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28 janvier 2013 1 28 /01 /janvier /2013 07:00

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François GARDE
Ce qu’il advint du sauvage blanc
Gallimard, 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’auteur

Né en 1959, François Garde a notamment été secrétaire général adjoint de la Nouvelle Calédonie et administrateur supérieur des Terres australes et antarctiques françaises : il a occupé ces fonctions de 1991 à 2010. Il a écrit deux essais : Les Institutions de la Nouvelle-Calédonie, publié en 2003, et Paul-Émile Victor et la France de l'Antarctique, paru en 2006. Avec Ce qu’il advint du sauvage blanc, publié en 2012, il signe son premier roman, inspiré d’un fait réel. L’ouvrage a reçu le Goncourt du premier roman et le prix Jean Giono.



Résumé

Le roman relate l’abandon accidentel d’un jeune matelot vendéen, Narcisse Pelletier, sur une plage d’Australie au milieu du XIXème siècle. Son navire, la goélette Saint-Paul, a accosté sur une île pour refaire des réserves d’eau. Après s’être aventuré dans l’île et éloigné de ses camarades d’équipage, en cherchant vainement un point d’eau sur cette terre inhospitalière, Narcisse se rend compte au bout de quelques instants que la goélette est repartie sans lui. D’abord persuadé que l’équipage va revenir le chercher, il finit par se rendre à l’évidence : les jours passent mais le Saint-Paul ne revient pas.

Narcisse semble condamné à mourir de faim et de soif lorsque survient une vieille femme noire qui le nourrit et prend soin de lui. Peu de temps après, elle l’emmène vers sa tribu, des aborigènes nus qui vivent de chasse et de pêche. Peu à peu adopté par ce peuple, Narcisse apprend leur savoir-faire et, progressivement, leur langue. Il a surtout conscience qu’il ne pourra pas survivre sans eux. Au fil des années, aucun bateau n’ayant abordé l’île, il oublie presque complètement son passé et sa langue maternelle.

Ce n’est que dix-sept ans plus tard qu’un navire anglais, le John Bell, fait escale sur l’île et recueille Narcisse, quasiment de force : les marins, s’étant aperçus qu’il était blanc, l’attirent vers le bateau puis le font embarquer par surprise. Ainsi, arraché une deuxième fois à son milieu familier, Narcisse Pelletier est ramené en France où un passionné de géographie va le prendre sous sa protection et chercher à résoudre l’énigme de son aventure : Octave de Vallombrun.

Pendant plusieurs années, Vallombrun va essayer de réapprendre à Narcisse la langue française et les usages « civilisés ». Il espère surtout que Narcisse va lui raconter son aventure, son passé avant d’échouer sur l’île et comment il est lui-même devenu un sauvage. Cependant, malgré tous les efforts de Vallombrun, Narcisse Pelletier ne reparlera le français que par bribes maladroites et refusera toujours d’évoquer son passé et les « sauvages » ; les questions que son protecteur lui pose semblent même le torturer moralement : il ne peut visiblement se consoler de son brutal déracinement.

Vallombrun va tenter d’intéresser la société de géographie dont il est membre au cas de Narcisse, mais sans succès : les chercheurs ne voient en lui qu’un idiot mutique, traumatisé ou amnésique. Rompant avec la société de géographie, Vallombrun se passionne de plus en plus pour son protégé, allant jusqu’à financer personnellement quatre expéditions en Australie pour essayer de retrouver la descendance présumée de Narcisse, sans résultat. Il pense même avoir découvert, grâce à ses études sur Narcisse, les bases d’une nouvelle théorie du développement humain qu‘il essaiera vainement de formuler.

En 1867, Narcisse Pelletier disparaît peu après avoir subi des questions trop insistantes de Vallombrun sur son passé. Un an plus tard, son protecteur meurt. Il lègue une somme importante à Narcisse, mais sa famille fera casser le testament, ne comprenant pas son attachement pour ce sauvage. Nous ne saurons pas ce qu’est devenu Narcisse Pelletier.



Un roman inspiré d’un fait réel

narcisse_pelletier-copie-1.jpgNarcisse Pelletier est le nom d’un vrai matelot du XIXème siècle, natif de Saint-Gilles-Croix-de-Vie en Vendée, et dont l’extraordinaire destin a passionné la presse de son époque et, par la suite, inspiré plusieurs écrivains. Ses témoignages, recueillis par Constant Merlan, ont notamment été publiés en 1876 sous le titre Dix-sept ans chez les sauvages. Les aventures de Narcisse Pelletier. Contrairement au personnage du roman, le vrai Narcisse a donc narré ses aventures et François Garde possédait donc suffisamment de détails pour les utiliser comme matière première. Ce matelot s’est trouvé abandonné sur une île au large de la péninsule de cap York dans le Queensland, dans les circonstances racontées par François Garde.

Il a été recueilli dans le clan des Uutaalnganu, un des groupes linguistiques des Pama Malngkana ou Sandbeach People, qui l’ont rebaptisé « Amglo », et avec qui  il a vécu pendant dix-sept ans. Ces éléments ont été conservés dans le roman, ainsi que les grandes lignes de son retour en France en 1875 : il se marie et devient gardien de phare dans l’estuaire de la Loire. Dans la réalité, nous savons que Narcisse Pelletier est mort à Saint-Nazaire. Plusieurs sources mentionnent qu’il a peiné à se réadapter à la vie dans son milieu natal. Selon l’auteur Constant Merland, « ce n’était plus un Français, c’était un Australien ». Cet aspect, largement exploité par François Garde, constitue même l’enjeu principal du roman et l’écueil auquel se heurtera Octave de Vallombrun dans ses vaines tentatives pour « rééduquer » son protégé. En revanche, on remarque que le romancier n’a pas exploité les éléments à valeur de description ethnographique de la vie dans l’île, qui sont abondants dans les témoignages de Pelletier. Il a préféré réinventer le milieu de l’île et les caractéristiques de ses habitants, et sacrifier tout aspect exotique à son exigence de sobriété.



Une structure particulière

La particularité du roman réside dans sa structure : l’auteur fait alterner deux situations d’énonciation différentes : la situation de Narcisse Pelletier sur son île après le départ du Saint-Paul, et la partie « épistolaire » constituée des longues lettres adressées par Octave de Vallombrun au président de la société de géographie. Ainsi, le premier chapitre, qui met en scène Narcisse se retrouvant seul sur l’île, est suivi d’une lettre de Vallombrun à « Monsieur le président », datée de 1861. Le chapitre 2 se déroule de nouveau dans l’île et est suivi d’une deuxième lettre de Vallombrun au même destinataire ; cette alternance est parfaitement respectée jusqu’à la fin du roman. Les lettres de Vallombrun sont datées de 1861 et 1862, puis de 1867 pour les dernières. Le lecteur ne voit jamais les réponses du président. Les deux dernières lettres sont adressées par la sœur d’Octave, Charlotte de Vallombrun, au président, après le décès d’Octave : l’une nous révèle le contenu du testament d’Octave.



Les caractéristiques du récit

Dans les chapitres qui retracent la survie de Narcisse chez les « sauvages », la narration est aux temps habituels du passé, passé simple et imparfait, sauf certains passages, au cœur du roman, qui sont au présent de narration, rendant l’action plus prégnante pour le lecteur.

Dans ses lettres, Vallombrun utilise fréquemment le présent de narration pour raconter les réactions et les progrès de Narcisse, ce qui rappelle le ton du journal ou les précisions d’un compte rendu scientifique, comme le montre cet exemple :

 

« […] lorsque je l’interroge [Narcisse], il sourit, ne répond pas et n’explique pas son silence. Il est également muet sur les circonstances de son arrivée en Australie, et sa vie avant le naufrage, ou même sur sa jeunesse. » (Lettre IV, p.106)

 

La technique est la même pour la description méticuleuse d’un tatouage tribal de Narcisse, qui s’étend sur neuf lignes :

 

« une scarification part du biceps, s’enroule deux fois autour de l’avant-bras et vient finir sur le dos de la main.[…] » (Lettre IX, p.213).

 

Dans les lettres, ce présent alterne avec les temps du passé pour raconter les actions, ce qui donne à ces longues missives l’aspect de mini-romans captivants.

Le point de vue adopté suit la dualité de la structure : dans les chapitres situés sur l’île, nous voyons à travers le regard de Narcisse, en focalisation interne, ce qui permet au narrateur de nous faire partager toute la gamme de ses sentiments et sensations physiques : détresse, abandon, faim et soif qui le torturent, piqûres des insectes et morsure douloureuse du soleil. La narration est à la troisième personne, comme classiquement dans le roman d’aventures.

En revanche, dans les lettres, c’est bien logiquement le point de vue de leur auteur, Octave, qui est adopté et elles sont bien sûr rédigées à la première personne. Ces lettres sont un moyen de s’épancher et de confier les espoirs et les déceptions que lui cause Narcisse, et qu’il ne peut partager ni avec sa famille ni avec la société de géographie, puisque tous semblent désapprouver son attachement pour le « Sauvage ».

Comme nous l’avons dit, les lettres du président ne sont jamais publiées et l’on se demande d’ailleurs si ces réponses intéressent tant Vallombrun : les lettres feraient tout autant pour lui office de journal et de carnet scientifique lui permettant de consigner très régulièrement ses impressions et l’avancée de son étude, dans laquelle il finit par s’enfermer.



Le mythe de Robinson Crusoé
narcisse-Pelletier2.jpg
Ainsi on peut considérer que Ce qu’il advint du sauvage blanc se situe à mi-chemin entre le roman épistolaire et le récit d’aventures, deux traditions littéraires aussi fortes l’une que l’autre. On peut également employer le terme de roman d’apprentissage, apprentissage qui serait à la fois celui, demi-échec, de Narcisse, qui réapprend péniblement la vie « civilisée », et celui de Vallombrun qui se rend compte, à regret, qu’il ne pourra rien apprendre de ce « Sauvage » et que son « cas » ne fera que faiblement progresser la science.

Ce qu’il advint du sauvage blanc rappelle d’emblée au lecteur les grands romans d’aventure comme le Robinson Crsuoé de Defoe, œuvre mythique considérée comme l’un des premiers romans anglais, et Vendredi ou les limbes du Pacifique de Michel Tournier.

Le récit correspond tout à fait à la définition de la robinsonnade selon le Petit Robert : un « récit d’aventures, loin de la civilisation, en utilisant les seules ressources de la nature », et qui repose sur trois motifs fondamentaux : le naufrage, la vie isolée sur l’île et le retour au monde des hommes ; on peut également y ajouter un quatrième motif, mineur, celui de la rencontre avec l’autre, qui dans ce cas serait la rencontre avec Octave de Vallombrun. C’est pourquoi il paraît intéressant d’examiner les points communs et les différences avec l’œuvre de Defoe et celle de Michel Tournier.

Dans un premier temps, si l’on étudie le roman de François Garde à la lumière du Robinson de Defoe, une similitude de genre apparaît : les deux peuvent être définis à la fois comme des romans d’aventures et comme des romans d’apprentissage. En effet, tous deux s’inscrivent dans la tradition plus ancienne du récit de voyages, qui implique une narration rétrospective et la présence de motifs tels que voyages, tempêtes, navigation.

D’autre part, pour brosser leur protagoniste, les deux auteurs se sont inspirés de personnages réels. Leur environnement, l’espace clos de l’île, peut être vu comme le terrain d’expérimentation de la solitude et de la transformation psychologique et/ou morale du héros. En effet, les nombreuses années de vie dans l’île (28 ans chez Defoe ,17 chez F. Garde) aboutissent à une mutation radicale de l’esprit du naufragé. En outre, chez les deux romanciers, on retrouve une volonté de sobriété, un refus du pittoresque de pacotille : leur but n’est nullement se décrire des paysages exotiques, mais de mettre en valeur leur héros, dans son ingéniosité et son évolution.

Ces deux personnages, après avoir souffert de la fièvre et frôlé la mort, font une rencontre providentielle : pour Robinson, c’est la découverte de la Bible qui lui permet de rencontrer Dieu. Chez François Garde, l’apparition de la vieille indigène, alors que Narcisse est mourant, relève également du miracle, comme nous le verrons dans l’étude de texte.

Enfin, le mythe fondé par Defoe diffuse un éloge du travail, puisque c’est par son industrie que Robinson va survivre et prospérer. Le « sauvage blanc » de François Garde est lui aussi un courageux travailleur, débrouillard, qui ne rechigne jamais à donner un coup de main : d’ailleurs, l’auteur prend soin de souligner cette caractéristique dans plusieurs épisodes du roman. Sans toutefois que l’on puisse parler d’éloge du travail chez François Garde, la similitude est frappante.


Quelques différences notables peuvent pourtant être dégagées : chez Defoe, l’île est accueillante et l’eau et la nourriture y sont abondantes, ce qui n’est nullement le cas dans le roman de François Garde. La tonalité de l’aventure en est donc assombrie, du moins au début. La véritable richesse de l’île, chez François Garde, est la chaleur humaine, celle des sauvages qui ont fait de Narcisse l’un des leurs : ce sentiment est perceptible surtout à la fin du roman, lorsque Narcisse se met à rire avec les indigènes : bien qu’ils ne puissent encore communiquer aisément, ils ressentent pourtant une réelle communion humaine par le rire.

Par ailleurs, l’œuvre de Defoe peut être lue comme une apologie de l’homme blanc et de la civilisation, par opposition à la barbarie des cannibales dont il découvre des traces. Il n’en est rien chez François Garde, au contraire : la sagesse et la tempérance de Narcisse paraissent parfois supérieures à celles de ses congénères « civilisés » et les réactions dédaigneuses des membres de la société de géographie ne font guère honneur à l’esprit « civilisé ».



Si l’on examine maintenant l’œuvre de Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique, lui aussi inspiré du mythe de Robinson et paru en 1967, d’importantes similitudes apparaissent également :

Le thème de la solitude traverse les deux œuvres : comme Robinson, Narcisse a d’abord cruellement souffert de ne plus pouvoir communiquer avec d’autres humains, ce qui a failli le pousser au suicide. La barrière de la langue ainsi que la divergence des conceptions le déstabilisent profondément, ce qui permet au romancier de susciter une réflexion sur ce qui fait notre identité humaine et sociale.

Mais après un long processus d’adaptation, le héros finit par s’intégrer dans l’île et ne veut plus la quitter. Robinson y reste, contrairement à Narcisse qui n’a pas cette chance en étant enlevé par les marins du John Bell. Les deux naufragés semblent partager la quête d’un bonheur impossible : en effet, Narcisse ne parvient apparemment pas à retrouver le bonheur après avoir été arraché à son univers insulaire. Il vit deux fois successivement le traumatisme du déracinement, de la perte de repères et de la solitude, ce qui est exceptionnel dans une vie humaine. Le héros de Tournier est finalement plus heureux, puisqu’à la fin il reste dans son île, selon son désir.

