Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
28 décembre 2012 5 28 /12 /décembre /2012 07:00

Juan-Gabriel-Vasquez-Le-bruit-des-choses-qui-tombent.png

 

 

 

 

 

 

 

Juan Gabriel VÁSQUEZ
Le bruit des choses qui tombent
édition originale

Alfaguara, 2011
traduit de l’espagnol
par Isabelle Gugnon
Seuil
collection « Cadre vert », 2012


 

 

 

 

 

 

 

 

« Il n’y a pas de manie plus funeste ni de caprice plus dangereux que de spéculer ou de conjecturer sur des chemins qu’on n’a pas empruntés. »[1]

 

 

 

C’est dans sa Colombie natale que Juan Gabriel Vásquez nous transporte à travers son roman. Cet auteur est né 1973 en Colombie, à Bogotá. Auteur de huit ouvrages depuis 1997, trois autres de ses œuvres seulement sont traduites en français à ce jour : Les Dénonciateurs, Les Amants de la Toussaint, et Histoire secrète du Costaguana.

En 2007, il a obtenu le prix Qwerty du roman et le prix de la Fundación Libros & Letras du meilleur livre de fiction pour Histoire secrète du Costaguana, et en 2011, le prix Alfaguara du roman pour Le bruit des choses qui tombent.
 

 
Le roman, qui relate une période de la vie du narrateur, est articulé en deux axes. Dans un premier temps nous découvrons ledit narrateur, Antonio Yammara, évoluant dans Bogotá. À quarante ans, il revient sur une période de sa vie durant laquelle il a connu un homme qui l’a profondément marqué. Yammara nous entraîne alors dans sa jeunesse au cœur de la capitale colombienne. C’est un jeune homme d’une vingtaine d’années quand il rencontre Ricardo Laverde dans une sombre salle de billard du centre-ville de Bogotá. Laverde est un homme plus âgé que lui, secret, très mystérieux et il attire la curiosité du narrateur. Les deux hommes se lient d’une relation semblable à l’amitié, mais le jeune homme ne peut pourtant pas percer le mystère qui pèse sur Laverde. Un jour, alors que les deux hommes marchent dans la rue, Laverde se fait descendre par deux motards. Yammara est blessé dans l’accident et tombe alors dans une profonde dépression. Quand une femme l’appelle, lui disant qu’elle est la fille de Laverde, il comprend qu’il doit percer le mystère qui gravite autour de la mort de cet homme mystérieux pour pouvoir sortir de son angoisse permanente.

 

« Nul ne sait à quoi sert le souvenir, s’il s’agit d’un exercice profitable ou qui peut se révéler néfaste, ni en quoi l’évocation du passé peut changer ce que l’on a vécu, mais, pour moi, me remémorer Ricardo Laverde est devenu un besoin urgent. »[2]

 

 

Dans la deuxième partie du roman, il part alors dans la campagne colombienne rencontrer Maya, la fille de Laverde. Avec elle, il va comprendre les secrets de l’homme qui l’a bouleversé. Le narrateur ouvre alors les yeux sur la multiplicité des costumes que peut endosser un homme dans sa vie, et sur l’extrême facilité avec laquelle les hommes arrivent à dissimuler les pires facettes d’eux-mêmes.  Avec la jeune femme, ils vont revenir sur la vie de cet homme, sur son passé et ce qu’il a changé pour les générations futures, mais aussi et surtout sur la vie de la Colombie dans les années 70 où ils ont tous deux grandi. Ils vont parcourir ensemble cette période dans laquelle ont vécu leurs parents, période de l’émergence des cartels et de la violence du pays et ainsi faire surgir les origines de la situation actuelle de la Colombie.

Plus que narrer la vie de personnages, Juan Gabriel Vásquez pose dans ce roman la question de la transmission. Transmission, ici, d’un pays par les générations précédentes. L’auteur s’interroge sur les raisons des changements de la vie en Colombie, et de manière plus générale, de la façon dont chaque génération bouleverse et influence son temps et peut faire évoluer la situation d’un pays. L’auteur n’émet pourtant aucune critique sur ces bouleversements, ne prend aucun parti quant aux générations précédentes qui ont changé la Colombie. Il nous mène à une réflexion profonde et personnelle, mais sans réel jugement, sur cette question de transmission. L’une des thématiques qui resurgit fréquemment dans ce roman est le problème du souvenir. Le souvenir est-il un exercice profitable ou néfaste, et que peut-il produire sur nous ?  En revenant sur la vie en Colombie dans les années 70, il prouve que parfois, se souvenir est juste nécessaire à l’explication de faits actuels.

Un autre des thèmes abordés est celui du lieu. Lieu dans lequel nous évoluons tous les jours, lieu qui nous représente et parfois même nous influence. Tout d’abord, la ville, Bogotá. Le narrateur ressent la ville de Bogotá dans laquelle il évolue. La description des rues, des monuments, de l’ambiance de cette ville est aussi une part de la description du narrateur. Celui-ci, qui circule dans Bogotá, est rendu anxieux par cette ville autant que par l’assassinat de son ami. C’est une Bogotá obscure, dangereuse et angoissante qui nous est dépeinte, et qui s’accorde aux sentiments et à la vie de ce narrateur torturé. Puis, dans la deuxième partie du roman, la campagne colombienne nous est dépeinte. Lorsque le narrateur sort de Bogotá, il va, en partant à la campagne, se libérer de l’état d’éternelle angoisse qui l’oppressait. On voit donc ici l’influence de l’endroit dans lequel nous évoluons, car le narrateur semble s’ouvrir de nouveau à la vie en sortant de cette ville qui l’oppressait et en découvrant un mode de vie différent du sien.

Ces thèmes abordés sous la plume de Juan Gabriel Vásquez donnent lieu à un roman magnifique, très émouvant, que l’on traverse du début à la fin sans plus pouvoir s’arrêter. Le narrateur nous emporte avec lui dans les recherches sur cet homme mystérieux, de sorte que sa quête devient la nôtre et que nous ressentons nous aussi au fil du livre ce besoin grandissant de savoir. Un roman riche et passionnant, à dévorer !


Julie, 1ère année éd.-lib. 2012-2013
 

Notes

[1] VÁSQUEZ, Juan Gabriel, Le bruit des choses qui tombent, Seuil, 2012, p. 37.

 [2]  VÁSQUEZ, Juan Gabriel, Le bruit.

 

 

 


 

Repost 0
27 décembre 2012 4 27 /12 /décembre /2012 07:00

Jean-Rolin-Josephine.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jean ROLIN
Joséphine

Gallimard, 1994
Points, 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

jean-rolin.gifUn mot sur l’auteur

Jean Rolin est né en 1949. C’est d’abord un journaliste qui a réalisé beaucoup de reportages pour des journaux comme Libération, Le Figaro, L’Événement du jeudi ou Géo. Il est connu comme un homme solitaire et voyageur. Petit, il a vécu entre la Bretagne et le Congo, suivant son père qui était médecin militaire. Il a donc toujours été dans une démarche de voyage et d’observation. Il est ainsi devenu surtout reporter et c’est ce travail qui lui a rapporté le prix Albert Londres en 1988.

Il est aussi connu pour son activité d’écrivain ; il est auteur d’essais, de chroniques, de nouvelles et de romans. Il a obtenu le prix Médicis en 1996 avec L’Organisation.

