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18 septembre 2013 3 18 /09 /septembre /2013 07:00

     Jim Dodge L oiseau canadeche

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jim DODGE
L’Oiseau Canadèche
Titre original
Fup duck
traduit de l’anglais (États-Unis)
par Jean-Pierre Carasso
éditions Cambourakis
collection 10/18, 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Avertissement : pour ceux et celles qui n’aiment pas connaître la fin d’un livre avant de l’avoir lu, cette analyse dévoile certains événements majeurs de l’œuvre. Alors prenez le risque ou revenez consulter cet article après avoir dévoré L’Oiseau Canadèche.



Ce livre, qui a déjà connu un grand succès lors de sa parution au début des années 1980, a été réédité en 2010 et n’a cessé de séduire les lecteurs. Il m’a été chaudement recommandé par une libraire et il semble en effet posséder toutes les qualités qui en font une œuvre originale : il surprend grâce à une écriture qui mêle humour, absurde et surtout profondeur, parvenant ainsi très vite à retenir notre attention. Si bien, que l’on en vient rapidement à regretter qu’il ne fasse qu’une centaine de pages.


 
Plus qu’un court roman, un conte philosophique – voire métaphysique.

Avec L’Oiseau Canadèche, Jim Dodge nous offre une ode à l’obstination, à la nature, à la marginalité, à la fraternité, à la vie, autant d’éléments qui permettent au lecteur d’en tirer des interprétations multiples et riches de sens.

En effet, ce roman s’attache, à travers la description du quotidien peu banal de Pépé Jake et de son petit fils Titou, à nous interroger d’abord sur des questions existentielles. Au cours de ce texte, l’auteur s’éloigne de toute vision manichéenne grâce au récit de situations variées sur la mort et la vie, qui sont autant de pistes laissées ouvertes à l’analyse et à la réflexion du lecteur. Les morts sont donc accidentelles ou naturelles, tragiques ou humoristiques, banales ou incongrues, le résultat d’une fin inévitable de la vie ou à l’opposé un combat à mort…contre la vie, jusqu’à l’immortalité.


La mort : fin de vie.

Dès l’ouverture du roman, on apprend le décès du père de Titou alors que sa mère est enceinte. Pilote d’essai chez Boeing, il s’écrase en avion deux mois avant la naissance de son fils alors qu’une aile de l’appareil se détache ; cette même aile sur laquelle ses parents s’étaient dit « oui » le jour de leur mariage. Cette première disparition, bien que subite et dramatique, nous est pourtant racontée non sans une bonne dose d’humour.

Dans le même temps, on apprend de quelle façon le jeune Jonathan Adler Makhurst II, plus tard baptisé Titou et alors âgé de trois ans, perd sa mère au cours d’une partie de pêche. Alors qu’ils se sont réfugiés dans la voiture suite à une averse et que l’enfant s’est endormi, la mère aperçoit un canard qui se pose sur l’eau et décide de le nourrir. Voici ce qui arrive ensuite : « Au bout de la jetée, elle glissa sur les planches mouillées, son crâne cogna violemment dans sa chute ; elle bascula dans l’eau et se noya. » Cette deuxième mort, qui tient à nouveau de l’accident, est traitée avec un ton bien plus sobre et dramatique. La scène est violente, brutale, sans appel. De plus, le lecteur comprend que l’enfant est à présent orphelin, ce qui participe au pathétique de la situation. Néanmoins, ces disparitions tragiques sont à l’origine de l’apparition des personnages centraux de l’histoire : d’abord l’oiseau Canadèche puis le fameux Jake Santee, joueur et buveur invétéré, qui va tout faire pour récupérer la garde de son petit-fils et l’élever par la suite.

Ces quelques pages d’ouverture sont à elles seules très riches de sens et d’interprétation ; prétextes à la mise en route de l’histoire, elles nous permettent déjà d’envisager le style complexe de l’auteur qui élabore un récit comportant plusieurs degrés de compréhension.



La mort ? Pas pour moi !

A contrario, certains personnages semblent défier la mort. Le charismatique Pépé Jake ne jure que par son « Vieux Râle d’Agonie », un whisky de fabrication artisanale dont il n’hésite pas à user et abuser. Ce dernier tient la recette d’un vieil Indien qu’il trouve, mourant, au détour d’une ruelle. Alors qu’il s’apprête à aller chercher du secours, l’homme l’en empêche et lui tend un papier en lui confiant dans un dernier souffle : « Bois ça. Tiens-toi peinard et tu seras immortel. ». Cette rencontre s’avère décisive pour Pépé Jake qui, d’abord ironique quant au succès du remède au vu de la situation, est finalement bouleversé par « un je-ne-sais-quoi dans le regard vitreux » du vieil Indien et applique ses conseils. Magie ou hasard, le vieux devient finalement centenaire. On suit donc, au cours du roman, les aventures d’un homme au caractère bien trempé, obstiné, qui jouit de la vie et de ses plaisirs : le jeu, les femmes, l’alcool, mais qui sait apprécier les plaisirs simples et savourer le silence. Occupé au bonheur de son petit-fils, il fait tout pour le satisfaire et apprend peu à peu à le connaître alors que ce dernier grandit et affirme une personnalité tout aussi originale que celle de son grand-père.

Pourtant, Pépé Jake reste un homme et finit par s’éteindre. Celui-ci bénéficie néanmoins de ce qu’on appelle couramment une « belle mort » et part au cours de son sommeil. Rien à voir donc, avec les disparitions précédentes. L’auteur met ici en œuvre un passage très poétique qui donne une vision douce de la mort, apparentée à un rêve :

 

« Il tendit l’oreille dans l’obscurité avec un tel effort de concentration qu’il sembla sortir de lui-même et demeurer suspendu dans le vide. Il entendit son propre cœur cesser de battre ; la dernière bouffée d’air qui quitta ses poumons le laissa dans un silence lumineux. »

 

Pépé Jake semble être serein et reste fidèle à lui-même dans ses derniers mots : « Bah, non d’une pipe, j’aurai été immortel jusqu’à ma mort ! »

À travers ce personnage, Jim Dodge met en scène la mort d’un homme qui a bien vécu, conforme jusqu’à la fin à ses principes, à ses choix de vie, à ses amis. Voilà sans doute pourquoi le récit de cette mort diffère grandement des précédentes ; elle est lourde de sens et ouvre, non pas à l’arrivée de nouveaux personnages, mais bien à une réflexion qui continue longtemps encore après avoir refermé le livre.

Un autre personnage s’illustre par sa résistance à la mort : un sanglier baptisé Cloué-Legroin, auquel le jeune Titou mène une guerre sans merci depuis que l’animal a éventré son chien. Plusieurs fois au cours de l’œuvre, Titou part chasser la bête qui se révèle dotée d’une force et d’une ingéniosité hors du commun. Avec l’aide de sa fidèle Canadèche, qui n’est autre qu’une énorme cane apprivoisée, douée dans l’art de suivre des pistes, le jeune homme traque le sanglier afin d’assouvir sa vengeance. Généralement, cette poursuite se solde par un échec et les deux compagnons reviennent en piètre état auprès de Pépé Jake qui a renoncé à convaincre son petit-fils d’abandonner ce duel obstiné. En effet, ce dernier soutient que l’animal est en réalité la réincarnation de son ami Johnny Sept-Lunes, dont il apprécie la sagesse de ses rares paroles. Ainsi, lorsque Pépé Jake se souvient de la déclaration de son ami disparu – « J’aimerais bien devenir un sanglier, un jour… un vieux gros verrat fou. Ce serait fantastique » –, il ne peut s’empêcher de penser que l’Indien s’est bel et bien réincarné en bête sauvage. Or, selon Jake, « quand les gens meurent, ils meurent pour de bon. Ils disparaissent et voilà tout. » Le personnage de Cloué-Legrain semble donc lui aussi profondément chargé de sens. C’est une métaphore qu’il est possible d’interpréter de multiples façons. Il incarne une résistance remarquable à la vie et à la guerre qu’on lui mène, mais dans le même temps c’est aussi un moyen de mettre en valeur l’obstination de Titou, qui ne déroge jamais au but qu’il s’est fixé. Il permet de réfléchir sur la nature, très présente dans l’œuvre, qui engendre cruauté, sauvagerie, bestialité mais aussi intelligence animale. Elle est à l’image de l’œuvre ; la réduire à une seule interprétation reviendrait à se fourvoyer. Finalement comme Pépé Jake, la bête vient à mourir, et cette fin est hautement symbolique.


La mort : une renaissance ?

Ainsi lors de leur ultime face à face, alors que Titou s’apprête à tirer sur Cloué-Legrain, son fidèle compagnon Canadèche s’interpose. C’est donc le volatile qui est tué, au grand malheur du jeune homme : « Quand il put enfin toucher une aile brisée et que le sang de l’oiseau eut fumé entre ses doigts, il entendit très loin un grand cri déchirant arraché à son propre corps. Assis sur son cul, Titou pleura. » Encore sous le coup de l’émotion, il décide d’en finir avec le sanglier. En s’approchant, il constate que celui-ci est déjà mort. Pourtant, il entend un battement dans le corps du sanglier qui ne vient pas de son cœur. Il se met alors à l’ouvrir afin de découvrir ce qui s’y cache. Il y trouve un caneton qui grandit à vue d’œil pour redevenir Canadèche. Lorsque Titou tente de le toucher, l’oiseau explose et disparaît définitivement. Dans cette scène, l’auteur reprend clairement l’image du phénix qui renaît de ses cendres. Néanmoins, il n’existe pas de seconde vie pour le canard. C’est plutôt le jeune homme qui semble entamer une seconde existence. C’est peu après qu’il perd son grand-père.

Ces deux morts, hautement symboliques, peuvent être analysées comme une renaissance de Titou, déjà marqué par la mort pendant son enfance. Elles sont le symbole d’une vie nouvelle, d’un passage à l’autonomie, à l’âge adulte. C’est une sorte de rite initiatique qui illustre le cycle de la vie, l’éternel recommencement ; à la fois une fin pour Pépé Jake et Cloué-Legroin et le début d’une nouvelle histoire pour le jeune Titou, qui doit à présent vivre seul. À nouveau, l’auteur pose la question du sens de la vie : quel avenir lorsqu’on a perdu sa famille, ses amis, son but ? Peut-être que la réponse est dans la (re)construction et que tout reste toujours à bâtir.

 

« La mort est lente à la détente mais elle est là, constamment en ligne de mire, comme tapie en chien de fusil : au bout de la jetée ou au fond de la cruche. […] Nonobstant, pour le candidat au grand saut (principe fixe), qu’il soit vieillard presque centenaire ou sanglier têtu, le trépas sera feu d’artifice, ultime gerbe hallucinée (principe volatil). » Nicolas Richard, postface.

 

Si nous avons choisi de commencer par le thème de la mort dans cette analyse, c’est parce qu’il est lié aux événements majeurs de l’histoire et qu’il permet d’en saisir la chronologie. Toutefois, la vie est elle aussi bien présente au cours de l’œuvre et la vision que nous en présente l’auteur donne lieu, de la même manière, à une profonde réflexion.


La vie : une absurdité ?

Absurde :

1- Qui est contraire à la raison, au sens commun, qui est aberrant, insensé.

2- Qui parle ou agit d'une manière déraisonnable.

3- Pour les existentialistes, se dit de la condition de l'homme, qu'ils jugent dénuée de sens, de raison d'être (source : www.larousse.fr).

À elle seule, on constate que cette œuvre illustre ces trois définitions. En effet, ce sont d’abord les personnages et leurs rencontres qui semblent « contraires à la raison, au sens commun ». Personne n’a, semble-t-il, déjà vu de cane domestique de dix kilos, omnivore, réfractaire aux échecs et éprise de films d’amour. Pourtant, c’est bien l’histoire que choisit de nous conter Jim Dodge, mettant en scène des personnages atypiques, si originaux considérés séparément que leur vie en commun semble d’autant plus absurde. Pépé Jake l’immortel, le jeune Titou passionné par la construction de clôtures, Canadèche la cane qui ne rechigne pas à boire du whisky, ou encore le malin Cloué-Legroin, voilà l’équipée dont les aventures rythment le roman. Autant dire que le lecteur a de quoi être surpris par l’histoire qui lui est racontée.

De plus, cette opposition au « sens commun » peut être considérée sous un angle différent. Dans cette œuvre, l’auteur propose une philosophie de vie qui n’est pas partagée par la majorité. Le personnage de Pépé Jake, puis plus tard le duo qu’il forme avec son petit-fils, mènent une existence marginale, loin des pratiques communes et parfois à la limite de la loi. Ainsi, Pépé Jake qui n’a jamais payé ses impôts, se voit menacé d’être dessaisi de sa propriété. C’est grâce au jeu et à des dessous de table habilement distribués qu’il va parvenir à conserver sa ferme. Plus tard, l’altercation entre le vieil obstiné et le gérant d’un cinéma, un soir, prouve bien la scission entre le monde de la petite troupe et celui de la majorité des hommes. « Nous refusons absolument tout ce qui sort de l’ordinaire » déclare le gérant prévenu que deux hommes sont accompagnés d’une énorme cane, tous trois bien décidés à voir un film. L’homme est repris immédiatement par Pépé Jake qui s’exclame, sans aucune gêne : « Eh ben, ça doit vous faire une petite vie bien merdeuse et salement étroite, non ? » Avec L’Oiseau Canadèche, l’auteur nous pousse donc notamment à nous interroger sur ce qu’est la « normalité » ; ce qui peut paraître absurde pour certains ne l’est peut-être finalement pas tant que ça en définitive.