Comme le Robinson de Tournier, Narcisse a rompu avec son passé et ses anciennes valeurs, et est donc considéré comme un étranger lorsqu’il revient dans son pays. Ce sentiment d’étrangeté traverse aussi bien l’œuvre de François Garde que celle de Tournier. Les deux romans véhiculent ainsi une remise en cause des valeurs sociales des « Blancs » occidentaux, notamment la recherche du profit. Un exemple parlant de l’abandon des valeurs est la perte du sens de la propriété : pour Narcisse, désormais, tout ce qui appartient à autrui lui appartient de même, et vice versa. Les efforts de Vallombrun pour lui réinculquer la notion de propriété resteront vains. On retrouve cette caractéristique propre aux « sauvages » chez le Robinson de Tournier. Évidemment, cette conception de la vie pose de nombreux problèmes lors du retour de Narcisse à la civilisation.

À l’appât du gain et des biens, les deux romanciers opposent des plaisirs simples comme le rire, dont Vendredi a appris la valeur à Robinson, et qui est aussi considéré comme un élément socialement fédérateur chez François Garde, notamment dans la scène de rire général chez les Sauvages, à cause de .l’idée de Narcisse de se décorer le corps avec de la terre. Narcisse comme Robinson manifestent donc un détachement vis-à-vis du profit matériel, de la gloire, de tout ce qui a du prix pour les Blancs. En ce sens, les conceptions du « sauvage » se trouvent valorisées par rapport à celles de l’homme blanc, ce qui n’était absolument pas le cas chez Defoe, au contraire.

On remarque cependant une divergence importante entre les deux œuvres : chez François Garde, on l’a vu, Narcisse se distingue notamment par son ardeur au travail qui suscite la surprise de ses compatriotes ; dans Vendredi, au contraire, Robinson désapprend à travailler, et s’oriente vers une vie sans contraintes, ce qui est un autre indice du rejet du modèle occidental de croissance économique.



En conclusion, j’ai particulièrement apprécié ce roman, car il offre le dépaysement du roman d’aventures traditionnel, sans jamais tomber pour autant dans des effets de pittoresque. Au contraire, les desriptions sont sobres, presque dépouillées, le paysage aride de l’île est aux antipodes du cliché de l’île luxuriante et ensoleillée, et le dénouement n’en est pas vraiment un, puisque de nombreuses parts de mystère sont préservées : le lecteur n’entendra jamais Narcisse faire le récit de ses aventure, ne saura pas ce qu’il est devenu. Ainsi, toute « facilité » a été volontairement évitée par l’auteur. Ces parcelles de mystère, zones d’ombre du roman, stimulent finalement l’imagination du lecteur qui continue à méditer et à s’interroger, après le dénouement, sur ce qui fait l’être humain et la « civilisation ».



Bibliographie

Narcisse Pelletier (témoignage recueilli par MERLAND, Constant : préf. PECOT, Philippe). Chez les Sauvages : dix-sept ans de la vie d'un mousse vendéen dans une tribu cannibale (1858-1875), La Roche-sur-Yon : éditions Cosmopole, mai 2002 ; réédition de Dix-sept ans chez les sauvages. Les aventures de Narcisse Pelletier par MERLAND, Constant en 1876.

Romans :

ANDERSON, Stephanie. Pelletier : The Forgotten Castaway of Cape York. Melbourne Books, 2009. Avec un chapitre d'Athol Chase « Pama Malngkana: the Sandbeach People of Cape York » (p. 91).

TROGOFF, Maurice. Mémoires sauvages. Liv’Editions, 2002.
 
ROUILLE, Joseph. La prodigieuse et véritable aventure d’un mousse vendéen. Offset Cinq, 2002.



Annexes

Analyse d’un extrait

Début du chapitre 2 (p. 45-46) :

 

« De l’eau. De l’eau entre ses lèvres gercées entrouvertes, sur son palais, dans sa gorge. Une eau au goût de terre - une eau qui coulait généreusement. Sa bouche d’instinct avait senti le bec de la gourde et s’y accolait. Il ne voulait pas ouvrir les yeux, savoir qui s’occupait de lui - juste boire, boire tout son saoul, boire sans limites comme il n’avait pas bu depuis Le Cap. De même qu’un canal d’irrigation se remplit et dirige le flux vers chacune des rigoles, l’eau redonnait vie progressivement à son torse brûlant, à sa tête bourdonnante, à ses cuisses lasses, à ses bras sans force. Elle ruisselait aussi sur ses joues, son menton, son cou, comme pour aller plus vite partout où son corps avide l’attendait.

Il aurait bu sans discontinuer, à l’infini. Mais, alors qu’il ne se sentait pas rassasié, la gourde s’éloigna soudainement. Avec effort, il cligna des paupières pour découvrir son bienfaiteur.

Un visage noir, ridé, penché sur lui ; des cheveux crépus grisonnants, des traces de terre rouge sur les pommettes et l’arête du nez. Un regard insistant, pas l’ombre d’un sourire. Pas un mot. Une femme, une femme âgée. Il se recula dans sa litière pour mieux voir. Oui, une femme, entièrement nue, noire comme du charbon, la peau striée comme du cuir de buffle, les seins flasques et tombants. Accroupie à côté de lui, elle tenait à la main une outre faite avec la peau d’un animal, et ne prêtait aucune attention aux mouches innombrables qui bourdonnaient autour d’elle et se posaient au coin de ses yeux. Ils se regardèrent un long moment, elle énigmatique, lui ne sachant que dire ou que faire. Puis elle lui présenta l’outre à nouveau, il s’en saisit et but de longues gorgées, jusqu’à la vider entièrement. La saveur âcre de poussière et de suint ne le rebutait pas. »

 

Cet extrait relate le sauvetage de Narcisse par une vieille indigène, alors qu’il était sur le point de mourir de soif, de faim et d’épuisement, n’ayant rien bu ni mangé depuis son arrivée sur l’île, trois jours auparavant. Cette ouverture du chapitre 2 apparaît véritablement comme un miracle, puisque le premier chapitre s’était achevé sur un sentiment de désespoir et de mort imminente du « naufragé » : « Il eut devant les yeux une vision précise de sa sépulture […] (p. 25), […] Il s’abandonna à l’idée de mourir là, dans le sable, loin de tous. » (p. 26). L’auteur ménage donc un effet de contraste et de surprise totale avec l’apparition de la vieille.

Dans le premier comme dans le troisième paragraphe, les phrases nominales permettent de traduire les perceptions de Narcisse : en effet, il est si affaibli qu’il ne peut que s’abandonner à ses sensations immédiates, primaires sans réfléchir, les analyser. De même, au premier paragraphe, on a l’impression que ce n’est pas par sa volonté qu’il s’approche de la gourde : c’est « sa bouche » qui le fait « d’instinct », dans un ultime réflexe de survie. 

La répétition de « de l’eau » et « une eau », ainsi que du verbe « boire » souligne le caractère essentiel, providentiel, de ce breuvage qui le sauve de la mort. Bien que cette eau de mare ait un goût désagréable, sa rareté en fait un bien précieux pour les sauvages. La préoccupation primordiale de s’abreuver éclipse celle de savoir qui tient la gourde : ici, les actions de Narcisse sont strictement limitées à la nécessité de la survie. La précision « depuis Le Cap » indique que non seulement cette eau lui sauve la vie, mais que c’est la première fois, depuis l’escale de son navire au Cap, que la matelot peut s’abandonner au plaisir de boire « tout son saoul » : en effet, on devine que l’eau était rationnée à bord du navire. Le plaisir en est donc décuplé pour Narcisse. Le filet d’eau coulant de la gourde est comparé à un « canal d’irrigation » nourrissant la terre pour faire éclore la vie. Cette comparaison permet de rendre compte visuellement du sentiment qu’a Narcisse du trajet de l’eau dans son corps et du soulagement que cela lui procure ; les qualificatifs qui accompagnent chacune des parties du corps énumérées (« brûlantes », « bourdonnante », « lasses », « sans force ») font bien mesurer au lecteur les bienfaits que cette eau peut procurer à Narcisse. L’énumération des parties du corps se poursuit dans la phrase suivante, et continue une allitération en « s » qui fait entendre la musique du « ruissellement ».

Ce n’est que quand il sent la gourde s’éloigner qu’il prend la peine d’ouvrir les yeux pour découvrir la vieille aborigène qui lui fait face : là aussi, la description physique de ce personnage est assurée par des phrases nominales qui représentent le regard brut, les impressions premières, « à chaud » de Narcisse. La physionomie et l’attitude quasi inexpressives de la vieille femme semblent en contradiction avec sa volonté de sauver Narcisse. L’aspect « sauvage » de cette femme est évoqué par sa complète nudité, par l’apparence de sa peau, comparée à celle d’un buffle, ce qui la ravale quasiment à l’état animal, par sa gourde en peau qui donne une « saveur âcre (…) de suint » à l’eau et par le fait qu’elle ne semble nullement gênée par les mouches qui la harcèlent, alors que dans d’autres passages du roman, Narcisse souffre constamment de la présence et des piqûres des insectes.

Narcisse, lui-même, en raison de son extrême dénuement, peut être perçu comme un animal dans ce paragraphe : il s’est aménagé une « litière », et le mauvais goût de l’eau qu’on lui présente « ne le rebutait pas ». Ainsi, pour décrire le face à face de ces deux personnages, François Garde choisit de gommer presque tous les traits majeurs d’humanité pour insister au contraire sur la dimension d’animalité que recèle l’être humain lorsqu’il est en situation de survie. Cependant, le geste de miséricorde de la vieille femme est empreint d’une grande humanité.

Un bon indice du point de vue adopté est la phrase suivante : « Ils se regardèrent un long moment, elle énigmatique, lui ne sachant que dire ou que faire. » Alors que la focalisation interne nous fait partager l’embarras de Narcisse, nous ignorons les pensées de la femme ; aucun mot n’est échangé : cette rencontre de deux êtres si différents et ce regard ont un caractère intense, justement par l’absence de dialogue et par l’urgence de la situation.

Enfin, cette figure féminine qui sauve un personnage masculin en le « nourrissant » peut être lu aussi comme un symbole maternel. D’ailleurs, durant tout le roman, la vieille nourrira, soignera et protégera Narcisse, comme si elle était sa propre mère, ce qui est d’ailleurs rendu vraisemblable par leur différence d’âge. On comprendra plus tard que Narcisse a fini par considérer cette vieille indigène réellement comme sa propre mère, puisqu’il a tout oublié de son passé et de sa famille blanche. Ceci est révélé à la Lettre VI, lorsqu’une fois rapatrié, il reçoit des nouvelles de sa vraie mère par Octave de Vallombrun :

 

« Narcisse, ta mère de Saint-Gilles est toujours vivante et t’attend. […]

– Ma mère est morte. Elle était malade plusieurs jours. Beaucoup de chaleur. Trop de chaleur dedans. Elle est morte. » (p.160)

 

 

Sylvaine, AS bib.

 

 

 


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27 janvier 2013 7 27 /01 /janvier /2013 07:00

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Thomas DURANTEAU

Des miettes et des étoiles

édition Elytis, 2012

Collection Grafik

 

       

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Petit mot sur l’éditeur et l’auteur

 

La maison d’édition Elytis a été créée en 1992. Elle est située en Aquitaine. Cette maison est particulièrement diversifiée, puisqu’elle publie aussi bien de la littérature que des beaux-livres d’arts ou encore des essais. Elle s’intéresse beaucoup aux récits de voyage comme en témoigne la collection Grands Voyageurs ou encore la collection Petits Passeports pour le monde. Depuis peu, sa politique éditoriale est orientée vers quelque chose de plus artistique, notamment avec la collection Grafik. Les éditions Elytis possèdent un catalogue intéressant, riche d’environ 200 titres. Pour plus d’informations consulter ce site : http://www.elytis-edition.com/index.htm.

 

Thomas Duranteau est professeur d’histoire et géographie dans un collège de Nexon. Et il est également peintre et poète. Il possède un blog où il publie ses poésies et où il parle de ses expositions : http://thomasduranteau.blogspot.fr/. Récemment, il a reçu le prix du Club de la Presse 2012 pour Des miettes et des étoiles. Cette publication, qui porte sur les camps de concentration et d’extermination, reste unique en son genre. En effet, Thomas Duranteau retrace son voyage de cinq jours dans les camps. D’abord Auschwitz I et Auschwitz II Birkenau, puis Majdanek et Treblinka.

 

 

 

Un voyage pas comme les autres

 

L’idée de ce roman est née  en 2009 suite à un voyage des camps organisé par l’Union des déportés d’Auschwitz. Cette association organise régulièrement des voyages de formation pour les enseignants, qui ont pour but de perpétuer la mémoire des camps et des personnes disparues. Retourner sur ces lieux, c’est un moyen de ne pas oublier le génocide et de « former des citoyens conscients des risques engendrés par les totalitarismes » (p. 11). Thomas Duranteau a également rencontré, durant son voyage, d’anciens déportés dont Raphaël Esrail, Jules Fainzang et Ida Grinspan. Ce sont des personnes qu’il admire et dont il nous conseille de lire les témoignages. Ces rencontres l’ont ainsi amené à de nouvelles réflexions sur le génocide.

 

Pour illustrer ce voyage qu’on pourrait qualifier d’ « initiatique », Thomas Duranteau cite un guide israélien dans lequel il est dit que :

 

« À Auschwitz on voit

À Majdanek on touche

À Treblinka on imagine » (p. 182).

 

Pour comprendre cette citation, il faut reconstituer l’histoire de ces camps de concentration et d’extermination. Les camps d’Auschwitz ont été abandonnés par les nazis lors de l’avancée des Russes. Et à partir de novembre 1944, Himmler avait ordonné la destruction des fours crématoires. En effet, les nazis voulaient à tout prix dissimuler les traces qui auraient pu les impliquer dans ce massacre. Il reste à Auschwitz de nombreux baraquements. Les camps de Majdanek, quant à eux, ont été préservés. C’est ainsi qu’on a pu retracer le système d’extermination nazi. Enfin, il ne reste plus rien à Treblinka. C’est pour cela que nous ne pouvons qu’imaginer à quoi cela pouvait ressembler. C’est, en effet, un lieu totalement désert où il ne reste plus qu’un monument commémoratif. 

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 Ces camps ont donc chacun leurs caractéristiques. Ce voyage est ainsi composé d’étapes complémentaires, qui ont permis à l’auteur d’interpréter de différentes manières le destin des victimes du régime nazi. 

 

 

 

Des miettes et des étoiles

           

Ce titre revêt de nombreux sens. L’auteur, dans l’avant-propos, explique son choix. Tout d’abord, les étoiles évoquent l’étoile de David, symbole du judaïsme, ainsi que toutes les étoiles de la galaxie qui représentent l’infini et l’intemporalité. Les miettes, quant à elles, peuvent faire référence au terme stücke utilisé par les Allemands pour parler des détenus.

 

 « Bien sûr parler de miettes questionne la trace, ce qu’il reste dans les lieux comme dans les personnes : miettes de corps et miettes de bâtiments, cendres et ruines qui nourrissent ces lieux. » (p. 17).

 

En effet, il reste peu de choses du passage des juifs dans les camps, seulement des objets leur ayant appartenu, des photos et quelques témoignages : des « miettes » de vie. Finalement, les miettes évoquent aussi le travail de Thomas Duranteau. Un travail qui a fait appel à de nombreuses sources et supports qui font la diversité de ce livre.