 Il est souvent dans une démarche descriptive de sociétés, de groupes humains, de paysages urbains et portuaires…  Par exemple Terminal frigo, en 2005, ou Traverses en 1999. Dans son dernier roman, paru en 2011, il raconte l’hypothétique kidnapping de Britney Spears par des groupes terroristes et s’interroge sur les conséquences que ce genre d’événement aurait sur le monde (Le ravissement de Britney Spears). La démarche est donc toujours un peu journalistique.

C’est ce qui fait que Joséphine est un récit particulier sans son œuvre.

 

Résumé

Joséphine est publié en 1994. La jeune femme dont il est question est celle avec qui il a passé trois ans de sa vie avant qu’elle ne décède d’une overdose dans la nuit du 25 au 26 mars 1993, à l’âge de 32 ans. C’est dans un texte très court, quatre-vingts pages, avec des chapitres très courts eux aussi, qu’il nous livre des fragments de cette relation, en dévoilant l’image de celle qu’il a aimée, une femme dévorée par une fragilité extrême qui la pousse toute entière dans la drogue, instable et en déséquilibre constant. Il raconte leurs années communes par scènes, de façon parfois très objective, et c’est un peu ce qui est déroutant au début car il jongle entre des scènes totalement ordinaires et d’autres pleines de poésie. On peut parler de « scènes » parce que, en même temps, on retrouve le journaliste qui raconte tout en détail et de façon totalement neutre. Le récit fait un peu l’effet d’un album photo. Ce n’est pas écrit en continu, c’est plein de moments qu’il faut relier sans arrêt les uns aux autres comme un fil de souvenirs.

 

Des souvenirs tendres

Pendant tout le récit, Jean Rolin décrit Joséphine comme une femme-enfant fragile et éphémère. D’un soir où elle danse sur la piste du casino de la Rochelle « comme un petit enfant », il écrit :

 

 « Jamais peut-être je ne l'ai vue aussi belle, aussi déchirante, si légère, et comme embarrassée de cette légèreté, qu'elle donnait en même temps l'impression d'être près de tomber et de ne tenir à la terre que par un fil. » (p. 22).

 

 Le caractère enfantin de la jeune femme est attendrissant, et il évoque des souvenirs d’elle qui l’ont touché par leur innocence, comme ce petit moment sur une plage de Saint-Martin de Ré :

 

 « Dans ce souvenir […], Joséphine est insouciante et gaie – les jambes de son pantalon retroussées jusqu’au-dessus du genou, à la limite de l’eau, elle touche du bout du pied, avant de le retirer aussitôt avec des cris perçants, les gélatineuses coupoles d’énormes méduses échouées dont je viens de lui assurer qu’elles ne sont pas venimeuses, et elle court de l’une à l’autre, chaque fois reproduisant les mêmes gestes et criant pour que je lui renouvelle l’assurance que ces méduses échouées sont inoffensives […] » (p. 60).

 

Joséphine c’est un « lutin extraterrestre », trop maquillée, trop habillée, avec de trop grosses boucles d’oreilles, un manteau bleu et de trop hauts talons. Elle est tout le temps en demande d’amour et va jusqu’à filmer son compagnon pour avoir une image de lui disant qu’il l’aime et  pourquoi il l’aime.

 

Une écriture lucide et objective

On comprend vite que Joséphine n’a le côté charmant de l’enfant que lorsqu’elle est de bonne humeur. Le reste du temps, cette jeunesse se déclare par une hypersensibilité, à cause de laquelle elle fait des dépressions passagères mais violentes, où elle tombe dans la drogue. Dans ses moments de lucidité elle déteste sa faiblesse :

 

« Ce jour-là, caressant la saignée de ses coudes marquée de traces déjà estompées de piqûres, elle me fit part de son projet de subir une opération bénigne afin de les faire disparaître, tant elle était décidée à bannir jusqu’au souvenir de s’être jamais droguée. » (p. 19).

 

Le fait qu’elle continue alors qu’elle veut s’en sortir, c’est quelque chose que lui a du mal à comprendre. Rolin se soumettait lui-même à l’héroïne avec elle dans les premiers temps.

Dans son récit, la mort de Joséphine est en grande partie de sa faute :

 

« Il m’était difficile de comprendre pourquoi elle retombait aussi régulièrement dans quelque chose qu’elle redoutait et détestait autant que l’héroïne, si ce n’est peut-être parce que, dans sa peur panique d’être abandonnée, ou de n’être pas assez aimée, il lui fallait sans cesse éprouver jusqu’au fond de quel abîme l’homme qu’elle aimait irait la rechercher […]. Je suis convaincu que c’est là l’une des causes de sa dernière rechute, et que peut-être elle est morte d’avoir cru que j’avais interrompu mes recherches […] ». (p. 36-37)

 

On sent une grande culpabilité.

Par ailleurs, il ne décrit pas du tout une relation parfaite car outre l’évidente difficulté de vivre avec l’héroïne, c’est une liaison assez conflictuelle et souvent pour des malentendus. Joséphine ressent la moindre dispute comme une agression. Quant à Jean Rolin, il dit ceci de lui-même :

 

 « Je n’ai jamais pu lui en vouloir très longtemps. Mais c’était toutefois tout de même assez pour la laisser parfois toute pantelante, affolée – ce qu’attestent certaines notes que j’ai retrouvées dans ses carnets – tandis que, de mon côté, j’étais assez assuré de ses véritables sentiments, et aussi des miens, pour ne plus souffrir de ces querelles sitôt qu’elles avaient pris fin […]. » (p.14).

 

Ils se disputent pour des bêtises et Rolin ne cache pas qu’il s’emporte souvent pour une question d’orgueil. Il évoque par exemple un souvenir au moment de Noël où ils dînent tous les deux dans une brasserie, et Joséphine fait des remarques par rapport à la cuisine, au service et au décor. Il le prend très mal et fait une scène, alors qu’il écrit lui-même que la nourriture était médiocre.

 

 

Un récit journalistique

L’auteur égrène ainsi un flot de souvenirs, agréables ou pas, et il n’y a aucune idéalisation de Joséphine. Il la décrit exactement telle qu’elle était et n’hésite pas à dévoiler des petites choses de leur quotidien qui n’ont pas vraiment de valeur pour nous, mais ce sont des souvenirs que lui a d’elle, et qui ne sont pas forcément très valorisants :

 

« À la Rochelle, où je n’étais pas revenu depuis le dernier séjour que j’y fis avec elle voilà près de deux ans, j’ai retrouvé dans un placard un vieux pull qu’elle portait pour dormir, un jean dont la taille […] évoque ses mensurations délicieuses de jeune fille, deux tubes d’une crème décolorante qu’elle utilisait, selon l’expression consacrée entre nous, pour "faire sa moustache" (et comme l’application de ce produit coïncidait généralement avec un lavage de cheveux, elle vaquait ensuite aux autres soins de sa toilette un turban noué sur la tête, ce qui faisait ressortir la longueur et la minceur de son cou, et sa lèvre supérieure soulignée d’un trait bien épais de crème blanche, car c’était un de nos points de divergence que sa manie d’user avec prodigalité de tous les produits onctueux – qu’il s’agît de dentifrice, de beurre ou de crème hydratante – dont elle me reprochait toujours de n’user quant à moi qu’avec une ridicule parcimonie) […]. » (p.11).