Être « déraisonnable » constitue un autre élément, signe d’absurdité. Cela symbolise parfaitement le personnage de Pépé Jake qui aime les comportements extrêmes. Sans pour autant être désagréable, il est obstiné et n’hésite pas à dire ce qu’il pense, d’une manière plus ou moins diplomate. Lorsque sa fille par exemple, lui demande une aide financière, voici de quelle manière il répond : «  Marie-toi. Mes différentes épouses s’en sont sacrément bien tirées. À moins que tu ne sois devenue plus moche qu’un sac de betteraves, tu dois pouvoir faire pareil toi aussi. » Sans crainte pour sa santé, il boit son eau-de-vie quotidiennement. Seuls des événements dramatiques comme la mort le poussent à l’abstinence pendant de courtes périodes, preuve pour lui de respect et de tristesse. Pépé Jake est un homme droit, intègre, qui ne dévie pas de ses principes, quitte à choquer le reste du monde.

À travers l’obstination de Titou, on retrouve cette idée d’un caractère qui défie toute raison. Le jeune homme s’obstine dans son combat acharné avec Cloué-Legroin et passe ses journées à bâtir des clôtures en vue de tenir l’animal éloigné. Titou fait preuve d’une détermination inébranlable ; nullement intéressé par la fête ou les filles, il apparaît en décalage avec la majorité des personnes de son âge.

Enfin, on trouve dans cette œuvre non pas l’idée que la vie est « dénuée de sens », mais plutôt que chacun donne à sa vie le sens qui lui convient afin de faire son bonheur, et cela sans qu’il existe de hiérarchie qui vaille plus qu’une autre. Ainsi, malgré son fort caractère, son amour des femmes et de la boisson, sa propension à violer les règles, Pépé Jake semble aborder la mort de façon apaisée, comme un homme qui a « réussi sa vie » selon l’expression populaire. Dans le cas de Titou, il semble qu’il soit un prétexte à réfléchir sur le sens de la vie. À la fin du roman, il se retrouve seul et a enfin atteint son but, mis fin à son obsession. Il lui reste alors à construire la suite de son existence, à lui donner une véritable profondeur. Dans ce conte, la vie ne semble en rien dénuée de raison d’être, tout au contraire. Les personnages savent apprécier les choses simples, les trésors de la nature ; ils ont le respect de valeurs comme l’amitié, la fraternité, la droiture, même si leurs principes sont plus ou moins honnêtes, ils s’y tiennent sans jamais nuire aux autres. Les quelques confrontations qui ont lieu entre eux et le reste du monde paraissent saines : elles sont l’occasion pour chacun de découvrir un autre mode de fonctionnement et de rupture avec les croyances établies.

 

À travers cet écrit, Jim Dodge nous propose une véritable ode à la vie et nous donne à penser la différence comme une source de richesse plus qu’une anomalie. L’excentricité, l’originalité voire la loufoquerie, autant de traits de caractère partagés par ces personnages qui composent une troupe en définitive très attachante. Après avoir lu cet ouvrage, il nous prend rapidement l’envie de le conserver près de soi afin d’en relire des passages fréquemment. Il fait partie des œuvres qui touchent car il mêle profondeur et humilité, gravité et humour débordant. Nul doute que L’Oiseau Canadèche peut se relire tout au long de la vie et qu’à chaque fois on pourra y trouver des réponses à ses questions ou des pistes de réflexion inédites.
 

 
P. L., AS bibliothèques 2012-2013

 

 

Jim DODGE sur LITTEXPRESS

 

Jim Dodge Stone Junction 1

 

 

 

 

 

 Article de Marine sur Stone Junction.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jim Dodge L oiseau canadeche

 

 

 

 

 

Articles de Sara et d'Émilie sur L'Oiseau canadèche.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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17 septembre 2013 2 17 /09 /septembre /2013 07:00

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Éric FAYE
Nagasaki
Stock, 2010
J’ai lu, 2011




 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’auteur

Éric Faye est journaliste pour l’agence de presse Reuters. Il commence sa carrière d’écrivain avec des livres sur Kadaré et Kafka. Son premier roman est Le Serpent à plumes, paru chez José Corti en 1997. Il écrit des essais, des romans et des nouvelles. Ses thèmes de prédilection sont le fantastique, l’anticipation et l’absurde (Nagasaki), et l’un de ses sujets favoris est le « quotidien ».



Présentation de l’oeuvre

L’histoire

À cinquante-sept ans, Shimura Kōbō mène une vie de vieux célibataire. Une vie presque aussi bien réglée que du papier à musique. Lorsque ce météorologue s’aperçoit que de petites quantités de nourriture manquent dans son réfrigérateur, il s’interroge. Son électro-ménager est-il hanté, est-ce lui qui perd la tête ou des gens pénètrent-ils chez lui pour seulement voler d’infimes quantités de jus de fruit ? Le doute s’empare de cet homme qui est tout sauf exceptionnel. Rien d’extraordinaire ne devrait lui arriver… Et pourtant ! Lorsque Shimura-San franchira le pas, qu’il espionnera sa propre cuisine en son absence avec une webcam, sa vie va radicalement changer. Découvrir qu’il y a un intrus chez soi est une chose. Apprendre que cette personne vit avec vous, à votre insu, depuis un an, en est une autre.

Alors que l’essentiel du livre est conté par son personnage principal, Shimura Kōbō, l’auteur choisit de renverser le point de vue du lecteur aux deux tiers de sa lecture. Le narrateur devient une narratrice et l’on découvre les événements tels qu’ils sont vus par la clandestine, jamais nommée. Son arrestation, son procès et son passage en prison. L’origine de l’affaire judiciaire est donc vue par la victime et ses conséquences par la coupable. Puis un court passage de seulement six pages fait transition. Le narrateur devient externe à l’histoire lorsque la clandestine revient sur les lieux du crime, alors abandonnés par son propriétaire. La maison qui appartint à la clandestine et où vivait Shimura n’a plus de locataire. Plus personne n’est là pour raconter l’histoire. Le livre se referme sur une lettre de la clandestine à Shimura. Ne cherchant aucune forme d’excuse, ce ne serait pas son genre, elle lui explique ses motivations. À lui et lui seul. Ce n’est qu’à ce moment final que le lecteur découvre une situation plus complexe qu’il n’y paraît. Shimura vivait dans la maison d’enfance de sa clandestine. Avant de devenir clandestine dans sa propre maison, l’intruse a connu les affres de la vie. Cela n’excusait rien mais expliquait tout.


La véritable affaire

En 2008, la police japonaise retrouvait une SDF recroquevillée dans le placard d’un habitant de la ville de Kasuya. L’homme de 57 ans avait noté des aliments manquants dans son réfrigérateur et avait fini par poser une webcam pour surveiller sa maison. Depuis son téléphone portable, il avait surpris la voleuse, une femme de 58 ans nommée Tatsuko Horikawa, et avait prévenu la police. Cette dernière avait déclaré aux journalistes avoir retrouvé la squatteuse. Si l’on sait qu’elle utilisait plusieurs « squats » mais avait passé la majeure partie du temps dans cette maison-ci, le grand public ignore toujours comment elle s’était retrouvée à hanter la maison d’un autre.

L’histoire écrite par Éric Faye, les personnages et leurs histoires sont donc plus fictionnels que réels. L’auteur s’est basé sur un fait réel, mais dont on ne sait que le minimum. Il s’agit donc d’un véritable travail d’écriture, où les personnages et leurs vies sont créés de toute pièce. Éric Faye n’a pas écrit un reportage sur un fait divers, mais une fiction permettant d’aborder des problèmes sociaux, communs à tous les pays développés, qui se révèle aussi être une métaphore sur le Japon lui-même.



Analyse

Comparaison de sa propre vie avec la ville de Nagasaki

Le choix du titre d’un livre n’est jamais chose anodine. Ici, plutôt qu’un titre équivoque tel que « la femme dans le placard », l’auteur a préféré la sobriété et le mystère en prenant le nom de la ville de Nagasaki. L’affaire réelle de Tatsuko Horikawa n’y prenait pas place, mais à Kasuya, environ 160 kilomètres plus au nord. Le déplacement de l’action à Nagasaki est un élément de méta-récit, où le héros compare sa vie à celle de la ville. En 1543, Nagasaki va connaître un événement qui va la changer à jamais : un navire portugais s’échoue accidentellement sur ses rives. Les Portugais vont alors commencer à commercer et prendre de l’importance dans la région. Les chefs de guerre locaux, les daimyō, se convertissent au catholicisme. L’importance grandissante que prennent les Portugais sur ses terres inquiète Hideyoshi Toyotomi qui a alors pris le pouvoir au Japon. En 1587, il ordonne l’expulsion de tous les missionnaires. Commence alors la persécution des catholiques japonais. Néanmoins, les marchands peuvent continuer à commercer et Nagasaki continue à prospérer économiquement. En 1614, le catholicisme est officiellement interdit, mais la loi du commerce fait qu’en 1641, on octroie aux Néerlandais l’île artificielle de Dejima, dans la baie de Nagasaki. Ce vestibule où sont confinés les Néerlandais permettra au Japon de commercer avec le reste du monde et ce jusqu’en 1855. Quatre ans plus tard, Nagasaki devient enfin un port libre. Lien avec le monde extérieur, la ville a pu se développer encore plus, et les chrétiens ont fini par pouvoir exercer librement leur culte, même si comme toujours, il aura encore fallu passer par une phase de persécution.

 

« Il m’apparaissait que Nagasaki était longtemps resté comme un placard tout au bout du vaste appartement Japon […] et l’Empire, tout au long de ses deux cent cinquante ans avait, pour ainsi dire, feint d’ignorer qu’un passager clandestin, l’Europe, s’était installé dans cette penderie… » (page 51).

 

Lorsque Shimura-San écrit ces lignes par la plume d’Éric Faye, on comprend facilement le parallèle entre sa propre vie et celle de son pays. La présence de « l’autre » chez soi, si insidieuse, va forcément avoir des répercussions sur sa vie. Mais cette comparaison, qui arrive à mi-livre, met aussi en avant la thématique de la dichotomie qui parcourt tout le livre. En effet, tel le Japon qui voulait à la fois exclure les Européens et les garder pour commercer avec eux, le roman d’Eric Faye est construit sur la dualité.


Le double

Le Japonais catholique

 

« J’ai beau avoir été élevé dans le catholicisme, je vais régulièrement nourrir les kamis à l’autel du quartier et je n’imaginais pas un instant qu’ils viennent se servir chez les particuliers. » (page 28)

 

Le premier thème abordant cette dualité est celui de la religion. Cet extrait montre avec simplicité le mélange des genres. Shimura se pose en catholique, religion monothéiste pour laquelle tout culte païen doit être aboli dans son exercice. Sa religion voudrait donc qu’il ne prie que Dieu ou les saints de l’Église. Pourtant, Shimura fait des offrandes aux kamis, des esprits supérieurs (mais non omnipotents) qui s’attachent aux objets ou choses. Il y aurait une infinité de kamis : la première femme, le soleil, le riz, la gaieté… Cette conception animiste va à l’encontre du catholicisme, mais le fait que Shimura fasse régulièrement des offrandes à ces dieux montre bien sa croyance en ces derniers. Pour cette raison, il n’exclut pas une explication surnaturelle à la disparition de nourriture. Jusqu’à ce que le doute ne puisse plus exister et que Shimura découvre grâce à sa webcam la clandestine dans sa cuisine, Éric Faye joue avec le lecteur. Ainsi, en s’imaginant la réaction des policiers devant le manque de crédibilité de son affaire, Shimura imagine qu’on puisse lui dire qu’il voit la femme avec laquelle il est marié dans une réalité alternative. Cette évocation du surnaturel laisse le lecteur croire que c’est effectivement possible s’il ne sait pas la suite de l’histoire.


La vie réelle et la vie virtuelle

Éric Faye va ainsi diviser son personnage en deux : d’un côté, le Shimura réel, et de l’autre le Shimura des possibles. Tout d’abord, de manière commune, comme nous pouvons tous le faire. Ainsi, Shimura se fait la réflexion lorsqu’il regarde depuis son bureau sa cuisine filmée par la webcam, à la page 21 : « Me voici ubiquiste sans effort. » Ce dédoublement de Shimura se retrouve dans sa personnalité. Il souhaite expulser l’intruse de chez lui, mais lorsque la possibilité se présente, il essaie de la prévenir du piège qu’il vient de lui tendre. Plus qu’un acte manqué, cela semble être une tentative de corriger l’histoire. Comme si le vieux célibataire pouvait effacer le passé et vivre avec la femme qu’il s’imagine avoir dans cette réalité alternative où il serait plus heureux qu’ici.

Cette relation de couple qui est sous-entendue, Shimura l’a vécue sans le savoir. La clandestine et lui ont le même âge et ont vécu un an ensemble. Mais sans jamais se croiser. Elle expliquera même au lecteur (aux pages 72-73) qu’elle avait fini par fouiller la maison, les affaires de son hôte et par tout savoir de lui, de ses habitudes, de son intimité. Elle savait les relations qu’il entretenait avec sa famille. Lorsqu’elle se fit arrêter, Matsuo connaissait Shimura presque aussi bien qu’une femme son mari. Mais alors que Shimura a presque souhaité cette situation, lorsqu’il la découvrira, il la vivra comme un viol. Qu’une inconnue ait vécu chez lui, qu’elle ait connu sa vie, sans son consentement sera pour lui comme être dépossédé de sa propre vie. Avec cette mésaventure, Shimura aura perdu sa vie fictive mais aussi sa vie réelle.


L’aspect social de Nagasaki

Au fil des pages, une thématique politique se dessine dans Nagasaki. Shimura-san est un homme lambda perdu au milieu d’autres individus lambda. On sent chez le personnage principal une certaine opinion politique, teintée d’une lassitude de la société et de ses normes.

 

« Dans le bac à sable où les enfants jouaient au capitalisme, on vient d’égarer les règles du jeu. »(page 65)

 

À quoi bon mettre au point de coûteux robots puisqu’ils existent déjà ? (page 34, au sujet de ses collègues que rien ne peut distraire de leurs écrans).

