de l’autre bus, des soldats canadiens montent vers le front. Leur chef, le caporal Pierre Lambert, d’origine belge s’est engagé à la suite d’une déception amoureuse.
Si la fête attend les uns, l'horreur guette les autres.

Xavier Hanotte nous livre ici un récit construit en miroir qui brouille les frontières entre passé et présent. Le lecteur vit l’alternance de deux époques au rythme des chapitres. Dans les chapitres impairs, la voix de Serge vivant en 2002 s’exprime innocemment, le langage qu’il utilise pour dépeindre le monde ressemble à du langage parlé, c’est un enfant observateur et curieux. Dans les chapitres pairs, Pierre vit l’horreur de la guerre, c’est un homme tourmenté qui nous livre une réflexion sur la condition humaine. Il critique l’absurdité de la guerre, évoque la «bêtise têtue de l’homme », décrit la guerre comme une « dérisoire agitation ».

Si au début, ce sont deux histoires distinctes les parcours des deux protagonistes finiront par se rejoindre. Plus on avance dans le roman plus les transitions entre les chapitres deviennent presque invisibles, ce pourrait être le même protagoniste. Les deux récits sont écrits en focalisation interne et à la première personne. Le lecteur serait facilement perdu s'il n'y avait pas de chapitres.

Fin du chapitre 18 : « La gorge sèche, je cale mon fusil dans la meurtrière. Vu à travers ce trou exigu, le paysage se délite, perd sa profondeur, sa réalité même, franchit un nouveau seuil d’inexistence. Ils arrivent pourtant, bien réels. Par centaines, leurs bottes frappent le sol. On les entend, on ne les voit pas encore.
Je m’énerve. Ma vision se trouble. Mes poignets fatiguent. Je n’arrive pas à maintenir le guidon au centre du viseur. La sueur me coule dans les yeux, je ne l’essuie pas. […] Non, jamais je n’aurais dû revenir.
Au bout de mon fusil, quelqu’un va payer cette erreur.
Déjà, mon doigt caresse la détente. »
Début du chapitre 19 : « Appuyer sur la gâchette, jamais j’aurais cru que ce serait si dur. Quand je pousse, le canon bouge et je sens que je vais rater la pipe. A croire qu’on peut pas viser et tirer en même temps. Pourtant, les carabines du parc, elles sont bien moins lourdes que le gros deux-coups de grand-père ».

On a l’impression que l’enfant revit par les sensations éprouvées dans les manèges l’horreur à laquelle Pierre avait été confronté.

Les chapitres sont de plus en plus proches :
Jusqu’au moment où Serge remarque un homme seul, étrangement vêtu d’un pardessus vert kaki, qui porte une pelle et semble chercher quelque chose : il creuse dans le parc. Ils se rencontrent encore à plusieurs reprises quand l’enfant est seul.
Le soldat semble poursuivre une quête et rechercher « un trésor pas comme les autres ». Serge est le seul à le remarquer même si au fur et à mesure du roman des éléments viendront prouver que le garçon n’a pas rêvé et l’inscrivent dans la réalité : quelqu’un trébuche sur lui.

De nombreuses anecdotes et objets se retrouvent dans les deux histoires.
Par exemple, la photo du groupe de soldats prise devant les lions en pierre par le journaliste anglais fait écho à la photo souvenir prise par le groupe de touristes de Serge à son arrivée au parc.
De même, quand l’enfant retourne dans le passé pour se remémorer la rupture entre sa tante et son ancien amant Pierre, le soldat dans le chapitre suivant se rappelle sa rupture avec Berthe qui a été l’élément déclencheur de son engagement dans l’armée.
Les traces de maquillage rouge de l’enfant rappellent le sang qui souille le corps des soldats.
Des objets apparaissent de manière récurrente tout au long du livre comme le plan : celui des tranchées possédé par la soldat qui le guide dans sa quête et celui du parc d’attractions afin que l’enfant s’y repère.
De nombreux éléments troublants lient le soldat et l’enfant : le personnage de Bérénice (ex maitresse d’un certain Pierre et femme volage) fait écho à celui de Berthe (la femme aimée par le soldat Pierre). Pierre et Berthe se sont quittés dans une fête foraine donc un lieu où les manèges étaient présents.
S’il y a des ressemblances, des contrastes sont aussi présents pour frapper le lecteur : Deux décors complètement différents sont décrits. D’un côté, la campagne yproise détruite par la guerre est peinte comme un paysage cauchemardesque (monde de chaos) et de l’autre côté le parc d’attractions (monde organisé en différentes parties) est rassurant.

