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6 janvier 2013 7 06 /01 /janvier /2013 13:00

Pour commencer le compte rendu de cette rencontre, présentons d'abord l'œuvre et la vie de ce traducteur en deux paragraphes.

Scott Pilgrim est une bande dessinée en 6 tomes, du Canadien Bryan Lee O'Malley, parue de 2004 à 2010 et de 2010 à 2011 pour la publication française. Elle possède un style et un humour qui ont créé un univers tellement unique qu'il est hermétique à certains. Elle a cependant connu un grand succès et un très bon accueil de la critique, et ce dès son premier tome qui fit gagner à son auteur le Doug Wright Award pour le Meilleur talent émergent en 2005. Par la suite, cette série gagna trois autres prix : l'Outstanding Canadian Comic Book Cartoonist (« Auteur de comics canadien sortant du lot ») en 2006, l'Harvey Award en 2007 et l'Eisner Award dans la catégorie « Meilleur humour » en 2010.

De l'autre côté de l'Atlantique, son illustre mais discret traducteur, Philippe Touboul, tient la librairie  Arkham Comics dans le 5e arrondissement de Paris, 7, rue Broca. Avec un autre Philippe, il importe depuis plusieurs années des comics en version originale, tout droit venus des États-Unis, mais présente aussi leur version française.

 

Arkham-comics-bandeau.JPG

 

Voici donc maintenant notre interview avec les questions et réponses du jeudi 8 novembre 2012, en direct live de la librairie Arkham Comics.

(Par souci d'unité, nous avons décidé d'intégrer à l'interview les réponses faites par mail.)

Prêt à découvrir comment tout a commencé ? Comment s'est déroulée la traduction de Scott Pilgrim ? Plongez-vous dès à présent dans l'expérience de Philippe Touboul.

    scott-pilgrim-.jpg

Jeudi 8 novembre 2012, un soir d'hiver sec où il fait bon être dans un lieu éclairé, chauffé et plein des couleurs de tous les comics en rayon.

Je suis seule à entrer, M. n'ayant pas son stage à Paris comme c'est mon cas. Pas de clients dans la librairie, je m'annonce directement à Philippe Touboul, et nous pouvons commencer tranquillement notre échange, parfois entrecoupé par des clients venant chercher et payer leurs commandes.

C'est en bafouillant que je commence mes premières phrases, je ne sais pas vraiment me tenir devant une personne à qui je demanderai une dédicace et qui est pourtant une personne comme vous et moi, sauf qu'il a une barbe, des cheveux volumineux et une voix extrêmement douce qui me calme, et répond avec un sourire. J'enclenche l'enregistrement vocal sur mon mp3, et nous partons pour plus plusieurs minutes d'entretien.

Nous parlons d'abord de sa formation, et il est bien heureux d'en parler car « pour une fois [il] est formé pour ça ! » Il avait fait une maîtrise de stylistique, une bel intitulé pour désigner une LCE Anglais. À cette époque déjà, il avait cette petite envie de traduction (il en a fait quelques-unes pendant ses études), mais ce n'était pas son but premier. Une fois cette formation terminée, il travailla dans une librairie puis fonda celle d'Arkham Comics. Sa première traduction professionnelle vint après la création d'AC : en complément de son métier de librairie, Philippe a mis la main à la pâte pour des ouvrages souvent imposants tels que des encyclopédies sur les super héros. Puis il traduit quelques bandes dessinées. Et ce, grâce à des connaissances qui cherchaient quelqu'un pour ce travail. « Ça s'est fait par copinage. » Et c'est toujours le cas, Philippe Touboul n'est le traducteur attitré d'aucune maison d'édition, « c'est selon les gens qu'[il] connaît ». Et il est heureux ainsi : « les deux métiers en parallèle, c'est chouette. »

A contrario, pour le cas de Scott Pilgrim, c'est lui qui s'est dirigé vers les éditions Milady qu'il connaissait déjà. Avec la création de leur collection de bandes dessinées, le comics canadien pouvait y être accueilli à bras ouverts. De plus, cette maison ne donna pas d'autres contraintes à Philippe que des dates de rendu, et celui-ci ne rendit jamais en retard.

Mais comment a-t-il lui même connu Scott Pilgrim ? Eh bien, tout simplement par son métier de libraire d'import. Il n'existe qu'un seul distributeur de comics américains pour tout l'étranger, et il reçoit son catalogue régulièrement. Il connut donc ce comics dès sa sortie outre-Atlantique. Philippe avait déjà feuilleté son premier titre, Lost at Sea en 2003. Ce fut une lecture peu convaincante mais qui lui permit d'avoir une première connaissance du nom de cet auteur. À la sortie du premier tome, Philippe était donc un peu réticent. Cependant, les critiques positives, comme celle du réalisateur Joss Whedon (grande figure du monde "geek" aux États-Unis, réalisateur du film Avengers sorti en 2012), ont fini par le convaincre de lire la suite.

Nous parlons ensuite de son expérience concernant la traduction de Scott Pilgrim en elle-même. Il faut déjà savoir qu'il n'utilise pas de manuels ni ne travaille selon une théorie donnée. Il a eu des cours de stylistique comparée pendant ses études, mais ne se base sur rien de particulier pendant son travail. Il est heureux de savoir que j'ai trouvé formidable sa traduction de ce titre, avec son style particulièrement jeune, subtil et décalé. Il m'explique justement qu'il trouve les bandes dessinées plus faciles à traduire que les textes littéraires, car elles ne contiennent que des dialogues, il peut donc traduire de manière beaucoup plus « sentie ». Par exemple, dans des ouvrages d'héroic-fantasy qu'il a traduits, il fallait réussir à construire des répliques par rapport à une époque médiévale et Philippe se sent plus à l'aise dans le langage contemporain. De plus, les bandes dessinées se chargent des descriptions physiques des personnages et de l'univers par le dessin, chose de moins à traduire selon un style donné. Une bande dessinée n'est pas foncièrement plus facile à traduire, mais elle est assurément plus rapide. Parmi tous les titres  traduits, celui qui a demandé le plus de temps à Philippe Touboul est celui sur lequel il travaille actuellement (fin 2012), et les encyclopédies de manière générale. Il y eut aussi le cas d'Empowered qui fut la série la plus longue qu'il eut à traduire.

Les personnages qu'il a préféré traduire dans Scott Pilgrim étaient Stephen Stills et Julie, car ils ont des répliques cassantes et marrantes. Par contre, celle pour qui il a eu plus de mal fut Knives Chau, adolescente pour laquelle il était plus difficile de trouver le ton juste. Mais de manière générale, il n'a jamais eu de problèmes à traduire cette série : quelques semaines pour chaque tome suffisaient. Les traductions arrivaient au compte-gouttes suivant la sortie nationale. Le plus rapide à traduire fut le dernier tome : en effet, c’est peut-être le plus épais des tomes, mais c'est parce qu'il contient plus de combats que de textes.

 


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Stephen, Julie et Knives

 

 

 

Le choix de garder les titres en version originale sur les couvertures vient de Milady, sûrement pour pouvoir garder les couvertures sans les retravailler. Milady créait un contrat de traduction pour chaque tome, et rémunérait Philippe à leur sortie.

Pour la sortie de Scott Pilgrim en librairie, Philippe ne fit aucune promotion spéciale dans Arkham Comics, les clients fidèles le savaient d'eux-mêmes et l'œuvre s'est bien vendue toute seule. Il lui est quelque fois arrivé de préciser qu'il était le traducteur quand des gens l'achetaient en caisse, car il trouvait ça marrant, mais ce n'est pas quelque chose qu'il crie sur les toits.

Bryan Lee O'Malley travaille actuellement sur un nouveau comics. Scott Pilgrim est sa deuxième œuvre et sa première longue série. Il possède déjà un ton et un talent affirmés selon Philippe Touboul qui est donc curieux de voir où cela va mener. Il se dit « toujours prêt pour une nouvelle traduction. »

D'ailleurs, concernant l'auteur, Philippe n'a jamais été en communication avec lui et aucun ne s'est adressé à l'autre, comme ce fut parfois le cas pour d'autres de ses traductions. Quand Philippe était petit, il faisait la « chasse aux dédicaces », mais depuis, il s'intéresse plus aux œuvres qu'aux auteurs. Il est à l'écoute des auteurs si ceux-ci ont des conditions ou des précisions, mais il ne va pas vers eux de lui-même s'il n'en a pas besoin. Un cas où Philippe échangea avec l'auteur fut celui de la traduction de Grand Ville de Bryan Talbot, pour laquelle celui-ci avait des desiderata très précis car il connaît bien la France, lieu où se déroule l'histoire. En tant que traducteur, Philippe pense qu'il ne faut pas forcément chercher à connaître l'auteur. Il se dit cela en se fondant sur le fait que l'auteur d'une œuvre qu'on apprécie peut se trouver être une personne déplaisante, cela lui est déjà arrivé. En particulier avec des auteurs de bandes dessinées qui sont souvent des personnes qui travaillent seules toute la journée et dont le contact n'est pas forcément facile. « Ce n'est pas la peine de prendre des risques si on peut les éviter. La vraie vie, le travail et l'imaginaire, ce n'est pas la même chose. »

Philippe Touboul n'a pas de vision particulière sur la traduction en France, surtout parce qu'il se trouve dans un milieu « restreint » de la traduction (celui des comics). Il est juste étonné qu'il y ait encore besoin de traduction aujourd'hui, que le système éducatif n'ait pas progressé et qu'aussi peu de gens lisent l'anglais de nos jours. Il pense que la barrière de la langue sera toujours présente, que la proportion de personnes qui lisent en anglais restera la même. Il y a certes plus d'intérêt porté à l'œuvre originale de nos jours, mais beaucoup plus pour le milieu cinématographique et télévisuel, moins pour le milieu littéraire. D'un autre côté, c'est évidemment une bonne chose pour l'avenir des traducteurs.

Pour ceux qui veulent aussi savoir ceci : il a bien aimé le film adapté du comics. « Il est agréable et l'esprit est respecté. »


Béatrice et Maxime, LP.

 

 


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Published by Béatrice et Maxime - dans traduction
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6 janvier 2013 7 06 /01 /janvier /2013 07:00

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Valerio EVANGELISTI
Tortuga
traduction de Sophie Bajard
éditions Payot & Rivages, 2011


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Valerio-Evangelisti.jpgÀ propos de l’auteur

Né en 1952 à Bologne, diplômé de sciences politiques, Valerio Evangelisti a fait ses débuts d'auteur avec des essais historiques avant de passer à la littérature fantastique avec son célèbre cycle de l'inquisiteur Nicolas Eymerich qui s'est vu récompenser par le Grand Prix de l'Imaginaire (1998) et le Prix Tour Eiffel de Science-Fiction (1999). Il s'est depuis essayé avec succès à une veine plus noire. Collaborateur régulier du Monde diplomatique, il est aujourd'hui considéré en Italie comme l'un des maîtres du roman moderne.



À propos de Tortuga

En 1685, les jours des pirates regroupés dans la confrérie des Frères de la Côte, aux ordres du roi de France, sont comptés. Louis XIV a fait la paix avec son traditionnel ennemi, l’Espagne, et les attaques des flibustiers des Caraïbes à partir de l’île de la Tortue, désormais sous la coupe d’un nouveau gouverneur, ne sont plus les bienvenues.

C’est dans ce contexte qu’un ancien jésuite portugais de trente-deux ans au passé mystérieux, Rogério de Campos, va faire le dur apprentissage de la vie dans la piraterie du XVIIème siècle. Capturé par les pirates sur le vaisseau espagnol Le Rey de Reyes où il s’était enrôlé, il est contraint de jouer les maîtres d’équipage pour le capitaine Laurens de Graaf surnommé Lorencillo à bord du Neptune.

Quelques semaines plus tard il se retrouvera sous les ordres du cruel et diabolique capitaine De Grammont. Sa passion pour une esclave africaine l’entraînera dans une véritable descente aux enfers, au contact d’une société dont il découvrira, non sans une certaine fascination et horreur, la barbarie et les codes rigides. Devenu l’un des leurs, il participera à la dernière grande aventure des Frères de la Côte : la prise sanglante et audacieuse de la ville de Campeche sur la côte sud-est du Mexique.

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Les personnages

– Rogério de Campos : il est le personnage principal de l’histoire. Il nous raconte son itinéraire au sein des Frères de la côte, confrérie des pirates dans laquelle il se retrouve enrôlé de force. C’est un personnage dont on sait peu de choses et qui garde le silence sur son passé en tant que jésuite.

Au fil du roman, on va le voir évoluer. Alors qu’il ne comprenait pas la sauvagerie dont les pirates font preuve à l’égard de leur victime, il va finir par se rendre compte que cette cruauté est commune à tous les hommes, quelles que soient leurs motivations.

 

« Malgré la profonde foi chrétienne des pirates, ces derniers ne plaçaient pas leurs trafics de marchandises ou d’hommes sous la protection de Dieu. Ils vendaient de tout et acquéraient toute chose. N’importe quel Espagnol aurait, après avoir commis des crimes atroces et d’innombrables cruautés, imploré l’aide de la foi pour justifier ses actes, accomplis dans la perspective d’un bien supérieur. Sur l’île de la Tortue, nul n’aurait songé à invoquer Dieu pour se faire pardonner ses actes. L’or était là et la loi naturelle exigeait que l’on s’en empare. Dieu était, certes, parfois loué mais davantage comme complice que comme Seigneur. »

 

À bord du Neptune, premier bateau où il a été enrôlé, tout comme à bord du Hardi, navire du chevalier de Grammont, il va jouer un rôle de directeur de conscience auprès des pirates, grandissant ainsi dans leur estime car l’on a souvent tendance à oublier que la majorité des pirates étaient croyants.

