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13 janvier 2013 7 13 /01 /janvier /2013 13:00



Dominique vitalyosL’Inde est un pays magique. Il nous transporte dans un univers à la limite du réel. Au détour d’une page de livre, nous avons croisé Dominique Vitalyos, traductrice du malayalam – une des nombreuses langues indiennes (parlée dans le sud de l’Inde, dans l’État du Kerala qui se situe au sud-ouest du pays) – qui vit plusieurs mois par an sur place. Elle a accepté de répondre à nos questions.

En préambule, elle tient cependant à préciser : « Les mots travaillent. Je ne "suis" pas traductrice. Premièrement, je suis, et deuxièmement, je traduis. Je ne suis pas identifiable à mon métier. »

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Pour commencer, nous avons demandé à Dominique Vitalyos de nous relater son parcours et comment elle en était venue à la traduction.

Au cours des années 70, elle a suivi des études d’anglais et d’indonésien, ainsi que d’ethnologie à Paris. En parallèle, elle travaillait comme bibliothécaire à plein temps, sans être passionnée par ce qu’elle faisait.
 
Après quelques années de travail sans saveur, elle est partie en Inde, poussée par une curiosité sans borne envers ce pays, d’abord en vacances, à plusieurs reprises, pendant ses congés payés. Elle s’est documentée sur « la culture panindienne ancienne et toujours très vivante, sur les richesses symboliques et narratives de l’hindouisme majoritaire et sur son histoire ». Puis elle a tout quitté pour partir vivre dans ce pays, où elle a habité sept ans d’affilée. Son choix s’est porté sur le Kerala, pour apprendre le malayalam et le Kathakali (forme de théâtre dansé à langue gestuelle) grâce à une bourse conjointe des ministères français et indien des affaires étrangères. 

Dominique a vécu de façon indépendante, dans sa propre maison, d’abord pendant trois ans aux abords d’un village de pêcheurs, puis en ville. L’apprentissage du Kathakali l’a aidée dans son apprentissage linguistique. Elle apprenait deux langues simultanément et en miroir : « La connaissance du geste m’enseignait le sens du mot correspondant et vice-versa ». Comme l’école de malayalam ne lui dispensait pas un enseignement suffisant, elle tentait d’apprendre la langue par tous les moyens, refusant, par exemple, qu’on lui parle anglais. Le malayalam, « langue de la famille dravidienne largement représentée au Sud, structurellement distincte des langues indo-aryennes du Nord, » possède un lexique très riche qui inclut le vocabulaire du sanskrit. « C’est ce parcours atypique, mais très intensif, conclut-elle, qui m’a menée à la traduction. »

Pendant ses études de Kathakali au Kerala, Dominique Vitalyos s’est intéressée à l’histoire du roi Nala, héros d’une pièce en quatre parties qui est, selon elle, un des plus beaux textes de la littérature du Kerala de son époque (XVIIème ou XVIIIème siècle). Ce texte est écrit en malayalam littéraire, mêlé de tamoul et de vers en sanskrit. Ce sera sa première traduction. À l’époque, elle ne savait pas ce qui la guidait, mais aujourd’hui, elle comprend cette pulsion. « Cette œuvre était si importante dans ma vie que mon identité tout entière, par la voie de ma langue maternelle que je ne parlais plus depuis cinq ans, la réclamait. ». 

En 1992, Dominique Vitalyos rentre à Paris. Un peu plus plus tard, Sudhir Kakar, psychanalyste indien de renom, lui propose de traduire un de ses livres (il écrit en anglais), Chamans, mystiques et médecins, une étude qui traite des multiples façons dont l’Inde traditionnelle soigne ce que l’Occident appelle « maladies mentales », qui paraît aux éditions du Seuil. 

En parallèle, sa traduction de la pièce sur le roi Nala, Jours d’amour et d’épreuve, L’histoire de Nala, a été envoyée à différentes maisons. C’est Jacques Dars, directeur de la collection « Connaissance de l’Orient » chez Gallimard, qui lui répond par l’affirmative et lui accorde toute liberté pour joindre des photos à sa traduction, rédiger la quatrième de couverture, ainsi que donner son titre au livre. « Une expérience inoubliable de mise au monde, un bébé-livre. »

Une fois ces deux ouvrages publiés, elle comprend que tout est en place pour faire de la traduction son métier. Elle choisit de se spécialiser dans le domaine indien, car, selon elle, il est indispensable d’avoir une connaissance vécue du contexte pour produire le meilleur travail possible.

En observant plus attentivement la littérature contemporaine indienne écrite en anglais, elle s’est aperçue que la plupart des livres traduits en français étaient écrits par des auteurs ne résidant pas en Inde. Elle s’est alors intéressée aux écrivains qui vivaient en Inde et a présenté les œuvres de certains d’entre eux à des éditeurs français dans l’intention de les traduire et de leur apporter une notoriété bien méritée.
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C’est à cette époque qu’elle découvre une voix « nouvelle et déterminante » l’« autrice » (Dominique Vitalyos tient à ce terme) Arundathi Roy, en lisant The God of small things. Cependant, quand elle veut proposer le livre à la traduction, celui-ci a déjà été vendu en France  à travers le système d’agents littéraires, auquel elle n’a pas accès et il est en cours de traduction. Le Dieu des petits riens a rencontré un énorme succès, qui a mis au goût du jour la littérature indienne en France. Dès lors, la plupart des œuvres indiennes se sont diffusées à travers ce système d’agents et les traducteurs ont cessé peu à peu d’en être les apporteurs privilégiés.

 

Après avoir apporté et traduit plusieurs romans et nouvelles chez Philippe Picquier, elle rencontre Vaiju Naravane, éditrice chez Fayard, puis chez Albin Michel. Cette dernière lui propose plusieurs traductions qu’elles ont en tête l’une et l’autre, puis d’autres livres d’auteurs indiens (achetés sur manuscrit original à des agents), que Dominique n’a pas encore lus. Chacun de ces livres, dont elle a aimé la plupart, lui a apporté une expérience intéressante en termes de traduction.

 

Après cela, nous avons décidé de poser la question qui fâche, à savoir si elle pouvait vivre, oui ou non, de la traduction. La réponse a fusé nette et sans bavure : 

Traductrice à plein temps, elle vit tant bien que mal de la rémunération des éditeurs.

 

Nous sommes alors parties sur un sujet plus léger en lui demandant si elle avait choisi les livres qu’elle avait traduits, et si oui, si elle les avait choisis par instinct, goût personnel ou prédilection :

En ce qui concerne les livres écrits en anglais, depuis qu’il n’y a pratiquement plus de travail de proposition de sa part, elle « les accepte, et c’est très différent ». Parfois, ils coïncident absolument avec ses goûts, parfois non.
 
En revanche, pour les livres écrits en malayalam, elle continue son travail de découverte et de proposition auprès des éditeurs. Pour cela, elle se base sur la qualité du propos. Elle se dit « moins sensible que les éditeurs à une norme de la forme ». En effet, elle nous explique que la littérature du Kerala, et de l’Inde en général, ne répond qu’approximativement à nos critères littéraires.



Nous lui demandons alors de préciser ce qu’elle entend par « qualité du propos » :

Pour elle le terme « qualité du propos » recouvre l’originalité, l’indépendance de l’auteur, son ouverture d’esprit et le talent singulier qu’il déploie pour transmettre au lecteur ce qu’il ressent.

 

Une fois cette première salve de questions posées, nous nous sommes retrouvées gênées, car certaines questions que nous avions prévues avaient déjà eu leurs réponses. Heureusement, grâce à un talent inénarrable, nous avons su rebondir en posant LA question : Quel est le meilleur endroit et/ou moment pour traduire. Il va sans dire que nous imaginions secrètement une réponse des plus insolites, avec l’imagination débridée que nous avons. À vous de juger :
 
Dominique Vitalyos nous répond qu’elle travaille dans un endroit où il n’y a pas de bruits parasites, c’est-à-dire pas de bruits non vivants. Cela peut donc être dehors au bord de la mer, avec un crayon et du papier, ou tout bonnement chez elle devant son ordinateur et même dans les trains, mais que cela lui est impossible dans les avions, où « tous les neurones censés s’animer pendant le processus de traduction – en tous cas, les miens – semblent être passés dans un état d’abrutissement insondable ».

 

Ensuite nous avons posé LA question stupide par excellence. Eh oui, il en faut bien une dans toute bonne entrevue, et cette question est… Combien de temps met-elle pour traduire un livre ? Il va sans dire que nous trouvions cette question pertinente, mais de toute évidence elle ne l’était pas puisqu’elle nous a répondu :
 
« Cette question n’a pas de sens ». Mais suivent les précisions nécessaires : « Il n’y a pas « un  » livre absolu, un livre = combien de temps, mais seulement ce livre = combien de temps ». Tout dépend de sa longueur et de sa difficulté. Elle met environ quatre fois plus de temps, par exemple, à traduire une page écrite en malayalam que son équivalent en anglais.

 

Ensuite, nous avons demandé, si, quand elle traduisait, elle subissait des contraintes d’éditeurs :

Elle nous répond qu’il lui revient peu de corrections, mais que le peu qu’on lui suggère lui semble juste et approprié. De plus, si la suggestion lui paraît ne pas convenir, elle a toujours en face d’elle des interlocuteurs qui entendent ses arguments et lui permettent de faire valoir son choix. 

En revanche, elle n’a quasiment jamais la main sur les titres des livres. Pour elle, certains sont même des aberrations, des « attrape-lecteurs » comme elle le dit si justement. Elle nous explique que certains sont choisis pour en appeler au goût de l’exotisme, comme par exemple Loin de Chandigarh en français, censé traduire l’original anglais The Alchemy of Desire, « L’Alchimie du désir », pourtant un superbe titre, s’il en est, à traduire littéralement ! Même chose pour Lessons in Forgetting, soit « Leçons d’oubli », titre qu’elle trouve magnifique, devenu en français Quand viennent les cyclones.

L’autre contrainte majeure, c’est, bien sûr, celle du prix du feuillet, fixé par l’éditeur.

 

Nous lui avons ensuite demandé si elle avait des contacts avec les auteurs qu’elle traduisait.

Elle nous dit que les auteurs qu’elle a traduits jusqu’ici du malayalam ne sont plus de ce monde, mais qu’elle connaît la plupart de «ses » auteurs de langue anglaise, beaucoup plus nombreux. Elle nous confie d’ailleurs que certains d’entre eux sont des amis, à différents degrés de proximité.

 

Une fois ces premières questions posées sur la vie de la traductrice, nous avons voulu poser des questions plus en rapport avec les œuvres qu’elle a traduites et que nous avons lues. Il s’agit des Légendes de Khasak, d’O.V. Vijayan et de La Colère des aubergines, de Bulbul Sharma. 

La première question porte sur Les Légendes de Khasak . Nous lui demandons si nous pouvons classer cette œuvre dans le genre spécifique du réalisme magique.

Elle précise d’abord qu’elle ne considère pas comme pertinent de tout classer systématiquement par genre. Puis elle nous explique que Les Légendes de Khasak échappe, selon elle, à cette terminologie, tout ce qui intervient de surnaturel ou de magique étant clairement attribuable à la façon de voir des uns et des autres dans le récit. À moins que nous entendions par réalisme magique la « façon magistrale de traduire en mots le souffle qui anime les lieux et les êtres ». Nous ne pouvions que retranscrire ici mot pour mot cette belle phrase.

 

Nous lui faisons ensuite remarquer que nous avons été étonnées par la quasi parfaite cohabitation des religions dans ce livre (l’islam, l’animisme, l’hindouisme). Curieuses, nous lui demandons si c’était cet aspect-là qui lui avait donné envie de traduire ce livre :

Elle nous répond que ce n’est pas le principal facteur, mais que cela y a tout de même contribué.

 

De fait, quel était donc le facteur qui lui avait donné envie de traduire le livre :

Le facteur déclenchant a été la « sensibilité au bord de la déroute, exempte de jugement, qui rapproche si intensément le personnage de l’instituteur – et de l’auteur – du monde qu’il habite ». Elle nous dit que cette sensibilité donne vie, chair, sang et réalité aux différents éléments du « minuscule refuge » qu’est Khasak. C’est un des livres qu’elle a adoré traduire.

 
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Après avoir assouvi notre curiosité en ce qui concerne Les Légendes de Khasak, nous sommes passées à La Colère des aubergines. Dans ce livre, ainsi que dans  L’Odeur, de Radhika Jha, également traduit par elle, nous avons remarqué que les traditions, telles que la cuisine, le mariage, la famille tiennent une place prépondérante. Nous lui avons donc demandé si ces sujets étaient ses thèmes de prédilection pour choisir les livres qu’elle traduisait, en-dehors de toutes les raisons qu’elle nous avait déjà citées, et si elle y attachait de l’importance :

« Ce n’est pas moi, c’est l’Inde qui attache une grande importance à ces repères sociaux », répond Dominique Vitalyos. Bulbul Sharma raconte l’importance centrale de la nourriture dans la société indienne avec un humour décapant et dans différents contextes, ce qui lui a plu. Elle ajoute même avec humour que les personnages y sont très bien « croqués » !! Il s’agit d’une satisfaction pour elle d’avoir proposé La Colère des aubergines à la traduction car c’est celui qui a remporté jusqu’ici le plus grand succès de librairie. Elle avoue que la cuisine n’est pas un hobby pour elle, mais qu’elle apprécie bien entendu ce qui est bon.

 

Nous demandons à Dominique Vitalyos si elle a testé les recettes du livre.

Elle nous répond par la négative, mais ajoute qu’elle a demandé à Bulbul deux recettes à base d’aubergines à insérer dans le livre en français, recettes qui n’étaient pas présentes dans le livre en anglais. « Même si, ajoute-t-elle en confidence, je déteste les aubergines ! »

 

Après ces questions qui nous ont mis l’eau à la bouche, nous revenons, ma camarade et moi, sur une phrase qu’elle a publiée sur son blog : « Je l'aurais écris autrement, et pourtant je maintiens : c'est l'auteur qui parle à travers moi. La langue du livre traduit n'est pas la langue telle que je la parle en mon nom. Dans ce décalage se situe la spécificité du traduit ». 

Cela veut-il bien dire qu’elle ne serait pas contre le fait d’écrire elle-même un ouvrage étant donné que l’autrice qui est en elle reprend parfois le dessus ?

Elle insiste sur le fait que c’est l’auteur qui écrit et qu’il est essentiel de ne pas dénaturer son texte en changeant le sens, le registre ou le ton, si peu que ce soit. Il est nécessaire, selon elle, de se laisser envahir par l’esprit de l’auteur, sa façon de voir les choses et d’écrire, de se laisser vivre tranquillement possédé par lui/elle tout en tenant à l’œil ses propres dérives possibles. Elle nous dit que, dans l’idéal, un traducteur ne devrait pas avoir un style personnel. Elle nous confie ensuite qu’elle a le projet d’écrire un ouvrage de non fiction, mais qu’elle attend de ne plus avoir à traduire régulièrement pour le faire.

 

Pour conclure sur cette série de questions, nous lui faisons remarquer qu’elle ne traduit pas tous les ouvrages d’un même auteur et nous lui demandons pourquoi.