 

Puis y a toujours ces descriptions « à la Rolin » de paysages urbains et portuaires qu’il adore.

Il évoque le « charme lugubre des quais déserts, des rails luisants, des enchevêtrements de poutrelles ou de l’éclairage au sodium » du port de la Pallice. En fait il en fait presque des tableaux : « La lumière était magnifique, et le port animé d’une activité inhabituelle : un cargo gabonais déchargeant des grumes, un vraquier soviétique déchargeant des grains, un navire auxiliaire de la Royal Navy en escale technique. » (p.18).

 

Mon avis

J’ai adoré ce livre, parce qu’il est plein de poésie, sans être larmoyant, reste très simple et totalement sobre, voire presque froid à certains moments, et notamment envers lui-même puisqu’il n’hésite pas à donner une image de lui qui n’est pas forcément  très reluisante.

Mais au final on sent au travers de toutes ces disputes inutiles et de la détresse de Joséphine qu’il se sent coupable, et ce livre apparaît un peu comme une sépulture, destinée à laisser une trace d’elle. Et pour finir, ce dernier passage, qui reflète à mon sens toute la beauté de l’écriture d’un Jean Rolin amoureux :

 

« Dans le petit carnet à couverture bleue – sur laquelle elle avait collé deux décalcomanies d'abeilles jaune et noire – Joséphine, sous la date du mardi 28 avril 1992, a écrit ceci : "Je peux définir l'amour : l'amour, c'est la possibilité de se dissimuler dans un être, d'oublier qu'on existe […]. Je deviendrai normale pour garder son corps. Je garderai son corps. Il ne le perdra jamais complètement. J’en prendrai soin. Je crois que je peux y arriver, je peux me fixer ça comme objectif." Je ne sais pas au juste pourquoi je reproduis ces notes, convaincu que le déchirement qu'elles me causent, nul ne peut s'en faire la moindre idée. Et je les reproduis pourtant comme si quelqu'un qui ne l'a pas connue, qui ne l'a pas perdue, pouvait en les lisant être transi d'amour pour Joséphine au point de vouloir comme elle "oublier qu'il existe". » (p.63).
 

 

Céline C., AS bibliothèques 2012-2013

 

 


Repost 0
26 décembre 2012 3 26 /12 /décembre /2012 07:00

Gregoire-Bouillier-Rapport-sur-moi.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

Grégoire BOUILLIER
Rapport sur moi
Allia, 2002
J’ai lu, 2004
 
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Gregoire-Bouillier.jpgGrégoire Bouillier est né le 22 juin 1960 à Tizi-Ouzou, en Algérie. Arrivé en métropole à l’âge de trois ans, il vit à Paris. Après avoir été peintre et chroniqueur dans différents journaux, il publie son premier livre, Rapport sur moi, en 2002 et obtient le prix de Flore. Il est également l’auteur de L’Invité mystère (2004) et de Cap Canaveral (2008).
 
 

Il s’agit de lui. De Grégoire. De sa vie. Des tragédies ou des banalités, c’est selon. Selon le point de vue. Là où beaucoup ne verraient que des histoires d’enfant sans importance ou de pauvres déambulations d’adulte parmi d’autres, l’auteur/personnage voit des « mythes ». L’histoire d’une vie, donc.
 

 
Une vie et son récit sans concession

Grégoire Bouillier expose certains événements de sa vie. Souvent drôles, parfois tristes. Mais toujours déterminants, d’une façon ou d’une autre. Un voyage aux États-Unis, une bagarre de cour de récré, les quelques tentatives de suicide de sa mère… rien n’est caché au lecteur, tant que cela a de l’importance. Lorsqu’il présente le cadre familial dans lequel il grandit, l’auteur ne cherche pas à voiler certaines choses ou à en arranger d’autres. Il nous décrit des parents libertins, qui l’ont probablement conçu « lors d’une de leurs parties à trois » ; la mère est maniaco-dépressive. Quand il est question de son adolescence, là encore pas de dissimulation. On apprend par exemple qu’à seize ans, il avait l’habitude de s’échapper la nuit pour observer les prostituées aux alentours des Champs-Elysées pendant de longues heures. Il parle avec la même honnêteté de sa vie d’adulte et confie qu’il vécut plusieurs mois dans la rue, frôlant la folie. C’est donc une vie remplie d’événements drôles, attendrissants, et parfois (on le voit) peu glorieux, qui nous est montrée.

Parler de sa vie, c’est aussi montrer les étapes qui font grandir, les moments où l’on découvre des mondes différents. Alors qu’il est pris dans une manifestation antifranquiste en rentrant de l’école, il constate du haut de ses neuf ans l’existence d’un monde agité par son Histoire : « Le monde n’a pas neuf ans, comme je le croyais : je suis en 1969 et n’occupe le centre de rien. Je ne suis rien. Je suis seul. L’univers ne m’appartient pas ». De cette découverte naîtra un enthousiasme pour « l’immarcescible ampleur de la vie ».  Mais la majorité de ces événements sont, au contraire, présentés comme cause d’une sorte de désillusion, d’une perte de l’innocence. En grandissant, puis une fois adulte, en vieillissant, Grégoire semble subir toutes sortes de coups de la vie. Un événement marquant pour lui survient cette même année : le départ de la famille Fenwick. Son « meilleur ami, [s]on amour d’enfance [la sœur] et leur mère la Déesse » quittent le pays et laissent Grégoire avec son sentiment d’abandon. C’est ainsi qu’il se met à penser que « tout n’[est] que leurre, buée, mouvements ». Les illusions d‘enfant disparaissent une à une au fil du livre. On assiste donc, à travers le récit de ces événements, à l’évolution d’une personnalité.

Ces différents éléments du livre permettent de lier Rapport sur moi à l’autobiographie telle que l’entend Philippe Lejeune. Pourtant, l’œuvre de Bouillier présente certaines particularités qui peuvent troubler le lecteur qui s’attend au simple récit de faits marquants d’une vie…
 


Un rapport particulier au monde

La première page, à elle seule, en dit beaucoup sur ce que sera le livre entier. Il ne s’agit pas pour Bouillier de simplement raconter les moments forts de sa vie. Il montre aussi, et surtout, ce qu’il fait des événements, comment il les vit.

Âgé de sept ans, alors qu’il joue avec son frère dans leur chambre, il voit sa mère tenter de sauter par la fenêtre du cinquième étage.

 

« Alerté par le bruit, mon père la rattrape sur le balcon alors qu’elle a déjà passé une jambe dans le vide. Ma mère hurle et se débat. […] Mon père la tire sans ménagement en arrière et la ramène comme un sac à l’intérieur de la pièce. Dans la lutte, la tête de ma mère heurte le mur et ça fait klong. Visible sur le mur, une petite tache de sang témoigna longtemps de cette scène. Un jour, je dessine au feutre noir des cercles autour pour jouer aux fléchettes […]. »

 

Voilà donc une des particularités du livre. Face à tous ces événements, qui traumatiseraient la plupart des enfants (et qui pourraient donner lieu à des récits autobiographiques éplorés…), Grégoire est en décalage. Il semble vivre les choses autrement. Il les réorganise à sa façon. Cette réorganisation des événements se retrouve tout au long du livre. De cette manière, les plus banals des détails peuvent prendre pour lui une importance déterminante. Dans cette logique, chaque chose a une importance, une place particulière, et semble n’être jamais due au hasard. On retrouve cette idée lorsque Grégoire raconte comment il attrape des staphylocoques dorés à l’âge de quatre ans en léchant de l’eau croupie sur une vitre de train, et comment vingt-cinq ans plus tard il tombe amoureux d’une femme, dans un train…

 

« Quelque vingt-cinq ans plus tard, je rencontrai une jeune fille dans un train qui me ramenait de Berlin […]. Elle s’appelait Laurence, faute peut-être que « l’eau croupie » soit un prénom. Souffrait aussi d’une maladie de peau. Lorsque je réalisai que cette rencontre reconstituait dans les moindres détails ce que mes parents m’avaient dit sur la manière dont j’avais attrapé des staphylocoques dorés, j’éclatai de rire ».