Il obtiendra également la reconnaissance de la confrérie lors de l’assaut mené contre la forteresse de Campeche qui fut une réussite. Même si le butin fut assez maigre, la gloire retirée de cet épisode fut totale.


– Laurens de Graaf, surnommé Lorencillo. C’est le capitaine du Neptune. C’est lui qui enrôla de force Rogério de Campos en tant que maître d’équipage dans son navire.


Il est très connu et sa légende le précède sur terre comme sur mer. En effet, il a participé à la prise de Véracruz en 1683 avec le Chevalier de Grammont. Ce fut un véritable massacre.


– François le Bon est le maître d’équipage du Neptune. C’est lui qui initiera Rogério aux codes de la piraterie aux antipodes de ceux que connaissaient Rogério, quand il était dans la Marine.

À ses côtés, Rogério découvrira également la philosophie des pirates et cet instinct de survie qui les anime et qui finira également par s’emparer de lui : « Lorsque vous vivez dans un monde de brutes, vous devez en devenir une vous aussi pour survivre, se justifia Rogério. »


– Le Chevalier de Grammont est un autre grand nom de la piraterie. C’est un ancien officier qui servait dans l’armée royale sous les ordres de Louis XIV. Il a quitté de son plein gré sa fonction pour s’enrôler dans la confrérie des Frères de la Côte. La mort brutale de sa sœur tuée par l’inquisition a fait de lui l’un des pirates les plus cruels et sanguinaires de la confrérie.

C’est lui qui prendra Rogério à son service et lui confiera le commandement d’une de ses frégates ainsi que l’expédition de Campeche.



– Docteur Exquemelin : c’est le chirurgien du Hardi. Tout comme François le Bon, il contribuera à la formation de Rogério aux codes de la piraterie. Très cultivé, il partagera avec le jésuite de nombreux débats et réflexions sur la condition de l’homme et son essence animale.



Les thèmes présents dans le roman

– La mort. C’est le thème dominant. La mort est devenue indissociable des pirates qui la côtoient constammment. Cette proximité avec la mort donne lieu à de nombreuses réflexions philosophiques et existentielles.

 

« Seules les tragédies ont une valeur véritable. On vous y raconte comment les hommes meurent, tuent, voient les autres s’entretuer ou permettent qu’un autre soit tué.

– Alors, selon vous, l’essence de la vie se trouverait dans le mal ?

– Non, dans la mort. Qui n’est ni le bien ni le mal : juste l’inéluctable ».

 

Tout comme Rogério de Campo, on comprend de plus en plus, au fil du texte, cet instinct de survie qui leur est propre et cette manière qu’ils ont de se jouer de la vie, un peu comme si le fait de tuer leur permettait de mieux appréhender leur propre mort.

 

« Pour la première fois, il sentait qu'il appartenait à une race d'hommes hors du commun, accoutumés à l'odeur enivrante de la mer, rassemblés sur de fragiles embarcations, prêts à semer la mort. Une élite libre et virile, qui jamais n'accepterait de limites à sa propre puissance ni à sa propre capacité de décider de son avenir. »

 

 

– La passion qui mène bien souvent à la folie est notamment l’amour que Rogério conçoit pour l’esclave noire et qui animera aussi Le chevalier de Grammont avec qui il se déchirera pour obtenir cette femme allant jusqu’à se mutiler ce qui, dans la piraterie, donne le droit de revendiquer un esclave.

– La violence et la cruauté semblent aller de pair dans ce roman. En effet de nombreuses tortures et crimes sont commis par les pirates au cours de scènes que Valerio Evangelisti n’épargne pas à son lecteur.

– L’amitié est quand même présente. L’auteur exploite les liens particuliers qui se tissent entre les pirates, qui savent que la mort veille et peut leur arracher à tout moment leur compagnon de fortune.



Mon avis

Valerio Evangelisti nous plonge dans un univers très différent de celui auquel on est habitué dans les romans de piraterie. Le ton employé par l’auteur est cynique et la description de certains passages peut se révéler très crue.

L’auteur s’est vraiment attaché à restituer dans toute son authenticité le monde de la piraterie sans aucun artifice. On y voit sous un jour nouveau les pirates, qui chantent la Bamba à chaque abordage, se battent pour la gloire et vivent sans le souci de l’existence des prochains jours. Cette quête de la vérité menée par l’auteur les rend ainsi beaucoup plus crédibles, mettant fin aux fantasmes développés sur ce mythe.


Enfin, cette plongée au cœur de la conscience des personnes peut cependant s’avérer déroutante mais une chose est sûre, Tortuga n’est pas le style d’ouvrage qui vous laissera indifférent.


Célia, 1ère année bibliothèques-médiathèques

 

Sources


http://payot-rivages.net/livre_Tortuga_ean13_9782743622251.html

 

 

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5 janvier 2013 6 05 /01 /janvier /2013 07:00

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Nous sommes restées silencieuses pendant une bonne partie du voyage. Chacune essayant d'imaginer l'exercice tout nouveau qui nous attendait. Notre interlocutrice ne se résumait pour l'instant qu'à une voix chantante et quelques courriels brefs. Le train s'immobilise et nous passons brusquement d'une rame de TGV aux couleurs criardes, à un Paris laiteux. Tous les tons de gris se dégradent délicatement, du métro au quartier du Marais où nous avons rendez-vous avec la traductrice Elif Deniz. Nous ne le savons pas encore mais les couleurs vives de la Turquie et son chaud soleil, un chauffage au gaz à la terrasse du café de la Perle, nous attendent …

Dans son dernier message, Elif Deniz nous a proposé de la retrouver d'abord à l'espace des Blancs-Manteaux, où se tient, ce samedi 17 novembre 2012, le salon des Éditeurs indépendants. La maison d'édition  Bleu Autour pour laquelle elle traduit y présente sa collection. En pénétrant dans l'ancien marché couvert des Blancs-Manteaux, nous découvrons une véritable caverne d'Ali-Baba : de petits bijoux d'ouvrages s'amoncellent sur les tables d'exposition. Nous déambulons quelques instants entre les allées, admirant jaquettes et papiers et surtout l'incroyable diversité des sujets proposés, avant de nous arrêter devant le stand de Bleu Autour. Plus question de résister : en l'attendant, une petite pyramide de livres est édifiée, la transaction effectuée, et leur nouveau propriétaire dans la joie de l'attente de les lire …

Nous faisons tout d'abord la connaissance de Patrice Rötig, directeur de la maison d'édition Bleu Autour. Il ne tarde pas à nous présenter Elif Deniz, qui nous a rejoints : une poignée de main franche, un sourire chaleureux et nous sommes sous le charme d'une belle femme brune à l'accent chantant, passionnée par son deuxième métier. Elle ne se départira pas de sa joyeuse humeur et de son rire en cascade, pendant toute notre conversation. Nous marchons au hasard à la recherche d'un café. Patrice Rötig se joindra à nous un peu plus tard.



En quelles langues traduisez-vous ?

Elif Deniz : Je traduis exclusivement du turc vers le français. Je n’ai pas suivi de formation de traductrice. Je suis d’origine turque et je parle français depuis l’âge de onze ans, j’en ai cinquante aujourd'hui. J’ai fait mes études secondaires au lycée français Galatasaray d'Istanbul puis mes études supérieures à l’Université de la Sorbonne à Paris, en économie. Je suis chercheur en économie internationale. C’est pour cette raison que j’utilise deux noms différents. Je traduis sous le nom d’Elif Deniz, mes deux prénoms et je signe mes articles sous le nom de Deniz Ünal. Je travaille toujours à plein temps dans ce domaine au CEPII (Centre d'Études Prospectives et d’Informations Internationales).


Comment êtes-vous devenue traductrice ?

Je suis venue à la traduction à une période très difficile de ma vie. Et je me suis tournée vers le poète Orhan Veli. Mon père me récitait ses vers depuis l’âge de trois ans. En Turquie, sa poésie se transmet de façon très orale, un peu comme en Afrique. Cela ressemble à des chansons et tout le monde connaît des vers d’Orhan Veli. Ce sont des vers libres. Un ami m’a suggéré de publier ma traduction. Et, de fil en aiguille, j’ai fini par rencontrer Patrice Rötig qui, depuis, est devenu mon compagnon. C’est une histoire d’amour, finalement ! Mais j’ai remarqué que même si certains traducteurs sont issus de la traductologie, une bonne partie, pour les langues peu courantes en Europe, peuvent avoir des parcours comme le mien.



Un synonyme ou une périphrase pour « traducteur » ?

En France, on dit « traduire c’est trahir » mais je n’y adhère pas. J’avais envie qu’Orhan Veli soit connu en France. Et c’est ainsi pour tous les auteurs que je choisis. J’ai envie de les faire connaître, de les transmettre. Je veux faire naître une rencontre entre l’auteur et le lecteur, je me vois comme une sorte de médiatrice.



Voyez-vous la traduction comme une forme de création ?

Non, au début du travail, je ne pars pas de cette idée-là. Je ne suis pas écrivain, moi-même. Je précise cela car certains traducteurs le sont et ont une autre idée de l’écriture, parfois. Ils ont leurs propres rites, leur propre façon de faire. J’essaie au maximum de rendre le style de l’auteur, d’être le plus proche possible. Mais puisqu’une langue est intraduisible au sens littéral, au final, une traduction devient nécessairement une création, à quatre-vingt-dix pour cent. C’est une invention pour moi. Et je le constate, une langue, ce sont des manières de dire, beaucoup d’expressions, de constructions, de phrases types. Il faut réussir à rendre ça, même si c’est parfois éloigné du sens littéral. D’ailleurs, Patrice Rötig vous le confirmera, le traducteur touche des droits d’auteur, car on considère que c'est un métier de créateur.



Êtes-vous plutôt sourciste ou cibliste ?

Je peux dire que je suis les deux ! Pour ma part, je travaille toujours avec une personne dont le français est la langue maternelle et qui l’écrit très bien. Bien sûr, je fais très attention au turc. Mais j’ai pu constater que pour certains traducteurs du turc, la qualité du français n’est pas là. Et grâce à ma longue pratique du français, je « sais » si la traduction proposée est juste ou non par rapport au turc. Et je discute de cela avec la personne qui traduit avec moi. J’effectue un va-et-vient entre les deux langues. Je suis très compétente en ce qui concerne la source car mon niveau de turc est soutenu. Ma famille était très cultivée et mes parents pratiquaient un turc ancien que mes enfants ne comprennent pas parfois. Je maîtrise l’évolution de la langue turque sur cent ans. Je peux retrouver l’étymologie des mots anciens, arabes, persans ou ottomans.

 

Le turc est une langue ouralo-altaïque qui a beaucoup évolué depuis le début du XXème siècle. Depuis la fondation de la République en 1923, la langue s’est rapprochée de l’anatolien, lui-même proche des langues de l’Asie ; on a retrouvé une partie de ces racines ouralo-altaïques. Et pour comprendre certains auteurs ou même nos parents, nous avons besoin de connaître l’ottoman pour certaines expressions abstraites. Je me suis aperçue que je comprenais certains mots dans une conversation entre deux Indiens ou deux personnes s’exprimant en persan.

 

La traduction est un acte profondément humain. Il faut connaître tellement de choses, la culture des pays, parfois même des chansons : il faut « doublement » savoir, la culture des deux pays. Et ensuite, la technique est importante, en ce qui concerne « la plume », pour que tout cela soit bien rendu. Et cela passe par des années d’assimilation de la langue.



Quel est le traducteur qui vous inspire dans votre langue ?

N’étant pas du métier, j’ai très peu regardé le travail des autres traducteurs dans ma langue. Mais, en revanche, je suis une véritable lectrice et je lis beaucoup et toujours les ouvrages dans la langue d’origine, en turc, jamais traduits en français. Mais par exemple, Münever Andaç, la compagne du poète Nazim Hikmet, qui a traduit aussi bien Yachar Kemal et Orhan Pamuk avant de mourir, était une très bonne traductrice. Je ne sais pas s’il y a eu de meilleure traductrice depuis.



Quelle est votre première traduction ?

Orhan-Veli-Va-jusqu-ou-tu-pourras.gifMa première traduction est Va jusqu’où tu pourras d’Orhan Veli. Il ressemble un peu à Prévert. J’ai commencé à le traduire en 2007. Il a été publié en 2009.



Répondez-vous à des demandes ou proposez-vous les traductions vous-mêmes à votre maison d'édition ?

Ma collaboration avec la maison d’édition Bleu autour est une histoire familiale maintenant. Je suis aussi responsable du domaine turc et je sélectionne les auteurs que je souhaite traduire. D’autres maisons d’édition m’ont proposé de traduire des textes. Car il y a peu de traducteurs de turc en France et pourtant une littérature turque très riche, abondante et peu connue. Donc il y a forcément une demande mais je n’ai pas beaucoup de temps et j’ai un autre métier. Mes refus concernant les propositions de traduction sont liés à ce manque de temps.


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L’éditeur est-il votre seul interlocuteur ou avez-vous des contacts avec l'auteur ?

Bien sûr, j’ai des contacts avec les auteurs vivants. J’ai discuté avec Enis Batur pour Le facteur d’Üsküdar. Je l’ai aidé à reprendre la traduction de Jean Descat (celle qu'il avait faite pour les éditions Arfuyen dans les années 90). Jean Descat a traduit très rapidement ce livre d’Enis Batur car il avait très peu de temps. Je l’ai retravaillée. À la fin, Patrice Rötig a relu le texte. C’est un travail à trois. Je voudrais rendre hommage à Jean Descat qui a une très belle plume en français. Le cas des couples de traducteurs, dans le cas du turc, est assez fréquent, je crois. Au début de la République turque, il y avait un Bureau des traductions. Pour le russe par exemple, il y avait un traducteur turc d’origine juive, arrivé de Russie à vingt ans et qui traduisait Dostoïevski en collaboration avec un Turc de Turquie. Cet homme est devenu ensuite un grand diplomate. Ils étaient célèbres tous les deux. Je trouve que la traduction à quatre mains est la meilleure configuration. Surtout si le second a une très bonne plume. Le style final est très important.

