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19 octobre 2007 5 19 /10 /octobre /2007 21:24
 XAVIER HANOTTE
LES LIEUX COMMUNS
BELFOND
2002

Xavier Hanotte, né en 1960 en Belgique, est un philologue et un germaniste qui traduit des œuvres  du néerlandais, puis se lance dans l'édition juridique et enfin dans la gestion de bases de données informatiques.

Bibliographie :
Manière noire, 1995
De secrètes injustices, 1998
Derrière la colline, 2000
Les lieux communs, 2002

Résumé :
Les lieux communs est un roman mêlant passé et présent, nous présentant deux récits miroirs, qui se croisent et alternent. On lit ainsi la voix contemporaine et innocente de Serge, 8 ans, entouré de sa tante dont il est épris et de ses bruyants collègues, en route pour le parc d'attractions de Bellewaerde. Et un chapitre sur deux, la voix de Pierre se fait entendre : cet officier belgo-canadien rejoint avec quatre très jeunes hommes fraîchement engagés, le front de Bellewaerde, en 1915.

Hanotte visite ainsi les thèmes de la découverte, de l'oubli personnel et collectif, de la solidarité et de la trahison. Mais c'est surtout en jouant sur les contrastes et les parallélismes qu'il touche et perturbe les lecteurs.

Contraste : « de la futilité à la tragédie » (J. C. Lebrun)

Tonalité des voix : la légèreté et l'innocence de l'enfant s'opposent au vocabulaire dur et désabusé de l'adulte. Les différents contextes renforcent bien sûr nettement ce contraste : d'un côté, on a un monde en paix, qui propose des loisirs et de la détente, matérialisé par le parc d'attractions. De l'autre, ce sont le chaos et la brutalité de la guerre.
Ces deux mondes s'opposent aussi par leurs valeurs : Serge vit dans un monde où l'argent et l'individualisme priment. Le petit narrateur surprend notamment les collègues de sa tante qui médisent gratuitement sur elle. A l'opposé, sur le champ de bataille, ce sont la camaraderie et le respect des serments qu'on porte au plus haut.
Au niveau des thèmes : le lecteur est transporté continuellement de l'adrénaline des manèges à l'angoisse de l'obus, de la jalousie infantile du garçon à la générosité mortuaire/morbide du soldat, des éclats de rire aux pleurs. Tandis que Serge se réjouit de son indépendance éphémère, Pierre recherche la compagnie de ses camarades.
 Finalement, c'est le lecteur qui a véritablement l'impression de monter sur des montagnes russes : il ne sait plus s'il doit crier ou sourire.

Parallélisme : deux scènes similaires mais traitées différemment ?

Les deux récits sont écrits en focalisation interne et à la première personne. Ils pourraient donc facilement se confondre s'il n'y avait pas la typographie des chapitres.
 Enchaînement des chapitres : Hanotte joue sur l'illusion du lecteur et reprend un thème d'un chapitre sur l'autre. Il essaye clairement de nous perdre et de nous interpeller.

[fin du chapitre 14] Sur sa trajectoire presque silencieuse, l'obus ne troue encore que de l'air. Mais son souffle va croissant, et sa colère.
Nous l'attendons, guettons l'impact.
Tous muscles tendus et et le coeur battant.
« Incoming ! » gueule quelqu'un, vers les étangs.


[début du chapitre 15] Cette fois c'est notre tour. Ça descend, ça descend, ça descend... D'abord lentement, avec un bruit comme si ça ronflait. Puis la terre fonce vers nous. Alors tout devient fou, le vent siffle, la vitesse augmente. Les gens crient. Je serre les dents et les poings, à me faire mal, je retiens ma respiration...
Plus que deux ou trois secondes avant le plouf. Je l'attends, j'ai peur mais je voudrais pas être ailleurs. Mes mains moites glissent, j'ai envie de crier avec les autres.
Voilà... Maintenant... Ne pas fermer les yeux, surtout...
Plaouff !

C'est le grand plongeon.

