Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
26 février 2013 2 26 /02 /février /2013 07:00

Eric-Emmanuel-Schmitt-La-nuit-de-Valognes.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Éric-Emmanuel SCHMITT
La Nuit de Valognes
Actes-Sud Papiers, 1991 et 2011
Magnard, Classiques et contemporains, 2004

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Éric-Emmanuel Schmitt est né à Lyon en 1960 de parents d'origine alsacienne. Il a intégré l'école normale supérieure puis obtenu une agrégation et un professorat de philosophie. Adolescent, Éric-Emmanuel Schmitt était rebelle, avait des accès de violence et ne supportait pas les idées reçues. La philosophie, selon lui, lui a appris à être lui-même et à se sentir libre.

Après avoir vu Cyrano de Bergerac avec sa mère à l'âge de huit ans, Éric-Emmanuel Schmitt devient un passionné de théâtre.

 « À seize ans, j'avais compris – ou décidé – que j'étais écrivain, et j'ai composé, mis en scène et joué mes premières pièces au lycée. »

La Nuit de Valognes est sa première œuvre, écrite à l'âge de vingt-neuf ans. Sa carrière d'auteur dramaturge commence avec la mise en scène de cette pièce à la Comédie des Champs-Élysées en 1991.

Il a également écrit, entre autres :
Le visiteur, en 1993,
Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran, en 1999.    
Diderot ou la philosophie de la séduction en 1997. Il s'agit d'un essai né de son goût de la philosophie et de sa thèse sur Diderot.



Personnages de l’œuvre

Don Juan : séducteur ici jugé.
La duchesse de Vaubricourt : belle femme âgée qui convoque les anciennes victimes de Don Juan.
Angélique de Chiffreville : victime de Don Juan qu'il doit épouser.
Le chevalier de Chiffreville : frère d'Angélique.
la comtesse de la Roche-Piquet : victime de Don juan.
Mademoiselle de la Tringle : victime de Don Juan.
Hortense de Hauteclaire : victime de Don Juan.
Madame Cassin : victime de Don Juan.
Sganarelle : valet de Don Juan.
Marion : jeune et jolie servante de la duchesse.


La Nuit de Valognes raconte l'histoire du procès de Don Juan. La duchesse de Vaubricourt convoque toutes les victimes de Don Juan, qui ont un jour été séduites et trompées par lui. Don Juan pense aller à un bal, il ne sait pas que ces cinq femmes qu'il a bafouées, défaites, l'attendent pour son procès.

En punition, il doit épouser Angélique de Chiffreville, sa dernière victime, lui être fidèle et la rendre heureuse. En entendant son nom, Don Juan change subitement et accepte la réparation. Sganarelle joue le rôle de la conscience et s'étonne du mariage. Ici, deux conceptions de l'amour s'opposent : le plaisir consommé dans l'instant ou l'engagement éternel qu'il compare à une comédie sociale jouée uniquement au nom d'un code moral. Certes, il a abandonné Angélique mais à présent il accepte de l'épouser. Angélique comprend qu'il ne veut pas réellement se marier, le procès est abandonné puis repris mais Don Juan est totalement changé, vieilli.

En réalité, Don Juan est tombé amoureux d'une jeune homme, qui n'est que le frère d'Angélique, le Chevalier de Chiffreville. Celui-ci est mort sous l'épée de Don Juan en voulant venger sa sœur. Tous les deux s'aimaient. En réalité, le jeune homme s'est jeté de lui-même sur l'épée de Don Juan. Cet amour différent de tout ce qu'il a connu lui a ouvert les yeux, il s'ouvre à autrui. Il veut épouser Angélique pour la rendre heureuse mais Angélique ne veut pas de ce Don Juan, celui qu'elle veut c'est le Don Juan égoïste qu'il était avant. Don Juan renaît. Mais en trahissant ces femmes, il leur a appris le goût du péché :

 

«  J'ai appris règle par règle, ton catéchisme. J'ai appris qu'en amour il n'y avait pas d'amour, mais des vainqueurs et des vaincus [...] j'ai appris qu'on attrape les hommes par la queue mais qu'on les saigne au cœur... tout cela, je te le dois, c'est ma fidélité. Viens. »

 

Il les a métamorphosées.

Pour Éric-Emmanuel Schmitt, Don Juan est un libertin qui voudrait tomber amoureux mais pour qui cela est impossible car il ne recherche que son propre plaisir. Un plaisir égoïste. Dès qu'il a  obtenu ce qu'il veut alors plus rien ne l’intéresse. Il est incapable d'ouvrir son âme à quelqu'un. Il passe de femme en femme sans connaître le partage du plaisir à deux. Schmitt raconte : « Sa vie d'aventure est devenue bègue et ennuyeuse. Je me suis amusé à le contrarier fortement [...] » Son œuvre est donc une façon de faire évoluer le mythe de Don Juan, de lui donner un nouveau souffle.

Il s'agit d'une réécriture de Dom Juan.  Dans cette œuvre, Schmitt fait apparaître les différentes dualités, la franchise et l'hypocrisie, la galanterie et la violence, l'amour et la haine. On retrouve aussi le procédé de la remise en question.

Don Juan est l'archétype même du libertin. Il revendique sa propre liberté, il ne veut pas être enfermé dans des codes qui ne lui conviennent pas, alors qu'Angélique revendique la fidélité. Deux conceptions totalement opposées. Don Juan est un matérialiste athée. Il n'a pas besoin d'amour pour « aimer » les femmes. On voit apparaître la question du sens de la vie et de l'amour. Il faut profiter de l'instant présent.

On remarque aussi le clin d’œil au « Festin de pierre » que Schmitt transforme par la rencontre avec le jeune homme, le frère d'Angélique. Au contraire du « Festin de pierre », la relation liant le jeune homme à Don Juan est fusionnelle. Leur séparation est douloureuse et cette scène nous permet de voir au plus profond de Don Juan. On voit son âme. La disparition du jeune homme va transformer complètement Don Juan. On va alors découvrir la véritable apparence de Don Juan. Il ne s'agit que d'un homme qui recherche l'amour sans jamais trouver la personne capable de le retenir, de le changer. Ce qu'il veut c'est que quelqu'un l'arrête dans sa recherche du plaisir égoïste.

Schmitt a changé les codes moraux par rapport au Dom Juan de Molière. Les femmes sont fortes. Ce sont elles qui deviennent ce que Don Juan était. Les femmes sont manipulatrices alors que Don Juan devient compatissant. Il n'est plus ce qu'elles veulent. On a un total renversement des rôles. Don Juan est dans une quête du spiritualité moderne. Dans cette version contemporaine, tout est question de relation avec l'autre. Don Juan s'ouvre enfin aux autres et découvre ce qu'est l'amour mais pas comme tout le monde l'attend. C'est un véritable retournement de situation.



Mon avis

J'ai beaucoup apprécié cette pièce que j'ai trouvé très amusante. On a une autre perception de Don Juan, comme si il s'agissait d'une suite. On entre très facilement dans l'histoire et le « retournement » de Don Juan est assez surprenant, venant d'un coureur de jupons. J'apprécie cette vision plus contemporaine, plus proche de nous et de nos codes. Ce Don Juan paraît plus humain et c'est probablement ce qui nous intéresse.


Stéphanie, 1ère année bib.

 

 

 

Eric-Emmanuel SCHMITT sur LITTEXPRESS

 

Schmitt-la-part-de-l-autre.gif

 

 

 

 

 

 

Article de Marlène sur La Part de l'autre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

article de Marie-Amélie sur Le Visiteur.

 

 

 

 

 

 

E E Schmitt Oscar et la dame en rose

 

 

 

 

article de Soizic sur Oscar et la dame en rose.

 

 

 

 

 

 

 

 

LEric Emmanuel Schmitt Monsieur Ibrahim

 

 

 

 

 

 Article de Myriam sur Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Repost 0
Published by Stéphanie - dans théâtre
commenter cet article
25 février 2013 1 25 /02 /février /2013 07:00

au Café Auguste à Bordeaux,
le 20 novembre 2012

Amelie-Sarn-Apolline-en-mer.gif

 

À propos de notre excursion en terres inconnues…

À peine sorties de cours, nous nous rendîmes d’un pas alerte place de la Victoire. L’heure n’était pas à la paresse, nous avions rendez-vous. Ainsi, à l’heure prévue, nous arrivâmes devant le Café Auguste. Commença alors un jeu digne des livres Où est Charlie ?, à savoir trouver Amélie Sarn entre les tables occupées, les scooters et les passants affairés. Une sorte de sixième sens nous permit de la reconnaître, et en moins de temps qu’il n’en fallait pour le dire, nous étions toutes les quatre attablées à la terrasse du Café Auguste, profitant d’un temps des plus cléments en ce mois de novembre :

Température : 12°C 
Ciel : dégagé 
Sièges : confortables
Boissons chaudes (ou froides) : parfaites
Traductrice : sympathique et détendue

L’ambiance était un brin anxiogène, le défi de taille. Allions-nous réaliser un bon entretien ?

En quelques minutes, le miracle opéra, il suffit de quelques questions posées sur nos études pour détendre l’atmosphère…



À l’école des traducteurs, ou comment je suis devenue auteure…

Amélie Sarn est née en 1970. Toute petite, elle passait la majorité de son temps perchée en haut d’un arbre à dévorer des livres. Plus tard, elle prépara une licence de langues étrangères appliquées et de traduction technique à la faculté de Rennes. Lors des cours, les élèves n’avaient le temps de lire le texte qu’une fois, puis devaient le traduire à voix haute. Cet exercice formateur lui enseigna une méthode particulièrement utile pour son futur emploi. Diplôme en poche, elle commença à traduire des textes médicaux et à travailler pour les hôpitaux, mais aussi à réaliser d’autres traductions, notamment pour le ministère de la Jeunesse et des Sports. Ces expériences à des lieues de la traduction littéraire lui permirent de faire ses premières armes dans le métier.

Elle enchaîna avec une licence d’anglais littéraire. Puis, ayant toujours conservé ce goût pour les mots, c’est tout naturellement qu’elle commença à écrire pour la jeunesse. D’abord des romans, comme son premier ouvrage publié aux Éditions Rageot, Coupable d’être innocent, mais aussi des textes pour la presse jeunesse par exemple dans le magazine Moi, je lis chez Milan Presse.
 
Lorsque l'actuelle directrice littéraire des éditions Milan, Chloë Moncomble, arriva dans l’entreprise, elle créa une collection de livres ("Milan poche benjamin") dans laquelle elle reprit quelques textes de Milan Presse, dont ceux d’Amélie Sarn. Intéressée par l'auteure, elle continua de travailler avec elle et publia d'autres de ses écrits.

Connaissant la maîtrise de l'anglais et l'affection pour cette culture d'Amélie Sarn, Chloë Moncomble lui proposa un jour de s'essayer à la traduction. L’essai fut concluant. Ainsi débuta une longue collaboration entre Amélie Sarn et les éditions Milan.



La traduction : un regard, des histoires

Certains éditeurs et quelques professeurs d’anglais reprochent souvent aux traducteurs de trahir le texte original. Pour y répondre, Amélie Sarn cite souvent l’exemple de l’auteur français Romain Gary qui, connaissant parfaitement la langue anglaise, a pourtant été incapable de traduire son œuvre en anglais car elle ne faisait pas ressortir toutes les subtilités de son texte. Partant de ce principe, si l’auteur lui-même est incapable de traduire fidèlement son œuvre, on ne peut donc pas demander au traducteur de le faire.

Le traducteur est donc pour elle avant tout un auteur puisqu’il crée forcément une nouvelle œuvre. Celle-ci n’aura pas tout à fait le même sens ni le même discours. Le traducteur l’interprètera à sa manière et apportera un autre éclairage au texte original en fonction des pratiques littéraires de son époque.

Elle apparente surtout la traduction au travail du metteur en scène de théâtre. Il interprète à sa manière le texte, et si les mots ne changent pas, sa manière de mettre en scène la pièce différera de ses pairs.

Elle est consciente que le métier de traducteur est mal connu et reconnu mais cela ne la chagrine nullement car ce qui lui importe est le plaisir que prend le lecteur à lire son livre. Une loi valorise à ce jour le travail des traducteurs. Il est obligatoire d’indiquer leur nom sur la couverture des ouvrages. Et à ce titre, elle est heureuse de voir que les éditeurs s'appliquent de plus en plus à suivre la loi. Avec la mondialisation, de plus en plus de gens ont une culture anglo-saxonne. Ainsi, les lecteurs se rendent progressivement compte qu’il existe un acteur qui leur donne accès à ces livres de langue étrangère : le traducteur. C’est donc un premier pas en faveur de la reconnaissance du traducteur.

De son point de vue, la traduction est quelque chose qui s’apprend surtout « sur le tas ».

La traduction de l’anglais vers le français nécessite surtout une bonne connaissance de la langue française. Ces langues n’ont pas la même racine et, pour la traduction dans la langue cible, il importe de bien maîtriser l’art de la syntaxe, de la grammaire pour avoir le texte le plus littéraire possible. Les éditeurs préfèrent à ce titre un traducteur d’un niveau moins élevé en anglais mais très bon en français.

Bien que ce soit avant tout un métier de passion, Amélie Sarn a l’opportunité de vivre entièrement de ses traductions ainsi que de son travail d’auteure. Elle ne ressent pas de concurrence particulière puisqu’elle travaille régulièrement pour les Éditions Milan, et ce, depuis des années. Traductrice et auteure, elle est aussi lectrice pour leur compte. Ce travail rémunéré lui assure également un complément financier à ses autres emplois.


Amélie Sarn et les éditeurs : love-hate relationships.

Travaillant majoritairement avec les Éditions Milan, Amélie Sarn a eu envie de se confronter à d'autres éditeurs. Elle s'est alors tournée vers les Éditions J’ai lu en leur proposant un roman, Clairvoyance, la maison de l'ombre, publié en 2012. Et de fil en aiguille, la maison d’édition lui a proposé une traduction. En dépit de leurs méthodes de travail assez différentes des Éditions Milan, ce projet ne lui a pas posé de difficultés particulières. Si les annotations du texte se font sur support numérique chez les Éditions J’ai lu, les Éditions Milan préfèrent l’utilisation de support papier pour la même tâche. Ces deux  pratiques lui conviennent, puisque, en fonction du support, elle ne remarque pas les mêmes maladresses. C’est pourquoi elle a toujours besoin d’une relecture sur papier pour les ultimes corrections. Récemment, ce sont les Éditions du Seuil qui l’ont contactée pour une première traduction. Son travail n’est pas encore assez avancé pour qu’elle puisse nous livrer ses impressions.

Elle a développé un lien particulier avec les Éditions Milan avec qui elle travaille depuis plus de quinze ans. C’est une relation amicale qui s’est tissée entre la traductrice et les éditeurs du pôle littérature. Grâce à cette longue collaboration, chacun a appris à connaître les habitudes des autres et leurs méthodes de travail, pour une efficacité optimale ! Ce qui est parfois un plus difficile avec les stagiaires qui n'ont pas le même regard sur les textes.
Amelie-sarn-toutou.jpg
Selon elle, la relation de l’auteur, en incluant les traducteurs, avec les éditeurs est semblable à la relation entre un professeur et ses élèves. Ils passent leur temps à critiquer ou maudire leurs éditeurs, mais au fond, ils les apprécient. Il est aussi important que les éditeurs disent à leurs auteurs ou traducteurs lorsque le travail est bien fait car c’est une source de motivation sans égale, et un baume pour leur égo fragile.

Après des années de travail en édition jeunesse, Amélie Sarn trouve que ce secteur d'activité reste un peu trop centré sur lui-même et peine à s'ouvrir à d'autres horizons notamment certains phénomènes de mode. La littérature se nourrit du cinéma, des jeux vidéo, de la bande dessinée, des séries télévisées... Pour elle, les auteurs et les éditeurs devraient s'en inspirer davantage afin de se créer des opportunités susceptibles de les sortir des sentiers battus.

amelie-sarn-chroniques-du-marais-qui-pue.gif

Travail de traduction : de la VO, des mots, des mots et encore des mots !

Amélie Sarn jouit d’une situation plutôt confortable. Son travail fréquent avec les Éditions Milan lui assure une certaine sécurité d’emploi.Ne refusant jamais leurs propositions, elle n’a cessé de traduire depuis trois mois. Elle travaille à plein temps, et lorsqu’elle dispose d’un peu de répit, elle s’adonne à l’écriture de romans pour tous les âges. Pas de repos pour les braves !

Elle travaille à domicile de 9h30 à 12h et de 12h30 à 19-20h en moyenne, toute la semaine. En fonction de ses besoins et de ses différents impératifs tels que le bouclage d’un livre ou sa vie familiale, elle adapte son planning. Traduire est une tâche exigeante à laquelle elle consacre une grande part de son temps. Elle gère efficacement vie professionnelle et personnelle, soutenue par son compagnon, auteur de bande-dessinée, qui a les mêmeamelie-sarn-dico.jpgs rythmes de travail qu’elle.

Ses débuts en tant que traductrice furent quelques peu laborieux. Elle éprouvait des difficultés à retrouver la construction de certaines phrases en anglais. Sa mère, professeur d’anglais, lui fut d’une aide précieuse.

Elle s’est construit peu à peu une technique et une éthique qui lui sont propres. Avant de commencer sa version, elle s’attarde sur la construction du texte afin d’en comprendre les mécanismes. Pour cela, elle le décortique entièrement pour l’analyser et connaître la pensée de l’auteur. Elle s’interroge ensuite sur l’utilité des mécanismes qu’il emploie. Doit-elle les reprendre ? Sont-ils aussi pertinents en français qu’en anglais ? Elle ne cherche pas à traduire le texte de manière littérale mais à transmettre le ressenti du lecteur anglais au lecteur français. Le plus difficile est de conserver l’esprit de l’œuvre et de respecter le travail de l’auteur.

Pour ne pas égarer le lecteur français avec des références typiquement anglaises, elle a pris le parti, avec les Éditions Milan, de les adapter en fonction du public visé. Ces questions sont traitées avec attention et nécessitent beaucoup de discussions. Elles résultent également de la politique éditoriale de la maison d’édition. Ainsi pour les plus jeunes, elle modifira les références anglaises et américaines tandis qu’elle les conservera pour les plus grands, ayant davantage de culture anglo-saxonne. Par exemple, pour la série de romans Le Petit monde délirant d’Ally, elle a atténué des références anglaises. Cela permet aux lectrices de s’identifier plus facilement à l’héroïne.

Dans le même ordre d’idée, les jeux de mots ne sont pas traduits car ils perdent tout leur sens en langue française. Un exemple très parlant : it’s raining cats and dogs devient « il pleut des cordes » en français. Amélie Sarn les adapte en fonction du texte pour en conserver l’esprit et l’ambiance. Si elle se voit contrainte d’en supprimer un, elle veillera à placer un autre jeu de mots un peu plus loin dans le texte. Autre exemple évocateur : la série Les Chroniques du marais qui pue de Chris Riddle, œuvre loufoque qui parodie Harry Potter, Twilight, Le Monde de Narnia, Le Seigneur des anneaux et bien d’autres. Ces textes bourrés d’humour l’ont forcée à adapter une bonne partie des références.

Amélie Sarn n'entre jamais en contact direct avec l'auteur qu'elle traduit. L'éditeur se charge de relayer les quelques questions qui pourraient lui poser problème pour la suite de la traduction, mais cela ne lui est arrivé que quatre ou cinq fois dans sa carrière. Elle préfère s'approprier l'œuvre qu'elle traduit de son mieux, avec tout le travail d'interprétation qui lui est si cher. Elle n'a par la suite aucun retour des auteurs anglais, pas plus qu'elle ne prend le temps de lire une traduction d'un de ses livres. Œuvrer sur un livre est un travail de longue haleine, entre les premiers jets de l’auteur, les retouches et corrections de l’éditeur, la validation du bon à tirer… L'oiseau a quitté le nid, aussi estime-t-elle pouvoir laisser ses livres « faire leur vie » sans elle une fois l'aventure terminée.

La traduction est par essence une infidélité à l’auteur. S’il faut bien évidemment respecter l’œuvre originale, elle est parfois obligée de retravailler le texte pour l'adapter au public français. Si certaines traductions ont été de vraies parties de plaisir comme tous les livres damelie-sarn-combattant.jpge Malorie Blackman, et la série des Apolline de Chris Riddle, d’autres ont été plus ardues comme Roméo Forever, à paraître en février 2013.

Ces difficultés rendent cependant le travail intéressant, enrichissant et vivant, le renouvelant constamment et évitant la monotonie.