Ce livre explore, aborde les thèmes du devoir de mémoire et de l’éternel retour du passé : notre société de consommation tend à vivre dans un éternel présent, nous avons une propension à oublier le passé alors que l’histoire conditionne.
A la fin du livre un sergent dit : «Si je n’avais qu’un vœu à formuler ce serait celui-ci : que l’histoire n’oublie pas ce que vous avez fait ! » Or on peut voir une certaine ironie dans le fait d’avoir construit un parc d’attraction sur le lieu de sanglantes batailles s’étant déroulées au début du siècle dernier. A la fin du livre, le passé rattrape d’ailleurs l’enfant, le chauffeur de bus explique le passé de Bellawarde à l’enfant. On peut tirer une véritable leçon de vie de ce livre : Serge dresse un portrait de sa tante comme une femme très positive dont les paroles sont une véritable ode à la vie.

L’auteur montre la légèreté et la futilité des problèmes du monde moderne en les confrontant par d’habiles jeux d’opposition au monde dans lequel le soldat évolue, où la force de l’amitié et la valeur des serments donnés prime sur l’individualisme. Les deux personnages sont confrontés à la bêtise humaine, Pierre à cause de la guerre, Serge parce que les collègues de sa tante colportent des ragots sur la vie sentimentale de celle-ci.
On passe, d’un chapitre à l’autre, de la futilité à la tragédie.


Ce roman appartient au réalisme magique car des éléments perçus comme magiques surgissent dans un environnement réaliste. Cette œuvre brouille les frontières entre le merveilleux et le réel. Ce récit est hors réalité puisque deux personnages de deux époques différentes s’y rencontrent et pourtant bien ancrés dans l'Histoire (guerre/description de la futilité du monde moderne).
Les liens troubles qui unissent les personnages ne sont pas expliqués. Le soldat nomme l’enfant par son prénom à la fin du livre. Comment le connaît-il ?

Pourquoi je vous conseille ce livre
Ce livre est intéressant et troublant. J’ai aimé.la manière dont il est écrit, les phrases très courtes, le récit au présent donnent de la vivacité au texte, on est pris dans l’action. La personnification de la guerre et des armes rend les descriptions plus percutantes : les «mitrailleuses aboieront, puis se tairont », « la guerre reprend haleine ».
La construction et le fait de comparer deux époques et deux personnages qui n’ont a priori rien à voir en commun et qui pourtant se font écho est original.
Ce roman est construit comme un puzzle : le lecteur doit répondre à des énigmes en reconstituant les différents indices. Nous saurons ainsi ce que cherche l’homme à la pelle. Que cache la tante Bérénice ? Le lecteur est un peu acteur car l’histoire ne lui est pas livrée.
Une part d’interprétation lui est laissée, on ne saura jamais quel lien unit les deux protagonistes par delà les décennies.
C’est un livre empreint de réalisme qui possède en même temps une dimension poétique.

A. P., Bib 2e année

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10 novembre 2007 6 10 /11 /novembre /2007 21:52
Le Royaume de ce monde, Alejo CARPENTIER

Roman traduit de l’espagnol par L-F Durand
Titre original El Reino de este mundo
Editions Gallimard, 1954