Elle nous explique que ce n’est pas un choix personnel et qu’elle aurait parfois bien aimé le faire. C’est une simple question de disponibilité et de rapport avec l’éditeur.

 

Maintenant que notre curiosité est satisfaite en ce qui concerne l’œuvre traduite par Dominique Vitalyos, nous lui demandons si elle a des projets en cours :

Elle nous dit qu’elle s’apprête à traduire un autre livre de Bulbul Sharma, qui a changé d’éditeur (et qui a eu plusieurs traducteurs). Elle travaille actuellement à la traduction du troisième livre de Manil Suri (dont elle a traduit les deux premiers). Elle ajoute qu’elle est aussi à la recherche de nouveaux auteurs malayalam, et qu’elle lit d’autres nouvelles de Basheer à proposer.
Basheer-Le-Talisman.gif
Au sujet de ce dernier, elle nous raconte comment il a enfin pu être publié en France. Elle a d’abord demandé aux ayants droit de V.M. Basheer de lui confier durant six ans le soin exclusif de lui chercher un éditeur, craignant qu’il soit choisi par un éditeur « lamentable » qui aurait traduit son œuvre via l’anglais. La traductrice ne mâche pas ses mots en ce qui concerne la « traduction-relais », honnie par l’édition de qualité, et qui aurait été d’autant plus mauvaise en français dans le cas de Basheer que les traductions anglaises de ses œuvres sont insipides, parfois même « nulles ». Elle a d’abord traduit du malayalam une nouvelle de cet auteur pour la revue Europe. Les éditions Zulma l’ont alors repéré. Trois livres de Basheer ont été publiés depuis grâce à cette maison d’édition. Pour le dernier,  Le Talisman, un recueil de nouvelles paru en 2012, Dominique Vitalyos a reçu le Grand Prix de la Traduction Amédée Pichot de la ville d’Arles.

La traduction de Basheer est un de ses plus grands bonheurs, car c’est un auteur très apprécié des Keralais, inconnu auparavant en Europe. Elle a de ce fait joué de bout en bout le rôle de traducteur passeur. Bémol à cette belle histoire, un des livres de Basheer a été traduit en italien à partir de sa traduction en français, une de ces traductions-relais qu’elle abhorre.

 

Nous lui demandons ensuite quels seraient les conseils qu’elle donnerait à un traducteur en herbe. Jeunes pousses, cette réponse est pour vous :
 
Elle nous répond que, dans un premier temps, il est fondamental de faire attention à ce qu’on lit et aux contresens possibles. En effet, lors des quelques tutelles qu’elle a assurées auprès de traducteurs en herbe, elle s’est aperçue de la fréquence des contresens qui n’étaient pas remis en question alors même que le résultat en français ne signifiait rien. 

Elle nous rappelle que l’auteur veut toujours dire quelque chose : c’est au traducteur de le découvrir. Si le contenu paraît obscur, il faut absolument se renseigner et ne jamais abdiquer face à la difficulté.

 En effet, elle nous fait remarquer qu’écrire quelque chose en pensant ne pas comprendre l’essence de ce que veut dire l’auteur trahit souvent un blocage lié à un sentiment d’infériorité. En poésie, pire, nous avons parfois le sentiment que le propos de l’auteur est impénétrable. 

Elle nous dit ensuite qu’il est souhaitable de travailler pour des éditeurs individuels et de faire partie d’associations qui assurent une bonne communication entre traducteurs. Outre les échanges précieux sur la traduction elle-même, c’est le meilleur moyen de s’informer de ce qui est faisable et/ou acceptable dans nos rapports avec l’employeur.

 

Et voilà, chers lecteurs, cet entretien touche à sa fin. Après avoir assouvi notre curiosité envers le métier de traduction, nous avons demandé à Dominique Vitalyos de se prêter à un petit portrait chinois. Enjoy !



Si vous étiez...

Une région ?

L’île du Frioul qui se trouve au large de Marseille.

 

Une langue ?

L’italien, dans lequel on glisse sans même s’en apercevoir ou encore le hongrois qui est ma langue paternelle mais que je ne connais pas.

 

Une légende ?

La plus belle que je connaisse est une légende de traduction : celle des Khasi (peuple du Nord-est de l’Inde) dans laquelle ils adoptent les lamentations de la biche, dont ils ont chassé et tué le fils, pour modèle de leurs chants de deuil.

 

Une recette, un plat ?

La bouillabaisse quand elle est cuisinée sublimement, les dosa, ces crêpes croustillantes de l’Inde du Sud, et beaucoup d’autres…

 

Une épice ?

Le piment antillais, la cardamome, la feuille de kombava des plats thaï, le karivepilla (kaloupilé) de l’Inde du Sud.

 

Une odeur ?

Le pin au soleil, le lilas en fleur, le chèvrefeuille ou encore, une plante, au Kerala dont elle ne connaît que l'odeur et qui exsude la nuit des effluves extraordinaires de sueur végétale épicée.

 

Un animal ?

 Le chat.

 

Une tradition ?

Celle de considérer l’homme comme un simple élément du monde vivant, tradition présente dans de nombreuses sociétés premières.

 

Un livre ?

Le texte que j’écrirai un jour sur l’importance de la peur dans l’évolution de l’homme et les conséquences désastreuses que cette évolution a eues et continue d’avoir sur le monde vivant dont il (ne) fait (que) partie.

 

Un des personnages d’un livre que vous avez traduit ?

Damayanti dans Jours d’amour et d’épreuve : l’histoire de Nala d’Unnayi Variar (écrivain de la région du Kerala en Inde).

 

 Présentation des oeuvres étudiées
 sharma.jpg
La colère des aubergines, Bulbul Sharma
 
La Colère des aubergines est un recueil de 13 nouvelles gastronomiques, écrit par Bulbul Sharman, traduit de l'anglais (Inde) par Dominique Vitalyos, et publié en 2002 aux éditions Picquier.

La colère des aubergines ? Quel nom énigmatique ! Remarque, pas tant que ça pour un livre qui trouve son inspiration dans ce grand art qu'est la cuisine.

Alors, me direz-vous, un ouvrage qui présente des nouvelles sur la cuisine, c'est bien beau, mais le lecteur dans tout ça, ne risque-t-il pas de s'ennuyer s'il n'est pas un grand adepte de cuisine?

Eh bien, la réponse est claire et nette: NON. On ne s'ennuie pas une seconde durant la lecture de cette œuvre surprenante et délicieuse car même si la cuisine occupe une place prépondérante, il est aussi question de nous éclairer sur la culture et les mœurs indiennes.

Ce livre, bourré d'humour, parfois un peu caricatural, devient une véritable encyclopédie et nous fait voyager dans le temps.

Il va de soi que même si toutes ces nouvelles ont en commun le thème de la cuisine, elles sont très différentes les unes des autres et viennent toutes nous titiller sur des questions universelles, comme par exemple la place de la femme dans la société traditionnelle indienne, l'importance du mariage et de la famille, la religion, le sentiment amoureux qui fait chavirer nos sens et que l'on ne peut pas toujours contrôler... 

L'écriture, fine et spontanée, est vraiment efficace et les effluves de cuisine se mêlent volontiers à l'intrigue, apaisant ainsi les esprits.

On se délecte bien entendu du plaisir éprouvé par les personnages féminins lorsqu'il s'agit de nourrir leurs proches. La cuisine serait donc le remède à tout ? Dans le livre en tout cas, c'est par elle que débute la description des ces belles traditions indiennes.

Les nouvelles dressent un portrait évocateur des coutumes de la société indienne de l'époque et de l'héritage laissé aux jeunes générations. Ainsi, le système de hiérarchie d'un point de vue familial se trouve évoqué, la question du mariage arrangé également, l'amour, la morale, le rang social et les castes. Il faut savoir que si ce livre présente des thèmes très sérieux et qui auraient tendance à paraître peu avenants au départ, l'humour est tellement présent que l'écriture en devient enjouée et vraiment divertissante.

Et vous devinez évidemment ce qu'on trouve à la chute de chaque nouvelle : une recette indienne originale qui pourra faire saliver vos convives.

Des graines de lotus au cottage cheese en passant par les pommes de terre à la poudre de mangue ou encore au curry de viande au yaourt, tous à vos fourchettes !

Cependant, veillez à garder en mémoire la mise en garde de l'auteure dans sa préface: elle décline toute responsabilité quant au résultat.

S'il faut donc se méfier des recettes, ce livre, lui, est un régal pour tous !

 
 
khasak.jpgLes légendes de Khazak, O.V Vijayan
 
Plongeons maintenant dans l'univers fantastique d'une œuvre à part entière, également traduite par Dominique Vitalyos.

Pourquoi « une œuvre à part entière » ? Parce qu'elle nous a fortement marquées grâce à la singularité étonnante avec laquelle l'histoire de ce village est racontée.

Le réalisme pur se mêle à la magie, aux non-dits, à des forces de la nature mystérieuses et terrifiantes, au thème de la religion et des croyances ancestrales qui dominent tout. Un ravissement pour le lecteur, qui doit faire preuve de sang-froid s'il ne veut pas se laisser emporter par ces légendes.

L'histoire se passe en Inde, dans un petit village excentré, où le personnage principal appelé Ravi, maître des écoles, est envoyé afin d'alphabétiser le plus grand nombre d'enfants. Pour ce faire, Ravi doit impérativement convaincre les parents de mettre leurs enfants à l'école car un chiffre trop restreint d'élèves mettrait en péril le devenir de cet établissement pourtant essentiel dans cette région reculée. Chapitre après chapitre, nous voyons donc ce personnage au caractère exemplaire se battre avec force pour persuader les habitants de Khazak (les Khazaki) que l'enseignement est bel et bien l'avenir des jeunes. Nous voyons des amitiés se lier entre Ravi et ses enfants, tous relativement attachants ainsi qu'avec les habitants du village.

Ajouté à cela, ce qui nous a paru surprenant, c'est cette entente plutôt cordiale entre des individus qui ne possèdent pas la même religion mais qui arrivent tout de même à cohabiter (non-croyants, musulmans, hindous..). La question des religions est donc subtilement abordée et fait réfléchir le lecteur même si l'on est conscient qu'il y a ici une sorte d'idéalisation. C'est une hommage au pacifisme, au respect d'autrui, aux rites.

Comme nous l'avons évoqué auparavant, la nature et les légendes prennent une place importante et nous permettent de nous immerger complètement dans une culture, exotique pour nous, Occidentaux. Les images sont belles et parlantes: « Les elfes qui traversaient le ciel se prenaient de désir pour celles qui n'allaient pas la tête couverte. » Ici, on nous explique par exemple pourquoi les jeunes filles avaient pour obligation de se couvrir la tête.

On nous relate également la légende des ifrits, être maléfiques rôdant dans les bois, de l'homme-lion, de différents démons, ainsi que la croyance en la réincarnation des âmes humaines. Les dieux et déesses hindous ont aussi un rôle à jouer.

Ainsi, si vous décidez de vous atteler à la lecture des légendes de Khazak, vous découvrirez à vos risques et périls une atmosphère vraiment particulière; on vogue entre féérie et malédiction. Pourtant, la chute, plus rationnelle, nous ramène tristement à la réalité.
 
 

Radhika-JHA-L-Odeur.gifL'odeur, Radhika Jha
 
Ce livre, datant de 2005, paru aux éditions Picquier également, est, personnellement, mon coup de cœur, sûrement grâce au personnage de Lila et à ses nombreuses mésaventures.

J'ai lu cette œuvre d'une traite, tout de suite prise d'affection pour le personnage de Lila qui vivait au Kenya, dont le père est assassiné au début du livre, expatriée chez son oncle et sa tante dont elle ne connaît rien de cette ville imposante qu'est Paris et laissée à son sort par sa mère qui part, elle, vers Londres, sous prétexte qu'elle n'a plus les moyens d'élever sa fille. On peut ainsi dire que Lila est orpheline.

Pourtant, au fur et à mesure de l'histoire, c'est une autre Lila que l'on découvre, qui décide de s'affirmer dans ce monde qu'elle ne connaît pas encore, après avoir trop trimé dans le commerce de son oncle et dans la cuisine de sa tante. Peu encline à susciter l'affection et faisant de Lila son « esclave » et cuisinière attitrée grâce à son odorat très prononcé et à son art de mélanger les épices à la perfection, cette tante chasse Lila de son domicile d'adoption lorsqu'elle cette dernière ose s'affirmer un peu trop et qu'elle lui révèle que son mari lui est infidèle.

C'est alors un véritable périple qui commence dans la capitale parisienne, fait de rencontres prometteuses ainsi que de jours d'errance et de galère.

Lila, chanceuse en amitié, se retrouve accablée par les déceptions amoureuses. Elle se relève toujours de ses échecs avec hargne et désir de vivre encore plus intensément, forçant ainsi l'admiration.

Elle possède un véritable atout, son odorat, qui jamais ne lui fait défaut et que tout le monde lui envie dans le monde de la restauration lorsqu'il faut élaborer des plats raffinés.

Cependant, c'est ce même atout qui va lui jouer des tours à la fin du livre, lorsque, dégoûtée d'elle-même, elle pense, de manière paranoïaque que les gens n'osent plus l'approcher car elle sent mauvais.

Est-elle devenue folle ?


Propos recueillis et fiches de lecture : Camille et Marion, lp bibliothécaire.


Liens et bibliographie
 
 Le blog de Dominique Vitalyos : http://trad-india.over-blog.com/reglement-blog.php

Les légendes de Khazak, O.V Vijayan, Trad. Dominique Vitalyos, 2004, Fayard

La colère des aubergines, Bulbul Sharma, Trad. Dominique Vitalyos, 2002, Picquier

L’odeur, Radhika Jha, Trad. Dominique Vitalyos, 2005, Picquier

 


 

Sur LITTEXPRESS

 

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Sur les Légendes de Khasak, lire aussi l'article de Claire.

 

 

 

 

 

 

 

 

Radhika-JHA-L-Odeur.gif

 

 

 

 

Article de Claire sur L'Odeur de Radhika Jha.

 

 

 

 

 

 

radhika jha Le cuisinier la belle et les dormeurs

 

 

 

 

 

Article de Delphine sur Le Cuisinier, la belle et les dormeurs de Radhika Jha.


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Article de Delphine sur L'Eléphant et la Maruti de Radhika Jha.


 

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Article de Loriane sur La Colère des aubergines de Bulbul Sharma.

 

 

 

 

 

 

 

À propos du Katakhali :

 

 

lokenath bhattacharya dansedeminuit

 

 

Article de Marine sur Danse de minuit de Lokenath Bhattacharya.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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Published by Camille et Marion - dans traduction
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13 janvier 2013 7 13 /01 /janvier /2013 07:00

Aravind-Adiga-Le-tigre-blanc.gif



 

 

 

 

Aravind ADIGA
Le Tigre blanc
The White Tiger
traduit de l’anglais
par Annick Le Goyat
Buchet/Chastel, 2008
10/18,2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Biobibliographie

Aravind-Adiga.jpgAravind Adiga est né en 1974 en Inde à Madras. Migrant en Australie, il décide d’étudier la littérature anglaise. Avant de devenir romancier, il a débuté en tant que journaliste pour plusieurs journaux tels que le New Yorker, le Financial Times.