 

Le rapport de Grégoire aux événements qui se produisent dans sa vie est donc déterminé par les idées, les représentations qu’il s’en fait. C’est aussi pour cette raison que le livre ne relate pas les étapes de sa vie en suivant le fil des années, mais de façon non chronologique, en fonction de ces représentations. Et de cette manière, c’est une conception originale de la vie et de la littérature qui apparaît.
 
 

Vivre sa vie, ou lire un livre

C’est à travers des métaphores et de nombreux jeux de mots, on l’a vu, que Bouillier développe sa vision du monde et de ce que peut être l’autobiographie. Plusieurs passages sont, en outre, plus explicites à ce sujet. Dès la page 38, il dit s’être « rend[u] compte que [s]on existence était structurée par le langage ». Puis, plus loin dans le livre, il fait apparaître la notion de « mythe » (p. 103) et la développe en parlant de l’importance capitale qu’a eue dans sa vie la lecture de L’Odyssée. Il compare à plusieurs reprises ce qui lui arrive dans la vie avec des passages ou des personnages de l’œuvre d’Homère. Les visages des quatre femmes de sa vie représentent ainsi pour lui ceux de Calypso, Circé, Nausicaa et Pénélope ; et chacune d’elles a eu un rôle dans sa vie semblable à celui de la nymphe, de la magicienne, ou de la femme du héros dans L’Odyssée. Le réel et la fiction finissent donc par entretenir des liens étroits… Ainsi, lorsque l’on approche de la fin du livre, Grégoire énonce clairement sa vision de la vie :

 

« Il existait une dimension mythologique des êtres et des situations et elle donnait à la réalité une envergure qui lui est refusée d’ordinaire. »

 

Cette perception du monde est également liée à la conception que Bouillier se fait de la littérature, et plus particulièrement de l’autobiographie. Ainsi, dans un entretien accordé à Fluctuat, il s’explique sur le titre de son livre, Rapport sur moi :

 

«  Rapport, cela veut dire "action de raconter ce que l’on a vu, ce que l’on a entendu", et tout de suite, je me suis dit que cela définissait un espace dans lequel la réalité elle-même pouvait être perçue comme une fiction, au lieu de s’opposer à elle. Et cela change tout. […] Tous mes livres sont ainsi des "rapports", qu’il me plaît assez de considérer comme un genre littéraire à part entière ».

 

Parcourir ce Rapport est une expérience à la fois curieuse, drôle et mélancolique. Après cette lecture, notre conception de ce que peut être le récit de soi se trouve ébranlée. L’autobiographie, ou l’histoire d’une vie. C’est-à-dire une vie d’histoires.
 


Pour (re)découvrir le livre autrement, on peut voir une partie de l’adaptation de Rapport sur moi qui a été faite au théâtre en 2007 par Anne Bouvier, avec Mikaël Chirinian.
 
http://www.dailymotion.com/video/x998zr_rapport-sur-moi-de-gregoire-bouille_creation
 


Christophe, AS Bib 2012-2013

 


Repost 0
25 décembre 2012 2 25 /12 /décembre /2012 07:00

Jean-Baptiste-Para.JPG  Samedi 24 novembre. 14h00. Paris. C'est à la terrasse d'un café proche de la Maison de la Poésie, rue Saint-Martin, que nous avons donné rendez-vous à Jean-Baptiste Para, traducteur de l’italien et du russe, rédacteur en chef de  la revue littéraire Europe et directeur de la  collection étrangère « D'une voix l'autre » chez Cheyne éditeur. Jean-Baptiste est déjà arrivé. Entouré de Jean-François Manier et Florence Buti de  Cheyne éditeur, il finalise son intervention à la Maison de la Poésie autour de la collection « D’une voix l’autre » qui aura lieu à 16h. En attendant, il a accepté de nous parler de son activité de traducteur.
 


Vous traduisez de l’italien et du russe, alors pourquoi ces deux langues très différentes ?

Pour expliquer ce qui m’a conduit vers ces deux langues, je dois faire état d’une énigme dont j’ai pris conscience assez tardivement et qui s’énonce en termes très simples : pourquoi la traduction est-elle devenue si importante pour moi ? Ici, il me faut faire un détour par la biographie, plus précisément par l’enfance. Il se trouve que mes parents étaient originaires d’Italie, des hautes montagnes du Piémont. Dans ce pays, on ne parlait pas du tout l’italien, mais l’occitan. La langue d’oc était en effet pratiquée par des minorités peuplant les parties hautes de quatorze vallées distribuées en éventail, du Mont Cenis au col de Tende. Notre village était un lieu reculé, quasiment en dehors de l’histoire. Le mode de vie y était archaïque et particulièrement rude pour les paysans et les bergers qui y vivaient. L’agriculture n’était en rien mécanisée. On ne cuisait le pain pour la famille qu’une fois par an. Il devenait d’une dureté minérale. C’est pour décrire un état de dénuement que je vous parle de cela. Je passais l’essentiel de l’année à Paris où j’étais scolarisé, mais pendant les mois d’été nous retournions là-bas. Ouvriers à Paris, mes parents redevenaient alors paysans pour aider mes grands-parents aux travaux des champs, aux moissons et à la transhumance. À Paris, je parlais le français. Lorsque nous retournions en Italie, une fois descendus du train à Turin, nous devions prendre un car, et sur le chemin qui menait à la gare routière, j’entendais parler l’italien. Dans l’autocar, j’entendais parler le piémontais. Une fois arrivés au village, notre idiome était l’occitan. J’étais donc entouré d’un cercle de langues. Il faut encore y ajouter le latin de la liturgie et des prières, langue dans laquelle je savais réciter l’équivalent de pages entières sans quasiment en comprendre un mot. Être traversé par une langue qui vous habite mais dont le sens reste mystérieux, c’est une sensation extraordinaire. J’ai ressenti quelque chose d’analogue dans la première expérience véritable que j’ai pu faire de la poésie, en découvrant Rimbaud au sortir de l’enfance. Sans doute ai-je alors été fasciné par les miroitements entre le sens et l’énigme, entre ce que je comprenais et ce qui demeurait absolument insondable. Pour une large part, le magnétisme du texte tenait certainement à une tension entre les affleurements du sens et la réserve d’ombre. Le fait d’avoir gravité dans un cercle de langues et l’obéissance à la sensibilité poétique qui s’éveillait en moi, ont certainement déterminé, sans que j’en prenne alors conscience, une disposition à la traduction.