 Bérénice, la tante du petit est souvent comparée à un militaire, et l'équipement de Serge nous rappelle également celui des soldats
 Anecdotes semblables traitées sur deux tons : notamment celle de la photo, où chaque groupe (celui de Pierre et celui de Serge) prend la pose devant le lion de Bellewaerde.
 L'action se situant sur le même site, les décors sont donc parallèles : au début, les deux protagonistes sont chacun dans un bus. Puis, ils arrivent dans un parc, où les fleurs « sentent bon » de nos jours, ravagé par les tranchées et les impacts autrefois.
 Le thème de la maladie : les blessés graves se bousculent en 1915 alors que le mal des transports est le plus courant à l'époque contemporaine.
 Des objets sont récurrents : par exemple, la casquette qui revient d'une scène à l'autre : protection et repère pour l'un, détail esthétique pour l'autre.
 La carte aussi se retrouve dans les deux récits : pour se rassurer en silence, les soldats analysent les lignes des tranchées, tandis que le garçon tente de ne pas s'égarer, seul dans le parc.
 Des personnages sont similaires : Bérénice, la tante volage, a quitté son mari Pierre, tandis qu'au début du siècle, Berthe brise le coeur du soldat Pierre.
 Enfin et surtout, c'est le personnage du vieil homme, dans le récit du garçon, qui permet de faire se rejoindre les deux récits : une pelle à la main, une carte dans l'autre, il creuse la terre à la recherche d'un « trésor pas comme les autres », dont on ne connaîtra la nature qu'à la fin. Ce personnage aux couleurs kaki intrigue le petit garçon qui semble être le seul à le voir.

Le garçon vit-il l'équivalent burlesque de la bataille du soldat ?

Ces chassés-croisés et ruptures de tons imprègnent le livre d'une atmosphère étrange, pas vraiment surnaturelle mais un peu onirique, où s'égarent de temps en temps quelques faits inexpliqués.
Finalement, Xavier Hanotte semble nous livrer une sorte d'ode étrange et poétique à la vie et à la mémoire, que l'on pourrait résumer dans sa phrase « que l'Histoire n'oublie pas ce que vous avez fait ! ».

Inès, A.S. Edition.
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19 octobre 2007 5 19 /10 /octobre /2007 21:20
Juan RULFO.
Pedro Páramo.
Gallimard, coll. « L’imaginaire », 1955.
145p.

Pedro Páramo de Juan Rulfo, publié en 1955 est considéré comme le premier texte du réalisme magique. C'est son unique roman. La gestation/l'écriture de l'oeuvre est très longue. Il dit lui même avoir conçu l'idée de ce roman avant d'avoir trente ans. Il y fait allusion en 1947 dans deux lettres écrites à sa femme. Le roman s'appelait alors Una estrella junto a la luna (Une étoile à côté de la lune). Il dit aussi que les contes de La Plaine en Flamme étaient en partie une façon de se rapprocher du roman. Lors de la dernière étape de l'écriture de celui-ci, son titre change et devient Los murmullos (Les murmures).


Juan Rulfo est né le 16 mai 1917, officiellement à Sayula, dans la maison familiale d’Apulco, Jalisco selon lui. Il vit dans le petit village de San Gabriel. Là il découvre la bibliothèque d'un curé, déposée dans la maison familiale, ses premières lectures ont été essentielles dans sa formation littéraire. Très jeune, il se trouve orphelin et on le place dans un orphelinat à Guadalajara, capitale de Jalisco. Il suit les cours d'histoire de l'art à l'université de Lettres et Philosophie à l'université de Mexico. Il fait de nombreux voyages dans le pays dans les années 30 et 40 et il commence à publier ses contes dans deux revues : América, de la capitale, et Pan, de Guadalajara. Il commence à s'intéresser à la photographie dans ces mêmes années. C'est en 1952 qu'il obtient la première des deux bourses consécutives données par "el Centro Mexicano de Escritores" (le centre mexicain des auteurs) qui lui permettront de publier El Llano en llamas en 1953 puis Pedro Páramo en 1955. A partir de là, Rulfo devient l'écrivain mexicain le plus reconnu au Mexique et à l'étranger. Les dernières années de sa vie, il se consacre à l'édition d'une importante collection d'anthropologie pour l'Instituto Nacional Indigenista de México. Ses œuvres sont toujours éditées en Espagnol, et dans un nombre croissant d'autres langues (une cinquantaine aujourd'hui). Il meurt le 7 janvier 1986 à Mexico.