Les autres personnages sont monochromes, gris et presque indistincts. Personne ne sort du moule, sauf la clandestine dont la vie est hors-norme. On découvre comment cette femme d’un certain âge en est venue à occuper la maison d’un homme à son insu. Enfant, elle a connu de manière violente la restructuration de la société par la destruction de son appartement. À seize ans, elle perd ses parents dans un accident. « Le glissement de terrain, je l’ai compris peu à peu, continuait en moi », écrit-elle à Shimura. L’orpheline ne réussira jamais à se construire de nouveaux repères. Sans contrôle sur sa vie, la jeune femme se met à haïr un monde qui semble ne lui vouloir que du mal. Elle intègre l’Armée Rouge, un groupe terroriste d’extrême gauche connu pour sa grande violence.

Mon moi, cet ego que je fuyais dans le nous, j’ai fini par le dissoudre dans la drogue. (page 94).

La vie lui offrira une nouvelle chance, une nouvelle identité, mais elle ne saura pas la saisir. Avec l’âge, la femme se remémore son parcours, reconnaît ses erreurs mais ne les regrette pas. L’expérience lui apporte le recul. Être retournée se cacher dans la maison où elle a vécu de huit à seize ans n’est pas un hasard. Ces murs représentent la seule époque où sa vie avait un sens. Les lieux de « sa haute enfance ». La clandestine ne dit pas s’il existe des établissements d’accueil pour les SDF, seulement qu’elle a cherché à s’en sortir toute seule. Bien qu’ayant eu une vie atypique, le récit de la clandestine est présenté comme le symptôme d’un mal dont souffre la société. Cette dernière n’a pas su sauver la jeune femme à temps, avant qu’elle ne fasse les mauvais choix, et quand elle arriva à l’âge où elle ne pouvait plus travailler, la société l’a de nouveau abandonnée. Pourtant, la clandestine a eu droit à une nouvelle identité, un nouveau départ. Aujourd’hui, elle a pris conscience que le monde n’était pas le seul responsable de ses maux, mais qu’elle aussi avait fait des erreurs. Au final, que ce soit Shimura ou la clandestine, les deux protagonistes de l’histoire présentent une critique de la société nippone. Shimura symbolise l’uniformisation de la population et la clandestine le fonctionnement même de cette société.



Conclusion

Si l’action se passe au Japon, et bien que cela soit souligné par une multitude de petits éléments (tels que l’utilisation de bento box pour emporter à dîner, ou l’utilisation de terme comme oshire), l’écriture d’Éric Faye nous rapproche de l’action. Nous pourrions être Shimura Kōbō, il pourrait être français, son histoire pourrait nous arriver. Alors que l’auteur joue dans un premier temps avec différentes explications possibles de la disparition de nourriture, allant du surnaturel au parascientifique, en passant par la logique, le retour à la réalité va être aussi violent pour le lecteur que pour le personnage principal. La société ne se porte pas bien et des gens peuvent en venir à se cacher chez vous pendant une année entière. Une telle mésaventure est bien sûr exceptionnelle, mais le fait que Nagasaki soit inspiré de faits réels nous rappelle que bien souvent, la réalité dépasse la fiction.


Jérôme, AS édition-librairie 2012-2013

 

 

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16 septembre 2013 1 16 /09 /septembre /2013 07:00

Joyce-Carol-Oates-Confessions-d-un-gang-de-filles-FOXFIRE-0.gif

 

 

 

 

Joyce Carol OATES
Confessions d’un gang de filles. Foxfire, 

Confessions of a Girl Gang
Dutton, 1993
Traduit de l’anglais
par Michèle Lévy-Bram
Stock,  janvier 2013
Stock, 1993


 

 

 

 

 

L’auteur

Joyce Carol Oates est aujourd’hui une grande figure de la littérature américaine contemporaine. Née en 1938 à Lockport dans l’état de New York, elle grandit dans une famille modeste et se passionne très tôt pour la littérature. Influencée par Carroll, les sœurs Brontë, Dostoïevski, Hemingway, et Faulkner, elle prend la plume dès l’âge de 14 ans. Elle commence à être publiée en 1964 mais c’est en 1970 qu’elle connaît son premier succès aux États-Unis avec le roman Eux, qui remporte le National Book Award.

Parallèlement Joyce Carol Oates mène une brillante carrière universitaire qui lui permet d’être professeur de littérature à l’université de Princeton dans le New-Jersey. Depuis 1978, elle fait partie de l’académie américaine des Arts et Belles-Lettres.


Auteur prolifique, elle publie également des ouvrages sous les pseudonymes de Rosamond Smith et Lauren Kelly.  Elle s’illustre notamment dans le roman mais elle est aussi l’auteur d’essais, de critiques et de recueils de nouvelles. Primée pour son roman Les Chutes, elle est sélectionnée trois fois comme finaliste du prix Pulitzer.



Dans Confessions d’un gang de filles, Oates nous plonge au cœur des quartiers populaires new-yorkais des années cinquante, et plus particulièrement dans la vie de cinq amies lycéennes en marge de la société. FOXFIRE, leur gang, naît de la volonté d’être ensemble, fortes, face à une société titubante, à leur famille trop respectable pour certaines, inexistante pour d’autres.

La haine est au centre de tous les esprits. Une haine des hommes plus particulièrement, provoquée par leurs expériences personnelles qui les poussent à s’en méfier. Pourtant Oates ne tombe jamais dans le cliché d’un féminisme aigu, elle dépeint justement une société où les femmes n’ont pas de place, étouffent, jusqu’à exploser, donnant naissance à une rébellion : FOXFIRE.

Mais Confessions d’un gang de filles, c’est également un hommage à l’amitié, celle de ces cinq adolescentes :
 

 

« Les membres de FOXFIRE étaient :

Legs, parfois surnommé « Sheena » : Margaret Ann Sadovsky. Notre commandante.
Goldie, parfois surnommé « Boum-Boum » : Betty Siefried. Notre premier lieutenant.
Lana : Loretta Maguire.

Rita, parfois surnommée « Red » (La Rouge) et « Fireball » (Boule de feu) : Elizabeth O’Hagan.

Maddy, parfois surnommée « Monkey » (Le Singe) et « Killer » (La Tueuse) : Madeleine Faith Wirtz. »

 

D’autres s’ajouteront à ce clan envié, mais les jeunes filles resteront très fermées aux autres jusqu’à s’exclure en voulant habiter ensemble, survivre par leurs moyens, chose très dure dans ce contexte historique.

En ce qui concerne la forme du texte et de la narration, c’est Maddy, dotée du « pouvoir des mots », comme ses sœurs le disent qui retrace les aventures de ses paires. Le livre est effectivement écrit en plusieurs parties, chacune d’elles étant divisée en plusieurs chapitres. Le texte est en réalité l’assemblage de souvenirs, d’événements importants de FOXFIRE, ceux qui vont définitivement marquer l’histoire du gang et donc leur vie.

Maison de redressement, vols de voitures, menaces à main armée, kidnapping, cette histoire hors du commun ne pouvait finir que comme elle avait commencé : dans la douleur. Joyce Carol dépeint la fureur de vivre et comme dans beaucoup de ses romans, le mal est toujours omniprésent, proche, là où on le l’attend pas. Ce texte  est empli d’émotions, de prises de conscience : nous suivons les héroïnes qui apprennent un peu plus tous les jours sur les vices des hommes, elles font tomber les masques, pointent les choses du doigt, dérangent et revendiquent liberté et justice. À travers leur histoire, Oates dresse le portrait de l’humain sous tous ses aspects, comme elle aime le faire, sans crainte de montrer la noirceur et le mal qui se cachent au fond de certaines âmes.  Confessions d’un gang de filles est une leçon, un roman d’apprentissage, autant pour elles que pour nous.

Fort de son succès, Confessions d’un gang de filles a été adapté au cinéma par Laurent Cantet, le réalisateur du film Entre les murs, en 2012.


Gallesio Laure, seconde année édition/librairie 2012-2013

 

 


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15 septembre 2013 7 15 /09 /septembre /2013 07:00

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Alejandro ZAMBRA
Personnages secondaires
Titre original
Formas de volver a casa
Anagrama, 2011
Traduction
Denise Laroutis
Éditions de l’Olivier, 2012





 

 

 

 

 

 

Alejandro Zambra, poète, romancier et enseignant, est né en 1975 au Chili. Trois de ses romans ont été traduits en français : Bonzaï, La Vie privée des arbres et Personnages secondaires.

Pour les hispanophones, voici  l’article Wikipedia qui lui est dédié.

 

« […] à l’époque, je haïssais [Pinochet] juste à cause de ces one-man shows intempestifs que papa regardait sans dire un mot, sans laisser affleurer la moindre expression, sauf qu’il tirait plus intensément sur la cigarette toujours cousue à sa bouche. »

 

 

 

Personnages secondaires s’ouvre sur un chapitre éponyme. Il s’ouvre sur l’histoire d’un garçon qui se promenait avec ses parents puis qui s’est perdu. Il est néanmoins arrivé à la maison avant ses parents. Il croyait que c’étaient eux qui s’étaient perdus. C’est sous la dictature de Pinochet, après le tremblement de terre de 1985, que ce garçon de neuf ans rencontre Claudia, âgée de 12 ans, la nièce de son voisin Raúl. Celle-ci lui demande d’épier Raúl et chaque mercredi il lui livre son rapport avec la description des personnes qui sont entrées chez lui.

Changement de focalisation lors du deuxième chapitre intitulé « La littérature des parents ». On est cette fois du côté de l’écrivain. Celui-ci se demande ce qu’est le roman, à quel point il doit être autobiographique. C’est aussi l’histoire d’un couple qui s’était déjà séparé, mais qui se retrouve et réapprend à se connaître.

« La littérature des fils » revient sur le jeune garçon revenu adulte. Celui-ci s’interroge sur son passé Il essaie de comprendre l’histoire de Raúl et Claudia car lui aussi écrit un livre.

Enfin, retour sur l’écrivain dans le chapitre « Nous, ça va ». Celui-ci finalise son roman. À nouveau un tremblement de terre frappe la ville.

 

« Quand je serai grand, je serai un personnage secondaire, dit un garçon à son père.

Pourquoi ?

Pourquoi quoi ?

Pourquoi veux-tu être un personnage secondaire ?

Parce que le roman, c’est ton roman. »

Personnages secondaires est un antiroman. Il n’y a pas vraiment d’intrigue ni de héros. Alejandro Zambra ne s’intéresse pas à la Grande Histoire mais plutôt à la manière dont les gens ordinaires comme lui l’ont vécue. L’auteur évoque le mal-être d’une génération qui s’est construit des souvenirs à travers les paroles des adultes. Ce n’est pas leur histoire mais celle de leurs parents. Ils étaient trop jeunes pour s’inscrire dans la Grande Histoire. Ce sont les « personnages secondaires » de cette dictature. Ils ont grandi à l’ombre des héros, et c’est ce qui les a protégés.

 

 « Pendant que les adultes tuaient et étaient tués, nous dessinions dans un coin. Pendant que le pays s’effondrait par morceaux, nous, nous apprenions à parler, à marcher, à plier les serviettes en forme de bateaux, d’avions. »

 

Les deux personnages centraux du roman sont écrivains et les deux expriment leur difficulté à écrire leur enfance. Une incertitude plane au-dessus d’eux : est ce que ce qu’ils savent de leur histoire est vrai ? En revanche, Alejandro Zambra se refuse à dire que son roman est une autobiographie, même si, selon lui, il est « faux d’écrire sans laisser une partie de soi ». Alejandro Zambra se fait donc le porte-parole de cette génération de « personnages secondaires ».

À la première lecture, j’avoue avoir été un peu déçue par ce roman. Malgré le titre je m’attendais à ce qu’il y ait une intrigue, à comprendre plus directement ce qu’avaient vécu les Chiliens. Je l’ai beaucoup plus apprécié à la relecture, après avoir fait quelques recherches, notamment après avoir écouté cette interview d’Alejandro Zambra (de 22’18 à 55’00) sur France Culture.


Maryse E., AS Bibliothèques 2012-2013

 

 

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14 septembre 2013 6 14 /09 /septembre /2013 07:00

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Harlan COBEN
Promets-moi
Titre original
Promise me (2006)
Traduction
de Roxane Azimi
Belfond
Romans étrangers, 2007
Pocket, 2011


 

 

 

 

 

 

 

 

Harlan Coben est né en 1962. C’est un écrivain américain de roman policier. Il est le premier auteur à avoir reçu trois des prix les plus importants dans le domaine du roman policier en Amérique : le prix Edgar Allan Poe, le Shamus Award et l'Anthony Award. Il est traduit dans une quarantaine de langues et occupe la tête des best-sellers dans le monde entier.

Promets-moi est le huitième roman d'Harlan Coben à mettre en scène Myron Bolitar, le héros. En effet, celui-ci est un personnage tellement récurrent que Coben a créé la « série Myron Bolitar » qui comporte 10 romans.


Promets-moi tourne autour de promesses et de la confiance. Myron Bolitar, ancien joueur de basket-ball de haut niveau et aujourd'hui devenu agent pour célébrités a fait une promesse à Aimee, la fille de Claire, sa meilleure amie : il serait toujours là pour elle, n'importe où, n'importe quand et pour n'importe quelle raison. Il ne poserait pas de question, il serait juste là pour l'aider. Quelques jours plus tard, Aimee disparaît et Myron est le dernier à l'avoir vue. Tout de suite soupçonné, il fait la promesse à Claire de retrouver sa fille. Et il tient à la tenir.