 

 

L’évocation d’une histoire douloureuse

 

Ce livre n’est pas un livre d’histoire, ni un livre de témoignages. L’auteur, bien que professeur d’histoire, ne souhaitait pas de nouveau réaliser une chronologie de l’extermination des juifs et non-juifs par les nazis. Il a ainsi créé un carnet de voyage, même si le mot voyage semble ici inapproprié. Ce carnet révèle l’émotion qui se dégage de ces lieux de deuil. L’idée de départ qu’avait l’auteur consistait à

 

« se laisser habiter par les espaces traversés et vivre le contact des lieux, des pierres et des photographies […] comme une rencontre véritable avec un endroit et, par ce biais, avec une époque » (p. 9).

 

Thomas Duranteau ne s’exprime pas seulement par l’écrit mais aussi par l’illustration. Ce livre est composé de nombreux croquis qu’il a réalisés lors de sa visite des camps, puis pour certains retravaillés. L’auteur fait beaucoup appel à notre imagination, de nombreuses interprétations sont possibles pour chacun des dessins. La majorité de ceux-ci ont été effectués en noir et blanc. Ses personnages possèdent, pour la plupart, un visage assez inexpressif. Leurs yeux sont vides de toute émotion. Toutes les représentations qu’il a faites des juifs se ressemblent : ils sont décharnés, souvent difformes.

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Un personnage, du nom de Cendres, ressort tout de même. C’est une créature sans visage qui hante les camps. Elle représente tous ces juifs déshumanisés par les nazis.

 

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Thomas Duranteau ne cherche donc pas à esthétiser la Shoah, seulement à la représenter comme il la ressent. Il fait donc alterner récit, illustrations et témoignages de déportés juifs. À son récit, il a tout de même ajouté des notes documentaires qui nous permettent de nous remémorer les dates importantes qui ont marqué le destin des juifs.

 

En parcourant les pages, on réalise ainsi l’ampleur de ce génocide. Les personnes disparues dans ces camps n’y ont pas seulement perdu la vie, elles y ont aussi perdu leur identité. D’abord oubliées de tous, elles ont obtenu au fil des années une certaine reconnaissance. Ce livre est donc un moyen de ne pas oublier cette période, et peut-être d’éviter si ce n’est de nouveaux massacres au moins de nouvelles exclusions.

 

           

Maud, 1ère année édition-librairie

             

 

ELYTIS sur LITTEXPRESS

 

escale-du-livre-2012

 

 

 Escale du livre 2012. Journal d'une stagiaire sur le stand Elytis.

          

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Les éditions Elytis présentent leur collection "Passeport pour...".

 

 

CatPasseport

Rencontre avec Philippe ROUSSEAU, Gilles MORATON ET Élise NANITÉLAMIO

 

 

Mes pas captent le vent

 

 

 

 

Philippe Rousseau, Mes pas captent le vent. Article de Julie.

 

 

 

 

 

 manut charpentier

 

 

 Article d'Élodie sur Manut et la salle d'attente de Jean-Michel Charpentier.

 

 

 

 

 

 

 

 

bleys bozonnet pilori

 

 

 

 

Article d'Angélique sur Pilori de Bleys et Bozonnet.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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26 janvier 2013 6 26 /01 /janvier /2013 07:00

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Craig THOMPSON
Blankets, Manteau de neige
traduit de l’américain
par Alain David
édition originale
Top Shelf Production, 2003
édition française
Casterman, Écriture, 2004

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Craig Thompson
 
craig-thompson-image-2.jpgCraig Thompson est né le 21 septembre 1975 à Traverse City dans le Michigan, aux États-Unis. Son enfance s’est déroulée dans une région rurale, à Marathon dans le Wisconsin, petite ville isolée. Il vit  à la campagne avec ses deux parents et son petit frère Phil.

Sa famille est chrétienne fondamentaliste. Les fondamentalistes chrétiens s'opposent aux interprétations modernistes de la Bible, souhaitent le respect intégral de la religion et réclament l'influence de la religion sur la vie politique et la morale publique. Ainsi les deux enfants ont une éducation stricte avec peu de droits ; la télévision, le cinéma et la musique leur sont interdits.

Blankets étant un roman graphique autobiographique, on y découvre que l’auteur a vécu un grand traumatisme durant son enfance, dû à la censure totale et à la sévérité de ses parents. Le seul divertissement des deux frères sera la bande dessinée pour enfants qui les passionnera. Et c’est adolescent que Craig Thompson se décidera à devenir artiste. En 1999, il commence à travailler sur Blankets, et trois ans et demi plus tard le livre sort chez Top Shelf Production. Cette œuvre est perçue comme l’histoire d’un premier amour, empreinte d’une poésie mélancolique et pudique. Le livre raconte l’histoire de l’enfance de l’auteur dans une famille chrétienne, de son premier amour à l’âge adulte.

Il obtiendra de nombreux prix : Times : meilleure couverture du roman graphique (2003), deux Eisner Awards (2004), trois prix Harvey (meilleur artiste, dessinateur, et meilleur album graphique), deux prix Ignatz.

Après ces succès, Craig Thomson est reconnu comme l’un des maîtres du roman graphique.

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Blankets, Manteau de neige
 
Le roman commence avec une scène d’enfance de Craig Thompson. L’auteur et son frère Phil  jouent, enfants, dans la campagne. Ils vont trouver une paire de crânes d’animaux et jouer avec. Ce moment est très marquant et révèle l’univers de l’auteur, mêlant la dureté de sa vie, des épreuves subies avec son imagination de petit garçon.

On découvre une vie très difficile, une enfance marginale, malheureuse voire cruelle, une famille brutale et castratrice, rejetée de tous. De plus, il subira le traumatisme d’un abus sexuel. Pour s’évader de ce douloureux et éprouvant univers, l’auteur se laissera passionner par le dessin et se sentira aidé par la religion. Deux passions qui ne sont pourtant pas compatibles, dans ce monde complexe.

 

 

 

 

Personnages principaux
 
Craig Thompson

Le personnage principal, de l’enfance à l’âge adulte. Très sensible, timide, il n’a pas confiance en lui. Il connaît une souffrance constante venant de ses parents,de ses camarades d’école, de son baby-sitter. Il vit un combat entre la religion qu’il connaît depuis toujours et les choses qu’il aime : le dessin et Raina. Au fil du roman, on voit que la religion le bloque, l’empêche de s’épanouir. Ce n’est qu’à l’âge adulte et après sa rencontre avec Raina que Craig découvrira que le christianisme qui l’a entouré toute sa vie n’est pas ce qu’il croit.

 
Phil

Le frère cadet de Craig. Comme Craig, il aime dessiner. La première partie de l’histoire le met très en avant, l’apparition de Raina va le faire disparaître pour finalement réapparaître vers la fin. Mais dans chaque partie, Craig se rappelle ses aventures avec lui. Il subit les mêmes traumatismes que son grand frère, et lui aussi est bouleversé par la religion mais sa période adolescente le transformera en rebelle qui a déjà décidé, du moins en apparence, de consacrer sa vie à la bande dessinée.


 
craig-thompson-image-4.pngRaina

Le premier amour de Craig. Elle aussi est chrétienne et ils se rencontrent dans une colonie de vacances confessionnelle. Leur rencontre est un coup de foudre. Elle vient d’un milieu modeste comme Craig et le divorce de ses parents la perturbe profondément. Raina connaît une période difficile quand elle rencontre Craig. C’est une jeune fille très belle ; parmi tous les personnages de la bande dessinée, Craig la présente comme magnifique. Elle est très poétique et courageuse, complexée par la religion mais tout de même moins que Craig. Et elle s’occupe de ses deux frères et sœurs, tous deux handicapés mentaux et adoptés par les parents.


Les parents de Craig

Ce sont des parents pauvres, très fermés sur eux-mêmes. Fanatiques de religion, distants, froids et peu pédagogues. La mère est considérée comme absente et le père est représenté comme un ogre pour les enfants. Jamais dans la bd on ne voit un moment de tendresse ou un mot doux venant des parents pour leurs deux enfants.

 
Les parents de Raina

Également chrétiens mais beaucoup plus ouverts d’esprit, ils ont donc choisi d’adopter deux enfants handicapés mentaux. Craig les rencontre en plein divorce ; pour lui c’est une nouvelle vision de la famille. Il va en tirer quelque chose de positif ; même s’ils divorcent, ils tentent de protéger au mieux leurs enfants. En fait, leur comportement est à l’opposé de celui des parents de Craig.

 

Composition de l’œuvre.
 
Blankets est un graphic novel (roman graphique), une œuvre très imposante, composée de neuf chapitres et de plus de 600 pages. L’œuvre est entièrement dessinée au stylo puis retravaillée par ordinateur, essentiellement en noir et blanc. Ce qui lui donne un effet très mélancolique et fort.

C’est un roman progressif qui évolue avec l’âge du personnage principal. Aucune date n’apparaît mais on voit le personnage changer physiquement. Le rythme de l’histoire est souvent coupé par des souvenirs ou « flash back » de Craig ; souvent des moments traumatisants sont évoqués : punitions de son père, abus sexuels, etc. Une manière de mettre en parallèle  l’expérience, les découvertes de l’adolescence avec les souvenirs d’enfance.

Craig se veut très proche de nous, les lecteurs ; il se confie entièrement, décrivant ses pensées, ses joies, ses peines et ses traumatismes.

 

Différents thèmes

  • Le premier amour qu’il va vivre avec Raina.
  •  La découverte de la sexualité lors de l’adolescence.
  • La spiritualité.
  •  Les relations fraternelles.
  • La libération lors de l’âge adulte.

 

 

Structure

 

Il y a en tout trois parties vraiment symboliques dans la vie de Craig, où apparaissent des personnages qui vont faire évoluer le protagoniste.


Partie I : Son enfance et son amitié très forte avec son frère.

Description de sa relation avec son frère au cours de leur enfance dans le Wisconsin. Ils dorment dans le même lit car ils sont pauvres. Cela leur permet de se disputer régulièrement mais de jouer aussi. Ils sont très proches et leur rapport aide à dissoudre la violence verbale et physique, la dictature religieuse de leurs parents, le harcèlement sexuel et le bizutage constant à l’école. Pendant sa période de préadolescence, Thompson se trouve comme inadapté en raison de son apparence physique et de sa famille.

 

Partie II : son adolescence et notamment, sa rencontre avec son premier amour seront déclencheurs d’une nouvelle vie.

Lors de ses années adolescentes, l’auteur continue à avoir du mal à  s’adapter à la société. Mais lors d’un « camp biblique », un hiver, il arrive à s’intégrer à un groupe qui l’accepte totalement, groupe rebelle où il rencontre Raina, une belle jeune fille qui dès le début le captive.

Après ils deviennent inséparables et arrivent à passer deux semaines ensemble chez Raina dans le Michigan. Il découvre une famille à l’opposé à la sienne et voit la responsabilité que subit ou s’impose Raina envers ses frères et sœurs mais également sa nièce. Ils sont très proches, Raina lui offre un patchwork qui aura un lien important avec leur amour. Ils vont finir par s’avouer leurs sentiments. Mais Raina décidera de rompre sous le poids de ses responsabilités. Craig détruit alors tous les objets qui avaient un lien avec ce premier amour, excepté le patchwork qu’elle lui avait offert. Il le range dans le grenier, lieu qui les terrifiait lui et son frère ; contrastent alors la peur et l’amour liés par le passé. Transition avec la partie III : Craig, par cet éche,c devient autonome et comprend qu’il ne peut compter que sur lui-même.

 

Partie III : il entre dans sa vie de jeune homme et décide d’aller vivre ailleurs. Il comprend que sa famille l’étouffe. Il n’y a plus de personnage vraiment très présent dans sa vie. Raina et son frère restent toujours là mais il acquiert toutefois une forme d’indépendance, une autonomie. Cependant, il est toujours en conflit avec la religion et son identité et ce, malgré la séparation qu’il s’impose avec sa famille. Après plusieurs années, il retourne dans sa maison de famille. On le sent différent, il renoue les relations de son enfance et son adolescence notamment avec sa famille. L’histoire se termine, il a fait son choix entre la religion et la bande dessinée et se trouve en paix avec ses souvenirs et ceux qu’il aime.

 craig-thompson-image-5.jpg

Pour moi Blankets est une référence du roman graphique, poétique, intime. Extrêmement bien écrit, c’est une autobiographie qui ne se veut pas egocentrique, les confidences restent très poétiques.

En résumé, j’ai beaucoup apprécié ce roman graphique qui prouve que, malgré une enfance malheureuse vécue par l’auteur, il arrivera à prendre sa vie en main, à choisir par lui-même. Cette œuvre reste un vrai message d’espoir pour chacun, quel que soit son passé, et prouve que l’on peut choisir et décider tout de même de sa vie.


Léa Masme, deuxième année édition/librairie.

 

 

Lire aussi l'article d'Aurélie.

 

 

 

 


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25 janvier 2013 5 25 /01 /janvier /2013 07:00

Jung-couleur-de-peau-miel.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

JUNG
Couleur de peau : miel
éditions Quadrant, 2007





 

 

 

 

 

 

 

Plus d’informations sur les éditions Quadrants ici.

Biographie de Jung sur le site Kwaidan.net

L’histoire commence dans les rues de Séoul, en Corée du Sud. Un petit garçon, Jun Jung-Sik, cinq ans, fait les poubelles pour trouver de quoi se nourrir. Il croise alors un policier qui l’emmène au grand orphelinat américain de Séoul, Holt. Il n’y restera que deux mois. En effet, un jour, il est adopté par une famille belge, côté wallon. Il découvre alors sa nouvelle famille qui se compose, en plus des parents, de trois filles et d'un garçon. Un événement viendra bouleverser sa vie d'enfant : l’adoption d’une nouvelle petite fille dans la famille, une Coréenne. Il voit cela comme un affront et, dans un premier temps, ne l’accueille pas comme il conviendrait. Mais Jung est un garçon gentil et finit donc par la considérer comme un membre de la famille. C'est un enfant doux, mais très « filou », qui fait beaucoup de bêtises, entraînant à sa suite son frère et ses sœurs.

Toutefois, Jung nous explique les relations difficiles qui existent entre lui, l’enfant adopté, et son entourage. Des rapports parfois conflictuels, particulièrement avec sa maman. Il la voit comme une personne très dure et même cruelle. Un jour, par colère, celle-ci qualifie même Jung, son fils adopté, de pomme pourrie dans un seau de pommes mûres. Cet épisode marque Jung mais il ne lui en voudra jamais et l'aimera malgré sa froideur et son amour mal exprimé à l'égard de ses enfants.
 
Des souvenirs et des questions incessantes lui sont constamment adressées : d’où viens-tu ? Qui sont tes parents ? Pourquoi ta mère t’a-t-elle abandonné ?... Le poids de ces questionnements sur le déracinement, les crises d’identité est omniprésent et révèle les sentiments de Jung.