Juan Preciado, le fils de Pedro Páramo, vient à Comala après la mort de sa mère dans le but de rencontrer son père. Il ne trouve qu'un village abandonné et sans vie. Il parviendra cependant à reconstituer le passé  de son père, du village, et de ses habitants dont le sort dépendait du cacique tyrannique Pedro Páramo, qui a volontairement laissé mourir Comala. Il apprend tout cela à travers des rencontres insolites et des récits, souvent flous tout d'abord, mais qui s'éclaircissent petit à petit, au fur et à mesure que l'on avance dans le roman. On comprend que ces récits sont ceux des fantômes des habitants du village,  âmes en peine errantes qui n'ont pu trouver la paix. Ces étapes, ces rencontres ne seront pas sans souffrances pour Juan Preciado, opprimé par les murmures presque incessants des fantômes et l'atmosphère étouffante de Comala. Au final on arrive à reconstituer des bribes de récits qui donnent "l'histoire d'un cacique, de ses femmes, de ses tueurs, de ses victimes" (Carlos Fuentes, 4° de couverture de l'Imaginaire Gallimard).

La très grande majorité des personnages sont morts, ce sont des fantômes ou des souvenirs évoqués. Les personnages importants, ceux qui ont permis à Juan Preciado d'avancer dans sa quête sont le fantôme de Eduviges, amie de sa mère Doloritas Preciado, de Damiana (c'est avec elle qu'il comprend que les êtres qu'il voit et à qui il parle sont morts), de Dorotea (dite la Cuarraca) avec qui il restera jusqu'à la fin du roman (puisqu'il partage sa tombe). Susana San Juan est aussi un personnage sur lequel on passe du temps puisqu'elle est sa "voisine de tombe" et qu'elle a été le seul grand amour de Pedro Páramo. Le personnage de Pedro Páramo a une personnalité conforme à la symbolique de son nom. « Pedro » est la traduction du prénom « Pierre », mais peut-être cela évoque-t-il  l’objet minéral et inerte, dur et froid. « Páramo » signifie explicitement « étendue désertique », « plaine stérile »… c'est ce qu'il fera de Comala et ses habitants.


En quoi ce roman marque-t-il le début du courant du Réalisme Magique ?

On a bien compris que ce roman relève d'un genre qui laisse toute sa place à l'insolite. Pourquoi relève-t-il du réalisme magique ? Il s'agit d'un pays non européen, non occidental avec une histoire différente de  celle de l’Europe. Le regard étant habillé par la culture d'origine, la réalité est subjective. Leur réalisme est donc  différent que celui que l'on connaît en Europe, il n'exclut pas la magie, le surnaturel. Rulfo aborde donc des thèmes de la réalité mexicaine (et des thèmes plus en liens avec le surnaturel) mais les aborde de façon déroutante, en faisant intervenir des êtres surnaturels, des fantômes en l'occurrence, avec une écriture qui nous introduit dans une ambiance inquiétante, où règnent le doute et le mystère.

Dans ce roman, Rulfo fait une synthèse des éléments caractéristiques de l'histoire du Mexique, centrée dans une société rurale, archaïque et féodale. Un roman social donc, sur ce Mexique profond, ses usages, ses croyances, ses superstitions... Un roman historique aussi, avec de multiples allusions à la Révolution Mexicaine des années 1910/20, l'insurrection des “Cristeros” (1926-28)... Enfin, un roman qui peint la tyrannie des grands propriétaires terriens mexicains dont étaient victimes les petits paysans locaux.
Certains thèmes du roman (comme celui de la mort, du péché ou de la folie) peuvent se ranger dans la catégorie "magique" puisqu'ils concernent les croyances et superstitions des habitants. Les trois thèmes sont liés. Il est vrai que, par un mélange de mythes aztèques et de traditions chrétiennes, l'opposition entre la vie et la mort n'est pas absolue, et la frontière entre les deux est floue.  Le thème de la mort est donc traité dans cette perspective. Les personnages morts réapparaissent de manière à la fois brutale et familière tout au long du roman. Le thème du péché est lié à celui de la mort puisque certains péchés sont pardonnés alors qu'ils sont impardonnables (notamment les actes monstrueux de Miguel Páramo, fils de Pedro), non pardonné alors qu’il aurait dû l’être et provoquant donc l'errance des âmes qui ne peuvent reposer en paix… La folie est répercuté dans la mort, la pauvre Susana San Juan qui était folle de son vivant ne le semble pas moins lorsqu'on l'entend gémir dans sa tombe.
 