Les personnages :

Myron Bolitar : ancienne star du basket-ball, il est fondateur de MB Reps une agence pour sportifs et stars de cinéma. Il a arrêté sa carrière à cause d'une blessure au genou. C'est un ancien agent du FBI qui a pour principal trait de caractère de toujours vouloir aider les gens qu'il connaît. Si l'un de ses proches ou de ses clients rencontre un problème, il n'hésite pas à faire justice lui-même. Il est souvent aidé de son ami Windsor Horne Lockwood, dit Win, et de sa secrétaire Esperanza Diaz, ancienne catcheuse.

Win : il est ami depuis l'université avec Myron. Il est très doué dans les arts martiaux ; d'un tempérament glacial, il aide souvent Myron à faire justice et peut parfois se montrer d'une très grande violence. Très malin et sans pitié, il n'a peur de rien.

Esperanza Diaz : c'est une ancienne catcheuse professionnelle dont le surnom était « Petite Pocahontas ». Elle vient de se marier et d'avoir un enfant. Elle est associée avec Myron.

Nous retrouvons également la policière Loren Muse, déjà présente dans Innocent, un autre roman de Coben. Elle enquête sur la disparition d'Aimee.

Claire Biel : amie de Myron depuis le lycée, maintenant avocate. Myron et elle ont eu une petite aventure d'un soir pendant leur jeunesse mais leur histoire n'a pas duré. Cependant, ils ont toujours eu une réelle attirance l'un envers l'autre et une confiance aveugle.

Erik Biel : mari de Claire.

Aimee Biel : adolescente, fille de Claire et Erik.

Edna Skylar : femme médecin exerçant dans le domaine de la génétique. Elle a un certain talent pour étudier les visages.

Katie Rochester : première jeune fille disparue.



Le roman débute en nous mettant au cœur de l'intrigue. Nous suivons dans les rues de Manhattan Edna Skylar qui pense avoir reconnu Katie Rochester, une jeune fille disparue depuis quelque temps :

 

«  La fille disparue – on en a parlé aux actualités, entre deux diffusions d'une photo scolaire banale à pleurer, vous savez, sur fond bariolé, cheveux trop raides, sourire trop gêné, là-dessus on enchaîne sur les parents inquiets devant la maison, des micros partout, maman pleure en silence, papa lit une déclaration, la lèvre tremblante –, cette fille-là, la fille disparue, venait de passer à l'instant devant Edna Skylar. »

 

La disparition de Katie va être rapidement liée à celle d'Aimee quelques jours plus tard : elles sont du même lycée, à peu prés du même âge et ont retiré toutes les deux de l’argent dans le même distributeur, au même endroit et à la même heure juste avant leur disparition. Trop de coïncidences pour que cela soit ignoré. L'enquête va donc prendre une double tournure.

Dans ce roman, nous avons deux « points de vue » : l'enquête policière et l'enquête personnelle de Myron. Il n'est pas difficile de se rendre compte que Myron avance beaucoup plus vite que les autorités. Aidé de ses associés, il va enquêter de son côté tout en étant le suspect n°1 dans cette affaire puisqu'il est le dernier à avoir vu Aimee. En effet, lui ayant fait la promesse de toujours être là pour elle quoi qu'il arrive, et de ne pas poser de questions, il n'hésite pas à aller la secourir lorsqu'elle l'appelle une nuit à 2h17 pour lui dire qu'elle a besoin de lui.

 

« – Allô ? a-t-il croassé.

Il a entendu le sanglot d'abord.

– Allô ? a-t-il répété.

– Myron ? C'est Aimee.

– Aimee !

Il s'est dressé sur son lit.

– Qu'est-ce qui se passe ? Où es-tu ?

– Tu m'as dit que je pouvais t'appeler. (Nouveau sanglot.)  À n'importe quelle heure, pas vrai ?

– Absolument. Où es-tu Aimee ?

– J'ai besoin d'aide.

– OK, pas de problème. Dis-moi seulement où tu es.

– Oh, mon Dieu...

– Aimee ?

– Tu ne le diras à personne ?

Il a hésité. Il a revu Claire, la mère d'Aimee, au même âge et a ressenti un drôle de pincement au cœur.

– Tu as promis. Tu as promis de ne rien dire à mes parents.

– Je sais. Où es-tu ?

– Tu promets de ne pas le dire ?

– Je te le promets, Aimee. Maintenant, dis-moi où tu es. »

 

Il va donc la chercher et la dépose à l'endroit où elle lui demande : chez sa copine Stacy. Or elle n'est jamais rentrée chez elle et l'on découvre par la suite que cette maison où Myron l'a conduite n'a jamais été celle de Stacy....



Les thèmes

L'enquête

C'est un thème présent dans la plupart des œuvres d'Harlan Coben puisqu'il s'agit de thrillers. Dans Promets-moi nous pouvons assister à deux enquêtes en parallèle : celle de la police et celle, privée, de Myron Bolitar. Ces enquêtes nous donnent vraiment une impression de réalisme puisqu'elles suivent le schéma parfait d'une enquête à savoir : un élément déclencheur, un crime est commis, puis l'enquête est lancée, ensuite des indices sont trouvés, des suspects apparaissent, le coupable est ensuite trouvé et cela va donner lieu à une traque. Le coupable est finalement arrêté et on assiste à son procès (ou non).
 
Le lecteur est complètement investi dans l'enquête de Myron Bolitar puisqu'il ne dispose d'aucun élément pour résoudre l'énigme de la disparition des deux jeunes filles. Il découvre les indices en même temps que les personnages. Cela permet de garder un suspens insoutenable et une tension constante.


La promesse

Le titre du roman nous l'annonce dés le début : Myron Bolitar est un « homme à promesse ». En effet il fait la promesse à Aimee de toujours être là pour elle juste avant qu'elle disparaisse et il fait ensuite la promesse à Claire de retrouver sa fille coûte que coûte. Tout au long du roman, le lecteur est donc dans l'attente de voir cette promesse tenue. Tout le récit tourne autour de celle-ci, elle en est le fil conducteur. Myron ne s'arrêtera pas avant de l'avoir tenue.


Le héros

Myron Bolitar est un peu considéré comme un « héros » surtout aux yeux de Claire, son amie, qui a une confiance aveugle en lui. Nous retrouvons toutes les caractéristiques propres au héros traditionnel en Myron Bolitar : il porte des valeurs qui lui sont chères, il se distingue par des qualités exceptionnelles (physiques ou morales) et le lecteur est incité à s'identifier à lui.

C'est un personnage attachant auquel on ne souhaite que de la réussite dans sa mission.



L'écriture

Le roman est écrit d'un point de vue externe à l'histoire. Le caractère particulier de cette œuvre est que, tout au long du roman, nous n'avons aucune nouvelle d'Aimee, la disparue. En effet, dans la plupart des romans policiers, certains passages nous décrivent ce qu'il arrive à la victime. Or, dans ce roman, le lecteur est autant dans le doute que les personnages qui mènent l'enquête. Aucun élément ne permettrait de résoudre l'enquête avant de lire le dénouement. Cela donne lieu à une certaine tension permanente puisque l'on peut se demander si Aimee est encore vivante ou non, si elle a fait une fugue ou si elle a été enlevée...

Le style est très spontané, notamment au niveau des dialogues : Harlan Coben écrit comme s’il relatait une conversation dont il serait spectateur. Les interjections, les mots familiers, tout est rapporté tel quel.

De plus, Harlan Coben s'attache à enlever toutes les phrases inutiles. Il va à l'essentiel de sorte que, chaque mot, chaque phrase qu'on lit nous permet d'avancer dans l'enquête. Il n'y a pas de tournure de phrase compliquée, ni de détails sans importance. Le roman entier est important et nous ne pourrions pas enlever une phrase sans enlever du sens à celui-ci.



Le cadre

Contrairement à beaucoup d'auteurs de romans policiers, Harlan Coben ne donne pas comme lieu d'action à ses romans la ville, particulièrement New-York, mais plutôt la banlieue. En effet, pour l'auteur, la banlieue est devenue ces dernières années « la manifestation la plus flagrante du rêve américain ». Tout le monde veut pouvoir s'acheter une petite maison identique à toutes les autres. Harlan Coben a vécu lui-même en banlieue. Il ne voulait pas faire comme la plupart des auteurs de polars et montrer sa propre vision de ce lieu qu'il trouve « romantique et oblique ».



Quelques critiques :

 

« Grâce à une écriture et une intrigue (toujours) excellentes, il nous fait passer (encore) une nuit blanche ! »
Delphine Peras, Lire

« On est entraîné dès la première phrase du roman. Harlan Coben est passé maître dans l'art de l'intrigue et ses personnages sont denses et attachants. »
Femme actuelle

« Les fans de Coben vont adorer ce roman au suspense diabolique, dont le dénouement nous entraîne dans un ultime retournement de situation hallucinant. »
Publishers Weekly

 

 

Avis personnel

Ce roman est ma première « expérience Coben » et j'ai totalement adhéré. Je l'ai lu à l'occasion des « Quais du polar » à Lyon auxquels il était invité (certaines de mes camarades de classe s'y étant rendues et m'ayant conseillé de le découvrir). N'étant pas une grande lectrice de roman policier j'avais des critères d'appréciation bien précis en commençant ce livre et j'appréhendais un peu le résultat. Mais mes espérances ont été largement dépassées ! Ce roman est un bijou du polar américain que j'ai lu en à peine quelques jours. Nous sommes pris dans l'action du début à la fin, il n'y a pas un seul moment où je me suis ennuyée, l'auteur va droit au but et n’encombre pas son roman de détails inutiles. L'écriture est simple et facile à lire, la lecture est fluide. Les personnages sont très attachants et ont tous une très grande profondeur. Ils participent tous, de manière plus ou moins importante, à l'intrigue. Le rythme est toujours haletant et lorsque je l'ai lu, un véritable film d'action prenait place dans mon imagination.

Je conseille ce roman à toute personne qui n'a jamais lu de polar ou qui a une mauvaise opinion sur ceux-ci ; Harlan Coben réussira sûrement à la faire changer d'avis.


Célie, 1ère année bibliothèques 2012-2013

 

 

 


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Published by Célie - dans polar - thriller
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13 septembre 2013 5 13 /09 /septembre /2013 07:00

 

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Yoko TAWADA
Opium pour Ovide
Notes de chevet sur vingt-deux femmes
traduit de l’allemand
 par Bernard Banoun
Éditions Verdier
collection « Der Droppelgänger », 2002

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Yoko Tawada est une auteure japonaise qui a d’abord étudié la littérature russe en souvenir de son père, communiste, qui lui a donné le goût de ce pays. Cependant, au fil d’un voyage, Yoko Tawada se retrouve en Allemagne, à Hambourg, où elle va rester afin d’étudier la littérature allemande et européenne. L’écrivaine vit, encore aujourd’hui, en Allemagne.

Le thème du voyage se retrouve de façon récurrente dans les œuvres de Yoko Tawada ;  Train de nuit avec suspects (Verdier) ou  Le voyage à Bordeaux (Verdier). De même, les œuvres de l’auteure illustrent fortement ces rapports particuliers entre Orient et Occident ;  Journal des jours tremblants. Après Fukushima [1] (Verdier), Où commence l’Europe ? (revue LITTÉRall n°7),  ainsi que Opium pour Ovide (Verdier).

En effet, les rapports entre Orient et Occident chez Tawada sont très étroits puisque c’est une auteure japonaise qui vit en Allemagne, et de ce fait, écrit ses textes tantôt en japonais, tantôt en allemand. Par ailleurs, si l’on étudie le titre, on remarque qu’il illustre ce mélange des cultures : l’opium étant une drogue produite notamment dans les pays asiatiques et Ovide étant un grand auteur de l’empire romain. De plus, elle s’inspire d’auteurs occidentaux tels que Michaux, Perec ou bien de Quincey (qui fait d’ailleurs partie des personnages, puisqu’il intervient dans le récit d’Echo), pour leur écriture fragmentaire, ancrée à la fois dans la réalité et dans un monde onirique : l’expérience de la drogue pour De Quincey et Michaux, Perec par ses pratiques oulipiennes. Elle s’inspire également d’auteurs japonais, tels que Sei Shōnagon et Urabe Kenkō. Et ce, dans un style très japonais, le zuihitsu, qui signifie « au fil du pinceau ». On peut s’appuyer sur l’avant-propos des Heures oisives d’Urabe Kenko (XIVe siècle), qui traduit assez justement cela :

 

« Au gré de mes heures oisives, du matin au soir, devant mon écritoire, je note sans dessein précis les bagatelles dont le reflet fugitif passe dans mon esprit. Étranges divagations ! »

 

Ainsi, l’on retrouve tout à fait cette écriture dans Opium pour Ovide, puisque ce roman retrace l’histoire de vingt-deux femmes de Hambourg qui portent des noms tirés des métamorphoses d’Ovide. Ces portions de vies semblent écrites « sans dessein précis » :

 

 « Je vois une colonne de feu qui s’élève d’une colline. Encore une nouvelle centrale nucléaire ? J’ai souvent vu des affiches de ce genre. Je ne doute donc pas un instant qu’elle soit dirigée contre la construction d’une nouvelle centrale nucléaire.

Latone se place à côté de moi et me raconte tout ce que lui a apporté son dernier week-end de stage de bouddhisme tibétain. Et soudain, je vois dans la même image tout autre chose : la colline représente la tête rasée d’un personnage en méditation. Sa tête crache des pensées enflammées.

