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7 mars 2013 4 07 /03 /mars /2013 07:00

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Alessandro Baricco
Soie
Titre original : Seta
Première édition italienne
R.C.S. Libri & Grandi Opere S.p.A, Milan, 1996
Traduit de l’italien par Françoise Brun
Albin Michel, 1997
Gallimard
Collection Folio, 2001




 

 

 

 

 

 

L’auteur

« Écrivain et musicologue, Alessandro Baricco est né à Turin en 1958. Dès 1995, il a été distingué par le prix Médicis étranger pour son premier roman, Châteaux de la colère. Avec Soie, il s’est imposé comme l’un des grands écrivains de la nouvelle génération. Il collabore au quotidien La Republica et enseigne à la Scuola Holden, une école sur les techniques de la narration qu’il a fondée en 1994 avec des amis. »

Notice sur l’auteur, Soie, Alessandro Baricco (Gallimard)

 
 
Quatrième de couverture (collection Folio) :

« Vers 1860, pour sauver les élevages de vers à soie contaminés par une épidémie, Hervé Joncour entreprend quatre expéditions au Japon pour acheter des œufs sains. Entre les monts du Vivarais et le Japon, c'est le choc de deux mondes, une histoire d'amour et de guerre, une alchimie merveilleuse qui tisse le roman de fils impalpables. Des voyages longs et dangereux, des amours impossibles qui se poursuivent sans jamais avoir commencé, des personnages de désirs et de passions, le velours d'une voix, la sacralisation d'un tissu magnifique et sensuel, et la lenteur, des saisons et du temps immuable. »

 

L’œuvre

Soie se compose de 65 chapitres, de quatre voyages « jusqu’à la fin du monde », de deux couples, d’un triangle amoureux, d’un homme Hervé Joncour, de sa femme Hélène, d’Hara Kei le chef d’un village japonais, de sa maîtresse et d’une lettre d’amour.

Cette histoire commence au début des années 1840 lorsque Baldabiou, un homme au passé impossible à tracer décide de bouleverser la petite ville de Lavilledieu en y implantant des filatures à soie. Grace à cette nouvelle activité la ville va se développer pendant près de vingt ans. Mais dans  les années 1860, l’épidémie de pébrine qui touche les colonies de vers à soie en provenance des pays méditerranéens rend les œufs inutilisables.

C’est en 1853 que Baldabiou a bouleversé la vie d’Hervé Joncour, le fils du maire de Lavilledieu, en faisant de lui son importateur d’œufs de vers à soie. Ainsi jusqu’en 1861, Hervé Joncour a traversé tous les ans six cents milles de mer et huit cents kilomètres de terre à l’aller puis au retour jusqu’en Syrie et en Égypte pour aller chercher les œufs indispensables aux filatures de soie de Lavilledieu.

En 1861 lorsqu’il paraît désormais impossible d’utiliser les œufs de vers du bassin méditerranéen ou d’Inde, Baldabiou propose une nouvelle destination commerciale à Hervé Joncour, le Japon : « Ils disaient que dans cette île on produisait la plus belle soie du monde. » (chapitre 10).

C’est ainsi que le 6 octobre 1861, Hervé Joncour entreprend son premier voyage « jusqu’à la fin du monde ». Lors de son départ, sa femme Hélène lui dit pour seul encouragement : «  Tu ne dois avoir peur de rien. » Il va suivre un trajet très précis qu’il effectuera une fois par an durant quatre ans aller et retour : toujours le même ; la guerre civile rendant ses voyages impossibles au-delà de ces années. L’exportation d’œufs hors du Japon est interdite et Hervé Joncour doit de ce fait utiliser un réseau souterrain pour obtenir les œufs. C’est ainsi qu’il fera la connaissance d’Hara Kei : « l’homme le plus imprenable du Japon, maître de tout ce que le monde réussissait à faire sortir de cette île » et d’une jeune femme dont les « yeux n’avaient pas une forme orientale » qui va piquer son intérêt. Lors de ce premier voyage, Hervé Joncour resta six jours l’invité d’Hara Kei.

« Le premier dimanche d’avril — à temps pour la grand-messe — il était aux portes de Lavilledieu. » (chapitre 17).

Le 1er octobre 1862, Hélène dit à son mari : « Tu ne dois avoir peur de rien. » Cette phrase sonne le début du second voyage d’Hervé Joncour pour le Japon. Lors de ce voyage il retrouve Hara Kei et passe quatre jours dans son village où il est traité comme un invité de marque. Lors de ce voyage Hervé Joncour découvre l’amour que porte Hara Kei à sa maîtresse grâce au gage d’amour dont il lui fait don :

«  Il se souvint d’avoir lu dans un livre que les Orientaux, pour honorer la fidélité de leurs maîtresses, n’avaient pas coutume de leur offrir des bijoux : mais des oiseaux raffinés, et superbes. »

Toutefois, à veille de son départ du village, alors qu’Hervé Joncour prend un bain, l’amante d’Hara Kei lui remet un petit billet écrit en japonais.

« Le premier dimanche d’avril — à temps pour la grand-messe — il était aux portes de Lavilledieu. » (chapitre 24).

À son retour il va se rendre à Nîmes pour rencontrer Madame Blanche —  « Elle est riche. Et elle est Japonaise — » afin d’obtenir la traduction du billet : « Revenez, ou je mourrai. » (chapitre 27).
:


Cependant on ne sait pas pourquoi la jeune femme mourra. Est-ce qu’elle mourra parce qu’elle est transie d’amour ? Ou pour une autre raison ?

À son retour, il va emmener sa femme en vacances à Nice pendant l’été et ils décident de concevoir un enfant.

Au début de septembre des nouvelles d’une probable guerre civile au Japon installent le doute auprès des exploitants de Lavilledieu quant à la sureté du voyage de Monsieur Joncour. La décision  revient donc à Baldabiou et : « Hervé Joncour partit pour le Japon aux premiers jours d’octobre. » Il rejoint le village d’Hara Kei et participe à une soirée dans la demeure de ce dernier. À son retour dans son habitation après la soirée, la maîtresse d’Hara Kei l’attent à avec une jeune femme qu’elle lui offre en cadeau puisqu’elle ne peut passer la nuit avec lui.

« Le premier dimanche d’avril — à temps pour la grand-messe — il était aux portes de Lavilledieu. » (chapitre 38).

À son retour il commence à concevoir un jardin et il emmène une nouvelle fois sa femme à Nice pour les vacances. « C’était Hélène qui l’avait voulu, persuadée que la tranquillité d’un refuge isolé réussirait à tempérer l’humeur mélancolique qui semblait s’être emparée de son mari. »

À son retour, Baldabiou lui rend visite pour lui annoncer que la guerre a éclaté au Japon. Cependant Hervé Joncour insiste pour partir au Japon.

Le 10 octobre 1864, Hervé Joncour  part pour son ultime voyage au Japon avec cette phrase de sa femme : « Promets-moi que tu reviendras. » Arrivé au Japon, il trouve le village dévasté : « La fin du monde. » Il cherchera des survivants et un messager lui est envoyé par la maîtresse d’Hara Kei qui va le mener à son convoi. Cependant le messager sera condamné sous l’autorité d’Hara Kei :

« Sa loi est très ancienne : elle dit qu’il existe douze crimes pour lesquels il est permis de condamner un homme à mort. Et l’un de ces crimes est d’accepter de porter un message d’amour pour sa maîtresse. »

Par la suite Hervé Joncour sera banni du village par Hara Kei : « Allez-vous-en, Français. Et ne revenez plus jamais. »

Pour la première fois Hervé Joncour rentre de son périple avec du retard, sans larve à rapporter à Lavilledieu : « Des millions de larves. Mortes. On était le 6 mai 1865. Hervé Joncour entra à Lavilledieu neuf jours plus tard. »

Ce retour signe la fin des voyages d’Hervé Joncour au Japon. Lorsqu’il rentre de ce dernier voyage il ne rapporte pas la richesse à Lavilledieu mais il va cependant réussir à proposer une alternative aux gens de son village. Quelques mois après son retour, il reçoit par la poste une lettre écrite en japonais. Il part pour Nîmes demander à Madame de lui faire la traduction de la lettre. Hélène la femme d’Hervé Joncour décède d’une maladie en 1874.

La lettre d’amour était remplie de passion et de regret. Toutefois ce n’est que quelques mois après le décès de sa femme qu’Hervé Joncour réalisera qu’elle ne lui a pas été envoyée par la personne qu’il croyait : « Elle l’avait déjà écrite quand elle est venue chez moi. Elle m’a demandé de la recopier, en japonais. Et je l’ai fait. C’est la vérité. »

 

Analyse

Ce livre retrace les voyages d’Hervé Joncour et les différents apprentissages qu’il fait tout au long de ses voyages et de ses rencontres. Il va développer une relation amicale avec Hara Kei ainsi qu’une certaine fascination pour sa maîtresse à qui il ne va pourtant jamais parler. Lorsque la relation entre Hervé Joncour et Hara Kei passe par l’oralité, celle qu’il va développer avec la maîtresse d’Hara Kei va passer par l’échange de regards et de gestes légers. Au cours de ces voyages on peut remarquer qu’Hervé Joncour apprend à observer les petits détails de la vie et de ce qui l’entoure.

La relation entre Hervé Joncour et sa femme est très forte et pleine de confiance mais aussi de non-dit. Hélène va être tout au long du récit un soutien lointain et effacé pour son mari. C’est une épouse dévoué et amoureuse qui ne cherche que le bonheur de son mari, le laissant partir loin d’elle.

La construction du récit  passe par des répétitions, des passages entiers du livre sont utilisés et réutilisés dans le but d’encadrer certaines descriptions ou d’introduire une analepse. Alessandro Baricco utilise plusieurs fois ce procédé pour amener la description de personnages en lien avec des événements passés mais aussi pour insérer dans le récit des éléments historiques. La reprise de ces motifs encadre les digressions et permet de reprendre le récit là où il a été mis en pause par l’auteur. Au fil de la lecture lorsque l’on se rend compte de ces répétitions, on essaye de rechercher dans chaque passage une différence mais tout est identique au mot et à la virgule près, comme un refrain.

 

C.S.-L. 1ère année édition-librairie.

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6 mars 2013 3 06 /03 /mars /2013 07:00

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Alessandro BARICCO
Océan mer
Titre original
Oceano Mare
RCS Rizzoli Libri, 1993
traduit de l'italien
par Françoise Brun
Albin Michel, 1998
Folio, 2002

 

 

 

 

 

 

 

Biographie

 http://littexpress.over-blog.net/article-alessandro-baricco-novecento-pianiste-un-monologue-63587071.html



 Résumé

L'histoire se passe tout près de la mer, sur une plage et dans une pension, la pension Almayer. On ne sait pas grand chose sur cette pension, sinon qu'elle est là, surplombant la mer et les vagues déchaînées. Elle est « posée sur la corniche ultime du monde » ; c'est un endroit étrange, où la temporalité est suspendue le temps du récit. Elle va héberger sept voyageurs, sept naufragés de la vie. Ils viennent dans cette pension avec l'espoir de guérir leurs maux par la mer. Cet endroit leur permet de « prendre congé d'eux-mêmes » et de renaître.



La structure du roman

Le livre est construit en trois grandes parties : « Livre premier : Pension Almayer », « Livre second : Le ventre de la mer », « Livre troisième : Les chants du retour ». Ces trois parties sont très importantes dans le récit car elles participent à sa structuration.

Dans la première partie, l'auteur plante le décor. Il présente les personnages un par un et montre ce qui qui les relie les uns aux autres. Il explique également l'histoire de ces sept individus et la cause de leur arrivée à la pension. Tous ne sont pas venus par hasard.

Dans la seconde partie, nous assistons à un naufrage au large des côtes du Sénégal, celui de la frégate L'Alliance, bateau de la marine française.

 

« Il ne restait plus qu'à abandonner le navire. Les canots disponibles ne suffisant pas pour accueillir tout l'équipage, on construisit et mit à flot un radeau long d'une quarantaine de pieds et large de la moitié. On y fit monter cent quarante-sept hommes : des soldats, des marins, quelques passagers, quatre officiers, un médecin et un ingénieur cartographe. Le plan d'évacuation du navire prévoyait que les quatre canots disponibles remorqueraient le radeau jusqu'au rivage. […] Cependant, les canots perdirent contact avec le radeau. […] Les canots continuèrent leur progression vers la terre et le radeau fut abandonné à lui même. ».