Les thèmes qui reviennent dans les livres qu’elle traduit sont toujours des sujets qui parlent aux adolescents : les amis, la famille, l’amour… Par moments, elle se retrouve face à cinq ou six livres sur le même sujet selon les effets de mode. Loups-garous et vampires ne sont que quelques exemples parmi tant d’autres !

Amelie-Sarn-Elle-ne-pleure-pas-elle-chante.gif

amelie-sarn-multicasquette.jpgTraductrice… parce que vous croyiez que ça suffirait ?

Avant d'être traductrice, Amélie Sarn est avant tout une auteure de fiction. Et son champ d'action ne se limite pas à la jeunesse ! Elle ne pleure pas, elle chante, son premier roman adulte, est sorti chez Albin Michel en 2002. Son dernier roman publié aux Éditions Milan, Les Proies, se déroule entre Bordeaux et Toulouse. L'histoire démarre comme un roman classique pour adolescents : l’héroïne est aux prises avec ses déboires sentimentaux. Et puis, c'est le drame : les zombies débarquent ! Oui oui, vous avez bien lu, des zombies à Bordeaux, et même tout un défilé dans la rue Sainte-Catherine. Cette idée a suscité l'intérêt des adolescents. Amélie Sarn en est particulièrement heureuse, elle qui adore les histoires de zombies depuis le lycée. En profitant de la mode actuelle, elle s'est permis de lancer son propre récit dans la lignée de ses prédécesseurs anglo-saxons, à ceci près que l'action se déroule en France.

Bien plus que les zombies, c'est le roman de genre qui passionne et amuse Amélie Sarn. Sans céder à la facilité en transposant son histoire aux États-Unis, elle privilégie le contexte français qui offre lui aussi de très larges possibilités. Les États-Unis ne détiennent pas l'exclusivité du roman de genre. Tara Duncan, best-seller de littérature jeunesse, est une œuvre française ! Amélie Sarn parle même d'une « tradition française » du roman de genre. On se demande alors pourquoi les auteurs français sont si peu reconnus. La réponse qu'elle nous apporte est sans appel : en France, les éditeurs, forts de leur longue tradition de littérature classique, ne font pas confiance aux auteurs français en ce qui concerne le roman de genre. Ils privilégient l’achat de droits d’œuvres étrangères à l’exploitation du potentiel français.

Néanmoins, si Amélie Sarn parvient à écrire de ces romans de genre qui fonctionnent, n'est-ce pas grâce à son statut de traductrice ? Son travail d’auteure l’aide à s’adapter aux différentes tranches d’âge pour lesquelles elle traduit, mais de même, traduire élargit ses capacités d’auteure, en enrichissant son œuvre et son style. Immergée depuis des années dans les cultures anglo-saxonnes, elle a eu tout le temps de se familiariser avec les ficelles du genre pendant ses travaux.

En parallèle de son travail d'auteure, Amélie Sarn est aussi scénariste de bande dessinée. Une de ses séries, Nanami, narre les tribulations d’une collégienne un peu effacée qui, grâce à une étrange oeuvre de théâtre, devient princesse d'un monde imaginaire. Ce passage de l’écriture de romans à celle de scénarii est loin d'être aussi simple que l'on pourrait le penser. Si elle reconnaît qu’elle parvient sans problème à retranscrire ses idées par des mots et des tournures de phrases, le langage des images lui est plus difficile à appréhender. Ce fut un long et rude parcours que d'apprendre à découper ses histoires, non plus en chapitres, mais en cases et en plans. Par chance, son compagnon, dessinateur de bandes dessinées, lui apporte régulièrement son aide au cours de travaux communs et lui permet d'affiner peu à peu sa perception du monde de l'image.
amelie-sarn-love1.jpg
amelie sarn après l'échec thorgalMais Amélie Sarn a également effectuée la réalisation inverse : retranscrire une bande dessinée en roman ; Thorgal, l'un des plus grands succès de Jean Van Hamme. Fervente admiratrice du grand viking brun, quelle ne fut pas sa joie lorsque les Éditions Milan rachetèrent la licence et la contactèrent pour ce projet ! Elle a pris le parti de reprendre toutes les bandes dessinées et de les rertanscrire dans l’ordre chronologique, sans se soucier de l’ordre de parution des albums. Cela lui valut les félicitations de Jean Van Hamme en personne. De quoi enthousiasmer n'importe quelle admiratrice ! Hélas, sa joie fut de courte durée. Le livre fut loin d'être un succès malgré celui de la série en bande dessinée. Il s’ensuivit pour l’auteure une période très sombre de perte de confiance. Heureusement, l’épisode est désormais enterré et Amélie Sarn publie de nombreux romans qui rencontrent un certain succès.

 

 

La fin de la fin, la FIN ! Point final !

 

Après deux heures de discussion à bâtons rompus où le temps fila à toute allure, nous nous séparâmes presque à contre-cœur. Il nous fallait encore transcrire cet échange pour le faire connaître, mais rien ne remplacerait le souvenir de cette conversation…
amelie-sarn-theend.jpg
Aloïs, Élodie et Marine, LP

 

Copyright des illustrations : Marine Piaut.Tous droits réservés.


 

 

 

Bibliographie

La falaise écarlate - Clairvoyance T2, J’ai lu, 2013
Clairvoyance, la maison de l’ombre, J’ai lu, 2012
Les Aventures fantastique du Sacré-cœur : la momie du Louvre, Laurent Audouin, Le lézard noir, 2012
Les Proies, Milan, 2012
Les Aventures fantastique du Sacré-cœur : le vampire de la tour Eiffel, Laurent Audouin, Le lézard noir, 2012
Les Fantômes du père Lachaise, Laurent Audouin, Le lézard noir, 2011
Deux petits soucis qui poussent, Claire Le Grand, Milan, 2009
Coq star, Tammi Sauer, Dan Santat, Milan, 2009
Ce jeudi-là, Milan, 2009
Le Cartable qui sonne, Frédéric Rébéna, Milan, 2009
Mon papa flingueur, Laurent Audouin, 2009
À mort le minotaure, Belin, 2008
Recherche baby-sitter pour petits monstres, Eric Gasté, Milan, 2008
Le voleur de goûter, Florence Langlois, Milan, 2008
Groove High, Tome 12 : Le spectacle continue, Virgile Trouillot, Milan, 2008
Groove High, Tome 11 : Duo surprise, Virgile Trouillot, Milan, 2008
Attention dragon !, Milan, 2008
Groove High, Tome 9 : La nouvelle, Virgile Trouillot, Milan, 2007
Groove High, Tome 10 : La dispute, Virgile Trouillot, Milan, 2007
Siddhima, l'enfant-déesse, Carole Gourrat, Milan, 2007
L'album photo des Passiflore, Loïc Jouannigot, Milan, 2007
Comment zigouiller les poux ? : Bien les connaître pour mieux s'en débarrasser, Estelle Chandelier, Milan, 2007
Histoires de monstres pour apprendre à lire, Michel Piquemal, Frédéric Pillot, Hervé Le Goff, Milan, 2007
Groove High, Tome 8 : Petite recette du bonheur, Milan, 2007
Groove High, Tome 7 : Tous en scène !, Milan, 2007
Un fantôme très rigolo, Freddy Dermidjian, Milan, 2007
Groove High, Tome 6 : Joyeuses fêtes ! Virgile Trouillot, Milan, 2007
Groove High, Tome 5 : Citrouilles et grosses frayeurs, Virgile Trouillot, Frédéric Puech, Milan, 2007
Groove High, Tome 4 : Coups de foudre et coups montés, Virgile Trouillot, Olivier Ducrest, Milan, 2006
Groove High, Tome 3 : Ecole en folie, Virgile Trouillot, Milan, 2006
Groove High, Tome 2 : Panique à bord, Virgile Trouillot , Milan, 2006
Groove High, Tome 1 : L'audition, Virginie Trouillot, Milan, 2006
Qu'as-tu fait, Mistouflet ?, Loïc Jouannigot et Geneviève Huriet, Milan, 2006
Un fantôme très rigolo, Milan, 2005
Nedjo le prétentieux, Bénédicte Dubois, Didier Jeunesse, 2005
Un foulard pour Djelila, Milan, 2005
Les triplettes de Belleville, Sylvain Chomet, Milan Jeunesse, 2004
Dans le ciel de Noël, Nadia Bouchana, Père Castor-Flammarion, 2003
Allo, Kokolino, Virginie Guérin, Milan, 2003
Une baby sitter pour Halloween, Pierre Jalbert, Milan 2003
Ce jeudi-là, Milan, 2002
L'Empereur qui refusait l'amour, Rozenn Brécard, Albin Michel jeunesse, 2002
Petits lolos et gros soucis, Stanislas Barthélemy, Milan, 2002
Mon meilleur copain, Marc Cantin, Savine Pied, Milan, 2002
Oh les z'amoureux !, Marc Cantin, Rageot Editeur, 2001
Une vie de rêve pour Lola, Rageot Editeur, 2001
La Nuit de la chauve-souris, Milan, 2001
Le Cirque Patatrac, Marc Cantin, Milan, 2001
Un petit garçon trop pressé, Marc Cantin, Ernest Ahippah, Milan, 2001
Le bûcher aux sorcières, Milan, 2001
Le monstre du tableau, Marc Cantin, Milan, 2000
Le Renne du Père Noël, Marc Cantin, Milan, 2000
Jules et L'île Bleue, Laurent Richard, Père Castor-Flammarion, 2000
Pagaille à la cantine, Rageot Editeur, 2000
Le secret du fétiche, Père Castor-Flammarion, 2000
Mon papa flingueur, Milan, 2000
Le voleur de goûters, Milan, 2000
Attention dragon, Hervé Le Goff, Milan, 2000
Le Pirate couve la grippe, Milan, 1999
Un fantôme très rigolo, Milan, 1999
L’aviateur, Andrée Prigent, Marc Cantin, Didier Jeunesse, 1999
Coupable d'être innocent, Rageot, 1998

Traductions (liste incomplète)

Chroniques du marais qui pue T.5, le vampire suceur de pouces, de Paul Stewart, Chris Riddell, Milan, 2012
Ruby Redfort n'a pas froid aux yeux, Lauren Child, Milan, 2012
Blart Tome 3, Chroniques d'un crétin trouillard qui doit sauver une princesse même pas belle, Dominic Barker, Frédéric Pillot, Milan, 2012
Le Chevalier Vatenguerre. Chroniques d'un chevalier benêt, niais, buté, idiot, abruti, lourdaud, imbécile, borné, bêta, crétin, nul..., Martyn Beardsley, Frédéric Pillot, Milan, 2012
Lulu et le brontosaure, Judith Viorst,; Lane Smith, Milan, 2012
Les aventures de Leon T.2, au cirque, Alex-T Smith, Milan, 2012
Chroniques du marais qui pue T4, à l’école de Cochonlard, Paul Stewart, Chris Riddell, Milan, 2012
Juliette Forever, Stacey Jay, Milan, 2012
Les aventures de Léon, Alex-T Smith, Milan, 2012
Apolline en mer, Chris Riddell, Milan, 2011
Blart Tome 2, Chroniques d'un crétin trouillard recherché mort ou vif, Dominic Barker, Frédéric Pillot, Milan, 2011
Apolline en mer tome 3, Chris Riddle, Milan, 2011
Boys don't cry, Malorie Blackman, Milan, 2011
Thorgal tome 2 : Au-delà des ombres, Grzegorz Rosinski, Jean Van Hamme, Milan, 2010
Thorgal tome 1 : L’Enfant des étoiles, Grzegorz Rosinski, Jean Van Hamme, Milan, 2009
Terre des monstres, Tome 3 : Sombres complots D-M Cornish, Milan, 2009
Blart Tome 1, Chroniques d'un crétin trouillard qui devait sauver le monde, Dominic Barker, Frédéric Pillot, Milan, 2010
Le retour de l'aube, Malorie Blackman, Milan 2009
Le livre de tous les secrets de Enda Wyley, Milan 2009
Terre des monstres, Tome 2 : Marques de sang , D-M Cornish, Milan 2009
Opération Joshua : La prophétie maya : Dossier confidentiel, M.G. Harris, Milan, 2008
Apolline et le fantôme de l'école, Chris Riddell, Milan, 2009
Apolline et le chat masqué, Chris Riddell, Milan, 2008
Terre des monstres, Tome 1 : L'enfant trouvé, D-M Cornish, Milan, 2008
Une chaussette dans la tête, Susan Vaught, Milan, 2008
Les aventuriers du très très loin : Fergus Bonheur, Paul Stewart, Chris Riddell, Milan, 2007
Entre chien et loup, Malorie Blackman, Milan, 2006
Sur le fil du rasoir, Malorie Blackman, Milan, 2006
Le choix d’aimer, Malorie Blackman, Milan, 2006
La couleur de la haine, Malorie Blackman, Milan, 2006
Les chroniques du marais qui pue, Chris Ridell, Milan, 2005
Ravenscliff, Geoffrey Huntington, Milan, 2004
Les mystères romains Tome 4, Les assassins de Rome, Caroline Lawrence, Milan 2004
Le monde délirant d'Ally Tome 9, Nains de jardin, téloche et grosse pétoche, Karen Mc Combie, Milan, 2004
Le monde délirant d'Ally Tome 10, Mystère, mariage et maxi mini surprise, Karen Mc Combie, Milan, 2004
Le monde délirant d'Ally Tome 6, Frangines, gros nuls et chansons ringardes, Karen Mc Combie, Milan 2003
Vatenguerre, roi des nuls, Martyn Beardsley, Frédérique Pillot, Milan, 2003
Le monde délirant d'Ally Tome 8, Tatouages, tortue et têtes à claques, Karen Mc Combie, Milan 2003
Le monde délirant d'Ally Tome 5, Garçons, frangines et danse du ventre, Karen Mc Combie, Milan, 2003
 Le monde délirant d'Ally Tome 9, nains de jardin, téloche et grosse pétoche, Karen Mc Combie, Milan, 2004
Les mystères romains, Tome 4 : Les assassins de Rome de Caroline Lawrence, Milan, 2003
Le Monde délirant d'Ally, tome 4 : Copain, faux copain et secrets très secrets, Karen McCombie, Milan, 2003
Les Mystères romains : les pirates de Pompei Tome 8, Caroline Lawrence, Milan, 2003
Les mystères romains Tome 3, Les pirates de Pompéi, Caroline Lawrence, Milan 2003
Les mystères romains Tome 2, Les secrets de Pompéi, Caroline Lawrence, Milan 2002
Les mystères romains Tome 1, Du sang sur la via Appia, Caroline Lawrence, Milan, 2002
Coups de fils et coups montés, RL Stine, Milan, 2001
Le cheval des dunes, Helen Cooper, Claire Le Grand, Milan, 2001

Bandes dessinées

Nanami tome 5 : le combat final, Éric Corbeyran, Nauriel, Elsa Brants, Dargaud, 2012
Nanami tome 4, Éric Corbeyran, Nauriel, Elsa Brants, Dargaud, 2011
Dragon eternity tome 1 : De profundis, Marc Moreno, Jérémy Gens, Editions 12 bis, 2011
Nanami tome 3 : le royaume invisible, Éric Corbeyran, Nauriel, Elsa Brants, Dargaud, 2010
Le Temps des cerises tome 1, Julien Mariolle et Marc Moreno, Quadrants Azimut, Soleil production, 2010
Trop mortel, Tome 2, Eric Corbeyran, Chico Pacheco et Philippe Casadéï, Delcourt, 2008
Nanami Tome 2, Nauriel, Eric Corbeyran, Simon Champelovier, Dargaud, 2008
Dans les cordes, Joseph Incardona, Julien Mariolle, Marc Moreno, Les enfants rouges, 2008
Trop mortel, Tome 1, Eric Corbeyran, Chico Pacheco et Philippe Casadéï, Delcourt, 2007
Loup, Marc Moreno et Eric Moreno, Editions Les enfants rouges, 2007
Nanami Tome 1, Le Théâtre du vent, Nauriel, Eric Corbeyran, Simon Champelovier, Benjamin Cornet, Dargaud, 2006

Adultes

Elle ne pleure pas, elle chante, Amélie Sarn, Albin Michel, 2002


Repost 0
Published by Aloïs, Élodie et Marine - dans traduction
commenter cet article
24 février 2013 7 24 /02 /février /2013 07:00

Isabel-Allende-la-cite-des-dieux-sauvages-01.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Isabel ALLENDE
La Cité des dieux sauvages
La ciudad de las bestias (2002)
traduction
Alex et Nelly Lhermillier
Grasset, 2002
Le livre de poche, 2004

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’auteur

Isabel Allende, est née à Lima en 1942. C'est une auteure chilienne ; en 2012, elle a reçu le prix national de Littérature. Isabel Allende fait partie de l'académie américaine des Arts et des Lettres depuis 2004. Pour un grand nombre de personnes, Isabel Allende est une auteure de best-sellers ; en effet, ses livres sont édités à environ 57 millions d'exemplaires. De plus son œuvre est traduite en 35 langues différentes. Elle est considérée comme l'auteure vivante de langue espagnole la plus lue au monde.


Isabel Allende, bien que de nationalité chilienne, naquit au Pérou lorsque son père y exerçait les fonctions d'ambassadeur du Chili. Isabel Allende est la nièce de l'ancien président du Chili Salvador Allende (1970-1973).

À partir de 1967, elle fait partie de la rédaction de la revue Paula. En 1973-1974, elle collabore à la revue pour enfants Mampato. Elle publie deux contes pour enfants, La abuela Panchita (Grand-mère Panchita) et Lauchas y lauchones (Petites et grosses souris), ainsi qu'un recueil d'articles, Civilice a su troglodita (Civilisez votre troglodyte). Elle anime des émissions à la télévision chilienne.

En 1973 elle écrit une pièce de théâtre, El embajador, qui paraît l’année même où se produit le coup d'état mené au Chili par Augusto Pinochet, durant lequel meurt l'oncle de l'auteure. Cette dernière choisit donc de s'exiler en 1975 au Venezuela, où elle travaillera comme journaliste à Caracas.

En 1992, Isabel Allende perd sa fille Paula ; afin de faire son deuil, elle écrit un livre autobiographique épistolaire Paula qui est publié deux ans après la douloureuse expérience ; l'ouvrage traite de l'enfance et de la jeunesse de sa fille jusqu'au moment de l'exil.

Isabel Allende confie que lorsqu'elle commence à écrire un livre, elle crée un lieu, une époque ; les personnages et l'histoire se construisent au fur-et-à-mesure, elle n'a pas de plan préétabli.

Beaucoup de spécialistes classent son œuvre dans le genre autobiographique ; cependant, pour elle, il s'agit plus d'une collection de souvenirs mélangeant réalité et fiction. Elle est parfois considérée comme faisant partie du mouvement Post-Boom mais un grand nombre d'auteurs préfèrent le terme « novisima literatura ».



L’œuvre

La Cité des dieux sauvages est un roman d'aventure et de fantaisie. Il fut publié en 2002 ; il s'agit du premier livre qu’Isabel Allende ait écrit pour les adolescents. C’est le premier tome d'une trilogie, Les Mémoires de l'Aigle et du Jaguar. Pour cette trilogie, elle écrit en collaboration avec l'organisation écologiste Greenpeace et le groupe éditorial Random House Mondadori, pour son projet «  livres amis des arbres ».

L'histoire raconte les aventures d’Alexander Cold, un adolescent américain de quinze ans. Il doit accompagner sa grand-mère en Amazonie pendant que sa mère, hospitalisée, subit un traitement contre le cancer. L'histoire se déroule dans la forêt amazonienne, à la recherche d'une mystérieuse Bête qui sème la terreur. Durant cette expédition, Alexander et sa grand-mère rencontrent plusieurs personnes, notamment Nadia Santos qui sera un personnage important de l'histoire, ainsi qu'un chaman centenaire. Nadia et Alexander, tentent d'explorer la forêt amazonienne lorsqu’ils se font « enlever » par les Indiens.

Durant toute l'histoire, la réalité et la magie sont constamment présentes. Les différentes aventures que connaissent les deux adolescents sont toujours à la limite de la réalité ; le récit, adoptant le point de vue des personnages, mélange des éléments fantastiques et des éléments réalistes. Lorsque nous lisons ce livre nous ne savons jamais quand il s'agit d'éléments fictifs ou réels ; le personnage d'Alexander Cold le dit lui-même : « je ne sais pas si je rêve ou si c'est la réalité ».

Nous pouvons également remarquer que différentes légendes sont présentes dans l'ouvrage comme « Rahakanariwa » et la boisson « Ayahuasca » qui permet d'élever son esprit et d'avoir des visions. L' Ayahuasca est une boisson à laquelle on incorpore une poudre d'os broyés d'anciens chefs de tribu, afin de pouvoir nommer le nouveau chef par le biais des visions. Les deux adolescents sont représentés dans la tribu indienne par des animaux totémiques : Alexander est un jaguar et Nadia est un aigle.