L’italien, je l’ai étudié à Paris, au lycée. Entre ma seizième et ma vingt-cinquième année, j’ai passé beaucoup de temps en Italie, j’y ai fait de nombreux séjours et je me suis initié à sa littérature, du Moyen Âge au XXe siècle. Ma relation à la Russie et à la langue russe est très différente. Sa source première est cachée dans la liste des jeunes gens de mon village que Mussolini avait envoyé combattre sur le front russe et qui ne sont jamais revenus. Mon premier contact avec la Russie, ce sont les noms des morts que mon regard rencontrait chaque jour : ils étaient gravés dans la pierre, près du porche de l’église située à deux pas de notre maison. Je suis obligé d’abréger, d’omettre des détails et des événements intermédiaires pour en venir à un autre épisode déterminant : la chute de l’URSS en août 1991. Lorsque j’ai appris la nouvelle, je me trouvais dans le sud de l’Angleterre, hébergé par une famille qui élevait des chevaux. L’un des chevaux était devenu fou. Il tournait sans fin sur lui-même. Ce soir d’été-là, à l’instant même où dans le salon la radio annonçait la fin de l’Union soviétique, un coup de feu a retenti et, tournant mon regard vers la baie vitrée, j’ai vu le cheval s’effondrer dans la prairie. Le vétérinaire avait dû l’abattre. Les deux images se sont entrechoquées : la mort du cheval et la mort de l’URSS. J’en ai été bouleversé. Depuis ce jour, par un processus intime que je ne peux détailler ici, je n’ai eu de cesse d’étudier l’histoire de la Russie, depuis la Rus’ de Kiev jusqu’à l’époque contemporaine. Or, pour comprendre non seulement l’histoire d’un pays, mais aussi sa civilisation et les structures profondes de son imaginaire, il faut également étudier à fond sa littérature. J’ai donc appris le russe en autodidacte pour accéder le plus directement possible à la littérature russe.

J’entretiens un rapport très différent avec ces deux langues, l’italien et le russe. Quand je tente de traduire un poème russe, je lis d’abord le texte pour m’imprégner de son rythme et de ses sonorités. J’en caresse la charpente verbale, mais le sens ne m’est pas d’emblée intégralement apparent, en raison de mes lacunes lexicales. Lorsque je lis un poème en italien, la perception globale est immédiate. Elle inclut tout le spectre des significations. Pour le russe, en revanche, le sens émerge progressivement, par lente élucidation. Dans l’art de l’icône, le peintre chargé de peindre le visage et les mains procède par couches, des pigments plus sombres aux plus clairs, et c’est ainsi qu’il fait émerger peu à peu le visage à la lumière. Quand je traduis du russe, c’est le visage du poème qui apparaît lentement dans sa propre lumière. Je me dis qu’avoir appris le russe dans les conditions où je l’ai fait, c’est un peu comme avoir appris en solitaire une langue ancienne : vous ne l’apprenez pas pour la parler. Le russe est une langue que j’ai d’autant moins l’occasion de parler que, lorsque je me rends en Russie, c’est en général dans des zones à l’écart des centres urbains.



Vos traductions émanent-elles de choix personnels ? Selon vous, est-il nécessaire de ressentir de l’enthousiasme pour un texte pour en faire une bonne traduction ?
Lucio-Marini-Jean-Baptiste-Para.gif
Dans mon cas, la traduction n’est pas une profession. C’est seulement un versant de ma pratique de la poésie. De quoi vivent les poètes ? En aucun cas de ce pour quoi ils vivent. Ils n’escomptent pas tirer de la poésie les moyens matériels de leur subsistance. D’où, paradoxalement, leur absolue liberté.

Antoine Vitez disait : « On est convoqué devant le tribunal du monde à traduire. C’est presque un devoir politique, moral, cet enchaînement à la nécessité de traduire les œuvres. » Si je considère moi aussi la traduction comme une obligation, c’est par analogie avec le système du don et du contre-don. Je veux dire par là que lorsque vous lisez un texte, s’il y a commotion et si vous recevez beaucoup du poème, vous sentez s’imposer à vous le devoir d’offrande. Que l’auteur soit vivant ou non. Il arrive même que la relation soit encore plus intense quand l’auteur est mort. Dans la traduction de poètes qui ne sont plus parmi nous, un lien infiniment vivant peut s’établir. La traduction m’aura permis d’entrevoir ce que signifiait, dans un registre profane, tout à fait dégagé de la sphère religieuse, la communauté des vivants et des morts.

Traduire un poème, c’est à chaque fois une expérience neuve, même si vous avez déjà une pratique de la traduction, même si vous n’êtes pas novice. Chaque poète, chaque poème, c’est toujours quelque chose d’absolument nouveau qui vous reconduit à un état de nudité : vous vous sentez démuni, et c’est dans cette condition qu’il vous faut trouver le chemin. Vous ne pouvez pas vous appuyer sur votre acquis, il faut même complètement l’oublier. La seule chose qui vous permette d’assurer votre pas, plutôt qu’un savoir positif, c’est la conscience d’erreurs à ne pas commettre. C’est-à-dire qu’on sait moins ce qu’il faut faire que ce qu’il ne faut pas faire. Si l’on peut parler d’une expérience de la traduction, ce n’est donc pas au sens d’une accumulation de solutions disponibles. Je dirais plutôt qu’il s’agit d’une expérience active de quelques ornières dans lesquelles ne pas se fourvoyer.



Par rapport à la traduction de la poésie, c’est un domaine particulier, et il y a une espèce de théorie de l’intraduisible autour de ce genre ? Quel est votre avis sur la question ?
Alberto-Nessi-Jean-Baptiste-Para.gif
Le fait de savoir que les amours ne sont pas éternelles, nous empêche-t-il de tomber amoureux ? En aucun cas ! De la même façon, savoir qu’une impossibilité ultime pèse sur l’acte même de traduire ne compromet ni le désir ni le devoir de le faire.

Je crois que les statuts respectifs du texte original et de la traduction ne sont pas identiques. Le texte que vous traduisez est dans un état stable. Le poème de Pouchkine ou de Leopardi est là, il ne sera plus sujet à retouches ou modifications. Une traduction est dans un état stationnaire. Pour le moment elle paraît stable, mais elle est susceptible d’être retouchée, ou bien un autre traducteur viendra et proposera du même poème une traduction différente. En outre, une traduction court toujours le risque du vieillissement. Elle voudrait regarder jusqu’au fond de l’avenir, mais elle se sait périssable.

Je voudrais cependant resserrer ma réflexion sur un aspect plus « existentiel », et tenter de dire en quoi la traduction est en rapport avec une forme de vie. Au commencement, traduire c’est se mettre à l’écoute silencieuse d’une autre parole. C’est lire quelques vers au matin et y repenser au fil de la journée. C’est abriter en soi le poème comme le noyau d’un fruit que l’on garde en bouche et que l’on mâchonne sans le briser pour en tirer toute la saveur. Au commencement était l’écoute. Elle persévère, s’affine, devient de plus en plus sensible grâce à l’exercice assidu. On écoute des sons, des images, des pensées. On entend une voix qui renaît sous le silence des lettres. Cette voix devient une présence qui envahit doucement notre pensée. On n’entend plus seulement un timbre de voix, mais aussi une texture particulière du silence…

La traduction est l’une des formes les plus discrètes et les plus durables de l’hospitalité. Dans un monde dominé par les rivalités, meurtri par les conflits et les formes violentes du rejet de l’autre, dans un monde qui est simultanément soumis à une homogénéisation qui déracine les cœurs et lamine les âmes, qui tend à uniformiser le temps, à le rendre orphelin de toute profondeur mémorielle et culturelle, nous sommes en quête d’un nouvel équilibre. Maurice Blanchot disait que les traducteurs étaient « les maîtres cachés de notre culture ». Ils sont aussi, modestement, des maîtres d’hospitalité.