 

Le narrateur est l'un des malheureux rescapés sur le petit esquif. Il s'appelle Savigny et il est docteur. L'auteur, par cet épisode tragique, nous dépeint la cruauté humaine et l'horreur de ce drame. Cette scène peut nous faire penser au tableau de Théodore Gericault, Le Radeau de la Méduse. C'est une huile sur toile de 491 cm x 716 cm qui date de 1819.

 radeau-de-la-meduse.jpg


Description et petite analyse du célèbre tableau

Le peintre veut, avant tout, montrer par le réalisme saisissant et cru de la scène, les souffrances de l’être humain et sa déchéance. Les hommes et les femmes souffrent, mus par le seul instinct de conservation et de survie. Ils sont dominés par une souffrance toute animale. C'est une scène de désolation.

Cette œuvre évoque le naufrage du bateau La Méduse, coulé le 2 juillet 1816, cent quarante-neuf rescapés s’étant entassés sur un radeau de fortune à bord duquel ils devaient souffrir vingt-sept jours avant d’être sauvés par un autre navire, L’Argus, qui ne recueillit en définitive que quinze survivants. Géricault s’inspire d’un événement qui a vraiment eu lieu pour mettre au premier plan les souffrances des hommes dans des circonstances extraordinaires. Il choisit un moment de forte tension : à l’horizon un navire se profile ; les survivants rassemblent leurs forces, agitent des linges. Rien ne nous dit que leurs signaux seront perçus.

La composition du tableau est fondée sur un enchevêtrement de corps qui forment une pyramide humaine. De bas en haut, les personnages expriment toutes les attitudes humaines face à l'horreur et à la souffrance. Au premier plan gisent les morts et un vieil homme désespéré, le dos tourné à l'horizon et aux autres passagers. Il tient avec son bras le corps de son fils défunt. L'arrière de l'embarcation symbolise la perte d'espoir et la désolation. Puis viennent ceux qui sont près de mourir et ceux ont trouvé l'énergie de se redresser et de jeter un dernier regard au loin. L'avant du bateau constitue l'espérance avec les hommes qui agitent leurs bras et leurs chiffons.


La troisième partie du roman d'Alessandro Barricco, « Les chants du retour », constitue un épilogue sur chacun des personnages principaux. C'est le dénouement de chacune de leur histoire et nous voyons nettement toutes les pièces du puzzle s'assembler lentement. Tous ces personnages sont complémentaires et l'un apporte à l'autre ce qu'il était venu chercher en venant à la pension Almayer.



Les personnages

Nous comptons sept personnages principaux dans cette histoire. Au fil de l'histoire, nous découvrons leur histoire, leur spécificités et les raisons qui les poussent à venir à la pension Almayer. Ils sont tous atypiques. Nous apprenons à les aimer, à les comprendre... ils sont très attachants et touchants.


Elisewin est une jeune fille atteinte d'un curieux symptôme qui la dévore chaque jour un peu plus. Son hypersensibilité la rend très fragile. Le médecin qui s'occupe de sa maladie, le Père Pluche, choisit de la guérir d'une façon radicale, par la mer. Mais c'est finalement la petite fille qui se guérira toute seule en apprivoisant celle-ci.

 

« Je peux sauver votre fille […] mais ce ne sera pas simple et, en un certain sens, ce sera terriblement risqué […]. Le voilà le piège géométrique de la science, les voilà les impénétrables sentiers de chasse, la partie que cet homme vêtu de noir s'apprête à jouer contre la maladie rampante et insaisissable d'une petite fille trop fragile pour vivre et trop vivante pour mourir, maladie imaginaire mais qui a quand même son ennemi, et cet ennemi est monstrueux, une médication risquée mais fulgurante, absolument insensée, quand on y pense, au point que l'homme de science lui-même baisse la voix, à l'instant où, sous le regard immobile du baron, il prononce son nom, juste un mot, un seul, mais qui sauvera sa fille, ou alors la tuera, mais plus vraisemblablement la sauvera, un seul mot, mais infini, à sa manière, et magique, aussi, d'une intolérable simplicité. – La mer ? ».

 

La mer est prise comme une médication de dernier recours, extrêmement dangereuse. Elle peut guérir les hommes aussi simplement qu'elle peut les tuer. Le père de l'enfant est abasourdi par ce remède et terrifié à l'idée de confier sa fille à la mer, cet élément imprévisible et d'ordinaire funeste. Mais il va finir par accepter et laisser partir sa fille vers la guérison.

Le Père Pluche est un homme d'Église qui a été chargé par le père d'Elisewin il y a huit ans de la guérir. Mais toutes ses médications sont restées vaines. Il décide de tenter le tout pour le tout en l'emmenant à la pension Almayer. Cet homme écrit également de nombreuses prières sur toutes sortes de sujets, rassemblées en un grand recueil. Par exemple, il y a Prière pour un enfant qui n'arrive pas à dire les « r », Prière d'un homme qui est en train de tomber dans un ravin et qui ne veut pas mourir ou bien Prière d'un homme dont les mains tremblent.

Bartleboom est un professeur qui cherche la fin de la mer. Il écrit en effet depuis plus de deux ans un traité qui s'appelle Encyclopédie des limites observables dans la nature, avec un supplément consacré aux limites des facultés humaines. Il cherche le moment où finit la mer, le moment où la vague aura fini de s'étendre sur le sable et retournera vers les flots.

 

« – C'est-à-dire... vous voyez, là, l'endroit où l'eau arrive... elle monte le long de la plage puis elle s'arrête... voilà, cet endroit-là, exactement, celui où elle s'arrête... ça ne dure qu'un instant, regardez, voilà, ici par exemple... vous voyez? ça ne dure qu'un instant puis ça disparaît, mais si on pouvait fixer cet instant... l'instant où l'eau s'arrête, à cet endroit là exactement, cette courbe... c'est ça que j'étudie. L'endroit où l'eau s'arrête. […] – C'est là que finit la mer. La mer immense, l'océan mer, qui court à l'infini plus loin que tous les regards, la mer énorme et toute puissante – il y a un endroit, il y a un instant, où elle finit – la mer immense, un tout petit endroit, et un instant de rien. »

 

 

Le peintre Plasson est le contraire du professeur Bartleboom qui cherche la fin de la mer. C'est un curieux personnage car il cherche sans relâche les « yeux » de la mer :

 

« au milieu du néant, le rien d'un homme et d'un chevalet de peintre. Le chevalet est amarré par de minces cordes à quatre pierres posées dans le sable. Il oscille imperceptiblement dans le vent qui souffle toujours du nord. […] [L'homme] est debout, face à la mer, tournant entre ses doigts un fin pinceau. Sur le chevalet, une toile. […] De temps en temps, il trempe le pinceau dans une tasse de cuivre et trace sur la toile quelques traits légers. Les soies du pinceau laissent derrière elles l'ombre d'une ombre très pâle que le vent sèche aussitôt en ramenant la blancheur d'avant. »

 

Cet homme mystérieux fait le tableau de la mer avec de l'eau de mer. Il explique en effet à Bartleboom, qu'il était avant de venir séjourner à la pension Almayer un portraitiste reconnu dans le monde entier. Pour réussir d'un coup, un portrait magnifique, il commençait toujours par les yeux. Puis il décida de tout abandonner pour se lancer dans une expérience extraordinaire : faire le portrait de la mer. Cependant malgré toute sa bonne volonté et ses efforts acharnés, il n'y arrive pas car il ne trouve pas les « yeux » de la mer et désespère de déceler le commencement de celle-ci. C'est grâce à Bartleboom et à un petit garçon, Dood, cohabitant avec lui dans la pension, qu'il obtiendra la fameuse réponse qu'il recherche depuis tant d'années.

 

« Et Bartleboom. Les jambes pendant, au dessus du vide. Le regard pendant au dessus de la mer.

    Écoute Dood...

Dood, c'était son nom au petit garçon.

    Toi qui es toujours ici...

    Mmmmh.

    Tu dois le savoir, toi.

    Quoi?

    Où ils sont, les yeux de la mer ?

    …

    Parce qu'elle en a, hein ?

    Oui.

    Et où diable est-ce qu'ils sont, alors ?

    Les bateaux.

    Comment ça les bateaux ?

    Les bateaux sont les yeux de la mer.

Il en resta pétrifié, Bartleboom. Ça vraiment, il n'y avait jamais pensé.

    Mais les bateaux, il y en a des centaines...

    Et elle, elle a des centaines d'yeux. Vous ne voudriez quand même pas qu'elle doive se débrouiller avec deux.

Effectivement. Avec tout ce qu'elle a à faire. Et grande comme elle est. […]

    Et les naufrages ? Les tempêtes, les typhons, toutes ces choses... Pourquoi avalerait-elle tous ces bateaux, si c'étaient ses yeux ? […]

    Et vous... vous ne les fermez jamais vos yeux ? ».

 

 

Ann Déveria a été amenée à la mer par son mari pour la guérir de son adultère. Son époux espère que l'air marin lui fera oublier son amant et calmera ses passions. Elle est donc à la pension pour guérir de l'amour mais aidera paradoxalement le professeur Bartleboom à trouver l'amour qu'il recherche depuis longtemps. C'est une femme d'une grande douceur, emplie de bonté et de gentillesse qui connaîtra paradoxalement une fin atroce et horrible.


Savigny est le narrateur de la deuxième partie du roman. Il est l'un des survivants du naufrage, abandonné sur un radeau de fortune. Nous apprenons également à la fin du roman, que c'est lui l'amant d'Ann Déveria. Il perdra celle qu'il aime à la fin de l'histoire.


Adams est un ancien marin qui était également présent à bord du radeau en compagnie de Savigny. Adams est un surnom, il s'appelle en réalité Thomas. Il a un désir de vengeance tenace et une haine féroce envers le docteur Savigny car celui-ci, pendant la dérive du radeau, a tué la femme de Thomas. Il se vengera de Savigny à la fin du roman en tuant sauvagement Ann Déveria, son amante puis sera pendu en place publique. Elisewin, jeune fille pure et candide, va être la figure complémentaire d'Adams dans le récit : «  une jeune fille qui n'a rien vu et un homme qui a vu trop de choses ».


De jeunes enfants habitent à la pension. Ils sont autonomes et sont un peu les anges gardiens des personnages. Nous ne savons presque rien d'eux, ils sont étranges et mystérieux. Dira est une jeune fille de dix ans qui s'occupe du grand livre avec les signatures des pensionnaires et du fonctionnement de la pension. Un petit garçon, Dood, est assis toute la journée sur une fenêtre les pieds pendant dans le vide. Il ne cesse de regarder la mer.



La mer est omniprésente dans le récit, c'est la trame et le fil conducteur de l'histoire. C'est également le point commun entre tous les personnages. Elle peut même être considérée comme un personnage à part entière, comme LE personnage principal du roman. Elle est un protagoniste complexe et elle est associée à différentes fonctions. Tous les personnages principaux recherchent la richesse de la mer et la comparent à un médicament qui pourrait soigner tous les maux. Elle est considérée comme l'ultime remède et le plus radical afin de les guérir définitivement. Ils utilisent également l'océan pour faire le point sur leur vie et en recommencer une nouvelle. La pension Almayer est un refuge entre l'espace réel et la mer, qui est ici presque considérée comme un espace virtuel.

 

 

« Il ne la vit donc pas, la pension Almayer, se détacher du sol et se désagréger, légère, partir en milles morceaux, qui étaient comme des voiles et qui montaient dans l'air, descendaient, remontaient, volaient, et avec eux emportaient tout, loin, et aussi cette terre, et cette mer, et les mots et les histoires, tout dieu sait où, personne ne sait, un jour peut-être quelqu'un sera tellement fatigué qu'il le découvrira. ».

 

C'est un endroit qui existe juste le temps du récit et qui disparaît ensuite, après avoir accompli sa mission. Le temps est banni de la pension et les personnages vivent au rythme de la mer. Toute leur vie, durant leur passage à la pension, tourne autour de la mer. Elle permet aussi d'oublier un passé lourd et ténébreux et de recommencer une nouvelle vie en se déchargeant du fardeau de celui-ci au pied de la mer. Enfin l'étendue salée est aussi très mystérieuse. Tous les personnages en venant séjourner dans la pension Almayer, espèrent consciemment ou inconsciemment décrypter les secrets de l'océan silencieux.