Au fil du roman, la vision que nous pouvons avoir des personnages évolue ; en effet, au départ, Alexander est effrayé par tout ce qui l'entoure, refuse de manger des aliments comme de l'anaconda ou des fruits exotiques qu'il ne connaît pas.


Nous pouvons donc remarquer que cet ouvrage est en quelque sorte un roman d’apprentissage car nous constatons l'évolution des différents personnages et notamment celle d'Alexander, qui a mûri, gagné en indépendance …

Cet ouvrage est vraiment rafraîchissant. L'écriture de l'auteure,très fluide et très imagée, permet au lecteur d'imaginer facilement les aventures, les différents paysages…

Ce n’est pas un simple roman pour adolescents. Il nous montre différents aspects pervers de la société, notamment la volonté de s'enrichir par n'importe quel moyen. Il peut également s'inscrire dans la catégorie des romans initiatiques.


Mylène, 2e année bibliothèques-médiathèques

 


 

 

Isabel ALLENDE sur LITTEXPRESS

 

maisonauxesprits.jpg

 

 

 

Articles de Pierric et de F.P. sur La Maison aux esprits.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Repost 0
Published by Mylène - dans Réalisme magique
commenter cet article
23 février 2013 6 23 /02 /février /2013 07:00

Jean-Pierre-Ohl-Redrum.gif 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jean-Pierre OHL
Redrum
éditions de l’Arbre Vengeur, 2012.
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 





Une mystérieuse île écossaise noyée dans la brume, une vieille femme édentée et des fantômes surgis du passé… L’œuvre de Jean-Pierre Ohl aurait pu être un roman gothique. Mais déjà son titre, Redrum, nous emmène vers une toute autre destination. Chez les cinéphiles, il fera immédiatement écho à une des scènes les plus connues de Shining de Stanley Kubrick, lorsque Wendy Torrance découvre dans un miroir le mot MURDER écrit au rouge à lèvres sur une porte. En effet, le réalisateur américain et son œuvre sont au centre du roman de Jean-Pierre Ohl.
 

 
Stephen Gray, historien du cinéma et spécialiste de Kubrick, se rend sur l’île de Scarba au large de l’Écosse, afin de participer à un colloque consacré au cinéaste. Terre de ses ancêtres, Scarba est la propriété d’Onésimos Némos, un scientifique milliardaire qui y vit reclus, se consacrant au mécénat culturel. Némos doit sa fortune à une invention révolutionnaire, la « Sauvegarde », un procédé permettant de conserver l’âme des morts et de leur rendre visite. Un lien étroit existe entre l’ex-scientifique et Stephen Gray puisque le père de ce dernier était un employé impliqué dans la conception de la Sauvegarde. Ce n’est donc pas sans appréhensions que Gray débarque sur Scarba pour rejoindre d’autres spécialistes du cinéma, personnages hauts en couleurs, aux côtés desquels il va vivre des expériences totalement novatrices. Cependant, l’atmosphère qui règne sur l’île et à l’extérieur – une troisième guerre mondiale se profile –, les exubérances de ses compagnons vont rapidement faire douter Gray des véritables raisons de sa présence….

 

Dans ce roman d’anticipation, Jean-Pierre Ohl retrouve quelques-uns de ses sujets de prédilection. Libraire de formation, il est déjà l’auteur de deux romans publiés chez Gallimard,  Monsieur Dick ou le Dixième Livre (2004) et Les Maîtres de Glenmarkie (2008). Le premier est centré autour de l’œuvre d’un artiste, en l’occurrence Charles Dickens (auquel Jean-Pierre Ohl a consacré une biographie parue chez Folio Gallimard en 2011), tandis que le deuxième se déroule dans un sombre manoir écossais, autour de la figure d’un écrivain fictif cette fois-ci. Jean-Pierre Ohl aime donc les hommages, ses deux premiers romans étant consacrés à la littérature et à un jeu savant sur les codes du roman policier et du roman d’aventure.

 
Redrum.jpg
Redrum ne déroge pas à la règle, mais la figure du cinéaste remplace ici celle de l’écrivain. Trop en dire sur la présence de Kubrick au sein du roman ou sur les nombreuses autres références cinématographiques (et également télévisuelles) serait en gâcher la lecture. Néanmoins, les citations sont omniprésentes – Shining y figure en bonne place –, faites par les personnages eux-mêmes, ou bien dans la façon dont se déroule le récit. Jean-Pierre Ohl s’amuse sur le principe de mise en abyme : les personnages rejouent les films tout en y faisant référence. Un des exemples les plus frappants est peut-être cet épisode qui met en scène Monsieur Trinh, probable déclencheur d’une guerre nucléaire :

 

« “Cher monsieur Trinh, vous avez étudié la théorie du cinéma à Columbia. Quel est votre film préféré ?” Et l’autre, souriant, détendu dans son costume trois-pièces impeccable, se penche discrètement vers le décolleté de la pulpeuse journaliste : “Docteur Folamour. Indiscutablement.” » (p. 44).

 

Les références au cinéma et à la science-fiction sont multiples, certaines plus subtiles que d'autres. Toutes servent à créer une atmosphère familière, dans laquelle le lecteur n’est jamais perdu. De même, le monde que décrit Jean-Pierre Ohl n’est pas si lointain du nôtre. La technologie futuriste n’est plus de l’ordre de l’imaginaire : les tablettes numériques pliables, les hologrammes ou encore les androïdes feront sans doute partie de notre quotidien d’ici quelques années. Même la Sauvegarde, invention qui concrétiserait notre quête d’immortalité, est scientifiquement envisageable : les recherches sur le « téléchargement de l’esprit » se multiplient ; conjointement aux avancées de la science et de l’informatique. De manière très réaliste, l’auteur détaille également les utilisations commerciales qui succèdent à l’invention :

 

« les Sauvegardes coûtaient à peine plus cher qu’une voiturette électrique. BackupTM avait installé des antennes dans tous les grands hôpitaux. Elles Sauvegardaient des malades gravement atteints, et lorsqu’ils mouraient, proposaient aux familles une version de démonstration gratuite. » (p. 68).

 

Tous ces éléments forment un monde complexe et vraisemblable qui sert de support à un véritable exercice de style autour du réel et de la fiction.

 

Le thème aurait pu être « lynchien » : où se situe la frontière entre réel et fiction ? À quoi tient notre perception de la réalité ? Stephen Gray, traumatisé par la mort de sa mère, s’est réfugié dans le cinéma, lorsqu’il découvre 2001, l’Odyssée de l’espace adolescent. Il trouve dans l’œuvre de Kubrick un sens, qui semble absent de sa propre existence :

 

« - Nous sommes des segments. […] – Des segments ? – Oui. Nous allons simplement d’un point à un autre, sans jamais faire un pas de côté, ni nous arrêter, ni savoir à quel point du trajet nous sommes rendus. Le film, lui, est un cercle. […] Il a un sens. Il veut dire quelque chose. Pas nous. » (p. 52).

 

Adulte, il continue de chercher vainement dans le cinéma un échappatoire : toutes les femmes qu’il fréquente ont, par exemple, une ressemblance avec une star hollywoodienne.

Son arrivée à Scarba va marquer pour lui un point de rencontre entre le réel et la fiction. Les lieux de fusion se multiplient : les souvenirs se confondent avec les hallucinations, les êtres humains se mêlent aux hologrammes et aux androïdes, les films deviennent des expériences neurosensorielles. Cette confusion entre réel et fiction trouve son ultime concrétisation dans le procédé de la Sauvegarde, amélioré par Némos, et à laquelle s’ajoutent des considérations métaphysiques liées à la Kabbale. 
 
 Bioy-Casares-L-invention-de-Morel.jpg

Ces thèmes, réel, fiction, immortalité ont été déjà largement traités par le cinéma et la littérature fantastique. L’invention de Morel d’Alfonso Bioy Casares, publié en 1940, semble être d’ailleurs une référence majeure de Jean-Pierre Ohl pour Redrum. Néanmoins, l’œuvre trouve sa singularité dans l’écriture simple et concise du romancier. 

Le récit est ponctué de belles descriptions, mais présente surtout une véritable légèreté. La langue du romancier est très imagée :

 

« Ruth était Ruth, encore une fois : une tautologie pareille à un rocher sur lequel venaient mourir, vagues sans force, les questions, les récriminations, les protestations, les ruminations qui occupaient mon esprit un instant plus tôt. J’avais adhéré à ce rocher pendant trente-quatre mois et demi, au mépris de tout ce qui faisait de Stephen Gray quelque chose d’un peu plus sophistiqué, d’un peu moins visqueux qu’une huître ou une palourde. » (p. 67).

 

L’humour est omniprésent. Les personnages secondaires, presque caricaturaux, nous offrent une satire du monde intellectuel : 

 

«  — J’appelle « œuvre personnelle », […] toute œuvre intellectuellement honnête qui mène une réflexion approfondie, et sans concession, sur un sujet donné, par le biais d’une remise en question esthétique radicale. […]

— Exemple ?

 —Rivette. Straub et Huillet. Fassbinder.

—Hum ! très bien… Maître d’hôtel ! Apportez-moi mon verre de ciguë tout de suite… Finalement, je vais le boire avant le dessert. » (p. 119-120).

 

Par de nombreux dialogues comparables, Jean-Pierre nous offre la possibilité de lire son œuvre au second degré.

 

Néanmoins, les qualités de Redrum pourront devenir ses défauts aux yeux de certains lecteurs. Le récit peut paraître presque trop léger pour un roman d’anticipation. Une certaine frustration peut être ressentie face à des thèmes et des idées dont la richesse ne semble pas avoir été exploitée jusqu’au bout et une fin qui arrive (un peu trop ?) rapidement. Enfin, la révélation finale ne surprendra pas réellement les amateurs du genre.

Aussi faut-il voir Redrum pour ce qu'il est : un exercice de style, une « variation » autour de grandes références du cinéma et de la littérature fantastique, dans la juste lignée de ce que nous a déjà offert Jean-Pierre Ohl avec ses deux précédents romans.
 

Emmanuelle B., AS Bibliothèques


Pour les plus courageux, cet article de Wikipédia donne les principes  du « téléchargement de l’esprit » : http://en.wikipedia.org/wiki/Mind_uploading

 

Lien vers l’Arbre Vengeur : http://www.arbre-vengeur.fr/

 

 

 

 

Jean-Pierre OHL sur LITTEXPRESS

 

ohl.jpg


 

 

 Article de Théophile sur Monsieur Dick.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Repost 0
22 février 2013 5 22 /02 /février /2013 07:00

George-Akiyama-Anjin-San-01.gif






 

 

 

 

 

Akyama George
(ジョージ秋山 / 秋山勇二)
Anjin-San
(あんじんさん)
Big Comic Original, 1982-1983
Seirin Kougeisha, 2010 (VO)
Lézard Noir, 31 Mai 2012 (VF)
traduit par Miyako Slocombe

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les éditions Le Lézard Noir

À l’origine du nom de la maison d’édition du Lézard Noir, il y a un livre : Le Lézard noir d’Edogawa Ranpo. Cet auteur tient son nom de la transcription phonétique de celui d’Egard Allan Poe en japonais car il l’admirait tout particulièrement.

Pour plus s’informations sur ce livre :

http://littexpress.over-blog.net/article-edogawa-ranpo-le-lezard-noir-106187522.html

Cet éditeur a un catalogue des plus variés : mangas, comics, documentaires…

Vous pouvez le consulter  ici.

Leur site internet est accessible ici.



Akiyama, George (1943 - )

Vous pouvez trouver des informations sur l’auteur d’Anjin-San  ici, ou encore  sur sa page Wikipédia en anglais.



Anjin-San

Deuxième livre de George Akiyama traduit chez Le Lézard Noir, Anjin-San contient notamment un entretien avec l’auteur que je trouve très drôle à cause de la désinvolture du mangaka (il explique, par exemple, avoir écrit ce recueil de 23 nouvelles en une semaine et cela semble totalement normal !), et une postface de Rémi Boyer.

Cet ouvrage recense quelques-unes des histoires de la vie d’Anjin, un personnage à qui il est impossible de donner un âge. De plus, il se dit banal et petit-fils de Bouddha. Ce personnage zen va rester très mystérieux pour le lecteur ce qui crée une certaine aura autour de lui.

On ressent aussi un certain respect pour ce petit homme qui va, en effet, aider beaucoup de personnes… dont Kirihito, un voyageur solitaire, et Hinagiku qui est geisha. Ces deux personnages vont ainsi, s’intégrer à l’histoire jusqu’à la fin du recueil. Ils seront les témoins de nombreuses histoires où leçons de vie et histoires traditionnelles japonaises se mêlent de manière intelligente…
Akiyama-Anjin-San-03.JPG
Le graphisme est très simple pour les personnages alors que les paysages sont très travaillés. Le dessin est en noir et blanc et très intéressant. Anjin est dessiné de manière à ce que son âge reste incertain : il est petit et a des traits enfantins alors qu’il semble avoir l’expérience d’un vieillard.

Il ne faut pas s’attendre à des nouvelles entraînantes, avec de l’action mais à des morceaux de vie et des histoires philosophiques, bouddhistes et bucoliques.

Akiyama-Anjin-San-02.JPG
J’ai beaucoup aimé « La Visite des ombres chinoises » qui marque la fin des voyages d’Anjin, retourrnant dans son village d’origine. Sur la route du retour, il va voir une jeune fille malade avec laquelle il est ami et fera des ombres chinoises avec l’aide de Kirihito pour faire rire la jeune fille. Il lui laisse une enveloppe en lui disant qu’elle contient un bon médicament. En fait, dedans, il y a de l’argent et un mot : « Prenez-en quand le besoin s’en fait ressentir »…

Les 23 nouvelles de ce recueil ressemblent à cette dernière et contiennent une petite morale qui nous permet un voyage intérieur et une remise en question personnelle. Ce livre se lit rapidement malgré ses 464 pages, ne nous laisse pas indifférent et nous pousse à réfléchir sur les choses de la vie.

Une pure pause de bonheur et de simplicité.


Samuel, 1ère année bibliothèques-médiathèques-patrimoine.


À écouter :

 http://www.rts.ch/couleur3/programmes/weekly-manga/4368814-anjin-san-de-george-akiyama-lezard-noir-05-11-2012.html?f=player/popup

 

 

Pour approfondir :

 http://incoherism.owni.fr/2012/05/23/anjin-san-manga-poetique-et-philosophique/


 http://www.nrblog.fr/casedepart/2012/06/30/anjin-san-fables-zen-pour-lecteur-presse/


 http://www.bodoi.info/critiques/2012-07-30/anjin-san/59550

 


 

Repost 0
21 février 2013 4 21 /02 /février /2013 07:00

Mishima-Confession-d-un-masque.jpg

 

 

 

 

MISHIMA Yukio

三島 由紀夫
Confession d’un masque
仮面の告白
Kamen no Kokuhaku
Première édition, 1949,

traduit de l'anglais

par René Villoteau

Gallimard

Folio, 1983

 

 

 

 

 

 

 


Présentation de l’œuvre

 

Synopsis

Dans les années 30 au Japon (au cœur de la Seconde Guerre mondiale), un enfant (qui ne précise jamais son prénom) est élevé par sa grand-mère autoritaire à l’excès. Cette dernière l’a retiré du sein parental en prétextant lui assurer une meilleure protection. En effet, la famille vit dans la même maison, les parents à l’étage et les grands-parents au rez-de-chaussée. Cet enfant nous raconte ses souvenirs progressifs. Le récit suit une progression chronologique de la naissance du protagoniste à la fin de son adolescence. Le livre se subdivise en quatre parties correspondant chacune à un chapitre : l’enfance au chapitre 1, les premiers émois au chapitre 2, l’adolescence et la remise du diplôme sur un arrière-plan de guerre au chapitre 3 et l’âge adulte ainsi que la fin du conflit mondial au chapitre dernier. Au fil du temps cet enfant réalise qu’il est attiré par les garçons et non par les filles. Durant son adolescence, cette tendance s’affirme. Il tombe tout d’abord amoureux d’un camarade de classe nommé Omi, garçon délinquant et rebelle. Le protagoniste découvre les premiers émois sexuels et a recours à ses « mauvaises habitudes » régulièrement. Cette périphrase désigne le recours à la masturbation régulière. Bien que constatant son homosexualité, il essaie de se persuader du contraire, il lutte contre ce penchant en le cachant aux autres comme à lui-même. Il va par conséquent rencontrer la sœur d’un camarade de classe nommée Sonoko et commencer à la courtiser selon le code des usages qu’il s’efforce d’apprendre. Au moment même où on attend de lui un engagement sous forme de demande en mariage, il renonce à elle et se sent délivré. Notre héros oscille toujours entre hésitations et souffrance, dans une lutte constante entre son corps et son âme, pour essayer de trouver le bonheur.


Définitions et précisions

Les œuvres à caractère autobiographique peuvent adopter diverses formes dont le journal intime, les mémoires, l’autoportrait, le roman autobiographique ou encore la confession,

Dans le journal intime, l'auteur confie au jour le jour à ses carnets anecdotes et réflexions. Le récit est donc synchronique de l’événement conté. Dans les mémoires, l'auteur est conscient d'avoir joué dans l'Histoire un rôle digne d'être rapporté et décide de fondre son « misérable tas de secrets » dans ce par quoi il rejoint les mythes universels. Il choisit de bâtir sa propre légende. Avec l’autoportrait, l'auteur part à la recherche de lui-même à travers une trame non linéaire où, à la manière d'un puzzle, dessine peu à peu sa personnalité. Avec l’autofiction – le terme a été inventé par Serge Doubrovski (Fils, 1977) –, le récit de vie, désigné clairement comme « roman », confond néanmoins auteur et personnage, au contraire du roman autobiographique qui met en scène des personnages au nom fictif.

En dernier lieu, par le biais de la confession l’auteur raconte sa vie, il peut avouer ses erreurs et chercher à les justifier ; Les confessions sont le récit de la vie privée de leur auteur, soucieux d'être totalement sincère dans l'évocation de ses réussites comme de ses fautes et de ses erreurs.

En premier lieu, en se basant sur le titre Confession d’un masque, le lecteur opte pour le choix de la confession comme forme d’expression.

Nous pouvons supposer que ce choix relève de la signification première du nom commun confession et non de son édulcoration dans la sphère littéraire. En effet, la confession (du latin fateor : avouer, reconnaître son erreur ou sa faute) est l'acte de déclarer ou d'avouer un péché. La confession est un acte de pénitence consistant à reconnaître ses péchés devant les autres fidèles (confession publique) ou devant un prêtre (confession privée). Dans ce sens, la confession est un sacrement pour les Églises. Elle est individuelle et privée. À son issue, le prêtre accorde ou non l'absolution, c'est-à-dire le pardon et la rémission des péchés du fidèle. Le prêtre est tenu au secret pour tout ce qui lui a été révélé au cours de la confession. Cette action n'a de sens qu'accompagnée de repentir. Nous pouvons alors donner une signification par trop occidentale à ce texte en évaluant sa portée comme une recherche de légitimité du comportement passé de l’auteur.

Écrire pour le lecteur serait admettre ses propres erreurs en introduisant la sphère publique dans son intimité la plus pure. Cela serait conférer au lectorat la place de démiurge. Le lecteur posséderait la globalité des données (positives et négatives) et ce serait à lui de juger l’homme décrit pour ses actes, le lecteur acquerrait la puissance judiciaire d’un tribunal, ou celle de Dieu pour conserver la métaphore filée du monde mystique.

Or cette définition est à nuancer par le sens oriental de la confession. En effet, bien que similaire, dans les desseins de l’auteur, à la confession occidentale, la confession en littérature japonaise s’écrit souvent de manière paradoxale : il s’agit en effet de dévoiler l’intimité de l’auteur en l’enveloppant de mystères et de signes. Dans Confession d’un masque, l’écrivain Yukio Mishima raconte les premières années de son existence, tiraillé entre le devoir de trouver une épouse et le refoulement de ses sentiments pour les garçons. Souvent marqué par la caricature de l’adolescent (la première expérience sexuelle avec une prostituée, émois secrets pour le camarade sportif…), le roman s’achève sur l’incapacité de s’affirmer face aux autres. Néanmoins, le dénouement brille par une prise de conscience personnelle. Dès lors, la confession est une écriture de l’intime, puisque l’auteur écrit pour se retrouver lui-même, pour s’accepter.

Dès lors, on remarque que la confession tient moins de l’expression de ses propres sensations que d’une tentative (parfois inespérée de l’auteur) de comprendre ce qu’il vit.