L'auteur montre que l’adoption est quelque chose de très subtil, qui n’a rien de facile pour qui que ce soit. Ce récit n’est pas du tout mélodramatique ; bien au contraire, il est plein d’humour, bien que le thème ne soit pas forcément très drôle ; il évoque avec tendresse ses souvenirs d’enfant, notamment ceux qu’il partage avec son frère et ses sœurs, et montre le combat que mène avec ténacité un enfant face à ses doutes, ses choix et pour son intégration. L’auteur dira lui-même lors d’un interview :

 

« Je voulais rendre ce petit garçon attachant, que le lecteur ait envie de passer du temps avec lui. Certes, il est grimaçant, moqueur, tendre, triste parfois, mais extrêmement humain finalement. ».

 

L’auteur a utilisé l’humour et la dérision bien que ce soit sa propre histoire, il a pris beaucoup de recul en écrivant cette histoire « en imaginant que c’était celle d’une autre personne ».

On trouve dans cette autobiographie des éléments nous expliquant comment se déroule l’adoption d’orphelins coréens, des informations concernant son pays d'origine. L’abandon en Corée est présenté par Jung comme un élément culturel. La séparation fait partie de l’histoire de la Corée. Il y a tout d’abord eu l’occupation japonaise pendant trois décennies, puis la guerre de Corée (1950-1953) et la séparation entre le Nord et le Sud.

De nombreux enfants sont nés de mère coréenne et d’un père soldat américain ou européen, si bien que ces enfants étaient considérés comme des enfants « illégitimes ». Les droits des femmes étant peu respectés, elles n'avaient d'autre choix que d'abandonner leur enfant. Aussi non seulement pour des raisons raciales mais également économiques, les femmes n'ayant pas d'argent pour subvenir aux besoins de leur nouveau né abandonnaient-elles leur enfant dans l'espoir qu'il soit retrouvé et adopté. Plus de 200 000 enfants coréens sont disséminés à travers le monde depuis la fin de la guerre de Corée. Le peuple a énormément souffert et les familles continuent de vivre avec cette douleur de la séparation...


Jung-3.jpg
La façon dont le récit est raconté nous donne l’impression que Jung s’adresse directement à nous. En effet, à plusieurs reprises l’enfant nous regarde droit dans les yeux ; les siens sont parfois tristes, parfois pleins d’inquiétude... Les émotions sont si bien transmises qu’on en vient à verser quelques larmes.

La bd est entièrement en noir et blanc, les dessins sont comme dessinés au crayon et déposés tels quels dans le livre. La priorité est clairement donnée à la narration.

 

jung-4.jpg

 

Et parfois, c’est l’auteur, devenu adulte, que l’on voit en train d’écrire ou de se promener. C'est en quelque sorte un retour dans le présent.

Ce récit ne se veut pas moralisateur, accusateur ; non, l’auteur avait un but bien plus noble :

 

« Dans Couleur de peau : miel ce qui a été difficile, c’était de ne pas rentrer dans le piège de l’autobiographie à l’eau de rose qui se contemple le nombril en se lamentant. Je ne voulais pas de ça ! Pas de misérabilisme était ma seule contrainte. Ce qui ne veut pas dire que le lecteur ne peut pas être ému ou touché par cette histoire. Il ne faut pas confondre misérabilisme et émotion ! J’aimerais que les lecteurs soient touchés, émus par ce petit garçon de 5 ans, qu’il les interpelle, qu’il les amuse, qu’il les fasse rire et, idéalement, qu’il les fasse réfléchir. »

 

L’auteur a voulu que le livre soit « porteur d’une énergie positive » dans le but non pas de décourager les adoptants mais plutôt de leur expliquer que la démarche peut se révéler ingrate, compliquée, pour eux et pour l’enfant.



Avis personnel

Ce qui m’a beaucoup touchée, c'est de voir l’histoire à travers un petit garçon sans défense qui débute dans la vie et qui déjà doit faire face à des choix et des difficultés qu’aucun enfant ne devrait connaître. Toutefois, Jung ne se plaindra jamais, ni ne souhaite qu’on le plaigne, il se considère même comme chanceux d’avoir été adopté.



L’adaptation audiovisuelle de Couleur de peau : miel

Laurent Boileau, tombé sous le charme de l’histoire poignante de Jung, a décidé de s'engager dans l’adaptation audiovisuelle de Couleur de peau : miel. Le tournage a été fait à Séoul et des séquences ont été directement inspirées de la bande dessinée. En fait, Approved for adoption (titre du film) mêle reportages et séquences d’animation de la bd…

Le film a remporté le prix du Public et le prix UNICEF au Festival d'Annecy cet été en juin 2012. En France, il est en salle depuis le 6 juin et depuis le 13 juin en Belgique.

Le film évoque, tout comme le livre, l’histoire méconnue de l’adoption internationale coréenne.

Site officiel :  http://www.kwaidan.net


Lydie D, 2ème année bibliothèques-médiathèques 2012-2013

 

 


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24 janvier 2013 4 24 /01 /janvier /2013 13:00

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24 janvier 2013 4 24 /01 /janvier /2013 07:00

Oubrerie-Birmant-Pablo-2.gifOubrerie Birmant Pablo 1




Clément OUBRERIE
et Julie BIRMANT
Pablo
tome 1 : Max Jacob,
Dargaud, janvier 2012
tome 2 : Apollinaire,
Dargaud, septembre 2012



 

 

 

Commençons par quelques mots sur l’auteur et l’illustrateur.

Julie Birmant est scénariste.

En Belgique : elle est metteur en scène dans la prestigieuse école de cinéma de Bruxelles, l'Insas.

En France, elle pige pour France-culture, elle devient dramaturge et plume pour quelques festivals de théâtre dont Passages à Nancy, Paris Quartier d'été, et enfin elle produit des documentaires de création à France-Culture (dans « Surpris par la nuit » d'Alain Veinstein).

Plus récemment, elle signe le scénario de Drôles de femmes, récits et portraits multiples de différentes femmes du spectacle, dont Yolande Moreau, Anémone, Amélie Nothomb et Florence Cestac. Mis en images par Catherine Meurisse, l'album sort chez Dargaud en 2010. Elle travaille ensuite avec Oubrerie sur Pablo.

Clément Oubrerie est un dessinateur français ; né à Paris en 1966, études d’arts graphiques à l’ESAG ; il crée WAG, agence de presse spécialisée en infographie et des studios d’animation.

En 2006 il travaille sur sa première BD avec la série Aya de Yopougon (Gallimard), sur un scénario de Marguerite Abouet, qui obtient le prix du Premier Album au festival d'Angoulême en 2006 et est traduite en plus de vingt langues. Il persiste ensuite dans cette voie avec une adaptation en BD de Zazie dans le métro de Raymond Queneau, puis avec Pablo, écrit par Julie Birmant.



Résumé des deux tomes

Pablo, ce seront quatre tomes pour quatre rencontres qui auront été de véritables jalons dans la vie du grand peintre : Max Jacob dans le premier tome, Apollinaire dans le deuxième.

Le tome un s’ouvre sur Fernande : « Picasso m’a aimée, il m’a rendue éternelle. »

L’histoire débute à l’automne 1900. Pablo expose sa première peinture à l’exposition universelle, en France, c’est sa première découverte de Paris, et sa première expérience avec les femmes. C’est Berthe Weill qui, la première, place les toiles de Pablo ; il a alors un agent et une fiancée : la belle vie !
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Pendant ce temps, Fernande se souvient de son enfance et de son travail dans une entreprise artisanale où elle a été introduite par sa tante ; cette dernière veut la marier au propriétaire de l’entreprise, il n’en est pas question pour elle. Par pur esprit de contradiction elle accepte la première proposition de rendez-vous venue, avec Paul Percheron ; elle a l’impression d’être une dame, ils feront l’amour, sa tante l’oblige au mariage. Ce mariage finit très mal, son mari lui prend ses chaussures chaque matin et la frappe alors qu’elle est enceinte. C’est quand il la viole qu’elle décide de partir pour toujours.

Pablo s’est trouvé un atelier rien que pour lui Boulevard Clichy. Le 25 juin 1901, il a sa première exposition dans la galerie reconnue d’Ambroise Vollard ; c’est un énorme succès. Max Jacob tombe amoureux de son œuvre, et Picasso aime ses poèmes. C’est le début d’une grande amitié.

Fernande quitte son mari pour Paris ; elle y rencontre Laurent Debienne qui lui ouvre les portes de son atelier rue de la Gaîté en échange de ses poses. Elle se sent libre.


Pablo, quant à lui, se plonge dans les poèmes, il devient très noir : « On fait semblant de vivre ». Il vit de plus en plus reclus. Ses peintures en sont influencées, elles sont de plus en plus sombres. Son agent déteste. « On est entouré par la mort ». Pablo tente d’expliquer son œuvre sans réellement y parvenir. Son agent le quitte.

Fernande, elle, voit défiler les peintres. Berthe Weill ne s’intéresse plus à  ce que fait Pablo, Vollard lui tourne le dos. Max est le seul à s’extasier. Pablo est rejeté par le monde de la peinture.

Fernande se lasse de l’artiste qui l’héberge, elle veut changer de vie : ce sera, dans le déménagement du couple à Montmartre, un pas de plus vers Pablo. Max à cette époque dit la bonne aventure, il fait la connaissance de Fernande. Il lui annonce le retour prochain de Picasso et vante ses mérites : « un immense artiste va rentrer à Paris ».

Pablo revient et croise Fernande, il la trouve sublime, elle reste indifférente. C’est lors d’un jour pluvieux, d’une nuit sombre et froide, que les amants s’apprécieront.
pablo 012
Il n’y a pas de chapitres ; le récit fait alterner la vie de Pablo et celle de Fernande jusqu’à leur rencontre commune ; la voix de Fernande prend une grande place dans l’histoire, elle narre les faits.

Le premier tome nous laissait sur le premier baiser de Fernande et Pablo ; on les retrouve au matin dans le tome 2. Il lui dit : « enfin tu es à moi pour toujours ». Résultat : elle fuit. Elle croise Max et le maudit pour sa prédiction d’amour passionné. Elle rejoint les modèles place Pigalle ; elle reste cependant aimantée par l’atelier de Pablo qui l’introduit dans son monde et qui est plein d’égards pour elle.

Max Jacob se fait passer pour l’agent de Picasso sous le nom de Maxime Fébur, agent grandiloquent mais pathétique. Eugène Soulié se fait prendre au jeu, mais il n’y a pas de résultat probant, c’est « la dèche ». Fernande quitte Pablo. Pendant l’hiver il s’entoure et rencontre de nombreux Parisiens dans la Taverne anglaise, très prisée du beau monde à cette époque. Il y rencontre celui qu’il nommera ensuite son alter ego ; ils se retrouvent notamment dans leurs histoires d’amour ratées : Apollinaire.

Fernande de son côté est recueillie par Ricardo et Benedetta Canals ; ce dernier fait de la peinture vive et gaie mais sans grande subtilité. La cuisine de Benedetta attire les Espagnols parisiens. Pablo vient surveiller Fernande à la dérobée lors de ces repas. Pablo fait le portrait de Benedetta ; Fernande est subjuguée par sa beauté, un sentiment de jalousie vient l’habiter. L’été 1905 passe sans qu’elle arrive à chasser son envie de revoir Pablo. Fernande retombe dans ses bras en septembre. Quand elle s’installe chez lui, il a 24 ans.

Le Paris des arts est en plein ébullition, on va contempler Le Bain turc de Ingres au Grand Palais, les œuvres sont plus modernes et plus grand public. Pablo y expose, Gertrude et Leo Stein le découvrent, deux Américains richissimes qui payent comptant. Gertrude veut être son modèle, elle s’entend bien avec le couple et les invite dans les quartiers chics parisiens. Cela entraîne le retour de Vollard qui passe à l’atelier et propose d’acheter pour 2 000 francs, vingt-sept « choses » qui lui plaisent. Pablo propose ainsi à Fernande un voyage. Le départ est douloureux pour Jacob et Apollinaire, mais pour Fernande c’est la première fois qu’elle quitte la France, un grand moment. Nous sommes le 11 mai 1906.

Fernande a toujours une grande place dans le récit ; la bande dessinée s’attarde sur Montmartre, lieu de la communauté des artistes.



Travail du dessinateur
 
Oubrerie s’est attaché aux différents registres qu’a traversés Pablo ; il a souhaité souligner cela et utilise ainsi de nombreuses couleurs, il fait évoluer des teintes tantôt sombres, tantôt gaies. On remarque cette opposition dans la bande dessinée avec par exemple la période bleue et son humeur amoureuse.

Une contrainte est venue compliquer la réalisation : il est interdit de reproduire les œuvres de Picasso ; pour éviter les ennuis, Oubrerie travaile sur des teintes effacées, et vagues à chaque fois qu’il doit reproduire une œuvre. Tout son dessin est marqué par ce trait imprécis mais cette inconsistance de l’esquisse rend le récit très poétique. Les lignes ne sont pas claires ; cela permet d’aller bien au-delà de la bande dessinée. Chaque case a été travaillée sur du A4 : ce n’est pas un travail de miniaturiste ; cela a permis à Oubrerie de se battre avec de la matière, d’explorer les possibilités du crayon, de l’encre, du fusain et de l’aquarelle, cela rend le tracé et les silhouettes très denses. Ce déchaînement de la matière donne une force à l’histoire.

Le 2e tome est l’aboutissement de ce jeu avec les couleurs et la matière ; il nous emmène dans une visite de Montmartre, un croisement avec les plus grands artistes du siècle, une riche matière ! La mise en couleurs de Sandra des Mazières est venue enrichir cette exploration. Oubrerie a alterné des ambiances très différentes sachant qu’il y aurait ce travail sur la couleur, une atmosphère très froide lors des promenades nocturnes, de l’atelier glacé en hiver, antagoniste de l’atmosphère chaude, des teintes fauves de l’arène et du cirque. Le sombre est sublimé dans le deuxième tome par la mise en couleur. La présence de deux pages complètement opposées est aussi remarquable : quand Pablo Picasso peint Gertrude Stein, ses différentes poses sont inscrites sur un fond très blanc, le dessin est clair, l’atmosphère est très sereine ; la page suivante s’ouvre sur une ambiance obscure, sur fond noir. Lorsque Fernande rencontre Max Jacob qui lui lit les cartes et son avenir, le contraste entre les deux pages qui se suivent est particulièrement éclatant. Ce jeu entre deux ambiances est une superbe manière de parler de peinture.
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Mes impressions

Ainsi, la bande dessinée d’Oubrerie avant tout fiction, histoire revisitée pour donner au fantastique et au rêve une place importante. Quand on ouvre le premier tome, on a l’impression d’être face à des tableaux du XIXe siècle, le lettrage des bulles accentue cette sensation. La mise en couleurs à l’aquarelle permet de rendre le trait effervescent, souligne le mouvement de Montmartre et l’ébullition de cette société artistique.

Le début est très onirique, nous plongeons dans les souvenirs de Fernande, le premier amour de Picasso, la narratrice des deux premiers tomes de cette série.

Le trait est plutôt simple mais la couleur très particulière fait qu’il n’y a jamais de temps morts ni de raccourcis.