Le style de l'auteur et mon avis

Alessandro Baricco nous offre un genre hybride, inclassable. C'est à la fois un roman à suspense, un livre d'aventure, une méditation philosophique et un poème en prose. Tous les registres, ou presque, s'y succèdent : réaliste, comique, dramatique... L'auteur les manie avec une réelle virtuosité. C'est un roman empreint d'humanité, d'humour, d'étrangeté, de douceur et de cruauté. Il est criant de vérité. L'auteur a un style d'écriture particulier, bien à lui, atypique, qui donne toute sa richesse au texte. Il alterne avec un savant dosage, les scènes de description, de dialogue et de narration. Par exemple toute la deuxième partie du roman est construite sur un leitmotiv, un schéma narratif développé au fur et à mesure par le narrateur.

 

« La première chose c'est mon nom, la seconde ces yeux, la troisième une pensée, la quatrième la nuit qui vient, la cinquième ces corps déchirés, la sixième c'est la faim, la septième l'horreur, la huitième les fantasmes de la folie, la neuvième est la chair et la dixième est un homme qui me regarde et ne me tue pas. La dernière c'est une voile. Blanche. À l'horizon. »

 

Le narrateur au fur et à mesure de son récit explique chaque chose en commençant par la première puis une fois l'explication terminée ajoute une nouvelle chose à son récit. C'est le même mécanisme de narration qui revient jusqu'à la fin de la deuxième partie.



Ce livre est un petit bijou de littérature. Le lecteur est transporté du début jusqu'à la fin du roman et n'a plus envie de s'arrêter de lire. Le style d'écriture m'a déroutée au début mais il m'a tout de suite conquise. Je n'avais jamais rien lu de pareil auparavant. La poésie des mots, toujours savamment choisis et coordonnés, m'a subjuguée. La langue d'Alessandro Barricco est une langue chantante emplie de poésie et de lyrisme. Ses descriptions sont toujours d'un très grand réalisme mais sont épurées, sont simplement dites et non écrites : «  Sable à perte de vue entre les dernières collines et la mer– la mer – dans l'air froid d'un après-midi presque terminé, et béni par le vent qui souffle toujours du nord. La plage. Et la mer. ». La disposition du texte sur la page n'est jamais linéaire. Alessandro Baricco est l'un des rares auteurs à savoir dire la mer.

 

« – Si on ne peut plus la bénir, la mer, peut-être qu'on peut encore la dire. Dire la mer. Dire la mer. Dire la mer. Pour que tout ne soit pas perdu, […] et parce qu'un petit bout de cette magie-là se promène peut-être encore à travers le temps, et quelque chose pourrait le retrouver, l'arrêter avant qu'il ne disparaisse à jamais. Dire la mer. Parce que c'est tout ce qu'il nous reste. Parce que devant elle, nous sans croix ni vieil homme ni magie, il nous faut bien une arme, quelque chose, pour ne pas mourir dans le silence et c'est tout. ».

 

 

Marine D., 1ère année bibliothèques-médiathèques

 


 

Alessandro BARICCO sur LITTEXPRESS

 

 

Alessandro Baricco Novecento

 

 

 

 

 

Articles de Margaux et de Lola sur Novecento : pianiste.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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5 mars 2013 2 05 /03 /mars /2013 07:00

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Matthew O’BRIEN
Blue Angel Motel
Nouvelles traduites de l’anglais (US)
parJérôme Schmidt
éditions Inculte
  Collection « Afterpop », 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le traducteur

Jérôme Schmidt est également l’un des fondateurs de ces éditions. Il est l’auteur d’ouvrages et documents culturels, notamment sur le thème des casinos et du gambling. Après lecture du texte, il semblait tout naturel qu’il en soit le traducteur.



L’éditeur

 Les éditions sont nées en septembre 2004 autour de la revue Inculte et de son collectif d’écrivains, traducteurs et essayistes. La revue cessera les publications en fin 2010 – 2011.

Depuis janvier 2009, des parutions grand format, articulées en six collections – essais, fictions [Afterpop], documents, anthologies, collectifs et monographies. Les éditions Inculte remettent au goût du jour le livre en tant qu’objet, le culte du livre-objet. Et en effet, le design des collections a également été primé, aux États-Unis par l’AIGA (Institut Américain des Arts Graphiques) et en France par le Concours des plus beaux livres français.



L’auteur

Matthew O’Brien est un écrivain et un journaliste américain. Il vit à Las Vegas depuis 1997, et c’est de là qu’il tire ses thèmes pour ses deux uniques livres publiés pour le moment.

Depuis les années 2000, O’Brien est rédacteur en chef et directeur de publication dans un journal alternatif de Las Vegas (Las Vegas City Life). O’Brien est interpellé par la poursuite de Timmy Weber, un homme suspecté d’avoir commis meurtres et viol sur sa petite amie et ses enfants, qui échappe à la police en passant par le système d’évacuation des eaux pluviales. Il se lance alors dans l’exploration de ces égouts. C’est évidemment avec stupeur qu’il découvre des centaines de personnes y vivant.

Il s’agit du thème principal de son recueil de nouvelles Sous les néons, qui sera repris dans deux autres nouvelles de Blue Angel Motel, « Notes sur les souterrains de Vegas » et « Le ventre de la bête ».

Après cette « découverte » médiatisée mondialement, plusieurs journalistes partiront à leur tour investir ces  réseaux abandonnés.

À côté de son activité littéraire et journalistique, O’Brien est le fondateur d’un projet communautaire, « Shine a light », visant à fournir un toit, faire de la prévention sur les drogues, et autres services aux sans-abris vivant dans les égouts.



Les thèmes

Ce qui est le plus récurrent dans le recueil, c’est le thème cher à l’auteur des sans-abris, de toutes ces zones dissimulées de Las Vegas, les motels, les parcs à caravanes, les égouts, où on retrouve « les parias, les paumés, les désespérés du bord de route ».

 

« Si les murs adjacents se mettaient à tomber – et cela ne saurait tarder –, vous verriez des couples tatoués en train de baiser et de se tabasser, des veuves en fauteuil roulant scotchées devant Judge Judy à la télé, des vétérans du Vietnam piquant du nez, des femmes obèses avachies sur leur lit en lisant un roman à l’eau de rose, des hommes aux cheveux gras rotant leur bière, des poètes en fuite rédigeant fiévreusement leur journal de bord.

Parmi les clients (personne, ici, n’oserait les qualifier d’ « invités »), on retrouve une foule de stripteaseuses, de prostituées, de prêteurs sur gages, de bookmakers à la petite semaine, d’ouvriers du bâtiment, de vagues fermiers, d’employés de fast-food, de guichetiers de supérettes et toute autre âme perdue et arnaqueur en herbe imaginable à Las Vegas ».

 

 

 

Les nouvelles

Toutes ces nouvelles sont tirées d’articles véritablement rédigés par Matthew O’Brien en tant que journaliste. Il me semble important de dresser un portrait rapide de chaque nouvelle du recueil pour se faire une idée aussi proche que possible de ce qu’il tend à transmettre.


Où est passée Jenny ?

Le lecteur se retrouve dans le même vol que le personnage, une mère à la recherche de sa fille disparue à Las Vegas. On se rend compte très vite que l’on n’accompagne pas ce personnage pour les mêmes raisons que la plupart des autres passagers. Ici, nous n’irons pas du côté des lumières de l’« Entertainment Capital of the World », bien au contraire. C’est à la recherche de sa fille que l’on découvre peu à peu les côtés les plus sombres de LV, les réseaux de prostitution notamment. L’auteur nous plonge doucement dans cet univers de déchéance, où même la police ne prend plus la peine de mener l’enquête. On tombe dans un monde totalement à l’abandon. C’est une nouvelle qui laisse présager l’insoutenable paupérisme qui va s’offrir à notre lecture.


Suivre Hunter à la trace

Dans cette nouvelle, l’auteur part sur les traces d’Hunter S. Thompson, auteur du livre préféré d’O’Brien : Las Vegas Parano (Fear and Loathing in Las Vegas : a Savage Journey to the Heart of the American Dream). Thompson est un journaliste célèbre pour avoir notamment inventé et popularisé le concept du journalisme gonzo, où le journaliste assume totalement sa subjectivité et va creuser au mieux son sujet pour être le plus fidèle à la réalité. C’est un style de journalisme qu’O’Brien tend à adopter tout au long du recueil.


La dernière tentative de Larry

Encore une fois, O’Brien cherche à mettre en avant ce qui est volontairement dissimulé lorsqu’on évoque Las Vegas. Dans cette nouvelle, il interviewe le propriétaire en fin de vie d’un célèbre club de strip-tease. D’abord intrigué par la personnalité qui peut se cacher derrière ce genre de propriété, il est confronté à une toute autre image, un homme qui se lance dans la construction d’une église pour mettre sa fortune au service de sa religion.


Ma semaine au Blue Angel Motel

Il s’agit de la nouvelle qui donne son titre au recueil (en anglais du moins). Le récit prend des allures de journal de bord. C’est au cours d’un voyage dans une zone de motels plus miteux les uns que les autres qu’O’Brien va véritablement entrer dans le vif du sujet. L’auteur dresse un portrait cinglant mais qui se veut totalement objectif.


Libéré sur parole

Après une incarcération d’une dizaine d’années, un homme de 28 ans est libéré.  C’est l’histoire d’un homme, auteur d’un homicide involontaire à main armée dont il s’est mille fois repenti, qui se retrouve enlisé dans sa condition d’ex-bagnard. Il est condamné par son passé, mais aussi par les statistiques (« 70% de récidive ») qui l’empêchent de se réinsérer professionnellement et socialement.


Le cimetière des caravanes

L’auteur nous plonge dans l’Amérique de l’après-crise et de ses oubliés.


Notes sur les souterrains de Las Vegas | Le ventre de la bête

Dans ces deux nouvelles abordant le même thème, l’auteur est parti d’une simple curiosité : savoir comment un meurtrier a pu échapper à la police par ces souterrains ; il cherche à les sillonner et découvre avec stupéfaction qu’un véritable monde souterrain s’est développé, tel un monde d’abris de derniers recours. L’investigation dans les souterrains de Vegas est le thème principal de son autre livre, Sous les néons.


Le royaume des eaux usées

En lien avec les deux nouvelles précédentes, O’Brien explique et raconte ce que sont les étapes préliminaires à un article de journal tel qu’il le conçoit. C’est une étape nécessaire pour pouvoir maîtriser son sujet. Ici, il part investir une station d’épuration, en lien direct avec les égouts. Au final, dans cette nouvelle, O’Brien n’aborde pas spécialement les aspects négatifs de la vie à Las Vegas, mais plutôt une réflexion sur son métier, le métier de journalisme.


Le cimetière des caravanes

J’ai choisi de présenter cette nouvelle car elle est à mi-chemin des différents textes de ce recueil qu’ elle illustre bien car elle est comme un carrefour de tous ces oubliés de la société américaine.

Dans cette nouvelle, O’Brien part enquêter dans les « campements de caravanes sédentaires » de la ville de Las Vegas. Ce sont des parcs de mobile homes et de caravanes où des gens vivent à l’année, à défaut de pouvoir se payer des maisons, des appartements, des motels à la semaine.

 

« Si vous êtes du genre froussard, n’explorez pas un casino abandonné. N’explorez pas les arrière-cours de Fremont Street. Ne lisez pas du Poe dans les égouts de Vegas. Contentez-vous de vous balader à minuit au beau milieu du Tropicana Mobile Home Park, un campement de caravanes sédentaires comme il en existe tant dans le Nevada. Vous aurez le souffle court et l’estomac noué, et n’aurez qu’une envie : fuir. »

 

Il s’intéresse au profil de ces habitants, à leurs conditions d’habitation, et surtout au fait qu’ils se font tous peu à peu expulser à cause du rachat des terrains par des promoteurs immobiliers.


Les profils

Les personnes qui habitent dans ces campements privés en perdition sont les retraités, ceux qui cumulent les petits boulots, les invalides de guerre, les handicapés, les familles nombreuses, les ouvriers, les bas-salaires d’une manière générale. Mais de plus en plus des sans-abris et des squatteurs. Ce sont toutes ces personnes qui voient dans ces campements une alternative financièrement très intéressante, des lieux où ils peuvent s’établire. Sans distinction d’âge et de genre, il dresse le profil type de ceux que la société cherche à évincer, à mettre de côté. Ce sont des personnes à qui on ne laisse plus rien, que l’on n’épargne pas, à qui l’on n’hésite pas à dissimuler la réalité, des personnes que l’on ne craint plus et envers qui l’on se croit tout permis. Des personnes qui sont même oubliées par les travailleurs sociaux.