Au sujet d’Enis, je ne l’ai pas trop interrogé sur ce qu’il voulait dire. Je le comprenais parfaitement. Il parle très bien le français. Il a suivi sa scolarité en français, comme moi. Alors je le questionne en tant que lectrice, je lui demande ce qu’il a voulu dire. Mais lui, en revanche, ne m’a pas fait de remarques, ne m’a rien fait changer dans ma traduction et c’est très rassurant. J’ai aussi repris la traduction d’un poète contemporain chypriote, Mehmet Yasın, publié dans J’ai vu la mer, une anthologie de la poésie contemporaine turque, éditée par Bleu autour. Mais je ne l’ai pas interrogé sur ses oeuvres.

J’ai également eu des contacts avec Fürüzan. Le travail était plus littéraire, notamment pour deux de ses nouvelles assez abstraites, dans Pensionnaire d'État. Je lui ai posé des questions sur le style. Le fait de pouvoir discuter avec l’auteur est important afin de le faire connaître, de le situer.

C’est un travail qui nous tient à coeur avec Patrice Rötig.

 

La sonnerie du téléphone nous interrompt. Patrice Rötig appelle Elif Deniz au téléphone pour lui proposer de nous rejoindre à la terrasse du café de la Perle. Elif Deniz reprend le fil de son explication.

Dans le livre de Fürüzan, il y a beaucoup de détails autobiographiques. Certaines de ses nouvelles sont des « concentrés » de son enfance pouvant être difficilement compréhensibles sans une bonne connaissance de l’auteur et de ses oeuvres. J’ai discuté de ce sujet avec elle. Je lui demandais qu’elle me confirme que j’avais bien compris. J’ai pu constater en discutant avec une amie turque, écrivain elle-même, Ayse Sarısayın, que l’auteur n’a pas forcément conscience du ressenti du lecteur ou de l’analyse que ce dernier peut avoir de son texte. Le lecteur peut l’aider à découvrir des choses inconscientes, auxquelles il n’a pas pensé. Il peut y avoir plusieurs lectures d’une même chose racontée par l’auteur et ce dernier peut l’accepter.


Être en contact avec les auteurs vivants et pouvoir discuter avec eux est un vrai cadeau. Tout n’est pas forcément merveilleux dans ce métier. Car d’une certaine manière, vous désacralisez le texte.

Pour Orhan Veli, par exemple, ses poèmes ont quelque chose de magique. Ils s’imposent tellement simplement.

Patrice Rötig nous rejoint à la terrasse du café. Il nous a retrouvées sans difficulté : « Ah, ça travaille là … » Il s’installe à côté de nous tandis qu’Elif Deniz poursuit :

En traduisant, on comprend l’articulation du texte, le système de l’écrivain, tout cette construction très travaillée. On voit l'envers du décor. C’est dans ce sens que j’utilise le mot désacralisation du texte tel que vous l’aviez découvert en tant que lecteur. Mais d’un autre côté, quand vous découvrez des choses et que vous les partagez avec l’auteur, là, ce sont de vrais cadeaux. Vous allez plus loin avec lui.

Patrice vient de se faire relayer sur le stand de Bleu autour. Il nous propose un café et, n'ayant pas déjeuné, se commande un en-cas.

Je travaille aussi beaucoup sur les textes d'auteurs décédés. Comme j'ai l'incroyable liberté de choisir les auteurs selon mes propres goûts, souvent, ce sont des auteurs disparus. La littérature turque a été longtemps dominée par un courant de réalisme social dont faisaient partie quelques grands auteurs connus en France ou à l’étranger, comme Yaşar Kemal. Ce sont « nos » Zola. Et les jeunes écrivains en ont souffert. Quant à moi, j’aime beaucoup les « petites voix », celles des individus qui paraissent anodines, qui ne prétendent à rien d'autre qu'à vivre, qui semblent loin des grandes causes. Comme Tezer Özlü, ou Fürüzan. Tezer Özlü d'ailleurs est plus sociale et aussi plus écorchée que Fürüzan, qui met plus de distance, est plus dans la retenue et la puissance contenue. Mais elles n'ont pas le même âge, Fürüzan est plus âgée, et Tezer Özlü est morte très jeune.

Tezer Özlü est pour moi, et beaucoup d'intellectuels en Turquie, une auteure culte. Pourtant, elle n'y est pas très connue. Son histoire me fait un peu penser à celle de Sylvia Plath. Et sinon, je traduis beaucoup les oeuvres de Saït Faïk, que j'adore et qui est un écrivain majeur, reconnu en Turquie mais peu connu en France.



Existe-t-il une concurrence entre les traducteurs de turc ?

Non, les travaux se répartissent naturellement entre les traducteurs. Nous sommes très peu de spécialistes. Et à condition de bien le vouloir, il y a toujours du travail.



Votre texte est-il systématiquement relu par une personne dont le français est la langue maternelle ? Discutez-vous de vos interrogations lors d'un travail avec un autre traducteur ?

Je travaille toujours à quatre mains et je discute beaucoup avec ma ou mon collègue de traduction. Mais je lis toujours avec beaucoup d'intérêt ce qu'ont écrit les autres traducteurs, ou ce qu'ils ont dit. Je les côtoie également.



Avez-vous déjà retraduit un texte ?

Il m'est arrivé de traduire pour la seconde fois un texte qui avait déjà été traduit en français comme pour Orhan Veli. La première traduction avait été éditée par Arfuyen, spécialisée en poésie, mais l'ouvrage était épuisé. (J'écoute Istanbul, traduction de M. E. Tatarag̃si et Gérard Pfister, Arfuyen, 1990) Il s'agissait également d'une traduction à quatre mains mais quelques poésies et non toute son oeuvre. Habituellement, je choisis plutôt des auteurs qui ne sont pas connus.



Qui aimeriez-vous traduire ?

Je souhaite traduire d’autres textes d’Enis Batur. Et puis avec Patrice, nous avons un projet de livre collectif sur des enfances turques, racontées par une trentaine d'auteurs qui gravitent autour de la maison Bleu autour ou écrivent pour elle et composent une mosaïque intergénérationnelle, culturelle et de langues très intéressante. Les textes s'étaleront sur une longue période de l'histoire de la Turquie.



Patrice Rötig : Comme j'ai passé une partie de mon enfance en Turquie, j'écrirai un texte également. Cet ouvrage fera suite aux livres d’enfance de Leïla Sebbar, deux recueils de textes, Une enfance juive en Méditerranée musulmane, avec parmi les auteurs Tobie Nathan et Une enfance corse, pour lequel Jerôme Ferrarri a écrit un texte.



Quelle autre littérature aimeriez-vous traduire ?

Elif Deniz : J’ai traduit des nouvelles, des essais, des fictions, des poèmes en vers libres. Je necrois pas qu'il y ait de genres à traduire mais seulement des textes.



Aimeriez-vous aborder plus particulièrement certains sujets ?

Comme je l'ai évoqué tout à l'heure, je n'aime pas forcément ce qu'on appelle les grandes causes. Je suis plus attirée par la sincérité humaine, la simplicité. C'est plus difficile d'aller vers le dénuement, en fait, d'abandonner tout le decorum.



Comment commence un travail de traduction ?

Quand je lis l'ouvrage pour la première fois, je connais déjà très bien l'auteur et l'ensemble de son œuvre. Je traduis d’un jet en progressant dans le texte. J'estime important de procéder ainsi.

Patrice Rötig : Elif fait soixante-quinze pour cent du chemin. Puis j'en fais quinze, ou Agnès Chevallier et pour finir, Elif en refait cinq pour cent. Elle corrige ce que nous avons modifié. Il faut qu'il y ait un « passage » par la langue maternelle.

Elif Deniz : Le texte fait sans cesse des allers-retours entre les traducteurs. Je conserve toujours une longueur d'avance sur la seconde relecture car il faut que je puisse leur fournir des informations par rapport au texte.

Patrice Rötig : Ce qui est intéressant dans cet exercice, c'est qu'il faut également connaître la langue d'Elif Deniz. Il faut bien se connaître également. En turc, par exemple, les genres n'existent pas. Donc il faudra être vigilant sur cette différence avec le français, dans les traductions d'Elif. Et quand Elif reprend notre texte, elle a une perception très fine du travail effectué et se rend compte immédiatement si les difficultés de la traduction ont été surmontées, ou si on l'a mal comprise. Alors on cherche à nouveau jusqu'à ce qu'elle valide notre proposition.

Elif Deniz : J'aime vraiment les auteurs. Avec mon travail, je comprends peut être un peu plus les intentions de l'auteur, qu'un lecteur ordinaire. Peut-être s'agit-il d'intuition... Il y a surtout ma lecture de l'auteur et je souhaite lui être fidèle. Je n'ai jamais cessé de lire mais depuis mes études je lisais surtout dans d'autres langues. Grâce à la traduction, j'ai recommencé à lire des auteurs turcs. Je veux rendre justice à l’auteur mais sans pour autant traduire littéralement. Plutôt dire dans une nouvelle langue, ce qu'il aurait pu dire dans cette langue. E je peux introduire des notions qui n'existent pas du tout en turc.

Patrice Rötig : Comme vous le savez, certaines expressions sont parfois intraduisibles dans une langue. Il faut alors trouver un moyen, parfois même améliorer la langue. Tu te souviens, l'autre jour, tu as discuté de ça avec Rosie (Pinhas-Delpuech) qui t'avait fait des propositions au sujet de Saït Faïk. et finalement tu es revenue vers le turc, on a cherché à nouveau. Et c'était bien meilleur parce qu'on a cherché plus loin. On a fini par trouver la bonne expression en français. Elif disait que l'écriture de Saït Faïk, en turc, était chaotique. Mais cela arrive parfois, que les traductions soient « meilleures » que les originaux.

Elif Deniz : Surtout quand c'est traduit par des écrivains.

Patrice Rötig : Trouver un bon traducteur est difficile. Tout se joue en français. Il faut être « caméléon ». Pour Tezer Özlü par exemple, la traduction est primordiale car tout est dans l'économie de la langue. C'est pourquoi c'est très difficile à traduire.

Elif Deniz : Pour Tezer Özlü, on peut parler d'un nouveau langage, d'une nouvelle manière de raconter. Le ressenti compte beaucoup.



Des outils spécifiques ? Vous documentez-vous avant de traduire ?

J'ai quelques anciens dictionnaires turc – français, ou de turc, d'ottoman, de français. Mais j’utilise surtout internet, notamment le site turc de TDK (Türk Dil Kurumu - Institut de la langue turque), et son grand dictionnaire. J'ai besoin de connaître tous les synonymes ou équivalents en turc d'abord.

Patrice Rötig : Mais Elif va aussi sur les dictionnaires arabe-turc ou persan-turc. On voyage ... Il faut des oiseaux rares pour traduire le turc.



Un moment de prédilection ou un moment obligé pour travailler ?

Ayant un autre métier je travaille pendant mon temps libre, les week-ends, le soir, les congés ... Je travaille sur mon ordinateur ce qui me permet d’être mobile.



Quelles sont les difficultés de la traduction en poésie ?
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Pour J’ai vu la mer, l'anthologie de poésie contemporaine, j'ai eu la chance de pouvoir travailler avec Pierre Chuvin, un grand universitaire (ancien directeur de l'Institut français d'études anatoliennes (Georges-Dumézil) d'Istanbul, Professeur émérite de langue et littérature grecques antiques à l'université de Paris-X Nanterre), spécialiste du grec ancien et qui comprend et parle très bien le turc. Il traduit très bien la poésie car il connaît la poésie Divan (poésie classique turque dite du Divan, à partir du XVIe siècle). Pierre Chuvin a souhaité reprendre la traduction des poètes modernes avec moi. Ces poètes ont été sélectionnés par Enis Batur, des années 80 jusqu'à aujourd'hui. Et même si je ne connaissais pas autant la poésie que lui, en ce qui concerne les poètes modernes, j’ai une bonne intuition du rythme et du sens. Ma faculté de grande lectrice me permet de m'approcher au plus près de la poésie, de faire corps avec le poète. Cela arrive seulement si j'aime profondément ce que je lis. et comme il s'agissait de ma langue maternelle, j'ai pu l'aider sur certains points.



Pourquoi ne pas publier une édition bilingue pour la poésie ?

C'est d'abord un choix éditorial de Patrice et moi-même et aussi par commodité. Le recueil d’Orhan Veli aurait été trop épais et difficile à tenir en main ou dans le sac.

Patrice Rötig : Finalement, je le regrette un peu. Lors de présentations de l'ouvrage en public, Elif lit un des poèmes en turc, et magistralement d'ailleurs, Cap sur la Liberté. Le C.N.L. par exemple, incite à éditer des bilingues.

Elif Deniz : Je trouve que les éditions bilingues sont davantage nécessaires pour les langues qui touchent un grand lectorat comme l'anglais, ou l'espagnol. Pour les autres, ça se discute. Et en ce qui me concerne, j'aime bien me promener avec mes livres de poésie et je n'aime pas qu'ils soient trop encombrants.

Patrice Rötig : On pourrait utiliser un papier plus fin. Après, c'est un choix d'éditeur.



Considérez-vous les notes de bas de page du traducteur comme des échecs ?

Elif Deniz : Pas du tout !

Patrice Rötig : Certains traducteurs considèrent les notes comme des échecs, et n'en veulent pas. Je trouve cela dommage. Chez Bleu Autour, nous sommes plutôt prolixes en notes de bas de page.