J’ai aimé que le deuxième tome reprenne le récit exactement là où on avait laissé ; j’ai particulièrement apprécié le romantisme et l’humour de cette bande dessinée, cet aperçu d’une vie pleine de fièvre.
 
Le deuxième tome nous laisse en 1906. Quand on sait que Pablo ne mourra qu’en 1973, nous avons encore devant nous quelques bons moments en perspective.


Chloé, 2e année édition-librairie.







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23 janvier 2013 3 23 /01 /janvier /2013 07:00

Rufin_le_grand_coeur.jpg
 



 

 

 

 

 

 

Jean-Christophe RUFIN
Le Grand Cœur
Éditions Gallimard, 2012
 
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Biographie
 
 http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Christophe_Rufin
 
 


Résumé


L’histoire commence sur une île grecque, sur laquelle Jacques Cœur est poursuivi par un inconnu qui veut le tuer. Accueilli par une habitante et logé loin de la ville, il décide d’écrire son extraordinaire histoire. Il revient ainsi à ses premiers souvenirs, à l’âge de sept ans, et évoque l’élément qui a bouleversé sa vie en mettant au jour son goût du voyage et de l’Orient.

Suite à son mariage, il décide de partir et c’est à son retour que va commencer son ascension professionnelle avec la création de sa maison de négoce. Mais cette entreprise n’est que la base d’un grand projet qu’il veut mettre en place avec le roi de France, Charles VII. Après avoir été argentier, puis argentier royal, Jacques Cœur occupe une place de plus en plus importante auprès du roi. C’est grâce à lui qu’il rencontre la ravissante Agnès Sorel. Mais sa fidélité et son talent vont le mener à sa chute. Après avoir été emprisonné, il s’enfuit pour ne pas mourir.
 
« Talent, réussite, succès font de vous un ennemi de l'espèce humaine qui, à mesure qu'elle vous admire plus, se reconnaît moins en vous et préfère vous tenir à distance. »
 


Présentation

Le titre fait à la fois référence à Jacques Cœur et au Grand Meaulnes, roman emblématique du Berry dont il était natif.

Ce roman est divisé en cinq parties qui portent le nom des étapes importantes de la vie du personnage : Sur la terre du roi fou, La caravane de Damas, L’Argentier, Agnès, Vers la Renaissance. Chacune débute dans le présent où on suit les étapes de sa fuite, puis retourne dans le passé.

À travers une écriture très fluide, l’auteur nous fait redécouvrir l’histoire avec une grande précision. La première personne du singulier permet au lecteur de connaître les sentiments et les pensées du personnage.

Dans ce livre, Jean-Christophe Rufin a voulu mélanger trois genres : le roman d’aventure, la biographie et la confession car c’est Jacques Cœur qui parle. On peut donc se demander s’il s’agit d’un roman historique. L’auteur, tout en restant très fidèle à l’histoire, ne semble pas se reconnaître dans ce genre. Pour lui, « le talent littéraire, c’est savoir transformer le passé en présent, c’est-à-dire faire en sorte que l’on vive avec le personnage. » À la fin de l’ouvrage, il nous explique dans une postface la raison pour laquelle il a écrit ce livre. Né dans la même ville que son personnage, il a voulu lui rendre hommage.
 
« Pendant mon enfance rude et grise, il fut celui qui me montrait la voie, qui témoignait de la puissance des rêves et de l’existence d’un ailleurs de raffinement et de soleil. »
 
 

Thèmes abordés et analyse

À la lecture, on remarque des points communs entre l’auteur et son personnage.


Jacques Coeur est attiré par les défis et l’aventure, et comme lui, J-C Rufin a le goût du voyage. Ils cherchent tous deux « un ailleurs » différent. De plus, l’auteur et son personnage sont très curieux et réussissent dans tous les domaines. On a également l’impression que le destin de Jacques Cœur, comme celui de l’auteur, tient beaucoup à la chance. Mais c’est un homme solitaire, d’origine modeste, qui s’est battu pour réaliser ses rêves.

Enfin, le personnage et son auteur sont tous deux fascinés par le pouvoir et fréquentent les hommes qui l’exercent. Néanmoins, ils ont un regard critique et ne leur accordent jamais une pleine confiance.

J-C Rufin voit Jacques Cœur comme un homme mené par ses rêves et non par l’argent. Ces deux hommes se croisent donc à moult occasions dans ce récit et on peut ainsi parler d’autofiction.
 
« Je ne sais ce qu’il penserait d’un tel portrait et sans doute me ressemble-t-il plus qu’à lui. »
 
Le thème du rêve est très présent tout au long du récit car Jacques Coeur vit à la fois dans le monde réel et dans son propre univers. Il tente constamment de satisfaire ses rêves et de trouver le bonheur. Ainsi, chaque fois qu’il achète un nouveau domaine, il s’imagine y habiter avec Agnès et revit les merveilleux moments passés à ses côtés. Même après son emprisonnement, il va refaire sa vie et arriver à trouver le bonheur dans un contexte pourtant difficile.

Cependant, lorsqu’il a atteint ses rêves et qu’il a beaucoup de pouvoir et d’argent, Jacques Cœur se sent écrasé par ses responsabilités. C’est aussi la raison de ses nombreux voyages.
 
« Le rêve n’était pas seulement la porte de la mélancolie, une simple absence au monde, mais beaucoup plus, la promesse d’une autre réalité. »
 
Son métier va amener Jacques Cœur à voyager fréquemment, que ce soit en France ou à l’étranger. Ce thème se confond avec celui de la liberté dont il est toujours friand.

Jacques Cœur a vraiment l’impression de vivre lorsqu’il part à l’aventure à l’occasion de ses voyages. L’auteur conclut d’ailleurs le récit avec ces mots : « Je peux mourir, car j’ai vécu. Et j’ai connu la liberté. »
 
Marié jeune à la fille du prévôt de Bourges, Jacques Cœur a une relation particulière avec sa femme. Ils ont cinq enfants puis s’éloignent l’un de l’autre au fur à mesure notamment du fait de ses nombreux voyages et de leurs goûts différents. Lorsqu’il revient dans son village, ils se parlent peu mais il lui reste fidèle. Il a cependant une aventure à Paris avec une femme qui voulait le voler. Suite à cela, il sera toujours méfiant à l’égard du genre féminin, jusqu’à sa rencontre avec Agnès Sorel. Celle-ci va le soutenir à la cour et devenir une cliente importante de l’Argenterie. Une grande confiance va s’instaurer entre eux pour évoluer en un amour profond.
 
Le thème de l’argent est omniprésent dans ce récit. Jacques Cœur côtoie le monde des affaires dès son enfance avec son père, maître fourreur. Puis après son mariage, il travaille également dans le commerce, notamment aux côtés de son beau-père, et devient monnayeur. Suite à son voyage et à sa nomination au poste d’argentier, il commence à s’enrichir mais c’est surtout lorsque le roi lui donne d’autres fonctions que sa fortune se construit et que ses propriétés se multiplient. Il achète de nombreux domaines et prête même de l’argent au roi. Cependant, on voit bien tout au long du récit que ce n’est pas l’argent qui le rend heureux et compte le plus pour lui.
 
On peut également trouver une critique du pouvoir dans l’histoire de Jacques Cœur. Charles VII est décrit comme une personne manipulée par son entourage, craintive et faible.

« Il y a ceux qui exercent leur autorité par la force qu’ils dégagent. Mais il y a une deuxième espèce, beaucoup plus rare et surtout plus redoutable, qui tire son pouvoir de sa faiblesse. »

Ainsi, le roi va se servir de Jacques Cœur et lorsque celui-ci se sera trop enrichi à son goût, il le fera arrêter et condamner pour des raisons peu fondées.
 
De plus, Jaques Cœur est né dans une période charnière marquée par la chute de Byzance, la fin de la guerre de Cent Ans, le passage du Moyen Age à la Renaissance, la fin de la chevalerie et le pouvoir de la finance qui écarte peu à peu celui de la terre. C’est une époque très sombre pleine de violences et de maladies. Il fait remarquer plusieurs fois qu’il s’imaginait les chevaliers « plus courageux et moins agressifs ». En effet, il trouve son pays trop violent et peu évolué.

C’est pour cela qu’il admire l’Orient, qu’il trouve raffiné et lieu de nombreuses innovations. Il montre ainsi que l’Europe a été longtemps en retard. C’est également l’époque où les innovations et le luxe vont passer de l’Orient à l’Occident.
 
Sans qu’il s’en rende vraiment compte, car il souhaite surtout réaliser ses rêves, il va permettre le passage du Moyen Âge à la Renaissance. La France sera un des premiers pays à produire et à commercer avec les pays de l’Orient.

Ce pont entre les deux périodes est très bien représenté par le palais que Jacques Cœur se fait construire à Bourges. Sa femme souhaite quelque chose dans le style du Moyen Âge, lui souhaite une maison dans le style de la renaissance italienne. Ce palais est donc un mélange entre les deux époques.

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« Ce qui me faisait agir, c’était le rêve d’un autre monde, un monde de lumière et de paix, d’échange et de travail, un monde de plaisir où le meilleur de l’homme trouve à s’exprimer autrement qu’en inventant de nouveaux moyens de tuer son semblable. »
 

 
Mon avis

J’ai apprécié ce roman car l’auteur reste proche de l’Histoire et nous fait découvrir le Moyen Âge d’un autre point de vue. Au fur et à mesure de la lecture, on s’aperçoit des points communs entre le personnage et l’auteur. J-C Rufin aborde de nombreux sujets dont certains sont toujours d’actualité.

Les premiers échanges entre la France et le l’Orient peuvent être considérés comme le début de la mondialisation.Il montre également que, quelles que soient les époques, l’homme ne change pas et reste ambitieux, avide de pouvoir, pratiquant la ruse pour atteindre ses objectifs. Heureusement, il reste capable de rêverie et d’amour.

Pour conclure, ce livre m’a fait découvrir un personnage important de l’histoire et m’a donné envie de visiter son palais de Bourges.


Isabelle, 2e année édition-librairie

 

 


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22 janvier 2013 2 22 /01 /janvier /2013 07:00

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Jo NESBØ
Chasseurs de têtes

titre original
Hodejegerne

traduit du norvégien
par Alex Fouillet
Gallimard, 2009
Folio policier, 2011



 

 

 

 

 

 

 

Biographie

Jo Nesbø naît le 29 mars 1960 à Oslo en Norvège. Il  commence une carrière de journaliste économique. Il se tourne ensuite vers la musique et intègre le groupe de pop  Di Derre de 1993 à 1998 en tant que compositeur et interprète. Ce groupe a d'ailleurs un grand succès en Norvège. En 1997, son premier roman, L'Homme chauve-souris, est publié. L'année suivante il obtient le Prix Clé de verre du meilleur roman policier scandinave de l'année. Ce prix le propulse sur la scène du roman policier scandinave. Il est perçu comme le successeur de l'auteur suédois Henning Mankell.

Comme la plupart des auteurs de romans policiers, Jo Nesbø a son inspecteur fétiche, Harry Hole, qui travaille à la police d'Oslo. On le retrouve dans L'Homme chauve-souris, Les Cafards, Le Léopard, Le Bonhomme de neige et Le Sauveur. Certains de ses romans nous font voyager en Thailande ou au Congo. Il reprend le stéréotype de l'inspecteur bourru, alcoolique et grand fumeur, solitaire et peu respectueux des règles de bienséance. En 2007, il publie son premier roman jeunesse, La Poudre à prout du professeur Seraphin.

Son roman Chasseurs de têtes a fait l'objet en 2011 d'une adaptation cinématographique sous le titre original du roman Hodejegerne par le réalisateur norvégien Morten Tyldum. Une autre adaptation du même roman devrait voir le jour par le réalisateur américain Sacha Gervasi. Un autre roman, Le Bonhomme de neige, devrait être également porté à l'écran par le réalisateur américain Martin Scorsese.



Résumé du roman

Roger Brown est sans aucun doute le meilleur chasseur de têtes de Norvège. Son métier est simple : trouver la personne qui saura diriger une grande entreprise. Il fait subir à ses candidats un questionnaire en neuf points portant sur leurs qualités professionnelles mais aussi sur leur vie privée. Ce questionnaire a pour but de les déstabiliser, pour mieux observer leurs réactions. 

Roger a une faiblesse, sa femme Diana ! Il ferait n'importe quoi pour elle : une grande maison, un téléphone portable dernier cri, une galerie d'art. Mais la vie qu'il lui donne a un prix. Pour financer tout cela, il vole des tableaux de maître. Lors des ses entretiens avec les candidats, il en profite pour leur demander s'ils aiment l'art et quels tableaux ils possèdent. Avec l'aide d'un complice, travaillant dans une société de sécurité, il dérobe avec facilité les précieux objets.

Un jour, lors d'un vernissage, il fait la rencontre de Clas Greve, directeur d'une grande firme néerlandaise. Connaissant la renommée de cet homme, Roger pense tenir la personne qu'il faut pour intégrer la grande entreprise d'électronique. C'est lors de son entretien avec Clas Greve, que Roger apprend que celui-ci possède La chasse au sanglier de Calydon par Rubens. Roger se met donc en tête de voler ce tableau dont la vente lui assurerait une grande fortune. Sauf qu'une fois introduit dans l'appartement de Clas, quelque chose cloche, quelque chose de vraiment bizarre. Le chasseur devient la proie et son adversaire est de taille !



Analyse du roman

Le roman commence par un interrogatoire suivant la méthode Reid, Inbau et Buckley dont nous parlerons plus tard en détail, entre le personnage principal Roger Brown et Jeremias Lander. Nous avons une description physique de Jeremias. On peut fermer les yeux et imaginer aisément le personnage :

 

« Il portait une armure Gunnar Øye : un costume gris Ermenegildo Zegna, une chemise sur mesure de chez Borelli et une cravate bordeaux ornée de petits motifs semblables à des virgules ; Cerruti 1881, je parie. Mais sur les chaussures je n'avais aucun doute : des Ferragamo cousues main. J'en avais une paire. »

 

On a des renseignements sur le cursus de Lander. Un peu comme si nous avions le CV sous les yeux et qu'il était important que nous, lecteur, connaissions avec précision le personnage que nous rencontrons. Ensuite, l'auteur nous décrit les réactions corporelles du personnage de Lander :« Sa lèvre supérieure e[st] trempée de sueur », on perçoit « le trouble dans ses yeux ». Une communication non verbale mais il est facile de savoir dans quel état d'esprit il se trouve. Le texte est ponctué par les remarques que Brown note sur son petit cahier : « motivé. au fait des solutions », « mauvais improvisateur. Tout sauf un pilote d'avion en perdition ». Elles sont notées en majuscules pour que l'on distingue bien celles-ci de la discussion entre les personnages.

Avec ce début, Jo Nesbø nous met dans l'ambiance. Il veut que nous découvrions la complexité d'esprit dans lequel est son personnage principal. Il donne aussi l'ambiance du roman avec les nombreuses descriptions physiques des gens. L'auteur aime dépeindre avec précision les tenues vestimentaires des personnages. À croire que la renommée passe avant tout par le paraître.