La peinture de l’ambiance commence par la symbolique du village de Comala. Le nom de ce petit village mexicain situé sur les pentes du volcan de Fuego de Colima (toujours en activité) signifie « le lieu sur les braises », ce qui évoque donc dès le départ le feu et les flammes de l’enfer. Comala semble en effet représenter l’enfer ou le royaume des morts. Le lecteur saute ainsi dans un monde mythique. Ses habitants sont des âmes en peine, condamnées à revivre éternellement un passé horrible et torturé. Il s’agit d’un monde sans espoir. Rulfo accentue  cette image infernale en faisant en sorte que Juan Preciado réalise une véritable descente (aux enfers) comme dans la littérature traditionnelle. Il descend d’ailleurs une pente au début du roman pour atteindre Comala.

Rulfo nous plonge dans un contexte de délire général, dans une atmosphère inquiétante, mystérieuse, et suffocante. Ce livre étant morcelé en une succession d'anecdotes, et sans chronologie, il est très difficile pour le lecteur de se repérer, il doit faire un réel effort pour faire le lien entre les différents événements, identifier les voix étranges des différents personnages grâce à de discrets indices glissés au fil du texte. On  sait difficilement de quel personnage il s'agit, quel est le lien avec l'intrigue centrale (la quête de Juan Preciado), avec qui il parle... et surtout quand !

L'absence de chronologie renforce en effet cette ambiance, car elle provoque une véritable confusion chez le lecteur. En effet, on ne cesse de se demander à quelle époque nous sommes, quel âge a le personnage en question, si, à ce moment là, il est déjà marié, s’il a déjà rencontré tel autre personnage, qui est vivant, qui est mort. Le lecteur est désorienté, déconcerté, il a cette impression étrange de suspension du temps. Dans l'esprit du lecteur, "la vie et la mort, le réel et l'imaginaire le passé et le futur, cessent d'être perçus comme contradictoires". (Carlos Fuentes).


Cette œuvre palpitante et largement reconnue par les plus grands auteurs (dont Gabriel Garcia Marquez) est donc extrêmement intéressante d’un point de vue littéraire puisqu’elle marque le « début » du Réalisme Magique. Elle est également très agréable à lire, l’écriture étant très belle et très poétique, notamment lorsqu’elle concerne des événements naturels, comme la tombée de la nuit par exemple.

            D.M.G, 2e année BIB.
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12 octobre 2007 5 12 /10 /octobre /2007 21:27
Pedro Páramo
de Juan Rulfo
Juan RULFO,
 
Pedro Páramo,
Gallimard,
coll. "L'Imaginaire", 145 p.


    Juan Rulfo (1917-1986) est un auteur mexicain, référence en matière de littérature latino-américaine et littérature générale.
    Lors d’une enfance plutôt difficile (il sera orphelin à 10 ans), Rulfo fait ses premières lectures, qui le marqueront. Il étudie à Guadalajara, capitale de l’état de Jalisco au Mexique, puis à Mexico, notamment l’Histoire de l’art. Une fois ses études achevées, il part pour de multiples voyages à travers le Mexique et les pays environnants et, dans les années 1930-1940, fait paraître ses premières nouvelles dans les revues America et Pan. Il se lance également dans la photo, qu’il pratiquera tout le long de sa vie. Ses premiers clichés sont publiés aux Etats-Unis dès 1949.
    Pour ce qui est de son travail d’écrivain, il a la chance de recevoir une bourse du Centre Mexicain des Auteurs, ce qui lui permet d’écrire et publier un recueil de nouvelles en 1953 (El Llano en llamas) puis Pedro Páramo en 1955, son seul roman. Il se consacre ensuite, et jusqu’à la fin de sa vie, à l’édition d’une importante collection d’anthropologie pour l’Institut National Indigéniste de Mexico.

    Pedro Páramo débute avec l’évocation de la mort de la mère de Juan Preciado. Elle lui fait promettre de se rendre à Comala, son village natal, afin de retrouver son père qu’il ne connaît pas, et qui n’est autre que Pedro Páramo. Juan Preciado fait donc le voyage jusqu’à Comala, que sa mère lui avait décrit comme un lieu paradisiaque et lumineux, mais où elle n’avait pas remis les pieds depuis des dizaines d’années. Quelle n’est donc pas la surprise de Juan Preciado lorsqu’il ne trouve en place et lieu de Comala qu’un village triste et abandonné !...
    Il fait cependant la rencontre de quelques personnages étranges et insolites, qui lui racontent peu à peu l’histoire du village et de son père, mort il y a des années, et dont le sort de Comala dépendait. Mais, petit tyran de province, Pedro Páramo a volontairement laissé mourir le village. Et les étranges et insolites rencontres de Juan Preciado s’avèrent être des habitants morts de Comala, qui errent en peine depuis ce temps-là…
    Juan Preciado devra souffrir afin de reconstituer le difficile passé de son père et de Comala…

Cet unique roman de Juan Rulfo sera néanmoins très vite considéré comme une œuvre majeure de la littérature, entre autres par des gens tels Carlos Fuentes, Gabriel Garciá Marquez, Günter Grass, etc…
Pedro Páramo a été et est encore très étudié à l’université et fait donc l’objet de multiples études, dont celle de Jorge Zepeda, La réception initiale de Pedro Páramo.