Y a-t-il des traductions que vous voudriez refaire ?

Elif Deniz : Non, car nous travaillons à plusieurs, en profondeur sur les traductions. Nous avons toujours beaucoup discuté. Je crois que nous avons donné le meilleur de nous-mêmes à chaque fois.

Patrice Rötig : C’est en quelque sorte un artisanat.

Elif Deniz : Par exemple, j’ai mis six mois à traduire Les nuits froides de l’enfance de Tezer Özlü, en dehors de mes heures de travail d'économiste, pendant mes vacances. Il faut y inclure également tout le travail de recherches pour bien la situer. Sa vie a été très compliquée. Même pour un livre avec si peu de pages, il a fallu que j'entre en relation avec sa soeur, avec son frère. Et j'ai pu bien comprendre son univers et le restituer.

Patrice Rötig : Son écriture est très elliptique. Et le fait d'avoir les repères chronologiques permet de mieux la comprendre. Elle s'attache à casser la temporalité très consciencieusement, elle concentre tout. Elle perd le lecteur à dessein. Elle est très moderne en cela.



Comment se calcule la rémunération ?

Elif Deniz : C'est une question pour Patrice ça ! C'est très réglementé !

Patrice Rötig : C'est une rémunération au feuillet. La maison d’édition demande l'aide du CNL par le biais de dossiers. Soixante pour cent du montant de la traduction sont accordés si le feuillet est payé au moins 21€. Ce qui est le cas pour Bleu Autour.

Elif Deniz : Le ministère de la Culture turc nous accorde des aides via le TEDA Project. C'est un projet favorisant la diffusion de la littérature turque à l’étranger. Cette aide a été mise en place parallèlement au Bureau des Traductions, datant du début de la République (1923). Ce Bureau avait choisi sept cents oeuvres de la grande littérature classique étrangère pour les faire connaître aux Turcs, grâce aux traductions des plus grands traducteurs-écrivains de l'époque. Au début des années 2000, l’État turc a eu l'idée de diffuser la littérature turque dans le monde.

Patrice Rötig : L'aide n'est pas accordée systématiquement. Elle m'a déjà été refusée. Mais ils ont subventionné la traduction de Saït Faïk, en dépit de son homosexualité.

Elif Deniz : Ils ont également subventionné Tezer Özlü malgré sa vie très libre. Pour un gouvernement aussi tourné vers l'Islam ... Nous avons besoin des subventions. La traduction n’est pas une « affaire » pour les petites maisons d’édition. Cela représente de grosses charges. Il faut réussir à se maintenir en équilibre.

Patrice Rötig : Cela reste difficile de vendre même de bonnes traductions. Pour le livre de Yaşar Kemal, nous avons réussi à atteindre les 1500 exemplaires. En général, nous considérons qu’une publication « marche » lorsque nous en vendons 1000 exemplaires. Elle « marche » très bien à partir de 2000 exemplaires vendus.



Avez-vous envie d'écrire ?

Elif Deniz : Oui, je vais tenter l’expérience dans le livre d’enfance turque que nous publierons.



Participez-vous à des colloques de traducteurs ?

Je fréquente d'autres traducteurs qui sont des amis.Comme Yiğit Bener, par exemple, qui a publié chez Actes Sud et a traduit Voyage au bout de la nuit de Céline. J'ai participé à une session de formation au CITL, à Arles pour des traducteurs qui se formaient à la traduction du turc vers le français. N’étant pas du métier, et à cause du manque de temps, je ne participe pas aux colloques. Je suis inscrite à l’ATLF depuis peu.



Quelles qualités faut-il privilégier lorsqu'on veut devenir traducteur ?

Rigoureux, généreux. Et surtout aimer le texte qu'on veut traduire. Il faut faire corps avec l’auteur et avec le texte afin de pouvoir le transmettre. Il faut essayer d'être fidèle à l'auteur. Je ne parle pas de fidélité littérale. Il faut respecter son authenticité, ne pas apparaître soi-même, éviter la sur-traduction et la sous-traduction.



Quels seraient les écueils à éviter pour un jeune traducteur ?

Patrice Rötig : Il ne faut pas s'improviser traducteur. Il faut avoir une bonne connaissance de la langue d’origine et de cible ainsi qu’une belle plume. En passant trois ou quatre ans à Istanbul, les gens s’imaginent qu'ils vont pouvoir devenir traducteur de turc.

Elif Deniz : S'ils n'ont pas une bonne connaissance de la langue, il faut qu'ils travaillent avec des Turcs.

Patrice Rötig : Il faut aussi qu'ils aient une plume en français : c'est plus rare...

 

 

 

Fürüzan, Pensionnaire d'état
 

 

En turc, certains mFuruzan-Pensionnaire-d-etat.gifots donnent une information familiale sur le personnage (abla, teyze amca abi). Dans le texte de Fürüzan, vous avez choisi de traduire yayla par « estive ». Les mots turcs transportent toute une imagerie populaire. Les prénoms turcs ont une signification voire une connotation également. Comment procédez vous pour contourner ces difficultés ?

Elif Deniz : Yazlık par exemple, veut dire littéralement « maison d'été ». Mais en français il faudrait dire « maison de campagne ». Mais les yazlık ne sont pas à la campagne en Turquie mais au bord de la mer. Et ce sont parfois des constructions récentes. Pour Fürüzan, j'ai eu un problème avec le mot evlatlik. Evlat veut dire « enfant ». C'est différent de çocuk qui veut aussi dire « enfant ». Evlat c'est plus la relation d'un parent à son enfant. Ce mot doit être arabe ou persan. Evlatlik aurait le sens de « qui tient lieu d'evlat ». Ce sont des petites filles venant de familles très pauvres qui sont données à des familles plus aisées, pour qu'elles les élèvent mais qui finalement exécutent toutes les tâches de la maison. Comment traduire ce mot ? Ce sont des sortes de domestiques. Cela a été traduit par « petites bonnes ». Mais il faut conserver l'idée de l'enfant et de la bonne, et l'injustice de la situation de cette enfant, élevée comme une esclave. Il y a de la douleur dans ce mot également. Et je me retrouve presque dans une impossibilité de traduire ce mot.



Et en ce qui concerne les prénoms turcs, qui ont une signification ?

Nous avons choisi d'en traduire juste un seul : le prénom Serbest a été traduit par « Fortune ».



Et pour les notes de bas de pages indiquant les différents quartiers d'Istanbul ?

Elles ne sont pas le fait de l'auteur. Nous avons choisi de les rajouter pour que le lecteur se situe plus facilement dans la ville.

Patrice Rötig : Avec la rigueur, la générosité est une autre qualité d'Elif. Et de mon point de vue, je trouve qu'il vaut mieux en mettre plus que pas assez … Et notamment, je déplore que les grandes maisons d'éditions ne prennent pas la peine de donner plus d'informations sur les auteurs. À Bleu autour, nous établissons une biographie assez complète de l'auteur. Et c'est beaucoup de travail. Après, le lecteur choisit de le lire ou pas.

Elif Deniz : J'en ai parlé avec Enis d'ailleurs, qui se plaignait qu'on ne sache pas où, ni dans quel siècle il vivait !



« Les Ponts d'Edirne »

Comment se présentait le texte de Füruzan en turc pour signifier qu'il s'agissait de bulgare ? Votre choix pour le traduire en français : bouleverser la syntaxe.

 

On peut dire que cette famille bulgare parle « petit turc », comme on connaît l'expression « parler petit nègre ». En fait ils construisent leurs phrases en turc à l'européenne avec le verbe au milieu, entre le sujet et le complément. Alors que le turc renvoie le verbe à la fin. C'est comme si elles parlaient turc « à l'envers », avec un vocabulaire peu utilisé par les Turcs eux-mêmes.



Tezler Özlü, Les nuits froides de l'enfance
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Le texte est vraiment bouleversant. A-t-il été difficile à traduire ? Comment avez-vous créé cette « intimité » avec Tezler Özlü ?

J'ai découvert, à travers ma lecture, que Tezler Özlü avait « inventé » un nouveau langage pour parler d'elle. Elle utilise une narration très brisée avec beaucoup de retours en arrière, un peu comme Fürüzan. La chronologie n'est pas respectée du tout. Certains thèmes s'imposent. Et une langue différente apparaît, presque différente du turc. Nous avons beaucoup discuté de cela avec ma « seconde main » Agnès Chevallier. Et Patrice a revu tout le travail, en tant qu'éditeur à la fin.

Le but de Tezer, c'était de nous mener vers son intimité, de raconter l'indicible, comme ses séances d'électrochocs, ou pendant l'extase, lorsqu'elle faisait l'amour. Nous sommes allés lire des textes d'Apollinaire sur l'amour et le sexe pour nous aider dans la traduction, sur le côté cru.

Certains mots décrivant l'acte sexuel en turc peuvent être moins vulgaires qu'en français. La première traduction de certains passages était très plate. Il a fallu reprendre pour restituer toute la poésie du texte.

 

 

 

Une heure trente se sont déjà écoulées. Nous prenons congé d'Elif Deniz et Patrice Rötig qui ont déjà fait preuve d'une extrême gentillesse et d'une grande disponibilité. Leur journée est loin d'être terminée car le salon des éditeurs indépendants dure toute la fin de semaine.

L'échange a été intense et nous nous quittons à regrets. Nos curiosités mutuelles se sont alimentées pendant cet échange de questions. Pendant que nous les raccompagnons jusqu'à l'espace des Blancs-Manteaux, nous donnons chacune quelques explications sur notre souhait de les rencontrer.

Et pour le trajet du retour en train, quelques beaux livres à jaquette rouge …

 

  Patrice_Rotig_Elif_Deniz.JPG

 

 

Propos recueillis le  17 novembre 2012  par Nathalie et Maureen, lp.

 

 

 


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4 janvier 2013 5 04 /01 /janvier /2013 07:00

par la compagnie Présence

le 16 novembre 2012

Sous la direction de Michel Cahuzac, la Compagnie Présence reprend jusqu’au 27 novembre Dom Juan de Molière au théâtre de la Pergola à Bordeaux.

La mise en scène traditionnelle en costumes d’époque décidée par le metteur en scène ne livre pas une interprétation novatrice de la pièce, ne la re-contextualise pas comme a pu le faire récemment Jean-Claude Raymond : la représentation apparaît très convenue.

Les différentes facettes de Dom Juan sont mises en valeur par des allusions à d’autres figures mythiques. Ainsi ce dernier est d’abord présenté grimé en Louis XIV, plumes, dorures et rubans se disputant l’attention du spectateur. Maître tyrannique, excessif, sardonique, il imprime sa volonté sur un Sganarelle qui tout au long de la pièce oscillera entre gloussement et prostration en bord de scène ne sachant trop s’il doit collaborer aux crimes qui le fascinent ou contrecarrer les manigances de son maître. À l’acte III, le Roi Soleil laisse place à un Dom Juan qui se veut plus distant. Un détail cependant surprend : sa cape noire pailletée. Un problème budgétaire est-il survenu, se demande-t-on au premier abord ? Le choix est-il délibéré ? Il semble que oui, car plusieurs postures du personnage, croisant les bras en empoignant sa cape, créent une allusion visuelle à Dracula.  Dom Juan est donc présenté comme un jouisseur, un séducteur mortifère qui se repaît du désir de ses victimes. L’image est rappelée dans l’acte suivant par une coupe de vin rouge remplie à plusieurs reprises qui insiste sur l’aspect vampirique d’un personnage ivre de débauche.

Le jeu d’acteur, enfin, ne me semble pas apte à rendre l’émotion qui habite le personnage malgré, il faut le dire, une grande maîtrise de la diction du rôle principal. L’intrépidité du personnage est bridée par une retenue qui m’a laissée sur ma faim. Pour être parfaitement honnête, ce constat n’a pas été unanime : la salle de spectacle, massivement investie de personnes âgées, a semblé apprécier le débit que j’oserais qualifier de récitatif par moment.

Il faut pourtant souligner que l’acte II et les personnages paysans sont particulièrement bien campés. Le patois répétitif de Pierrot est mis en valeur par un comique de geste mesuré, une expression claire et une maîtrise de l’accent provincial qui met en valeur le texte, servant la caricature sans l’alourdir. L’opposition animée de Charlotte et Mathurine vire au combat de coqs entre une rêveuse crédule et une brute mal dégrossie dont la robe de velours rouge appuie un contraste comique avec son comportement bestial.

L’aspect comique prend le pas sur le dramatique : le jeu respecte le texte, mais sans chercher à le transcender. Peu d’indications sont données par l’auteur en ce qui concerne le décor ; en conséquence seuls les deux derniers actes, censés se déroulés dans la demeure de Dom Juan, font appel à un mobilier diversifié quand les trois autres se contentaient d’offrir aux comédiens tantôt une brouette en bois, tantôt un banc de pierre pour s’asseoir et se confier. Les effets utilisés sont peu nombreux. La fumée, qui envahit la scène dès le début du spectacle pour appuyer le discours sur les bienfaits du tabac et la foudre, manifestation sonore de Dieu, qui avertit Dom Juan plusieurs fois que ses propos ne lui siéent guère, appartient elle aussi au domaine du comique. Même si elles répondent à la fin tragique qui les réunit : la manifestation sonore se matérialise avec le commandeur et la fumée qui était source de plaisir devient conséquence du « feu invisible » qui ronge le corps pécheur. Le cercle vicieux des manigances de Dom Juan est ainsi représenté, mais tout cela ne sort pas de l’ordinaire. La morale mise en valeur par ces deux biais adjointe au soin prodigué à l’intermède comique me pousse à suggérer que le public visé par la représentation est avant tout scolaire : ce spectacle, par sa simplicité est en effet une façon accessible d’aborder le théâtre. Mais le minimalisme de la recherche scénique est regrettable.