On doit parler de modestie, car on ne peut oublier à quel point cette entreprise est gravée d’incertitudes. Une image me vient à l’esprit : le traducteur est devant le poème comme devant un incendie. Il sait qu’il ne sauvera pas tout des flammes. Le poète Claude Esteban disait que les traductions étaient des « poèmes parallèles ». On sait que dans une de nos géométries, les parallèles se rejoignent à l’infini. Il s’agit sans doute d’un horizon improbable, mais nous avons besoin d’horizons pour cheminer, pour nous exposer au hasard des rencontres et à la circulation des paroles. Lorsque la parole ne circule plus, l’homme meurt.



Êtes-vous en contact avec certains auteurs pendant la traduction de leur(s) œuvre(s) ?

Oui, cela arrive, mais pas toujours. Interroger l’auteur sur tel passage du livre qu’on est en train de traduire peut permettre de lever certaines interrogations et certains doutes. Par exemple, quand un mot a un double ou un triple sens dans une langue étrangère, il n’a pas nécessairement le même double ou triple sens en français. Dans un poème, le contexte ne suffit pas toujours à déterminer l’option prioritaire. Il est si rare que l’on parvienne à conserver dans son intégralité cette « explosion » de sens. Il faut le plus souvent choisir et trancher pour l’une des significations. Consulter l’auteur peut alors aider le traducteur à faire son choix. Précisons cependant qu’on ne traduit pas des mots, terme à terme, mais un poème, et que d’autres facteurs entrent en jeu dans un choix qui ne se résume pas à un dilemme lexical.



Pensez-vous que le fait que vous soyez aussi écrivain ait une influence sur vos traductions ?

Il me semble qu’il y a coïncidence entre ce qui pousse à écrire un poème et ce qui pousse à traduire un poème. Il ne s’agit pas tant d’influence que de relations intimes au sein du couple écrire-traduire. Dans les deux cas, il y a rapport avec une intensité du langage, et peut-être même avec son érotisation entendue au sens large. La différence évidente réside dans un seul point : la traduction part d’une plénitude, il y a déjà un texte en vis-à-vis, alors que pour l’écriture il n’y en a pas, et peut-être prend-elle origine dans ce manque.



Vous dirigez la collection étrangère bilingue « D’une voix l’autre » de Cheyne éditeur. Avez-vous un réseau de traducteurs avec lesquels vous avez l'habitude de travailler pour cette collection ?
 
On recense deux cas de figure. Lorsqu’à ma propre initiative je souhaite voir un livre paraître dans la collection, je cherche un traducteur ou une traductrice à qui le confier. Parfois, l’initiative revient au traducteur qui propose à l’éditeur un travail qu’il a déjà partiellement ou entièrement achevé. Le texte original est joint à la traduction. S’il s’agit d’une langue que je pratique, je suis en mesure de lire l’original. Mais je ne commence pas tout de suite par une lecture croisée. Non, je lis d’abord intégralement le texte français. Mon attention est celle d’un lecteur en état de réceptivité, pas celle d’un examinateur qui compare ligne à ligne, vers à vers. C’est dans un second temps seulement que j’entreprends une lecture « en miroir », si ma compétence linguistique le permet.



 Pour vous, quel est l’intérêt que la collection « D’une voix l’autre » soit bilingue ?

C’est un luxe ! C’est assez rare, cela ne se fait plus tellement. Selon moi, il n’est pas rédhibitoire de ne pas publier en édition bilingue une belle traduction. Mais il est vrai qu’on peut avoir un réel plaisir à disposer de l’original en vis-à-vis. D’autant qu’en poésie, contrairement au roman par exemple, il est souvent plus difficile de se procurer les textes en version originale.



Vous n’avez pas traduit que de la poésie ?

J’ai principalement traduit de la poésie mais pas exclusivement. Il m’est aussi arrivé de traduire des articles et des essais, notamment pour Europe. Dans ce dernier cas, je le fais de façon bénévole, sensible au fait que la revue doit publier davantage de traductions qu’elle n’est en mesure d’en rétribuer. J’ai également traduit quelques écrivains dont la prose m’importait, en particulier Giorgio Manganelli et Cristina Campo. Mais avec les années, le désir est enclin à resserrer ses forces sur ce qui lui tient le plus à cœur, et donc pour moi la poésie.



Que pensez-vous du statut du traducteur en France ?

Je crains de ne pas être la personne la mieux à même de réfléchir avec pertinence sur cette question. Comme je vous l’ai dit, je n’ai pas fait de la traduction mon métier. Ayant collaboré avec des revues de poésie et des petits éditeurs, je suis conscient que ni les uns ni les autres ne disposent de gros budgets. La traduction est un travail qui nécessite à la fois une haute compétence, beaucoup de soin et beaucoup de temps. Du point de vue des éditeurs dont je parle, la traduction est onéreuse, alors que du point de vue des traducteurs, les tarifs en vigueur ne rémunèrent pas toujours le travail à sa juste valeur. Pour avoir une vue beaucoup plus précise et plus large sur cette question, je ne peux que recommander de consulter le rapport de Pierre Assouline sur « La condition du traducteur », disponible sur le site du Centre National du Livre, ainsi que le site de l’Association des Traducteurs littéraires de France (ATLF).



Marie Savoret et Elsa Pallot, LP éditeur.
 
 

 

Biographie de Jean Baptiste Para

Jean Baptiste Para est né à Paris en 1956. Il est poète, traducteur et critique d’art français. Il a suivi des études de langues et de lettres classiques. De 1994 à 2004, il a animé avec André Velter, l'émission Poésie sur parole diffusée sur France Culture. Il a débuté en 1980 comme chroniqueur des arts et secrétaire de rédaction à la revue littéraire Europe, dont il est aujourd’hui le rédacteur en chef. Il dirige également la collection « D’une voix l’autre » de Cheyne éditeur consacrée à la poésie étrangère traduite.


Traduction - bibliographie (poésie) :

Giuseppe Conte, Le manuscrit de Saint-Nazaire. Maison des écrivains étrangers et des traducteurs, 1989.
Giuseppe Conte, Les Saisons. Royaumont, 1989.
Giuseppe Conte, L'océan et l'enfant. Arcane 17, 1989.
Camillo Sbarbaro, Copeaux. Feux follets. Clémence Hiver, 1992.
Camillo Sbarbaro, Pianissimo. suivi de Rémanences, traduit de l'italien par Jean-Baptiste Para, Bruna Zanchi et Bernard Vargaftig, Clémence Hiver, 1992.
Milo de Angelis, L'océan autour de Milan. Maison Écrivains Étrangers Traducteurs, 1994.
Alberto Nessi, La couleur de la mauve - Il colore della malva. Empreintes, 1996.
Giuseppe Conte, Villa hanbury et autres poèmes. L'Escampette, 2002.
Alberto Nessi, Algues noires - Alghe nere. Maison des écrivains étrangers et des traducteurs de Saint Nazaire, 2003.
Vera Pavlova, L'animal céleste, traduit du russe par Jean-Baptiste Para et Hugo Para. L'Escampette, 2004.
Lucio Mariani, Connaissance du temps. Gallimard, 2005.
Fabio Scotto, Le corps du sable. L’Amourier, 2006.
Antonella Anedda, Nuits de paix occidentale. L’Escampette, 2008.
Lucio Mariani, Restes du jour. Cheyne éditeur, 2012.