Alejo Carpentier y Valmont est un écrivain cubain né 1904 et mort en 1980. Il a profondément influencé la littérature latino-américaine. Après un exil à Paris à 12 ans, il retourne vivre à Cuba. Il se consacre au journalisme, mais son engagement à gauche lui vaut un séjour en prison. Il part alors vivre en France. Il y rencontre les surréalistes comme André Breton, Paul Eluard, Louis Aragon, Jacques Prévert et Antonin Artaud. Par de fréquents voyages en Espagne, il développe une fascination pour le baroque et lorsqu’il repart à Cuba il s’intéresse à la culture afro-cubaine.
Alejo Carpentier est célèbre pour son style baroque et sa théorie du réel merveilleux. Ses œuvres les plus connues en France comprennent Le Siècle des Lumières (1962) ou La Guerre du Temps (1958). Dans Le Royaume de ce Monde (1949), son premier grand roman, il évoque le mouvement révolutionnaire cubain. C'est aussi dans ce roman que Carpentier décrit sa vision du "réel merveilleux", que les critiques identifieront au réalisme magique.
    En 1966, il devient ambassadeur de Cuba en France.
Il a reçu plusieurs prix tels que le prix Cervantes ou le Prix Médicis.


Le contexte historique :

     Après la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb en 1492, les premières plantations de canne à sucre apparaissent au 16ème siècle. Mais la population indigène ayant été décimée par les conquistadors espagnols, on fait venir massivement des esclaves noirs d’Afrique pour travailler dans les plantations. Au cours du 17ème siècle, Cuba se met à exploiter également le café et le tabac.
En 1762, La Havane est occupée par les Anglais, et durant onze mois, plus de mille navires marchands entrent et sortent du port cubain, établissant un commerce important avec les treize colonies d'Amérique du Nord. Les Anglais amènent durant cette période plus de 10.000 esclaves noirs pour développer l'industrie sucrière. Mais les créoles s'enracinent de plus en plus dans leur terre, perdent le contact avec la métropole, et peu à peu un sentiment nationaliste va germer. Le 10 octobre 1868 commence la lutte pour l'indépendance. Carlos Manuel de Céspedes met le feu à sa propre exploitation de canne à sucre en guise de rébellion et proclame l'indépendance de Cuba en donnant la liberté à ses esclaves. Cette première révolte va durer dix ans.

Le Royaume de ce monde :

    Comme je le disais précédemment, l’atmosphère du livre nous plonge dans un contexte révolutionnaire c'est-à-dire durant la révolution Cubaine : la révolte des noirs et l’exil des colons.
L’histoire prend place au Cap Français à Saint-Domingue à l'aube du XIXe siècle. Ti Noël est un esclave noir qui parcourt la ville avec son maître, M. Lenormand de Mézy. Durant la narration,  on se rend compte de l’étrange coexistence du monde superstitieux des Noirs avec leurs croyances vaudou et avec leur grand prêtre le sorcier Mackandal confronté avec le monde raffiné des colons blancs. Mackandal, dont le bras a été broyé par mégarde dans un étau, s'enfuit et jette un sort au domaine de Mézy. C’est alors que les bêtes et les gens périssent d'un mal étrange. Il apparaît alors sous différentes formes autres qu’humaines. Ces métamorphoses peuvent lui faire prendre l’apparence d’un iguane ou d’un papillon. Le sorcier est malheureusement repris et exécuté, mais il ressuscite et c'est comme sous son impulsion qu'éclate la révolte des Noirs de Saint-Domingue : meurtres, pillages, viols… qui force les colons à s'exiler à Santiago.
L’auteur décrit alors la vie à Santiago. Arrive alors Soliman, esclave de Pauline Bonaparte et de son époux. Soliman entretient une relation équivoque avec elle. Ti Noël, quant à lui, a perdu son maître et erre au hasard. Il revient à Cap Français où il retrouve la propriété de Mézy transformée en un royaume autonome que dirige l'ancien cuisinier noir de la famille. Il s'agit du royaume d'Henri Christophe. Ti Noel va encore être réduit en esclave mais par un des siens tout comme Soliman. Ce qui est encore plus difficile à vivre. Le suicide d'Henri Christophe les sauvera. Soliman perdra la raison et Ti Noël, quant à lui revêt les formes les plus diverses et continue l’œuvre de Mackandal pour l'éternité.