Le rendu global est donc en demi-teinte pour une interprétation classique qui manque de caractère.


Amandine, AS éd.-lib. 2012-2013

 

 

 

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3 janvier 2013 4 03 /01 /janvier /2013 07:00

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Maurice PONS
Les Saisons
Julliard, 1965
Christian Bourgois, 1975
10/18, 1983
éditions du Rocher, 1992
Christian Bourgois, 1995 et 2000



 

 

 

 

 

 

 

 

Maurice Pons, né à Strasbourg en 1927, est un écrivain et éditeur engagé.

Signataire du « Manifeste des 121 » en 1960, il soutient les Algériens avec son récit sur cette guerre, Le Passager de la nuit, édité sous cape et circulant dans le noir. En 1999, il aura le prix Henri de Régnier pour l'ensemble de ses travaux, dont Les Saisons et Rosa, ses œuvres les plus connues et traduites dans le monde entier. Ses Saisons auront été éditées cinq fois ; chez Julliard en 1965, chez Bourgois en 1975, chez 10/18 en 1983, au Rocher en 1992 et de nouveau chez Bourgois en 1995.

Sorti d'un enfer désertique et brûlant, Siméon arrive dans un petit village perdu, au pied de montagnes escarpées et gelées, en quête du repos qui lui permettra enfin d'écrire son histoire et, surtout, celle de la mort de sa sœur Enina. Dans ce village, tout est différent, des deux saisons qui composent le climat aux us et coutumes des habitants. Entre quarante mois de « gel bleu » et dix-huit de pluie incessante, entre la pourriture qui atteint tout un chacun et la rudesse des mœurs, Siméon, « encore jeune, mais laid, et d'une laideur si pathétique qu'on ne lui donne pas d'âge », veut changer le monde. Logé à contrecœur chez la veuve Ham, appelée « cinq tonnes », Siméon est « l'étranger », celui dont on n'a pas besoin, un parasite, et malgré quelques espoirs d'intégration, il reste trop différent pour appartenir à leur communauté, ce qui lui coûtera la vie.

Nous pouvons voir en Siméon l’écrivain incompris et rejeté car différent au sein de la foule. Comme un écrivain, il voit ses compagnons avec un regard suffisamment critique pour que ce qui leur semble normal soit vu comme étrange, dénoncé, mais également envié, car son regard lui interdit inconsciemment de s’intégrer au village. Il est « le mouton noir » du troupeau, l’espoir et la victime idéale d’une société où le rapport de Siméon à l’animal revient régulièrement : on lui jette un crâne de mouton à son arrivée, le guérisseur (dit Le Croll) voit en lui « un petit agneau », il meurt dans les ossements d’un troupeau de moutons... Son arrivée peut elle-même être considérée comme une métaphore de l’écrivain : face au crâne de mouton qu’on lui a jeté, son premier réflexe est de le jeter d’un coup de pied, coup qui le blesse et entraîne la longue décadence physique qui l’empêche de repartir de la vallée. Ainsi, il refuse d’être comme tous, et se plonge dans sa douleur pour faire taire sa différence comme d’autres la noieraient dans l’alcool.

Dans Siméon, il y a aussi l’écrivain en mal d’écriture, non pas atteint du mal de la page blanche, mais ayant trop vu, su et subi ce qu’il ne peut pas écrire, quand bien même il le voudrait. Dans le texte, Siméon tente désespérément de raconter l’histoire de sa sœur Enina, sa torture, son combat pour la liberté, dans un pays où il n’y en a apparemment plus. Il est possible qu’il tente d’écrire, ou de décrire la censure de la liberté d’expression. Siméon et Enina seraient donc deux écrivains qui, sous une dictature, voudraient préserver leur liberté d’expression, et auraient choisi des solutions différentes (la mort ou l’exil).

Si ce livre est parfois complexe à lire, il reste une belle œuvre qui parle du monde littéraire, de la société actuelle, des relations humaines, et d’autres sujets qui, bien qu’écrits dans les années 60, nous sont cependant contemporains. Ce livre peut nous faire passer par toute une gamme de sentiments et sensations, de l’amusement à la pitié, de l’horreur à la stupéfaction, le tout mené par une curiosité que l’auteur éveille et attise peu à peu chez le lecteur. Après avoir lu ce livre, vous ne pourrez plus regarder le monde de la même manière que vous le faisiez auparavant.


Morgane, 1ère année édition-librairie

 

 

Maurice PONS sur LITTEXPRESS

 

Maurice Pons Delicieuses Frayeurs

 

 

 

 

 

 

 

 Articles de Clémence et de Mélody sur Délicieuses Frayeurs (éditions Magnard).

 

 

 

 

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Article de Matthieu sur Les Saisons.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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2 janvier 2013 3 02 /01 /janvier /2013 07:00

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Patrick MODIANO
L’Herbe des nuits
Gallimard
Collection Blanche, 2012




 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Patrick-Modiano.jpgL'auteur

Patrick Modiano est né en 1945 à Boulogne-Billancourt, d'un père juif et d'une mère flamande, actrice de théâtre. Bien qu'il soit né après la fin de l'occupation allemande, il restera marqué par cette époque comme s'il l'avait vécue et ne cessera de l'évoquer dans la plupart de ses écrits.

Patrick Modiano n'aura que trop peu connu les joies de la vie de famille. Ses parents, ne pouvant (ou ne voulant) assurer son éducation, l'inscrivent dans différents pensionnats où il passe la majeure partie de sa scolarité jusqu'à l'obtention, en 1962, de son baccalauréat qui sera son seul diplôme.

C'est en 1968 que paraît son premier roman, La Place de l'étoile (Gallimard), qui connaîtt un franc succès et reçoit le prix Nimier et le prix Fénéon. S'ensuivent près d'une quarantaine de roman dont Rue des boutiques obscures (Gallimard) qui reçoit, en 1978, le prix Goncourt.

En plus de ses romans, il participe à l'écriture de scénarios pour le cinéma et la télévision, de textes de chansons et d'albums pour la jeunesse.

Si c’est un homme discret, cela ne l’empêche pas de fleurir régulièrement les tables des libraires et d’attirer un large public.



Entre fiction et réalité

En lisant sa biographie, on se rend compte que Patrick Modiano distille des épisodes de sa vie à travers son œuvre.

La nostalgie, la recherche de visages disparus, l’errance, la clandestinité, la jeunesse et ses indécisions, et surtout la période trouble de l’Occupation sont des thèmes récurrents de ses romans, souvent liés à sa propre histoire.

S'il s'inspire énormément de ses expériences personnelles, il les déguise habilement sous une foule de détails qu'il glane dans de vieux documents (d’anciens annuaires, des plans de ville...). Ces détails, en apparence anodins (un numéro de rue, le nom d'un hôtel...), brouillent la réalité et nous permettent de ne pas simplement lire ses romans, mais de les vivre.

« J'ai conservé une feuille de papier bleu à l'en tête du docteur Génia Karvé,  oto-rhino-laryngologiste, 12 avenue Victor Hugo 16éme, Passy 38-80  » (De si braves garçons, Gallimard, collection Folio, 1982, page 35.)

Lire des romans de Patrick Modiano, c’est comme regarder les photos aux tons sépia d’un Paris oublié ou méconnu, où les personnages ne sont que les passagers de l’Histoire, des ombres qui ne laissent qu’un vague souvenir et qui pourtant reviennent un jour vous visiter.



L’Herbe des nuits

En quelques mots…

Jean, se promène dans le quartier de Montparnasse. Au détour des rues, il se souvient que, bien des années auparavant, cet arrondissement fut le théâtre d’une partie de sa jeunesse. En parcourant les avenues, en passant devant les bâtiments, des noms lui reviennent : Dannie, Aghamouri, Chastagnier, Marciano… Ce groupe qu’il appelait « la bande de l’Unic Hôtel ».

Commence alors pour lui un voyage dans le passé, dans cette période trouble qui est celle de la France au temps de la décolonisation. Par le biais d’un petit carnet noir où il avait pour habitude de consigner les détails de sa jeunesse (noms, adresse,  rendez-vous…), il se rappelle Dannie, jeune fille mystérieuse qui s’est empêtrée dans une « sale affaire », avec pour complices cette bande de jeunes hommes ayant tous un lien avec le Maroc et se réunissant la nuit dans le hall d’un hôtel de Montparnasse.


Qui étaient-ils vraiment ?

Quels étaient leurs agissements ?

Quels liens entre Dannie et ses hommes ?

Pourquoi la police enquêtait-elle sur eux ?

Autant de questions qui parfois restent sans réponse et entraînent le narrateur dans les lignes de ce carnet noir où les visages se croisent et se redessinent, tout comme la ville de Paris dans cette période incertaine des années 60.

Entre rêve et réalité, présent et passé, le voyage commence rue d’Odessa…



Une invitation au voyage « modianesque »

Si le terme « modianesque » venait à apparaître dans le dictionnaire la définition serait la suivante :

Modianesque : En référence à l’auteur Patrick Modiano. Se dit d’une situation ou d’un personnage clair-obscur, où apparaissent de façon récurrente les thèmes de la recherche de soi, de la nostalgie, et de la reconstitution du passé.


Une fois n’est pas coutume, Patrick Modiano nous livre un roman où s’écrit en filigrane un partie de sa vie.

Dans L’Herbe des nuits, le narrateur est la représentation que Modiano se fait de lui-même dans cette période d’incertitudes que fut sa jeunesse dans la France des années 60.

On sent que Modiano utilise la voix de son héros pour s’exprimer. En effet, le personnage de Jean est un écrivain qui a environ soixante ans, mais au-delà ces informations, on perçoit entre les lignes le sentiment de doute que l’auteur a ressenti dans sa jeunesse, qu’il qualifie lui-même d’« incertaine », et son malaise par rapport à l’autobiographie – « […] on évite d’écrire les détails trop intimes de notre vie de crainte qu’une fois fixés sur le papier ils ne nous appartiennent plus » (p. 36) –,  qui le pousse à écrire ici, comme dans une majeure partie de ses romans, une autofiction. On peut noter d’ailleurs que Jean utilise parfois les mêmes formules que des personnages d’autres romans  : « […] nous étions à la merci de leurs silences » (p. 168)  que l’on peut retrouver dans Le Café de la jeunesse perdue (Gallimard, 2007).

C’est donc une sorte de double enquête que mène Patrick Modiano, celle sur l’affaire qui unit cet étrange groupe de l’Unic Hotel à la mort d’un homme (librement inspirée de l’affaire Ben Barka), et celle plus intime, de la recherche de repères dans une période trouble de la vie du narrateur.

Le roman est une succession d’alternances entre passé et présent, un voyage dans un Paris des années 60 mystérieux, presque onirique, loin de l’image de carte postale que l’on s’en fait.

C’est avec une écriture poétique, faite de phrases courtes, de mots simples que Modiano nous entraîne dans son univers si particulier. Le rythme de ses phrases s’associe au rythme des pas du narrateur, une balade nocturne des petites impasses aux grandes avenues parisiennes, toujours avec cette sensation de clandestinité, de doute dans laquelle erre une jeunesse en quête de repères.



On reproche beaucoup à Patrick Modiano de réécrire sans cesse la même histoire, la sienne. Mais chaque déguisement que revêt sa vie au travers de ses romans est toujours un plaisir de lecture. Quand on lit Modiano, on s’imagine difficilement qu’il ait un mal fou à s’exprimer oralement ! Il manie clairement mieux les mots lorsqu’il les pose sur le papier que lorsqu’il les dit.
 
Il reste pour moi un auteur touchant, qui nous entraîne dans ses tourments avec pudeur, poésie et surtout simplicité, un voyage dans un Paris méconnu, où les rues nous semblent pourtant familières tant il nous fait partager ses émotions, ses souvenirs.

Comme en une thérapie par l’écriture, Modiano se livre, certes jamais directement (excepté dans Un pedigree, Gallimard, 2005), toujours sous le masque de ses personnages, peut-être pour nous laisser cette impression de flottement, de mystère qui le caractérise tant.


Julie, 1ère année édition-librairie

Sources

 http://lereseaumodiano.blogspot.fr/

 http://www.lemonde.fr/livres/article/2012/09/28/patrick-modiano-en-noir-et-brume_1766315_3260.html

Pour l’affaire Ben Barka :

 http://www.lexpress.fr/actualite/societe/histoire/chronologie-de-l-affaire-ben-barka_484113.html

Bibliographie :
 http://lereseaumodiano.blogspot.fr/p/les-livres-de-patrick-modiano.html

Émission « La grande Librairie » avec P. Modiano, J. Échenoz et P. Quignard
4/10/2012 sur France 5

Documentaire « Patrick Modiano, je me souviens de tout »
12/06/2012 sur France 5


 

 

Patrick MODIANO sur LITTEXPRESS

 

Patrick Modiano De si braves garçons

 

 

 

 

 

 

Article de Guillaume sur De si braves garçons.

 


 

 

 

 

 

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 Article de Pauline sur Dimanches d'Août

 

 

 



              








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1 janvier 2013 2 01 /01 /janvier /2013 07:00

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Rick MOODY
À la recherche du voile noir
Titre original
The Black Veil
(Première parution en 2002)
Traduction par Muriel Zagha
Éditions de l’Olivier, 2004
Points, 2006


 

 

 

 

 

Rick Moody est né à New York en 1962. Il est surtout connu en France pour son roman Tempête de glace (Ice Storm) adapté au cinéma par Ang Lee. À la recherche du voile noir en reprend certaines thématiques mais est plus autobiographique. Il faut savoir de Rick Moody qu’il a beaucoup souffert : passé par l’alcoolisme et la toxicomanie, il a tendance à avoir des crises de paranoïa. Il a, de sa propre initiative, effectué un séjour en hôpital psychiatrique. Cela donne une œuvre plutôt chaotique à lire, que Moody parsème habilement de références et de citations (à ce sujet, les Inrocks nous disent  avec certitude que « ce livre va rester parmi les classiques de la littérature américaine ». À vrai dire, sans les classiques de la littérature américaine, ce livre n’existerait sans doute pas.). Les chapitres se suivent et ne se ressemblent pas, la chronologie est abolie. Seule la culpabilité, omniprésente, fait office de fil rouge.