Du vagin au vertex pousse un tuyau, à chaque seconde il renaît et croît à travers le corps. Je ne veux pas dire le corps anatomique que la Faculté a rembourré de viscères coloriés à la main. Ni le corps que l’on peut voir dans un miroir. Je ne parle pas non plus du corps que nous vend chaque mois la caisse d’assurance maladie. Un nouveau corps, encore un nouveau corps. Combien de corps faut-il trimbaler avec soi ? Certains ne sont pas enregistrés. Ils sont érotiques, mais ne peuvent servir à l’acte sexuel. Clandestins, peut-être, mais passibles d’aucune peine, car ils sont invisibles. » (p. 31)

 

De ce fait, on peut se rendre compte que le style de cette œuvre est particulier et répond assez bien aux critères du zuihitsu. Par ailleurs, on trouve une source d’inspiration de Tawada chez Sei Shōnagon (Xe-XIe siècle). En effet, cette dernière, auteure de Notes de chevet, écrivait dans cet ouvrage des pensées sur des objets et des faits triviaux, très quotidiens tels que la pluie, les oiseaux dans le jardin, etc. et ce, d’une manière très poétique. Les Notes de chevet de Sei Shōnagon sont souvent considérées comme inclassables. Cependant, on peut les rapprocher du sōshi, des notes, ou alors du nikki, un genre de journal intime écrit par des femmes et dans lequel il n’y a pas vraiment de chronologie, ce qui rappelle également le zuihitsu, et bien entendu Opium pour Ovide de Yoko Tawada. En effet, les similitudes avec Sei Shōnagon se font nombreuses, en commençant par le titre. Le sous-titre d’Opium pour Ovide est Notes de chevet sur vingt-deux femmes. Le rapprochement avec l’œuvre de Sei Shōnagon est donc très clair. De plus, les histoires de ces femmes sont d’un côté, très onirique par leurs noms de métamorphoses, et de ce fait par leurs caractères (Salmacis est passionnée par le théâtre), et leurs traits physiques (Léda semble se transformer en cygne), mais d’un autre côté, très quotidiennes : Léda est au chômage et a perdu l’usage de ses bras, Junon est infirmière, Latone participe à des stages bouddhistes, Daphné est professeur, Scylla tient un magasin d’antiquaire et a du mal à supporter son stagiaire, certaines font l’expérience de la drogue, etc. Ainsi, on remarque qu’il est question de problèmes quotidiens, plus ou moins fréquents dans la société contemporaine. Beaucoup de sujets actuels y sont traités comme le chômage, les problèmes d’argent, la maladie, la mort, la drogue. Cependant, La plupart de ces thèmes sont traités avec beaucoup d’humour :

 

« On apprend que la nouvelle loi, très controversée, a été votée hier. Dorénavant, la caisse d’assurance maladie ne serait plus dans l’obligation de rembourser les frais de traitements médicaux du bas-ventre. Un spécialiste des évolutions sociales a déclaré sur les ondes qu’on verrait dans l’avenir un nombre croissant de transplantations d’organes du bas-ventre vers la partie supérieure du tronc. » (p. 7)

 « Longtemps controversé, l’impôt-pilosité avait tout de même fini par entrer en vigueur. C’était, disait-on, le Club des Amis des Hamsters qui était à l’origine de cette réforme. En effet, les Amis des Hamsters avaient toujours jugé injuste qu’on dût payer une taxe sur les mammifères aussi élevée pour les hamsters que pour les bergers allemands. Aussi avaient-ils proposé que le montant de la taxe sur les mammifères fût calculé en fonction de la surface corporelle des animaux. Le Trésor accepta la proposition, mais dut éviter d’employer la notion de surface corporelle, qui aurait posé des problèmes pour cause de discrimination des gros. […] Quant aux coûteuses injections d’hormones que cela nécessitait, elles étaient déductibles des impôts. » (pp. 34-35)

 

Par ailleurs, on remarque au fil de la lecture que les différentes histoires s’entremêlent et que les femmes, qui sont séparées dans la forme du livre comme dans des nouvelles (ou bien, comme dans les Métamorphoses d’Ovide), se croisent, se rencontrent et se connaissent. On peut voir là une métaphore de la ville, puisque c’est dans ces grandes villes, comme ici Hambourg, que les personnes se croisent et se rencontrent, sans pour autant toutes se connaître. En effet, on voit bien dans le récit qu’une femme est amie avec une autre, qui est voisine avec une autre, qui est cliente d’une nouvelle, qui connaît la première, etc. Cependant, lorsqu’il s’agit d’un personnage, les autres sont des satellites dont on ne parle pas vraiment. Il est question de la femme dont on raconte l’histoire, et ce grâce à une narratrice qui prend place dans le récit. Cette narratrice connaît chacune des femmes, parle à la première personne lorsqu’elle prend vie dans le récit, mais semble être présente comme un faire-valoir, afin d’en dire le plus possible sur le personnage principal :

 

« J’avais fait la connaissance de Latone sur une prairie des environs de Glückstadt. […] Les gens poussaient des cris de joie à chaque fois qu’ils découvraient un hanneton. À un moment donné, Latone m’adressa la parole. Elle parlait d’une manière très naturelle et réservée. » (p. 32)

D’un autre côté, la narration est omnisciente, on connaît toutes les pensées de ces femmes :

 

« Cérès à son tour eut une fille. Cela lui arriva, bien qu’elle ne l’eût jamais envisagé. Elle n’était pas sédentaire, ne restait jamais longtemps sous le même toit. Tantôt elle vivait avec un étudiant qui avait un grand appartement, tantôt elle s’amourachait d’une cantatrice et la suivait dans ses tournées. » (p. 142).

Lorsque l’on se penche sur les personnages, leurs noms, leurs caractères et leur quotidien, on remarque alors les similitudes entre les personnages d’Ovide et ceux de Yoko Tawada. Il faut parfois creuser  très profondément pour faire des comparaisons complètes ; cependant, il est possible d’en faire quelques-unes lors des premières lectures. Ainsi, chez Ovide, Léda se fait séduire par Zeus qui s’est transformé en cygne, et l’on retrouve cette image du cygne dans le texte de Tawada :

 « Elle était assise dans l’eau, ses ailes déployées pendaient, inertes, sur les bords de la baignoire. Du bec, elle nettoyait ses plumes blanchâtres imperméables. » (p. 7).

 

 

 (Latone) : « Quelqu’un qui possède par hasard l’un de ces objets doit le mettre à la disposition des autres. De même pour les baignoires. Vingt ans auparavant, Latone connaissait à Ottensen quelques femmes qui n’avaient pas de baignoire. […] L’une d’elles venait régulièrement tous les premiers du mois. Cette femme avait un ventre très plat, ses intestins étaient peut-être trop courts. Ses bras pendaient, inertes, comme paralysés. Seuls les ongles donnaient une impression d’énergie. Des ongles faits, tranchants et peints rouge sang. Cette femme n’était pas bavarde. Mais à chaque fois qu’elle disparaissait dans la salle de bains, Latone entendait peu après un violent battement d’ailes. Elle craignait toujours que le sol soit inondé, mais ce ne fut jamais le cas. Quand la femme sortait de la salle de bains, le sol, le miroir, la baignoire étaient secs et même brillants, comme si elle les avait astiqués. » (p. 39)

Chez Ovide, Salmacis est une naïade qui tombe tellement amoureuse d’Hermaphrodite qu’ils finissent par ne faire qu’une seule et même personne, à la fois homme et femme. Chez Tawada, la jeune femme est passionnée de théâtre, très égocentrique. On retrouve quelques éléments qui peuvent nous faire penser à l’hermaphrodisme et au monde de l’eau (naïade = nymphe d’eau) :

 

 « Salmacis voulait devenir comédienne, être sur une scène, happant l’air de ses lèvres charnues et rouges. Elle exigea d’un dramaturge, l’un de ses admirateurs, qu’il écrivît une pièce pour elle. Sous le titre devrait figurer en toutes lettres que seule Salmacis était autorisée à la jouer. Or la personnage principal de la pièce ne fut pas une femme, mais un nageur.

Le nageur était né dans un petit village où l’on remarqua très tôt ses dons stupéfiants pour la natation […] Soudain, à treize ans, il se mit à avoir peur de l’eau. […] Comment un poisson aurait-il peur de l’eau ? Mais le nageur avait la sensation que l’eau caressait sa poitrine et ses hanches, qu’elle l’étreignait et pénétrait sa chair. […] Un jour, il s’assoupit sur le rivage. Lorsqu’il se réveilla, une femme était assise sur lui. Mais non, ce n’était pas ça. La femme n’était sur lui, mais en lui. Il pensa cela car des seins de femme lui avaient poussé sur la poitrine. Il porta vite la main à son slip de bain. » (p. 62)

 

Ce passage, assez drôle, n’est pas l’histoire de Salmacis (chez Tawada), mais l’histoire de la pièce qui a été écrite pour elle. Cependant, il est clairement énoncé que ce rôle ne peut être joué que par Salmacis. Comme si son destin était scellé.

Les autres similitudes entre les personnages des deux auteurs sont présentes clairement chez Junon, par exemple. Chez Ovide, Junon est la femme de Jupiter (= Zeus), qui la trompe souvent. Elle est donc très jalouse et rancunière. De plus, étant la femme du dieu des dieux, elle donne naissance à beaucoup d’enfants. Chez Tawada, Junon est d’abord présentée par son rôle de mère. Cependant, elle se montre tout de même froide et jalouse.

On peut également prendre l’exemple d’Echo qui, chez Ovide, est une nymphe amoureuse de Narcisse, qui la repousse, car il n’aime que lui-même. Echo est tellement triste qu’elle dépérit, à l’exception de sa voix, plaintive. Chez Tawada, les attributs mythologiques d’Echo sont très présents puisqu’elle travaille à la radio ; on n’entend que sa voix. Par ailleurs, ce récit est rempli de termes relatifs à la communication : « communication », « radio », « téléphone », « adresser », « destinataire », « confession », etc.

 
In fine, nous pouvons dire qu’Opium pour Ovide de Yoko Tawada est une œuvre cosmopolite, qui mélange les genres et les cultures. Cela par le biais d’éléments biographiques de l’auteure.

 
Clémence, AS édition-librairie 2012-2013


[1]http://www.editions-verdier.fr/v3/oeuvre-journaldesjourstremblants.html

 

 

Yoko TAWADA sur LITTEXPRESS 


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Train de nuit avec suspects. Articles d'Inès , Camille , Julien .

 

 

 

 

 

Tawada voyage a bordeaux

 

 

 

 

 Article de Camille sur Le Voyage à Bordeaux.

 

 

 

 

  Tawada Yoko Journal des jours tremblants

 

 Article de Louna sur Journal des jours tremblants

 

 

 

 

 

 

 

 

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12 septembre 2013 4 12 /09 /septembre /2013 07:00

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HIRANO Keiichirō
La Dernière Métamorphose
titre original
Saigo no henshin
traduction : Corinne Atlan
Éditions Philippe Picquier, 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

L’auteur
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Keiichirō Hirano est un romancier japonais, né le 22 Juin 1975 dans la préfecture d’Aichi. Durant ses études de droit à l'Université de Kyoto, Hirano voit son premier manuscrit, L’Éclipse, être accepté et publié par la revue littéraire Shinchō dans ses premières pages, ce qui lui attire l'attention des milieux littéraires. Il reçoit en 1999 le prix Akutagawa (équivalent du prix Goncourt en France) pour L’Éclipse, devenant alors le plus jeune auteur récompensé par ce prix. La même année, Hirano Keiichirō empoche son diplôme et publie son deuxième roman Ichigetsu Monogatari (Conte de la première lune). La dernière métamorphose est son troisième roman.

Francophone, il a passé un an en France, en 2005, en tant qu'ambassadeur culturel.



Le livre

Dans ce récit, nous suivons la vie et les réflexions d’un personnage dont nous ne connaîtrons jamais le nom. Cet homme est devenu, au moment où le roman commence, un hikikomori. Il s’est enfermé chez lui, dans sa chambre, pour fuir tout contact avec le monde extérieur, toute relation sociale. On assiste à ses côtés aux réminiscences des épisodes de sa vie qui l’ont mené à cette situation tout en tentant de trouver des explications.

Le titre de l’œuvre, La Dernière Métamorphose, nous renvoie directement à La Métamorphose de Kafka. L’œuvre de l’écrivain praguois s’inscrit en filigrane sous la trame du récit, le protagoniste étant ici persuadé de vivre une transformation identique à celle de Gregor Samsa. Il remarque d’ailleurs que dans le roman de Kafka, seule l’apparence de Gregor change, pas son « moi intérieur ». Avant sa transformation, Gregor était prisonnier de son rôle et c’est cette transformation qui lui permet de changer cela. On joue donc tous un rôle selon l’enveloppe dont on s’entoure (le contexte social). Le protagoniste pense que sa réclusion peut lui fournir le courage nécessaire à l’accomplissement de sa transformation. Il poursuit alors une quête qui a débuté bien des années auparavant, comme il nous l’explique, à la recherche de son « véritable moi », de sa véritable identité. Cette quête constitue l’axe principal du roman.
 
Depuis son enfance, sa personnalité est marquée par une grande mégalomanie et une certaine lâcheté. Enfant, il était persuadé d’être voué à une destinée peu commune et s’imaginait être la réincarnation d’un seigneur de la guerre du XVIe siècle ou avoir été enlevé et manipulé par des extraterrestres dans le but de leur fournir d’importantes informations. Il attend en fait la révélation de sa mission depuis cette période et c’est cette attente qui va le faire doucement glisser sur la pente de la folie. Il a dû déménager plusieurs fois pendant ses premières années d’école et la peur du rejet et de la solitude l’a forcé à adopter plusieurs rôles pour être accepté au sein des groupes. Selon lui, jouer ces rôles pour être accepté est vital car son vrai « moi » n’étant pas encore apparu, les autres sont les seuls à pouvoir maintenir son enveloppe extérieure et empêcher ainsi qu’il ne disparaisse totalement. Il continue à avancer en incarnant le rôle banal du collégien puis du lycéen médiocre que tout le monde ou presque apprécie mais son vrai « moi » reste une chimère et il ne fait que le fantasmer. Il finit par douter de la brillante destinée censée l’attendre. Et si ce rôle banal était en fait son véritable « moi » ? Mais son ego reprend le dessus et il se persuade que ce n’est pas là son ultime transformation. L’université vient le faire douter à nouveau. Jouer tant de rôles différents lui apparaît impossible devant l’immensité du monde extérieur. Il se voit alors condamné à adopter en permanence l’apparence extérieure idéale pour les autres.