Il a obtenu le Man Booker Price en 2008 pour son premier roman, The White Tiger, prix littéraire créé en 1968 récompensant les romans écrits en langue anglaise par un citoyen du Commonwealth.

À l’occasion de la sortie du livre, les éditions Buchet Castel ont proposé un film d’animation d’une poignée de secondes (http://www.youtube.com/watch?v=iv0dIrxwwwo)



Ses œuvres

 

Le Tigre blanc, (The White Tiger), publié en 2008 aux Editions Buchet Chastel et traduit par Annick Le Goyat.


Last Man Tower, publié par Knopf, éditeur anglais, en 2011.


Les Ombres de Kittur (Between the Assassinations), publié aux éditions Buchet-Chastel en 2011 et traduit par Annick Le Goyat.

 

 

 

Le résumé, le contexte

Ce roman se déroule en Inde, d’abord à proximité des rives noirâtres du Gange, puis à New Delhi.

À l’occasion de la visite du Premier Ministre chinois en Inde, Balram Halwai, personnage principal du roman, décide de lui envoyer sept lettres dans lesquelles il raconte son élévation hors norme du statut de serviteur à celui d’entrepreneur.

Le tigre blanc, c’est Balram Halwai  à travers lequel on découvre les conditions de vie misérables des habitants de Laxmangarh (ville d’Inde), qui vivent sans eau potable ni électricité. Les maladies dues à la malnutrition, aux eaux boueuses et non traitées sévissent. Les enfants sont décrits comme «  trop maigres et trop petits pour leur âge, avec une tête surdimensionnée ». De plus, « un égout luisant » sépare la ville en deux.

Dans les « Ténèbres », surnom donné par Balram pour évoquer l’insalubrité des lieux, chacun sait que l’ascension sociale est impossible. Les rapports entre humains y sont largement régis par la hiérarchie des castes, au nombre de cinq, appelées aussi varnas.

On trouve en premier lieu la caste des brahmanes, qui regroupe les professeurs et les prêtres. Puis les kshatriya avec le roi, les princes, les soldats et les administrateurs. Suivent les vaishya, hommes d’affaires, artisans, commerçants. La caste des sudra, à la quatrième place, est celle des serviteurs. Enfin, celle des « Intouchables » vient en dernier, composée des personnes n’ayant aucune position. L’auteur dresse un tableau acerbe, incisif et mordant de la société indienne, où Balram Halwai, fils de conducteur de rickshaw, est destiné par sa caste d’intouchable à rester « inférieur », et à abandonner l’école pour travailler.



Le titre


Pourquoi le Tigre Blanc ? En référence à la rareté de cet animal, espèce peu répandue caractérisée par son intelligence. L’instituteur ébloui par l’intellect inaccoutumé du jeune garçon, décide de le surnommer ainsi : « Toi, petit, au milieu de cette bande d’abrutis, tu es un garçon intelligent, honnête et vif ». Ainsi, de fil en aiguille, il réussit à être employé dans une famille riche à New Delhi où il devient chauffeur et observe d’une part les habitudes de ses employeurs et d’autre part, la perversion de la société indienne, ses inégalités et sa corruption. Pour finir il endossera le statut d’entrepreneur, chose impensable et rare dans une telle société. Mais à quel prix ?



L’écriture

Aravind Adiga nous offre un voyage au cœur d’une Inde multiple, d’une culture complètement opposée à la nôtre, de mœurs différentes, un voyage au cœur de la corruption, de l’avilissement d’un système économique et politique. Il nous l’offre à travers une plume percutante, vive, mordante, des descriptions sans réserves, sans égards, sans mesure et un ton sans concession.

L’auteur n’hésite pas à dénoncer la société dans laquelle il a vécu plusieurs années, caractérisée par l’immobilité sociale, le mépris des plus forts, la manipulation présente dans les hautes sphères, les élections truquées, la pauvreté, les classes sociales qui se frôlent sans jamais se toucher, l’écart hallucinant et vertigineux entre les nantis qui vivent dans l’opulence, le luxe, la « Lumière » et les plus pauvres qui se perdent dans les « Ténèbres ».

 

« Les réverbères pâlots éclairaient les trottoirs ; dans leur faible lumière orangée, je distinguais des multitudes de petites silhouettes maigres et crasseuses accroupies […] qui s’apprêtaient à dérouler un matelas pour dormir là. Ces pauvres bougres étaient venus des Ténèbres à Delhi pour trouver un peu de lumière, mais ils restaient confinés dans l’obscurité ».

 

 L’auteur joue continuellement à travers son récit sur le contraste obscurité-lumière.




Mon avis

Un récit poignant, saisissant, sans détours, intéressant tant sur le point de l’écriture que sur celui de la connaissance dont nous fait part l’auteur sur l’Inde et son fonctionnement.

L'évolution du personnage principal est intéressante à suivre. En effet ses limites sont continuellement repoussées tout au long du récit, nous faisant ainsi découvrir à la toute fin un personnage différent en tout point à celui du départ, son intégrité et son honnêteté s'étant désagrégées.


Manon Borderie, 1ère année édition librairie

 

 


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12 janvier 2013 6 12 /01 /janvier /2013 07:00

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J.M.G. LE CLÉZIO
Histoire du pied et autres fantaisies
Gallimard, 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quelques éléments biographiques

 Jean Marie Gustave Le Clézio est né le 13 Avril 1940 à Nice, et donc dans une période de trouble. Ses parents sont originaires de l’île Maurice, dont il a aussi la nationalité. Son père, Raoul Le Clézio, officiait en Afrique en tant que médecin au service de l’Angleterre. L’enfance de l’auteur est alors marquée par une longue traversée en bateau pour aller le rejoindre au Nigeria et le thème du voyage est l’un des points forts  de ce recueil de nouvelles mais aussi d’une grande partie de son œuvre (cf. autres fiches de littexpress sur Le Clézio). C’est ainsi qu’à peine âgé de sept ans, et très influencé par son grand-père maternel, Le Clézio commence à écrire.

Il fait de longues études littéraires et exerce le métier de professeur plusieurs fois dans sa vie mais ce qui le passionne reste avant tout les différentes mythologies. Ainsi s’intéresse-t-il aux mythes africains, à toute la culture amérindienne découverte grâce à une partie de son service militaire effectué au Mexique (où il va vivre au contact de tribus indiennes et en apprendre les langues), aux mythes de Corée où il va enseigner à l’université des femmes Ewha.

Le Clézio s’est enrichi de ces cultures, s’est presque approprié leurs modes de vie et de pensée et cela a influencé non seulement sa façon d’écrire, mais aussi les choix des sujets abordés dans ses romans et nouvelles.

Il a reçu le prix Nobel de Littérature en 2008, l’Académie Nobel le qualifiant d’« écrivain de la rupture, de l'aventure poétique et de l'extase sensuelle », d’« explorateur d'une humanité au-delà et en-dessous de la civilisation régnante ».

 

 

Neuf nouvelles et un apologue

 

Histoire du pied (Un ; Deux ; Trois ; Epilogue)
Barsa, ou barsaq
L’arbre Yama
L.E.L, derniers jours
Nos vies d’araignées
Amour secret
Bonheur
Yo
Personne
À peu près apologue.

 

 

 

Un recueil qui rend hommage au courage des femmes

Le recueil est constitué de dix nouvelles, presque toutes axées sur une héroïne qui fait preuve de force et de volonté. Cette figure féminine dans « Histoire du pied et autre fantaisies », est profondément émouvante, et passe par tous les âges (enfant dans « L’arbre Yama », jeune femme dans « Barsa ou barsaq » et « Histoire du pied », adulte dans « L.E.L, derniers jours » et  « Amour secret »). Toutes de cultures différentes, et possédant pourtant la même bravoure et la même énergie à essayer d’améliorer leur condition ou même d’en sortir, à soutenir un être cher et à accomplir une tâche périlleuse. Pourtant Le Clézio n’écarte pas non plus leurs faiblesses ou leurs défauts. Le portrait qu’il dresse est juste celui de femmes ordinaires, pour certaines même ayant véritablement vécu (« L.E.L. , derniers jours » dont l’héroïne est la poétesse anglaise Letitia Elizabeth Landon), qui choisissent de se battre le moment venu pour avancer.

Voici quelques extraits d’interviews qui peuvent éclairer le lecteur sur la démarche de l’auteur à propos de l’image de la femme perçue dans le recueil :

 

« Les personnages féminins ont une place très importante dans ce recueil, souvent le personnage principal, elles sont victimes de la violence du monde, mais elles y font face avec courage. Pour quelles raisons avez-vous choisi de mettre au centre de ce recueil les femmes ?

  J.M.G. Le Clézio — Des femmes oui, de très jeunes filles, car ce sont elles qui sont concernées par la révolte, qui doivent faire face à un monde où règnent l'ambition, l'asservissement et l'orgueil des hommes. Elles affirment la vie, parfois jusqu'à la mort, comme la poétesse Letitia Elisabeth Landon. »

(Extrait de la rencontre entre Gallimard et l’auteur).

 

« L'héroïsme au féminin, encore... Vous portez une telle admiration aux femmes, votre nouveau livre les met superbement à l'honneur. Que leur devez-vous donc ?

Je dois beaucoup à ma grand-mère, qui était une femme étonnante. Elle venait de l'est de la France, avait été très riche, mais mon grand-père, un Mauricien assez inconséquent ou pas très doué pour les affaires, avait tout perdu. Ma grand-mère vivait à une époque où les femmes n'avaient aucun droit sur leur argent, elle s'est retrouvée pauvre, pendant la guerre, à un âge avancé, mais c'est grâce à elle, à son ingéniosité, que nous avons tous survécu jusqu'à la fin de la guerre dans le sud de la France. Et pour nous faire passer à travers tout cela, elle détendait l'atmosphère en racontant des histoires, c'était une conteuse. Donc une romancière. Je lui dois beaucoup de ce goût que j'ai pour la littérature qui est un merveilleux outil d'assurance et de sérénité dans des périodes difficiles, ce bonheur d'utiliser la langue pour se divertir du réel, pour lutter contre lui. »

 (Extrait de la rencontre entre lepoint.fr et l’auteur)

 

 

Une histoire de révolte

Histoire du pied et autres fantaisies, c’est aussi une voix donné à ceux et celles qui sont rejetés par la société et le monde, une dénonciation de la misère dans « Barsa ou barsaq », de la guerre dans « L’arbre Yama », de l’oppression dans « Bonheur » mais aussi un témoignage dans « Nos vies d’araignées » où cet animal très souvent déprécié de l’homme fait le récit de sa propre perception du monde qui l’entoure. Enfin le récit d’un homme perturbé dans « Yo » et d’un enfant pas encore né mais dont le destin est funeste dans « Personne ». L’auteur lui-même confirme : « j'avais choisi d'écrire des nouvelles sur le thème de la révolte, qui s'exprime davantage par les femmes, et particulièrement les jeunes filles ». Mais aussi à propos de « Nos vies d’araignées » :

 

« C'est une nouvelle que j'ai écrite dans les années 1970. J'ai pensé qu'elle pouvait très bien trouver sa place dans un recueil qui parlait, pour l'essentiel, de la force de la fragilité. »

 

 

 

Une scénographie révélatrice…

L’Afrique

Trois des neufs nouvelles se déroulent en Afrique, un choix très significatif au vu du passé de l’auteur. La première est « Barsa ou barsaq », où le décor est planté sur l’île de Gorée, dans la baie de Dakar (Sénégal).

C’est ici que Fatou, exploitée par sa tante Isseu, tombe amoureuse de Mahama. Il lui promet une vie meilleure, loin de cette île, où tous deux trouveront le bonheur, mais aussi un travail, essentiel à leur survie. Chacun leur tour ils partent, grâce à Omar, le Philosophe, le passeur. Mais l’un deux n’arrive pas à destination. Commence alors une véritable quête de l’être aimé…

La deuxième est « L’arbre Yama », une nouvelle mêlant les mythes africains à une atmosphère lourde due à la guerre qui menace d’éclater. Situer le lieu du récit au-delà du fait que l’histoire se déroule sur le continent Africain n’est pas chose facile. Quelques éléments d’ordre géographique nous sont donnés comme le point de repère du village Kalango où vit la famille de l’héroïne Mari, l’école catholique Our Lady of Fatima qu’elle fréquente et enfin la rivière Mano qui la guide dans sa recherche du refuge dans l’arbre Yama. Autant d’endroits existant en Afrique, mais pourtant aucun lien véritable entre eux, sûrement est-ce la part de fiction de la nouvelle. Mais il y aussi un repère temporel, « l’été 2003 », pour parler du début de cette tension militaire qui plane dans la région où vit Mari. 2003, l’année où a aussi débuté la guerre civile du Darfour…

Enfin, la troisième nouvelle est « L.E.L., derniers jours », l’histoire romancée de la poétesse anglaise Letitia Elizabeth Landon qui, en compagnie de son mari George MacLean, quitte l’Angleterre pour aller vivre au Ghana. Là, elle apprend que son époux, gouverneur de la colonie britannique, a vécu ici en compagnie de sa maîtresse noire et qu’ils ont eu une enfant. L.E.L est alors obsédée par la recherche de cette femme… Le mythe africain est encore très présent dans cette nouvelle, la mort de Letitia Elizabeth Landon étant imputée au sort jeté par « Adumissa, […] de la lignée d’Adoo dernier roi de Baffoo », autrement dit la wench, la maîtresse africaine du gouverneur qui a été chassée du Château de Cape Coast à la venue de Letitia.

Voici un autre passage de la rencontre entre l’auteur et lepoint.fr relatant au mieux sa relation avec le continent africain :

 

 « À la lecture de votre dernier recueil de nouvelles, Histoire du pied et autres fantaisies, on peut se demander si vous n'êtes pas devenu un écrivain africain.

 

C'est un grand compliment que vous me faites, je suis très touché par cette lecture parce qu'effectivement je me sens très proche des cultures africaines, de l'histoire, des traditions, mais aussi de la modernité des combats africains. Même si mes histoires ne se passent pas toutes dans des décors africains, je me sens très inspiré par cette réalité-là. Peut-être parce que ces années que j'y ai passées, entre huit et dix ans, sont formatrices, et que j'ai vécu dans un décor qui était à la fois magnifique, par sa beauté naturelle, mais aussi pauvre, démuni, avec beaucoup de violence. C'était dans l'intérieur des terres, pas du tout la frange occidentalisée de l'Afrique de l'Ouest, mais un petit village sur la rivière Cross où je rêve toujours de retourner. Quand je vois cette Afrique si mal traitée, mal jugée alors qu'elle a une histoire si ancienne, une créativité, comme celle d'Haïti, continuelle, et qui lui permet de renaître et de retrouver sa force, de génération en génération... À propos d'Indignés, je me sens, moi, un indigné de l'Afrique. »

 

 

Paris

Paris est le cadre permanent d’Histoire du pied. C’est aussi la ville de l’héroïne : Ujine, cette fille aux innombrables corrections orthopédiques. Elle y rencontre Samuel, aux pieds « longs et minces » si loin des siens boudinés et plats, et pour qui elle commence à danser, courir et à porter des talons hauts. Mais Samuel n’est pas un homme qui s’attache, il est bien plutôt du genre à imposer ses règles. « Histoire du pied » raconte l’effondrement de cette relation, qui anéantit Ujine. Mais en elle, un enfant est en train de grandir… Paris fait ici figure de grande ville où l’anonymat prime sur la personnalité. La foule ne permet pas à Ujine de retrouver Samuel, pourtant notre héroïne ne cesse de marcher, de parcourir la ville, de prendre le métro, pour oublier peut-être, et continuer à avancer malgré  le poids supplémentaire de l’enfant à naître.