 

Déclaré coupable

Dès le premier chapitre, Moody éperonne donc farouchement son cheval de bataille : le sentiment de culpabilité. Le ton est donné avec une énumération de « nos crimes », qui va crescendo du mensonge à la jalousie, de la bêtise honteuse (« un cas d’accrochage où nous avons filé, sans demander notre reste » (p.9)) au comportement criminel, au meurtre, en passant par toutes nos mesquineries du quotidien. Rick Moody ressent cela continûment.  Un jour, alors qu’il prend le métro à New York, un événement, anodin pour n’importe qui d’autre, va déclencher sa paranoïa. Il a l’impression qu’un autre usager tente de lui dissimuler son visage derrière une grande capuche. Le cerveau de Moody va alors galoper allègrement vers l’invraisemblable.

« Je ne prêtai pas grande attention à mon partenaire, jusqu’à ce que celui-ci se mit à se cacher, à l’instar d’un lutin ou d’un petit démon, derrière le poteau qui nous séparait. Pour me laisser passer et rejoindre l’extrémité du quai ? Pour me pousser sur les rails et me tuer ? Qui sait. J’avais l’intention de jeter un coup d’œil sur lui pour voir à quoi il ressemblait, si tant est que ce fût  un "il ", au moment de contourner l’imposant poteau bleu. […] Mais il n’y avait aucun visage à voir. […] La veste de ski était immense, véritable combinaison ; elle lui descendait à peu près jusqu’aux genoux, par-dessus un pantalon crasseux en grosse toile de chantier. Il exhalait une forte odeur d’eau de Cologne bon marché. La Mort, cette figure du Moyen Âge, se tenait donc là. » (pp. 11-12)

Cette sur-interprétation est caractéristique du comportement de l’auteur. Par la suite, il reverra ce personnage dans New York, et finira par le percevoir comme une manifestation de sa mauvaise conscience. Le ton est donné quant au genre de cheminements intellectuels que Moody effectue. Il n’est pas aisé de le suivre, mais l’éditeur nous prévient dès la quatrième de couverture par ces mots de l’auteur lui-même : « Les lecteurs qui attendent de ces pages une vie nette et bien ordonnée, une existence faite de baisers octroyés ou de romans écrits, risquent d’être surpris ». Moody ajoute, dans le passage concerné : « Mon livre et ma vie se déroulent par crises, relevant plus de l’épilepsie que du récit ». Si, malgré cela, on décide de continuer, il peut être déroutant de trouver en suivant un récit de son enfance presque conventionnel à la John Irving, mais les descriptions de sa famille à travers les rapports père – fils, sa relation avec son jeune frère, ne sont là que pour amener l’évocation du voile noir. En effet, Moody nous dit l’habitude qu’avait son père de lire, à lui et à sa fratrie, des passages du Moby Dick de Melville à chaque Thanksgiving, entre autres.

 

En quête de réponses

C’est donc au cours d’une de ces séances d’initiation aux classiques de la littérature américaine que le jeune Rick prend connaissance d’un ancêtre Moody dans la nouvelle Le Voile noir du pasteur de Nathaniel Hawthorne. Sur le moment, le petit Rick accorde peu d’importance au voile ; au mieux il fanfaronne en cour de récréation : « Quelqu’un qui s’appelle Hawthorne a écrit une histoire sur notre famille ! ». Voici ce qui excite l’enfant Moody, et qui fascinera tant l’adulte :

 

« Un autre clergyman de Nouvelle-Angleterre, Mr. Joseph Moody, de York Maine, qui mourut il y a près de quatre-vingts ans, se distingua par la même excentricité que celle du révérend Hooper, ici évoquée. Cependant, dans son cas, le symbole avait une autre signification. Dans sa jeunesse, il avait provoqué un accident fatal à un ami très cher ; et depuis ce jour, et jusqu’à l’heure de son trépas, il cacha son visage au regard des hommes. » (Note de Hawthorne sur la première page de sa nouvelle, disponible dans cette édition p. 421).

Pour mieux comprendre la démarche de l’auteur, il faut connaître cette nouvelle (judicieusement placée à la fin du livre). L’action se situe dans le paisible petit village de Milford, où le pasteur déchaîne un jour toutes les passions et les interrogations lorsqu’il se met à porter sur son visage un voile de crêpe noir. Il le portera toute sa vie et l’emportera dans sa tombe, sans jamais révéler à qui que ce soit les raisons de son geste. Rick Moody confesse :

 

« J’ai moi-même lu de nombreuses fois la nouvelle de Hawthorne pendant ma jeunesse, tout au long de mes études, me sentant une proximité de plus en plus grande avec le texte. » (p. 129).

 

Il va tenter d’analyser le texte et n’hésite pas à citer de nombreuses références de spécialistes qui se sont penchés dessus avant lui. Cela devient vite obsessionnel. En 1998, il part sur la trace de celui qu’il appelle « le Moody au mouchoir », son ancêtre, dans le New Hampshire. Toujours extrêmement documenté, il remonte jusqu’à un William Moody, frère d’un révérend Samuel Moody, lui-même père du fameux Joseph « Mouchoir » Moody, et dont voici l’histoire :

 

« En 1709, le six mai, William Moody, Samuel Stevens et deux fils de Jeremiah Gilman […] furent surpris par les Indiens à la scierie de Pickpocket à Exeter et faits prisonniers. Moody fut emmené au Canada et, quelques jours plus tard, tandis qu’il traversait French River avec ses ravisseurs à bord de leurs canoës, une troupe d’Anglais les attaquèrent. […] Plusieurs indiens furent tués et Moody se retrouva seul avec un sauvage à bord d’un canoë. Les Anglais l’engagèrent à se débarrasser de l’Indien, ce qu’il essaya de faire, mais dans la bagarre l’embarcation chavira et Moody s’enfuit à la nage vers le rivage. Deux ou trois Anglais accoururent pour l’aider à rejoindre la terre ferme, lorsque les ennemis, en nombre, les assaillirent. Et Moody dut malheureusement se rendre une nouvelle fois aux sauvages qui, plus tard, lui firent subir de cruelles tortures et le dévorèrent après l’avoir rôti vivant. » (p. 157).

 

Outre ce texte, Moody découvre, en se documentant,  que toute une génération de Moody (des chrétiens extrêmement puritains) a été fortement impliquée dans les massacres d’Indiens. Sa culpabilité n’en est alors que plus grande.

 

Tous coupables

Un jour, à 25 ans, Rick Moody se réveille persuadé qu’il va subir un viol. C’est une de ses crises de panique inexpliquée, puisque, comme il le dit, rien ne va spécialement mal dans vie. Seul ou aidé de docteurs, il cherche à trouver une interprétation. Cependant, aucune théorie ne lui convient. Car au-delà de cette crainte irrationnelle, il est en plus persuadé qu’il mériterait d’être violé. Car Rick Moody est coupable, et lorsqu’il parvient à remonter à l’extrême origine la culpabilité qu’il ressent en permanence, on comprend qu’il porte un fardeau énorme. Pire, selon son raisonnement, nous portons tous ce fardeau.

« […]mes racines, qui sont vos racines, remontent à la première syllabe du langage, mes racines sont dans le premier pénitent qui essaya de se faire absoudre par un prêtre pétri de culpabilité, mes racines précèdent la lumière du monde, plongeant dans ses ténèbres ; une histoire d’honnêteté, de dignité, de courage d’une part, et de brutalité, de soif de sang et de massacre d’autre part. Être un Américain, être un citoyen de l’Occident, c’est être un meurtrier. Ne vous faites pas d’illusion. Couvrez-vous le visage. » (p.420)

 

 
L’œuvre est extrêmement dense, à tel point que cela en devient parfois déroutant. On peut en venir à se demander qui est notre interlocuteur au vu de l’accumulation de citations, de parenthèses et d’italiques qui couvrent parfois une page. Qui parle ? Derrière qui se cache encore Moody ? Mais cette densité même est fascinante. Tout ce que Moody remue pour sa petite enquête (la bibliographie sélective qu’il joint à son récit est impressionnante), son rapport (obsessionnel) à Hawthorne qu’il relie à tout… On peut être gêné par les descriptions qu’il fait de lui-même, de l’état dans lequel il se trouve après avoir bu ou s’être drogué (ou les deux). Mais il le fait avec une pudeur subtile qui fait que l’on n’a pas le sentiment de complètement tomber dans le voyeurisme, même si la démarche de tout raconter est clairement affirmée.

« Lorsque je me suis mis à écrire ce livre, j’ai décidé de ne rien dissimuler. Tout mon moi, dans la mesure où il était représentatif, me servirait de matériau. Habitudes excentriques (un refus presque total du téléphone, une tendance à manger toujours les mêmes plats), grandes médiocrités, malfaisances, échec (je n’ai pas réussi à être éditeur, toutes mes tentatives pour m’inscrire à des programmes doctoraux ont été rejetées, j’ai été licencié de presque tous mes emplois, j’étais totalement incapable de m’intégrer même dans la Little League de base-ball, je n’ai jamais réussi à jouer correctement d’aucun instrument), tout cela serait inclus, suivant les règles de l’aventure que j’entreprenais. Les seules exigences pour intégrer ce canon étaient que les histoires de ma vie présentent un certain intérêt, qu’elles soient pertinentes, et qu’elles servent un style.» (p. 406)

 

Si vous voulez savoir ce qui a fait de Rick Moody Rick Moody, chaque détail, chaque tournant de son existence compte, et dans son parcours chacun peut se retrouver. Pas besoin de lister vos petites et grandes culpabilités, elles sont déjà là et il est de toute façon trop tard pour demander un quelconque pardon.


Paul, 2e année bibliothèques-médiathèques 2012-2013

 

 

Rick MOODY sur LITTEXPRESS

 

moodycouverture

 

 

 

Article d'Emmanuelle sur L'Étrange Horloge du désastre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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31 décembre 2012 1 31 /12 /décembre /2012 07:00

Eduardo-Mendoza-Les-aventures-miraculeuses-de-pomponius-fla.gif






 

 

 

 

 

 

Eduardo MENDOZA
Les aventures miraculeuses de Pomponius Flatus
traduit de l'espagnol
par François Maspero.
Seuil, 2009
Points, 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans ce roman de l’écrivain catalan Eduardo Mendoza intitulé Les aventures miraculeuses de Pomponius Flatus, l’auteur nous invite à suivre les péripéties du philosophe et citoyen romain susnommé, en quête d'une source censée apporter la sagesse à celui qui en boit.
 
Nous suivons donc Pomponius dans le désert accompagné de son fardeau gastrique et diarrhéique hérité de ses diverses découvertes plus douloureuses que miraculeuses, le menant de Bédouins en Romains jusqu'au tribun Appius Pulcher en route pour Nazareth afin de superviser l’exécution d'un juif accusé d'assassinat.

 En effet, Epulon, un riche et mystérieux notable de Nazareth, fut retrouvé assassiné dans sa bibliothèque et le désigné coupable est un nommé Joseph, unique charpentier de la ville, par conséquent chargé de construire l'instrument de son supplice sous la forme d'une croix en bois.

Les poches vides tout comme son ventre, Pomponius qui n’a que faire de cette histoire est approché par un enfant du nom de Jésus qui lui propose d'innocenter son père Joseph contre rétribution. Ce duo d'âges, de confessions religieuses et de cultures opposés mène l'enquête croisant des personnages plus insolites les uns que les autres, de l'éphèbe grec Philippe au décharné Lazare, en passant par la lascive pécheresse publique Zara la Samaritaine.

Le temps leur est compté mais les projets immobiliers secrets du tribun Appius Pulcher de mèche avec le Grand Prêtre Ananie l'amènent à repousser l'exécution de Joseph ; mieux, elle sera agrémentée de deux autres croix dédiées à Jean, cousin de Jésus, et à un inconnu nommé Judas pour réprimer les menaces grandissantes de remise en cause de la tutelle romaine : « D’après eux [le Sanhédrin], trois croix en haut d’une colline forment un tableau très joliment composé. » (p. 125)

De meurtres en résurrections, l'enquête prend des tournures inattendues ; reste à savoir si Pomponius et son jeune acolyte arriveront à innocenter Joseph et révéler la vérité sur cette affaire.
 
Oscillant entre roman à énigme et roman d'aventure, cette histoire est construite autour d'un personnage central, Pomponius, autour duquel gravite une foule de personnages singuliers, tous liés plus ou moins directement au meurtre d’Epulon. Cette multiplicité des personnages rend l’enquête complexe et amène le lecteur à y prendre part à mesure que Pomponius découvre de nouveaux éléments, un peu comme si nous lisions un Hercule Poirot en Terre Sainte au début de notre ère.

 

Un humour… sacrément efficace
 
Mais ce qui fait aussi et surtout la substance de ce roman réside d’une part dans les références nombreuses et plus ou moins insidieuses au Nouveau Testament, à l’histoire grecque ou romaine, et d’autre part à l’humour et la subtilité de l’écriture :

« Quand cela arrivait, Jésus m'attrapait par la manche ou la toge en me pressant de me relever et de poursuivre.