Après l’université, il découvre internet en cherchant du travail. Il développe alors un nouvel espoir, celui que l’anonymat de la toile révèle enfin son vrai « moi ». Il crée son propre site et y ajoute un journal pour déverser « son existence encore inachevée ». Dans les mots doit apparaître son vrai « moi ». Mais il ne fait au final que déverser ce « moi » tandis que son apparence extérieure ne change pas (il travaille toujours à ce moment-là). C’est donc un nouvel échec mais il continue de croire à ce véritable « moi » exceptionnel, même si cette quête semble être une vraie fuite en avant pour ne pas affronter la réalité de sa banalité. C’est au même moment qu’il commence à rédiger des critiques de livres sur son site et celle consacrée à un auteur tendance attire alors beaucoup de visiteurs. Le ridicule de sa quête se mue en délire lorsqu’il décide fabriquer de toutes pièces ce « moi » qui continue à le fuir. Et c’est en augmentant le nombre de regards posés sur lui (plutôt sur son avatar en ligne) qu’il veut y parvenir. Il rédige alors un grand nombre de critiques dans lesquelles il rabaisse chaque auteur. Il entre alors totalement dans son délire et se persuade d’être une autorité en la matière, d’être au-dessus de ces auteurs. Il finit par noter ces critiques de A à E, puis détruit les grands auteurs appréciés et fait l’éloge de livres anonymes sans intérêt. Alors que la démarche n’a aucun sens, beaucoup de nouveaux visiteurs lui écrivent pour dire tout le bien qu’ils pensent de cette classification, devenue pour eux une référence en matière de lecture. Ils se réunissent donc chaque jour pour détruire un auteur et souder ainsi leur groupe.


Cette communauté et ce site deviennent l’expression du véritable « moi » du protagoniste. Ce sont ces mots qui révèlent sa véritable nature. Mais tout lui paraît si lamentable dans la manière de faire qu’il espère une nouvelle fois que tout ça n’est rien d’autre qu’un nouvel échec dans sa quête. Quelques mois après cet épisode, il devient un hikikomori.

Les toutes dernières pages reprennent le cours de l’histoire entamée dans les premières pages. Le délire semble alors laisser place à une froide lucidité mais tout n’est pas aussi simple. Pour ceux qui voudraient quand même lire le roman malgré cette fiche, je m’abstiendrai d’écrire sur ces dernières pages.

 
 
Mon avis

Si j’ai autant apprécié ce livre, c’est en grande partie grâce aux pensées du protagoniste. Dans le délire qui entoure la quête de son véritable « moi », il ne manque pas de faire preuve d’une grande lucidité sur sa situation et sur celle de la société japonaise, loin d’être étrangère à ce qui lui arrive. La narration plutôt anarchique et éclatée renforce l’impression d’avancer à l’aveugle dans les pensées du personnage. On ne sait jamais vraiment où il veut en venir et il ne cesse de digresser. La quête entamée lorsqu’il était enfant, celle qu’il partage avec nous tout au long de ces pages, n’est en fait qu’une fuite en avant. Son ego et sa lâcheté jouent continuellement de pair pour l’empêcher de voir la triste réalité. Tous ces éléments font de ce livre une véritable réussite.


Mehdi, AS Édition-Librairie 2012-2013

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11 septembre 2013 3 11 /09 /septembre /2013 07:00

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MURAKAMI Haruki
村上 春樹
Après le tremblement de terre
Titre original
Kami no kodomotachi wa mina oduru (2000)
(en français :
Tous les enfants de dieu savent danser)
神の子どもたちはみな踊る
Traductrice : Corinne Atlan
10/18, domaine étranger, 2002
10/18, 2011

 

 

 

 

Biographie

Haruki Murakami est un écrivain et traducteur japonais, à ne pas confondre avec Ryū Murakami, qui écrit une littérature absolument différente. Né en 1949 à Kyoto, Il est surtout connu pour Kafka sur le rivage,  La ballade de l’impossible ou  1Q84. Au départ, il tenait un bar de jazz, l’une de ses passions musicales qui se retrouve souvent dans ses écrits. Puis, après avoir écrit quelques romans qui ont connu un petit succès critique, il part vivre à l’étranger, en Italie, en Grèce et surtout aux USA où il devient professeur de littérature japonaise dans la prestigieuse université de Princeton. Cette période sera importante pour lui et influencera sa littérature dans laquelle on retrouve parfois de petits accents occidentaux. C’est d’ailleurs grâce à cette expérience qu’il traduira pour le Japon des romans de Scott Fitzgerald, ou encore de John Irving. Puis en 1995, bouleversé par le tremblement de terre qui a secoué Kobe, il rentre au pays et continue d’écrire. Souvent pressenti pour le prix Nobel de littérature, il a reçu le prix Jérusalem en 2009, ceux de doctor honoris des universités de Princeton et de Liège et le prix Gunzo pour Écoute le chant du vent en 1979.

Après le tremblement de terre a été publié en 2000, soit cinq ans après le véritable tremblement à Kobe dont fait mention le titre, et il fut traduit pour la France en 2002. Il y eu un regain d’intérêt pour ce livre après les événements de 2011 au Japon, et on a parlé de Murakami comme d’un visionnaire en perdant de vue les circonstances d’écriture. Ce livre est un recueil de six nouvelles, qui n’ont a priori pas grand-chose en commun hormis la rapide évocation du tremblement dans chacune d’entre elles.
 
 
 
Les nouvelles
 
La première nouvelle (22 pages) s’appelle « Un ovni a atterri à Tokyo ». C’est l’histoire d’un homme, Komura, dont la femme reste scotchée devant la télévision depuis le tremblement. Voilà cinq jours qu’elle ne bouge pas, ne mange pas. Elle regarde juste l’écran, le regard vide devant les informations qui passent en boucle les images de la catastrophe. Au sixième jour, elle n’est plus là, ses affaires non plus, reste juste une lettre sur la table où elle annonce sans plus de formes à Komura qu’elle le quitte et retourne chez sa mère. Dévasté, il décide de prendre des vacances, et un de ses collègues l’apprenant lui demande de livrer une boîte à sa sœur qui habite à l’autre bout du pays. Puisqu’il n’a pas meilleure direction à l’esprit il accepte et transporte donc cette boîte dont il ne sait rien. Il rencontre la sœur en question et une amie à elle qui l’accompagne à l’hôtel, ils discutent un peu, et c’est la fin de la nouvelle. On ne sait ni la suite, ni ce que contenait la boîte. La fin reste ouverte.

 
La seconde nouvelle (22 pages), « Paysage de fer », est probablement celle qui m’a le plus marquée. Junko et Miyake y sont les personnages principaux ; Junko est une jeune caissière qui abandonné ses études et Miyake un quadragénaire qui adore faire des feux de camp et qui est terrorisé à l’idée de mourir étouffé dans un frigo. En l’occurrence, ils ont fait un feu sur la plage et en discutant ensemble du vide de leur vie, ils en arrivent à la conclusion, comme un détail, qu’ils devraient mourir ensemble, là, maintenant, parce qu’ils n’ont rien de mieux à faire.

 

« – Alors, qu’est ce que je dois faire ? répéta Junko.

– Eh bien… Tu ne voudrais pas mourir avec moi, maintenant ?

– Mourir ? Pourquoi pas ? Je veux bien.

– Tu es sérieuse ?

– Très sérieuse. »

 

Puis Junko, épuisée, décide de dormir un peu et elle demande à Miyake de réfléchir à comment ils vont s’y prendre pour mourir et de la réveiller dans quelques instants… Et c’est la fin. Plus encore que dans la nouvelle précédente, cette fin est abrupte et sans recours, laissant le lecteur sur son attente.

          

La troisième, « Tous les enfants de Dieu savent danser », raconte l’histoire d’un jeune homme en pleine gueule de bois qui, sur le chemin de son travail, croise un homme sans lobe d’oreille qui pourrait bien être son père selon ce qu’il en sait. Il le suit à travers les rues et les allées, tout en se souvenant de son enfance auprès de sa mère qui faisait partie d’une sorte de secte où les enfants sans père étaient les enfants de Dieu, de leurs porte-à-porte ensemble, de la déception qu’il lui a causée en lui annonçant qu’il avait perdu la foi… Au fur et à mesure de sa poursuite du présumé père, il arrive sur un terrain de foot vide où soudain, il n’y a plus personne à suivre. Au centre de ce stade, il se met à danser, danser, comme une révélation… Dont on ne saura rien de plus, car encore une fois, c’est la fin de la nouvelle.
 

Puis vient « Thaïlande », où une femme médecin décide de prendre des vacances après une conférence professionnelle. Son taxidermiste personnel l’emmène partout, notamment dans une piscine vide et éloignée où elle nage pour oublier ses déboires amoureux, puis elle va voir une espèce de chaman qui lui annonce qu’elle va faire des rêves mystérieux et visiblement importants. Elle rentre à l’hôtel et c’est la fin.
 

La cinquième s’intitule « Crapaudin ». C’est la seule nouvelle qui ait réellement un début et une fin qui fassent sens ; mais c’est aussi la seule nouvelle qui frôle vraiment le fantastique et non juste la spiritualité (thème récurrent dans toutes les nouvelles). Katagiri est un employé de bureau des plus ordinaires, effacé, banal. Seulement un soir, un énorme crapaud vient le voir et lui demande son aide pour combattre Le Lombric, être monstrueux et gigantesque qui vit sous la ville et menace de produire un tremblement de terre qui détruira Tokyo. Le soir, après y avoir réfléchi, Katagiri accompagne Crapaudin dans les entrailles de la terre pour se livrer à la bataille. Touché dans le feu de l’action, il s’évanouit. À son réveil, il est sain et sauf dans un hôpital, aucune catastrophe n’a ébranlé Tokyo et il ignore s’il a réellement sauvé la ville ou s’il a simplement rêvé.
 

La dernière nouvelle, « Galette au miel », raconte l’histoire d’un trio, amis depuis le lycée : Juppei l’intellectuel et Takatsuki le sportif qui finit en couple avec Sayoko, au regret de Juppei amoureux d’elle depuis le début. Plus tard, après la naissance de leur petite fille ils se séparent.  Sayoko cherche du réconfort auprès de Juppei devenu écrivain avec difficulté, ce qui amène finalement à une forme de retour au trio, de vie apaisée. Et c’est la fin.

 

Analyse

Après le tremblement de terre est un livre étonnant, presque perturbant, dans la mesure où chaque nouvelle s’arrête toujours quand le lecteur commence à se prendre vraiment au jeu. Chacune d’entre elles pourraient bien être l’ébauche d’un roman de plus de cent pages. Murakami crée systématiquement une frustration, mais il aborde toujours si bien l’histoire suivante que le lecteur oublie la frustration précédente pour se lancer dans une nouvelle. La seule qui n’ait pas de fin frustrante est « Crapaudin » qui se déroule dans un monde quasi onirique, mais là encore la fin reste ouverte, mystérieuse. Dans tout le recueil, on retrouve une façon brumeuse d’écrire, presque mystique, qui correspond bien à son auteur et notamment à  1Q84 où tout n’est pas dévoilé, où se côtoient réalité et monde parallèle dans un flou artistique. Comme toujours, on entre très bien dans ses histoires qui ont une ambiance, une couleur, une atmosphère particulière un peu flottante qui correspond assez bien à l’image que je me fais du Japon. Dans l’ensemble on passe du quotidien banal à l’étrange, parfois à l’absurde. Cette frontière floue entre les deux est quelque chose de récurrent chez Murakami, qui le dit fort bien lui-même :

 

« A l’époque où les Contes de Pluie et de lune ont été écrits (à l’époque d’Edo), le monde surnaturel qu’ils décrivent se confondaient, pour les gens d’alors, avec le monde naturel : il est évident que pour eux, tracer une frontière entre ces deux mondes était une opération à la fois impossible et dénuée de sens ».

 

C’est finalement ce qu’il met en place lorsqu’il écrit un livre.

 

Il y a dans ce livre beaucoup de questions irrésolues et pourtant au centre du récit. Le lecteur ne sait pas ou l’auteur veut en venir, il faut accepter de perdre ses repères pour aller au bout du recueil. Le titre même ne se justifie que par une ligne dans chaque histoire, comme un minuscule fil rouge à la limite de la transparence. Le but, finalement, n’est pas de raconter l’état de Kobe après le tremblement mais la façon dont les gens qui étaient loin ont vécu cet épisode. Les personnages vont éventuellement citer l’événement et de près ou de loin, subrepticement, il aura une influence sur leur vie. À la manière de l’effet papillon, le tremblement de terre qui ne concerne pourtant pas directement les personnages va changer leur vie, de façon infime ou du tout au tout. Ainsi, dans la première nouvelle, c’est le fait de regarder la catastrophe à la télévision qui fait prendre conscience à la femme de Komura qu’elle s’ennuie dans sa vie, que son conjoint est vide, et qu’elle doit partir et faire de sa vie quelque chose de plus fort. Pourtant c’est au lecteur de comprendre cela puisque Murakami n’en soufflera mot. Lire entre les lignes est le maître-mot de ce livre.