À plusieurs reprises, des renseignements sur les firmes rencontrées sont donnés. Nous savons avec précision à combien s'élève le chiffre d'affaires, depuis quand elles existent :

 

« vingt-cinq autres bureaux qui composent Alfa, un cabinet de recrutement de taille moyenne survivant depuis quinze ans avec un résultat annuel entre quinze et vingt millions ».

 

Là encore nous recevons des informations propres à l'entreprise comme si c'était à nous de passer un entretien. On peut aussi se demander si les choses ou les personnes ne se résument pas à cela, un lot d'informations. Comme si avec des informations on faisait main basse sur les émotions, le caractère de la personne. On s'intéresse uniquement aux diplômes qu'elle a et aux biens qu'elle possède.

Pour Roger Brown, la renommée est importante. Lors de l'entretien, il fait remarquer à Jeremias Lander qu’elle lui fait défaut : « Tout ce qui vous manque, c'est la renommée », « la réponse commence par un r. Toute ma carrière est bâtie dessus ». Le métier de Roger Brown consiste à auditionner des personnes susceptibles de correspondre à une offre d'emploi pour un directeur d'une importante société norvégienne. Une fois qu'il a les informations nécessaires sur les candidats, il sélectionne celui qui sera le plus qualifié pour le poste de directeur. Puis il présente le candidat à l'entreprise. Dans le roman, Brown dit qu'il n'est jamais arrivé que quelqu'un ne prenne pas en compte ses conseils.



Personnages

Roger Brown est un chasseur de tête, son travail consiste à passer des entretiens avec les futurs dirigeants d'importantes sociétés du pays. C'est un homme qui se montre intransigeant dans la vie professionnelle. Il a le contrôle sur tout et n'a aucun doute sur ses qualités. Il le dit lui-même au début et à la fin du roman : « Je suis le meilleur », « Ma recommandation, c'est la décision du client ». Il sait pertinemment que les clients ont une confiance aveugle en lui et que personne ne juge mal son travail. Dans ses activités illégales il veut aussi tout contrôler. Il veille à connaître l'emploi du temps de la personne. Il fait attention à ce qu'il porte pour ne laisser aucune trace, afin qu'il n'y ait aucun risque qu'on le découvre. Le seul moment où il n’a pas ce contrôle c'est avec sa femme. Elle a toujours voulu un enfant. Comme il refuse de lui en donner un, il la couvre de cadeaux. C'est un moyen comme un autre pour qu'elle soit docile et ne pose plus de questions.


On a une brève description de lui : un homme de taille moyenne, blond. Il va vite être dépassé par les événements avec la rencontre de Clas Greve, et perdre le contrôle de la situation.


Clas Greve est l’ancien dirigeant d'une importante société de GPS à Rotterdam, aux Pays-Bas, qui vient prendre possession d'une maison héritée en Norvège. C'est un homme d'affaires à la retraite. Il a décidé de prendre du repos afin de rénover sa maison et ne veut pas le moins du monde se remettre dans le bain des affaires. Lors de la première rencontre avec Roger Brown, ce dernier voit en Clas Greve le candidat parfait pour reprendre les rênes d'une firme norvégienne de GPS. Leur deuxième rencontre a lieu cette fois dans le cadre professionnel car Greve décide de se porter candidat pour cette offre d'emploi si alléchante. Les deux personnages sont semblables. Deux chasseurs de même envergure qui veulent se faire une place dans le monde : « Tu n'as qu'à voir sa démarche. Comme un félin. Parfait. » On apprend que c'est un ancien militaire, un homme dangereux, donc, qui sait aussi manier les armes à feu et se défendre dans un milieu hostile, alors que Brown est un citadin. Les deux personnages sont opposés et pourtant ils sont semblables dans leurs méthodes. Et ils connaissent notamment tous les deux la méthode d'interrogation Reid, Inbau et Buckley.


Diana Brown est une jeune femme parfaite. Elle est belle, intelligente, et elle a toutes les qualités qu'un homme peut espérer. Roger et elle se sont connus à l'université. Tout de suite il a senti qu'il avait affaire à la femme qui partagerait le reste de sa vie car malgré sa beauté, elle a réussi à le surprendre.

 

« –- Tu me prends pour une idiote ? Dans une suite de cinq nombres consécutifs, il y en a obligatoirement un qui est divisible par trois. Continue.
– Continue ?
– Oui, où est-il, le problème de logique ?
[…] Chez Microsoft, on donnait aux candidats trois minutes pour fournir une preuve qu'elle m'avait servie en trois secondes. En moyenne, cinq pour cent y parvenaient. Je crois que c'est à cet instant précis que je suis tombé amoureux d'elle. Je me rappelle en tout cas que j'avais noté sur ma serviette : embauchée. »

 

On apprend plus tard que c'est une femme qui a tout ce qu'elle veut, son mari est fou d'elle et même s'il a une grande confiance en lui ne comprend toujours pas pourquoi elle l'a choisi lui plutôt qu'un autre.


Ove Kjikerud  travaille pour une société de gardiennage. Il a été recruté par Roger Brown pour l'aider dans ses vols de tableaux. Ove se doit d'assurer qu'aucune caméra ne filme pendant que son partenaire s'introduit dans les maisons. La plupart d'entre elles possèdent le même système d'alarme, installé par l'entreprise d'Ove. D'après la description que l'on a de lui dans les premières pages du roman, on imagine un homme ordinaire au look de rockeur, habillé tout de noir et probablement couvert de tatouages : il « ressemble au roadie d'un groupe de heavy metal sur le retour ». Plus loin dans le roman, on peut lire que c'est un homme violent. Il sait se servir d'armes à feu avec beaucoup d'habilité. Il est aussi paranoïaque ou complétement fou. Sa maison est remplie de caméra de surveillance. Il n'y a rien qui peut échapper aux regards indiscrets. Son personnage est important dans l'histoire puisqu'il est chargé d'apporter les tableaux au receleur.



Méthode Reid, Inbau et Burckley

En 1962, John Reid et Fred Inbau, policiers dans le département de police scientifique de Chicago signent Interrogation and Criminal Confession, livre fondateur de la méthode Reid. C'est sans doute la technique interrogatoire la plus utilisée au monde, excepté dans certains pays comme la France où elle n'est pas compatible avec la législation en vigueur. En France existe la présomption d'innocence et donc on ne peut avoir recours à une méthode accusatrice.

Dans le processus d'interrogation on distingue deux parties. La première non accusatoire consiste à poser des questions afin de rassembler des informations. Suivant les réactions du suspect on pourra dire s'il est ou non coupable. Un certain nombre d'éléments, de communication non verbale vont permettre de vérifier avec précision si le suspect ment. La deuxième partie est le moment où l'on accuse le suspect. L'environnement doit être sous contrôle. Dans cette partie on va distinguer neuf étapes afin de découvrir la vérité et d'amener les coupables à la confession. Les neuf étapes sont les suivantes : la confrontation directe, le développement du thème, le traitement des démentis, contrer les objections, capter de nouveau l'esprit du suspect, traiter l'humeur passive, poser des questions alternatives, avoir des détails de l'offense et enfin la déposition.



Avis

Les roman policiers scandinaves font partie des meilleurs du genre et Jo Nesbø est sans aucun doute l’un de ses plus grands auteurs.

J'ai apprécié ce roman tant pour la qualité de l'écriture que pour l'intrigue. On ne sait si on doit aimer ou non le personnage de Roger. Il est voleur et devient à son tour la proie. C'est un homme dur qui ne laisse filtrer aucune émotion et un instant plus tard il devient un homme faible sans ressource fuyant pour sa survie. On se doute un peu de la tournure des événements, de la traque qui va se produire entre les deux personnages mais l'auteur nous surprend sans cesse par de nombreux événements inattendus. En ouvrant le livre, on s'imagine qu'on va lire un roman noir du même genre que Millénium, mais en fait l'auteur parsème son récit de nombreuses pointes d'humour. Il a cependant l'art de nous communiquer l'angoisse ressentie par le personnage traqué. J'ai littéralement dévoré ce roman qui a su allier suspens, humour et intrigue policière. C'est un livre vivement recommandé !


Chloé, 2e année bibliothèques-médiathèques

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21 janvier 2013 1 21 /01 /janvier /2013 07:00

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Régis JAUFFRET
Fragments de la vie des gens
Verticales, 2000

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'auteur

Régis Jauffret est un écrivain français né en 1955, originaire de Marseille. Il a reçu de nombreux prix :

 

Le prix Décembre, en 2003, pour Univers, Univers,
le prix Fémina, en 2005, pour Asiles de fous,
le prix France Culture-Télérama, en 2007, pour Microfictions,
Le grand prix de l'humour noir Xavier Forneret.

 

Il fait partie du jury du prix Saint-Germain, un prix cinématographique, depuis 2011. Il est aussi chroniqueur dans l'émission Avant-Premières sur France 2.


L'œuvre

Il serait impossible de faire un résumé de ces 57 nouvelles que Jauffret préfère nommer fragments ou microfictions. Dénuées de titres, simplement numérotées, elles tracent le quotidien vain de différents personnages, jamais nommés, sans aucun lien entre eux. On ne peut y trouver de fil conducteur, il n'y en a pas. Il s'agit de scènes, comme si on se plaçait à la fenêtre d'une maison pour épier la vie des gens.

Les gens, justement, dans ce recueil,ont souvent tout ce qu'on attend de la vie sociale, un mari ou une femme, un emploi, des enfants. Mais ils n'en sont jamais satisfaits, quelque chose leur déplaît systématiquement : un plaisir sexuel inassouvi, des enfants turbulents, l'absence d'une osmose amoureuse, l'ennui, etc. Il en va de même pour les enfants, dont le point de vue est donné dans la toute première nouvelle.

 

 « Ils auraient voulu s'en retourner par où ils étaient venus, grimpant dans leur mère, rapetissant à l'intérieur, se laissant aspirer par l'organe du père, ballottant quelque temps entre ses cuisses, puis se laissant résorber doucement par les cellules, disparaissant dans la nuit infinie de l'organisme. »

 

On est immédiatement plongé dans l'univers de Jauffret, dans ses pensées et donc dans tout ce qui va suivre.

Les pensées des personnages sont le sujet principal. On les suit dans leurs regrets, leurs souhaits perdus d'avance. Pour cela, Jauffret utilise le conditionnel, montrant ainsi ce que les personnages auraient voulu faire mais ne peuvent pas. Ils tentent d'imaginer comment ils pourraient se sortir de ce quotidien qui leur pèse. Mais il n'y a aucun espoir, leurs solutions sont toujours tragiques : la mort, la fuite, le meurtre, etc.

 

« Si elle l'avait découvert en train de se pendre, par curiosité elle lui aurait demandé les raisons qui le poussaient à devancer l'appel. Mais elle l'aurait laissé faire. Elle aurait attendu que le corps cesse d'osciller comme un pendule, que les mains commencent à devenir froides, pour appeler les pompiers. »

 

Le désespoir guide leurs faits et gestes, leurs pensées. Ils baissent les bras pour la moindre chose, ne voyant que le côté noir des petits soucis de la vie, que tout le monde est pourtant susceptible de rencontrer et apte à surmonter.

 

« Elle se demandait si la puberté était le seul moteur de ces crises, ou si sa fille était destinée à faire partie sans tarder de la population des fous. Elle se disait qu'elle pouvait lui éviter toute une vie de souffrances en lui fracassant la tête avec un objet lourd. »

 

C'est une satire de la société, un parfait reflet, selon lui, quelques bribes de vie dans lesquelles tout le monde pourrait se reconnaître au moins une fois. La vie et la société ne donnent aucune chance aux personnages dans les nouvelles, ils sont tous condamnés à leur sort. C'est pourquoi on peut sentir une saturation de leur part face à tout ce qui leur arrive, les simples événements de la vie. C'est ainsi, par exemple, qu'une mère rêverait de voir disparaître ses enfants qui l'ennuient profondément au point de parfois les oublier.

 

« Ils lui réclamaient des baisers, des histoires et de la viande quand elle avait oublié de les faire manger. »

« Ils n'avaient qu'à coucher sur le palier, dans l'ascenseur, ou trouver refuge chez n'importe qui. »

 

C'est l'ennui qui rythme la vie de certains personnages, ce qui les rend tout aussi dépressifs que ceux qui ont une vraie raison de l'être. C'est donc un cercle vicieux et infini. C'est le point de vue et également le but de Jauffret de démontrer cela. Quoi que l'on fasse, on ne peut être pleinement heureux et épanoui puisque quelque chose vient toujours entraver cette possibilité. L'ennui en fait partie.

 

« Alors que l'ennui était une torture, il s'étendait devant elle à l'infini. Elle n'était jamais parvenue à le vaincre, ni à l'entamer. Elle n'osait en parler à personne, elle pensait être la seule à l'éprouver à ce point-là. »

 

Fragments de la vie des gens est donc un recueil de fictions brèves – si on ne reprend pas le terme de Jauffret – particulier. Il faut savoir s'en détacher pour pouvoir l'apprécier. Dans le cas contraire, la lecture de ces histoires pourrait avoir un réel impact sur le moral du lecteur. En effet, il ne peut pas lire ce recueil avec l'intention d'y trouver un issue quelconque à ses propres soucis. Ce serait l'effet contraire qui se produirait. Jauffret n'a pas écrit ces textes pour embellir la société mais pour la dépeindre avec des couleurs désespérantes. Bien qu'il n'offre aucune solution ni aucune pointe d'optimisme, il faut savoir faire la part des choses en le lisant et conserver une certaine distance. À quoi servirait la vie si la seule finalité en était d'attendre la mort, sous toutes les formes, dans un malheur constant et destructeur ?


Julie Cressent, 1ère année éd-lib.

 

 

 

Régis JAUFFRET sur LITTEXPRESS

 

 

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Article d'Adrien sur Les Jeux de plage

 

 

 

 

 

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Articles d' Emmanuelle et de  Lucie sur Lacrimosa

 

 

 

 

 

 

Régis Jauffret Tibere et Marjorie

 

 

 

Article de Marjolaine sur Tibère et Marjorie

 

 

 

 

 

 

 

Régis Jauffret Ce que c'est que l'amour

 

 

 

 

 

 Articles d'Ambre et d'Émilie sur Ce que c'est que l'amour.

 

 

 

 

 

 

Jauffret Claustria

 

 

 

Article de Manon sur Claustria.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Julie - dans Nouvelle
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20 janvier 2013 7 20 /01 /janvier /2013 13:00

traductrice du basque et de l’espagnol au français,
zaldaina.
 

 


C’est chez elle à Ciboure, au Pays Basque, que nous avons toutes les trois rencontré Kattalin.

Entre deux dégustations de brownies, cookies, sablés maison et autres réjouissances, nous avons fait sa connaissance, découvert son métier de traductrice et son amour pour le Pays basque.

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« Je suis allée chercher la culture basque. J'ai fait tout le chemin, toute seule ».

Kattalin a effectué une formation de journaliste puis une maîtrise en sciences de l’information et de la communication. Après un parcours professionnel de dix ans dans le journalisme, entre autres pour Radio France, elle a eu envie de s’installer en 1989 avec sa famille au Pays basque.