« À peu près apologue » est l’écrit le plus personnel de Le Clézio. Il décrit sa source première d’inspiration : les gens, et définit aussi la démarche de l’écrivain. Pour lui « écrire, c’est comme le métro », cette somme de rencontres, de paroles captées, de bribes de conversations, de gestes révélateurs… Le Clézio, lors d’une rencontre, explique son sentiment des grandes villes :

 

« Je ne suis pas vraiment ennemi des grandes villes, dont j'aime le côté anonyme. En réalité, tous les personnages que j'imaginais, je les avais rencontrés dans le métro. À Paris, à Tokyo, à Séoul, je prends beaucoup le métro. J'aime m'abstraire de la ville – être sous terre est une façon de s'en abstraire –, être proche des visages, les scruter et imaginer... Ceux qui doivent prendre le métro quotidiennement et s'endorment, surtout le soir, fatigués par leur journée, trouveront que j'exagère les aventures qu'on peut y vivre, mais ce sont des instants qui peuvent être très forts. Quand on lit Lautréamont, on a une vision du quartier bourgeois de la rue Vivienne, près de la Bourse. Aujourd'hui, un écrivain qui prend le métro a un reflet plus exact de ce qu'est la rue parce qu'on y rencontre toutes les classes sociales et des gens venus de toutes sortes d'endroits, notamment de l'Afrique ».

 

 

 

Universalité

Les histoires racontées se passent à des époques différentes et sur plusieurs continents, mais cette multitude d’origines et de cultures n’a peut-être pas d’autre finalité en soi que de rapprocher les hommes. Ainsi, Mari l’Africaine va se lier d’amitié avec Esmée la Libanaise, Fatou se rapprochera de Zambo ce « mélangé de noir et d’Indien d’Amérique », Viram l’étranger dans « Bonheur » donnera de l’espoir aux Imparfaits, catégories de personnes rejetées de  cette société où le bonheur a disparu en même temps que le mot « bonheur » a été prohibé. Ainsi, comme le métro, la vie est faite de « passages, de moments, de voyages » où les hommes ont la possibilité de s’ignorer ou d’échanger et d’évoluer vers un monde nouveau.



L’importance de l’écriture

Le choix de la nouvelle n’est pas un hasard. Si l’histoire est certes condensée, l’écriture chez Le Clézio n’en reste pas moins pleine de finesse, de justesse et de poésie. C’est une écriture au service de ces personnes que l’on ne voit pas et n’entend pas, une écriture donc dans une certaine limite engagée, mais qui ne se donne pas trop d’importance et reste sans emphase.

Le Clézio explique pourquoi il a choisi ce genre littéraire :

 

« Ces neuf nouvelles ainsi qu'un apologue ont été écrits durant ces trois dernières années dans un esprit d'indépendance et d'aventure, pour dire des choses simples : le temps qui passe, la peur de l'enfermement, la guerre, l'obsession de la liberté et la difficulté de l'amour, l'étude magique du bonheur. J'aime bien le temps de la nouvelle, sa respiration, son rythme jour et nuit, son interrogation suspendue… ».

 

 

Golvine, 1ère année bibliothèques-médiathèques


Si vous voulez en savoir plus sur J.M.G Le Clézio à propos d’Histoire du pied et autres fantaisies, c’est ici :
Interviews écrites :

 http://www.gallimard.fr/Media/Gallimard/Entretien-ecrit/J.M.G.-Le-Clezio.-Histoire-du-pied-et-autres-fantaisies
 http://bibliobs.nouvelobs.com/actualites/20111026.OBS3301/le-clezio-entre-au-louvre.html
 http://www.lepoint.fr/culture/les-mondes-de-jean-marie-gustave-le-clezio-01-11-2011-1391321_3.php


À la radio :

 http://www.rtl.fr/actualites/vie-pratique/livres/article/livre-rencontre-exclusive-avec-jmg-le-clezio-pour-histoire-du-pied-et-autres-fantaisies-7740604201

A la télévision, dans La Grande Librairie :

 http://www.youtube.com/watch?v=Ervhm0YI29U

 

 

 

J.-M. G. Le CLÉZIO sur LITTEXPRESS

 

 

 

Le Clézio, La Guerre

 

 

 

Article de Marion sur La Guerre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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 Article de Marion sur Onitsha.

 

 

 

 

 

 

 

 

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 Article de Gwenaëlle sur L'Africain.

 

 

 

 

 

 

 

Le Clézio Ritournelle de la faim

 

 

 

 

Article de Laetitia sur Ritournelle de la faim.


 

 

 

 

 

 

 

 

Le Clezio l enfant-de-sous-le-pont

 

 

 

 

 

 Article de Mado sur L'enfant de sous le pont.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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11 janvier 2013 5 11 /01 /janvier /2013 07:00

Cees-Nooteboom-La-nuit-viennent-les-renards.gif







 

 

 

 

 

Cees NOOTEBOOM
La nuit viennent les renards
traduit du néerlandais
par Philippe Noble
Collection Lettres Néerlandaises
éditions Actes Sud, 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Brève biographie

Cees Nooteboom, de son vrai nom Cornelius Nooteboom, est né en 1933 à La Haye. Écrivain reconnu pour ses oeuvres hétéroclites (essais, nouvelles, romans, poèmes), il exerce également la profession de journaliste. Cet auteur dont l’oeuvre est qualifiée d’inclassable, aborde des thèmes récurrents tels que sur l’art, l’amour… La condition humaine tient aussi une place centrale dans ses écrits, avec l’évocation du rapport à la mort, aux souvenirs. La perception est également remise en cause, la réalité se mêle à la fiction, l’espace et le temps perdent pied pour entraîner le lecteur dans un univers plus proche de « l’indicible ».

Pour plus d’informations sur l’auteur :
 http://fr.wikipedia.org/wiki/Cees_Nooteboom



Le recueil

Constitué de huit nouvelles, le recueil lie les récits par le thème de la mort, du souvenir mais aussi de l’absence. Chacune des nouvelles aborde la mort de manière différente, toujours selon le point de vue d’un personnage et dans un contexte particulier. Elle y est représentée tantôt brutalement : un couple assistant au décès d’un homme frappé par la foudre (« Orages »), ou « poétisée », en dehors de la réalité : un homme adressant ses pensées à une défunte amie qui lui répondra dans la suivante (« Paula » et « Paula II »). La dernière nouvelle, « Le point extrême » conte la traversée d’une jeune fille le long des côtes d’une île, en pleine tempête. La mort de son père est évoquée presque succinctement, le récit s’attarde sur la traversée elle-même, il décrit le paysage et les vents, la jeune fille ses pensées. Finalement, le coeur du sujet ne serait pas la mort mais ce qui en découle pour nous les vivants mais aussi pour les plus concernés. Comme les histoires se suivent et ne se ressemblent pas, la perception du souvenir, de la mort et du manque change aussi. Les nouvelles ne reflètent pas la gravité et ne laissent pas d’impression morbide, ce sont avant tout des histoires mélancoliques entre souvenirs et observations, critiquant même à quelques reprises la société. Cees Nooteboom accorde également une place à l’art dans ses différents médiums ; ainsi, la photo devient un élément clé de certains récits, de même que la sculpture dans « Orages » ou la peinture dans « Gondoles ».



Présentation d’une nouvelle : « Heinz »

Le narrateur de cette nouvelle commence par décrire une photo. Écrivain/journaliste de profession, il est hollandais. La photo représente un groupe de personnes, le narrateur feint de ne pas les connaître. Il cherche alors à percer leurs mystères, mais rien ne transparait, si ce n’est quelques évidences. Il finit par y renoncer et commence alors « son histoire sans récit » (dixit le narrateur). Nous voilà donc face à un groupe d’amis, dont il fait partie ; la photo date et a été prise en Italie sur la côte ligure. L’histoire s’attarde sur Heinz, un ami néerlandais, habitant cette même côte italienne, avec sa seconde femme, Molly, d’origine anglaise. Ce nouveau personnage est vite dépeint : diplomate/alcoolique/fan de plongée. Le narrateur en vient à se remémorer les anecdotes de leur amitié. Heinz apparaît comme un mystère et il lui reconnaît une mélancolie noyée par l’alcool et cachée par une réelle gaieté. Il s’interroge alors sur la raison de cet état et cherche des réponses du côté d’Arielle, la première femme de Heinz. Il semble finalement que l’homme ne se soit jamais remis du décès d’Arielle. Puis, il conte également les derniers temps de son ami, malade à cause de l’alcool et obsédé par l’idée de partir à Tonga. Il est en réalité en Italie dépérissant de jour en jour, sa femme rentrée en Angleterre, il reste seul, incapable de partir où que ce soit. Une colombe se pose sur son balcon et reste près de lui jusqu’à sa mort et quelques jours après.

Finalement l’auteur en apprend plus sur Arielle après le décès de Heinz par une des amies présentes sur photographie. Aucun des amis ne connaissait réellement Arielle, qui semblait presque cachée par Heinz.

Dans cette nouvelle, le narrateur exprime la volonté de ne pas parler de drame ; pour cela il supprime l’unité de temps, de lieu et d’action. Il évoque alors des idées qui s’entremêlent, se faisant écho tout au long de l’histoire : l’analyse de la photographie comme image impénétrable se répète avec l’image d’Arielle, les souvenirs s’enchâssent dans l’histoire ainsi que les mystères. La mort, tenant une place centrale dans le récit est finalement brouillée par une ambiance mélancolique et fluide, comme échappée d’une pensée interrompue. L’univers grave et complexe devient alors très aérien, jusqu’au paysage : océans, vagues se brisant sur les rochers… Ainsi, la présence de la mort n’en fait pas un drame, il s’agit plutôt, comme le répète le narrateur de « regarde[r] les formes que prend la vie quand elle se décompose ».


Léa, 1ère année édition-librairie

 

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10 janvier 2013 4 10 /01 /janvier /2013 07:00

Balzac-La-maison-du-chat-qui-pelote.gif










Honoré de BALZAC
La Maison du chat qui pelote, 1830
éditions LG

collection « Libretti »


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’auteur et son œuvre

Il n’est pas nécessaire de retracer la vie entière de Balzac, pour toutes informations sur ce sujet vous pouvez vous reporter à ce lien :http://hbalzac.free.fr/index.php. Nous nous concentrerons par contre sur le contexte de l’œuvre.  Honoré de Balzac va rester une dizaine d’années sans rencontrer de réel succès littéraire avant d’écrire un essai qui le sortira de l’obscurité : Physiologie du mariage, en 1829.

C’est dans le prolongement de ce texte qu’il écrit un ensemble de romans et de nouvelles intitulé Scènes de la vie privée.

Les héroïnes en sont des jeunes femmes que leurs premiers émois amoureux poussent à prendre des décisions malheureuses pour le restant de leur vie. La Maison du chat qui pelote, paru en 1830, fait partie de cet ensemble romanesque.

Balzac-La-maison-du-chat-qui-pelote-02.jpg

Résumé

Le récit se déroule dans le quartier du Marais à Paris. Monsieur Guillaume, drapier aisé, vit néanmoins de manière austère avec sa femme et ses deux filles. Malgré l’éducation stricte que son père lui a imposée, Augustine, la plus jeune, rencontre un jeune peintre issu de la petite noblesse :Théodore de Sommervieux.


Les jeunes gens tombent éperdument amoureux l’un de l’autre. Cet artiste passionné demande alors la main de la jeune fille à ses parents. Tous deux sont d’abord réticents car ils appréhendent cette brusque ascension sociale pour leur fille.


En effet, quelques années plus tard, la passion de Théodore s’estompe et laisse dans son cœur un sentiment de dédain pour cette épouse fade et sans consistance. Il la délaisse pour la duchesse de Carigliano. Augustine ira même jusqu'à demander l’aide de cette dernière pour reconquérir l’homme qu’elle aime. Elle reconnaît cependant les qualités de cette femme, dont elle est elle-même dépourvue, et admet que son mari puisse la lui préférer.



Personnages

Balzac connait bien ce quartier du Marais. Il s’inspira de ses oncles et cousins drapiers qui résidaient rue Saint Denis à coté du cabaret de La Maison du chat qui pelote, pour imaginer le commerce de la famille Guillaume.

L’éducation des deux jeunes filles est exactement celle qu’ont reçue la mère puis les sœurs de Balzac. Un emploi du temps avec des règles sévères avait été mis au point : 

  • Toujours se taire
  • Censure sur les lectures
  • Interdiction de miroir pour éviter toute coquetterie

 

Ainsi les sœurs de l’auteur, Laure et Laurence, ont pu inspirer les personnages de Virginie et d’Augustine, et Madame Balzac celui de Madame Guillaume.

Avec Théodore de Sommervieux, Balzac se dépeint un peu lui-même. Cet homme passionné, à l’humeur capricieuse, va prendre pour maîtresse la duchesse de Carigliano, portait de la propre maîtresse de l’écrivain : la  duchesse d’Abrantès.



Mariage bourgeois


Pour cette novella, Balzac s’inspire non seulement des personnes de sa famille, mais aussi de leur histoire.
 
En effet, dans ce roman, la vie de Virginie est calquée sur celle de Laure. Celle-ci ayant fait un mariage conformiste ne verra pas son couple tourner au drame, contrairement à celui de Laurence.

La plus jeune sœur de Balzac, était tombée amoureuse d’un écrivain qui n’avait guère plus de talent que de fortune. Ne pouvant l’épouser elle se tourna vers un homme aux apparences plus aisées mais qui se révéla être joueur et vaniteux. Comme Augustine, elle s’ouvre à sa mère sans trouver de réconfort et meurt très jeune.



L’Artiste

Le personnage de Théodore est aussi incompris des Guillaume que Balzac de sa propre mère.

Mais Augustine, elle, défend son mari : « S'ils [les gens supérieurs]  avaient des idées semblables à celles des autres, ce ne seraient plus des gens à talent ». Ainsi elle comprend et admet ce qu’implique la condition d’artiste, chose difficile pour qui n’est pas artiste lui-même.


Constance, 1ère année bibliothèques


Balzac novelliste sur Littexpress

 

 

 

Balzac Le Chef d oeuvre inconnu

 

 

 

 

 

Articles de Léna, d'Anne-Fleur, d'Hélène et d'Émilie sur Le Chef-d'oeuvre inconnu.