Il n’y aura aucun paysage désolé, aucun enfant pleurant devant les décombres d’une maison, aucun étalage d’héroïsme ou de pathos. Après le tremblement de terre est le récit de la vie qui continue plus que celui du séisme. On n’entre jamais vraiment dans le vif du sujet. C’est bien sûr là une vision détachée de l’événement qui me semble assez proche de l’esprit japonais, moins matérialiste en un sens, qui attache plus d’importance à « l’essentiel » que celui des Européens. J’y ai vu une critique du journalisme tel qu’on peut le voir aujourd’hui, qui étale avec quelque chose de proche de la vulgarité des images « touchantes », pleines de misère, de mort, de bons sentiments, d’événementiel. On se repaît de ces images avec un certain voyeurisme. L’important n’est il pourtant pas la vie qui continue ? L’autour ? C’est cette réflexion qu’engage Murakami à demi-mot. En un sens, ce ne sont pas tant les histoires qu’il raconte qui sont importantes mais ce qui en ressort : l’importance de la vie qui continue, la réflexion à avoir sur le manque de contenu de sa vie (une notion très présente et presque pesante tout au long du livre), et ce questionnement sur ce qu’on nous présente comme important à travers le journalisme actuel,  au profit de l’événementiel plus que de la vie. L’épigraphe qu’a choisie Murakami pour son livre en est révélatrice :

 

« – Liza, qu’est ce qu’il s’est passé hier ?

– Il s’est passé ce qu’il s’est passé.

– Ca, c’est terrible. C’est cruel ! »

(Dostoïevski, Les possédés)

« Les informations à la radio : On déplore de nombreux morts du côté américain mais du côté  Viêt-cong également, cent quinze combattants ont été abattus.

La femme : C’est terrible l’anonymat.

L’homme : Qu’est-ce que tu dis ?

La femme : On n’apprend rien quand on nous dit que cent quinze guérilleros sont morts .On ne sait rien d’eux. Avaient-ils des femmes, des enfants ? Préféraient-ils le théâtre ou le cinéma ? On n’apprend rien du tout. La mort de cent quinze hommes au combat, c’est tout. »

(Jean- Luc Godard, Pierrot le fou)

 

 

Pour conclure, j’oserai dire que, comme une poignée d’ouvrages seulement, Après le tremblement de terre fait partie de ces livres qu’il est plus intéressant de relire que de lire. Regorgeant de mélancolie, brumeux de cette ambiance propre à Haruki Murakami, perturbant à dessin pour le lecteur et surtout réellement passionnant dans les nombreuses réflexions qu’il engendre, ce recueil de nouvelles garde un à-propos acide face à la situation actuelle qu’il est bon de garder à l’esprit.
 

Marion Savina, AS édition-librairie 2012-2013

 

 

 

MURAKAMI Haruki sur LITTEXPRESS


Murakami Haruki Autoportrait de l'auteur en coureur de fond

 

 

 

Article de C.M. sur Autoportrait de l'auteur en coureur de fond

 

 

 

 

 

 


 Image 3-copie-1

 

 

 

 

Articles de Mélanie et Pierre-Yann sur Sommeil.

 

 

 

 

 

chroniques-loiseau-ressort-haruki-murakami-L-1

 

 

 Article d'E.M. sur Chroniques de l'oiseau à ressort.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

murakami-haruki-saules-aveugles.gif

 

 

 

Saules aveugles, femme endormie, articles de Mélanie et de Claire.

 

 

 

 

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Les amants du spoutnik
,
 articles de  Julie et de Pauline.


 





L'éléphant s'évapore
: articles de Noémie et de Samantha







Le Passage de la nuit
:
articles d' Anaïs,  Anne-Sophie, Julia et Marlène, Chloé, E. M., Virginie.








Kafka sur le rivage
:
articles de Marion, Anthony, P.







La Course au mouton sauvage
: articles de Laura, J., et B.

 

 

 

 

 

Murakami Haruki Danse-danse-danse

 

 

Articles de Chloé et de Maureen sur Danse, danse, danse.

 

 

 

 

 

 

Murakami Haruki 1Q84Murakami Haruki Kafka sur le rivage

 

 

 

Article de Charlotte sur Kafka sur le rivage et 1Q84

 

 

 

 

 

 

 

Murakami Haruki La Ballade de l impossible 01-copie-1

 

 

 

 

 

 Article de Magali sur La Ballade de l'impossible.

 

 

 

 

 

  Murakami Haruki Au sud de la frontiere 01

 

 

 

Article d'Emmanuelle sur Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil

 

 

 

 

 

 

 


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Published by Marion - dans Nouvelle
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10 septembre 2013 2 10 /09 /septembre /2013 07:00

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MURAKAMI Haruki
(村上 春樹)
Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil
Kokkyō no minami, taiyō no nishi
(国境の南、太陽の西), 1992
Traduction française de Corinne Atlan
pour les éditions Belfond, 2002
10/18 domaine étranger, 2003
rééd. 2011
 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil est une histoire d’amour. Mais puisqu’il s’agit d’un roman d’Haruki Murakami, le récit d’une histoire banale – celle d’un homme qui retrouve son amour d’enfance – devient un conte moderne où se mêlent poésie et tragédie. 

Le récit débute par l’enfance du narrateur, Hajime, dont le nom signifie « commencement ». Né en 1951 dans une famille de classe moyenne, Hajime est fils unique, ce qu’il ressent alors comme une marque d’infériorité. Aussi, lorsqu’il rencontre en cinquième année de primaire une petite fille nommée Shimamoto, elle aussi enfant unique et frappée d’un léger handicap, une profonde amitié va-t-elle naître entre les deux enfants. Tous deux vont passer de longues heures à écouter des disques vinyl sur le canapé du salon de Shimamoto. Cependant, leur amour naissant est contrarié par le déménagement d’Hajime qui va rompre doucement le lien entre les deux jeunes gens.

Hajime nous décrit ensuite son parcours amoureux et les femmes qui ont marqué sa vie : sa première petite amie Izume, qui va avoir une importance particulière dans le roman, puis la femme avec qui il va faire l’amour pour la première fois et enfin, après plusieurs aventures sans importance, sa rencontre avec Yukiko avec qui il va se marier. Au fil de ce récit sentimental, la situation d’Hajime va évoluer : de célibataire à la profession inintéressante, il devient père de deux petites filles et propriétaire de deux clubs de jazz à succès.

Malgré cette vie qui semble idyllique, Hajime n’arrive pourtant pas à se défaire de son passé amoureux. Lorsqu’il croise dans la rue une jeune femme qui ressemble à Shimamoto, il va la suivre jusqu’à un café sans jamais oser l’aborder. Quelques années plus tard, cette dernière réapparaît un soir de pluie dans un de ses clubs de jazz. Leurs retrouvailles vont profondément bouleverser Hajime, qui va remettre alors toute sa vie en question, lorsqu’il prend conscience que seule la présence de Shimamoto peut combler le vide qu’il a ressenti depuis leur séparation.

 

La trame et la finalité du récit sont en fait déjà présents dans le titre du roman. Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil, deux directions qui symbolisent celles suivies par les deux héros. « Au sud de la frontière » est le titre d’une chanson de Nat King Cole que les deux jeunes gens écoutent sur le canapé de Shimamoto. Ne comprenant pas les paroles, ils fondent tout un imaginaire sur cette frontière et le pays merveilleux qu’elle renferme. « À l’ouest du soleil » évoque une maladie qui touche les paysans sibériens, dont Shimamoto décrit les symptômes :

 

« Imagine que tu es un paysan sibérien et que tu vis seul dans la steppe. Et tous les jours, tous les jours, tu laboures ton champ. À perte de vue, le désert. Il n’y a rien, absolument rien autour de toi. Au nord, la ligne d’horizon, au sud, la ligne d’horizon, à l’est, la ligne d’horizon, et à l’ouest, toujours la ligne d’horizon. C’est tout. Chaque matin, quand le soleil se lève au-dessus de la ligne d’horizon à l‘est, tu pars travailler aux champs, et quand le soleil est au zénith, tu fais une pause pour déjeuner. Quand le soleil disparaît derrière la ligne d’horizon à l’ouest, tu rentres te coucher. […] Et donc, c’est comme ça tous les jours, toute l’année. […] Un beau jour, quelque chose meurt au fond de toi. […] Quelque chose se casse en toi et meurt, à force de passer ta vie à regarder le soleil se lever au-dessus de la ligne d’horizon de l’est, accomplir sa courbe et se coucher derrière la ligne d’horizon de l’ouest. Alors, tu jettes ta houe par terre, et sans penser à rien tu te mets à marcher vers l’ouest. Vers l’ouest du soleil. Et tu marches ainsi pendant des jours et des jours sans boire et sans manger, comme si tu étais envoûté, et pour finir tu t’effondres à terre et tu meurs. C’est ça, l’hystérie sibérienne. »

 

 Le titre évoque donc un monde fantasmé, merveilleux, réunissant les deux amants, mais surtout une marche frénétique vers un destin funeste.

L’histoire d’amour donne un contour particulièrement approprié aux thèmes chers à l’auteur. Murakami, par une écriture épurée, souvent poétique, met en place très progressivement une atmosphère sombre et mélancolique, marquée tout d’abord par la solitude.



La solitude

La solitude de l’homme au sein de la société mais surtout une solitude intrinsèque à la nature humaine revient dans nombre de romans de Murakami. À l’image de la  Ballade de l’impossible, la narration à la première personne nous plonge dans les pensées les plus intimes du héros, nous isole du monde extérieur, celui du roman tout comme le nôtre. Enfant unique, Hajime semble voué à la solitude, jusqu’à ce qu’il rencontre Shimamoto qui lui fait découvrir un sentiment alors inconnu. Quand la jeune fille lui prend la main pour lui indiquer un chemin, cela devient pour lui une expérience bouleversante : 

 

« Aujourd’hui encore, je me rappelle nettement cette sensation si différente de tout ce que j’avais connu jusqu’alors, et de tout ce que je ressentis par la suite. C’était simplement la menotte tiède d’une fillette de douze ans. Mais il y avait, rangés à l’intérieur de ces cinq doigts et de cette paume comme d’une mallette d’échantillons, tout ce que je voulais et tout ce que je devais savoir de la vie. »

 

Mais dès que Shimamoto disparaît de sa vie, Hajime semble ne pas pouvoir se réaliser : à des études qui ne lui plaisent pas vraiment succède un travail ennuyeux dans une maison d’édition, qu’il va pourtant accomplir pendant huit ans. Il dit de cette période :

 

« Ces douze années entre mon entrée à l’université et mes trente ans, je les passai dans la solitude, le silence et le désespoir. Ce furent des années glacées, au cours desquelles je ne rencontrai pratiquement personne qui me paraisse en accord avec mon cœur. » 

 

Lorsqu’Hajime rencontre sa femme, qu’il réussit professionnellement, quelque chose semble le laisser indifférent :

 

« il m’arrivait de penser : “on dirait que tout ça n’est pas ma vie”, comme si je suivais un destin préparé pour moi par un autre, dans un lieu que je n’avais pas choisi. En quoi cet homme que je voyais dans la glace du rétroviseur était-il vraiment moi-même, en quoi s’agissait-il d’un autre ? ».

Cette thématique de la solitude parcourt plusieurs romans, notamment  Kafka sur le rivage, ou encore  1Q84. Le sentiment de vide qui habite les personnages aboutit toujours à une quête personnelle de la part des héros qui recherchent leur moi profond. Dans Au sud de la frontière, tout comme dans  1Q84, il semble que l’unique manière de mettre fin à cette solitude et combler ce manque soit la rencontre d’une âme sœur.

 
 
La quête amoureuse

Hajime va donc tout au long de sa vie rechercher la plénitude ressentie enfant au contact de Shimamoto. La première partie du roman évoque cette quête amoureuse et ses échecs. Ainsi l’histoire avec sa première petite amie Izumi est essentielle. Hajime, bien qu’il tombe amoureux de la jeune femme, n’est pas comblé par cette relation : « ce qui me troublait ou me désespérait, c’était qu’à l’intérieur d’Izumi je ne parvenais pas à découvrir quoi que ce soit qui me fût vraiment destiné. » Aussi, quand il va rencontrer la cousine d’Izumi pour qui il va ressentir une véritable attraction physique, ne va-t-il pas hésiter à la tromper pour assouvir ses désirs. Mais cette relation purement physique ne réussit qu’à blesser profondément Izumi. La douleur infligée à son première amour va marquer profondément Hajime sans pour autant qu’il regrette son geste. La figure d’Izumi va être présente tout au long du roman, ombre du passé mais également présage funeste : lorsque Hajime croise son visage à travers la vitre d’un taxi, il le découvre sans expression, comme privé de vie :

 

« Sur ce visage, tout était mort et silencieux comme le fond de l’océan. Et elle me regardait fixement, avec cette physionomie totalement inexpressive. Du moins, je croyais qu’elle me regardait. Ses yeux étaient tournés vers moi ; mais ils n’exprimaient rien, ne me délivraient aucun message. Si elle essayait de me transmettre quoi que ce soit, ce n’était qu’un vide sans fond. »

 

Les amants maudits

La mort est en effet omniprésente au travers des personnages féminins. La femme avec qui il fait l’amour pour la première fois meurt dans des circonstances inconnues, Yukiko son épouse a voulu se suicider. Shimamoto elle-même semble habitée par la mort. Au cours de l’hiver qui suit leurs retrouvailles, Hajime l’accompagne jusqu’à un fleuve pour qu’elle accomplisse un rite funéraire. Sur le chemin du retour, Shimamoto est en proie à une étrange crise qui la mène au seuil de la mort :

 

« Enfoncée dans son siège, elle continuait à respirer avec ce curieux bruit de forge. Je posai ma main sur sa joue. Elle était blême et glacée, comme si elle avait absorbé en elle l’atmosphère des lieux. Pas la moindre chaleur sur son front non plus. Je me sentis soudain oppressé. Elle allait peut-être mourir ici ? Ses yeux étaient vides de toute expression. Je plongeai mon regard au fond de ses prunelles. Je n’y distinguai rien. Il n’y avait rien d’autre au fond de ses yeux qu’un froid glacé comme la mort. »  

 

De fait, l’histoire d’amour des deux amants est placée sous de mauvais astres, faisant écho à la chanson Star-Crossed Lovers, jouée par les musiciens du club de jazz lorsque les deux héros se retrouvent. Si Hajime est prêt à tout quitter pour celle qui le comble et qu’il aime depuis l’enfance, le personnage de Shimamoto est plus ambivalent, désirant vivre cette histoire mais restant pourtant inaccessible. La jeune femme disparaît durant de longs mois, refusant d’expliquer son absence. Hajime, en même temps que le lecteur, ignore tout d’elle, malgré quelques indices donnés par l’auteur. Fidèle à son amour pour la tragédie grecque et la musique, Murakami fait d’Hajime un Orphée moderne qui cherche son Eurydice dans un monde obscur et invisible. Tout comme dans le mythe, un instant fugace de bonheur précède la séparation définitive des deux amants. Tous deux victimes de la fatalité, ils sont résignés à ne jamais accéder au pays « au sud de la frontière ».