Née d’une mère française et d’un père basque « de l’autre côté » (autrement dit du côté espagnol), Kattalin met alors fin à son métier de journaliste et entame son apprentissage de la langue basque. Elle y consacre tout son temps pendant deux années, profitant du fait qu’elle est sans emploi pour s’inscrire à tous les stages possibles et imaginables.

D’un père basque, (même si son nom, biscayen, n'est pas facilement identifié au basque), Kattalin s’est intégrée très spontanément et simplement au Pays basque. On ne lui a pas transmis cette culture ; bien au contraire, elle a toujours été tue dans le sein familial, associée à une souffrance et à un traumatisme (issus de la guerre civile) pour son père qui se sentait comme exilé et qui n’a jamais parlé basque ni espagnol dans le cercle familial. Tout ce qui s’y rapportait était banni, synonyme de souffrance même pour elle.

Encore au lycée à Bayonne, quand elle côtoyait des jeunes bascophones, ce monde lui paraissait étranger.

Ce n'est qu'avec l'éloignement et les rencontres de personnes basques, lorsqu’elle a déménagé à Bordeaux, qu'elle a pris conscience de son rattachement à cette culture. Elle a découvert l’histoire de la guerre civile, enfouie par son père, puis une réflexion a fait son chemin, jusqu'à ce qu’elle prenne la décision d’apprendre la langue. « C'est l’éloignement qui m'a rapprochée ».

 

« Je ne suis pas allée chercher le travail ».

Suite à la création en 1990 de l’Institut culturel basque, Kattalin a été contactée par le directeur pour piloter un projet de magazine pour enfants (tranche d’âge de 4 à 7 ans) entièrement en langue basque et occuper le poste de rédactrice en chef de la revue appelée Xirrixta (magazine adapté de la revue française Toboggan). Entourée d’une équipe de bascophones, encouragée, Kattalin a été propulsée, immergée dans la langue basque et a pu parfaire son apprentissage en profitant de cette expérience pour commencer à traduire quelques textes.

La diffusion des magazines prend fin quelque temps plus tard pour raisons économiques : les droits à reverser aux maisons d’édition françaises étaient trop importants.

Sans travail, Kattalin se voit proposer des traductions ponctuelles par l’Institut culturel basque. Petit à petit, elle en vient à traduire son premier ouvrage en français, intitulé Euskaldunak.

Elle se met à son compte en 2004 en tant que traductrice à plein temps tout en continuant à remplir diverses missions journalistiques proposées par l'Institut culturel basque. Elle a commencé en choisissant le statut de profession libérale, mais les charges étaient trop lourdes, elle a alors opté pour le statut d’auteur qu’elle a obtenu grâce à l'AGESSA (Association pour la gestion de la sécurité sociale des auteurs).

Kattalin n’a donc pas eu de formation ni de diplôme de traductrice. Elle aurait pu suivre la voie empruntée par les jeunes étudiants passionnés par la traduction et se former à l’université de Vitoria (capitale de l’Alava, une des provinces du Pays Basque) qui dispense des formations de traducteurs interprètes, « de l’autre côté ». Cependant, elle n'en n'a pas ressenti le besoin car elle était déjà entraînée à écrire et déterminée à traduire le basque en s’appuyant sur ses connaissances. Elle s'est formée et perfectionnée grâce aux missions qu’on lui a confiées et à son désir d’apprendre la langue qui avait été celle de son père.

Son esprit perfectionniste l’a quand même poussée à se faire relire par des bascophones natifs en qui elle avait confiance afin d’être certaine de la fiabilité de ses traductions.

Sans se destiner à devenir traductrice, « tout s'est enchaîné très naturellement avec [s]on métier de journaliste, la transition s'est faite très en douceur d'un métier à l'autre, le fil conducteur étant quand même l'écriture ».

De plus, il y avait très peu de concurrence sur ce créneau-là ; on ne comptait comme traducteurs du basque que quelques enseignants et éditeurs déterminés.

 

« De l’autre côté, le métier est beaucoup plus normalisé ».

Tandis qu’au Pays Basque Sud, le métier est structuré et institutionnalisé, il ne l’est pas du tout au Nord, les traducteurs n’ayant pas d'institution à laquelle se référer.

« De l’autre côté », des traducteurs travaillent professionnellement dans ce domaine depuis trente ans, donc ont accumulé un savoir, une pratique. Ils ont même fondé une Association des traducteurs. La différence avec les traducteurs du Pays Basque Nord réside dans l’implication du gouvernement vis-à-vis de la langue : au Sud, la langue basque est reconnue et co-officielle avec l’espagnol ; cela favorise l’émergence de métiers liés à la langue. Cette reconnaissance de la langue par le gouvernement est essentielle pour les traducteurs, la normalisation et la persistance de leur métier.

Si l’on prend en compte que le basque est une langue rare, cela ajoute des difficultés supplémentaires à l’exercice du métier de traducteur, notamment dans la recherche de structures de publication ou dans la rémunération. Les situations économiques n’étant pas les mêmes, les tarifs en vigueur au Sud ne sont pas applicables au Nord (8 centimes le mot au Sud contre 12 centimes minimum le mot au Nord pour pouvoir vivre du métier). Les traducteurs sont payés au mot, mais cela peut varier selon le genre de publication et augmenter avec la difficulté du texte traduit. La rémunération est donc délicate à évaluer et très aléatoire. Elle peut prendre la forme d’un forfait général lorsque le travail est trop complexe à évaluer.

Au Nord, la traduction du basque a vu le jour il y a une dizaine d'années sous l’impulsion de quelques militants. Il n’existait alors pas de traducteurs officiels ; dans les maisons d'édition comme Elkar, les éditeurs s’en sortaient eux-mêmes.

En une vingtaine d’années, Kattalin a pu constater que la langue a pris de plus en plus de place car l’intérêt qu’on lui portait est allé croissant : elle a vu la création de l’Institut culturel basque en 1990 et plus récemment l’émergence de l’Office public de la langue basque. Aujourd’hui, les conditions de travail ne sont pas optimales mais les collectivités locales sont très demandeuses de traductions du basque. « C’est un intérêt intéressé », politique, un moyen de rétablir la paix après une période de tensions très fortes.

Kattalin a vraiment ressenti un désir croissant d’obtenir une culture, une identité, une langue basques. Cette aspiration s’est concrétisée avec la création des écoles « ikastola », système d'immersion qui utilise la langue basque comme véhicule de l'enseignement. Toutes les matières y sont enseignées en basque. Ce contact avec la langue est de plus en plus désiré par les parents (même quand ils ne sont pas bascophones) alors qu’il n’existe toujours pas de reconnaissance officielle de la langue par le gouvernement.

 

Aujourd’hui, la langue basque est classée parmi les trois mille langues en péril par l’Unesco. Cependant, Kattalin reste très positive quant à l’avenir du métier de traducteur. Elle continue de refuser de plus en plus de travaux et nous confie qu’ « il y a du travail pour beaucoup plus de personnes » que pour les quatre ou cinq traducteurs du basque connus à ce jour. « J'espère qu'il y aura plus de traducteurs, j'espère... ».

Tandis qu’elle traduisait tous les textes qu’on lui proposait, elle est amenée aujourd’hui à refuser des traductions, tant les demandes sont nombreuses. Elle fait ses choix en fonction de ses goûts, de sa capacité de travail et en équilibrant l’alimentaire et l’envie. C’est un métier qu’elle définit comme solitaire et qui demande une discipline certaine afin de pouvoir respecter les échéances.

Aujourd’hui, la solitude requise par son métier commence à lui peser. Mais « ce n'est qu'une troisième vie, il y en aura peut-être une quatrième » qui la mènera éventuellement « vers un journalisme qui creuse les choses ». « Je fais confiance au temps et aux rencontres ».

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« La littérature basque représente une minuscule partie de l'édition. »

Comme nous l’avons compris, le statut des traducteurs bascophones du côté français est très différent de celui des traducteurs du sud dont le métier est bien plus reconnu, du fait du statut même de la langue.

Ce manque de reconnaissance se fait ressentir dans le rapport qu’entretient la traductrice avec le marché du livre. Elle regrette le manque d’initiative des maisons d’édition françaises qui de ce fait ignorent un pan de leur culture. Seuls Bernardo Atxaga et Kirmen Uribe sont reconnus nationalement ; Atxaga, par exemple, et plus récemment Kirmen Uribe, ont été publiés chez Gallimard. Mais encore une fois, cette découverte s’est faite grâce au marché espagnol, la traduction française a d’ailleurs été faite à partir de la traduction espagnole. Il n’y a donc que très peu de traduction directe depuis la langue source, ce qu’elle regrette.

Selon Kattalin, l’hésitation des éditeurs français s’explique par l’aspect commercial mais aussi par la vision qu’ont encore aujourd’hui les Français de la culture basque. Celle-ci est teintée de politique et de tensions, et les maisons d’édition ne se focalisent que sur ces écrits oubliant tout le pendant littéraire des écrits basques.

Or, comme elle le dit très bien et comme elle nous l’a souvent répété, le travail d’un traducteur ne peut exister que si une maison d’édition le permet, rien ne sert de traduire si le texte n’est pas voué à la publication.

Elle salue d’ailleurs le parti pris du Castor Astral de publier la la traduction de Entre-temps donne-moi la main de Kirmen Uribe.
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Cependant, heureusement pour Kattalin et pour la culture basque, certains éditeurs se lancent. Elle avoue d’ailleurs ne jamais avoir eu à décrocher son téléphone, ou plutôt à envoyer des mails, pour démarcher les éditeurs pour traduire. C’est un des aspects positifs de la condition de traducteur au Pays basque, il y a beaucoup de travail, elle doit même parfois refuser certaines propositions.

Si les éditeurs font appel à elle, c’est parce qu’elle a aussi su se créer un réseau et se faire connaître, notamment avec la revue pour enfants Xirrixta qui lui a permis de se faire un nom et d’acquérir la confiance  des acteurs du monde littéraire basque.

De plus ceux, qui ne la connaissent pas s’adressent en général à l’Institut culturel basque qui les dirige vers elle. Cet institut est un pilier indispensable à la promotion de la culture et de la langue basques.

Son autre grande chance est d’avoir la confiance totale des éditeurs, elle nous dit ne jamais avoir eu de consignes ou de contraintes de leur part. Les seules demandes qu’elle a reçues concernant ses traductions émanaient des auteurs eux-mêmes.

C’est le cas avec Kirmen Uribe, qui lui a demandé de retranscrire une langue directe et vivante.

 

« Chaque fois je suis en contact avec l’auteur, à un moment ou un autre. »

Cette demande de Kirmen Uribe sur la qualité de la langue même a été l’occasion d’une première rencontre avec l’auteur qui s’est investi dans cette traduction bien qu’il connaisse mal le français.

Son travail fini, Kattalin a de nouveau rencontré l’auteur et son traducteur espagnol pour une lecture à haute voix de sa traduction. Il s’agissait pour eux, comme pour elle, d’entendre la musicalité de la langue et d’intervenir afin de rendre plus justes certains rythmes dans les phrases.

Pour d’autres œuvres, le contact et la collaboration furent moins directs. L’auteur de L’Épée du Royaume, Aingeru Epalza Ruiz de Alda, par exemple, a relu tout le texte et a envoyé ses remarques par mail.

Pour Kattalin toutes ces interventions sont bénéfiques, il s’agit de remarques justes, et qui concernent souvent un vocabulaire spécialisé, ce qui lui permet d’enrichir sa langue. En effet, bien qu’elle puisse souvent s’aider de la traduction espagnole comme dans le cas de L'Épée du Royaume, elle peut parfois avoir à faire appel à l’auteur et plus généralement à son homologue espagnol qui maîtrise souvent mieux le français que l’auteur.

 

« Traduire en basque unifié permet à tout le monde de se comprendre et de pouvoir lire la même langue. »

La langue basque est une langue attachée à la terre, elle est très différente d’un côté et de l’autre de la frontière et même dans les différentes régions qui constituent le Pays basque. De ce fait, Kattalin traduit toujours en basque unifié qui sert de référence à toutes les autres formes de la langue à l’écrit. Ce sont surtout les verbes qui changent et sur lesquels elle doit porter son attention. La retranscription doit selon elle porter les différentes perceptions et s’adapter au style de l’auteur mais aussi aux personnes pour qui elle traduit. Dans le cas de Kirmen Uribe, par exemple, elle a respecté son désir d’une langue directe, moderne, et tout en s’attachant au sens du texte, elle a porté une attention particulière à la musicalité de la poésie. La relecture à haute voix a été une étape importante de ce travail ; c’est une technique dont elle use pour chaque texte, même pour la prose. C’est selon elle une réminiscence de son travail de journaliste radio, cette étape lui permet de savoir si son texte « sonne » juste.

Dans certains cas, elle doit faire appel à d’autres traducteurs ou aux auteurs comme nous l’avons vu pour connaître un vocabulaire spécifique. Parfois, ce n’est plus le vocabulaire mais bien la tournure de la phrase qui demande un éclaircissement. Et ce d’autant plus que le basque fait partie de ces langues qui ne marquent pas le genre ni dans son lexique ni dans ses conjugaisons, sauf pour le tutoiement qui est rarement employé. C’est d’ailleurs une des problématiques soulevées par Umberto Eco dans Dire presque la même chose. Le contexte de l’œuvre doit donc être connu afin de traduire. Cependant, ce contexte n’est pas toujours accessible à la traductrice. En effet, il lui est arrivé de traduire des extraits d’œuvres pour le site  basqueliterature.com notamment et dans ces cas-là, elle n’a pas toutes les clefs en main et doit demander quelques précisions.

Lorsqu’elle traduit du français au basque, les problématiques sont différentes. En effet, la langue française est une langue très sophistiquée qu’il est difficile d’adapter en basque. Il s’agit pour elle de la simplifier afin d’en faciliter la compréhension.

Mais il est rare que son travail s’effectue dans ce sens, du moins dans le cas de la littérature. Elle ne prend ce chemin que pour des textes administratifs, culturels, pour des expositions et plus récemment pour le livre de photographie Laxoa. La photographe, pourtant non bascophone, a en effet voulu que le livre soit traduit en basque.
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Elle préfère cependant travailler du basque vers le français qui est sa langue maternelle. Elle est d’ailleurs de plus en plus sollicitée du côté espagnol où le besoin de traduction en français se fait de plus en plus sentir.

 

« J'ai envie d'aller chercher quelque chose. »

Si elle a beaucoup de travail, Kattalin a aussi des envies. Aujourd'hui elle aimerait notamment se pencher sur l'histoire du cinéma basque en traduisant un texte du directeur de la cinémathèque basque : Joxean Fernández.

Il lui semble important que les cinéastes français aient accès à cet aspect du cinéma. Cet ouvrage s’inscrirait dans la même démarche que l’ouvrage sur le rock basque Euskal Rock n’roll, histoire du rock basque.                          

Il ne faut pas oublier que cette culture fait aussi partie d’une culture générale, même si sa réception reste assez confidentielle.

Kirmen Uribe écrit dans un de ses poèmes : « l’écrivain veut recueillir ce qui se perd à chaque instant » ; il nous semble pertinent d’adapter cela au travail de Kattalin Totorika, car quand on parle de la culture basque, on parle d’une situation d’urgence où chaque geste contribue à la sauvegarde.
 