Les conditions de vie

Alors même que toutes ces personnes vivent dans la précarité, les conditions se détériorent à cause de la destruction prévue de ces campements, au profit de terrains immobiliers plus chers.

Les gens vivent dans un « endroit ni fermé, ni ouvert, ni abandonné, ni habité ». Ils sont contraints à vivre dans un avenir incertain, dans un climat de peur (à 18h, ils n’osent plus sortir de chez eux à cause de l’insalubrité des lieux), au côté des pilleurs qui viennent au grand jour dérober les caravanes abandonnées.

Las Vegas tend à se débarrasser de tous ces campements qui nuisent à l’image de la ville. Ainsi ils sont démolis au fur et à mesure, et il n’y en a plus aucun en construction. Toutes ces personnes sont condamnées à quitter Las Vegas ou à vivre dans la rue, ils n’ont pas les moyens financiers pour vivre dans d’autres endroits que ceux-là.
 


Unité du recueil

Tout au long de ce recueil, on s’aperçoit que le style d’O’Brien reste inchangé. Il est très particulier dans le sens où l’on ne s’attend pas à ce type d’écriture. En effet, en lien avec son métier, son style est très journalistique, il garde un ton qui se veut neutre, il relate des faits précis, des chiffres, des noms, des déclarations.

Cependant, et O’Brien en a conscience,  car le journalisme gonzo transparaît dans ses textes, il n’est pas totalement impartial. Bien au contraire, il donne son avis clairement et n’accorde pas de crédit à la parole de ceux qui accablent toujours un peu plus les personnes en difficulté.

De fait, la critique est omniprésente, elle suinte dans chaque choix de mot, de discours. L’auteur utilise des termes forts et percutants, des images qui interpellent. Il mise beaucoup sur les contrastes entre Las Vegas telle qu’on se l’imagine, telle qu’on la connaît avec son « océan de néons, ses maisons de Monopoly, ses lumières clinquantes », et le Las Vegas avec ses quartiers suburbains où les gens vivent sous le seuil de pauvreté, dans la misère, dans la précarité, dans la peur du lendemain incertain.

O’Brien met en avant que rien n’est fait, que les travailleurs sociaux sont de mauvaise foi, que les promoteurs et les propriétaires ne sont obnubilés que par l’appât du gain, que l’État et les collectivités n’en ont que faire et se soucient davantage des profits et du rayonnement que Las Vegas apporte

C’est dans ce contexte qu’O’Brien s’insurge à sa façon en publiant ce recueil. On sent sa difficulté à accepter que tant d’indifférence règne dans une ville où tout n’est que luxe, abondance, opulence, richesse et exubérance. Ce recueil est un véritable plaidoyer sous forme de témoignages pour que les choses changent.



Avis

Surprise à la lecture, je ne m’attendais pas à des textes aussi proches de la réalité. Mais une agréable surprise car O’Brien a réussi à allier poésie, sincérité et l’effroyable réalité de beaucoup d’Américains dans ce contexte d’après crise. Je le recommande vraiment, d’autant plus que je ne pense que la seule volonté de l’auteur soit de dénoncer mais véritablement de bouleverser, de faire prendre conscience de l’existence de tout cela et par-dessus tout de faire changer les choses.


Mathilde, 1ère année bibliothèques-médiathèques

 

 

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4 mars 2013 1 04 /03 /mars /2013 07:00

Cecile-Coulon-Le-roi-n-a-pas-sommeil.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cécile COULON
Le roi n’a pas sommeil
Viviane Hamy, 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Biographie

Cécile Coulon est une jeune auteure française, née en 1990 à Clermont-Ferrand. Son premier roman, Le voleur de vie, a été publié en 2007 aux éditions Revoir, une maison d’édition qui publie des auteurs ou des œuvres rattachés à l’Auvergne. En 2010, elle est publiée aux éditions Viviane Hamy avec Méfiez-vous des enfants sages, puis en 2012 avec Le roi n’a pas sommeil, qui est donc son troisième roman. Grâce à ce dernier ouvrage, elle reçoit le 15 novembre 2012 le prix « Mauvais genres » dans la catégorie « fiction », décerné par France Culture et le Nouvel Obs. Elle reçoit aussi le prix « Coup de foudre » pour le même livre, lors du festival des Vendanges littéraires de la ville de Rivesaltes.

 http://www.viviane-hamy.fr/les-auteurs/article/cecile-coulon
 http://fr.wikipedia.org/wiki/C%C3%A9cile_Coulon



Aperçu de l’œuvre

Le roman de Cécile Coulon nous plonge dans une « Amérique » des années 30, dans laquelle se déroule l’histoire de Thomas Hogan, fils de Mary et William Hogan. Thomas essaie laborieusement de se positionner en tant qu’individu dans une société où son héritage familial représente l’unique chose le définissant depuis la mort de son père. L’itinéraire qu’a pris son père dans le passé représente un danger aux yeux de la mère. Elle regarde son fils grandir dans la peur d’y entrevoir l’image de l’homme qu’elle a aimé mais qui a changé inexorablement au fil du temps, dans ce petit village de campagne.

L’atmosphère qui se dégage du roman est particulière, elle oscille entre la fraîcheur incarnée par la présence de la forêt et l’air vicié associé au village dans lequel évoluent les personnages. Il s’agit d’un village replié sur lui-même, dont les habitants semblent vivre en autarcie, tout en gravitant autour de la recherche désespérée d’un bonheur incertain. Un bonheur dont la fragile constitution s’observe d’un œil soucieux d’en protéger les fruits, comme si le simple fait de tourner une page pouvait faire s’écrouler toute la vie accumulée d’un fils et de sa mère dont l’histoire passée menace encore et toujours leur équilibre.



Extrait de la quatrième de couverture

 

« Ce que personne n'a jamais su, ce mystère dont on ne parlait pas le dimanche après le match, cette sensation que les vieilles tentaient de décortiquer le soir, enfouies sous les draps, cette horreur planquée derrière chaque phrase, chaque geste, couverte par les capsules de soda, tachée par la moutarde des hot-dogs vendus avant les concerts ; cette peur insupportable, étouffée par les familles, les chauffeurs de bus et les prostituées, ce que personne n'a pu savoir, c'est ce que Thomas avait ressenti quand le flic aux cheveux gras lui avait passé les bracelets, en serrant si fort son poignet que le sang avait giclé sur la manche de sa chemise. »

 

 

 

Thèmes et personnages

Thomas Hogan, le personnage principal, illustre le thème central du livre : la transition de l’adolescence à l’âge adulte. C’est un thème récurrent dans la littérature ; pourtant l’auteure le transpose dans une atmosphère si singulière que cela lui confère une certaine authenticité et non pas une impression de « déjà vu ». Ce thème est intimement lié à la fatalité flottante qui imprègne tout le roman ; Thomas semble voué à la « reproduction sociale » mais pas seulement ; l’histoire de son père fait violemment écho à la difficulté de devenir un homme, dans un endroit donné et selon des normes spécifiques.

La fatalité s’érige alors comme un élément prépondérant dans l’œuvre, elle s’associe à tous les efforts vains de Thomas et affecte tous les habitants du village ; on l’entrevoit dans les différentes anecdotes sur les villageois, elle n’épargne personne et scelle la vie de Thomas ainsi que celle du village.

Par ailleurs, un « personnage » important prend place aux côtés de Thomas tout au long du récit, c’est sa maison. Elle est témoin des grandes étapes de la vie des personnages et rythme leur évolution. Sa présence est duelle, elle apporte à la fois réconfort et protection mais elle incarne aussi les affres du passé : la maison se souvient et fait rappel des événements qui furent bien vite oubliés.



Avis personnel

Le roman de Cécile Coulon, nous fait voyager dans les multiples métaphores qui stimulent l’imagination du lecteur, les musiques qui rythment les différents épisodes de la vie de Thomas et contribuent à faire de ce roman une œuvre complète. Cécile Coulon a du talent, elle ne s’ajoute pas à la liste infinie de ces jeunes auteurs qui parlent de leur génération, mais surprend par le choix du contexte dans lequel se déroule une histoire hors normes. Elle explique d’ailleurs très bien cela, lors d’un entretien à France Culture le 17 janvier 2012 (émission « Un autre jour est possible »), où elle dit qu’elle n’a « pas assez de recul pour parler de [s]on pays, [s]a génération », elle choisit donc « un ailleurs qu’on ne puisse pas vraiment nommer » comme cadre  à l’élaboration de son roman. Je trouve personnellement ce choix judicieux, cela donne au récit une dimension intemporelle et sans prétention. Cécile Coulon, est selon moi une créatrice à part entière dont j’aimerai suivre l’évolution car elle m’a transportée avec virtuosité dans un univers étrangement cohérent.

Lien vers l’émission : http://www.franceculture.fr/emission-un-autre-jour-est-possible-une-histoire-de-l-amour-le-roi-n-a-pas-sommeil-roman-2012-01-17

 

 

Cécile, 1ère année bibliothèques-médiathèques

 

 

 


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3 mars 2013 7 03 /03 /mars /2013 07:00

Cortazar-Octaedre.gif



 

 

 

 

 

 

 

 

 

Julio CORTÁZAR
Octaèdre (1974)

Octaedro

Traduction
de Laure Guille-Bataillon (1976)
Gallimard
L’Imaginaire

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Julio Florencio Cortázar Descotte (1914-1984) est un écrivain de nationalité argentine, auteur de romans et de nouvelles, établi en France en 1951 – suite à ses prises de posItion contre le gouvernement de Perón – où il a travaillé pour l’UNESCO en tant que traducteur. Il traduisit en espagnol Defoe, Yourcenar, Poe. Influencée par le surréalisme français et les œuvres d’Alfred Jarry et de Lautréamont, son œuvre se caractérise notamment par la nature contrainte de  ses romans, l’expérimentation formelle (qui lui valut une invitation des membres de l’Oulipo à se joindre à eux : il déclina l’offre, objectant qu’ils n’étaient pas un groupe engagé politiquement) et la grande proportion de nouvelles gravitant principalement autour des genres fantastique et surréaliste, comme nous pourrons le voir dans Octaèdre.

Une grande partie de son œuvre, écrite intégralement en langue espagnole, a été traduite en français par Laure Guille-Bataillon, souvent en collaboration étroite avec l’auteur : ce fut le cas d’Octaedro (Octaèdre), qui fut traduit en 1976 et en 1993.

Ce recueil intitulé Octaèdre, terme désignant un polyèdre à huit faces, comporte huit nouvelles qui, telles les huit faces de ce prisme, captent et réfractent la réalité quotidienne, lui attribuant des dimensions et un volume singuliers, aux aspects fantastiques

à travers

  • « Liliana pleurant », où un homme attend sa mort programmée à lundi ou peut-être mardi, et s’imagine son enterrement (son épouse Liliana cessera-t-elle de pleurer ?) ;
  • « Les pas dans les traces », où le sombre essayiste Fraga se lance dans une biographie presque malsaine de son mentor et double, le poète Claudio Romero, sur fond de préoccupations égocentriques teintées de bribes d’humour et de réflexions sur un monde littéraire fort élitiste ;
  • « Manuscrit trouvé dans une poche », où un infortuné un peu fou mais non moins obstiné s’entête à trouver l’amour en jouant à la roulette russe : jeu étrange de hasard consistant à suivre la femme dont le reflet dans la vitre lui adressera un sourire, si et seulement si cette dernière descend à la station qu’il aura préalablement désignée pour ce faire : nous voilà plongés dans la folie du narrateur ; va-t-il pouvoir suivre Margrit, ou Ana, son reflet ?
  • « Été », où dans la nuit un cheval blanc rôde autour d’une maison de campagne, passant et repassant derrière la baie vitrée, effrayant Mariano et Zulma.  Veut-il vraiment entrer ? Que va-t-il advenir ?
  • « Là, mais où, comment ? », poignant monologue sur le rapport à un Paco mort, mais pas si mort que ça, où l’on doute et finit par se plonger dans les délires métaphysiques du narrateur ;
  • « Lieu nommé Kindberg », où la mignonne Lina ensorcelle par sa jeunesse et sa fraîcheur le vieux Marcelo dans une chambre d’hôtel luxueuse au fin fond des montagnes – récit vif et haletant au style presque libre – ces deux-là vont-ils unir leurs destins ?
  • « Les phases de Severo », vieillard en transe, observé par  sa famille réunie, – étrange séance de spiritisme au demeurant naturelle pour l’assistance – où il distribue à chacun des indices sur leur mort à venir : vont-ils mourir bientôt ? Dans quel ordre ?
  • « Cou de petit chat noir », où deux paires de gants jouent sur la barre de la rame de métro, celles de Dina et Lucho, ballet étrange de mains presque autonomes ;


Julio Cortázar nous entraîne dans un univers en tension, baigné de mort et de mystère, et néanmoins ponctué de notes humoristiques et optimistes.