Récit morcelé et bouleversant la chronologie, ce roman nécessite un réel effort du lecteur, qui doit faire le lien entre les différents événements, grâce à de discrets indices glissés au fil du texte.
On a une alternance assez régulière entre le passé et le présent jusqu’à la moitié environ, où le passé prend largement le pas sur le présent qui disparaît alors.

Dans ces quelque 175 pages, l’auteur aborde des thèmes aussi forts et profonds que la mort, la peur, la religion et la folie.
La mort, vous l’aurez compris, est traitée d’une manière bien particulière, propre aux conceptions des peuples précolombiens.
La peur, vécue par tous les personnage, est donc universelle : peur de la domination, peur de la mort, peur de la perte de l’être cher…
Pour ce qui est de la religion, une large part est donnée au péché. Péché pardonné lorsqu’il est impardonnable, non-pardonné alors qu’il aurait dû l’être…Un des personnages principaux est un curé en combat avec sa propre conscience, de moins en moins sûr de sa légitimité.
Tout cela a lieu dans un contexte de délire général, une atmosphère « phtisiquement » pesante. Cette ambiance lourde est traduite par le motif de la goutte d’eau : larme de tristesse, elle se transforme facilement en goutte de pluie venant d’un ciel sombre et lui-même pesant, avec tout ce qu’il peut porter de peuple divin…
L’univers fleuri et plutôt joyeux de la jeunesse de la mère de Juan Preciado s’est donc transformé en un lieu stérile, désert, quasiment pourrissant. A cause de l’irrémédiable décision d’un terrible Pedro Páramo, devenu aphasique d’amour et de rancœur. Son nom lui-même laisse présager quelque anéantissement : « Pedro » renvoie à « pierre », le prénom, mais aussi l’objet minéral et inerte, alors que « Páramo » signifie explicitement « étendue désertique », « plaine stérile »…
Et l’homme au nom si dévastateur finit bel et bien par transformer Comala en une sorte de purgatoire, sans autres souffrances que celles que l’on porte déjà, mais sans plaisir ni réconfort, et où les morts errent en peine, incapables de reposer en paix…

En cédant au vieux réflexe qui consiste à essayer de donner un sens à chaque œuvre, alors qu’elle n’en réclame pas d’elle-même, on pourrait parler de ce livre comme d'un roman social, décrivant un Mexique profond et rural avec ses usages, ses croyances et ses superstitions. On pourrait aussi mentionner le fond historique : la Révolution Mexicaine des années 1910-1920, due à un régime politique autoritaire mené depuis la fin du XIXe siècle. Et enfin, on pourrait déclarer bien fort qu’il s’agit d’une critique de cette tyrannie dont fut victime le Mexique, tant au niveau national que régional ou provincial, à cause de ces grands propriétaires terriens sans pitié pour ceux qu’ils réduisent en esclavage !...
Mais ce serait passer à côté de l’essentiel : cette impression étrange de suspension du temps et d’incertitude lorsque l’on quitte des personnages humains et touchants à la fin d’un bon roman.

M.F., A.S. BIB-MÉD
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10 octobre 2007 3 10 /10 /octobre /2007 11:27
LA MAISON AUX ESPRITS – présentation

Auteur Isabel Allende
Traduit de l’espagnol par Claude et Carmen Durand
Editeur Fayard
Année 1984
Collection Livre de poche, n° 6143
Nombre de pages 541 pages

Citation d’Isabel Allende « Dans mes livres, j’ai voulu raconter la tragédie de ce continent torturé et l’espoir des hommes et des femmes qui luttent pour un monde meilleur. »

Lien Wikipedia pour la biographie d'Isabel ALLENDE ;
http://fr.wikipedia.org/wiki/Isabel_Allende

Dans un pays d'Amérique latine non précisé, mais inspiré du Chili, La Maison aux esprits nous entraîne sur trois générations à travers l’histoire de la famille Trueba. Commençant au début du XXe siècle, elle s'achève dans les années soixante-dix. Un personnage traverse ce roman, le patriarche Esteban qui, parti de rien, à la force de son implacable volonté, établit un empire.