 

 

En revues, traductions de Vélimir Khlebnikov, Nikolaï Zabolotski, Olga Sedakova et d’autres poètes russes.

Traduction - bibliographie (autres genres) :
Giorgio Manganelli, Centurie. Éditions W, 1985.
Giorgio Manganelli, Amour. Denoël, 1986.
Antonio Tabucchi, Les Oiseaux de Fra Angelico. Christian Bourgeois, 1989.
Cristina Campo, Les impardonnables, traduction de Jean-Baptiste Para, Francine Martinoir et Gérard Macé. Gallimard (l’Arpenteur), 1992.
Antonio Tabucchi, Une malle pleine de gens, Essai sur Fernando Pessoa. 10/18, 2002.
Alberto Savinio, Angélique ou La nuit de mai. Arcane 17, 2003.

 

 

Prix de traduction :


1987 : Prix Laure Bataillon pour la traduction de l'italien de Amour de Giorgio Manganelli.
1989 : Prix de traduction Nelly Sachs pour la traduction de l'italien de L'océan et l'enfant de Giuseppe Conte.

 

 


Repost 0
Published by Marie et Elsa - dans traduction
commenter cet article
24 décembre 2012 1 24 /12 /décembre /2012 07:00

Ritournelles-video-poesie.JPG   
Dans le cadre de la treizième édition du festival de littérature et d'arts contemporains Ritournelles, consacrée à la « cinémalittérature », avait lieu mardi 4 décembre à  l'Oara une soirée vidéo-poésie. Le programme du festival  décrit la vidéo-poésie de la manière suivante : « formes hybrides de la rencontre entre poètes et artistes contemporains vidéastes – Imaginaires croisés entre textes et images. »

En effet, tel était le programme de cette soirée qui comportait quatre performances : Around Theworld 2.0 de Jérôme Game et Valérie Kempeneers, Lonely People de Jean-Michel Espitallier et Yumi Sonoda, Didier A. Disparu de Bertrand Dezoteux et Didier Arnaudet ainsi que Overflow une performance de poésie et de batterie écrite et interprétée par Jean-Michel Espitallier et Jérôme Game.

Vous pouvez consulter  le programme du festival qui contient des descriptions de ces quatre spectacles ainsi que des biographies succinctes des artistes présents.



Around Theworld 2.0
Texte, voix : Jérôme Game
Vidéo : Valérie Kempeneers
Durée : 25 minutes

Cette performance nous emmène dans un tour du monde assez particulier. La vidéo est constituée d'une suite continue de paysages vus du ciel qu'accompagne un flux de parole sur le thème du voyage. La parole et l'image se complètent et s'accordent parfaitement. Les images filmées laissent voir des suites de paysages divers : des usines, des ports industriels, des mers, des parkings, et cela en continu. L'image n'est pas nette et la caméra avance souvent de manière saccadée, avec un rythme variable. La voix du poète suit l'écran presque dans un mouvement  mimétique : le narrateur ne s'arrête jamais mais butte sur les mots, n'achève pas les phrases et les enchaîne de manière continue. Cet ensemble créée un patchwork à la fois visuel et auditif. Le poète rassemble des fragments pour créer quelque chose de construit, un voyage qui fait sens. On peut y voir une portée poïétique forte : Jérôme Game se sert d'éléments de notre monde pour créer son propre univers. Le parcours qu'il nous offre a quelque chose de fascinant, le spectateur est pris dans cette boucle sans fin, se laissant bercer à la fois par les images et la musique qui les accompagne. Les phrases heurtées et sans cesse interrompues ne gênent pas la compréhension ; au contraire, elles apportent du sens à la performance. Tout se joue sur le rythme et les associations qu'il produit. Le spectacle joue beaucoup sur les répétitions, à la fois dans le paysage et dans les mots, avec la présence d'anaphores mais aussi de mots et de phrases qui reviennent cycliquement.

En plus d'être un voyage poétique, cette expérience a le mérite de pouvoir soulever un certain nombre de réflexions sur notre société, en particulier sur le rapport de l'homme à l'image et à l'espace. L'image semble d'abord venir d'avion et les mots évoquent la présence d'un voyageur avec l'anaphore de la formule « il part pour », qui ouvre le poème. Cependant, très vite, viennent s'ajouter d'autres regards, notamment celui d'un internaute, comme le suggèrent de nombreuses formules, notamment « ajouter un commentaire », « google map », « options du blog » ou encore celui d'un système de surveillance, « CCTV ». On se retrouve étouffé par l'omniprésence du regard, ce qui peut faire écho à la manière dont les images nous assaillent à travers les médias et pas nécessairement pour montrer quelque chose qui suscite l'intérêt. Le film ne montre pas des lieux touristiques mais, au contraire, des zones commerciales. Il ne s'agit pas là de montrer du beau mais de faire sens à travers un itinéraire pensé par le poète. L'homme ne vit plus dans son monde, il le regarde à travers un écran et se laisse diriger par lui. Ce n'est pas pour rien que les images montrées proviennent d'internet et sont de qualité médiocre. Cela correspond à l'image dégradée du monde qui est ici exposée. La voix qui lit semble elle-même être déroutée et piégée dans ce qu'elle lit, ayant souvent l'air d'être sur le point de s'effondrer alors qu'en réalité le poète maîtrise parfaitement ce qu'il fait. Ainsi, si la prestation est peut-être un peu longue, cela est en accord avec le sens que l'on peut y voir et contribue à créer une atmosphère de lassitude qui parvient pourtant à captiver le spectateur. Saluons la très bonne diction et la prononciation de Jérôme Game qui participent à l'efficacité d'une telle performance. Il ne s'agit pas d'un spectacle qui cherche à être agréable, mais qui intéresse et fait réfléchir.



Lonely People
Texte, voix, bande-son : Jean-Michel Espitallier
Vidéo : Yumi Sonoda
Durée : 20 minutes

Tandis que Around theworld 2.0 se caractérisait par un certain hermétisme, Yumi Sonoda et Jean-Michel Espitallier nous ont offert avec Lonely People une très jolie expérience, d'accès beaucoup plus facile. L'univers développé par Yumi Sonoda joue sur une subtilité et une délicatesse qui lui donnent un aspect presque onirique. Elle nous montre une place dominée par des tons bruns et la présence d'ombres très marquées. Le fort contraste des couleurs fait que les personnes qui circulent sont davantage des silhouettes, peut-être même des spectres. Cet aspect insaisissable est souligné par une composition de l'image un peu déroutante, presque comme si elle était vue à travers un kaléidoscope. Cela donne à l'image une portée picturale qui valorise la puissance esthétique de la représentation.