 

 

 

 

Balzac-Adieu.gif


 

 

 

Article de Laura sur Adieu

 

 

 

 

 

 

 

La-Maison-du-chat-qui-pelote.jpg

 

 

 

 Article d'Ana sur La Maison du Chat-qui-pelote.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Balzac La Vendetta1

 

 

 Article de Caroline sur La Vendetta.

 

 

 

 

 

 

 

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9 janvier 2013 3 09 /01 /janvier /2013 13:00

samedi 6 octobre 2012

 

Les portes du métro se referment derrière moi dans un claquement sourd et je m’engage dans le couloir étroit, parmi la foule qui revient de sa pause déjeuner. Je ressors des tunnels et cherche à me repérer. J’ai rendez-vous à 14 heures avec Madame Sophie Refle, traductrice entre autres de Keigo Higashino chez Actes Sud1, qui a eu la gentillesse de m’inviter chez elle. Je tourne dans une petite rue du centre de Paris, puis une autre et encore une autre. J’ai hâte. Nous n’avons eu que quelques échanges brefs par mail avant cette rencontre, et j’espère que l’interview que je m’apprête à rendre ici se déroulera bien. Après tout, excepté les courriers, le seul contact que nous ayons eu se résume à moi sur mon canapé lisant ses traductions.

Elle m’ouvre la porte de son appartement avec un sourire accueillant et m’oriente vers le salon où je m’installe. Je démarre le dictaphone, et le travail peut commencer.

Higashino-Le-devouement-du-suspect-X.gifLa conversation s’engage sur Higashino et ce que j’ai pensé des enquêtes de Galileo, comme les Japonais les appellent, intrigues scientifiques et enchevêtrées aux questions sans réponses.

 

Comment traduire quelque chose comme cela ? me suis-je demandé.

Je trouve que Le Dévouement du suspect X était plus compliqué à traduire du point de vue scientifique, avec les mathémathiques notamment – je suis absolument nulle en maths –, j’avais très peur. Ce qui est amusant, c’est que quand le livre est paru, un professeur de maths, quelqu’un qui enseigne et qui travaille au CNRS, une haute autorité des mathématiques, m’a écrit pour faire un commentaire. J’avais peur, je me suis dit : « Il va dire que c’est complètement à côté, qu’il n’y a aucun sens », mais pas du tout, il faisait une remarque sur autre chose, j’en aurais d’ailleurs presque pensé que quelque chose dans l’intrigue lui avait échappé, mais toujours est-il que du point de vue des mathématiques, j’avais bien compris. Quand on traduit, heureusement qu’il y a Internet, parce qu’on recoupe les informations, on réfléchit, sinon on marche sur un fil. On peut demander, les gens sont gentils en général quand on leur explique. Par exemple, le prochain Higashino qui va sortir chez Actes Noirs parle de l’énergie atomique. Là aussi, je me suis beaucoup documentée. Higashino a une formation de scientifique, il aime parler de science dans ses livres.


 
Pour le lecteur, surtout s’il n’a pas de formation scientifique, c’est parfois difficile de s’y repérer, dis-je en ayant en tête mon image précise en train de relire plusieurs fois un passage assez ardu d’équations mathématiques.

 Les points de vue du lecteur et celui du traducteur sont complètement différents. Quand on lit, on lit, on se laisse porter, on a une compréhension approximative en fait. Il faut que le traducteur arrive à tout comprendre, même s’il ne va pas tout mettre dans sa traduction, bien sûr. Il s’approprie l’intégralité du texte, mais d’un autre côté je pense qu’il faut faire en sorte que toutes ses connaissances et ces notions acquises ne fassent pas obstacle. On veut en mettre plus, pour être plus clair, mais quand on réfléchit, en tant que lecteur, l’important est de comprendre l’ensemble. Il faut que ça veuille dire quelque chose.



Elle rit un peu, l’appréhension des premiers échanges s’estompe, nous nous habituons l’une à l’autre. Je lui demande si elle lit les livres avant de les traduire, ou si, comme d’autres, elle fonce directement dans le travail de traduction.

Je les lis en entier, je ne pense pas que je pourrais me lancer tout de suite, et je n’en ai pas envie. Je participe à un séminaire sur la traduction suédoise depuis quatre ans, et Elena Balzamo, qui l’anime, pense que le traducteur doit lire le plus possible de l’auteur qu’il traduit, et je suis de cet avis. Bien sûr, pour Higashino, je ne peux pas tout lire, sinon je ne lirai que ça.



En effet, il est plus que prolifique, même si très peu nous en arrive.

Au Japon, on n’écrit pas de la même manière qu’en France. La pression pour écrire est très très forte, et Higashino publie en moyenne deux titres par an.



Sans compter qu’il fait aussi un peu de manga, dont un est traduit en France.

Quand on lit des mangas, en général l’auteur est un peu moins important.



Au-temps-de-Botchan.gifIl se trouve que nous ne sommes pas très amatrices de mangas, ni l’une ni l’autre, et pourtant elle a commencé la traduction par des mangas,  Au temps de Botchan de Jirô Taniguchi en l’occurrence, un manga littéraire.

 

Une expérience très enrichissante qu’elle a beaucoup aimée, me confie-t-elle, car Taniguchi écrit avec le scénariste ; ainsi le texte est vraiment coordonné à l’image.

Le travail est complètement différent ; c’est un peu comme le sous-titrage. Une traduction d’un roman, il y a le texte et c’est tout, alors que là on peut toujours s’appuyer sur l’image. Les exigences non plus ne sont pas les mêmes, il y a une question de place et de nombre de mots. En toute honnêteté, c’est plus facile, on peut se permettre d’être moins clair car l’image est là pour compléter. J’ai fait quelques sous-titrages en japonais et en suédois vers les années 2000 pour la Biennale d’Orléans, c’est très amusant.



La conversation suit son cours et dévie, on ne sait trop comment, vers les notes de bas de pages, grande question pour beaucoup de traducteurs qui la voient comme un échec.

Oh, quand il en faut, il en faut. La question est compliquée, surtout dans le cadre d’un roman parce que ça casse le rythme de lecture. Le prochain Higashino est sorti au Japon en 1998, il y a des choses qui ont beaucoup changé depuis. Dans le livre, tout se fait par télécopie, une seule personne a un téléphone portable, des ministères ont changé... Le problème quand on traduit, c’est que si on n’explicite pas quelque chose, on n’a pas envie d’être pris pour un imbécile qui n’a rien compris, c’est un peu une question de fierté de traducteur. Dans ce cas, on peut mettre une note de bas de pages, mais on l’évite autant que possible.



L’éditeur a-t-il son mot à dire dans la traduction ? S’il y a un passage à changer, ou autre ?

Bien sûr ! En principe l’auteur…hum, lapsus, lapsus, le traducteur envoie son travail, et l’éditeur, quelque temps après,  rappelle et là, il faut tout faire tout de suite. Le Seuil travaille à l’ancienne par exemple ; la traduction est remise à un préparateur, qui met en forme et qui peut faire des suggestions sur le texte, et c’est un vrai travail d’équipe. Pour la traduction, qui est un métier très solitaire, partager fait vraiment du bien. Après viennent les épreuves, qui sont lues par un correcteur, pour lisser le texte. Le traducteur peut refuser un changement, pour des questions de langue, de style.



Le style, justement. Comment arrivez-vous à le rendre, c’est l’expérience qui parle ?

J’ai traduit une BD qui se passait à Kyūshū, l’île la plus au sud. Au Japon, les dialectes sont encore très forts, ça se ressent sur les accents. C’est un problème, en France, nous nous comprenons même avec des différences régionales, alors que là même le verbe est susceptible de changer. Même oralement, il arrive parfois qu’on ne comprenne absolument rien. Internet aide beaucoup dans ces cas-là. Au final, j’ai repris contact avec un ami originaire de la même région pour vérifier. On travaille aussi avec les niveaux de langue. Au Japon, on parle en patois avec des gens dont on est proche, c’est très codifié. Pour le moment, le texte n’est pas publié, c’est la seule fois où j’ai eu un souci avec la personne chargée d’approuver la traduction, nous n’avons pas du tout été d’accord. Mais bon, ils m’avaient payée, c’est le principal !



Dure question que celle de la rémunération, sujet délicat, mais je m’y risque tout de même : Comment cela se passe-t-il au niveau de la rémunération ? Vous êtes payée au feuillet ?

Comme toujours en traduction, on est payé pour une page de 1500 signes avec un barème spécifique. Après, tous les détails sont dans le contrat, il y a toujours une avance, un « à-valoir ». C’est calculé sur une vente de 3500 ou 4000 exemplaires, quelque chose comme ça, donc s’il y en a plus qui sont vendus ou qu’il y a besoin d’un tirage supplémentaire, on touche un pourcentage pour ce qui est au-dessus du contrat. »



J’ose ? Je n’ose pas ? Allez, j’ose :  si ce n’est pas indiscret, vous arrivez à en vivre ?

À peu près, oui. Ça va, c’est un choix, j’ai d’autres revenus, je fais d’autres choses à côté. Je pense que tous les cas sont différents. La personne qui a traduit Harry Potter doit bien gagner sa vie, par exemple. On finit par traduire beaucoup, et les petites ruisseaus font les grandes rivières. Si on a de la chance et que dix bouquins se sont bien vendus et continuent à se vendre, on touchera chaque année un petit quelque chose.




Ouf, les questions délicates sont passées, je m’avoue un peu soulagée, même si je ne risquais pas grand-chose. Petit silence où chacune reprend ses esprits en écoutant le bruit de la pluie contre la fenêtre. La lumière est tamisée, l’ambiance intimiste, on se détend. Parlons de quelque chose de plus simple, si vous le voulez bien : Comment en être venue au japonais ?

Oh le japonais ! En fait, la raison la plus évidente, c’est qu’après mon bac, je suis partie un an en Suède. Je viens d’une région biligue allemand-français, mes parents parlaient allemand à la maison quand ils ne voulaient pas qu’on comprenne. Les langues, c’est une histoire de famille, et j’adorais ça, même la traduction, bien que je ne m’y sois mise que bien plus tard. Donc, je suis partie en Suède dans le cadre d’un échange culturel ; ensuite, comme je ne savais pas quoi faire, je suis allée approfondir mon allemand. Quand je suis revenue en France, je me suis dit qu’il fallait que je fasse de l’anglais, mais j’avais peur de m’ennuyer en ne faisait que ça. J’avais envie de faire une autre langue. Quand j’étais en Allemagne, j’avais des amis japonais qui suivaient les cours de langue pour étrangers. Les Japonais étaient très calmes, comme tous les Japonais et un jour, j’ai vu deux Japonais en train de s’engueuler, pour parler vulgairement, alors que d’habitude, vous connaissez les Japonais, ils s’engueulent assez peu. Quand je leur ai demandé pourquoi, ils m’ont répondu que c’était au sujet de la manière dont ils devaient s’appeler l’un l’autre. Je pense maintenant qu’ils m’ont raconté strictement n’importe quoi, mais peut-être que tout est parti de là. En japonais, la langue est très hiérarchisée. L’un avait appelé l’autre sans dire – san, par exemple, et que deux Japonais discutent de ça, je n’en revenais pas ! Une langue où on peut discuter de la manière dont on s’appelle l’un l’autre ! En France c’est impossible, Madame, c’est Madame, point. Puis, même quand j’étais enfant, mes parents sont partis au Japon, je devais avoir huit ans, et ils sont revenus avec de ces choses ! C’était la période de la croissance, ils avaient des choses qu’on ne trouvait pas en France. Ça doit être la conjonction des deux.



Et vous êtes partie en fac de japonais ?

Oui, j’ai fait Langues orientales, et la fac d’anglais à côté.



Vous n’avez pas fait d’école de traduction particulière ?

Non, non, ce qui m’intéressait, c’était partir au Japon. La première fois que j’y suis allée, j’avais beaucoup travaillé. Langues O’ a un rythme de progression très rapide, c’est difficile, et quand j’ai débarqué, à ma grande surprise, je ne comprenais strictement rien, alors que j’étais une des meilleures de mon année !



Nous rigolons de plus belle, encore plus que pendant tout le reste de l’échange. Il est vrai que la langue japonaise réserve pas mal de surprises. Nous discutons ensuite de nos expériences au Japon, de mon voyage, de ses voyages. Nous sommes parfois allées aux mêmes endroits, dans des petits villages où aucun touriste classique ne se serait risqué. On se conseille, même, parce que « ça, il faut vraiment le voir ! ». Nous discutons de tout, du pays, de ses habitants, de la langue, de la culture avec des anecdotes amusantes d’un côté comme de l’autre. Prenons la télé japonaise par exemple : outre les pubs déjantées, nous avons abordé la question du doublage.

 

Elle me dit que la langue du doublage des films occidentaux a été créée de toutes pièces. En France, c’est du français classique, même si certains films sont mieux doublés que d’autres. Le japonais de doublage est une langue qui n’a qu’un lointain rapport avec la langue originale. Le vocabulaire est le même, mais l’agencement verbal et l’intonation sont différents. C’est comme pour signifier le grand truc japonais du je-ne-peux-pas-comprendre / tu-ne-peux-pas-comprendre, j’espère que vous saisissez, ce n’est pas très clair.



Je saisis très bien. Quand on voit un film américain – mauvais, qui plus est – doublé en japonais, on s’en souviendra toute sa vie. Nous en revenons à la traduction (quand même). Pensez-vous que la traduction est quelque chose qui puisse s’enseigner ?

Je ne sais pas, je sais que ça se fait beaucoup. Je suis plus ou moins adhérente à l’ATLF, et je suis allée à une de leurs formations à Charles V. Je pense qu’on peut enseigner des choses, par contre je crois beaucoup aux ateliers de traduction. Là on apprend à écouter, à bien tout voir. J’ai beaucoup appris à l’atelier de traduction, d’une langue ou d’une autre, il y a des choses qui se recroisent. C’est mieux sous la forme d’un atelier, parce que franchement, rien que le mot « traductologie » est d’une laideur extraordinaire. Si on utilise un mot comme ça, c’est déjà mal parti.



Traduire c’est un peu écrire, non ? Au moins avoir un peu de réflexion, savoir tourner une phrase…

C’est vrai qu’il vaut mieux, mais beaucoup de traducteurs ne sont pas dans ce cas-là.



Je lui cite l’exemple d’un livre que j’avais lu il y a quelques années, traduit par trois traducteurs différents. Le fond était bon, mais la langue laissait à désirer du point de vue de la construction. Les traducteurs avaient dû se répartir chacun une partie du livre, il n’y avait donc aucune cohérence de style.

C’est très étrange la question de la perception de la traduction, me répond-elle, je pense qu’une traduction bien faite ne doit pas se voir. C’est totalement subjectif, mais pour moi c’est essentiel. Ce que je veux faire, c’est écrire du français. Si les gens lisent du japonais traduit, ça n’a plus beaucoup d’intérêt, ni pour une langue ni pour l’autre. Je pense qu’il faut écrire en français. Si le texte est écrit en suédois, en japonais, en langue normale, mon français sera normal. Mais je n’écris pas, je ne fais que traduire.



Vous ne voulez pas écrire ?