Dans ce recueil varié se manifeste une réalité détournée par le prisme du fantastique, toujours à travers des scènes de la vie quotidienne, une référence permanente au reflet et au miroir, et nombre d’éléments surnaturels (clairement acceptés par les personnages) faisant irruption dans ces univers clos.

Car en effet, un univers mystérieux et cloisonné empreint d’obscurité est relayé dans chacune des nouvelles : de la rame de métro à la chambre, lieu intime et singulier propice à l’interprétation et à l’imagination, Cortázar nous immerge dans son monde. C’est aussi le tableau dynamique de relations complexes entre les êtres ; unis et désunis, rassemblés ou séparés ; souvent voilées de mensonge, reflet déformé de leurs liens.

Enfin, dans chaque nouvelle réside l’idée de temps limité, où passé, présent et futur coagulent parfois. Cortázar nous dirige vers un espace-temps autre, centré sur l’imprévisible, le hasard et la coïncidence, en évoquant dans certains récits la figure de l’écrivain : entité qui crée la fiction, se fond dans les individus, imagine et donne une dimension propre aux mots et leur confère ainsi un volume singulier.

C’est aussi l’accent mis sur la variété formelle qui assure la profondeur et le volume d’Octaèdre : on y observe une alternance de points de vue très nette, d’une nouvelle à l’autre, un mélange de natures de récit (dialogues, narrations, monologues, etc.) donnant du relief au recueil, une ponctuation qui varie d’un récit à l’autre, tantôt calibrée tantôt absente, et ainsi une variété de styles et de chutes : entre rêve et réel, Cortázar expérimente des combinatoires narratives.


Raphaëlle Labarrière, 1ère année édition-librairie

 

 

Julio CORTAZAR sur LITTEXPRESS

 

Julio Cortazar Cronopes et fameux

 

 

 

 

 

 

 

Article de Simon sur Cronopes et fameux.

 

 

 

 

 

 

julio cortazar fin d'un jeu

 

 

 

 

 

Article de Kevin sur « Les Ménades » in Fin d'un jeu.

 

 

 

 

 

 

 

Julio Cortazar les armes secrètes

 

 

 

 

 

 Article d'Esteban sur Les Armes secrètes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Raphaëlle - dans Nouvelle
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2 mars 2013 6 02 /03 /mars /2013 07:00


 angouleme-2013.jpg

 

avec Thomas Gabison, Jean-Louis Gauthey, et Jean-Christophe Menu

Débat animé par Stéphane Beaujean


Angouleme Thomas GabisonAngouleme Jean-Louis-GautheyAngouleme JeanChristopheMenu
 

Introduction


angouleme-40-ans.jpgAu festival d’Angoulême 2013 étaient mises en exergue les problématiques du monde de l’édition. Parmi les « Rencontres du nouveau monde », au beau milieu des stands des éditeurs indépendants, des professionnels du livre se sont réunis pour exposer leurs difficultés et réfléchir aux enjeux actuels de la bande dessinée. Autour d’un animateur (Stéphane Beaujean, critique BD aux  Inrockuptibles), trois éditeurs se sont invités à la table ronde : Thomas Gabison (co-directeur de la collection bande dessinée chez Actes Sud), Jean-Louis Gauthey (éditeur et directeur artistique chez Cornélius) et Jean-Christophe Menu (fondateur des éditions L’Apocalypse, maison créée en 2012 dont les premiers livres ont été publiés trois mois auparavant)

 

Première partie : présentation des intervenants

Une fois les intervenants installés, Stéphane Beaujean lance un premier tour de table avec la question « pourquoi devient-on éditeur ? ». Une occasion de revenir sur le parcours des trois éditeurs présents et de nous présenter leur travail.

Tous ont été attirés très jeunes par la bande dessinée. Jean-Christophe Menu confie même qu’à l’âge de 9 ans, il écrivait déjà des petites bandes dessinées avec ses amis, en prenant soin d’inscrire « les éditions Zéro » au bas de chaque couverture. Mais très vite, il prend en horreur la BD « classique » et s’intéresse aux frontières du genre, recherchant surtout une marginalité formelle. Cette obstination l’a d’ailleurs amené en 2011 à quitter les éditions L’Association, dont il avait été l’un des fondateurs, pour recréer une structure qui lui permette de faire ses propres choix éditoriaux. Jean-Louis Gauthey, lui, avoue avoir appris à faire des livres en les détruisant (« pour voir comment c’était fait »), puis en les ratant. Cette anecdote provoque quelques rires dans le public, mais en dit surtout long sur les débuts forcément chaotiques d’un éditeur indépendant. Grâce aux retours de ses lecteurs, cependant, ses différentes tentatives ont été de plus en plus abouties, jusqu’à faire de Cornélius une maison d’édition reconnue. À l’inverse, Thomas Gabison s’est aussi plongé très tôt dans la bande dessinée, mais a commencé comme graphiste. Il s’est tourné petit à petit vers l’édition en lançant une revue de bande dessinée, puis la collection bande dessinée chez Actes Sud. À l’origine, cette collection s’est créée autour d’un collectif de jeunes dessinateurs israëliens, Actus Tragicus, porté par la dessinatrice Rutu Modan. Sans cette rencontre, la collection bande dessinée chez Actes Sud n’existerait peut-être pas.

Stéphane Beaujean lance alors la question de la relation qu’un éditeur peut entretenir avec son auteur, une relation souvent perçue comme mystérieuse par le public. Jean-Christophe Menu se dit alors très proche de ses auteurs, puisqu’il suit de très près toutes les phases de la réalisation de leurs œuvres. Plus que dans l’édition traditionnelle, la bande dessinée impose un dialogue permanent entre l’éditeur et l’auteur. S’il déclare échanger entre cent et cent cinquante mails avec un auteur pour chaque œuvre, il tente de ne pas donner d’orientation éditoriale particulière, se contentant d’aiguiller l’auteur si celui-ci le demande. Thomas Gabison va plus loin dans sa relation aux auteurs : pour lui, l’éditeur doit avoir un regard assez singulier sur le monde pour pouvoir apporter sa vision à l’auteur. Il impose une certaine politique qui fait la ligne éditoriale de la collection : pas de résumé en quatrième de couverture, par exemple, car c’est l’image qui doit tout raconter. L’intervention de l’éditeur dans l’œuvre est donc un équilibre difficile à trouver, et tous s’accordent sur le fait qu’il est très complexe pour un éditeur de savoir jusqu’où il peut se permettre d’aller. Un problème délicat que Jean-Louis Gauthey essaie de résoudre en « s’intégrant de manière discrète » dans les bandes dessinées qu’il publie. L’éditeur est en fait comparable à un metteur en scène de pièce de théâtre. S’il intervient parfois dans la mise en scène, il essaie de ne pas trop prendre le dessus sur la narration et le discours, car « le but de la mise en scène est de mettre en lumière celui qui parle ».

 

Deuxième partie : les difficultés rencontrées dans l’édition et les techniques de réalisation.

Pour que le public se rende compte des difficultés quotidiennes de l’édition, Stéphane Beaujean propose ensuite aux trois éditeurs de présenter en détail un album dans lequel ils se sont particulièrement investis. Parmi les nombreux livres qui jonchent la table, chaque éditeur en choisit alors un.
 
Thomas GabisoAnders-Nilsen-Des-chiens-de-l-eau-01.gifn décide de décrire Des chiens, de l’eau, une bande dessinée d’Anders Nilsen, traduite par Vincent Delezoide en 2005. C’est le deuxième livre publié dans la collection. Si cette bande dessinée l’a tant marqué, c’est parce qu’elle fut  une erreur, ou plutôt un échec commercial dû à une erreur esthétique. En laissant le choix du format à l’auteur, c’est en grand format que le livre est paru, avec des marges plus importantes que prévu. Le livre s’est alors avéré « trop blanc », donnant une impression de vide aux lecteurs potentiels alors que l’histoire était pourtant particulièrement réussie. Seuls 600 exemplaires ont été vendus d’un livre qui aurait dû, selon Thomas Gabison, avoir beaucoup plus de succès. Une erreur qu’il ne reproduira pas, puisqu’il diminue maintenant au maximum tout ce qui est de l’ordre du décoratif en fonction de ce que demande l’histoire.

 

Isabelle-Pralong-Oui-mais-il-ne-bat-que-pour-vous-01.gif
Le débat du format d’une bande dessinée est apparemment récurrent dans le milieu éditorial, puisque Jean-Christophe Menu se rappelle alors qu’il était l’un des sujets de désaccord entre lui et les autres membres de L’Association. En effet, il tient à parler d’un livre qu’il avait publié dans son ancienne maison d’édition et dont il regrette les choix éditoriaux : Oui, mais il ne bat que pour vous d’Isabelle Pralong. Comme Thomas Gabison, Jean-Christophe Menu juge que le format trop grand, trop épais de l’album a pu nuire à ce « petit chef-d’œuvre ». Si la forme ne correspond pas au fond, c’est parce qu’il a fallu faire entrer ce livre dans l’une des collections de L’Association, entraînant ainsi une harmonisation nécessaire qui ne convenait pas à ce livre. À l’Apocalypse, Jean-Christophe Menu tente au contraire de ne pas « faire systématiquement rentrer les choses dans des formats », notamment en essayant de développer une réflexion sur les détails qui participent à la fois à un livre particulier et à la cohérence du catalogue en général.

 

 

 

Angouleme-Pepito.jpg

 

 

Jean-Louis Gauthey choisit quant à lui de parler de Pépito, de Luciano Bottaro, un auteur qu’il admire beaucoup. Publiés d’abord chez l'éditeur Renato Bianconi en 1952, les albums de Pépito étaient édités en petits formats et à très bas prix. Les originaux étant perdus, les seules sources de Jean-Louis Gauthey étaient donc ces petits formats. Le premier travail important a donc été un travail de restauration, puisque ces albums étaient très abîmés. L’idée était alors d’évoquer le personnage de Pépito de le reprendre en en faisant une œuvre nouvelle plutôt que d’éditer une sorte de fac-similé. Pour cela, Jean-Louis Gauthey a notamment recréé des gammes de couleurs plus simples, en s’inspirant des albums qu’il avait sous la main mais en cherchant aussi à se rapprocher plus de l’esprit de Luciano Bottaro.
 

 

 

 

 

Troisième partie. Pourquoi continuer à faire des livres ?

Le livre connaît actuellement une évolution majeure, certains parlent même de révolution. En effet, la numérisation qui a pour conséquence la dématérialisation des supports, à laquelle s’ajoutent la surproduction et la conjoncture actuelle, nous conduisent plus que jamais à réfléchir sur la fabrication des livres et leur avenir. Pourquoi continuer à faire des livres ? Thomas Gabison, Jean-Christophe Menu et Jean-Louis Gauthey ont tenté d’éclairer cette problématique en proposant quelques pistes de réflexion.