– Quand tu seras grand, lui dis-je, tu verras ce que c'est que de gravir un chemin escarpé sans qu'on te laisse le temps de respirer. » (p. 130)

Clin d’œil évident au chemin de croix qui attend Jésus quelques années plus tard…

Cet humour est omniprésent sans pour autant altérer le suspens de l’histoire et en faire une simple caricature, d’autant qu’il sait se faire oublier lors des circonstances tragiques ou sérieuses pour toujours mieux réapparaître et dédramatiser ces situations.
 
Nous pouvons rencontrer un humour parfois provocant à l’image de la description du peuple juif et de sa religion par Pomponius :

 

« Chaque fois que le sort leur est contraire, c'est-à-dire toujours, les Juifs allèguent que c’est Yahvé qui les a punis, soit pour leur impiété, soit pour avoir enfreint les lois qu’il leur a données. […] aujourd’hui le corpus juridique constitue un galimatias tellement inextricable et si minutieux que c’est impossible de ne pas être continuellement en faute. » (p. 23)

 

Et parfois un humour légèrement licencieux :

« Les deux animaux restent un moment silencieux, et finalement le corbeau demande à son compagnon :

–  Et si au lieu de lui donner mon fromage, je lui prenais le cul ?

–  Quand donc a-t-on vu un corbeau faire pareille chose ? dit le renard. » (p. 86)

 

 Eduardo-Mendoza-Les-aventures-miraculeuses-de-pomp-copie-1.gif

Clins d’œil bibliques
 
Il est amusant de rechercher les références bibliques et historiques disséminées dans le texte qui n’apparaissent pas forcément à la première lecture tant elles sont parfois subtiles. Révélons néanmoins deux références aisément identifiables.
 
Un mendiant nommé Lazare auquel Pomponius a affaire pour obtenir des renseignements, pouvant manger à la table du riche Epulon jusqu’à ce que dernier soit assassiné, présente un aspect assez déplorable : « son aspect était terrible et sa menace eût paralysé un héros de l’Antiquité […]. » (p. 69) Plus loin ce fameux mendiant dit à Pomponius : « Les derniers seront les premiers. » (p. 71)

Ceci fait écho à une parabole biblique, celle du méchant riche et du pauvre Lazare où un mendiant du nom de Lazare, couvert d’ulcères, dans un état pitoyable, stagnait sur le pas-de-porte de la maison d’un riche dans l’espoir de recueillir les miettes de ses repas. Chose vaine, si bien qu’il finit par mourir, tout comme le riche. Alors que Lazare est transporté au paradis dans le sein d’Abraham, le riche est envoyé directement en enfer où il est torturé au sein d’une flamme au travers de laquelle il peut voir le paradis. Il quémande à Abraham un peu d’eau compte tenu de son environnement torride mais Abraham répond par la négative arguant du fait que Lazare a souffert durant sa vie, lui souffrira durant sa mort… Le premier a fini le dernier.

 
Autre personnage qui revient plusieurs fois dans l’histoire, Jean, cousin de Jésus, décrit dans une conversation entre Marie et Pomponius :

 

 « Jésus a un cousin appelé Jean. Quand nous sommes revenus à Nazareth après une longue absence, il a fait entrer Jésus dans une bande d’adolescents, presque des enfants, sensibles, pieux, et un peu passionnés. Ils pourraient lui avoir mis des idées singulières dans la tête. » (p. 107)

 

 Il faut savoir que Jean a pour parents le prêtre Zacharie et Elisabeth, cousine de Marie, stérile de surcroît. À force de prières de la part de Zacharie, Elisabeth finit par tomber enceinte malgré sa stérilité et son âge avancé, et met au monde un enfant qui sera nommé Jean, rempli de l’Esprit Saint. Cet atout fera de lui quelques années plus tard le prédicateur de la venue du messie, incarné dans Jésus, et de ce fait s’écarte de la religion officielle, pour prêcher sa parole à ses brebis et les baptiser dans le Jourdain. Sa description et ses représentations artistiques lui donnent l’image d’un jeune homme le plus souvent revêtu d’une peau de bête, une houlette de berger ou une bannière à la main, avec un aspect souvent plus sauvage que celui de Jésus, d’où le côté cavernicole que lui trouve Pomponius.

 On pourra également déceler dans le roman des épisodes à venir de la vie de Jésus et des personnages qui graviteront autour de lui, comme le futur apôtre Matthieu ou la Marie Madeleine en devenir.

 

Nous pouvons y voir en arrière plan une critique des sociétés actuelles comme passées menées par des individus en quête de pouvoir, de richesse mais surtout, en grossissant les traits des personnages bibliques, les faisant passer pour des délinquants, pour des personnes trop naïves ou fatalistes, l’auteur nous les rend attachants et tout simplement humains.
 
Cette histoire amusante mais agrémentée d’une réflexion dialectique entre monothéisme et polythéisme, entre accepter fatalement son destin ou le prendre en main, confère finement une profondeur au roman qui lui permet de dépasser son aspect divertissant voire provocant pour en faire un livre également intéressant.
 

Bruno Manciet, AS Bibliothèques 2012-2013

 

Eduardo MENDOZA sur LITTEXPRESS

 

 

mendoza Sans nouvelles de Gurb

 

 

 

 

 

 Article de Gaëlle sur Sans nouvelles de Gurb.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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30 décembre 2012 7 30 /12 /décembre /2012 07:00

illustratrice et blogueuse.

 Margaux-Motin-Illustration.jpg

 

 

Née en 1978, elle expose avec humour sur son blog ses anecdotes quotidiennes. Elle a publié trois bandes dessinées, dont deux issues de son blog :

 

  • J'aurais adoré être ethnologue (Marabout) 
  • La théorie de la contorsion (Marabout) 
  • Very Bad Twinz, tome 1 (Fluide G), avec Pacco

 

On peut retrouver ses illustrations en couvertures d'ouvrages, sur des publicités ou encore dans des magazines.

À l'occasion de Noël, vient de sortir un coffret des deux tomes : Ze Coffret Margaux Motin.

Margaux-Motin-ze-coffret.jpg

 

Très accessible, elle a accepté de répondre à mes questions :
 


D'où t'est venue cette envie de dessiner ?
 
Je l'ai toujours eue, ma mère nous a élevées en nous sensibilisant ma soeur et moi à l'art dès notre plus jeune âge ; j'ai toujours aimé dessiner, comme tous les gosses, mais j'ai aussi toujours voulu en faire mon métier.
 


Quand as-tu commencé à crayonner ?

J'ai toujours crayonné. Je dessinais beaucoup quand j'étais enfant, dès que je sortais de l'école, j'ai continué ado, en marge de mes classeurs de cours, et j'ai logiquement intégré une école d'art à la sortie du lycée pour continuer encore !
 


Tes études :
   quel a été ton parcours ?

Bac littéraire classique, option arts plastiques, puis directement une mise à niveau et deux ans de BTS en communication visuelle à Olivier de Serres (École nationale supérieure des Arts Appliqués et des Métiers d'Art) à Paris.
 


Est-ce que la mise à niveau était dure ou plutôt accessible ?

Les deux. Le niveau était très exigeant, mais d'un autre côté, c'était la première fois que j'avais si facilement accès à de nombreuses formes d'arts plastiques comme le modelage, le nu, etc.
 


Quand tu as fait ton BTS en communication visuelle, avais-tu déjà le projet de devenir illustratrice ?

Non, je ne savais pas ce que j'en ferais, je ne savais même pas que le métier d'illustratrice existait ! Je pensais faire des livres pour enfants.
 
Margaux-Motin-J-aurais-adore-etre-ethnologue.gif

À propos de ton blog :
   pourquoi avoir ouvert un blog ? En quelle année précisément ?

Je ne me souviens plus de l'année, 2008 je crois. Et parce que le site internet qui me servait de book en ligne pour mes clients en tant qu'illustratrice de pub et dans l'édition et la presse avait planté et que je voulais un nouvel espace où exposer mes dessins pour les pros.
 


Pensais-tu à tes débuts connaître un tel succès ? Comment l'expliques-tu ?

Non pas du tout. J'ai commencé avec deux lectrices, puis vingt quand les copines sont venues, puis 200 après un article paru dans Muteen, un magazine pour lequel je travaillais. Puis 2000 après un dessin offert à une autre blogueuse et petit à petit, le blog s'est baladé, tout seul, comme un grand et il a grandi.
 


Je crois qu'il n'y a aucune pub sur ton blog, touches-tu néanmoins quelque chose grâce à lui ?

Depuis peu il y a de la pub. Elle est assez discrète parce que je ne voulais pas dénaturer l'allure du blog mais cela fait quelques mois que je touche effectivement une rémunération proportionnelle au nombre de clics et donc à la fréquence de mes notes. Quand je ne blogue pas, je ne touche pas !
 


As-tu participé au Festiblog (Festival de blog BD et de webcomics) ? En quelle(s) année(s) ? Cela t'a-t-il permis de rencontrer d'autres blogueurs ?

Oui j'ai fait deux Festiblog. Non ça ne m'a pas permis de rencontrer d'autres blogueurs. Ça m'a surtout permis de rencontrer beaucoup de lecteurs. Mais c'est un Festival où tu es assignée à ta place pour un temps limité, tu dois faire un maximum de dédicaces en assez peu de temps, c'est très fatigant, et je suis sauvage, donc quand c'est fini, je vais au bar avec mes potes!
 


Quel lien entretiens-tu avec les blogueur(se)s BD ?

Pénélope (Bagieu) [http://www.penelope-jolicoeur.com/] et moi avons le même agent et nous nous connaissons ; il nous arrive donc d'échanger mais plutôt de façon privée que professionnelle. Je suis très proche de Pacco [http://pacco.fr/], mais nous ne sommes pas des collègues, c'est quelqu'un qui fait partie de ma vie privée avant d'être un auteur de blog bd. Du moins aujourd'hui puisque nous nous sommes rencontrés grâce au blog. Pour les autres, j'en connais quelques-uns, comme Diglee [http://diglee.com/], son amie Yrgane [http://yrgane.com/blog/], Isacile [http://isacile.blogspot.fr/], ce sont des auteurs que je rencontre lors des événements et avec qui il m'arrive d'avoir un échange amical. Sinon je ne connais pas les autres personnellement.
 


Tes fans :
   entretiens-tu un rapport particulier avec tes fans ?

Oui. Il y en a qui sont là depuis les premiers jours et dont je connais des bouts de vie, le nom des enfants, les copines, etc. Et globalement je fais attention à répondre aux courriers, aux mails, à être généreuse en dédicace, parce que je suis très reconnaissante à chaque lecteur et lectrice du temps qu'il m'accorde en me lisant, de la possibilité qu'il m'offre d'être éditée, et reconnue en tant qu'auteur.
 


Est-ce qu'on te reconnaît dans la rue ?

Ça arrive ! Mais souvent au pire moment, le matin où j'ai encore de la confiture de mûre dans les dents !
 


Sais-tu si des garçons/hommes lisent ton blog et ce qu'ils en pensent ?

Je sais qu'il y a beaucoup d'hommes qui me lisent, sans doute plus les livres que le blog, parce que les bouquins de leurs copines traînent chez eux et qu'ils finissent par y jeter un oeil. Le retour que j'en ai le plus souvent est que ça les aide à comprendre leur nana !
 


Les commandes pros :
   depuis que tu as ouvert ton blog, as-tu reçu beaucoup plus de commandes pros ?

Oui bien sûr. La visibilité que m'offre le blog permet de toucher plus de clients potentiels.
 


Ne te sens-tu pas frustrée par les commandes que les éditeurs te passent ? Est-ce que ça t'ennuie quand on te demande de retravailler un dessin pour la millième fois ?

Ça n'arrive plus aujourd'hui. J'ai beaucoup progressé grâce au blog. Faire des dessins si souvent m'a appris à perfectionner mon trait, et à traduire plus facilement une pensée en dessin. Aujourd'hui je saisis beaucoup mieux l'attente d'un client, j'y réponds de façon plus satisfaisante, je sais ce qu'il attend, même quand il a du mal à l'expliquer, du coup, il y a beaucoup moins de retouches qu'avant. En général on tombe très vite d'accord.
 


Ton boulot d'illustratrice indépendante :
   comment se sont passés tes débuts en free-lance ? As-tu eu du mal à recevoir des commandes ?

Les débuts ont été désastreux ! Je gagnais 200 euros par mois, je ne comprenais pas ce qu'on me demandait, je n'arrivais pas à réaliser le dessin que le client attendait, c'était très difficile, frustrant.
 


As-tu désormais un nom dans le métier grâce justement à ton blog ?

Oui aujourd'hui j'ai la très grande chance d'être consultée pour mon nom et mon univers. Les clients viennent me chercher pour mon savoir faire et mon ton. Si bien que la plupart du temps les collaborations sont très satisfaisantes.
 
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Pour tes deux BD (Very Bad Twinz à part) comment s'est passé le travail avec ton éditeur ? Il s'agissait de quelle maison d'édition ?

Pour les deux premières il s'agissait de Marabout. Le travail avec l'éditeur a été simple : j'ai demandé le total contrôle sur mon oeuvre. Donc j'ai fait exactement les livres dont j'avais envie.
 


Combien de séances de dédicaces as-tu fait pour le tome 1 et pour le tome 2 ?

Je ne me souviens plus, mais beaucoup ! Trop même parfois. Je me souviens d’être rentrée chez moi en larmes tellement ça m'avait épuisée !
 


Quelles ont été les stratégies pour mettre en place la promotion de tes BD ?

Je ne m'en suis jamais occupée. C'est la part de l'éditeur. Ça n'est pas mon travail, je compte sur l'équipe marketing pour me proposer des choses. Mais je ne mets pas mon énergie là-dedans. Moi mon plaisir c'est de faire le livre, pas de le vendre.
 