 

Cette atmosphère tragique, tout comme le mystère qui entoure Shimamoto, donne au récit un sentiment d’irréalité. Si Murakami abandonne les éléments du fantastique présents dans la plupart de ses romans, Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil n’est pourtant pas un récit ancré dans le réel, tant l’histoire semble pouvoir glisser à tout moment dans un monde fantasmé par Hajime. L’auteur nous laisse d’ailleurs dans un doute savamment entretenu sur la réalité de ces retrouvailles. Comme avec beaucoup de ses romans, un sentiment d’inachèvement laisse le lecteur immergé dans l’histoire longtemps après la dernière page.


Emmanuelle, AS Bibliothèques 2012-2013

 

 

MURAKAMI Haruki sur LITTEXPRESS


Murakami Haruki Autoportrait de l'auteur en coureur de fond

 

 

 

Article de C.M. sur Autoportrait de l'auteur en coureur de fond

 

 

 

 

 

 


 Image 3-copie-1

 

 

 

 

Articles de Mélanie et Pierre-Yann sur Sommeil.

 

 

 

 

 

chroniques-loiseau-ressort-haruki-murakami-L-1

 

 

 Article d'E.M. sur Chroniques de l'oiseau à ressort.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Saules aveugles, femme endormie, articles de Mélanie et de Claire.

 

 

 

 

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Les amants du spoutnik
,
 articles de  Julie et de Pauline.


 





L'éléphant s'évapore
: articles de Noémie et de Samantha







Le Passage de la nuit
:
articles d' Anaïs,  Anne-Sophie, Julia et Marlène, Chloé, E. M., Virginie.








Kafka sur le rivage
:
articles de Marion, Anthony, P.







La Course au mouton sauvage
: articles de Laura, J., et B.

 

 

 

 

 

Murakami Haruki Danse-danse-danse

 

 

Articles de Chloé et de Maureen sur Danse, danse, danse.

 

 

 

 

 

 

Murakami Haruki 1Q84Murakami Haruki Kafka sur le rivage

 

 

 

Article de Charlotte sur Kafka sur le rivage et 1Q84

 

 

 

 

 

 

 

Murakami Haruki La Ballade de l impossible 01-copie-1

 

 

 

 

 

 Article de Magali sur La Ballade de l'impossible.

 

 

 

 

 

 

 

 

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9 septembre 2013 1 09 /09 /septembre /2013 07:00

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Edna O’BRIEN
Saints et pécheurs
Saints and Sinners
traduction
de Pierre-Emmanuel Dauzat
 Sabine Wespieser, 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’auteur

Edna O’Brien, née en 1930, est une romancière irlandaise. Son travail a été essentiellement centré sur les femmes dans son pays, que ce soit au sujet de leur rôle dans la société ou concernant leurs relations. Par les thèmes traités dans ses romans, elle se présente comme une auteure pour laquelle la politique est primordiale au contraire de l’ordre moral qu’elle conteste beaucoup. Elle a actuellement trois titres publiés chez  Sabine Wespieser éditeur : Crépuscule irlandais paru en septembre 2010, Saints et pécheurs et Fille de la campagne, paru en mars 2013.



Le recueil

Saints et pécheurs est un recueil composé de onze nouvelles : « Rois de la pelle », « Pécheurs », « Madame Cassandra », « Fleur noire », « Pillage », « Cowboy intérieur », « Georgette verte », « Manhattan pot-pourri », « Envoie la pluie à mes racines », « Mes deux mères » et « Vieilles blessures ». Toutes prennent place au cœur de l’Irlande sauf « Manhattan pot-pourri » dont l’histoire se passe, comme son titre l’indique, aux États-Unis. Précisons également que la première nouvelle, « Rois de la pelle », est narrée par une Anglaise et que l’histoire se déroule à Londres. Cependant, l’homme dont il est question et qui délivre par bribes sa vie passée est irlandais et son récit a pour contexte l’Irlande. On sent d’ailleurs l’empreinte de l’Irlande dès la première page où la narratrice le décrit buvant une pinte de Guinness, dans un pub, le soir de la Saint-Patrick.

Les personnages principaux, les narrateurs, sont des femmes dans toutes les nouvelles sauf dans « Cowboy intérieur ». Edna O’Brien reste fidèle à elle-même dans ce recueil en mettant en scène des personnages de son genre. Ces personnages sont de conditions différentes, d’âges différents. L’auteur se glisse tour à tour dans la peau d’une enfant intimidée, fille d’une crémière, invitée dans une maison bourgeoise, d’une femme propriétaire d’un bed and breakfast dans lequel se passe, en pleine nuit, sans son accord, un événement intrigant, et de beaucoup d’autres aux destins variés et rarement joyeux.

Les récits sont centrés sur les personnages, les gens, leur vie, leurs sentiments, leurs espoirs, leurs déceptions, leurs relations. Par ces multiples visages nous en apprenons aussi beaucoup sur les circonstances de leur vie, leur contexte social et politique. On découvre l’Irlande à plusieurs époques, à la campagne ainsi qu’à la ville. On découvre les conséquences de la guerre, actuellement et rétrospectivement, on nous présente ce que c’était qu’être un travailleur sans fortune, on suit différentes vies qui auraient pu se croiser mais qui se vivent en droites parallèles sans jamais se toucher.

Les thèmes abordés dans ces nouvelles sont variés : l’amour, la souffrance, la terre d’Irlande, la politique, la guerre, le sexe, la mort, le travail. Ce recueil créé une sorte de peinture de l’Irlande en nous présentant des situations. Ce ne sont pas des histoires d’action, ce ne sont pas des histoires à suspense. Ce sont des tranches de vie dans lesquelles nous sommes plongés de manière plus ou moins distanciée.



« Fleur noire » et « Pillage »

J’ai choisi de présenter deux nouvelles en lien l’une avec l’autre.

« Fleur noire » nous entraîne en voiture avec deux personnages, Mona et Shane. Ils se sont rencontrés alors que Mona donnait des cours de peinture en tant que volontaire dans une prison dans les Midlands. Shane était un de ses élèves, il finit par être le seul. Shane était un activiste politique et emprisonné pour purger une longue peine durant laquelle sa femme a été abattue et son fils est décédé des suites d’une méningite.


Mona et Shane s’entendaient bien et c’est pourquoi ils ont décidé de se revoir lorsque Shane sortirait de prison. Au début de la nouvelle, Shane est libre et les deux jeunes gens cherchent un endroit pour dîner. Seulement, d’autres personnes attendent la sortie de Shane. Les Britanniques et les nombreux ennemis qu’il s’est faits avec le temps. Une ombre plane donc sur sa vie, comme une épée de Damoclès prenant la forme d’un pistolet, prêt à l’abattre. On ne sait pas exactement pourquoi Shane est allé en prison, seulement qu’il est un activiste politique. On peut alors imaginer, connaissant la houleuse vie politique de l’Irlande au XXème siècle. Il était certainement un membre de l’IRA bien impliqué dans les actions organisées par l’Irish Army, mais rien n’est sûr. Mona le décrit comme « l’incarnation même de la solitude, de l’isolement. » (p. 79) Il fut difficile de trouver un endroit où manger. Ils réussissent finalement à s’installer dans un hôtel, Glasheen. Ils passent un bon moment, la patronne tombe sous le charme des yeux de Shane, ils discutent du futur :

 

« Tu penses reprendre…
 
– La lutte n’est pas terminée… c’est pas fini. » (p. 83)

 

La prison n’a pas éteint la flamme du « jeune flibustier invincible » (p. 83) qui rougeoie encore dans l’homme « vieillissant et déterré » (p. 83) qu’est Shane. Elle n’a pas non plus diminué son ouïe et c’est après avoir entendu le son d’une voiture et s’être enfui par les toilettes du restaurant qu’il est rattrapé par son passé.

Cette nouvelle traite de la guerre civile, rétrospectivement, du point de vue d’un acteur nationaliste impliqué dans la lutte. On suit la scène narrée à la troisième personne à travers les yeux de Mona. C’est donc par ses impressions que l’on découvre Shane et nous savons seulement ce qu’elle-même sait des actions passées de l’homme. Ce récit nous montre aussi que la fin d’une guerre ne tue pas l’idée qui l’a déclenchée. On ne sait pas exactement à quelle date se déroule cette histoire mais si Shane a été libéré, c’est qu’il ne représente plus une menace pour l’État. Mais quelle dangereuse menace que la vengeance…

« Pillage » est la nouvelle qui suit directement « Fleur noire ». Cela fait sens au sujet du thème puisque les deux traitent de la guerre civile à deux époques différentes. Si le conflit semble s’être atténué dans « Fleur noire », nous sommes en plein dedans avec « Pillage » : « Un matin, au réveil, il n’y avait plus de frontière : on nous avait annexés à la patrie. » (p. 89) Voilà une phrase qui plante on ne peut mieux le contexte. La narratrice vit à la campagne avec sa mère, son frère et ses deux sœurs. À l’annonce de l’annexion de l’Irlande du nord, la famille se cache et se regroupe pour vivre dans une seule chambre. Trois jours plus tard, des soldats, « des sacrés hooligans », débarquent dans la maison en hurlant le nom de la mère de famille, Rosanna : « Ça sonnait autrement, prononcé dans leur langue. » (p. 90). La mère descend. Un moment après, les enfants également et c’est un spectacle désolant qui les attend. Les soldats et la mère sont partis. Premier contact avec une scène de viol pour cette fillette et son frère et ses sœurs. Au fur et à mesure des jours, le calme revient, puis les hooligans. Ils ont pris tout le monde avant de s’entre-tuer. Ne reste plus que la narratrice. Cette dernière est finalement forcée à partir après qu’ils ont mis le feu à sa maison. En route, elle connaîtra le même destin que sa mère. La scène nous est racontée à travers les pensées de la fillette. La violence est partout. Histoire sordide criante de vérité.

 

« Bientôt, dès que je pourrai marcher, je me mettrai en route. Pour en trouver une autre comme moi. On se reconnaîtra au rosaire de coquelicots et au discours de nos yeux. Nous, les souillées, par milliers, éparses, marchant péniblement à travers le pays, le pays pétrifié, à la recherche d’un lieu sûr, si tant est que pareil lieu existe. Nombreuses et terribles sont les routes qui mènent à la maison. » (p. 96)

 

La guerre civile a fait toutes sortes de dégâts, matériels ou humains. On découvre ici les conséquences de la guerre sur les civils.

Cette nouvelle prouve que l’auteur s’intéresse à toutes les situations et à toutes les conditions de la femme. Elle ne laisse rien de côté. Un viol collectif pédophile est un sujet pour le moins immoral mais ces événements tragiques ont existé et elle les dénonce en écrivant sur ce sujet. Le principal personnage étant une enfant, on trouve une certaine poésie malgré tout dans tant de violence. Elle prend le temps de regarder le vol des buses quand tout est fini. L'émotion est dans l’action et non dans les propos. Edna O’Brien ne s’étend pas sur cet aspect. Ce n’est pas son but. Elle décrit une action et même si la première personne pourrait entraîner le récit dans ce style larmoyant, il n’en est rien. La fillette elle-même sait qu’il ne sert à rien de se plaindre. Il faut se relever. Il faut marcher. C’est tout ce qu’il reste à faire. Avancer.



Le style

Le style des nouvelles varie. « Madame Cassandra » est particulière et surprenante par sa structure. Elle est composée uniquement au discours direct. C’est le monologue d’une femme à Madame Cassandra qui semble être une voyante puisqu’elle vit dans une roulotte et qu’elle fait « le Tarot comme le Cristal » (p. 69). Par les paroles de la femme, on en apprend un peu sur sa vie et ses relations. Les autres nouvelles ont une structure plus commune. Rédigées à la première ou la troisième personne, elles sont imprégnées d’une atmosphère plutôt feutrée, distanciée.



Saints et pécheurs est une fresque par laquelle l’Irlande nous est présentée à travers les vies différentes de personnages essentiellement féminins. Ces onze nouvelles dont le contexte temporel nous est rarement précisé sont autant de pièces d’un puzzle qui nous promettent un plongeon immédiat en Irlande dans différentes situations. Cette diversité est une richesse et nous permet de voir différentes facettes de ce pays à travers différents personnages. C’est un recueil qui se lit avec plaisir pour quiconque apprécie l’Irlande, son atmosphère brumeuse et ses habitants peu bavards mais si passionnants. La fin du recueil ne donne pas une subite envie de danser une gigue en écoutant les Pogues tout en buvant une Guinness mais fait réfléchir à ces vies qui auraient pu être celles de n’importe qui et qui, finalement, présentent un pays. Comme si nous étions l’endroit où nous vivons.


Sarah Chamard, 2ème année édition-librairie

 

 

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Published by Sarah - dans Nouvelle
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