Néanmoins, la confession est synonyme de respect du pacte de lecture défini par P. Lejeune. L’auteur doit s’inscrire dans une démarche totalement sincère et ne falsifier en rien son vécu. Mais ici nous trouvons l’insertion d’éléments fictionnels au cœur même d’éléments biographiques véridiques. On peut par conséquent davantage parler d’autofiction que de confession. L’autofiction est un intermédiaire entre autobiographie et fiction.

Paradoxalement, cela permet à Mishima davantage de véracité en ce qui concerne l’expression de l’intime. Autrement dit, le recours à l’autofiction semble être un détour nécessaire pour parler de soi.



Éléments fidèles entre vie et œuvre

Le contexte historique

Parcourir cet essai c’est découvrir intiment un homme qui a traversé une époque cruciale de l’histoire du Japon contemporain. Mishima a nourri son oeuvre de ces bouleversements. Il est né en 1924, en plein cœur d’une période d’expansion militaire (Corée en 1910 puis Manchourie en 1931). Confession d’un masque retrace l’enfance de l’auteur à travers l’effort de guerre japonais pendant la Seconde Guerre mondiale. La narration retranscrit le rythme de vie durant la guerre et les difficultés qui y furent liées. De plus, elle permet de découvrir le Japon des années 30-40, hermétique à toute influence occidentale, qui volera en éclat à la suite de la défaite de 1945. En plus de la peur des tremblements de terre et des tsunami, le traumatisme nucléaire marquera des lors la majorité des productions littéraires japonaises à venir (août 1945 : bombes atomiques sur le Japon, le 6 Hiroshima, le 9 Nagasaki).

L’idée maîtresse de cet ouvrage est que la courte jeunesse s’offre gracieusement au sacrifice de la guerre. Le raisonnement de Mishima repose sur l’omnipotence de la mort comme l’affirmation absolue, suprême et glorieuse de sa vie. Son écriture souvent sombre révèle sa fascination pour la mort.


Correspondances entre vie réelle et œuvre

Né le 14 janvier 1925 à Tokyo, Yukio Mishima, dont le véritable nom est Kimitake Hiraoka, est issu d'une famille de la paysannerie de la région de Kobé.

À partir de l'âge de deux mois, il est pris en charge par sa grand-mère, Natsu, qui, elle, est issue d'une ancienne lignée de samouraïs. Sa grand-mère garda des prétentions aristocratiques même après avoir épousé le grand-père de Mishima, pourtant lui aussi issu d'une famille de domestiques mais qui avait fait fortune avec le commerce colonial. Cette grand-mère, victime de douleurs et de sciatique, était extrêmement têtue et prompte à des accès de violence. Elle interdisait à Mishima de sortir au soleil, de faire du sport ou de jouer avec des garçons, il passait la plupart de son temps seul ou avec ses cousines.

En avril 1931, Mishima réussit sans difficulté l'examen d'entrée à l'école primaire. Ses premières années seront plutôt difficiles. L'enfant est décrit comme fragile, efféminé (anémique) et ne participe à aucune sortie ou autre activité de sa classe par interdiction de sa trop oppressive grand-mère.

En mars 1937, le jeune Kimitake a alors 12 ans. Natsu accepte enfin de rendre l'enfant à ses parents du fait de ses problèmes de santé. Elle mourra d'ailleurs en janvier 1939. Mishima rejoint sa famille à douze ans et développe une relation très forte avec sa mère. Celle-ci le réconforte et l'encourage à lire. Dès l'âge de 5 ans, le petit Kimitake sait lire et écrire et commence déjà à composer ses premières poésies. Son père est un homme brutal, marqué par la discipline militaire, qui l'éduque en le forçant par exemple à se tenir à côté d'un train en marche. Il fait également des rafles dans sa chambre pour trouver des preuves de son intérêt efféminé pour la littérature et déchire ses manuscrits. Il semblerait que Mishima ne se soit pas révolté contre lui.

Mishima entre dans un club littéraire scolaire en avril 1937, et acquiert très vite une réputation tant auprès de ses camarades qu'auprès de ses professeurs. C'est sur cette lancée qu’il pourrra dès 1941 éditer son premier roman, La forêt tout en fleurs, dans le magazine Shimizu. C'est à cette occasion qu'il choisit comme pseudonyme Yukio Mishima.

En 1944, il achève brillamment ses études à l'école Gakushu-in, en tête de sa classe. Cette place lui vaut de recevoir son diplôme ainsi qu'une montre en argent des mains même de l'empereur. Cette rencontre marquera Mishima.

Il entre alors à l'université Impériale de Tokyo pour étudier la loi allemande par volonté de son père qui jugeait le métier d'écrivain déshonorant. Mishima se résigne à ce choix même s'il aurait préféré la littérature. Alors qu’il vient d’entrer à l'université, sa classe est entièrement mobilisée et affectée à une usine d'avions de guerre. Mishima se retrouve employé de bureau : il peut écrire.

En 1945, il est convoqué pour être enrôlé dans l'armée. Il jouera la comédie afin d'être déclaré inapte. Il est réformé pour raison de santé (le médecin le croira tuberculeux). Cette même année, sa soeur Mitsuko mourra de la typhoïde.

Après avoir passé le plus haut examen d'administration de l'Université, ainsi que le souhaitait son père, Mishima est proposé fin 1948 pour un poste au ministère des finances. Mishima n'y restera que 9 mois, choisissant de devenir écrivain à plein temps. En 1949, Confessions d'un masque est publié et remporte immédiatement un franc succès. Après cette auto analyse psychologique, Mishima souhaite entamer une thérapie auprès d'un psychiatre. Après deux rendez-vous, il laissera cette idée de côté.

En lisant la biographie du début de l’enfance à l’âge adulte de Mishima, nous réalisons que la plupart des éléments sont retranscrits tels quels dans Confession d’un masque qui demeure donc d’une grande fidélité.

Or l’ajout d’éléments extérieurs à son existence tels que le personnage de Sonoko, inventé de toutes pièces et synthétisant plusieurs filles de la bourgeoisie japonaise qu’il a pu rencontrer souligne une part de fiction dans cette confession. De plus le processus d’écriture héroïse le protagoniste. Nous avons en premier lieu le jour de sa naissance où il évoque un souvenir, ce qui demeure par trop improbable : il revoit le reflet du soleil qui irradie l’eau du bassin dans lequel on lui fait sa première toilette. Le lecteur peut ici déceler une certaine mystique solaire. Puis la succession de résurrections après une chute dans l’escalier puis une intoxication alimentaire. La souffrance du corps faible, privé de sang, est celle d’un martyr. L’auteur se met en scène comme figure christique. La dimension tragique, en est donc renforcée, ce parcours est placé sous le signe du fatum. Le personnage reste extrêmement passif, il est un être d’émotions et ce sont elles qui le dominent et non l’inverse. C’est comme si tout ce qui se passait était plus fort que lui et hors de contrôle.

Nous avons également dans Confession certains éléments proleptiques tels que l’obsession de mourir jeune et de choisir sa mort qui pourrait être mise en parallèle avec la propre mort de Mishima par seppuku.



Marques de la confession

En tout premier lieu, la voie narrative utilisée est la narration à la première personne. Le narrateur est également le protagoniste de l’histoire qui nous est communiquée. Le point de vue adopté est une focalisation interne. Le lecteur s’identifie au héros, il ne perçoit que ce que le narrateur est en mesure de percevoir lui-même et semble donc par conséquent limité.

Le thème de la confession est une évocation rétrospective où deux voies s’entremêlent : d’une part celle du narrateur actuel, adulte, qui a un regard critique sur son propre passé et cristallise une dimension réflexive, d’autre part, le narrateur enfant naïf dans l’action pure. Nous avons de manière récurrente, l’intrusion des commentaires du personnage adulte qui commente les différents épisodes qui ont structuré les étapes majeures de sa vie de la naissance à l’entrée dans le monde adulte (proximité avec le récit d’initiation). C’est donc l’évolution du personnage que nous observons.

Ce roman est en définitive axé sur la psychologie. Mishima s’y saisit du scalpel de l’analyse psychologique pour tenter de disséquer entièrement son âme.

L’écriture elle-même porte les stigmates d’une émotion qui souligne l’implication du narrateur dans les faits évoqués. En effet Mishima a assidûment recours à la forme métaphorique, notamment lorsqu’il parle de sa première éjaculation en usant du terme « mauvaise habitude ». Ce procédé d’écriture révèle une certaine réticence ou tout du moins une pudeur du narrateur vis-à-vis des souvenirs rapportés. Cette écriture voilée est une image spéculaire du thème évoqué en lui-même, l’écriture contourne la crudité du thème sexuel mis en relief. Il y a donc un écart constant entre ce que la forme souligne et ce que le contenu nous dévoile. L’écriture devient œuvre d’art à part entière et fait écho aux thèmes picturaux évoqués en leitmotiv dans ce livre.

On note également un emploi récurrent de l’implicite, de l’ellipse qui souligne la difficulté du narrateur à explorer sa propre conscience.

Sa plume est tiraillée entre deux extrêmes comme le personnage de l’enfant sans arrêt en déséquilibre entre passion et raison. Cet écart entre forme et fond souligne une écriture du contraste entre élégance et prosaïsme.

Une qualité d’écriture incontestable : style franc, imagé, voluptueux et torturé qui laisse 300 pages de grande littérature à découvrir. Une écriture poétique, fluide qui se dessine, et entraîne un total envoûtement du lecteur.



Principaux personnages et thèmes majeurs

Les femmes dans le roman de Mishima

Dans Confession d'un masque, la femme vénale est la fausse accompagnatrice de la première relation sexuelle.

Lorsque que le jeune Mishima se rend pour la première fois dans un « lupanar » en compagnie d’un camarade d’université, il s’aperçoit qu’il ne peut faire l’amour à une femme :

 

« Le sentiment du devoir me contraignit à l’embrasser. La serrant contre moi, je m’apprêtais à lui donner un baiser. Alors, ses lourdes épaules s’agitèrent follement, secouées par le rire. Ne fais pas ça. Tu te mettrais du rouge à lèvres partout. Voilà comment on s’y prend. La prostituée ouvrit sa grande bouche aux dents en or encadrées de rouge à lèvres et sortit une langue épaisse comme un bâton. Suivant son exemple, je sortis aussi la mienne. Les bouts de nos langues se touchèrent… Peut-être ne me comprendra-t-on pas si je dis qu’il existe une torpeur semblable à une douleur violente. Je sentais tout mon corps se paralyser sous l’effet d’une telle douleur, une douleur intense, mais que cependant je ne sentais pas du tout. Je laissais tomber ma tête sur l’oreiller. Dix minutes plus tard, mon incapacité ne faisait plus aucun doute. Mes genoux tremblaient de honte ».

 

La perte de la virginité avec une prostituée est un thème récurrent dans l’œuvre de Mishima. Cet original éveil à la sexualité accuse une fois encore le caractère marginal des personnages. On apprend, par exemple, que Ryūji « avait perdu sa virginité au cours de son premier voyage. À Hongkong un camarade plus ancien l’avait emmené chez une prostituée » et le novice Mizoguchi « parvient sans conteste à la satisfaction physique » entre les cuisses de Mariko, une putain de Kyōto.

Bien souvent, la femme est synonyme de mensonge.

Dans Confession d'un masque, la figure de Jeanne d’Arc brise les rêves de Kimitake. Dès lors, Yukio Mishima met en scène plusieurs personnages qui choisissent l’alternative de nier ou de rejeter l’existence de la femme.

Les femmes représentent une redoutable entrave au bonheur et à l’épanouissement de l’érotisme de certains personnages masculins.

La couleur rouge, telle une flaque de sang menaçante, semble accompagner les figures féminines. Lorsque le narrateur de Confession d'un masque est présenté à Sonoko, cette dernière porte « une veste de cuir rouge ». Voilà la façon dont il introduit la jeune fille dans le roman. Plus loin, quand il attend Sonoko pour lui donner des livres, elle apparaît portant « une veste cramoisie ». Sans jamais développer ces allusions à la couleur rouge, Mishima parvient à donner une désagréable impression de mort, d’échec et de terreur.

En effet, Sonoko cristallise l’exacte opposition du personnage de Yukio. Elle est l’incarnation même de la société japonaise de l’époque ; quand elle est rejetée, elle reste digne en acceptant son destin et n’en tient pas rigueur à Yukio lorsqu’il la rencontre par la suite. Elle est la discipline même, respecte les règles et s’intègre parfaitement dans le moule sociétal. Elle est une sorte de bouclier dissimulateur derrière lequel Yukio se cache et feint de respecter les codes.


La mère dans le roman de Mishima.

 

Yukio Mishima est fortement attaché à sa mère Shizue. Pourtant, elle est très peu présente dans Confession d'un masque. Depuis les débuts de son fils dans l’écriture, et peut-être parce qu’elle était restée impuissante face aux volontés de sa belle-mère, elle suit avec attention le travail de Mishima. Elle réconforte Kimitake lorsque son père détruisait ses manuscrits. Toute sa vie, Mishima aura besoin de la protection et de l’amour de sa mère. Lorsqu’en 1948 il décide de quitter le ministère des Finances contre la volonté de son père, c’est elle qui prendra sa défense. Dans Confession d'un masque, le narrateur se presse devant sa mère pour lui demander s’il doit épouser Sonoko. Cette discussion si hésitante montre combien Mishima a besoin de sa mère et combien elle a autorité sur son enfant :

 

« Alors, quels sont tes véritables sentiments ? L’aimes-tu ou non ? – Bien sûr, je…eh bien…, murmurai-je. Moi, je n’avais pas pris la chose tellement au sérieux. C’était plutôt une manière de jeu. Ensuite, c’est elle qui l’a prise au sérieux et m’a mis dans le pétrin. – Alors, il n’y a pas de difficulté, n’est-ce pas ? Plus tôt tu régleras la question, mieux cela vaudra pour vous deux. [...] "À propos de Sonoko, reprit-elle. Tu… elle… si tu as… eh bien…" Devinant à quoi elle faisait allusion, je me mis à rire et lui répondis : "Ne sois pas ridicule, Mère." (Il me semblait n’avoir jamais ri aussi amèrement.) « Crois-tu vraiment que j’ai fait une chose pareille ? As-tu si peu confiance en moi ? »

 

Si la mère représente la voie de la douceur et de la tendresse, la grand-mère, en revanche, représente l’autorité et fait figure de mère. Elle élève l’enfant jusqu’à ses douze ans au premier étage de la maison de famille. Si elle représente l’autorité, il se crée néanmoins une forte relation d’intimité entre les deux personnes. Dans Confession d'un masque, Mishima déclare : « À douze ans, j’avais une tendre amoureuse âgée de soixante ans ». Dans la famille Hiraoka, la grand-mère exerce une telle autorité qu’elle parvient à reléguer sa bru à un simple rang de médiatrice entre Kimitake et l’extérieur. Et, malgré les fréquentes tentatives pour récupérer son garçon, Shizue devra attendre douze ans pour obtenir la garde définitive de Kimitake. Mais c’est sa mère qui réussit à l’initier au dessin et à la lecture malgré l’omnipotence de la terrible ancêtre :

« Finalement, je renonçai presque à tout ; je faisais la lecture à Kimitake et dessinais pour lui. Voilà comment il s’intéressa au dessin… il se mit également à écrire à l’âge de cinq ans, à notre grande surprise ».

C’est donc en définitive sa mère, qui même privé de son rôle maternel va communiquer un goût de la culture qui ne le quittera jamais à son enfant.

Toutefois, ce qui relie toutes ces femmes, c’est la moindre importance que Mishima leur accorde dès sa petite enfance. Rappelons-nous l’anecdote du vidangeur, la première image qui ait marqué la sensibilité de Kimitake, pour remarquer comme la figure féminine se trouve évincée au profit du beau jeune homme : « Je ne sais si c’est ma mère, une bonne d’enfant, une servante ou une tante qui me tenait par la main. »


Le personnage central : portrait sociologique et psychologique

Un personnage de l’opposition

Le personnage central, Yukio lui-même s’érige dans l’opposition :

Condition sociale : le jeune garçon souffre de se sentir différent des autres puisqu’il est plus pauvre que ses camarades.

Physique : il est chétif et malingre alors que tous ses camarades et plus particulièrement Omi, se développent musculairement.

Morale : il est plus mature que ses camarades et analyse ses propres faits et gestes avec recul.

Sociale : la société japonaise apparaît comme une société où le besoin de se conformer aux normes est omniprésent. Cela obsède Yukio qui se sent profondément en décalage par rapport aux autres Japonais.


Étranges fascinations

Il nourrit une fascination pour les représentations morbides et cruelles dont il retire un plaisir qui peut aller jusqu’à la jouissance.

Il développe ainsi un goût prononcé pour les arts plastiques par le biais de personnages spectaculaires, de figures de martyres (tableau Le Martyre de Saint Sébastien de Guido Reni : l’adoration pour le martyre est due autant à la nudité puisque le physique contribue à la réalisation la plus proche du fantasme sexuel et du désir homosexuel en même temps qu’à l’image d’un corps meurtri, blessé par des armes, illustration graphique de Jeanne d’Arc dans un livre…). Plus haut, dans Confession d'un masque, Mishima explique simplement l’origine de ses désirs sadiques. La maladie et sa faible constitution font de lui un être affamé de chair et assoiffé de sang. « Mon insuffisance naturelle de sang avait d’abord implanté en moi l’impulsion de rêver d’effusions de sang ». L’enfant est clairement sadique. Il a tendance à mêler son attirance pour les hommes avec son sadisme. Il est également attiré par la mort qui exerce sur lui à la fois une fascination mais aussi une certaine peur.

Il aborde l’extase mystique purifiée dans la mort. La religion est au centre de Confession d'un masque. Si Mishima y exclut les croyances du shintō, les références chrétiennes et les allusions mythologiques, en revanche, y abondent. Chaque fantasme, chaque rêve est placé dans un contexte religieux occidental car il est vrai que la culture grecque regorge d’amours homosexuelles. L’image la plus traumatisante pour le lecteur reste certainement celle où Mishima, lors d’un banquet, s’identifie au cruel Tantale qui, pour gagner la faveur des dieux, leur offrit son plus jeune fils en pâture. Horrifiés, les Olympiens le condamnèrent à un châtiment éternel au séjour des Enfers :

 

« Un bruit de rires venait du haut de l’escalier de pierre. Je levai les yeux et vis un autre cuisinier qui descendait les marches, tenant par le bras le jeune camarade de classe musclé dont je viens de parler. L’adolescent portait un pantalon de marin et une chemise de polo bleu sombre qui lui laissait la poitrine nue. "Tiens, c’est B. n’est-ce pas?" lui dis-je d’un air dégagé. Parvenu en bas de l’escalier, il prit une pose nonchalante, sans ôter les mains de ses poches. Se tournant vers moi, il se mit à rire d’un air railleur. À ce moment précis, le cuisinier s’élança sur lui par-derrière et le serra à la gorge. Le jeune homme se débattit avec violence. Tout en observant ses efforts pitoyables, je me disais : "C’est une prise de judo – oui c’est cela, une prise de judo, mais comment se nomme-t-elle ? C’est bon, étrangle-le encore  – il ne pouvait pas être déjà vraiment mort – il n’est qu’évanoui." Soudain la tête du jeune homme pendit mollement au creux du bras massif du cuisinier. Puis le cuisinier saisit le jeune homme sans précaution et le laissa tomber sur la table. Le second cuisinier alla vers la table et se mit à s’occuper du garçon avec des gestes précis ; il le dépouilla de son polo, lui ôta son bracelet-montre, lui retira son pantalon et le mit tout nu en un rien de temps. Le jeune homme nu gisait là où il était tombé, les lèvres un peu écartées. Je posai sur ces lèvres un baiser prolongé. "Comment le met-on ? Sur le dos ou sur le ventre ? me demanda le cuisinier. – Sur le dos, je suppose", répondis-je, songeant en moi-même que dans cette position, la poitrine du garçon serait visible, pareille à un bouclier couleur d’ambre. L’autre cuisinier prit sur une étagère un grand plat qui semblait être de provenance étrangère et l’apporta sur la table. Il était exactement de la taille nécessaire pour contenir un corps humain et était curieusement fait, avec cinq petits trous percés de chaque côté à travers le rebord. "Oh, hisse !" dirent les deux cuisiniers à l’unisson, soulevant le jeune homme inconscient et le déposant sur le plat, couché sur le dos. Puis, sifflant gaiement, ils passèrent un cordon dans les trous de chaque côté du plat, pour y attacher solidement le corps du garçon. Leurs mains agiles s’affairaient adroitement à la tâche. Il disposèrent avec art quelques grandes feuilles de salade autour du corps nu et posèrent sur le plat un couteau à découper et une fourchette de dimensions insolites. "Oh hisse !" répétèrent-ils, en chargeant le plat sur leurs épaules. J’allai leur ouvrir la porte donnant dans la salle à manger. Nous fûmes accueillis par un silence plein de sympathie. Le plat fut déposé sur la table, emplissant l’espace vide qui jusqu’alors brillait, nu, dans la lumière. Je pris sur le plateau le grand couteau et la grande fourchette et je demandai : "Par où vais-je commencer ?" Il n’y eut pas de réponse. On sentait, plutôt qu’on ne les voyait, de nombreux visages tendus vers le plat. "Voici sans doute un bon endroit pour commencer." Je plantai tout droit la fourchette en plein cœur. Un jet de sang me frappa au visage. Tenant le couteau de la main droite, je me mis à découper la chair de la poitrine, doucement, d’abord par tranches minces... »

 

Dans ce court passage, Mishima introduit une grande partie de ses futurs sujets de prédilection comme la présence du marin, la vaine lutte du héros contre la mort, la torture, le voyeurisme et le sang.