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Zaldaina, une passerelle entre les langues et les cultures
 
Kattalin avait choisi un nom pour son activité : Zaldaina.

En euskara, la langue des Basques, zaldaina signifie « la passerelle ».

C’est de cette manière qu’elle considère son métier : être une «  passerelle entre les langues et les cultures ». Et cela, au-delà même de la seule langue basque.

En effet, notre traductrice a la passion des langues ; si elle pouvait écrire dans toutes les langues, elle le ferait (elle nous parla de l’anglais par exemple…).

Ce rôle de passeur de langues se double ainsi du rôle de passeur de cultures, l’un étant indissociable de l’autre.
 
Son principal désir est que les personnes qui ne sont pas bascophones puissent lire les œuvres d’auteurs qui écrivent dans leur langue. Ce fut d’ailleurs toujours son idée première : traduire en français pour que le public francophone puisse lire ces œuvres.

 

Cette envie est née d’une anecdote qu’elle nous conta…

Alors qu’elle assistait au Biltzar de Sare, une foire aux livres qui se déroule dans la ville depuis plus d’une trentaine d’années, le principal organisateur de cette manifestation littéraire réunit les principaux auteurs de la région, francophones ou bascophones, toujours en lien avec le Pays basque. Elle réalisa que cet homme, non bascophone, ne pouvait pas avoir accès aux œuvres originelles des auteurs qu’il invitait. Cette prise de conscience motiva cette décision de faire de la traduction.

Mais même le plus louable des efforts rencontre des obstacles : la réalité est qu’il y a très peu de lecteurs pour s’intéresser aux auteurs basques et la cause de cette absence est purement commerciale. La littérature basque est une littérature minoritaire, elle n’est pas assez rentable pour qu’on la finance…

Toute littérature fait pourtant vivre la langue dans laquelle elle est écrite ; leur sort est lié.

La disparition d’une littérature pourrait entraîner la mise en danger de la langue.

Et ça n’a jamais été aussi vrai qu’au Pays basque.



« S’il n’y a plus la langue, il n’y aura plus de culture ici, ce sera juste une culture de musée. »

Kattalin Totorika a bien conscience de la place de la langue dans la culture basque :

« S’il n'y a plus la langue, la culture n'a plus de sens. […] S’il n'y a plus la langue, il n'y aura plus de culture ici, ce sera juste une culture de musée ».

 À l’origine, Kattalin n’était pas du tout bascophone. C’est en apprenant la langue qu’elle s’est imprégnée de la culture et qu’elle s’est rendu compte de ce qu’elle représente.

L’euskara est la base de cette culture en Pays Basque. Savoir ou non le basque lorsqu’on y habite fait toute la différence dans la vie que l’on mène là-bas de manière générale.

Sans même connaître l’origine ou la situation d’un étranger, un Basque peut le considérer directement comme un ami s’il prononce quelques mots dans sa langue. C’est une étape de reconnaissance

C’est aussi ce qu’avait remarqué Victor Hugo lorsqu’il traversa les Pyrénées pour aller en Espagne :

« Dites un mot basque à un montagnard dans la montagne ; avant ce mot, vous étiez à peine un homme pour lui ; vous voilà son frère. La langue espagnole est ici une étrangère comme la langue française. »[1]

La connaissance de la langue basque tient donc une place importante dans l’intégration que l’on peut avoir en Euskal Herria (Pays basque).

D’ailleurs, la définition que l’on fait d’un Euskaldun, un Basque, en donne toute la portée :  « celui qui possède la langue ». Un Basque n’est donc pas quelqu’un qui est forcément né au Pays basque ou qui l’habite mais quelqu’un qui parle la langue. Cela semble être une spécificité propre à cette région et, de manière générale, aux minorités selon Kattalin.

Pour elle, la langue est le fondement de tout. Ce n’est pas quelque chose dont on se rend compte lorsqu’on possède une langue majoritaire mais c’est le cas pour toutes les langues des peuples minoritaires. L’existence et la survie de la culture dépendent de la pérennité de la langue.

Ce qui nous amène à penser que dans toute langue est contenu l’univers du peuple qu’elle porte.

 

« Derrière une langue, il y a tout un univers de pensée. »


Lorsqu’on l’interroge sur ce qu’elle a préféré traduire, Kattalin hésite longuement…et finit par se reporter sur l’œuvre du sculpteur Chillida[2], un artiste basque espagnol du XXème siècle ainsi que sur la poésie contemporaine de Kirmen Uribe[3].

Son intérêt pour le sujet ou l’auteur sur lequel elle travaille grandit au fur et à mesure de la traduction qu’elle réalise : en traduisant, elle apprend beaucoup de choses. C’est aussi ce qui lui plaît dans ce métier.

Parfois, les œuvres qu’elle traduit sont complexes mais cette complexité ne vient pas du fait que les œuvres soient du domaine jeunesse ou adulte. Tout dépend de l’écriture de l’auteur.

 

Certaines écritures paraissent simples à traduire mais elles ne le sont pas du tout.

Lorsque nous l’avons interrogée sur ces difficultés à traduire, Kattalin nous a confié que ce sont les portraits d’artistes réalisés le plus souvent par des critiques qui lui posent le plus de problèmes. En travaillant sur ce genre d’écrits, elle a souvent l’impression de ne pas être en conformité avec ce que les auteurs ont voulu exprimer. Ils font acte d’une écriture sophistiquée et artificielle qui se heurte à une « langue basque très concrète » sortant « de la terre », son origine. Malgré tout, il est évident qu’elle s’adapte au monde et qu’il est possible de tout traduire. Mais au-delà d’une écriture, c’est une pensée française très conceptuelle qui s’oppose à une pensée basque très matérielle.

À travers la traduction, Kattalin cherche donc à ramener les termes employés à des réalités plus concrètes et accessibles, et, surtout, que la langue basque va pouvoir transmettre.

En effet, selon elle, il y a « tout un univers de pensée, toute une façon de penser » derrière la langue. Ce n’est pas la forme qui importe le plus (la traduction est parfois difficile du français au basque ; c’est pour cela que nous retrouvons parfois des mots modernes francisés par souci de facilité), il s’agit de tenir compte avant tout de la réalité qui est incarnée.

Derrière la langue, il y a ainsi un imaginaire, une façon de penser les choses et le monde, et, ce n’est pas quelque chose propre au basque.

 

 Cette pensée rejoint la vision de plusieurs grands noms du Romantisme allemand (Herder, Goethe, Schiller, Fichte…) qui considéraient que chaque langue contenait une vision du monde particulière et qui proclamèrent, à cette époque, le droit des peuples à écrire dans leur propre langue et l’importance de sauvegarder ainsi toutes les langues qui existent.


 
« Une langue marquée par l’Histoire » .

En dehors d’une vision du monde, l’euskara porte en lui l’histoire du Pays basque marqué par un passé très récent et encore tabou.

En effet, les années qui suivirent la guerre civile espagnole furent secouées par les revendications, le militantisme et la lutte armée. Beaucoup de choses ne sont pas encore résolues et les personnes touchées par cette histoire n’arrivent pas encore à en parler simplement. À cause de cela, de l’extérieur, tout ce qui est lié à la culture basque est obligatoirement rapproché du terrorisme et de la violence.
 
Qu’on le veuille ou non, la langue est ainsi marquée et liée à ce passé encore présent.

Elle est le fruit d’un combat. Si Kattalin peut réaliser ce métier de traductrice, c’est grâce à ce combat qui a été mené.

Elle nous expliqua qu’à cette époque, l’euskara  était voué à disparaître. Sa renaissance est venue de la guerre civile et de la lutte contre le franquisme.

Tout ce qui voulait détruire la culture basque lui a donné la force de se battre.

Il faut rappeler que ce fut une époque où l’identité basque était écrasée et où l’on empêcha les Basques de parler leur langue. Parler le basque était une honte et un complexe.

Avoir seulement le basque comme langue signifiait que les gens resteraient en permanence  des paysans ; « pour s’en sortir, il fallait parler français. »

à cause de cette empreinte historique que porte la langue basque, il y a tout de même encore des réticences à publier des auteurs basques. « Les blessures sont encore vives » et l’on ne sort pas si facilement d’une période comme celle-là.

Même maintenant, certaines personnes associent les ikastola (écoles où le véhicule de l’enseignement du savoir est le basque) au militantisme et à une certaine vision de la politique. D’autres en sont dégagés et d’autres encore, venant de l’extérieur, régénèrent cette vision.

C’est ainsi qu’au fur et à mesure, cette image change : les problématiques en littérature évoluent également. Certains auteurs commencent à parler d’autre chose, comme Kirmen Uribe et le Pays basque, vivant plus ou moins en paix, s’ouvre à de nouvelles influences. Un revirement assez récent a d’ailleurs eu lieu : on revendique dorénavant de parler le basque ; un comportement en totale contradiction avec tout ce qui a été vécu jusqu’à maintenant.

 C’est une attitude qui fait débat en France et qui soulève la problématique non résolue de l’identité nationale. Le pays reste divisé sur ce sujet : désireux à la fois de sauvegarder la culture française et les cultures de chaque région, il craint néanmoins la montée des régionalismes et des demandes d’autonomies.

 

 « On a un niveau d’exigence qui est beaucoup plus bas qu’ailleurs. »

Qui dit région sous-entend langue minoritaire.

Le basque en étant une, sa production littéraire n’est pas très connue et répandue. De cette manière, les traducteurs ne sont pas assez critiques vis-à-vis d’eux-mêmes.

Le niveau d’exigence est beaucoup moins élevé. « On se contente de ce qu’il y a. »

Les traducteurs en sont venus à ce raisonnement du fait qu’il a fallu déjà beaucoup se battre pour obtenir tout ce qu’il y a à l’heure actuelle ; en effet, il y a vingt ou trente ans, il n’y a avait rien.

C’est une réalité en contradiction avec ce que l’on peut observer dans le domaine scolaire ; dans les ikastola le niveau d’exigence est beaucoup plus haut que la moyenne : « il faut montrer que les élèves qui sont en immersion et qui apprennent toutes les matières en basque ont un aussi bon niveau sinon meilleur que les autres ». C’est un combat d’ailleurs encore actuel. Mais ce n’est pas toujours quelque chose que l’on retrouve dans les études supérieures.

Dans le domaine littéraire, l’exigence reste donc modérée.

Bien consciente de cette réalité, Kattalin prend toujours du recul sur les compliments qu’elle reçoit ; elle relativise et ne se contente pas seulement de ce qui est dit bien que les retours soient rares.

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Pour clore la retranscription de cette interview menée en terre basque, voici un petit passage de notre travail traduit en basque par Kattalin.

Nous ne pouvions rendre ces pages sans vous faire découvrir cet euskara qui fait battre le cœur de la vie littéraire du Pays Basque…

 

« L’euskara est la base de cette culture en Pays basque. Savoir ou non le basque lorsqu’on y habite fait toute la différence dans la vie que l’on mène là bas de manière générale.

Sans même connaître l’origine ou la situation d’un étranger, un basque peut le considérait directement comme un ami s’il prononce quelques mots dans sa langue. C’est une étape de reconnaissance.

C’est aussi ce qu’avait remarqué Victor Hugo lorsqu’il traversa les Pyrénées pour aller en Espagne : « Dites un mot basque à un montagnard dans la montagne ; avant ce mot, vous étiez à peine un homme pour lui ; vous voilà son frère. La langue espagnole est ici une étrangère comme la langue française. »

 

« Euskara da euskal kulturaren oinarria. Euskal Herrian bizi direnentzat, euskara jakiteak ala ez jakiteak egiten du diferentzia eguneroko bizitzan. Arrotz baten jatorria edo honen egoera ezagutu gabe ere, Euskaldun batek adiskidetzat har lezake hitz batzuk euskaraz erraten baditu. Bestearen ezagutzeko urrats bat da.

Victor Hugo bera horretaz ohartu zen Pirinioak zeharkatu zituenean Espainiara joateko asmoz : « Erraiozu euskal hitz bat menditar bati mendian ; hitz hori erran aitzin, ez zinen gizon bat haren gustuko ; hitz hori erran eta, haren anaia bihurtu zara. Gaztelera hizkuntza arrotza da hemen, frantsesa bezala. »

 

K-Totorika-07.JPGVue depuis l'appartement de Kattalin sur Ciboure.
 


Nous avons partagé avec Kattalin un moment intense et inoubliable. C’est avec émotion et satisfaction que nous l’avons quittée, riches de notre rencontre et de notre échange.

 
Ambre, Charlotte et Maitena, lp bibliothécaire.


Bibliographie
 
Voici une bibliographie des principaux ouvrages traduits par Kattalin Totorika.

Association Arrasate Argitan. Arrasate. 2003
Traduit du basque

Association Arrasate Argitan. Oňati. 2005.

BARANDIARAN, Joxemiel. Esquisse ethnographique de Sare. Avril 2011.
Traduit de l’espagnol au français

CANO, Harkaitz. Batere valsik gabe amaituko da narrazio hau ere. Senez-EIZIE, 2006.
Extrait traduit de l’euskara

COUARTOU, Sylvette et AMSPACH, Marko. Bataklon eta Karamelo sorgina. Alberdania, 2008.
Livre pour enfants traduit du français au basque

 COUARTOU, Sylvette et AMSPACH, Marko. Bataklon Ilargiaden. Alberdania, 2009.
Livre pour enfants traduit du français au basque

DABADIE, Séverine et ETXEZAHARRETA, Christiane. Laxoa, euskal pilotaren iturburua. Ciboure : La Cheminante, 2011.
Traduit du français au basque
 

DA CRUZ Vincent et RENO, Isabelle. Ika-ren mundua. Tome 1. Cambo : Aitamatxi, 2009.

DA CRUZ Vincent et RENO, Isabelle. Ika-ren mundua. Tome 2.  À compte d’auteur, 2011.

EPALTZA, Aingeru. L’épée du royaume. Bayonne : Elkar, 2011.
Roman historique traduit du basque au français

Kantuketan, l’univers du chant basque : écriture du livret (en basque et en français) accompagnant le CD OCORA-Radio France consacré au chant basque, 2006.

LAXALT, Txomin. Euskaldunak. Editions Bay Vista, 2001.
Traduit du français au basque

Musée Chillida-Leku. Chillida-Leku Museoa. Hernani : Musée Chillida-Leku, 2003
Traduit de l’espagnol et du basque

 Super seme. Commande de l’association Garazikus, 2004.
Pièce de théâtre traduite du basque au français

URIBE, Kirmen. Entre-temps, donne-moi la main. Le Castor Astral, 2006
Traduit du basque au français

 
Notes


[1] HUGO Victor. Voyage vers les Pyrénées. Editions du Félin, Paris, 2001. p. 266

[2] Chillida Leku-Museoa. Musée Chillida-Leku d’Hernani, 2003.

[3] URIBE Kirmen. Entre-temps, donne-moi la main. Le Castor Astral, 2006.

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Published by Ambre, Charlotte et Maitena - dans traduction
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