Lors de cette table ronde, les éditeurs ne semblaient pas inquiets face à l’avancée du numérique.  En revanche, ils s’accordent pour dire que leur plus grande angoisse est la fragilisation du réseau des librairies indépendantes par les grandes structures commerciales que sont Amazon et Google qui conduisent la population à ne plus se rendre chez les libraires pour acheter des ouvrages. Jean-Louis Gauthey nous dévoile qu’Amazon représente 10% de son chiffre d’affaires annuel et se place donc en première position dans leur clientèle. Un chiffre plutôt inquiétant quand on sait que lorsqu’un client représente plus de 20% du chiffre d’affaires de la librairie, il acquiert alors un statut particulier de « donneur d’ordre » et c’est en ce sens qu’une grande dépendance s’instaure. Ces acteurs désincarnés comme Amazon ont une position principale en matière de référencement et on peut imaginer qu’ils feront payer tôt ou tard l’exposition des ouvrages sur leur site. Un des problèmes soulevés par nos éditeurs concernant ces sites internet d’achat en ligne est que la population les utilise pour trouver des ouvrages qu’ils ont en tête et non pour en découvrir de nouveaux. Par le biais des nouvelles technologies, ces grands groupes commerciaux peuvent alors cibler les préférences de leurs clients afin de leur proposer des produits similaires qui seraient susceptibles de leur plaire.  C’est à ce niveau que la librairie revêt son intérêt principal. En effet, une librairie c’est aussi « une ligne éditoriale » puisque le libraire a vocation à sélectionner et proposer des ouvrages tout en amenant ses clients à découvrir des livres auxquels il ne se serait jamais intéressé sans les recommandations et les conseils avisés d’un professionnel. Mais l’exhaustivité dans une librairie est illusoire et il est donc difficile pour elles de rivaliser avec de telles structures commerciales de vente en ligne.

En ce qui concerne le numérique, les éditeurs se rejoignent sur le point suivant : les révolutions techniques sont amenées à bouleverser le domaine du livre dans les années à venir mais pour le moment l’avenir est encore incertain et difficile à imaginer. En revanche, ce qui est visible aujourd’hui selon Jean-Louis Gauthey c’est l’usage que veulent faire les marchands des avancées techniques. La manière dont sont traitées les nouvelles technologies est pour lui représentative de ce que l’être humain est capable de faire d’une invention dans ses premiers temps ; à savoir, transférer sur le numérique ce qui existe déjà sur le format papier tout en faisant payer le prix fort aux utilisateurs. Jean-Louis Gauthey montre bien qu’à ce jour, il s’agit simplement de transférer tel quel le support papier directement sur la tablette. Il n’y a pas véritablement de volonté pour créer une valeur ajoutée au support. Pour lui, les tablettes et les liseuses ne sont qu’une simple évolution du support qui peut être comparée à la révolution que fut il y a quelques années le livre de poche. « Les liseuses proposent un réel saut technologique mais elles ont le même défaut que leur ancêtre, le livre de poche, un format contraint. »[1]. Il semble que le format numérique n’ait pas exploité toutes ses facultés ; il est donc loin d’être un produit fini. Il est à concevoir comme un complément au support papier et pourquoi pas comme une alternative à des ouvrages limités par leur forme ou par leur intérêt.

Jean-Christophe Gauthey poursuit sa réflexion en proposant des idées sur ce que pourrait amener le fichier numérique que le format papier ne peut proposer :

 

– Un lien interactif en prenant pour exemple la bande dessinée de Luciano Bottaro intitulée Pépito. Imaginons alors, que dans sa version numérisée, on puisse cliquer sur la couverture et accéder à des informations relatives au travail de restauration et aux rééditions de l’ouvrage dans les années 60 et 90.

– L’association à du son et de l’image qui crée une connexion qui échappe à la 2D. On peut alors imaginer des liens hypertextes sur des mots qui renverraient à des sons, des images et des vidéos.

 

Laurent-Maffre-Demain-demain.jpg

Pour compléter ce dernier point, Thomas Gabison nous fait part d’un projet abouti en avril 2012 qui concernait le webdocumentaire en son et dessins. Tout commence avec un roman graphique à la croisée du documentaire et de la fiction : Demain, demain de Laurent Maffre qui raconte l’histoire des immigrés algériens dans le bidonville de La Folie à Nanterre, dans la banlieue parisienne. Pour élaborer l’ouvrage, l’auteur fait des recherches, mène des enquêtes et rencontre alors Monique Hervo qui va être une personnalité déterminante pour la suite de son projet. Monique Hervo est une femme qui s’est engagée contre la colonisation en 1959 et qui a vécu de nombreuses années dans le bidonville de La Folie pour aider les habitants. Durant toutes ces années, elle collecte sur place grâce à un enregistreur quatre pistes des témoignages dans le but de conserver une trace de leur histoire. Laurent Maffre et son éditeur Thomas Gabison partent donc à la recherche de subventions afin de restaurer les bandes et de les exploiter car ils entrevoient là un moyen de redonner la parole aux habitants de ce bidonville tout en apportant un complément à la bande dessinée. ARTE, coéditeur de cette dernière, apporte son aide et le travail peut commencer. À cause d’un délai restreint, Laurent et Thomas ont opté pour une forme très simple en réutilisant et développant la frise qui apparaissait sur la couverture du livre et dans laquelle ils ont intégré des puces pour déclencher les voix[2]. Le rapport à l’image est alors renforcé. C’est tout un monde qui reprend vie tout à coup ; les voix renforcent cette atmosphère intime et on est totalement absorbé par les souvenirs qui nous sont à la fois racontés et dessinés. Pour conclure, Thomas Gabison nous explique que le numérique est un outil pertinent à condition que les auteurs s’en emparent comme ils le feraient avec un crayon en « cherchant la mine parfaite pour dessiner le trait parfait ».

 

Conclusion

Séduites par le thème abordé par cette conférence « Pourquoi continuer à faire des livres ? » ; nous avons cependant été quelque peu déçues que les problématiques du numérique et de l’avenir du métier de l’édition ne soient que légèrement abordées à la toute fin du débat et ce, grâce à  l’unique question d’une jeune fille du public. Néanmoins, les réponses apportées par nos trois éditeurs nous ont permis de prendre conscience de la complexité de leur travail avec ses limites et ses difficultés et d’appréhender également le numérique comme un outil au service du livre qui doit lui apporter une plus value.


K. G & L. P, AS Bib
 

[1] Kaboom [Texte imprimé] : by Chronic'art : magazine de bande dessinée / [directeur de la publication Benoît Maurer]. - N° 1 (février/avril 2013)- . - Paris (145 rue de Belleville ; 75019) : 2B2M, 2013-. - n° : ill. en coul. ; 28 x 23 cm

[2] http://bidonville-nanterre.arte.tv/

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1 mars 2013 5 01 /03 /mars /2013 07:00

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Guéorgui GOSPODINOV
L’alphabet des femmes
traduction
Marie Vrinat-Nikolov
Arléa, 2003

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce recueil de nouvelles a été publié aux éditions Arléa, mais n’est malheureusement plus édité. Arléa publie des grands classiques de l'Antiquité, qu'il s'agisse de textes grecs, latins, hébreux ou arabes, des premiers romans, des traductions contemporaines, des récits de voyage ou encore des contes de Noël.

Guéorgui Gospodinov est un auteur bulgare né en 1968. C’est un des auteurs les plus populaires de la jeune génération d’écrivains bulgares. Il a reçu plusieurs prix nationaux.

 « La critique élogieuse en a fait "l’enfant terrible" de la littérature bulgare, entre Borges et Woody Allen » M. Vrinat, préface, p. 7.

Ce recueil, comme beaucoup d’autres oeuvres bulgares, a été traduit par Marie Vrinat-Nikolov. Cette Française passionnée par la langue bulgare en a fait son métier. Elle ne se contente pas de traduire, elle retranscrit le style propre de chaque auteur, ce qui nous permet, à nous Français, de pouvoir goûter aux différentes écritures des Bulgares.


Ce recueil compte 22 nouvelles, entre anecdotes, tranches de vie et histoires à la frontière du fantastique. L’auteur joue aussi bien avec les mots qu’avec le lecteur. Une fin inattendue, un personnage incongru, une rencontre insolite, plus rien ne peut nous surprendre chez Guéorgui Gospodinov. La traduction laisse parfaitement transparaître le jeu d’écriture de l’auteur, sa mélodie, ses saveurs, ses couleurs. Les points de vue varient entre les nouvelles ; parfois on connaît le nom du personnage principal, parfois il reste un sombre inconnu.
 
Les nouvelles qui m’ont le plus marquée sont « Les états d’âme d’un cochon le jour de Noël », « Pivoines et myosotis », « Le troisième » et « L’alphabet des femmes ».



 « Les états d’âme d’un cochon le jour de Noël »

 Dans cette nouvelle, le personnage principal est un cochon, ou du moins son âme. En effet, c’est encore une tradition dans les campagnes bulgares que de tuer un cochon pour Noël. Perchée sur un arbre, cette âme de cochon observe son corps couvert de sang alors que les bouchers s'apprêtent à faire cuire ses oreilles dans la cendre. « C’est le premier amuse-gueule, et donc le meilleur », p. 100.

Elle va ensuite nous faire part d’à peu près tout ce qui lui passe par la tête, ses sentiments – bizarrement non-violents – pour les bouchers, son destin – Enfer ou Paradis, bien qu’elle penche plus pour la descente en Enfer – avant de quitter la Terre, de s’envoler.



« Pivoines et myosotis »

Un homme, une femme, une salle d’embarquement. Ils se connaissent depuis quelques heures et trois cafés. Des inconnus qui s’inventent des souvenirs communs, des bonbons déposés dans une boîte aux lettres, une nuit terrifiante dans un monastère, un emménagement, une jambe cassée. Puis un vieillard, on devine qu’il s’agit du même homme, 50 ans plus tard, toujours à l’aéroport, hésitant à retourner chez lui, auprès de sa femme.
 
Cette nouvelle, je l’ai lue à deux reprises. Chaque fois, elle m’a laissée avec un sentiment d’incompréhension. Les souvenirs partagés entre les deux étrangers sont-ils vraiment inventés ? Ou sont-ils les souvenirs réels de ce vieillard ? À la fin, il nous parle d’une femme à l’inaccessible jeunesse. Est-ce la femme de l’aéroport ? Ou une autre femme à laquelle il se serait marié, en dépit des souvenirs immortels de la femme de l’aéroport ?



 « Le troisième »

Elle se sent observée. Un œil qui ne la quitte pas, qui l’observe sans arrêt. Durant des jours, des semaines, elle n’ose pas en parler à P., son mari, qui se moquerait d’elle. Elle voit cette chose plus comme un œil que comme un homme, blanc et gluant. Puis au milieu de la nuit, elle se rend compte qu’il est entré en elle. P. ne comprend pas, elle oui. Bientôt, ils seront trois.



 « L’alphabet des femmes »

Quand Wilhelm retrouve Vilhelm, l’amant des lettres. On ne le sait pas encore, mais les lettres – de l’alphabet – sont les éléments centraux de la nouvelle, en plus des femmes. Ce sont ces passions qui vont réunir les deux hommes, forçant « Double V » à prendre contact avec « Simple V », l’écrivain, pour lui faire écrire son histoire.

Tout commence avec des biscuits en forme de lettres, confectionnés par la mère de « Double V ». Puis, avec son premier amour, Anna, démarre une étrange quête, le projet de sa vie. Ce qu’il veut, c’est l’alphabet tout entier. Il enchaîne les femmes, au gré de l’alphabet, avec différentes caractéristiques : la femme « B », par exemple, attendait un bébé. « Choisir une lettre, c’est perdre toutes les autres. Je voulais tout, l’alphabet tout entier ». « Double W », p. 25.

Il lui manque seulement deux lettres pour terminer son alphabet. « V » et « W ». On s’attend donc à ce que cela ait un lien avec « V », son ami écrivain. Seulement, non, ce que va lui demander « W », c’est qu’il finisse son histoire avec sa femme, Wilhelmina, la seule de la ville qui ne soit pas la fille de « W ».

Cette nouvelle est ma préférée. Elle est racontée avec beaucoup de légèreté, alors que l’histoire de « W » est pourtant bien sérieuse, tout comme sa demande finale. Par ailleurs, la fin de cette nouvelle est des plus inattendues, tout en étant très satisfaisante.

J’ai beaucoup aimé ce recueil dans son ensemble, même si certaines nouvelles arrivaient difficilement au niveau de certaines autres. Le ton léger de Gospodinov est très agréable, son écriture simple et efficace. La littérature bulgare, et plus particulièrement la nouvelle, est très peu connue en France, ce qui est assez dommage, car elle est très différente de ce que l’on peut trouver en général dans les librairies françaises. En effet, l’écriture de Gospodinov est pleine de jeux avec les mots écrits, mais aussi avec les non-dits qui peuvent être révélés en fin de nouvelle ou pas, ce qui laisse le lecteur intrigué et sur sa faim.