L’éloge de la différence

La différence fondamentale et douloureuse réside dans son penchant homosexuel. Cette œuvre est une quête pour affirmer et assumer sa sexualité

Le personnage lutte continuellement contre ses penchants homosexuels. Il cherche d’une part à les dissimuler aux autres, d’autre part à se les cacher à lui-même. Craignant le regard des autres, il feint de se sentir attiré comme eux par les jeunes filles de son école, la honte qui l’étreint est si grande qu’il veut y croire lui-même. Esclave des conventions, il s’oblige à aimer Sonoko, la sœur d’un de ses amis et fait naître un amour artificiel pour satisfaire son besoin de conformisme, mais ce jeu de dupes ne sera que vaines souffrances. Il comprend qu’il n’est pas « normal » en comparaison des autres qui gravitent autour de lui


L’omniprésence du masque

Avec toutes ces informations la signification du titre du livre devient tout de suite bien plus significative. Ce personnage porte un masque, s’invente un rôle pour cacher ses véritables pensées et ce qui le caractérise.

En premier lieu, le thème du masque, très fréquent dans les romans de Yukio Mishima, se lie avec la notion de théâtralité. A la manière de la Commedia dell’Arte, le masque camoufle la vérité.

Durant l’enfance de Mishima, le déguisement révélait les fantasmes du petit garçon en même temps qu’il accusait son farouche narcissisme. Il lui plaisait de se travestir en mirifique impératrice d’Égypte ou en éclatante magicienne nippone ; il aimait revêtir les divers accoutrements des personnages féminins du théâtre kabuki. À cela vient se greffer le fait que, retenu dès son plus jeune âge par son aïeule, Mishima garde la conviction de devoir, à contrecœur, tenir un rôle. La nécessité de porter un masque se fait alors impérieuse :

 

« Ce que les gens considéraient comme une attitude de ma part était en réalité l’expression de mon besoin d’affirmer ma vraie nature et c’était précisément ce que les gens considéraient comme mon moi véritable qui était un déguisement ».

 

De ces obscurs souvenirs, l’œil et la plume de Mishima garderont à jamais l’habitude de considérer l’étendue du monde comme une scène de spectacle, comme « le théâtre de la vie ».

Dans le théâtre kabuki, l’onnagata est, depuis les règles édictées au XVIIIe siècle, cet acteur qui interprète, en permanence, un rôle féminin. Pour Mishima, l’onnagata est un être mystérieux, un personnage hybride à la sensualité féminine mais au corps résolument masculin. « L’onnagata naît de cette union illégitime du rêve et de la réalité ». L’acteur est un mélange entre l’homme et la femme, la vérité et l’illusion ; c’est le parfait modèle du paradoxe vivant qui intrigue Mishima. Tout ceci, semble-t-il, est lié à la sexualité de Yukio Mishima.

Le masque est un moyen de simuler l’hétérosexualité. Dans la traduction de Confession d'un masque, les verbes tels que « sembler », « penser » et « croire » se multiplient lorsqu’il parle de ses sentiments pour les jeunes filles.

 

« Malgré cela, il m’arrivait de m’imaginer sérieusement que j’étais amoureux d’une jeune fille, puis la fatigue pernicieuse dont j’ai parlé commençait à m’engourdir l’esprit ; dès lors, je prenais un vif plaisir à me considérer comme un être gouverné par la raison et je satisfaisais mon désir vaniteux de faire figure d’adulte en assimilant mes émotions glacées et changeantes à celles d’un homme lassé et même rassasié par ses succès féminins. [...] ]’avais décidé que je pouvais aimer une jeune fille sans éprouver le moindre désir ».

 

Le masque que nous retrouvons dans le titre de l’œuvre, c’est une personnalité factice d’homosexuel normalisé intégré à la société japonaise qu’il rejette intérieurement.

Dans tout le roman, les sentiments qu’il croit éprouver pour les femmes restent toujours, et de façon systématique, intellectualisés alors que les pulsions qui le poussent vers les garçons sont innées, parfois sauvages et violentes, mais toujours sincères bien que camouflées et tenues secrètes par le tabou et la morale puritaine. Le roman doit se lire comme un combat entre l’esprit, l’amour intellectualisé avec Sonoko et le profond désir sexuel qu’il ressent pour les garçons. D’ailleurs, le vocable « intellectualisé » devient l’emblématique leitmotiv qui sangle la relation que Mishima partage avec Sonoko. La fonction du masque se dessine alors :

 

« il s’agit d’accomplir ses actions dans le mensonge et l’artifice : chacun dit que la vie est une scène de théâtre, mais la plupart des gens ne semblent pas obsédés par cette idée, du moins pas aussi tôt que je le fus. Dès la fin de mon enfance, j’étais fermement convaincu qu’il en était ainsi et que j’aurais un rôle à jouer sur cette scène, sans jamais révéler mon véritable moi. […] Par mesure de précaution, je dois ajouter que ce n’est pas au sujet habituel de la « connaissance de soi » que je fais ici allusion. C’est tout simplement une question de sexualité, du rôle qu’on joue pour tenter de dissimuler, souvent à soi-même, la véritable nature de ses désirs sensuels… »

 

Lorsque Mishima entre à l’université, il fait la connaissance de Kusano qui devient très vite son meilleur ami et qui lui présente sa jeune sœur Sonoko. Mishima décide de retracer les méandres de la relation qu’il entretient avec la jeune femme tout au long des cent dernières pages de Confession d'un masque. Bien que cet épisode ne soit aucunement autobiographique, il révèle néanmoins la lutte intérieure qui agite l’écrivain. Toute sa relation avec Sonoko n’est qu’une apparence de liaison amoureuse. Chaque anecdote ne représente qu’un simulacre d’attentions qu’un galant porte à sa bien-aimée. Chaque moment partagé semble une épreuve qui teste sa normalité. Il y a chez Mishima cette volonté de se mettre à l’épreuve qui se mêle à une formidable forme de cruauté et qui lui procure une immense satisfaction. Sonoko, Mishima le sait, est comme un bouclier, une armure qui cache sa véritable identité.

 

« À tort ou à raison, par des moyens bons ou mauvais, me dis-je, il faut absolument que tu l’aimes. Ce sentiment devenait, semblait-il, une obligation morale pour moi, enfouie encore plus profondément dans mon cœur que mon sentiment de culpabilité ».

 

La culpabilité, c’est celle de l’homosexualité contre laquelle il mène une redoutable lutte. Je me jurai de jouer fidèlement mon rôle, déclare-t-il quelque part dans le roman. D’ailleurs, leur séparation le plonge dans le plus sécurisant des réconforts : « Pendant toute la journée du lendemain, je me sentis le cœur léger à l’idée d’être déjà délivré de l’obligation d’aimer Sonoko ».

Car, finalement, Mishima constate que ses désirs sensuels brûlent ardemment pour les jeunes hommes ; il est curieux de connaître « les relations fonctionnelles entre les courbes du torse de l’éphèbe et le taux de son débit sanguin »… Le masque ne tombe pas dans cette première autobiographie. Cependant, la duperie cède sa place à la vérité qui clôt Confession d'un masque. Dans un élan désespéré, Mishima donne un baiser à sa fiancée : « Je posai mes lèvres sur les siennes. Une seconde s’écoula. Pas la moindre sensation de plaisir. Deux secondes. C’est exactement la même chose. Trois secondes… J’avais tout compris ». Cette dernière remarque, si brève, semble réduire à néant des années de mensonges. Mishima est homosexuel. Et, rappelons-le, le roman s’achève sur la description d’un splendide jeune délinquant… Le masque tout d’abord, participe de la tromperie et de la mascarade ; néanmoins, il autorise paradoxalement la confession. Voilà tout le paradoxe dévoilé par le titre Confession d’un masque. Si, dans un premier temps, le masque permet de se cacher à la société, il est, au final, ce moyen d’être plus honnête envers soi-même, ce moyen qui permet à l’auteur d’exprimer son intimité.



La puissance d’attraction des hommes vus comme œuvres artistiques

Comme nous l’avons vu précédemment, Mishima est attiré par les hommes de façon pulsionnelle. À l’origine de la perversion, les images que contemple Yukio Mishima dès sa petite enfance établissent les prodromes des désirs homosexuels et révèlent sa sexualité. Le plus ancien souvenir du petit Kimitake est jeune vidangeur qui excite sa curiosité. L’écrivain nous décrit cette rencontre au début de Confession d'un masque :

 

« Je ne sais si c’était ma mère, une bonne d’enfant, une servante ou une tante qui me tenait par la main. La saison n’est pas précise non plus. Le soleil de l’après-midi tombait faiblement sur les maisons le long de la pente. Conduit par la main de cette femme oubliée, je grimpais la pente pour rentrer à la maison. Quelqu’un descendait vers nous et la femme me tira brusquement la main. Nous nous écartâmes et restâmes à attendre au bord du chemin »...

 

D’emblée, par l’absence de précision temporelle et par l’anonymat de la femme, anonymat qui peut vraisemblablement signifier son indifférence à l’égard des femmes, Mishima nous plonge dans le mystère. Cette rencontre, comme plus tard la découverte du portrait de Saint Sébastien, est vécue comme une révélation. Elle passe par la jouissance de la vue et Mishima la dépeint à la manière de l’esthète qui regarde une toile pour la première fois :

 

« Sans aucun doute l’image de ce que je vis alors a pris une nouvelle signification chaque fois où elle a été examinée, ranimée, méditée. Car à l’intérieur du périmètre flou de la scène, seule la silhouette de ce quelqu’un qui descendait la pente se détache avec une netteté hors de proportion. Et non sans raison : cette image est la plus ancienne de celles qui n’ont cessé de me tourmenter et de m’effrayer pendant toute ma vie. »

 

Cette description pose les fondements de l’idée que Mishima se fait du corps humain en tant qu’œuvre d’art. Confession d'un masque propose au lecteur une véritable galerie de portraits dont les contours ont été dessinés par la main perverse du maître. En outre, dans ses romans, Mishima exploite l’imagerie populaire homosexuelle à travers ses héros en uniforme. L’aspect misérable du vidangeur intrigue Kimitake :

 

« C’était un jeune homme qui descendait vers nous avec de belles joues rouges et des yeux brillants, portant autour des cheveux un rouleau d’étoffe sale en guise de serre-tête. […] C’était un vidangeur, un collecteur d’excréments. Il était vêtu en ouvrier, chaussé de sandales à semelle de caoutchouc et à dessus de toile noire, les jambes serrées dans un pantalon de coton bleu foncé, du genre ajusté qu’on appelle "cuissard". J’observais le jeune homme avec une attention insolite de la part d’un enfant de quatre ans. »

 

Mishima confère à cet instant une dimension sacrée, solennelle :

 

« Bien que je ne m’en rendisse pas clairement compte à l’époque, il représentait à mes yeux la révélation d’un certain pouvoir, le premier appel que me lançait une certaine voix étrange et secrète »…

 

Mishima est encore bien trop jeune pour comprendre ce qu’il ressent, mais une pulsion inconnue dérègle tout son être :

 

« le pantalon collant dessinait avec précision la partie inférieure de son corps, qui se mouvait avec souplesse et semblait se diriger tout droit vers moi. Une adoration inexprimable pour ce pantalon était née en moi. Je ne comprenais pas pourquoi. »

Mishima fait montre d’une très grande sensibilité. Aussi cherche-t-il à accorder une signification à chacun des événements de sa vie.

Confession d'un masque se poursuit sur la description du costume du conducteur de tramway et du poinçonneur de ticket dont « les rangées de boutons dorés sur la tunique de leur uniforme bleu se confondaient dans [son] esprit avec l’odeur qui flottait dans les métros de l’époque ».

D’abord, Mishima est un enfant très fragile qui rejette son corps ainsi que l’image qu’il renvoie. Il concrétise par le physique des inconnus ses aspirations personnelles. Il projette alors ses désirs sur ces personnages publics et inconnus dont il aimerait partager la destinée. On comprend mieux ainsi pour quelle raison Mishima va pousser le culte de son propre corps sa vie durant.



La fascination pour les figures transgressives.

Durant son enfance, Yukio Mishima se lie d’amitié avec Omi, un jeune voyou dont tout le monde craint les terribles représailles. Peu à peu, ce dernier devient le secret amour de l’adolescent. Dans Confession d'un masque, Mishima admet qu’à ses yeux le bel Omi réunit à lui seul tous les critères qui forment son imaginaire érotique.

 

« À cause de lui, confie-t-il, je me mis à aimer la force, une impression de sang surabondant, l’ignorance, les gestes rudes, les propos inconsidérés et cette sauvage mélancolie propre à la chair. »

 

L’image idéale reste pour Mishima la volonté de mourir jeune. À l’occasion d’une après-midi sportive, il doit affronter son bien-aimé Omi au cours d’un jeu brutal dont le principe consiste à faire choir son adversaire d’une bascule à l’aide de ses mains. Pour l’occasion, le joli voyou avait revêtu à la perfection l’uniforme de l’établissement ainsi que de splendides gants d’un blanc immaculé. Mishima relate l’événement d’une façon idéalisée. Il emprunte le vocabulaire de la torture qui, comme de coutume chez le petit Kimitake, témoigne de la jouissance qu’il ressent. « Ces doigts me semblaient être les pointes aiguës d’un arme dangereuse prête à me transpercer », se rappelle-t-il.

 

« Presque au même moment, nous tombâmes tous les deux de la bascule. Quelqu’un m’aida à me relever. C’était Omi. Il me tira brusquement par le bras et, sans dire un mot, se mit à brosser la boue sur mon uniforme.[…] J’éprouvais un bonheur suprême à marcher appuyé sur son bras. »

 

De plus, l’uniforme, est une fois encore un élément déterminant qui permet l’adoration du jeune garçon pour son modèle. Au collège des Pairs, « l’uniforme prétentieux ressemblait à celui des officiers de la marine et ne pouvait guère avoir d’allure sur nos corps », se souvient Mishima. « Seul Omi emplissait le sien, donnant une impression de poids, de solidité et d’une sorte de sexualité. Je n’étais sûrement pas le seul à regarder avec des yeux envieux et tendres les muscles de ses épaules et de sa poitrine, cette forme de muscles qu’on peut deviner même sous un uniforme de serge bleue. » En outre, les héros virils de Mishima sont des hommes purs. Omi est un modèle de beauté quasi animale dans laquelle l’intellect n’a aucune part. C’est cette pureté adjointe à la beauté sauvage et naturelle qui permet à ces quelques personnages de devenir des victimes. Leurs uniformes ne sont que la représentation des fantasmes et de la révolte du petit Kimitake. Et leur mort atroce les place au rang de héros. Mishima idéalise ceux qui enfreignent les règles allant jusqu’à les jalouser farouchement. Le narrateur-enfant voudrait s’incarner en ces personnages de l’opposition volontaire. Il s’identifie à eux. Ces personnages démarquent leur réussite dans la prise de liberté alors même que Mishima échoue et demeure toujours prisonnier des conventions.

L’attraction dans Confession d'un masque passe par l’intermédiaire sensuel. Il mobilise ainsi tous les sens. La vue en premier lieu comme nous avons pu le voir antérieurement avec la contemplation des œuvres d’art (corps humains comme tableau). Ensuite vient l’odeur qui accompagne le désir. Les miasmes du métro, l’odeur dégagée par les excréments du vidangeur ainsi que les relents de la sueur des soldats ; toutes ces odeurs peu ragoûtantes semblent marquer Mishima et préludent au bonheur érotique. Elles lui évoquent la mort, la douleur et la sombre destinée des hommes et éveillent en lui « un violent désir sensuel ». Il est certain que Mishima a suivi le chemin de la mort depuis sa rencontre avec le vidangeur jusqu’aux heures vespérales de sa vie. Dès sa plus tendre enfance, l’écrivain a cherché à devenir un héros tragique semblable à ses personnages. Il semble que, finalement, Yukio Mishima ait personnifié la réussite la plus probante de la rencontre entre l’art et l’action dans son suicide programmé.


Emma, AS édition-librairie

 

 

 

MISHIMA sur LITTEXPRESS

 

 

Mishima Yukio Une matinée d'amour pur 

 

 

 

 

 

 

Article de Marie-Charlotte et de Soizic sur « La Lionne ».

 


 

 

 

 

 

 

 

 

martyre.jpg

 

 

 

 

 

 

Articles de Lucille et de Lila sur Martyre.

 

 

 

 

 

 

 

 

dojoji-copie-1.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

Article de Marie sur Dojoji.

 

 

 


 

 

 

 

Bataille et Mishima, article de Marie-Fanny et Antoine.

 

 


Repost 0
20 février 2013 3 20 /02 /février /2013 07:00

Oe Kenzaburo Une famille en voie de guérison

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ŌE Kenzaburō
大江 健三郎
Une famille en voie de guérison
恢復する家族
Kaifuku suru kazoku (1995)
A Healing Family (1996)
Traduction de Jean Pavans
Gallimard, 1998







 

 

 

 

 

Biographie

Ōe Kenzaburō est né en 1935 dans un village de montagne sur l'île de Shikoku, la plus petite des quatre îles principales du Japon, où sa famille avait vécu pendant des siècles.


Ses études

Il a étudié la littérature française à l'Université de Tokyo et a reçu son diplôme en 1959. Sa thèse de fin d'études portait sur l'écrivain français Jean-Paul Sartre.


Sa famille et son fils

Il s'est marié en 1960 avec Itami Yakari avec laquelle il a eu trois enfants, dont Hikari qui est né avec une anomalie congénitale du crâne. Les médecins lui avaient conseillé de le laisser mourir mais il ne les a pas écoutés. La naissance d'Hikari a été un tournant dans sa vie et dans sa carrière littéraire. Une grande partie de ses dernières œuvres décrivent la relation entre les personnes handicapées et la société. Hikari est devenu un surdoué de la musique l'un des compositeurs les plus célèbres au Japon.

L'auteur a également beaucoup voyagé à l'étranger.


Ses prix

En 1967, Ōe Kenzaburō remporte le Prix Tanizaki pour son livre Le jeu du siècle. Il remportera de nombreux prix littéraires durant sa carrière comme le Prix Noma en 1973, le Prix Osaragi Jiro en 1983, le Prix Europalia en 1989 et bien sûr le Prix Nobel de littérature en 1994.



Une famille en voie de guérison

Ce livre est paru en 1995 au Japon et en 1998 pour la traduction française, qui a d'ailleurs été réalisée à partir de la traduction anglaise, à la demande de l'auteur.


Cet ouvrage est l'un des derniers de Ōe Kenzaburō ; l'auteur est âgé d'une soixantaine d'années lorsqu'il paraît  et se considère comme étant « à l'automne de la vie ».

Ce livre est une oeuvre autobiographique et non de la fiction. L'auteur parle de lui à la première personne. Il y a bien un récit, qui donne un aperçu de la vie quotidienne de sa famille, mais l'oeuvre est surtout centrée sur les pensées de l'auteur vis-à-vis des personnes handicapées et de leur place dans notre société, ainsi que sur le langage et la littérature.

L'auteur nous raconte des événements de sa vie de famille avec Hikari, son fils handicapé, avec des mots simples. Il nous raconte aussi des souvenirs et des anecdotes dont il se souvient au moment où il écrit, ce qui donne au texte un aspect assez décousu. On a parfois l'impression de perdre le fil. On se trouve au cœur des réflexions de l'auteur, au cœur de ses pensées. Il va, à de nombreuses reprises, citer des passages de ses conférences, souvent sur le thème du handicap, sûrement pour nous donner les mots exacts qu'il avait utilisés à ce moment-là de sa propre histoire.