Le Royaume de ce monde est une chronique historique sur l’esclavage et la révolution qui s’ensuit. L’atmosphère vaudou apporte de la magie dans ce monde décomposé et brutale, la dure réalité. Les croyances et les superstitions apportent force et courage aux esclaves : hommes et femmes battus et brutalisés. Les personnages inquiètent le lecteur. Le vaudou est présent tout au long de l’ouvrage.
C’est un roman dont la lecture est rapide mais il ne laisse pas indifférent du fait du contexte historique et des conditions dans lesquelles vivaient les esclaves.

Solenn
, 2e année Ed-Lib
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8 novembre 2007 4 08 /11 /novembre /2007 21:38

Gabriel Garcia Marquez
De l’amour et autres démons, 1994,
traduction d'Annie Morvan,
éd. originale 1995, Grasset et Fasquelle,
Rééd. Le livre de poche, 187 p.


En 1949, envoyé par son rédacteur en chef sur les ruines du couvent Santa Clara, le narrateur, jeune journaliste, découvre un vaste chantier de démolition parsemé d’ossements ; on vide les cryptes de trois générations d’abbesses, d’évêques et autres dignitaires avant de construire un hôtel. Il observe le maître d’œuvre qui met au jour une nouvelle crypte ; un coup de pioche suffit à délivrer une « chevelure vivante d’une intense couleur de cuivre » de plus de vingt-deux mètres de long. Sur la pierre taillée est inscrit le nom de Sierva Maria de Todos los Angeles. Ce qu’il voit à cet instant lui rappelle une histoire que lui racontait sa grand-mère : celle de « la petite marquise de douze ans, dont la chevelure flottait comme une traîne de mariée, morte de la rage après avoir été mordue par un chien ». L’idée que cette sépulture était peut-être la sienne germe dans son esprit, et est à l’origine de ce récit.

Carthagène des Indes, au milieu du XVIIIe siècle. Sierva Maria, fille unique du marquis de Casalduero et d’une roturière, Bernarda Cabrera, se rend au marché ; elle va faire quelques achats pour sa fête d’anniversaire lorsqu’elle est mordue par un chien couleur de cendre portant une lune blanche au front. Personne ne s’inquiète de cette petite blessure à la cheville qui cicatrise déjà. Elle fête ses douze ans dans la joie avec les gens qui l’entourent : les esclaves ; c’est avec eux qu’elle a grandi et qu’elle semble s’épanouir. Ses parents ne s’occupent guère de cette petite fille qui paraît être un poids tant pour son père, qui passe son temps dans un hamac, que pour sa mère, femme séductrice, rapace et gourmande à tel point qu’elle en mourra, et qui parfois même oublie qu’elle a une fille. Cela explique en partie le caractère étrange de cette fillette qui ment dès qu’on lui pose une question, paraît introvertie mais peut se montrer exubérante à la moindre occasion. Pourtant quand des rumeurs d’épidémie de rage se propagent, le marquis commence à se préoccuper de l’avenir de sa fille. Malgré l’inexistence de symptômes chez l’enfant, son père voulant la soigner lui administre toutes sortes de traitements de différents médecins. L’un d’entre eux rouvre la blessure et y applique des cataplasmes, un autre la « nettoie » avec de l’urine ; en deux semaines la petite marquise a souffert de tous les maux (vertiges, convulsions, spasmes, délires) ; « elle se roulait par terre de douleur et de furie ». Désormais tout le monde est convaincu qu’un mal la ronge ; rage ou possession diabolique. Le marquis ne sachant que faire s’en remet à Dieu, ou plus précisément à l’évêque don Toribio de Caceres y Virtudes qui décide de faire interner Sierva Maria au couvent de Santa Clara où elle sera exorcisée. Dès son arrivée, l’abbesse Josépha Miranda voit en elle une créature de Satan et lui attribue la responsabilité de tous les événements inhabituels ou suspects. Son comportement étrange pour les clarisses n’est autre que celui d’une fillette élevée par des esclaves, suivant les us et coutumes Yoruba et non catholiques. Elle chante en Yoruba, en Congo, en Mandingue,  aide les esclaves du couvent à égorger un bouc… Avec eux elle se sent chez elle, elle vit, tout simplement. Cela ne dure pas, elle est rapidement enfermée dans un pavillon isolé qui servait de prison pendant l’Inquisition. L’évêque demande au père don Cayetano Delaura d’être l’exorciste de Sierva Maria. Celui-ci  se rend donc régulièrement au couvent, il est très vite fasciné par  la jeune fille, jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il ne s’agit pas de fascination mais d’amour. Au départ méfiante à son égard, elle finit par lui ouvrir son cœur. Leur relation grandira dans l’ombre de la cellule de Sierva Maria ; le prêtre la rejoignant toutes les nuits. Cet amour maudit causera la perte des deux amants.