Non, je pense qu’il y a beaucoup de traducteurs qui auraient aimé écrire, mais qui n’osent pas et se cachent derrière les textes, et c’est tout à fait mon cas ! Je n’ai aucune ambition pour ça, et c’est pour ça que j’aime bien traduire des choses qu’on me demande de traduire. Je suis bien, blottie derrière mes textes, au fur et à mesure qu’ils m’arrivent.



Combien de temps mettez-vous pour traduire ?

Oh, ça dépend. Higashino va relativement vite. Le dernier que j’ai envoyé avait presque 600 pages en japonais, et j’ai mis six mois, mais ce sont des petites pages.



Je la vois se lever, passer derrière le rideau qui cache le fond de la pièce où je devine un petit bureau, un ordinateur, et aussi ( et surtout !) des étagères remplies de livres. Elle replie le rideau, je n’en verrai pas plus, mais je devine le nombre d’heures et de journées passées dans cette pièce. Elle me tend ledit ouvrage, un livre de poche avec pour titre 天空の蜂, L’Abeille du ciel, de Keigo Hisahino.
 

Hogashino-02.jpg

 

Elle reprend :

Je vais assez vite avec Higashino ; pour du polar, un auteur qu’on connaît bien, ça peut vraiment aller vite. Pour de la littérature, c’est beaucoup plus lent.



Comment arrivez-vous à rendre les « problèmes de culture »… comment dire ? Les réalités japonaises et les nôtres sont parfois très éloignées.

C’est compliqué. Par exemple, dans celui-ci, ça se passe dans un monde très occidentalisé, mais dans Le Dévouement du suspect X, il y avait une véritable réalité sociale, les rapports entre profs, et tout. Par rapport au Japon, je refuse tous les préjugés qu’on peut avoir (J’acquiesce, je sais exactement ce que ça lui fait). À moins que ce ne soit important, voire vital, je n’insiste pas. S’il faut expliciter, je le fais, mais je n’en fais pas tout un fromage.



La conversation reprend sur Le Dévouement du suspect X, et nous nous y attardons. Comment avons-nous chacune ressenti l’ambiance du livre ? Quel rapport avec ce que nous connaissons de Tokyo ? Et puis, immanquablement, les voyages reviennent dans nos esprits, et on recommence à se les raconter. Nous repartons mentalement au pays du Soleil Levant. Le Japon est une source de discussion inépuisable, après tout. Peu à peu, nous revenons à Paris, aux livres, à la traduction. Vous est-il déjà arrivé de proposer une traduction ?

Le prochain Higashino, même si le directeur de la collection ne m’a pas encore répondu, c’est moi qui l’ai proposé. A priori, L’Abeille du ciel, même si je ne sais pas comment il va s’appeler au final, c’est un projet personnel. Souvent, quand on propose quelque chose, il faut faire au moins une fiche de lecture, il faut traduire des extraits, mais comme Higashino marche plutôt bien et que j’ai une bonne relation avec le directeur de collection… J’avais vraiment envie de le traduire. Sinon j’ai beaucoup proposé, mais c’est la première fois que ça marche, disons. Même en japonais, ça marche de moins en moins. La manière dont fonctionne le livre aujourd’hui, avec les agents littéraires qui présentent des projets aux éditeurs, on peut vendre à un éditeur les droits internationaux de romans qui ne sont pas encore écrits. Le traducteur a eu historiquement un rôle de passeur, c’est toujours possible, mais dans une moindre mesure. En japonais, on est un peu plus protégés, il y a de plus en plus de traductions chez différentes maisons d’éditions, Actes Sud, Picquier, un peu le Seuil, Gallimard… Proposer est difficile, mais en japonais un peu moins peut-être, le Japon est à la mode et il y a de plus en plus de traduction. Et puis, bon, les éditeurs aiment bien que ça vienne d’eux.

Higashino-Un-cafe-maison.gif

Tout à l’heure quand vous me parliez de L’Abeille du ciel, je me suis demandé, comment traduisez-vous les titres ?

Oh ce n’est pas moi, on décide avec l’éditeur. Un café maison s’appelle à l’origine 聖女の救済, Le Sauvetage de la sainte. Je ne comprenais pas pourquoi il s’appelait comme ça jusqu’à la fin du roman, quand elle explique qu’elle veille sur lui tout le temps. Elle lui accorde le droit de vie, en fait. « Kyûsai (救済)» fait référence à ça. Le personnage est en plein délire, elle se prend pour une sainte, une déesse qui le sauvait au quotidien et qui avait droit de vie ou de mort. Je l’ai expliqué au directeur de collection, il a compris, mais c’est un peu abstrait. C’est lui qui a proposé « Un café maison », et j’ai trouvé ça génial. Pour le prochain, je pense que « L’Abeille du ciel » peut marcher.



Nous parlions tout à l’heure de « traduction cliché ». Comment faites-vous pour les éviter ?

C’est un problème surtout pour traduire les kanjis ; nous n’avons pas forcément de correspondance en français, sans compter l’énorme différence de culture. Quand je lis un passage ou une expression un peu obscurs, même pour un lecteur japonais, je garde l’obscurité. Il faut bien garder à l’esprit que c’est le lecteur qui compte d’abord. Quand il y a un jeu de mots absolument évident, que c’est drôle, il faut le faire comprendre, même si ça porte sur un nom. On en discutait au séminaire de suédois, il arrivait qu’on francise les noms. On a traduit une pièce de théâtre, dont un des personnages s’appelait Rut. Nous l’avons retranscrit avec un h final. Mais nous avons vraiment eu une discussion de professionnels. Nous travaillons dans une langue différente, pour nous ce n’est pas quelque chose de dérangeant d’avoir un personnage qui s’appelle Rut. Si j’ai une Kyôko je ne vais pas la traduire par une Marie.



J’ai remarqué que ça se faisait beaucoup à une époque. Je regardais Cat’s Eyes en français étant petite, elles s’appelaient Alex, Tam et Tia, ou quelque chose comme ça, et quand je l’ai regardé en japonais, Tam était Hitomi, les autres avaient tous des noms différents. Maintenant on a plus tendance à garder le nom japonais, mais dans les vieux animés doublés en français, rarement on pouvait deviner que c’était japonais à la base. Je me suis souvent posé la question, je me suis dit que c’était peut-être par rapport à la réception de la culture nippone en France…

Certainement. De toute façon, je n’aime pas changer les noms.



Comment travaillez-vous en fait ?

C’est variable, même si on retrouve plus ou moins les mêmes étapes. Je lis le roman, je fais un premier jet, des fois plus vite que d’autres. Pour Higashino, je le reprends sur écran, je fais une sortie papier, puis je le reprends sur papier et je reporte les corrections sur écran. Pour Higashino, c’est suffisant. Après viennent les épreuves, mais comme je m’entends bien avec Actes Sud, une fois les épreuves sorties je peux encore faire des changements. Quand c’est un texte plus littéraire, c’est différent, un peu plus long. Il peut y avoir jusqu’à quatre relectures, et quand on est en plus pressé par la date de remise…

 

 

 

Ça vous arrive d’être débordée ?

Débordée, oui? toujours un peu. Je travaille bien sous pression, je préfère avoir trop de choses à faire.



Racontez-moi une journée type, par exemple.

Ça fait 5-6 ans que je fais ça à temps plein. Pendant longtemps, le matin, j’étais à ma table de travail mais je n’étais pas efficace. Maintenant je travaille pour nippon.com, c’est un peu différent. Quand j’ai regardé les interviews de traducteurs sur le site que vous m’avez envoyé, il y a un monsieur qui dit qu’il travaille 16 heures par jour, quelque chose comme ça. J’ai eu envie de me cacher sous la table ! Mon temps utile de travail est entre midi et 8 heures, mais pas d’affilée. J’ai besoin de temps pour me préparer au travail. Quand on travaille seul, avec seulement le texte et l’écran, les périodes de creux sont plus évidentes. À plusieurs, on discute un quart d’heure pour se détendre et on ne le voit pas passer de la même manière.



J’ai une dernière question, très théorique. Nous avons parlé à l’IUT du rapport Assouline. Êtes-vous d’accord avec la grande interrogation du rapport sur la question du statut juridique du traducteur, sur son statut de créateur ?

Bien…C’est déjà un peu le cas, non ? C’est de la création intellectuelle, après tout. Je suis d’accord. Quand je lis une bonne traduction, je me dis : « Tiens, ça doit être facile à traduire, tellement le texte coule tout seul ». Le travail du traducteur, comme je vous le disais, c’est un drôle de rôle. S’il fait bien son travail, il est invisible. On ne remarque notre travail que quand il est mal fait. On joue un rôle essentiel, même si les gens pensent que nous sommes interchangeables, si nous n’étions pas là, beaucoup de choses ne le seraient pas là non plus.



Nous parlons des chiffres de la rentrée littéraire, de la réception de la traduction par le public. Pour un livre qui a très bien marché dans les pays anglophones et qui fait un démarrage lent en France, on va tout de suite dire que ça vient de la traduction, sans chercher à comprendre les attentes du lectorat.

Le traducteur est dans une position ingrate de toute façon, dit-elle en souriant. Mais, même en sachant ça, c’est quelque chose que j’ai toujours aimé faire. Je m’y suis mise après 40 ans, en me disant que si je voulais le faire, c’était maintenant ou jamais. J’en ai toujours fait dans les métiers que j’exerçais avant, mais je voulais faire de la traduction littéraire. J’ai habité à droite à gauche, j’ai eu plusieurs postes, mais c’était toujours autour des langues, assistante, coordinatrice de projet, etc. puis traductrice dans une agence de traduction avant de m’y mettre à temps plein.




La pluie tombe encore sur les fenêtres et mon interview se termine. Nous parlons de littérature japonaise, encore et toujours, de ce que nous avons lu et de ce que nous allons lire, nos auteurs préférés, et de ce que les gens lisent. Des anecdotes de rayon de mon côté, de discussions avec ses libraires du sien… Nous discutons du polar, de sa philosophie, de la façon dont il aborde les questions de société, nous nous laissons porter, uniquement distraites par un soulèvement du rideau suivi d’un miaulement amical à mes pieds.

Je finis par rassembler mes effets, éteindre le dictaphone, puis je remets mes chaussures. Nous nous disons au revoir sur le pas de la porte, avec la promesse de se tenir au courant. Elle m’a raconté son monde, et je lui ai donné un aperçu du mien. Il y avait elle, il y avait moi, et entre nous, une montagne de livres. Comme elle me l’a dit, « La lecture lie les gens ».

J’ai passé une super après-midi, et j’attends le prochain Higashino avec une impatience que vous ne pouvez même pas soupçonner.
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Propos recueillis par Marie, LP.

1. Outre Higashino chez Actes Sud, elle a entre autres également traduit Tarô, un vrai roman de Mizumura Minae, ainsi que de grands auteurs comme Shinichi Abe, Yu Miri, Taniguchi ou Kawakami Hiromi.

 

 


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Published by Marie - dans traduction
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9 janvier 2013 3 09 /01 /janvier /2013 07:00

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Jonathan FRANZEN

La Zone d’inconfort

Titre original

The Discomfort Zone, 2006

traduit par Francis Kerline

éditions de l’Olivier, 2007

 

 

 

 

 

 


 

 

 

Biographie : voir Wikipedia

 

 

 

La Zone d’inconfort et un récit autobiographique écrit en 2006.

 

Lorsque le livre commence, le narrateur est adulte, sa mère vient de mourir : c’est l’élément déclencheur du récit. Pourtant aucun pathos ne découle de cet événement, il s’agit plus des aléas de la vente d’une maison, de petites anecdotes politiques sur la vie américaine et de quelques souvenirs anodins par-ci par-là.


Le ton est cynique, drôle également mais surtout très détaché.


Ce ton restera pour le reste de l’ouvrage où l’auteur apparaît comme quelqu’un de décalé, peu ancré dans la réalité, ou du moins jamais dans l’introspection sentimentale.

 


 

Après cette introduction, nous retournons à l’époque de son enfance entrecoupée d’éléments des aventures de Snoopy. L’auteur raconte les péripéties de Charlie Brown pour illustrer sa propre vie mais sans jamais expliciter le lien entre les personnages et lui. Certains événements marquants viennent bouleverser sa famille mais le récit s’attache plutôt aux conséquences indirectes.


Le ton est moins incisif, le fil plus décousu.

 

 


Par la suite, c’est l’adolescence et les BD disparaissent au profit de réflexions plus concrètes avec un portrait intéressant de la jeunesse des années 70 à travers Camaraderie et le personnage charismatique du Père Mutton.


L’auteur commence à s’affirmer, à s’intégrer dans la société et le monde qui l’entoure. Cette affirmation sera encore plus intense au lycée avec la formation du groupe DIOTI, groupe d’action créant un terrorisme de l’absurde au sein du lycée et entraînant jusqu’au proviseur dans le jeu.


C’est ici que l’auteur se révèle ainsi que son désir d’écrire : une nuit, avec ses camarades, il s’introduit dans le lycée pour subtiliser les cloches des sonneries et les cacher, laissant derrière eux un jeu d’indices pour que le proviseur les retrouve. Voici ce qu’en retire l’auteur :

 

 « Arriver à l’école quatre heures plus tard et la voir si peuplée après l’avoir vue si déserte : ce fut comme voir habillée en plein jour la première personne avec qui l’on a passé la nuit nu.


Puis le silence, à huit heures et quart, quand la sonnerie eût dû retentir : cette silencieuse transformation de l’ordinaire, cet applaudissement à une seule main, cette magnifique absence, c’était là le genre de poésie que je voulais apprendre à écrire. »

 

Cette période s’achève et nous suivons l’auteur à l’université, années qu’il considère comme les plus heureuses de sa vie…  Il semble en revanche s’agir plus d’années de frustration que de bonheur. L’auteur échoue en effet sur le plan qui l’obsède : les filles et l’amour. De même il découvre un nouveau mentor dans son professeur de littérature allemande mais reste sans arrêt décontenancé et bouleversé profondément par ce que celui-ci lui enseigne des œuvres abordées. De longs extraits de Goethe, Mann ainsi que des analyses critiques de leurs travaux sont au cœur de ce chapitre où l’auteur apprend qu’il existe plusieurs interprétations paradoxales possibles dans les lectures comme dans la vie…

 

Enfin, nous passons directement à l’adulte qu’il est devenu avec sa grande révélation : l’ornithologie. L’auteur se découvre en effet une passion pour les oiseaux qui l’aideront à voir enfin le monde qui l’entoure ainsi que ce qu’il est lui-même. Il explique d’ailleurs s’identifier à eux et comprend qu’il est passé à côté de bien des choses avant leur rencontre.

 

 

 

En réalité dans ce livre l’auteur parle de lui dans des parenthèses, ne se révèle que dans de petites anecdotes relatives à ses parents dont il critique le conformisme et qui semblent l’empêcher de se construire une personnalité propre. À ces entraves s’ajoute un manque de confiance à la fois en lui-même mais également dans les autres et le monde en général.