Ces réflexions sont dues au fait que son enfant Hikari est né handicapé. L'auteur avait alors 28 ans et n'était pas vraiment prêt à vivre une telle expérience. Son premier mouvement a été de fuir, ce qui peut sembler horrible mais reste humain. Il ressent beaucoup de culpabilité par rapport à cette réaction mais il a su ensuite l'accepter. Il donne des explications dans une conférence regroupant des experts internationaux dans le domaine du handicap, sur cette « acceptation » qui est importante non seulement pour la personne handicapée mais aussi pour ses proches. On voit qu'il a beaucoup réfléchi sur le sujet, que celui-ci est un thème central dans sa vie.

Il prononce, à la fin de sa conférence, les mots suivants : « afin de nous accepter tous ensemble comme un handicapé et comme une famille d'handicapés ». Ces mots correspondent bien au titre du roman Une famille en voie de guérison car ils expliquent qu'il n'y a pas que la personne handicapée qui vit ce processus de guérison, mais aussi toute sa famille.

L'auteur va beaucoup s'intéresser à la place des personnes handicapées dans la société et notamment dans la société japonaise, il va faire le lien avec le triste épisode d'Hiroshima. Le docteur Shigeto, qui était le médecin de la famille et celui qui s'est occupé d'Hikari, envers qui toute la famille est très reconnaissante, a raconté à l'auteur ses souvenirs concernant la période ayant suivi le bombardement. Ōé Kenzaburō raconte donc comment le docteur a essayé de rassurer les malades et de leur donner les premiers soins, même s’ils étaient condamnés à mourir ou, dans tous les cas, à ne pas vivre très longtemps.

L'auteur raconte ensuite des événements assez ordinaires de sa vie, des moments où il éprouvait de la colère envers Hikari. Il dit se rendre compte aujourd'hui, que ces moments étaient ridicules et que sa famille devait faire des efforts pour s'empêcher de rire, tellement leur colère à tous les deux ne semblait avoir était provoquée par aucune raison valable si ce n'est de tous petits événements agaçants de la vie quotidienne. Ce sont des moments ordinaires et des sentiments humains. Il y a une incompréhension entre les gens dans ces moments-là, et cette incompréhension peut-être d'autant plus grande entre un père et son fils handicapé. Mais ces moments de colère de ce père contre son enfant sont totalement naturels, même s'il semble en éprouver une certaine honte malgré tout.

Ce qui domine dans le texte, c'est l'amour de l'auteur mais aussi de toute sa famille pour Hikari. Il est expliqué plusieurs fois que c'est Hikari qui maintient l'unité familiale. Il a un lien très fort avec tous, notamment sa grand-mère qui est vieille et malade et ils se sentent très proches en raison de leurs infirmités respectives.

Hikari, cet enfant qui n'est pas comme les autres, a un don bien particulier pour la musique. Il est comme dans un autre monde lorsqu'il compose des morceaux. Il est difficile de toujours saisir le sens de ce qu'il essaie d'exprimer avec des mots, mais il arrive à le faire par un autre biais : la musique.

L'auteur explique à de nombreuses reprises que cet art est le moyen d'expression favori d'Hikari, il sait saisir une émotion, un instant de sa vie à travers un morceau. Et l'auteur explique qu'en écoutant ce morceau il arrive parfaitement à revivre le moment qu'Hikari a souhaité exprimer. Aussi bien les images que cela provoque en lui que les émotions exactes qu'il avait ressenties à ce moment-là.

Hikari a donc beaucoup plus de difficultés à s'exprimer par la parole à cause de son handicap et l'auteur va beaucoup s'intéresser à son expression, à sa façon de parler et de choisir ses mots qui est si particulière. Cela le conduit à un certain nombre de réflexions sur le langage et la littérature.

Il explique par exemple un terme qu'il trouve intéressant et qui a été « forgé », comme il l'explique, par un romancier en réunissant deux caractères chinois qui d'ordinaire ne s'assemblent pas mais qui, une fois réunis, forment une expression : yūjō. Cette expression traduite littéralement signifierait « d'une douce sorte d'humanité ». Il va trouver de nombreux exemples littéraires ou de sa vie personnelle pour illustrer cette expression, et il pousse sa réflexion plus loin encore sur le fait de choisir « les bons mots ».

Cela va rejoindre le fait qu'Hikari choisisse des titres pour ses morceaux qui correspondent parfaitement à ses oeuvres et à ce qu'elles illustrent. Ainsi, un jour, alors qu'ils sont en train d'écouter des enregistrements de violonistes, Hikari va déclarer en parlant d'une jeune violoniste : « je ne sais pas à quoi sa voix ressemble ». Suit une anecdote : un écrivain, Ooka, qui avait l'habitude de leur téléphoner, et qui avait toujours un ton enjoué et un mot gentil pour Hikari, va appeler et Hikari va dire avant de passer le téléphone à ses parents : « Monsieur Ooka est un ton plus bas aujourd'hui. ». Il avait en fait su saisir à l'intonation de sa voix qu'il n'allait pas bien et il avait raison : M. Ooka devait passer des examens à l'hôpital et il est mort quelques heures après d'une crise cardiaque.

Cette œuvre illustre bien le souci de l'auteur de défendre son fils, par exemple dans un discours avant un concert, contre un voisin qui accuse Hikari d'être célèbre seulement parce que son père est un écrivain renommé et qu'il s'est fait connaître de cette seule manière. L'ouvrage se termine après ce discours sur un court paragraphe où l'on sent la fierté de l'auteur pour son fils ; il pense à sa mort, quand il ne sera plus là, et est soulagé de voir que celui-ci arrivera à se débrouiller sans lui.

L'auteur utilise des mots simples et on a ici une sorte de discours plutôt autobiographique et non un récit de type romanesque. Ses réflexions sur le monde, sur le handicap, sur la musique, sur le langage ou encore la littérature sont très intéressantes et réellement approfondies. Je trouve ses phrases vraiment très bien construites, et les mots bien choisis ; cela donne quelque chose de très agréable à lire et on retrouve ici la beauté de l'écriture japonaise à mon goût.


Chloé, 2e année bibliothèques

 

Ōe Kenzaburō sur Littexpress.

 



oe000.jpeg.jpg

Sur Gibier d'élevage, articles de Jean-Baptiste.et de Camille







Oedites-nous.jpg

Article de N.O. sur Agwii, le monstre des nuages

Article de Valentine sur Dites-nous comment survivre à notre folie.

 

 

 

 

 

Oe Kenzaburo Une affaire personnelle

 

 

Article d'Hafed sur Une affaire personnelle.

 

 

 

 

 

 

 

 


Repost 0
19 février 2013 2 19 /02 /février /2013 07:00

Tanizaki-Le-pont-flottant-des-songes.gif



 

 

 

TANIZAKI Junichirō

谷崎 潤一郎
Le pont flottant des songes
Titre original
夢の浮橋
Yume no ukihashi, 1959
traduction
Jean-Jacques Tschudin
Extrait de
Œuvres II, bibliothèque de la Pléiade,
Gallimard, 1998
Folio 2€, 2009


 

 

 

 

 

 

 

L’auteur

Tanizaki Junichirō naît à Tōkyō en 1886. Sa première nouvelle, « Le tatouage », publiée en 1910, fait scandale. En 1913, il rassemble toutes ses nouvelles dans Le diable, qui est censuré. S’inspirant des cultures chinoise et occidentale, il écrit des drames, des comédies ainsi que des scénarii pour le cinéma.  Après le tremblement de terre de 1923, Il s’installe dans le Kansai et commence à s’inspirer de la culture japonaise dans ses écrits. Il publie en 1924 son premier roman, Un amour insensé. En 1946 paraît Quatre sœurs, dont la parution sous forme de feuilleton avait été interdite en 1943 parce que jugée inconvenante en temps de guerre. Il publie ensuite des romans audacieux, tels que La Clé, ou Journal d’un vieux fou.

Il meurt en 1965. Son œuvre est considérée au Japon comme majeure dans la littérature du XXème siècle ; le prix Tanizaki est une des plus grandes récompenses de la littérature au Japon. 



Le pont flottant des songes

Résumé

Le pont flottant des songes est un roman publié en 1956. 

Le narrateur, Tadasu, écrit pour lui-même, sans avoir aucunement l’intention d’être lu. Son récit commence par l’histoire de son enfance. Il raconte la perte de sa mère, le deuil de son père, puis l’arrivée d’une nouvelle femme dans la vie de celui-ci. Cette nouvelle épouse prend entièrement la place de sa mère, car son père lui demande de porter le même nom, Chinu, de jouer comme elle du koto. Il demande à Tadasu de l’appeler Maman et de la traiter comme telle. Une grande complicité naît entre la nouvelle maman et l’enfant, alors âgé de huit ans, qui ne parvient plus à dissocier celle qui lui a donné la vie de sa remplaçante.

Tadasu grandit, devient jeune adulte, et sa mère tombe enceinte. Loin d’être jaloux, Tadasu attend son petit frère. Mais ses parents ne parlent jamais de l’enfant devant lui, et semblent lui cacher quelque chose. Takeshi naît mais quelques jours plus tard Tadasu ne le trouve pas en rentrant. Ses parents lui apprennent que le bébé a été placé dans une famille, suite à une décision mûrement réfléchie. Tadasu le cherche, mais n’ose pas le récupérer sans l’accord de ses parents.

Puis son père tombe malade. Sur son lit de mort, il demande à son fils d’épouser la femme qu’il lui a choisie, et de se dévouer entièrement à sa mère pour qu’elle puisse être heureuse sans lui. Il meurt, et le lecteur perçoit pendant la cérémonie funéraire des rumeurs qui courent sur les relations étranges entre Tadasu et sa mère. L’une d’elles dit même que le petit Takeshi serait l’enfant de Tadasu et non de son père.


Le temps passe, Tadasu continue ses études. Sa femme et lui ne s’entendent pas très bien. Il passe de longs moments à masser sa mère, et décrit cela comme son unique plaisir.

Puis, un jour, sa femme crie : alors qu’elle la massait, sa belle-mère a été piquée par une scolopendre. Souffrant d’une faiblesse du cœur, elle meurt quelques jours plus tard.

Le livre s’achève sur la description de ce que Tadasu vit au moment où il écrit : il évoque les soupçons qui l’ont conduit à se séparer de son épouse, et raconte qu’il a récupéré son frère pour l’élever et  vit avec lui.



La difficulté de se souvenir

Tadasu est incapable de différencier dans ses souvenirs ce qu’il a vécu avec sa vraie mère de ce qu’il a vécu avec sa belle-mère. Il confond tout à fait les deux, de telle sorte que chacune d’elles est totalement sa mère. Cette absence de différence entre les deux est d’autant plus forte que sa belle-mère s’emploie, à la demande de son père, à ressembler trait pour trait à la première femme de son époux :

 

« Mon père s’était employé à me faire effacer toute différence entre ma mère naturelle et ma mère adoptive en me faisant confondre leurs faits et gestes, et il est certain qu’il avait fait part de son plan à la nouvelle venue. » (p. 42).

 

 

 

La relation aux parents, entre gratitude et rancœur

 Chez Tanizaki Junichirō, la relation aux parents est d’une grande complexité. Tadasu est très dévoué à son père et sa belle-mère. Plusieurs fois au cours du récit, il remercie son père de lui avoir donné une « deuxième Maman ». Même lorsqu’il reproche à ses parents de l’avoir privé de son frère, il ne songe pas à le récupérer sans recevoir l’aval de ses parents.

Cependant cette dévotion se mêle de rancœur face à l’abandon de Takeshi que Tadasu ne parvient pas à comprendre.

Dans ces relations, le mensonge est très présent malgré tout l’amour que se portent les membres de cette famille. Ainsi les parents font adopter Takeshi sans en parler à Tadasu, et de plus le cachent beaucoup plus loin qu’ils ne veulent le dire. Le père cache également sa maladie à son fils. Et jamais ses parents ne lui parlent de la vie qu’a vécue la seconde Chinu ; ce secret laisse penser à Tadasu qu’il a été en quelque sorte manipulé par son père.



Le rapport à la mère : amour filial ou désir charnel ?

La femme semble à la fois très importante, mais aussi être sans consistance. Tadasu dit qu’elle a un caractère fort, et pourtant la femme est présentée comme interchangeable, puisque  devient la parfaite copie d’une autre femme :

 

« Tes deux mamans se fondront en une seule, et tu ne pourras plus les différencier. Ta maman s’appelait Chinu et ta nouvelle maman s’appellera aussi Chinu ! Et de plus elle fera tout comme l’aurait fait ta première maman, elle agira comme elle, elle te parlera comme elle ».

 

Et sa dévotion est d’autant plus flagrante qu’elle abandonne son fils naturel pour se consacrer absolument à l’enfant de la première épouse et s’occuper de lui en permanence.

La femme est également mystérieuse. En effet Tadasu ne sait rien de celle qu’a été sa mère avant son mariage et ne découvre que par sa nourrice qu’elle est une ancienne geisha et a déjà été mariée à un homme, qui l’a répudiée.
   
La relation entre Tadasu et sa mère est très ambiguë, et cette ambiguïté est  encouragée par le père. Dans leurs rapports physiques, leur relation est peu commune dès son arrivée. En effet elle lui offre de téter son sein, alors que, n’ayant jamais été enceinte, elle n’a pas de lait. Et lorsque naît Takeshi, alors que Tadasu est déjà adulte, elle lui offre de la téter à nouveau, ce qu’il accepte.

Avant de mourir, son père lui demande de le remplacer dans la vie de Chinu, comme elle a remplacé sa première mère, et il lui choisit une femme dont il sait qu’elle acceptera ce rapport étrange. Même plus vieux, il avoue que son seul et unique plaisir est de « pétrir le corps de Maman » (page 96).

Ces rapports semblent d’autant plus étranges au lecteur que Tadasu avoue ne pas tout dire dans son roman, et omettre des faits.



La mort omniprésente

Junichirō Tanizaki accorde aussi une grande importance à la mort et à la déchéance du corps dans ce livre. En effet le roman est court, et il est marqué par trois morts : celles de la mère naturelle, du père, et de la deuxième mère. Il détaille la lente agonie du père avec beaucoup de précision. Il ne laisse pourtant que peu de place à l’expression des sentiments que lui inspire la perte des être qu’il a aimés, comme si seule avait compté leur vie avec eux.



Junichirō  Tanizaki explore dans ce roman la complexité d’une relation étrange et ambiguë entre une mère et son enfant dans une langue belle et poétique. Il porte une attention particulière aux détails, décrivant longuement le décor idyllique de la narration. Les références à la littérature japonaise y sont nombreuses. La douceur du langage contraste avec l’étrangeté du propos, donnant à ce récit une atmosphère très particulière.

La quatrième de couverture proclame que ce roman est « un magnifique éloge de la maternité ». Mais il y a plus qu’une « simple » relation de mère à enfant dans ce texte. Les relations, à la lecture du texte, semblent très contrastées : certains lecteurs ont dit l’avoir trouvé beaucoup trop étrange et ambigu, d’autre louent sa complexité et la beauté de la langue.

 Je trouvé pour ma part ce livre aussi magnifique que troublant. La complexité des sentiments décrits, ainsi que l’importance du non-dit laissent songeur, et la beauté de l’écriture passionne.


Juliette, 1ère année édition-librairie

 

 

 

TANIZAKI Jun.ichiro sur LITTEXPRESS

 

  Tanizaki Un amour insensé01-copie-2

 

 

 

Article de Sasha sur Un amour insensé.

 

 

 

 

 

 

Tanizaki le chat son maitre et ses deux maitresses 

 

 

 

Articles de Justine et de Perrine sur Le Chat, son maître et ses deux maîtresses.

 

 

 

 

 

tanizaki01.jpg

 

 

 

 

 

 Article d'Hélène et de Lara sur Journal d'un vieux fou

 

 

 

 

 

 

TANIZAKI.jpeg.jpg

 

 

Article d'E.M. sur Éloge de l'ombre.

 

 

 

 

 

 

Repost 0
Published by Juliette - dans Nouvelle
commenter cet article
18 février 2013 1 18 /02 /février /2013 07:00

Tanizaki-Le-meurtre-d-O-Tsuya.gif


 

 

 

 

 

 

 

 

TANIZAKI Jun.ichirō

谷崎 潤一郎
Le meurtre d'O-Tsuya

お艶殺し
 1ère édition en japonais, 1915

traduction

Jean-Jacques Tschudin

Gallimard
Collection Folio 2€ 2005

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Junichirō Tanizaki est un nouvelliste, traducteur et romancier japonais du XXème siècle. Né dans une famille de riches marchands, il n'était pas prédestiné à écrire. Il est contraint d’interrompre de brillantes études parce que depuis le décès de son grand-père sa famille connaît des soucis financiers. Il fait ses premiers pas d'écrivain en faisant publier une pièce de théâtre : Naissance.
   
Tanizaki est frappé par la censure à plusieurs reprises, certaines de ses œuvres choquant les bonnes mœurs. En effet les thèmes de la scatologie, de l’homosexualité, du fétichisme, du sadomasochisme sont évoqués. Le séisme de 1923 qui frappe le Japon, touche profondément Tanizaki qui a échappé à la mort. À partir de cet événement il trouve principalement sa source d'inspiration dans son pays natal. Son premier roman, Un amour insensé, voit le jour en 1924. Il se lance lors de la seconde moitié de sa vie dans la traduction en japonais moderne du Genji  monogatari. Il enchaîne les romans, tout comme les mariages (trois en tout) jusqu'à sa mort en 1965.

Son dernier ouvrage,  Journal d'un vieux fou, reflète son état d'esprit, ainsi que son obsession de la mort et le désir de délivrance de la souffrance physique, dans les derniers instants de sa vie.

Décerné en son honneur, le prix Tanizaki est l'une des principales récompenses littéraires au Japon.* (*source biographie folio 2€) Les œuvres de l'auteur ont été publiées dans La Pléiade.



Résumé

L'histoire se déroule dans une époque indéfinie ; cependant elle prend fin en l'an trois de Taishō. Shinsuke un jeune hōkvnin (apprenti) chez un prêteur sur gages est fou amoureux de la belle O-Tsuya, ce qui semble réciproque. Hélas, la jeune femme est la fille aînée des patrons de notre héros, ce qui pose un problème puisque les jeunes amants ne sont pas du même milieu social.

Seiji, un vieux batelier, ayant découvert l'amour impossible de nos deux héros, leur propose alors de faire une fugue pour que les parents soient forcés d'accepter leur union. Il va jusqu'à les héberger durant leur fugue. Il devient un médiateur auprès des parents pour discuter des conditions du mariage.

Cependant, après plusieurs mois de fugue, toujours aucune réponse des parents. Seiji fait venir seulement Shinsuke dans un salon de thé prétextant une confrontation avec le père de celui-ci ; hélas c'est une embuscade et Shin se fait agresser par Santa (l'homme de main de Seiji). Il tente même de le tuer ; cependant c’est l'inverse qui se produit. Le jeune homme en déduit que Seiji a voulu le faire assassiner pour s'emparer d'O-Tsuya. Il se précipite chez lui pour le tuer mais il découvre que la maison est vide excepté la seconde femme de Seiji qu'il tuera après bien des hésitations (car elle était trop arrogante et ne voulait pas lui révéler où avait été emmenée sa bien-aimée).

Totalement désespéré par les actes qu'il a commis, Shinsuke va trouver refuge chez Kinzō, un ami de son père. Celui-ci accepte de l'héberger après que le jeune homme lui a confessé ses meurtres. Il lui propose de retrouver O-Tsuya, à condition qu'il se livre, juste après avoir dit adieu à son aimée, aux autorités. Kinzō le met en garde quant à l'envie de tuer qui risque de s'emparer de lui s'il faillit à son devoir.

Kinzō, après bien des recherches, découvre qu'O-Tsuya n 'est autre que Somekichi, une geisha du quartier de Naka-chō. Elle est devenue la protégée d'un certain Tokubei, un joueur professionnel lié à Seiji. 

Lorsque les deux amants se retrouvent, grâce à Kinzō, une longue explication s'ensuit pour que chacun prenne connaissance de ce que l'autre a fait pendant son absence.

Après bien des péripéties le couple s'associe pour une série de meurtres faisant trois victimes dont une indirecte (Tokubei, Seiji, O-ichi).

Shin va découvrir qu'O-Tsuya est amoureuse d'un autre ce qui la mènera à sa perte.
 
 

La transformation en geisha : découverte d'un univers.
   