Dans cette œuvre Gabriel Garcia Marquez aborde différents thèmes : la lâcheté (personnage du père), les inégalités sociales (esclaves/bourgeois), l’oisiveté (mère de tous les vices), les croyances et superstitions religieuses et leurs archaïsmes.  Il dénonce ces travers humains  grâce à l’histoire d’une héroïne atypique et mystérieuse dans le cadre coloré de Carthagène des Indes. Le réalisme magique est omniprésent, mais toujours subtilement introduit dans le récit. La différence de culture entre les esclaves et les bourgeois est source  d’incompréhension, de peur et laisse place à toutes sortes de superstitions. La petite marquise de douze ans, que l’on croit  atteinte de la rage puis possédée par Satan, est victime de la loi religieuse et de la société dans laquelle elle vit ; le fait qu’elle soit marquise alors qu’elle se comporte comme une esclave dérange. Les personnages s’acharnent sur elle, la poussant à la limite de la folie que ce soit de douleur, de rage ou d’amour.
 
Biographie de Gabriel Garcia Marquez

    Écrivain hispanophone majeur du XXe siècle, Gabriel Garcia Marquez est né le 6 mars 1928 à Aracataca (village des montagnes de la Caraïbe colombienne).
    Il fut éduqué par ses grands parents maternels, sa grand-mère le terrifiait la nuit avec des histoires fantastiques et son grand-père, ancien colonel, lui racontait les grandes sagas et épopées nationales. Il fut également marqué par le récit des aventures du général Rafael Uribe, légendaire chef libéral.
    Il a commencé ses études à 12 ans. Intègre par la suite un lycée pour élèves surdoués, tenu par des jésuites, dont il sort bachelier à 18 ans. Il s’installe dans la banlieue de Bogota pour étudier le droit et le journalisme.
    Il commence sa carrière de journaliste au sein d’El Espectador, quotidien dans lequel il a publié sa première nouvelle, La Troisième Résignation, en 1947. C’est à cette période qu’il découvre Faulkner, Hemingway, Woolf, Kafka, Dostoïevski, Joyce, Rulfo… Nommé correspondant spécial, il voyage à travers l’Europe (Genève, Paris, Rome, Barcelone, Londres, Allemagne de l’Est, Hongrie) avant de revenir en Colombie.
    Après la révolution cubaine, il crée un bureau d’agence d’informations, Prensa latina, dont il démissionne pour s’installer à Mexico (1961). Là, il écrit des scénarii, des nouvelles et commence en 1965 la rédaction de Cent ans de solitude, roman qui lui apportera gloire et célébrité.
    À Barcelone, il fonde en 1972 l’hebdomadaire Alternativa et en 1978 il crée la fondation Habeas pour la défense des droits de l’homme et des prisonniers politiques en Amérique du Sud.
Activiste politique, proche de Fidel Castro, il a accordé son soutien, moral et financier, aux mouvements révolutionnaires latino-américains, il a servi d’intermédiaire entre les guérilleros et le gouvernement colombien et a souvent négocié avec les FARC.
    Il a reçu le titre de Commandeur de la légion d’honneur en 1980, et le prix Nobel de littérature en 1982 pour « ses romans et ses nouvelles, dans lesquels le fantastique et le réalisme sont combinés dans un univers à l’imagination très riche, reflétant la vie d’un continent et ses conflits ».
    Certaines de ses œuvres ont été adaptées au cinéma, notamment Chronique d’une mort annoncée ou encore L’Amour au temps du choléra.
    Il est considéré, avec Juan Rulfo, comme le père du réalisme magique.


Clotilde 2e année Édition – Librairie
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