 

Ce récit semble ainsi expliquer les thèmes récurrents des œuvres de Franzen : les relations familiales compliquées, la difficulté de grandir, de s'assumer, de faire face à la vieillesse et la maladie ou les complications et échecs des relations de couple se retrouvent dans Les Corrections, ouvrage traitant des non-dits d’une famille aux individus tiraillés, en conflit, en quête d’eux-mêmes…

 

Le portrait de ses parents se retrouve également dans Freedom où une femme rêvant d’être l’épouse parfaite à l’américaine s’enferme dans un mariage alors qu’elle aime un autre homme : le meilleur ami de son mari. La difficulté des relations de couple, les attentes sociales et familiales qui ne correspondent pas aux sentiments, etc. : il semblerait que ce soit dans cet environnement que l’auteur ait grandi.

 

 

Karine, AS édition-librairie


 

Jonathan FRANZEN sur LITTEXPRESS

 


 

Jonathan Franzen Freedom

 

 

 

 Articles d'Elodie et d'Emmanuelle sur Freedom

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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8 janvier 2013 2 08 /01 /janvier /2013 13:00


Ce samedi 15 décembre, avant-dernier week-end avant les fêtes, en quête de cadeaux de Noël et d’événement littéraire, je me dirige tout d’abord vers la librairie Mollat où j’ai prévu d’assister à la rencontre avec trois membres de Charlie Hebdo.

Il s’agit de Charb, Catherine Meurisse et Tignous. Charb est le directeur de l’hebdomadaire depuis le départ de Philippe Val en mai 2009 et également un des plus précieux dessinateurs du journal. Catherine Meurisse et Tignous sont également des dessinateurs réguliers de l’hebdomadaire satirique.

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Ces trois dessinateurs et auteurs étaient présents pour présenter et dédicacer la dernière parution de la maison Les échappés, appartenant à Charlie Hebdo et publiant ses auteurs. En effet, est sortie en librairie le 18 octobre dernier une compilation des meilleurs dessins couvrant la période 1992-2012 : 20 ans de Charlie Hebdo. Ce pavé de 320 pages reprend plus de 1 000 dessins dont ceux de Cabu, Wolinski, Jul (Silex and the city), Riad Sattouf (La Vie secrète des jeunes), Tardi (Le Cri du peuple, Adèle Blanc-Sec), Charb, Tignous, Catherine, Gébé (ancien directeur de publication), Willem et bien d’autres encore…


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Ils dédicacent tous trois dans l’espace « Expo » de chez Mollat, la file d’attente est longue et la pile de vingt ans de Charlie Hebdo diminue à grande vitesse et doit être régulièrement réapprovisionnée par les libraires. Après quelques quarts d’heure d’attente, je peux enfin rencontrer les trois dessinateurs. À commencer par Charb qui demande pour qui sera le livre et quelle est un peu sa vie afin de personnaliser le dessin au maximum. Le trait du dessinateur est très rapide et sûr, et le dessin apparaît vite sous les traits du gros marqueur noir. On reconnaît tout de suite le style de Charb. Je lui pose quelques questions concernant l’album et la sélection des dessins et j’apprends que les dessins ont été choisis en fonction des événements marquants de ces deux dernières décennies ou en fonction de leur succès parmi les dessinateurs. Charlie Hebdo est revenu dans la presse française en 1992 après onze ans d’absence, cet album a pour but de bien montrer que Charlie Hebdo a réussi à rester et se faire une place dans l’actualité française malgré des difficultés financières (pas de publicité dans le journal et de nombreux procès par l’extrême-droite catholique française). L’ouvrage passe ensuite dans les mains de Catherine, jeune dessinatrice et illustratrice qui croque rapidement un dessin selon toujours la personnalité du lecteur. L’ambiance est toujours conviviale, les lecteurs discutent entre eux et apprennent à se connaître en partageant leurs anecdotes à propos de l’hebdomadaire, autour des trois auteurs. Au bout de la table, Tignous, caché derrière la pile de 20 ans de Charlie Hebdo en retard, réfléchit très consciencieusement au dessin qu’il pourra faire. L’inspiration vient beaucoup moins vite que pour les deux premiers mais le résultat est tout aussi satisfaisant.

Cette rencontre a été très plaisante, l’occasion de parler avec des auteurs de l’actualité en France et de sympathiser avec d’autres lecteurs. Cela permet aussi de mettre des visages sur des dessins, les dessinateurs ayant tous un style très différent.

À la fin de cette rencontre, je me dirige vers une dédicace au secteur jeunesse. J’observe. Il s’agit de l’auteur Olivier Tallec, qui dédicaçait le dernier volume de Rita et Machin aux éditions Gallimard Jeunesse. La queue est aussi longue que chez Charlie Hebdo, l’album faisant un cadeau parfait pour un petit enfant dans les jours à venir. Olivier Tallec est illustrateur jeunesse publiant souvent au Père Castor (Grand loup petit loup -  La croute) et chez Gallimard pour la série Rita et Machin. Il est aussi dessinateur occasionnel pour de nombreux titres de presse parmi lesquels Elle, Télérama ou bien Libération.


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Les dédicaces sont très belles, le coup de crayon est soigné et les dessins très épurés grâce au style presque bichromique d’Olivier Tallec (dessins en noir et blanc accompagnés de rouge). Les enfants seront ravis au matin de Noël de découvrir un album dédicacé. Brièvement, Rita et Machin raconte les aventures d’une petite fille et de son chien à la tache rouge très reconnaissable.
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Je sors ensuite de la boutique et tombe sur une lecture au « 91 rue Porte-Dijeaux ». Il s’agit de l’animation « Conte et raconte », fruit d’un partenariat entre la librairie Mollat et le conservatoire de Bordeaux Jacques Thibaud. Il s’agit cette fois de l’acte II : Même pas peur.

Pour ne pas déranger la représentation, je choisis de rester dehors et de regarder derrière la vitre. La salle comprend quelques parents et surtout des enfants, et les quelques acteurs qui présentent les contes. Ces acteurs sont les élèves de la section « Comédie » du conservatoire de Bordeaux. Le projet est de donner envie de lire aux enfants par la lecture de contes sur diverses thématiques comme : la peur, l’apprentissage de l’autonomie ou bien la curiosité et la découverte du monde extérieur.

Le thème du jour est la peur et la lecture se fait autour de quatre ouvrages :

  • Le crafougna de Stéphane Sevrant
  • Mille petits poucets de Yann Autret
  • La chasse au monstre de Norbert Landa
  • L’arbre sans fin de Claude Ponti


Les comédiens sont parfaitement imprégnés de leurs rôles et la lecture a l’air de plaire aux petits et grands de la salle.

Je me dirige maintenant vers Bd Fugue, rue de la Merci, où par surprise je m’aperçois qu’une dédicace est en cours. Ce samedi est décidément bien chargé et les libraires en profitent pour attirer encore plus de monde dans leurs librairies. Il s’agit ici d’une rencontre avec Turf, l’auteur et dessinateur de la bande-dessinée Magasin Sexuel parue chez Delcourt.


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L’attente a l’air d’être beaucoup moins longue ici, même si le dessinateur a l’air de prendre son temps pour dessiner. Mais le résultat est toujours là avec de grandes dédicaces en pleines pages assez magnifiques. Magasin sexuel est la dernière série de Turf ; avant cela, il a publié chez Delcourt aussi la série à succès La Nef des fous, comprenant 9 volumes et achevée en 2009. Magasin sexuel est une bande-dessinée humoristique à destination d’un public ado-adulte. Il s’agit de l’histoire d’une jeune commerçante ambulante, proposant des sex-toys sur les marchés d’un petit village. Forcément, la réaction des habitants peu habitués à ce genre d’objets sera une grande partie de l’intrigue des albums.


De plus, une fois rentrée, je me suis rendue compte de l’animation jeunesse à La Machine à lire, où la librairie recevait Henri Galeron pour son album Paysajeux, une image peut en cacher une autre, publié chez Les grandes personnes.


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En conclusion, un samedi riche en rencontre littéraires où j’ai pu aborder des auteurs, dessinateurs et comédiens aux genres très variés. Cela a aussi été l’occasion d’observer les animations proposés en librairie pendant les périodes de fêtes où les dédicaces sont nombreuses et surtout pour des ouvrages humoristiques ou se destinant à la jeunesse.


Jessica, Année spéciale Édition-librairie

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8 janvier 2013 2 08 /01 /janvier /2013 07:00

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Paul AUSTER
Léviathan

(Leviathan)
Traduit de l’américain
par Christine Le Bœuf
Viking Press, 1992
Actes Sud, 1993
Babel, 1994
Livre de poche, 1996

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’auteur
 
Né en 1947 dans le New Jersey et parfois qualifié de « plus français des écrivains américains », Paul Auster a traduit Sartre, Simenon ou Mallarmé lors de son séjour parisien. On lui doit des œuvres reconnues, notamment La Trilogie new yorkaise, Mr Vertigo, Dans le scriptorium et pour les cinéphiles les scénarii de Smoke et Brooklyn Boogie.
 
Léviathan sort en 1992, et est traduit en 1993 en France chez Actes Sud. Il remportera le prix Médicis étranger la même année.

 

Présentation du récit

« Il y a six jours, un homme a été tué par une explosion, au bord d’une route, dans le nord du Wisconsin » (page 1).
 
Peter Aaron écrivain de profession et narrateur de l’histoire reçoit la visite d’agents du FBI à son domicile. Ceux-ci ont retrouvé le corps d’un homme déchiqueté suite à l’explosion de sa propre bombe. Son numéro de téléphone était dans le portefeuille du défunt.
 
Peter Aaron pense tout de suite à son ami Benjamin Sachs, lui aussi écrivain, et devenu poseur de bombes, destructeur de répliques miniatures de la statue de la Liberté. Il en cache l’identité aux agents et décide de rédiger une biographie de son défunt ami avant que le FBI ne découvre l’identité de l’homme. Il veut, par ce biais, essayer de comprendre comment son ami a pu en arriver là, mais surtout expliquer les faits et en donner une version la plus proche possible de la vérité.

 Nous partons donc de la rencontre de ces deux personnages dans un bar miteux de New York, de la profonde amitié et de l’admiration véritable de Peter Aaron pour le talent de Sachs qui vont en naître. Et ainsi vont se greffer de nombreux personnages (presque tous féminins), des rencontres, qui vont faire avancer, évoluer le récit au fil des souvenirs du narrateur.
 
C’est donc un enchaînement de petites histoires dans l’histoire, tout cela rédigé en deux mois dans une forme d’urgence, de lutte contre la montre.
 
Mais finalement Léviathan, c’est surtout un étalage des thèmes qui sont chers à Paul Auster et que l’on retrouve dans l’ensemble de son œuvre.
 
 
 
La statue de la liberté
 
Considérée comme seul emblème unanimement vénéré par les Américains, c’est donc pour la forte valeur symbolique qu’elle revêt que Sachs va s’y attaquer.

 

« Elle exprime l’espoir plus que la réalité, la foi plus que les faits, et on serait bien en peine de découvrir une seule personne qui veuille dénoncer les valeurs qu’elle représente : démocratie, liberté, égalité devant la loi » (page 281).


En réalité, dans le récit, il y’a deux éléments marquants. Le premier c’est une anecdote concernant l’enfance de Benjamin Sachs. Celui-ci et sa mère avaient décidé de visiter la statue de la Liberté, la vraie, et lors de l’ascension de la torche (qui était encore possible à l’époque) sa mère est prise de vertige et ne pourra redescendre que sur ses fesses une marche à la fois. La description de cet événement nous montre bien la panique que celle-ci a ressentie (page 54).


« De ma vie je n’ai éprouvé une panique pareille. Je me sentais complètement dérangée, retournée. Mon cœur était dans ma gorge, ma tête dans mes mains, mon estomac dans mes pieds. J’ai attrapé une telle peur en pensant à Benjamin que je me suis mise à lui hurler de redescendre. C’était horrible. Ma voix résonnait dans toute la statue de la Liberté, semblable au brame de quelque âme en peine ».


Le second événement en rapport avec la statue a, lui, un rôle central, charnière dans l’œuvre puisque c’est à partir de ce moment-là que la vie de Sachs va changer. Cela se passe au cours de la fête du centenaire de la statue de la liberté en 1986 à laquelle nos deux protagonistes sont présents. Ivre, Benjamin pourtant marié va flirter avec Maria (une ancienne relation de Peter), ils vont s’isoler pour regarder le feu d’artifice et il va alors escalader une balustrade dans le but d’obtenir une « meilleure vue » (en réalité l’objectif était plus charnel, simplement avoir un contact physique). Une troisième personne va arriver, trébucher et précipiter sa chute de quatre étages. Celle-ci sera freinée par des cordes à linge et il survivra mais en sera radicalement bouleversé. Après une longue période de mutisme, il considère sa vie passée comme un immense gâchis, et veut lui redonner un nouveau sens. Il se sépare, fuit dans le Vermont et s’attelle à la rédaction d’un nouveau livre qui aura pour titre « Léviathan ».

 

La part du destin
 
Le destin tient une part prépondérante dans l’ensemble de l’œuvre de Paul Auster.

 Benjamin Sachs est né le 6 août 1945, par exemple. Jour d’Hiroshima. Il se dit même « né avec la bombe » (page 39). C’est le destin qui fait trébucher la personne lors du feu d’artifice et c’est le destin qui veut qu’il en ait survécu. Comble du hasard au moment exact de la chute, Peter parlait de la visite de la statue de la Liberté par Benjamin et sa mère.

 C’est aussi la destinée qui agit quand il se perd en forêt, et tue un  homme, en légitime défense. Il s’avère que dans le coffre de cette personne, il trouve une mallette contenant de l’argent, un passeport au nom de Dimaggio et une autre mallette avec du matériel pour la création d’une bombe artisanale. Benjamin va alors partir dans une quête quasi mystique.

 Hasard et coïncidence jouent donc un rôle énorme dans ce roman et dans toute l’œuvre de Paul Auster. La vie de Sachs est faite d’événements improbables qui se télescopent, influent l’un sur l’autre.
 
 
 
Les femmes
 
Il y a une triple relation amoureuse dans ce roman, trois relations fortes et intenses finalement.
 
Tout d’abord, la brève relation de Peter avec Fanny, l’épouse de Ben. Celui va l’apprendre mais pardonner son ami.
 
Plus intéressante, plus dense, est la relation que Peter et Ben vont entretenir avec Maria, cette femme qui mettra Ben sur la piste de Lillian, veuve de Dimaggio. Maria est photographe, très fantasque. Paul Auster s’est directement inspiré de Sophie Calle pour ce personnage. Maria a eu une liaison de quelque temps avec Peter et c’est en voulant la séduire que Ben, lors de la soirée arrosée, va tomber du quatrième étage. C’est chez elle qu’il se réfugie après le meurtre de Dimaggio  et après avoir surpris son ex-femme avec un autre homme. C’est Maria qui le met sur les traces de Lillian, son ancienne complice de frasques adolescentes et femme de Dimaggio. Benjamin va se trouver piégé dans cette relation destructrice jusqu’à éprouver de l’admiration pour Dimaggio en pénétrant dans l’ancienne chambre du mari et en lisant sa thèse sur Berkman, un anarchiste d’origine russe. Il va alors s’identifier à lui et vouloir réaliser son œuvre inachevée.