La question étant qu'est-ce qu'une geisha ? Étymologiquement, « gei » signifie culture et « sha » personne en japonais ; en traduisant bien, cela donne « Personne de l'art ». Ce qui est vrai puisqu'elles excellent dans les arts de la danse, de la musique, du thé qui leur sont enseignés par leur « sœur geisha ». Elles sont au départ des maikos, et ne deviendront des geishas que lorsque leur apprentissage sera terminé. Elles se trouvent ensuite un dana (homme influent, en général riche) qui les protége et leur assure une protection financière, en leur versant une pension. Ce qui les différencie des prostituées  est leur obi, une ceinture qu'elles portent nouée dans le dos contrairement aux prostituées la portant sur le ventre.

Nous assistons à la transformation graduelle d'O-tsuya en geisha, ce qui n'est pas pour plaire à Shinsuke qui voit d'un mauvais œil le changement de comportement de la femme qu'il aime. Celle-ci devient en effet petit à petit une dépravée. Cependant ne croyez pas que ce soit le cas de toutes les geishas. Ce sont des femmes respectables, qui pratiquent cette « profession » soit pour rembourser les dettes qu'elles ou leurs parents ont contractées, soit parce qu’elles le sont de mère en fille. 

Le récit de la transformation, dans la nouvelle, commence par ces mots : « […] la jeune fille qui depuis toujours se plaisait à imiter les geishas […] » (p. 25).

Elle devient encore plus frappante lorsque la jeune femme est en fugue avec son amant chez Seiji, puisque celui-ci habite près du quartier des plaisirs. De sa chambre, O-tsuya a une vue imprenable sur les barques transportant les geishas et leurs clients.

 

« Observant attentivement les geishas, O-tsuya s'était vite pénétrée de leurs manières, et quelques jours après son arrivée, elle avait remplacé le joli chignon relevé à la shimada qu'elle portait en quittant la maison, par le style plein d'abandon de Hyôgo […] » (p. 29).
 

Même sa façon de parler a changé puisqu'elle utilise des expressions de geishas, ce qui a le don d'irriter son amant, qui n'apprécie pas d'avoir en quelque sorte perdu la femme qu'elle était.

Nous ne pouvons pas dire que les geishas soient décrites de façon méliorative dans cette nouvelle puisque l'auteur en parle en termes de « catins » et de « prostituées ». Ce qui peut sembler étrange puisque sa première épouse était une geisha, dont il a fini par se séparer, ne supportant plus son côté « femme au foyer ».

On apprend par la suite qu'O-tsuya a réalisé son rêve puisqu'elle est devenue une geisha très demandée. En à peine un mois et demi, elle a réussi à se faire un place dans ce milieu où la concurrence est féroce.

 

« Sa position parmi les grandes courtisanes de Fukagawa était dorénavant solidement établie. Les commérages ne la ménageaient pourtant pas, lui reprochant […] de se montrer elle même bien trop maligne pour son âge » (p. 65)

 

Les bruits racontaient également qu'elle savait si bien manipuler les hommes qu'aucun n'avait réussi à passer la nuit avec elle. Ce qui peut paraître étrange puisque lorsque les maikos devenaient geishas cela faisait partie d'un des services qu'elles étaient tenues de rendre. De même qu' O-tsuya n'est pas passée par le stade de maiko, devenant directement geisha car Tokubei (son dana) a deviné  qu'elle n'est plus une « fleur virginale ». Il a même ajouté que de toutes façon elle serait souillée. Donc elle n'a pas pu ne pas avoir de relations nocturnes. Cependant elle s'y est si bien prise que ces rumeurs ont bâti en partie sa réputation.

Sa nouvelle vie de débauche a transformé la jeune femme en ivrogne, manipulatrice,  fumeuse invétérée. À moins que cela  fasse partie de sa personnalité et que sa nouvelle passion l'ait libérée. Son côté manipulateur est bien décrit : « Quoi de plus rafraîchissant que de mener en bateau quelques jobards qui se laissaient plumer ! » (p. 77) Nous comprenons bien que le but d'une geisha est d'avoir le plus de succès auprès de la gent masculine et de devenir la concubine exclusive de certains hommes les plus influents et riches si possible.

Lorsque Shin la retrouve après un long moment de séparation, il découvre que la femme qu'il a laissée aux portes du vice, a complètement plongé. « Ou alors ce métier de geisha t'a déjà complètement corrompue, corps et âme ? » (p. 80). Cette phrase est vraiment forte puisque c'est comme si elle était devenue le Diable en personne, il n'y a plus une once de vertu chez la femme qu'il aime.

Nous pouvons conclure que l'auteur nous montre les geisha comme des créatures viles, et avinées. Son activité l'a rendue pleine de vices et l'a transformée en femme malhonnête qui n'hésite pas à mentir pour parvenir à ses fins. Cependant ne l'était-elle pas déjà avant ?



Les deux visages d'un même homme

Ce qui peut paraître fascinant c'est le fait qu'un même corps puisse abriter deux personnalités radicalement opposées. Être quelqu'un de naturellement bon puis  devenir en une fraction de seconde un être assoiffé de sang et qui ne rechigne pas devant un meurtre, c'est ce qui arrive au personnage de Shinsuke.

À première vue, il semble être un jeune homme réfléchi puisque au départ il ne  veut pas fuguer avec O-tsuya ; il sait très bien ce qu'ils risquent tous les deux. Cela amenuise les chances que le père de son aimée le laisse se marier avec sa fille unique. Il veut faire sa demande dans les règles de l'art pour optimiser ses chances d'obtenir la belle. Il sait parfaitement que lorsqu'il fuit avec elle c'est une mauvaise idée ; cependant il accepte, mais cela ne l'empêche pas de penser : « Alors, non seulement j'enlève la fille des patrons, mais en plus je m'enfuis avec la caisse !  Quelle horreur, si je ne suis pas maudit avec ça ! » (p. 19). Nous pouvons ajouter qu'il est très perspicace, mais qu'il le saura malheureusement trop tard.

Lorsque les amants logent chez Seiji, c'est lui qui garde la tête froide alors qu'O-tsuya ne se gêne pas pour dire qu'elle préférerait ne pas retourner chez elle. Pour Shinsuke ils ont commis une faute très grave et il se ronge les sangs quant au sort qui leur est réservé. Il a peur de la réaction de ses parents et de ses patrons. Ce qui prouve qu'il est réaliste ; il est cependant crédule également, puisqu'il croit à tous les mensonges d'O-Tsuya. L'amour rendrait aveugle et sourd aux appels de la conscience morale.

 « […] il fut soudain envahi d'une force terrifiante, dont il ne se savait pas capable. » (p. 46).  Il ne soupçonnait pas jusqu'alors le démon qu'il abritait. Le monstre tapi en lui ne demandait qu'une lutte pour se révéler. « En un instant, il se trouva de nouveau en proie à des sentiments violents et sauvages. » (p. 56). Sa raison perd le contrôle pour ne plus laisser place qu'à des sentiments qui devraient être refoulés. Cependant peut-être qu'à force d'annihiler, de réprimer nos pulsions pour répondre aux normes sociales, un jour nous ne le pouvons plus et les laissons s'échapper par inadvertance ou sans le soupçonner. La conscience morale est censée être le garde-fou de ses pulsions car il est un homme et non un animal ou une bête. Cependant, ainsi submergé par ses pulsions, Shinsuke a régressé à l'état d'animal, un homme sachant se contrôler (théoriquement). Nous voyons bien le terme de bête apparaître lorsque chez Kinzō le jeune homme redevient un « gentil garçon docile […] comme si la bête fauve, un instant déchaînée, était à nouveau domestiquée » (p. 60). Ce personnage n'a pas un mauvais fond ; il peut même être vraiment moral, si ce n'est qu'il se laisse aller à des pulsions destructrices dans certains cas. Il respecte également la hiérarchie car il aura du mal à appeler O-Tsuya autrement qu'O-Tsu chan (ce qui était une marque de respect pour l'époque) alors qu'elle l'incitait à l'appeler par son prénom .

Néanmoins les remords l'assaillent aussitôt le meurtre commis : « Pourquoi l'avait-il tué ? Pourquoi en était-il arrivé à une aussi cruelle extrémité ? Lui même ne le comprenait pas bien.» (p. 46), ce qui prouve qu'une conscience morale resurgit. Shin compte bien se livrer tout de même aux autorités et confesser ses crimes. Ce qui prouve qu'il n'est pas totalement dénué d'humanité.

 « […] il s'émerveillait de la facilité avec laquelle il était possible de tuer quelqu'un » (p. 47). Cette phrase peut troubler puisque le personnage est fasciné par sa force et sa capacité à tuer. Cela montre qu'il a un mental de tueur.  « J'en ai tué un, je peux bien aussi en tuer un second, quelle différence ! » (p. 48) Après avoir eu du sang sur les mains, il ne voit pas le problème de se les salir de nouveau.

Comment un jeune homme peut-il penser cela et en même temps regretter son acte ? C'est comme si un même corps pouvait abriter deux personnalités contraires. Cette phrase est forte puisqu'elle montre à quel point le jeune homme est devenu une bête, ne respectant plus la vie d'autrui et allant jusqu'à la supprimer. Certes il a de très bonnes raisons de le faire mais les conséquences peuvent être terribles. Cette citation nous montre qu'il a le profil d'un tueur en série puisque après le deuxième meurtre il y en aura encore trois autres. Ce qui le prouve également est le fait qu'il réfléchisse à ne pas laisser de trace de son crime pour ses deux  premiers meurtres. Il jette le cadavre dans la rivière, ainsi que ses vêtements tachés de sang ; il s'en procurera de nouveaux.

Il est impulsif, il change d'idée très rapidement malgré le fait qu'elles soient radicalement opposées comme par exemple le fait qu'il ligote et bâillonne la seconde femme de Seiji, puis qu'il la relâche en lui demandant des excuses. Il finira par la tuer, sa patience ayant atteint un seuil limite.    

Kinzō avait prévenu Shin en lui disant qu'une fois que l'on avait goûté au meurtre, il était difficile de s'arrêter.



Thèmes
   
Les thèmes abordés sont ceux de l'amour et de la mort. Ils sont intimement liés puisque par amour Shinsuke tuera, par exemple. La mort devient l'ombre du jeune homme dès le premier meurtre commis et elle le suit jusqu'à la dernière ligne de la nouvelle. L'amour est source de meurtre dans cette histoire puisque chaque personne que tue Shin est liée de près ou de loin à O-Tsuya.

Le thème du mensonge est également présent puisque Seiji ment aux deux amants pendant une longue période sans qu'ils s'en rendent compte, de même qu'O-Tsuya ment à Shinsuke en lui disant qu'elle est restée pure et qu'elle l'a attendu. Le jeune homme ment inconsciemment à Kinzō lorsqu'il lui promet d'aller se constituer prisonnier. Nous pouvons donc en déduire que le mensonge est la base de la relation entre les personnages principaux. Chaque mensonge a sa conséquence et presque tous les personnages le payent de leur vie.

Le thème de la violence peut se retrouver dans le personnage de Shinsuke qui essaie de la repousser, mais se laisse submerger par elle.

Le thème des vices tel l'ivrognerie, l'homicide, le mensonge, l’appât du gain, la prostitution ressortent avec évidence des caractères des personnages.



Mon avis

La couverture de l'ouvrage m'a particulièrement plu car elle fait passer un message fort selon moi. Nous comprenons que le livre traitera des geishas, car c'est ce que représente la bouche sur la couverture. Cependant par la bouche sont également émis tous les mensonges que proférera O-Tsuya, mais c'est aussi la dernière image que l'on garde d'elle lorsqu'elle prononce pour la dernière fois le nom de l'homme qu'elle aime. La bouche est aussi le signe de la sensualité, la féminité à l'état pur puisque celle-ci est peinte de rose.

Ce qui me paraît gênant est le fait que le titre résume l’œuvre. Il n’y a donc aucun suspense, il reste juste à connaître les circonstances de ce meurtre. Au final l’héroïne meurt à la dernière page. La scène n'est pas décrite alors que pour les autres meurtres c'était le cas. Nous pouvons uniquement imaginer la scène : Shinsuke avec son sabre découpant ou blessant mortellement la femme qu'il aime. Le seul indice que nous avons, nous certifiant sa mort, est l'expression « […] jusqu'à son dernier souffle [...] ».

La question étant : pourquoi l' a-t-il tuée alors qu'il l'aimait ? La première hypothèse, la plus simple, serait pour ses tromperies, mais si nous y réfléchissons bien c'est peut-être par désespoir puisqu'il ne voulait plus tuer par sa faute. Avec ce meurtre il est définitivement débarrassé de toutes tentations et peut enfin aller se constituer prisonnier. Plus rien ne le retient si ce n'est l'envie de réitérer ses meurtres. Ce qui paraît troublant justement c'est le fait de ne pas savoir ce qu'il fera après ce meurtre.

J'ai aimé cette œuvre car elle m'a fait découvrir un horizon de lecture que je ne connaissais pas. Quelquefois les « méchants » l'emportent ; le plus choquant est que cela peut nous paraître normal. Shin a quelque chose d'attachant malgré le fait qu'il soit un meurtrier compulsif ; on le comprend car il s'est laissé berner par une femme et on ne peut avoir que de la pitié pour lui. Le talent de l'auteur se trouve dans le fait qu'il arrive à rendre son personnage attendrissant sachant tout de même que c'est un assassin.

En y réfléchissant bien les personnages de l'auteur ne sont pas manichéens. Nous voyons pour tous une facette sombre de leur personnalité. Au début de l'histoire nous croyons que tous les personnages sont sains d'esprit et bons. Là est le talent de l'auteur qui arrive à cacher l'âme profonde de ses personnages. L'auteur veut peut être nous montrer que derrière chacun de nous se cache un monstre dissimulé à la perfection derrière un masque. Ce qui est une vision assez pessimiste de l'homme.

Concluons que Tanizaki nous présente avec une façon remarquable des héros victimes de leurs vices.


Marina, 1ère année bibliothèques

 

 

TANIZAKI Jun.ichiro sur LITTEXPRESS

 

  Tanizaki Un amour insensé01-copie-2

 

 

 

 Article de Sasha sur Un amour insensé.

 

 

 

 

 


Tanizaki le chat son maitre et ses deux maitresses 

 

 

 

Articles de Justine et de Perrine sur Le Chat, son maître et ses deux maîtresses.

 

 

 

 

 

 

 

tanizaki01.jpg

 

 

 

 

 

 Article d'Hélène et de Lara sur Journal d'un vieux fou

 

 

 

 

 

 

TANIZAKI.jpeg.jpg

 

 

Article d'E.M. sur Éloge de l'ombre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Repost 0
Published by Marina - dans Nouvelle
commenter cet article
17 février 2013 7 17 /02 /février /2013 07:00

Jean-Daniel Brèque est un traducteur français qui travaille en grande majorité sur des romans de littérature de l'imaginaire en langue anglaise. Il a notamment traduit Dan Simmons, Stephen King ou en encore Ken Follett. Il a reçu deux fois le grand prix de l'Imaginaire pour la traduction, en 1995 pour Les Âmes perdues de Poppy Z. Brite et en 2008 pour Quatuor de Jérusalem d'Edward Whittemore.

Poppy-z-brite-ames-perdues.gif

Pour commencer, dites-nous quelle a été votre formation ?

Je n’ai aucune formation littéraire. Je me destinais à l’origine à l’enseignement des mathématiques. J’ai donc un bac, un deug et une licence scientifique. J’ai aussi été professeur de mathématiques pendant deux ans au Maroc puis contrôleur des impôts. Mes premiers contacts avec la traduction viennent d’une démarche bénévole. Je traduisais des textes anglais pour des fanzines au début des années 1980. Ce n’est que depuis 1986 que je suis traducteur littéraire à plein temps.



C’est très surprenant comme parcours ! Comment passe-t-on d’un travail bénévole à un véritable métier ?

Durant mon adolescence et de 20 à 25 ans, j'étais passionné par le fantastique et la science-fiction. Je ne lisais que ça et lisais beaucoup. Cette passion m’a entraîné à fréquenter des manifestations, que l’on n’appelait pas encore des festivals à l’époque. Elles étaient plus petites, c'était des « conventions » où on était environ une cinquantaine. Grâce à elles, j'ai pris contact avec des gens qui faisaient ce qu'on appelle de la petite édition, des fanzines. Ces fascicules de cinquante pages étaient des petites publications imprimées en offset voire photocopiées. Les passionnés qui s’en occupaient cherchaient des gens pour traduire des textes venus des pays anglo-saxons. C’est ainsi que j’ai commencé. Et puis petit à petit, des éditeurs ont vu et apprécié mon travail et ont pris contact avec moi. On m’a d’abord demandé de traduire des nouvelles puis des romans.

J’étais contrôleur des impôts à l’époque. Je travaillais cinq jours par semaine et j'avais des week-ends durant lesquelles je n'avais rien d’autre à faire que de lire et de traduire. Je me suis mis à temps partiel : quatre jours d’administratif et trois jours de traduction. C'était très reposant comme on l'imagine… J'ai finalement démissionné et suis devenu traducteur professionnel à temps plein.



Donc du coup, vous ne connaissez pas la traductologie ?

Pour répondre à cette question, il faut replacer ce que je viens de vous raconter dans son contexte. Dans les années 80, à ma connaissance, il n'y avait pas les formations qui existent aujourd'hui. Quand j'ai travaillé avec la directrice littéraire de « J'ai Lu », une ancienne traductrice, elle me racontait que tous les ans elle allait faire une petite conférence aux étudiants pour leur remettre les idées en place.



Pourquoi ? Parce qu’ils sont trop dans la théorie ?

 Non, pas du tout. Les étudiants pensent trop souvent que dès qu'ils auront leur diplôme en poche, ils pourront se présenter chez Gallimard et qu’on leur confiera tout de suite l'œuvre complète d'Hemingway. La directrice de « J’ai Lu » leur rappelait simplement qu’ils allaient plutôt venir chez elle et qu’elle leur confierait un Barbara Cartland.



À propos de votre pratique de l'anglais....avez-vous voyagé ?

Ce n'est ni grâce aux voyages, ni grâce aux études que j'ai fait des progrès en anglais. Je me suis simplement pris de passion pour les comics américains. Quand je me suis aperçu que j'arrivais à lire l’anglais avec des images, je suis passé à des textes sans images.



Il y a une langue qui vous parle davantage entre l'anglais et le français ?

Étant donné que je passe le plus clair de mon temps à déchiffrer des textes en anglais, je dirais que c’est l’anglais qui me parle le plus. Mais, de temps en temps, lire un texte d'un grand écrivain français est un plaisir.



Et vous, écrivez-vous ?

J'ai arrêté. Je pensais comme tout le monde que je pouvais être écrivain. Je ne maîtrise pas tous les outils de l'écrivain, écrire et raconter une histoire nécessite un certain nombre de techniques que je ne possède pas.



Est-ce que vos traductions vous ont influencé lorsque vous écriviez ?

J’ai été forcément influencé par les traductions que j'ai faites dans les années 80 ; c’étaient des histoires d'horreur comme je lisais à l'époque.



Plus largement, est-ce que vous pensez qu’il y a un style propre au traducteur qui se nourrirait aussi de ces influences ?

On m'a déjà dit que j'avais un « style », mais je ne m'en rends pas compte. Il y a des années de ça, j'étais en conflit avec le travail de l'éditeur sur une traduction. J'étais obligé d'accepter des corrections avec lesquelles je n'étais absolument pas d'accord. J'ai donc pris un pseudonyme et le bouquin est sorti. Plus tard, un copain m'a dit : « Mais c'est toi qui l'as traduit, je reconnais ton style ! ». D’ailleurs, les lecteurs préfèrent souvent une traduction par rapport à une autre, même si ils ne savent pas dire pourquoi.



Il y a des écrivains qui contrôlent les traductions ou même qui refont toutes leurs traductions comme Kundera par exemple. Pensez-vous qu'il est possible de faire une bonne traduction quand on est surveillé par l'auteur ?

Il n'y a pas de cas général. Mishima par exemple s'est aperçu que ses traductions étaient mauvaises et avait obligé les traducteurs à travailler à partir de la traduction anglaise qu'il avait validée. Mais il y a aussi des auteurs qui ont des prétentions exagérées. Chez Laffont, une auteure qui croyait connaître le français avait protesté : elle n'avait jamais dit qu'il y avait de l'huile sur la mer.... Alors que bien entendu la traductrice parlait d'une mer d'huile !

 

dan-simmons-terreur.gif

 

Relations avec les auteurs

 

Quelles sont vos relations avec « vos » auteurs ? Nous avons entendu parler de vos relations avec Dan Simmons.