Margot, 1ère année édition-librairie

 

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28 février 2013 4 28 /02 /février /2013 07:00

Herve-le-Corre-1.jpg

 

Herve-Le-Corre-Les-coeurs-dechiquetes.jpg

 

 

Nous avons eu le plaisir de recevoir Hervé le Corre, auteur de polars et enseignant bordelais. Il a reçu le grand prix de littérature policière en 2009, le Prix Mystère de la Critique 2010 pour Les Cœurs déchiquetés et le prix du Nouvel Obs/ bibliobs du roman noir français. Un nouveau roman est en cours d’élaboration.



Comment vous est venue l’envie d’écrire ?

Hervé le Corre, nous raconte qu’il commence à écrire dés l’enfance. Il aimait surtout raconter des histoires à ses amis et ses proches. Pour lui, les rédactions d’école n’étaient aucunement une « corvée ». Bien sûr, l’amour de la lecture lui a donné envie d’écrire. Pour exemple, la poésie fut et est encore aujourd’hui une source d’inspiration.

Ces différentes lectures au cours des années lui ont permis de s’imprégner de toutes sortes de personnages, d’atmosphères, de sentiments… pour ensuite s’en servir dans ses romans.
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Il a fait des études de lettres classiques ; pourtant, il a cherché à s’éloigner du style classique pour écrire ses romans. Il ne souhaitait pas être comparé à des auteurs académiques.

Le déclic s'est produit avec la lecture du Petit Bleu de la côte ouest de Jean-Patrick Manchette, auteur de romans policiers. Il fut impressionné par l’écriture et le style particulier de Manchette. Il s’agissait d’un perfectionniste qui passait beaucoup de temps à peaufiner son style.  Avec J.-P. Manchette, Hervé Le Corre pensait que qu’un livre facile à lire serait facile à écrire ; avec son expérience, il nous avoue que c’est loin d’être le cas.

Ses commencements dans l’écriture consistent, comme souvent chez les débutants, en  de petits morceaux de texte mis bout à bout, des personnages juste esquissés, puis petit à petit les grands thèmes et une intrigue commencent à se dessiner.


 
Comment construire ses personnages, les grands thèmes d’un roman et un style propre ?

En commençant à la Série Noire, il partait en général de faits divers et histoires en tout genre (terrorisme/indépendantisme basque, histoires d’amour sur le Minitel…).

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L’homme aux lèvres de saphir (très différent de ses autres romans) fut une grande « rupture intellectuelle ». À la suite de beaucoup de refus de son éditeur, Hervé Le Corre décide de changer. Pour écrire ce livre, il s’inspire de Lautréamont. Il choisit la Commune de Paris en toile de fond, car pour lui, il s’agitd’une période qu’il considère comme une des plus importantes (et intéressantes) de l’Histoire de France. Il pensait depuis un moment à faire un livre autour de la Commune.

Pour le style, il nous dit, qu’il ne veut surtout pas faire de grandes descriptions à la Zola ; ce n’est pas son but du tout en écrivant ses romans.  Au XXIème siècle, pour Hervé Le Corre, il n’est plus utile de faire de grandes et précises descriptions pour envelopper le lecteur dans une atmosphère particulière ou  pour lui faire imaginer un personnage ou encore un lieu.

Hervé Le Corre travaille d’abord pendant un long moment  (plusieurs années) sur la « préparation » du récit (les thèmes, recherches historiques, …). Puis, il passe à la réalisation « technique » de l’ouvrage ; il construit un style qu’il souhaite « sec » pour un récit plus « rude ».



Dans chaque roman, il y a la présence de personnages très forts, des personnages souvent perturbés ? Comment les construisez-vous ?

Par exemple, dans L’Homme aux lèvres de saphir, l’auteur a tenté de créer un équilibre entre les personnages « bons » et les personnages « sombres ».  Hervé Le Corre part en général d’une idée vague de personnage, puis il  lui donne de la profondeur, lui construit une histoire ; la constitution de ses personnages semble venir d’elle-même.

L’auteur part aussi de la réalité pour construire quelques-uns de ses personnages, pour imaginer leurs réactions face à certaines situations.

Hervé le Corre 3

Comment sort-on de l’écriture d’un roman ?

L’écriture d’un roman est certes prenante et intense mais l’auteur nous prévient qu’il ne s’identifie pas aux personnages au point de faire des cauchemars. Même si des passages restent difficiles à écrire car très violents ;  l’écriture est une mise à distance et permet une sorte de « protection ».

Éric-Emmanuel Schmitt, à propos de La part de l’autre, biofiction sur la vie d’Hitler, raconte qu’écrire sur un tel personnage l’a profondément marqué. Il vivait avec ce personnage qu’était Hitler, cela en devenait presque insupportable.  Au contaire, Hervé le Corre arrive toujours à tenir ses personnages à distance. C’est un « travail d’équilibriste ».



Quel a été  le déclic pour vous faire éditer ?

Par « pure vanité » nous répond Hervé Le Corre. Mais attention, il s’agit de rester humble et le refus de certains de ses récits par son éditeur permet de prendre du recul, c’est important pour continuer d’écrire.



Comment se passe la collaboration avec l’éditeur ?

Chez Rivages/Noirs, « l’éditeur prend le texte tel quel », mis à part la correction des fautes d’orthographe ; Hervé le Corre n’a pas eu à modifier un chapitre. Pour le moment, il n’y a pas de travail de réécriture.



Quand est-ce que l’on décide qu’un roman est terminé ?

La fin de l’intrigue vient toute seule. Le plus difficile est de finir d’un point de vue stylistique ; comment terminer quand un livre « bouillonne encore » ? L’auteur nous informe qu’il écrit lentement ; il prend le temps de relire par morceaux et de retravailler le texte petit à petit. À la fin, il relit tout son texte. Enfin, il faut se décider à se défaire de son texte pour ensuite le présenter et le laisser aux lecteurs.

Herve-le-corre-trois-de-chutes.gif

Pourquoi avoir choisi Bordeaux et/ou la région bordelaise pour vos romans ?

« Par facilité », Hervé Le Corre connaît très bien la ville. Cela l’inspire pour faire évoluer ses personnages dans l’espace. Il est « charnellement » attaché à cette ville qu’est Bordeaux.



Quelle relation avez-vous avec les lecteurs ?

Il n’écrit pas pour ses lecteurs, c’est-à-dire qu’il écrit ce qu’il aime et si ses ouvrages trouvent du public ce n’est que positif. Il n’écrit pas pour ses lecteurs mais il sait que dés qu’il y a publication, il y a des « lecteurs au bout ».

L’auteur  fait quand même toujours attention à la violence qu’il utilise.  Il ne fait pas de l’ultra-violence si ce n’est pas nécessaire au récit.
.
L’auteur nous parle aussi d’une nouvelle relation entre auteur et lecteurs : les blogs et les critiques sur internet.



D’où vient le titre L’homme aux lèvres de saphir ?

Nous avons remarqué, qu’à première vue, le titre de cet ouvrage ne correspond pas tellement à l’histoire qu’Hervé Le Corre nous raconte.

L’auteur nous explique : pour l’anecdote, le manuscrit était prêt à l’envoi, dans une enveloppe, il manquait juste… un titre. Alors, l’auteur a rouvert Les Chants de Maldoror pour y trouver la dénomination de « l’homme aux lèvres de saphir ».

Au départ, ce fut un titre choisi un peu au hasard, mais au fond et avec le temps, le titre plaît de plus en plus à l’auteur. Ce titre peut s’expliquer par le fait qu’un homme aux lèvres de saphir serait, dans l’imagination d’Hervé Le Corre, un homme aux lèvres bleues et dures, c’est-à-dire un homme froid et cruel, exactement à l’image du serial killer du roman. Un titre étrange pour un personnage tout aussi étrange.


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Nous remercions Hervé Le Corre d’être venu nous parler de lui, de son écriture et de ses romans.

Pour retrouver toutes les vidéos d’Hervé le Corre à l’IUT Michel de Montaigne :
https://www.facebook.com/crm.iutbxtrois?fref=ts


Marion A., AS bib.






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27 février 2013 3 27 /02 /février /2013 07:00

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Fábio MOON & Gabriel BÁ

Daytripper : au jour le jour
Couleur : Dave Stewart
Traduction : Benjamin Rivière
éditions Urban Comics, 2012
prix Will Eisner
du meilleur récit complet en 2011.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Daytripper faisaitt partie de la sélection officielle du festival International de la bande dessinée d’Angoulême de 2013 : http://www.bdangouleme.com/78,selection-officielle

 
 
Présentation des auteurs
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Fábio Moon et Gabriel Bá sont deux frères jumeaux qui vivent à Sao Paulo au Brésil depuis qu’ils y sont nés en 1976. Leur œuvre a été plusieurs fois récompensée par le prix Will Eisner, et une autre bande dessinée également récompensée, Casanova, a été publiée en janvier 2013 aux éditions Urban Comics en France.

Pour plus d’informations sur leur travail, voici un lien vers leur blog (écrit en anglais) : http://fabioandgabriel.blogspot.fr/

 

Résumé
 
Daytripper raconte l’histoire, ou plutôt la vie d’un homme, d’un fils et d’un père. Un homme qui fut également un enfant, qui se transformera en vieillard, qui a vécu déjà, qui vit encore et qui vivra toujours comme on vivrait un rêve.

D’un point de vue concret, il s’agit d’une bande dessinée qui relate la vie sous tous ses aspects de Brás de Oliva Domingos, chroniqueur qui écrit sur la mort des personnes de son époque dans un journal quotidien de Sao Paulo, à travers dix chapitres devenus étapes de sa vie. Jusque-là, rien de bien anormal, mis à part un léger détail : chacune d’elles (ou presque) n’est pas présentée dans l’ordre chronologique et se clôt sur la mort du personnage principal, présentée en cartouches dans le style propre aux nécrologies qu’il écrivait lui-même.


 
Structure de l’œuvre
 
Cette œuvre se divise en dix chapitres caractérisés par un moment vécu par le personnage central à un âge défini de sa vie. Le lecteur peut alors découvrir que durant son existence, Brás de Oliva Domingos traverse des étapes déterminantes qui nous font redécouvrir des valeurs telles que l’amitié, la passion, l’innocence de l’enfance, l’importance de la famille, etc. Voici donc une liste des chapitres de Daytripper avec l’âge et les valeurs qui leur correspondent :

« Chapitre 1 : 32 ans ». Cette première partie fait découvrir au lecteur Brás de Oliva Domingos, sa situation professionnelle et familiale, mais ce qui nous interpelle c’est la place de la mort dans cette existence : le chapitre débute avec trois nécrologies et on découvre un apprenti écrivain plein de doutes, qui se questionne sur sa vie, la vie et la mort. Ainsi le ton général est donné, mais ce qui se dégage de ce chapitre « introductif » est avant tout un malaise vis-à-vis de la relation qu’entretient Brás avec son père, écrivain consacré, qui représente les craintes du personnage principal : échouer dans sa quête d’écriture, d’existence pleinement vécue et de reconnaissance des gens qu’il aime. Il joue le rôle d’un homme qui n’accepte pas sa position de fils et ne comprend pas l’héritage que lui transmet son père. C’est avec ces doutes qu’il succombe suite à un braquage qui a mal tourné.
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« Chapitre 2 : 21 ans ». Avec ce deuxième chapitre, le lecteur découvre le personnage principal plus jeune de onze années, en voyage avec son ami Jorge à Santiago, une région où le folklore est une part importante de la culture locale. Il y rencontre une jeune femme qui éveille en lui une certaine passion et lui fait réaliser le sens de sa vie et les rêves qu’il veut réaliser. Pourtant, cette passion le mènera jusqu’à la mort, puisqu’en voulant la retrouver il meurt noyé en mer.

« Chapitre 3 : 28 ans ». Ici, le lecteur retrouve notre héros en pleine déprime après que la femme qu’il a aimée dès le premier regard à Santiago sept ans plus tôt l’abandonne seul, avec ses idées noires et l’impression que sa vie est déjà terminée. Pourtant, par pur hasard, il aperçoit dans une boulangerie une  jeune femme qui illumine ses pensées : il sait que c’est elle, que c’est maintenant que sa vie va commencer. Il s’en va alors courir dans la rue pour la rattraper avec l’impression de se sentir tellement heureux qu’il pourrait s’envoler, avant qu’un camion ne l’écrase et mette fin à ses espoirs.