As-tu négocié des droits d'auteurs pour que tes BD soient reprises en format poche (comme celles de Pénélope Bagieu) ?

Non, je trouvais que ça n'avait aucun intérêt pour mes BD. Je passe un temps fou à peaufiner les images, il y a des détails, elles sont belles en grand. Je n'avais pas envie de les voir en format poche, je trouve que ça ne leur convient pas.
 


Travailler avec Pacco sur Very Bad Twinz n'était-ce pas plus difficile que de travailler seule ? Les demandes des éditeurs pour un travail à quatre mains sont-elles plus exigeantes ?

Les demandes des éditeurs ne sont pas plus exigeantes. Par contre bosser en équipe, c'est à la fois plus difficile, parce que tu dois accepter la vision de l'autre et adapter ton travail à cette vision. Et à la fois plus simple parce que tu te soutiens, que l'autre te réconforte quand tu doutes, et que tu es deux à porter le bébé.
 


Ton avenir :
   penses-tu que ton coup de crayon va changer ou évoluer ?

Oui toujours, toute ma vie, tant que je serai capable de tenir un crayon.
 


Comptes-tu (avec ta maison d'édition) sortir un troisième tome de tes aventures ?

Oui en 2013, mais avec une autre maison d'édition, j'avais envie d'essayer une autre forme de collaboration.
 


As-tu d'autres projets importants avec Pacco ?

À part pique-niquer sur la plage et manger des tapas en bord de mer entre St Jean de Luz et Biarritz ? Pas pour l'instant.
 
  

Margaux P., AS éd-Lib.

 


Site de Margaux Motin : http://www.margauxmotin.typepad.fr/

 

 


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29 décembre 2012 6 29 /12 /décembre /2012 07:00

Le 19 octobre 2012,  la librairie BD Fugue Café organisait en partenariat avec  le cinéma Utopia une animation à l’intérêt double pour les clients participants : ces derniers pouvaient rencontrer un auteur au cours d’une séance de dédicace puis voir un film en projection exceptionnelle et en débattre avec cet auteur invité.

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Le concept

La librairie BD Fugue à Bordeaux propose de manière irrégulière des rencontres/dédicaces avec des auteurs. Ces rencontres sont suivies pour ceux qui le souhaitent de la projection au cinéma Utopia (situé dans la même rue que la librairie) d’un film choisi par l’auteur et en présence de ce dernier. Une autre « rencontre » a alors lieu après le film avec l’auteur.

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L’auteur

Christian Lacroix, dit Lax, est à 63 ans l’auteur de trente-trois albums de BD. Pendant longtemps, ce professeur de bande dessinée à l'École d'Art Graphique Émile-Cohl de Lyon a préféré faire des histoires one-shot et créer de nouveaux personnages pour chaque album. Avec Des maux pour le dire, Lax est pour la première fois en 1987 un auteur complet sur l’album. Il met en scène son frère, handicapé et grand voyageur, pour aborder des thèmes sociaux. Lax continuera par la suite à aborder les sujets du handicap et des relations familiales dans ses œuvres, comme nous pouvons le voir avec L’Écureuil du Vél d’Hiv.


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La bande dessinée : L’Écureuil du Vél d’Hiv

 

En 1940 à Paris. Sam et Eddie sont deux frères. Sam, l’aîné, est un pistard, un coureur cycliste sur piste, l’un des meilleurs de sa génération, particulièrement apprécié du public populaire du vélodrome d’hiver à Paris, le fameux Vel’ d’Hiv’. Eddie, le cadet, souffre d’une hémiplégie inférieure du bras gauche et de la jambe gauche. Entre Sam et Eddie, c’est un amour fraternel, quasi fusionnel. Adulé par sa mère, Eddie est rejeté par son père, le docteur Ancelin. Serge Ancelin, persuadé en ses temps d’occupation qu’Hitler vaut mieux que le Front populaire, soigne le jour ses patients, souvent gratuitement, et passe ses nuits à se perdre dans le jeu avec des officiers allemands. Le 15 juillet 1942, Sam, qui a trouvé porte close, ne sait rien du drame qui se déroule à l’intérieur du Vél d’Hiv’ : c’est plus de 13 000 Juifs, raflés par la police française, qui sont enfermés dans des conditions sanitaires inhumaines. Ce que Sam ignore aussi, c’est que sa mère, accourant au secours d’une amie, est jetée sans ménagement à l’intérieur du vélodrome…     (Présentation de l'éditeur, Futoropolis).

 

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Le film : On achève bien les chevaux

Titre original : They shoot horses, don’t they ?
Réalisateur : Sidney Pollack
Acteurs principaux :
Jane Fonda : Gloria Beatty
Michael Sarrazin : Robert
Susannah York : Alice
Gig Young : Rocky, l’animateur
Red Buttons : le marin (Sailor en VO)


Synopsis

En pleine dépression économique, les primes des marathons de danse attirent jeunes et vieux accablés par la misère. Robert et sa partenaire Gloria dansent à en perdre la raison. Ils tiendront coûte que coûte. À moins que la mort ne les sépare...



L’organisation

Pour le libraire

Olivier VanDermotte, gérant de la librairie BD Fugue à Bordeaux est à l’origine du projet. C’est la troisième année qu’il propose cette animation dédicace et cinéma en partenariat avec l’Utopia. Cette association est informelle. Il n’y a aucun contrat signé : le libraire et le gérant du cinéma font au cas par cas en fonction des auteurs invités, des propositions de films et bien sûr des possibilités. Pour Olivier VanDermotte, ce système est avantageux pour tous : la librairie et le cinéma ont des prescriptions dans la presse et à la radio dans toutes les rubriques « sorties » (au niveau local bien entendu) et cela fait parler de l’auteur. Outre le démarchage de nouveaux clients, monsieur VanDermotte nous confiera y voir aussi une façon de fidéliser sa propre clientèle. La librairie se montre en effet vivante et bénéficie de l’image de marque de l’Utopia.

Pour le choix de l’auteur, le gérant alterne auteurs bordelais et auteurs non-bordelais. Dans le cas présent, pour faire venir Lax de Lyon, la librairie BD Fugue a négocié avec l’éditeur et prend en charge l’hôtel et le transport.

De son côté, le cinéma Utopia a fait imprimer son programme en précisant que le film On achève bien les chevaux est diffusé dans le cadre d’une soirée spéciale, organisée avec BD Fugue à l’occasion de la sortie de l’Écureuil du Vél d’Hiv de Christian Lax. Il est précisé qu’il s’agit d’une projection unique d’un film choisi par l’auteur et qu’une rencontre aura lieu avec lui lors de cette soirée. La séance est au prix habituel, 6€, et il n’y a aucune obligation d’achat de la bande dessinée ou de devoir rester pour la rencontre.


Pour l’artiste invité

Quand Christian « Lax » Lacroix a appris qu’il devait choisir un film, il a hésité. Le film devait être en relation avec sa bande dessinée mais presque toutes les œuvres cinématographiques sur le vélo sont des comédies. Cela ne coïnciderait pas avec les thèmes et l’ambiance de l’Écureuil du Vél d’Hiv. De plus, le choix devait se porter sur un film que l’Utopia pouvait acquérir et qui n’aurait pas à souffrir d’une sortie ou d’une diffusion télévisée trop récente. En effet, on peut estimer que les spectateurs ne vont pas revenir payer pour voir un film qu’ils ont vu gratuitement la semaine passée. Ne pouvant pas prévoir le programme télévisé très en avance, le choix doit donc se porter sur un film qui passe rarement sur le petit écran.

En gardant ces conditions à l’esprit, Lax en est venu à penser au film de Sidney Pollack On achève bien les chevaux. Si de prime abord, le film ne semble avoir aucun lien avec son album, il n’en est rien. Lax explique les similitudes qu’il voit : le film a les mêmes thématiques et le même fonctionnement que sa BD alors qu’il n’a pas été une source d’inspiration lors de son écriture. En effet, on retrouve dans les deux œuvres le thème du dépassement de soi. La situation de crise et la dureté de la vie sont explorées de façons similaires avec d’un côté la grande dépression et de l’autre l’occupation nazie. Lax notera d’ailleurs la présence d’une sirène dans le film, qui marque la fin des pauses et la reprise du concours, qui rappelle celles des temps de guerre. De même, les histoires fonctionnent en huis clos avec la piste de danse pour le film et le vélodrome pour la BD. Lax pousse la comparaison jusqu’à faire remarquer que dans les deux œuvres, les concurrents sont par deux, tournent en rond et sont mal payés. On retrouve aussi dans les deux cas des nantis venus se montrer et se mélanger à un public populaire qui vient se distraire et parier. Au final, On achève bien les chevaux ressemble bien plus à l’Écureuil du Vél d’Hiv qu’il ne l’avait imaginé.



Le déroulement

En amont de la rencontre avec Lax et de la projection du film, la librairie BD Fugue et le cinéma Utopia communiquent autour des événements.

L’unique séance d’On achève bien les chevaux paraît sur la grille de programme de la gazette de l’Utopia. Il s’agit d’un journal gratuit contenant la programmation du cinéma pour un mois mais aussi de fiches détaillées et de critiques des films projetés. La fiche du film choisi par Lax prend les trois-quarts d’une page et l’accent est mis sur le caractère exceptionnel de cette « soirée ciné-BD » avec la couverture de l’Écureuil du Vél d’Hiv en illustration. Si l’article précise qu’une rencontre avec Lax aura lieu, on note en revanche qu’il n’est fait nulle part mention de la présence de l’auteur à la librairie partenaire pour une séance de dédicace dans la journée. De son côté, la librairie BD Fugue utilise Facebook pour prévenir ses clients de la journée de dédicace. Grace à l’utilisation du module « événements », la librairie informe tous ses « suiveurs » de la nature et de la date de l’animation qu’elle va faire. Ainsi, plus de 1200 personnes sont invitées à participer à une « dédicace/projection/rencontre avec Christian Lax »  le vendredi 19 septembre à partir de 15h30.

En librairie, la queue nuisait à l’ambiance, alors le gérant a opté pour un système de tickets : un livre acheté donne accès à un ticket et un horaire de passage. Le magasin reste ainsi calme et les clients venus voir Christian Lax peuvent avoir un véritable échange avec lui. L’artiste est installé dans la partie bar du magasin. Ainsi, il n’est pas importuné par les clients « lambda » venus uniquement acheter un livre mais il n’en est pas pour autant coupé de la vie du lieu. Le système de ticket, et donc d’horaire, lui permet de prendre son temps et de faire une dédicace pour laquelle il s’applique. Cela serait sans doute moins le cas si dix personnes attendaient leur tour. Le système mis en place a pour défaut de diminuer le nombre de clients venus faire une dédicace puisque l’achat est obligatoire, mais il a pour effet de permettre une véritable rencontre avec l’auteur. Lors de cette après-midi de dédicace, ce ne sont donc qu’une douzaine de personnes qui seront venues voir Christian Lax, mais ceux-ci auront eu une rencontre de qualité et les autres clients de la librairie n’auront pas été gênés par une foule venue uniquement voir l’auteur.

La séance du film commence à 20h30 dans l’une des petites salles de l’Utopia. Le gérant du cinéma vient faire la présentation du film et de Christian Lax, en précisant qu’une rencontre avec lui aura lieu après la séance. En tout, ce sont une trentaine de personnes qui regardent le film de Sidney Pollack en présence de Christian Lax et Olivier VanDermotte. Le film terminé, la salle se vide de moitié. Le gérant commence à interviewer Lax puis, une fois les présentations faites, entreprend de faire participer le public. Le problème est qu’après deux heures d’un film oppressant qui se termine mal, le public n’est pas des plus festifs. Entre la fatigue due au fait que le film était en anglais et sous-titré en français et l’ignorance du public sur l’œuvre de Lax, il ne manquait que le « coup de blues » donné par le film pour que les questions se fassent rares. Devant le peu de participation, Lax s’excusera d’avoir choisi ce film si peu joyeux et expliquera, comme il l’avait fait pour nous, les raisons de son choix. Une discussion naîtra alors entre Lax et deux personnes du public sur l’occupation et la déportation. Le sujet étant lui aussi plutôt lourd, surtout après la projection d’un film pessimiste, il n’entraînera pas le public dans un débat passionné. En tout, cette rencontre avec Lax n’aura duré que quinze minutes et il n’aura que peu parlé de l’Écureuil du Vél d’Hiv. Quelques amateurs viendront néanmoins le voir après cette rencontre pour discuter avec lui.



Conclusion

Comme toute animation en librairie, cette formule « dédicace et cinéma » présente des avantages et des inconvénients. Pour la première partie qui se déroule en librairie, le choix de faire des dédicaces payantes (puisque celle-ci ne peut se faire qu’à condition d’acheter un album) fait ses preuves. La librairie ne connaît pas d’embouteillage de fans venus uniquement voir l’artiste, et les possesseurs d’un ticket de dédicace ont tout le loisir de profiter de leur rencontre grâce aux horaires de passage. De même, les séances de dédicaces ne tournent pas au travail à la chaîne pour les artistes et l’on peut supposer que cela les incitera à revenir si une nouvelle animation de ce genre leur est proposée.

En revanche, c’est la partie cinéma qui montre ses faiblesses. On remarque l’importance du choix du film. Un film trop sombre fera peser une lourde ambiance et freinera les gens à participer à un débat. De plus le public présent dans la salle n’est pas acquis d’emblée : parmi les personnes présentes, un certain nombre sont venues pour le film et ne connaissent pas l’artiste invité.  On se retrouve alors dans une position inconfortable où l’on vient de voir un film mais où l’on doit parler d’une autre œuvre. Un travail de préparation serait donc nécessaire en amont pour dynamiser cet aspect.


Jérôme, AS éd-lib.

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