Nous nous connaissions et nous rencontrions parfois. Quand il a commencé à avoir un site internet, j’y ai tenu une rubrique. Puis, après le 11-Septembre, le site est devenu à tendance néoconservatrice. Ce qui ne fait absolument pas partie de mes opinions politiques. Cela m’a un peu gêné mais dans la mesure où il ne me demandait pas d’adhérer à ses idées et où celles-ci se voyaient uniquement sur le forum, je n’ai pas arrêté d’écrire sur le site. Dans ses livres, je voyais de temps en temps ces éléments, mais j’étais uniquement là pour le traduire.

Lors de la précédente opération des Israéliens à Gaza en janvier 2009, il y a eu des échanges sur son forum dans lesquels il encourageait à la dénonciation au FBI d’une jeune Palestinienne qui faisait ses études en Floride et qui menaçait, selon les forumeurs, « de tout faire sauter » si sa mère se faisait tuer. Je lui ai envoyé un mail en lui disant que je ne pouvais plus collaborer à son site, que je n’étais pas d’accord. Il m’a répondu par mail qu’il m’interdisait désormais par contrat de traduire ses livres. C’était au moment où j’attendais le suivant, j’avais déjà l’accord de Robert Laffont. Je les ai prévenus et depuis j’ai totalement coupé les ponts avec Dan Simmons.

Orson-scott-card-la-porte-perdue.gif

Cet épisode a influencé votre attitude par rapport aux autres auteurs ?

Quand on me demande de traduire un nouvel auteur, je préfère ne pas le contacter avant de connaître un peu mieux ses écrits et de m’en être fait une bonne opinion. J’ai des échanges avec des auteurs que je connais et dont je suis les parutions.

On m’a demandé de traduire Orson Scott Card, qui a des idées proches de celle de Dan Simmons. Je traduis donc son livre tant que je n’ai pas honte de le traduire, mais je n’irai pas au-delà.


 
Et si des propos déplacés, extrémistes étaient publiés dans la presse par un auteur ?

Ce ne serait pas une raison pour arrêter de le traduire. Simmons, j’aurais été prêt à continuer à le traduire. Flashback par contre [le dernier], j’aurais refusé de le traduire. Il y dit la même chose que sur son site.

 

 

La traduction : outils et problèmes

 

Comment se passe une traduction, à partir de l’envoi du texte par l’éditeur ?

Cela dépend. Si c’est un livre que j’ai déjà lu, je m'y suis déjà un peu préparé, j’y ai réfléchi.

Si je le découvre, je fonce « bille en tête ». Je ne le lis pas le livre car j’ai peur de m’ennuyer. Si je fais une erreur je peux toujours revenir en arrière. J’essaie d’avoir un rythme de travail assez soutenu mais je peux arrêter de traduire deux heures car je cherche une référence difficile à trouver. Je tiens à ce qu’il y ait un premier jet pour ne pas avoir à revenir sur tout ce qui est documentation. Il faudra y revenir peut-être pour le style, quand il y a des répétitions ou pour introduire le tutoiement par exemple.



Vous traduisez du fantastique mais aussi du policier : quels changements ces différents genres impliquent-ils dans votre travail ?

Il n'y a pas deux livres qui soient identiques. Le policier est peut-être un genre un peu spécial, mais je ne traduis pas n'importe quel policier. Finalement, je ne vois aucune différence du fait du genre, j'en vois une du fait de l'auteur. Pour la traduction d'un roman policier et d'un roman de science-fiction de « X », je les traduirais de la même façon parce que c’est une même voix que j'essaye de retranscrire.

Il est vrai qu’il y a des détails dans un roman policier qui sont plus importants que dans un roman de science-fiction, ce qui serait la différence notable de mon travail. Si c'est un roman d'énigme par exemple, je peux même corriger des erreurs qui sont dans le texte.



Donc vous vous êtes partisan de corriger si vous trouvez une erreur ?

En général, si je vois qu'il y a une erreur, je la corrige et je préviens l'éditeur. Je corrige surtout les erreurs de documentation et de logique.

J'étais en train de traduire Olympos de Dan Simmons à partir de l'édition américaine. Je voyais de nombreuses erreurs, j’ai donc envoyé des mails à l’auteur qui s'est aperçu que son éditeur avait imprimé les épreuves non corrigées.



Il ne vous arrive jamais de corriger sans prévenir l'auteur et l'éditeur ?

J'essaye toujours de prévenir l'éditeur français, il faut maintenir un dialogue. Maintenant, dans le cadre de mes projets, je traduis beaucoup d'auteurs morts depuis 70 ans donc à part faire tourner les tables …

Michael-J-Eifelheim.gif

Vous indiquez ces modifications ou vos choix dans des notes ou dans une « Note du traducteur » ? Quelle est la différence ?

On peut mettre des notes au début ou à la fin quand il y a des choses générales à expliquer. Eifelheim de Michael Flynn,  que j’ai traduit il y a quatre ans, est écrit par un Américain et se passe dans l’Allemagne du XIVe et à l’époque contemporaine. L’auteur s’est énormément documenté, il a utilisé tout un ensemble de conventions de la langue allemande que je ne pouvais pas respecter en français. Par exemple, le pasteur baptise un extraterrestre avec un nom en référence à l’apôtre Hans, je ne pouvais donc pas l’appeler autrement que Jean.

Quand j’utilise les notes de bas de page, je me mets au service du lecteur. Par exemple quand il y a une citation, je mets une référence et quand il existe une traduction en français, je m’efforce de la donner.



Connaissez-vous les règles typographiques, d’orthographe et de grammaire françaises mais aussi anglaises ?

Oui, il vaut mieux les connaitre pour interpréter ce que l’on dit. Je me base sur un ouvrage, le What Is What qui ne donne pas les correspondances mais qui est la traduction d’un ouvrage anglais et tout y est expliqué. Tout ce qui est typographie relève plus de la tradition, il n’y a rien de rationnel, ce sont des usages. La faute la plus commune concerne l’usage des guillemets à l’anglaise qui sont conservés après la traduction. Pour ma part, je n’ai plus besoin d’y faire attention, c’est devenu une seconde nature.

Le traducteur a des outils. Il y a notamment deux livres qui sont parfaits, des vade-mecum : Dictionnaire de l’orthographe chez Robert et le Guide des usages typographiques de l’Imprimerie nationale que j’ai acheté au Salon du livre, il y a 20 ans.



Avez-vous déjà rencontré des notions comme le « kistch » de Kundera, intraduisibles mot à mot et souvent porteuses d’une idée essentielle ?

Tout le temps, donc j’improvise. Tout dépend dans un premier temps du contexte : est-ce un passage très théorique au sein duquel il importe que le lecteur comprenne bien de quoi il est question ? Dans ce cas, il faut faire un effort de réflexion, d’explication et peut-être rajouter des phrases. Si je pense que l’auteur a voulu faire un effet de réel, je transpose et donne un équivalent français. J’ai eu le cas cette semaine avec une traduction d’un livre plein de petites allusions typiquement américaines. À un moment donné un personnage évoque les TGI Fridays : TGI pour Thank God It’s Friday (« Dieu merci c’est vendredi »). C’est une chaîne de restaurants, c’est très parlant pour des Américains. J’ai décidé de traduire par des « self-service » car cela suffisait pour que l’idée soit comprise en français.



Comment décidez-vous de traduire un titre par exemple ?

C’est l’éditeur qui en décide. J’ai eu une amie traductrice, Monique Lebailly [qui a traduit Le Silence des agneaux] qui était furieuse parce qu’elle avait traduit un très bon livre de Dan Simmons, qui s’appelait The Hollow Man, une allusion à un poème de T.S. Eliot et l’éditeur Albin Michel a décidé de lui donner un titre français sans prendre en compte cette référence. Le titre est aujourd’hui L’Homme nu, ce qui n’a pas beaucoup de sens.



Et pour les noms propres ?

Il faut se poser la question de savoir ce que la majorité des lecteurs va comprendre. Dans les années 50, on traduisait même les prénoms. Il m’arrive, quand je traduis des livres de fantasy destinés aux enfants, de traduire les noms propres qui aident à la compréhension du texte. Ainsi quand un château s’appelle Whitespire je vais l’appeler « Blancheflèche ». Je travaille pour le lecteur et celui qui lit pour la première fois.



Les répétitions en français sont très peu acceptées. Faut-il les changer absolument ?

Pour moi, ce qui fait foi c'est le rythme de lecture. Souvent, je n’ai pas arrêté mon travail à la fin d’un chapitre mais en plein milieu pour me remettre plus facilement dedans. Et le matin, pour me mettre en train, je relis ce que j'ai fait la veille. Quand je vois qu'il y a un obstacle, que ce n'est pas élégant, je le refais et, souvent, c'est à cause d’une répétition. Je fais alors une inversion, je mets un passif...



À ce stade-là vous ne faites qu'une relecture de la version française sans la version originale à côté ?

Oui, tout le travail de traduction proprement dite est fait au premier jet : je me pose les questions de sens et de documentation dès le début.



Dans quelle mesure satisfaire le lecteur français tout en s’attachant à ce qui a été écrit au départ ?

C’est du funambulisme. Il faut toujours se poser la question que l’on soit traducteur ou éditeur. À chaque fois on en discute et on trouve une solution… que l’on regrette souvent cinq ans après.



Quand il y a une subtilité dans le premier tome d’une saga qui n’est expliquée que plus tard, comment faites-vous ?

En général, je m'efforce d'être très fidèle. Quand l’auteur dit que le héros chevauche une jument, je ne mets pas un cheval. Peut-être que dans 300 pages elle va faire des petits, donc si je mets un étalon je vais être bloqué. Mais il peut y avoir des erreurs qui restent.



Dans ce cas-là n'y a rien à faire ?

Si ! Il faut profiter d'une nouvelle édition pour corriger l’erreur discrètement. Il faut espérer que l'éditeur l'ait noté quelque part.

dan-simmons-l-echiquier-du-mal.gif

Comment font les traducteurs avec des maisons comme Pygmalion qui divisent les tomes ?

C'est l'éditeur qui décide où couper les tomes mais le traducteur a la version anglaise complète.

Mais parfois découper le livre en plusieurs parties est une bonne chose. Pour L'Échiquier du mal de Dan Simmons par exemple, coupé en deux volumes, tous les commentateurs étaient unanimes : c’était évident qu’il fallait le diviser en deux, sinon le livre aurait été énorme.



Quelle est la tendance dans votre travail entre respecter l’œuvre originale et l’adapter à un public français ?

C’est très délicat. Prenons l'exemple du débat sur les deux traductions de Moisson rouge de Dashiell Hammett : l’ancienne traduction serait plus « francisée » alors que la nouvelle respecterait plus littéralement les références américaines. Finalement ce sont deux œuvres différentes qui ont chacune leurs atouts et leurs défauts. Mais dans la « Série Noire », c’est monstrueux ce qui a été fait avec les traductions dans les années 40 à 70. Il manquait des passages entiers !



Que pensez-vous des traductions canoniques qui seraient des références indétrônables ?

Pour des textes comme Shakespeare par exemple, j’ai plusieurs éditions des œuvres complètes en français. Lorsque j’ai une citation, je compare les versions que j'ai et je vois laquelle est la meilleure.



Je pensais à Poe traduit par Baudelaire, que l’on n’ose pas retraduire.

Il faudrait comparer le texte de Poe et la traduction de Baudelaire mais il est vrai qu’un texte comme celui-ci a pris une valeur historique. Il l'a traduit à une époque particulière donc peut-être qu’il ne sert à rien de refaire une traduction de Poe en 2012. Après réflexion, pour moi, « affectivement » la traduction de Poe par Baudelaire serait canonique.

 

 

Margaret-Atwood-le-temps-du-deluge.gif

Plus généralement, le métier de traducteur.

 

Avez vous déjà refusé un contrat et pourquoi ?

Cela m'arrive tout simplement parce que je n'ai pas le temps de tout traduire. Il m'est aussi arrivé de ne pas prendre un livre parce que « je ne le sentais pas ». J'ai essayé de le lire et je ne rentrais pas dedans. On sait très bien que si le traducteur traîne des pieds, le résultat ne sera pas fameux. Il y a quelque mois j'ai reçu un coup de fil pour traduire un bouquin urgent en équipe. C'était un livre sur la traque de Ben Laden, rien à voir avec la S.F et il fallait le sortir avant la campagne électorale américaine. J'étais intéressé mais je n'étais pas libre et ne pouvais pas m'interrompre.


 
Vous arrive-t-il de travailler sur deux projets simultanément ?

C’est très rare. Il faut vraiment que je sois pressé par le temps. Parfois j’arrête de traduire pour faire la relecture de textes déjà traduits.
 


Est-ce que vous avez des à-valoir pour chaque contrat d'édition traditionnel ?

Même si ça n’est pas forcément dit dans la loi, en principe, chez un éditeur traditionnel, il y a un à-valoir, c'est obligatoire, sinon je refuse le contrat.



Que pouvez-vous nous dire sur la question du prix ?

Elle est discutée : quand je travaille avec un éditeur qui m’emploie souvent, c’est toujours le même prix. C’est l’éditeur qui me propose un prix au feuillet pour l’à-valoir puis un pourcentage sur les ventes.



Peut-on parler de concurrence entre les traducteurs ?

La concurrence, j’aimerais dire qu’il n’y en a pas du tout. Malheureusement, avec la crise, la situation tend à changer. Il y a aussi de l’entraide. Je fais partie d’une liste de diffusion sur internet entre traducteurs de l’imaginaire, fantasy et S.F. On s’échange les informations, cependant cela reste entre nous.



Vous faites des devis ? Y a t il des traducteurs en compétition sur un même projet ?

En général, l’éditeur, le directeur littéraire ou le directeur de collection choisit un traducteur et le contacte. Proposer des devis pour prendre le traducteur le moins cher ne se fait pas à ma connaissance dans l’édition.

stephen-king-la-tour-sombre-3.gif

Donc on peut parler de réseau et de relations chez les traducteurs ?

Oui bien sûr. Je travaille avec des personnes. J’ai une anecdote qui montre bien le côté humain du travail. Chez « J’ai Lu », Martine Leconte m’a demandé de traduire le troisième tome de la série La Tour sombre de Stephen King avec une autre traductrice. J’ai effectué la traduction et elle m’a dit que je traduirais les tomes suivants. Mais entre-temps elle a quitté « J’ai Lu » et je n’ai donc pas eu le contrat, parce que je n’étais plus connu chez « J’ai Lu ». On travaille réellement avec des personnes.



Ils ne conservent pas les dossiers, les noms des personnes, les contacts ?

Non. Le tome 4 a été traduit par quelqu’un d’autre. Il y a une morale à l’histoire : les tomes suivants ont été traduits par quelqu’un d’autre qui a fait les tomes 5, 6, 7. Mais en 2012, Stephen King a eu l’idée d’écrire un appendice, un petit bouquin qui s’insère dans la série. Il y avait encore eu un changement de personnel chez « J’ai Lu » et j’ai eu cette ultime traduction.



Avec l’enchaînement des traducteurs, y a-t-il un travail de lissage ?

Dans le cas de Stephen King, le traducteur du tome 4 avait lu les trois précédents et la traductrice qui a fait les tomes suivants a harmonisé. Il aurait été plus logique de lui confier cet appendice. Mais l’éditeur ne s’entendait plus avec elle.



Avez-vous des urgences ?

Oui, par exemple pour Ken Follett. C’est un cas spécial car c'est un best-seller mondial et son auteur demande que chacun de ses nouveaux livres soit publié dans le monde entier le même jour ou au moins la même semaine. Ce sont des livres qui font 1000 pages donc on ne peut pas faire autrement que de partager la traduction. Avec les autres traducteurs, nous sommes en constante communication notamment par mail. On s'échange des tuyaux : « Tiens sur ce site, il y a tout le vocabulaire sur les mine de charbon... ». On répond à des questions : « T'es bien sûr qu'avant la Première Guerre mondiale on pouvait trouver des oranges en Angleterre ? – Oui, on a trouvé le schéma de l'exportation des oranges. » Etc. Petit à petit, chacun livre sa partie au chef de projet qui après harmonise le tout.

Ken-follett-le-siecle.gif

Et quand la traduction est finie ?

Dans l’idéal, quelqu’un relit, le directeur de collection par exemple, comme Gérard Klein chez Robert Laffont qui le fait personnellement pour chaque volume de la collection « Ailleurs et Demain ». Parfois, quand c’est une plus grosse maison, une équipe de personnes en est chargée. Et le traducteur valide cette nouvelle épreuve.

Il y a aussi un préparateur qui relit le travail pour tout ce qui est typographie, orthographe et grammaire. Ces corrections sont dans l’idéal validées par moi mais parfois nous n’avons pas le temps. Pour les projets collectifs, il n’y a que le chef d’équipe qui supervise les corrections et les valide. Une fois qu’il est repassé sur le travail des autres traducteurs et que ceux-ci ont validé ces dernières corrections, c’est fini, le chef d’équipe est responsable des corrections apportées plus tard.



Le bon à tirer est-il signé par vous ?

Dans l’idéal oui, pas toujours. Le problème c’est que tout est en flux tendu maintenant. Je me souviens il y a quelques années du cas de figure où on me contactait en janvier pour un travail à faire en septembre... sur un livre qui paraissait en juin l’année suivante ! Maintenant on me contacte pour un livre qui paraît en juin et que je dois rendre en avril !



Et en parallèle, écrivez-vous des préfaces ?

Si on me demande une préface pour un livre que j’ai traduit, je le fais, ça fait partie du « deal ». Ça me prend une journée de travail. Je n’ai pas besoin de beaucoup me documenter, je connais le sujet. Je fais aussi des préfaces gracieuses pour des livres que je n’ai pas traduits même si c’est rare car cela me demande énormément de travail, parfois des dizaines d’heures.

 Poul-Anderson-patrouille-du-temps-poche.gif

Pour finir, pouvez-vous nous parler du rôle du traducteur aujourd’hui, est-il un passeur comme dans les années 70 il pouvait l’être pour les œuvres de science-fiction ?

Disons que je ne suis pas un passeur mais un facilitateur notamment avec l’auteur Poul Anderson. Mon confrère Pierre-Paul Durastanti a retouché et amélioré les traductions des récits composant La Patrouille du Temps pour le Bélial’. Les éditeurs m'ont demandé une préface puisqu'ils savaient que j'étais spécialiste de cet auteur. Je leur ai alors parlé de l'existence de trois autres volumes qui n'avaient jamais intéressé personne. Ils étaient très surpris et m’ont demandé s’ils étaient bons. J’ai répondu qu’ils étaient même meilleurs que le premier. Ils ont décidé que si le premier marchait bien, ils les éditeraient. Et ça a bien marché.

 

Vous « poussez » donc des auteurs plus que vous n’en faites découvrir ?

C'est un peu la cuisine de l'édition. Je pense l’avoir fait par exemple pour l’auteur Lucius Shepard. En 2001 ou 2002, Jacques Chambon m'a proposé de faire un nouveau recueil de ses nouvelles. Il a choisi des textes, il me les a fait traduire, j’ai signé le contrat, traduit l’ensemble dont Jacques Chambon était satisfait. Mais il est décédé en 2003. Chez Flammarion on ne savait plus quoi faire de sa collection et donc le recueil n'est jamais sorti. On était allé très loin pourtant, le bouquin avait été annoncé, il était même dans les livres annoncés par la Fnac. Pendant deux ans, il y a eu un livre fantôme sur le site de la Fnac, avec la couverture !

Et puis j'en ai parlé avec Olivier Girard, des éditions du Bélial’, qui était intéressé. Mais racheter les droits coûte cher. Moi j’avais été payé par Flammarion mais ils n’ont jamais sorti le livre, donc je pouvais récupérer ces droits. Olivier Girard n'avait ainsi plus qu'à racheter les droits du texte à Lucius Shepard et moi je lui proposais la traduction avec un à-valoir ridicule. Il a sorti le livre sous un autre titre, pour éviter toute confusion. Le livre a très bien marché et maintenant tous les ans on publie un livre de Shepard aux éditions du Bélial’. Ce n’est pas un best-seller mais on le tire quand même à 3 ou 4000 exemplaires et il y a une reprise en poche.

Le traducteur peut donc donner son temps et faire des concessions pour faire découvrir des œuvres encore aujourd’hui.


Émilie P. et Marine G. Licence pro éditon


Jean-Daniel BREQUE sur LITTEXPRESS

 

 

poppy z brite le corps exquis

 

 

 

 Article de Julie sur Le Corps exquis de Poppy Z Brite.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Baskerville Robert Barr 01

 

 

 

 

 

La collection BASKERVILLE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

Repost 0
Published by Emilie et Marine - dans traduction
commenter cet article

Recherche

Archives