« Chapitre 4 : 41 ans ». Treize ans plus tard, nous assistons à un moment exceptionnel pour Brás. En effet, lui et sa femme Anna, qu’il a rencontrée dans  une boulangerie voilà plusieurs années (ou un chapitre), vont avoir leur premier enfant. La panique commence pour cet homme qui va devenir pour la première fois père. Cependant, ce tableau touchant est assombri par une triste nouvelle : s’il devient père, il devient également orphelin, car son père vient de mourir d’une crise cardiaque. Alors que son fils vient de naître, Brás se rend chez lui pour chercher des affaires pour son nouveau-né. Malheureusement, devant le bureau de son père, le chagrin l’envahit et comme celui de son père, son cœur s’arrête.

«  Chapitre 5 : 11 ans ». Il s’agit d’un chapitre particulier, car nous rencontrons Brás de Oliva Domingos alors qu’il n’était qu’enfant, entouré de sa famille, dans un ranch où il semble vivre une existence en dehors de toute réalité. Son enfance reflète l’innocence et les découvertes des premiers jours avant d’entrer dans un monde plus réaliste, plus adulte. Malheureusement, cette vie d’enfant n’est pas dépourvue de danger, et alors qu’il jouait au cerf-volant en plein centre-ville, il décède à cause d’une électrocution.

« Chapitre 6 : 33 ans ». Ici, Brás est rendu à un stade de sa vie assez simple : il a un emploi, une femme qui l’aime, un ami qui peut compter sur lui. Seulement voilà, ce dernier se pose quelques questions sur la vie. Suite à un accident mortel d’avion à bord duquel il aurait pu se trouver, Jorge s’interroge sur ce qui vaut la peine d’être vécu. Il contacte alors son ami Brás pour lui dire que c’est fini, qu’il va disparaître pour vivre comme il l’entend. Mais son ami ne compte pas en rester là : il décide de partir à sa recherche pour lui faire entendre raison, départ qui s’achève brutalement sur la route avec un accident de la circulation causé par deux camions.

 « Chapitre 7 : 38 ans ». Cinq ans après, Brás, devenu auteur célèbre, est toujours sans nouvelles de son ami jusqu’à ce qu’il reçoive une carte postale. Sa femme tente de lui faire entendre raison, ce qui ne l’empêche pas de repartir à la recherche de Jorge. Pourtant, lors de leurs retrouvailles, Brás réalise qu’il est trop tard pour son ami : ce dernier, devenu fou, le tue au beau milieu du désert avant de se suicider.

« Chapitre 8 : 47 ans ». Ce chapitre, plus particulier que les précédents, nous montre le quotidien d’Anna, la femme de Brás et de leur fils Miguel, la famille de Brás sans ce dernier, parti en tournée promotionnelle pour son livre. Le lecteur a alors le loisir d’observer l’importance qu’occupe sa famille pour Brás sans que ce dernier apparaisse. On découvre ainsi une femme qui aimera toujours son époux, et un fils qui a besoin de la présence de son père. Malheureusement pour lui, ce ne sera plus possible puisque celui-ci succombe des suites d’une opération en urgence pour traiter une tumeur.

 « Chapitre 9 : le rêve ». Cette dernière partie est difficile à comprendre, puisqu’il s’agit dans la majeure partie d’un rêve fait par Brás. Ce songe débute par un avertissement d’Iemanjá, la déesse des mers, qui l’avertit : il ne doit pas se contenter de suivre sa vie de loin, il lui faut la vivre pleinement sans quoi elle lui échappera. Puis, le lecteur suit l’évolution du personnage à travers ce rêve, en traversant différentes étapes de sa vie, notamment les chapitres précédents, et en rencontrant des personnages déjà aperçus auparavant comme son père, qui lui fait comprendre que c’est à lui de décider de sa vie, que s’il veut sortir de ce rêve et enfin se réveiller, c’est à lui de le vouloir. Sur ces bonnes paroles, Brás ouvre enfin les yeux sur un monde réel et pourtant plein de couleurs, et la première chose qu’il fait est de s’asseoir face à sa machine à écrire avec laquelle il se décrit comme un rêveur.
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« Chapitre 10 : 76 ans ». À travers ce dernier chapitre, le lecteur retrouve un Brás transformé en vieil homme, qui plus est atteint d’une tumeur au cerveau. Alors qu’on lui propose un autre traitement, il refuse pour pouvoir rentrer chez lui auprès de sa femme et vivre ses derniers instants comme il le souhaite. Puis, de retour dans sa maison, il voit son fils Miguel, déjà adulte et père d’une famille épanouie. Ce dernier confie à Brás une lettre que son père avait écrite le jour où Miguel est né. Brás, ému, lit alors la lettre et comprend enfin ce que son père voulait lui transmettre : la vie d’un homme se construit avec sa famille.

 

La vie et la mort
 
Pour Brás, la mort fait partie de la vie. D’ailleurs, Daytripper est, selon les frères Bá et Moon, une « humble méditation sur la mortalité ». En effet, ici le lecteur tourne les pages de ce livre comme celles de l’histoire de sa vie, il n’est plus simplement spectateur, il lit au même rythme que le personnage vit ce qui semble être ses derniers instants, voire les plus forts de sa vie.

La figure de la mort, sous la forme d’un esprit des eaux appelée Iemanjá, est présente dans deux chapitres de l’ouvrage (chapitre 2 et chapitre 9). Ainsi, elle lui conseille de cesser de voir défiler sa vie comme un rêve et de la vivre, sans quoi elle lui échappera : « Pour réaliser tes rêves… Tu dois vivre ta vie. Réveille-toi. Avant qu’il ne soit trop tard. »

Cet ouvrage nous permet de réfléchir sur un nouveau point de vue philosophique sur la vie et de la mort : sait-on réellement quand commence notre vie et quand elle prend fin ? Pourtant, qu’on ne s’y trompe pas : Daytripper ne cherche pas à nous montrer comment vivre pleinement sa vie, mais à quel point elle peut nous laisser un goût d’inachevé quand elle prend fin et à quel point il est important d’en prendre conscience.

  daytripper-pl-02.jpg

Graphisme
 
On trouve beaucoup de couleurs à travers les pages. Les traits de crayon sont plus évasifs et irréguliers dans les planches mettant en scène la vie réelle du personnage, tandis qu’au contraire, dans les scènes oniriques (avec l’esprit des mers notamment), les couleurs sont plus simples, elles ne sont pas travaillées avec des jeux d’ombres et des dégradés très détaillés ; les vignettes contiennent des teintes plus opaques.

 

Avis personnel
 
La première fois que j’ai lu Daytripper, j’ai été assez surprise par le déroulement de l’intrigue. Je ne comprenais pas ce qui se passait avec ce personnage. Il m’a fallu plusieurs relectures pour vraiment intégrer l’intérêt de cette bande dessinée, et lorsque je l’ai fait découvrir à ma sœur de seize ans, elle a trouvé l’histoire de ce personnage étrange, car « c'est bizarre, il vit sa vie comme s'il ne se passait rien ». J’avancerai ainsi qu’il s’agit d’une œuvre qui s’adresse davantage à un public mature et demande une certaine distanciation pour vraiment s’en imprégner.

En ce qui me concerne, j’estime qu’à travers cet ouvrage les frères Bá et Moon transforment la vie en une aventure hors du commun. En somme, c’est une œuvre puissante, puisqu’elle véhicule beaucoup de choses et de valeurs. Je m’accorde avec la dernière phrase de présentation de l’ouvrage sur sa quatrième de couverture, qui est la suivante : « Daytripper fait partie de ces livres que vous refermerez avec le sentiment d’avoir découvert quelque chose en vous dont vous ne faisiez que soupçonner l’existence. »

 
Sarah Dabin, 2e année Bibliothèques-Médiathèques

 

 

 


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Published by Sarah - dans bande dessinée
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26 février 2013 2 26 /02 /février /2013 13:00

Mathias Enard Parle leur de batailles

 

 

 

 

 

 

 

 

Mathias ÉNARD
Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants
Actes Sud, 2010
 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’auteur

Parcours universitaire

Auteur français né en 1971 à Niort, il a suivi des études d’arabe et de persan à l’INALCO et a fait plusieurs séjours au Moyen-Orient. En 2010, il enseigne l’arabe à l’Université autonome de Barcelone.



Parcours littéraire
 
Il publie chez Actes Sud, dès 2008, son premier roman Zone, qui est une seule phrase de 500 pages.

Il participe aussi au comité de rédaction de la revue Inculte.

Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants est publié en 2010 et a reçu plusieurs prix, dont le Goncourt des lycéens.

Mathias Énard a publié Rue des voleurs en août 2012.



Le roman

Le titre du livre est inspiré par un extrait du Rudyard Kipling dans l’introduction d’Au hasard de la vie

« Puisque ce sont des enfants parle-leur de batailles et de rois, de chevaux, de diables, d’éléphants et d’anges mais n’omets pas de leur parler d’amour et de choses semblables ».



Résumé

En débarquant à Constantinople en 1506, Michel-Ange sait qu’il brave la colère et la puissance  de Jules II, pape guerrier et mauvais payeur, dont il a laissé en chantier l’édification du tombeau, à Rome. Mais comment ne pas répondre à l’invitation du sultan Bayazet qui lui propose – après avoir refusé les plans de Léonard de Vinci – de concevoir un pont sur la Corne d’or.



Entre fiction et réalité

L’inspiration de l’auteur est venue après la découverte d’un projet de pont sur la Corne d’or signé par Michel-Ange mais qui n’a jamais été réalisé.

Il s’agit donc, comme précisé sur la première de couverture, d’un roman, mais basé sur des événements réels. À la fin du livre, l’auteur propose des notes où il détaille tout ce qui est véridique dans son récit.

Il nous précise donc lui-même qu’une partie de son œuvre est inventée, notamment les sentiments entre les différents personnages, caractéristique plutôt romanesque.



Michel-Ange et la ville de Constantinople

Mathias Énard nous présente donc dans ce récit le personnage de Michel-Ange, né en 1475 et mort en 1564, une des figures majeures de la Renaissance. Il nous le présente ici dans une toute petite part de sa vie dont effectivement on ne sait pas grand-chose. Il brosse là un portrait de l’artiste pas très élogieux alors qu’à l’époque l’artiste était considéré comme un messager divin. Michel-Ange est décrit comme « vaniteux, orgueilleux, colérique, névrosé, manquant cruellement d’assurance ». L’auteur cherche ici à montrer que le génie est en réalité un homme. Ce qui permet à l’auteur de jouer avec les différentes émotions de Michel-Ange, de l’émerveillement causé par la contemplation de Constantinople à la peur et à la paranoïa.
  
C’est à travers ses yeux que l’auteur présente la ville de Constantinople et l’univers oriental que l’on découvre à travers les promenades que Michel-Ange fait avec son guide Mesihi. Il découvre les us et coutumes et même les arts lors de la visite de la Basilique Sainte-Sophie.

C’est à travers ces émotions et la variation des différents points de vue que des relations particulières vont s’instaurer entre les différents personnages.



Les relations entre les personnages

L’auteur joue sur le point du vue ; la plupart du temps, le récit est écrit à la première personne et au présent. La première personne intervient quand l’auteur insère les véritables lettres de Michel-Ange à son frère.

Il y a également à plusieurs reprises dans le récit l’intervention d’une première personne assez mystérieuse, qui intervient juste au début du livre ; le lecteur ne connaîtra l’identité du personnage que vers le milieu du récit. C’est une danseuse androgyne par le biais de qui vont se lier les différentes relations ambiguës entre les personnages. Cette femme qui a l’air d’un homme est la source de l’ambiguïté sexuelle de Michel-Ange. Quant à son guide Mesihi, il est clairement attiré par l’artiste. Ce triangle va créer une montée en tension et changer totalement l’atmosphère du roman en lui donnant un aspect plus dangereux et sensuel.

En conclusion ce livre est bien un roman basé sur des faits ayant existé et cela permet à l’auteur de jouer avec les sentiments des personnages. C’est un livre très agréable, avec une écriture assez fluide et la brièveté des chapitres (deux ou trois pages) permet au lecteur de s’y plonger facilement.   


Pauline A., 2e année bib.-méd.-pat.


Lire également l’article de Julie.

 

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