L’action se déroule en alternance dans deux lieux très différents : les Trois Maria, le domaine héréditaire d’Esteban, ancré dans la terre et qui lui sert de refuge à plusieurs reprises, et la « grande maison du coin », maison un peu prétentieuse conçue à l’origine par Esteban pour abriter sa future descendance, mais qui se métamorphose au fil des temps par des ajouts de « protubérances, d’escaliers tortueux aboutissant à des endroits inhabités, des tours et des tourelles […], de portes donnant sur le vide, de corridors labyrinthiques » [p. 122] dès que Clara a besoin d’accueillir un hôte nouveau. Elle transforme cette maison en lieu de passage, que ce soit pour les humains ou les esprits. C’est un lieu de secrets, d’enchantements mais aussi d’affrontements idéologiques entre le patriarche et ses enfants ou petits-enfants au fur et à mesure que le contexte politique prend plus de place dans le récit.

Mais il s’agit surtout de l’histoire d’une dynastie de femmes, vivant dans un monde spirituel très riche. Le personnage central qui accompagne toute l’histoire est Clara, la femme d’Esteban Trueba.
Clara a 10 ans lorsque débute le récit. Elle ne paraît pas appartenir tout à fait à la réalité. Elle est décrite à plusieurs reprises comme « innocente » et « extralucide ». Elle est l’annonciatrice de ce qui va se produire et le témoin de ce qui arrive. C’est un personnage éthéré qui converse avec les esprits et ne prend pied dans la réalité qu’après un terrible tremblement de terre, à l’origine de la destruction des Trois Maria ainsi que d’épidémies et de famines.

Par la suite, c’est sa petite-fille Alba qui prendra le relais, lors de l’accès à la présidence des socialistes. Le sénateur Trueba et les hommes d’affaires conservateurs de son espèce, craignant d’être dépossédés de leurs pouvoirs et de leurs biens, sabotèrent le nouveau gouvernement en confisquant les produits de première nécessité. Alba portera donc secours à son peuple, à l’insu de son grand-père. Elle continuera de même à lutter après l’instauration de la dictature militaire.

L’histoire est portée par des dualités, des couples qui s’affrontent ou se complètent :
Tout d’abord le couple formé par Esteban Trueba et Clara del Valle, dans lequel on a l’impression que Clara n’est là que pour empêcher le pire de la nature de son mari, et le rendre plus humain car il l’aime passionnément. Elle-même semble totalement détachée vis-à-vis de lui, elle savait simplement qu’elle devait se marier avec lui.
Ils auront trois enfants. Leurs deux fils, faux jumeaux, ont des caractères opposés. L’un, Jaime, devient médecin et se dévoue corps et âme à soigner et secourir tous ceux qui croisent son chemin. L’autre, Nicolas, semble mener une vie vaine et futile, intéressé surtout par lui-même. Leur fille, Blanca, joue surtout un rôle grâce à sa liaison avec un militant socialiste issu des paysans des Trois Maria, Pedro III Garcia. Elle en sera amoureuse toute sa vie.
Blanca donnera naissance à Alba, dernière de la lignée, la seule à vraiment communiquer avec Esteban Trueba, et qui parviendra à le rendre plus humain. Elle-même tombera amoureuse d’un révolutionnaire de gauche, Miguel, qui tiendra un rôle important dans la résistance à la dictature.

Le contexte politique, totalement absent au début de l’histoire, l’envahit progressivement en obligeant ainsi les différents personnages à se positionner par rapport à lui. Seule Clara, dans son rôle d’observateur et de témoin, ne semble pas prendre parti. Alba va chercher à reprendre ce rôle de témoin, enregistrant dans sa tête puis sur des cahiers les tortures vues et subies sous le régime des militaires. Mais elle doit, pour parvenir à un recul suffisant, faire appel à l’entraînement pour « vaincre la douleur et autres faiblesses de la chair » que lui a fait subir son oncle Nicolas à son retour d’Inde, quand elle était petite fille. Cela seul lui permet de s’abstraire de son emprisonnement et de ne pas en ressortir brisée mais plus forte.

F. P., AS Bib-Méd.

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