 
 
Le rapport de l’œuvre à l’auteur et inversement
 
Il y a de très nombreux points de comparaison entre Paul Auster et le narrateur de Leviathan, dont le fait qu’ils  aient les mêmes initiales (Peter Aaron). Le narrateur a vécu en France, connu l’échec de son premier mariage d’où cependant va naître un enfant. Il est écrivain aussi. En difficulté financière, puis reconnu et auteur à succès, il va épouser Iris anagramme de Siri la propre femme d’Auster, Siri Hustvedt. Même l’épisode de la visite de la statue de la Liberté serait autobiographique. Ainsi, dans ce livre, Paul Auster utilise à nouveau sa propre vie pour illustrer son récit.

Mais dans ce roman, il y’a surtout un auteur en manque d’inspiration. Peter (en tant que double de Ben) représente la partie clivée de l’écrivain qui réussit à écrire quand même, non par choix mais par nécessité, (écrire au FBI pour réhabiliter la mémoire de son ami) face à Ben, romancier en mal d’inspiration et finalement auteur d’une seule œuvre majeure. Un peu comme deux facettes de l’écrivain : celui qui croit et celui qui ne croit plus.
 
 

La critique des USA
 
Le premier roman de Sachs, intitulé Le Nouveau Colosse, retrace toutes les contradictions de la société américaine. Pour lui l’Amérique a perdu le Nord. Il l’a écrit en prison, étant objecteur de conscience et ayant refusé de participer à la guerre du Vietnam. Il y a là des références à Henry David Thoreau, philosophe et poète américain du XIXème siècle qui prônait une vie simple menée loin de la société, dans les bois. Par exemple son livre La Désobéissance civile (1849), dans lequel il avance l'idée d'une résistance individuelle à un gouvernement jugé injuste, est considéré comme l'origine du concept contemporain de non-violence.

 Le « fantôme de la liberté» comme se fera appeler Sachs envoie des revendications à différents journaux :

 

« La Démocratie ne va pas de soi. Il faut se battre pour elle chaque jour, sinon nous risquons de la perdre. La seule arme dont nous disposons est la Loi » (page 282).


Il est intéressant de remarquer que Benjamin voit la Loi comme seule solution aux malheurs de l’Amérique.
 
Paul Auster se réfère surtout à la personnalité d’« Unabomber », ce mathématicien devenu terroriste, luttant contre une société qui perd son humanité.
 
Finalement ce roman nous montre une Amérique déboussolée qui a rejeté ses valeurs fondatrices, qui a perdu son idéal, Auster parlant d’« hypocrisie totale » d’une société ayant finalement pour fondement le racisme et l’esclavage.
 
 

Le Léviathan

Le Narrateur nous apprend que c’était le titre qu’avait choisi Benjamin pour le nouveau roman qu’il n’a jamais pu écrire, et ce sera finalement le titre du texte rédigé par Peter pour le FBI.
 
Le Léviathan est un monstre marin évoqué dans la Bible, celui qui engloutit Jonah. Mais c’est surtout le titre d’une œuvre de Thomas Hobbes qui présente l’Etat pourtant absolu et despotique, comme seul « garant d’une vraie société civile ». Nietzche appelait aussi l’État « un monstre froid ».

 
Cette histoire, c’est l’opposition, le combat de Sachs contre un État qu’il juge totalitaire, mais Léviathan, c’est surtout cette grande bouche qui engloutit l’écrivain et le transforme en terroriste martyr, tombant finalement dans le chaos.

  

Une autofiction ?
 
L’auteur a qualifié Léviathan de « livre très difficile à écrire, très âpre, une expérience somme toute assez pénible. »
 
Nous retrouvons dans cette œuvre tous ses procédés préférés : mise en abyme, digression, histoire dans l’histoire, part prépondérante du hasard.
 
Ce roman est un mélange de genres, une enquête policière, une biographie au gré des pensées du narrateur. L’écriture est simple mais efficace, le rythme soutenu.
 
Je pense qu’on peut parler d’autofiction pour définir ce texte.
 

Clément, Année spéciale édition-librairie 2012-2013

 

 

Paul AUSTER sur LITTEXPRESS






Articles de Mélanie et de Julie sur Brooklyn Follies



 

 


 

Léviathan, article d'Anaïs

 

 

 Moon Palace : articles de  Valérie,  de Joséphine et de Laura et de Sarah.

 

Paul Auster Cité de verre

 

 

 

 Article de Bastien sur Cité de verre

 

 

 

 

 

 

 

Paul Auster Revenants

 

 

 

 Article de Marlène sur Revenants.

 

 

 

 


 


Trilogie new-yorkaise, articles de Marine et de Fiona,

 

Mr Vertigo, articles de M.B. et de Chloé,

 

 

Smoke, article de Louise,

 

Paul Auster Le Livre des illusions

 

 

 

 

 

 

Le Livre des illusions, article de Manon

 

 

 

 

 

 

 

 


 
La Nuit de l'Oracle, articles d'Audrey et de Caroline.

 

 

 

Paul Auster Dans le scriptorium

 

 

 

 

 

 

 

 

Article de Jean-Baptiste sur Dans le scriptorium

 

 

 

 

 

 

 

 


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7 janvier 2013 1 07 /01 /janvier /2013 07:00

 autour de son livre
Journal de taule,
éditions L'Harmattan,
décembre 2011.
La Machine à lire
mardi 26 novembre 2012.

 

En entrant dans la librairie La Machine à lire, je suis surprise par le nombre de personnes assises venant écouter le récit de cet ex-détenu. Je ne pensais pas que ce sujet délicat aurait pu attirer tant de monde. La rencontre est animée par Christian Jacquot dans le cadre de la semaine sur le thème : « Prisons, ce n'est pas la peine d'en rajouter » organisée par le Groupe national concertation prison (GNCP). J'ai également rencontré Christophe de la Condamine en petit comité à la médiathèque de Lormont le vendredi 7 décembre 2012. Nous étions quatre personnes et avons pu lui poser quelques questions. Il nous a livré diverses anecdotes de sa vie à l'intérieur de la prison mais aussi à l'extérieur.

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Quelques mots sur l'écrivain

Christophe de la Condamine vient présenter son unique ouvrage afin de sensibiliser les gens à l'univers carcéral ainsi qu'à la réinsertion d'ex-détenus.

Cet homme de 48 ans a été incarcéré pour avoir commis le braquage du péage de Virsac en Gironde avec l'aide de deux complices dans la nuit du 11 au 12 novembre 2002. Il a été interpellé deux ans après les faits. Sa détention durera de 2004 à 2008, il sera jugé à deux reprises et séjournera dans quatre prisons et centres de détention différents (Saintes, Angoulême, Gradignan et Mauzac).

J'ai choisi ce livre car j'étais curieuse de découvrir l'univers carcéral à travers un récit de vie « émouvant ». La conférence prend la forme d'un véritable témoignage.

 

Pourquoi écrire un journal ?
 

  • Pour se protéger


Journal de taule est le récit d'une véritable personne qui est plongée de façon inattendue dans le milieu carcéral. Christophe de la Condamine a ressenti dès le début de son incarcération un besoin d'écrire, non pas pour le plaisir de raconter, mais d'abord pour se protéger. Pour lui, il était important de distancier le corps et l'esprit. Le journal est construit au jour le jour, avec une approche « journalistique ».

 

  • Un rapport étroit à l'écriture


 Depuis son enfance, l'auteur a un rapport étroit à l'écriture, qu'il nous avoue :

« Depuis mon enfance, j'ai toujours baigné dans la lecture, même si je n'ai pas mon bac. Puis l'envie d'écrire est venue. Une fois en prison, l'écriture a été une manière de me protéger. J'ai choisi d'écrire sur le mode journalistique. Pour m'obliger à prendre du recul. Journal de taule est une succession de flashs. Ce n'est pas de l'écriture romanesque. »

 

 Le rapport à l'écriture est donc un réflexe de sauvegarde, une prise de distance vis-à-vis du « Pays du Dedans ». Néanmoins, il nous raconte que l'accès à l'écriture n'a pas été sans difficulté. Il est en effet difficile de se procurer du papier car les détenus n'ont que très peu d'argent. C'est d'ailleurs un des problèmes récurrents de l'œuvre. Un détenu a environ 150 euros par mois, avec cela il peut s'acheter de la nourriture, du tabac ainsi que des enveloppes, des timbres et du papier pour écrire. De plus, il est également difficile de travailler en prison. Il nous explique qu'il a été bibliothécaire au début de sa détention à Saintes. Il n'était pas rémunéré mais cela lui changeait l'esprit et lui a permis de « casser la routine ».  Pour lui, la lecture fut l'une de ses échappatoires pour lutter contre la solitude. Il déclare à ce propos :

 

« J'ai toujours lu, mais la prison est le lieu où les mots, les mots des autres, sont devenus vitaux, qu'ils décrivent comment monter une mezzanine, soigner des rosiers, les malheurs de Marie-Antoinette, peu importe. À part s'évader pour de vrai, ils sont l'unique échappatoire et surtout la seule façon de s'isoler vraiment. Il n'y a pas de silence en prison. La solitude est toujours accompagnée, seuls les livres permettent d'oublier le bruit. Ils sont l'unique façon de rendre inaudible le fond sonore, que ce soit celui des hurlements de désespoir le soir – auxquels on ne s'habitue jamais –, le bruit des chariots, des télés ou radios qui transpercent les murs. J'ai éclusé toute la bibliothèque. En prison, je lisais un bouquin par jour. »

 

Il a écrit deux fois dans sa vie. Tout d'abord à 25 ans après un chagrin d'amour mais il n'a rien publié à ce sujet. Puis Journal de taule.

 

  • Pour combattre le temps qui passe

 
En prison, les détenus doivent faire face à un temps non pas linéaire mais circulaire. L'auteur a donc trouvé un moyen pour tenter d'échapper à ce dernier ainsi que d'échapper à l'attente : l'attente du jugement, des visites (femmes, mères, filles), des lettres.. Tout cela leur permet de structurer le temps et d'éviter de perdre le peu de repères qu'il leur reste. Le temps est fractionné, morcelé. Son récit retranscrit à l'identique ce qui se passe en prison il décrit réellement ce qu'il a vécu.

 

  • Pour tenter de faire comprendre la réalité carcérale


Plus qu'un journal, c'est un véritable témoignage que Christophe de la Condamine nous livre. Pour lui, il est nécessaire de parler de son vécu pour que chacun puisse se rendre compte de cette réalité. C'est l'une des raisons qui m'ont amenée à cette rencontre car c'est un sujet que je connaissais vaguement et un témoignage me semblait pertinent.

Christophe de la Condamine a obtenu son bac l'an dernier, il est à la recherche d'un travail et consacre du temps aux associations.

 

Le débat
 
Après la présentation du livre, la rencontre se poursuit par de nombreuses interventions du public (j'ai d'ailleurs été surprise par leur nombre, ce qui prouve peut-être que le sujet donnait à réfléchir).

Le médiateur anime la rencontre par plusieurs questions, sur l'oeuvre mais aussi des questions plus concrètes sur l'univers carcéral, les conditions des détenus (questions qui sont évoquées dans le livre). Nous abordons plusieurs domaines :

Le climat : c'est un climat de rapport de force, de méfiance, de parano qui s'installe dès l'entrée du condamné. De plus, les séries télévisées n'aident pas à améliorer l'image des prisons car on imagine un univers de violence qui reflète souvent la vérité.

Le rapport avec les surveillants : un sujet délicat à dévoiler mais que Christophe de la Condamine nous livre sans demi-mesure. Pour lui il y a trois catégories : les « gens bien » (en général il s'agit des plus anciens, les « vieux de la vieille » comme il les appelle). Ensuite il y a les « neutres » puis les « justiciers » qui font la loi au lieu de se contenter de l'appliquer en se vengeant des détenus par des punitions. Pour lui la sociologie des gardiens de prison n'a pas évolué, du moins pas pendant ses quatre années passées en détention.

Suivi du détenu : nous parlons ici d'un suivi professionnel et psychologique. Des services sociaux sont présents, il s'agit des Services pénitentiaires insertion probation (SPIP) bien qu'il soit difficile de faire un suivi correct. Pour notre homme, il existe un paradoxe avec la misère sociale, intellectuelle et financière que vit le détenu, c'est ce qu'il confesse dans son ouvrage.

La sortie : les détenus sont impatients de sortir. Il est important de s'y préparer car cela s'avère souvent plus compliqué que prévu, surtout pour ceux qui purgent de longues peines et qui sortent au bout de dix, quinze ans (évolution de la société, des technologies qui n'existaient pas, perte de la famille pour certains). Pour Christophe de la Condamine, le fait de ne pas être seul à la sortie peut sauver le détenu. Il déclare à ce propos : « [...] inutile de prétendre ressortir intact. » (p. 245)

 

Quelques chiffres

Christophe de la Condamine nous a donné quelques statistiques économiques et financières afin de rendre compte des réalités. Pour lui, et c'est un fait, les prisons sont surpeuplées d'individus qui ne devraient pas être là mais dans des centres spécialisés. Une journée en prison coûte 75 euros par jour et par individu. Une journée d'hospitalisation coûte le double, voire le triple. Cela donne à réfléchir. De plus, la formation en prison (l'aide à la réinsertion professionnelle) représente 4% du budget alors qu'elle fait partie des quatre missions de la prison qui sont : punir, amender, protéger la société et favoriser la réinsertion.

Christophe-de-la-Condamine-Journal-de-taule-2.jpg 

 

 

 

 

 

L'illustration de la couverture

Cette illustration représente le suicide, l'état d'esprit de l'auteur à un moment donné. La France a le record d'Europe du plus haut taux de suicide en prison et du plus faible taux d'évasion.  Ce qui tend à établir un lien de cause à effet entre ces deux éléments. Il s'agit là d'une interrogation intéressante à soulever.

 

 

 

 

 

 

 

Conclusion
 
Cette rencontre m'a beaucoup plu et m'a permis d'y voir plus clair sur les conditions carcérales. La lecture du journal nous plonge dans l'ambiance pénitentiaire dès les premières lignes, nous avons vraiment l'impression d'y être et c'est ce qui fait la force de Journal de taule.
 
À l'occasion de la semaine « Prisons, ce n'est pas la peine d'en rajouter », Suzanne Le Manceau et Gilbert Hanna sont venus parler, au nom du comité de soutien girondin pour la libération de Georges Ibrahim Abdallah et de la situation que vit ce dernier. Ce militant libanais de la cause palestinienne est incarcéré depuis 29 ans. Il a été arrêté en 1984 et condamné à perpétuité en 1987 pour les attentats de Paris de 1984-1985. Il en est à sa huitième demande de libération, qui a été acceptée par le Tribunal d'application des peines mais refusée par le Procureur.

Cette rencontre a continué d'animer le débat et a suscité diverses remarques. Elle s'est conclue par une phrase : « Tout détenu est un citoyen qui un jour retrouvera la liberté. Il faut l'accompagner sur le chemin pour retrouver cette liberté. »
 
 
M.S., A.S Bibliothèques, 2012-2013.

 

 


 

 


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