Ce film est servi par trois niveaux de texte qui se complètent. Il s'ouvre sur la clameur de la rue et très vite commence la chanson des Beatles, All the Lonely People, puis Jean-Michel Espitallier énonce un texte à la troisième personne qui se compose d'énumérations d'activités du quotidien réalisées par une femme et un homme indéterminés. Il emploie des formule de ce type : « elle écrit sur une ardoise », « elle révise ». Le texte du poète fait écho aux paroles de la chanson, les personnages qu'elle met en scène donnant le sentiment d'être des lonely people. Le peu d'informations sur les personnages leur donne le statut d'anonymes et ils peuvent à la fois être n'importe qui et tout le monde, comme les gens qui vont et viennent à l'écran. Arrive ensuite une troisième voix, puissante, qui narre également des activités, mais cette fois à la deuxième personne du singulier, en utilisant le pronom « tu », comme si le narrateur s'adressait aux personnages de l'histoire, et peut-être même au spectateur. Les sons s'emballent, en raison du nombre de voix et de leur volume, mais il ne s'agit pas d'une cacophonie désagréable, bien au contraire. Le sens de ce qui nous est conté gagne en intensité grâce aux différentes modalités à travers lesquelles il se construit. Après ce mouvement en crescendo, commence un decrescendo : les voix et les mouvements se calment, la voix qui s'exprime à la seconde personne se tait, puis le poète s'arrête, la musique cesse également, et il ne reste de nouveau que le bruit de la rue qui a alors pris un nouveau sens.

Jean-Michel Espitallier et Yumi Sonada ont réussi à mêler leurs univers respectifs afin de créer une œuvre pleine de sensibilité.



Didier A. Disparu
de Bertrand Dezoteux, d'après une œuvre de Didier Arnaudet.
Durée : 15 minutes

Avant de commencer la projection, l'écrivain Didier Arnaudet et le réalisateur du film, Bertrand Dezoteux, ont présenté leur travail. Le texte de Didier Arnaudet, Les Périphéries du large, se constitue de fragments et, plutôt que de suivre la même voie, Bertrand Dezoteux a décidé de sélectionner quelques fragments et d'en faire un récit continu et peut-être plus accessible que l'oeuvre d'origine, bien que cela comporte le risque de la dénaturer.

Le film suit un personnage qui doit remettre des documents à son chef, Didier, disparu du jour au lendemain, le laissant complètement dérouté et livré à lui-même, jusqu'à ce qu'il rencontre une jeune femme avec qui il va très vite nouer une relation. Le film est réalisé de manière assez basique et le jeu des acteurs peut paraître moyen,  si bien qu'au première abord on a l'impression de se retrouver devant un mauvais film amateur. Les plans rapprochés sont nombreux et les personnages semblent étouffés par le cadre, ainsi que par tous les sons qui les entourent, le film étant dépourvu de musique ou de tout autre son  extradiégétique. Mais très vite, le spectateur se rend compte qu'il y a un jeu volontaire avec des procédés et des clichés narratifs : la relation amoureuse entre les deux protagoniste est très convenue, et on a même le droit à des scènes de combat et à une poursuite en voiture. Tout cela prend une tournure absurde qui semble être assumée, comme en manifeste la présence d'un homme déguisé pour jouer le rôle de Didier, le chat du personnage féminin.

En outre, le retournement de situation final fait que le recours à tous ces ressorts fait sens et ce qui aurait pu sembler être, dans un premier abord, un film médiocre s'avère en fait être une expérimentation très bien pensée. On comprend la confiance que Didier Arnaudet a accordée à Bertrand Dezoteux. À sa manière, le cinéaste a su jouer avec les ambiguïtés sur lesquelles reposait le livre en retranscrivant cela de manière plus adaptée à un support cinématographique.



Overflow
Texte, voix : Jérôme Game
Batterie, voix : Jean-Michel Espitallier
Durée : 30 minutes

La soirée s'est achevée par une performance de Jean-Miche Espitallier et Jérôme Game, mêlant poésie et batterie. Malgré l'absence de vidéo ici, il aurait été dommage de se priver d'un tel numéro, en la présence des deux poètes. Ce spectacle se caractérisait par la présence d'une énergie brute, presque semblable à celle présente lors d'un concert de rock. Les deux artistes dialoguaient, s'affrontaient, s'accompagnaient l'un l'autre, nous donnant le droit à une joute dynamique et prenante. Dans ce spectacle, le poète devient musicien, et le musicien devient poète, ce qui ne peut qu'évoquer la poésie lyrique telle qu'elle est dépeinte dans les œuvres antiques, tout en apportant un nouveau souffle au genre, par le choix de la batterie et à travers la poésie de Jérôme Game qui lui est très singulière et n'a rien à voir avec une poésie traditionnelle. Cette véritable explosion de rythmes et de sons était une manière très judicieuse de clore cette expérience poétique, avant de permettre aux spectateurs d'aller se réunir autour d'un verre de vin offert par le festival.

Cette soirée Vidéo-Poésie a donc su montrer à quel point l'alliance entre vidéo et poésie peut être féconde, et cela à travers des prestations très différentes. Il s'agissait d'un spectacle riche qui aura su satisfaire les amateurs de poésie avant-gardiste, tout en pouvant servir de bonne introduction à ce domaine pour les non-initiés par la diversité de son contenu. Il ne s'agit pas de projections accompagnées de lecture de poésie mais bien d'oeuvres mêlant, chacune à leur manière, vidéo et poésie. Le trait d'union entre vidéo et poésie présent dans le titre de la soirée était donc justifié.


J.S., AS éd-lib

 

 

 

Repost 0
Published by J.S. - dans EVENEMENTS
commenter cet article
23 décembre 2012 7 23 /12 /décembre /2012 07:00

LAURE-ADLER-MANIFESTE-FEMINISTE.gif

L’avant-dernier événement du festival littéraire « Ritournelles » s’est déroulé à la Machine à Lire, le samedi 8 décembre. La journaliste et écrivaine Laure Adler est venue y évoquer son dernier essai, Manifeste féministe, publié en 2011 aux éditions Autrement. Cette rencontre a été l’occasion pour elle de donner son point de vue sur la situation du mouvement féministe en France, devant un public majoritairement féminin.

 

La rencontre a débuté par une brève allusion à Marguerite Duras, figure centrale de cette 13e édition de « Ritournelles ». Laure Adler, qui a bien connu la romancière, a pu ainsi faire part de l’histoire complexe de Duras avec le mouvement féministe. Après avoir donné à la revue Sorcières plusieurs textes, dont une ébauche de La Douleur, publiée anonymement dans le premier numéro (1976) sous le titre « Pas mort en déportation », Marguerite Duras s’est éloignée du mouvement féministe, ne souhaitant pas devenir sa porte-parole. Néanmoins, sa vie et son œuvre témoignent d’une profonde adhésion à la doctrine féministe.

 

 

 

L’animatrice de la rencontre, Marie Estripeaut-Bourjac, a ensuite présenté l’essai de Laure Adler, Manifeste féministe, qui évoque l’engagement des hommes dans le combat féministe. Cet ouvrage fait partie de la collection « Manifeste », qui présente la vision engagée d’une personnalité sur un thème particulier : « Une personnalité défend une valeur, un engagement […] puis réunit autour d’elle les contributions écrites ou illustrées des auteurs, artistes, hommes de lettres et hommes d’action qu’elle admire, qui ont nourri son œuvre et qui, par leur cheminement, font écho à l’idée qu’elle défend. »[1] L’essai de Laure Adler ne déroge pas à la règle. La première partie est consacrée à l’histoire de l’engagement des hommes dans la cause féministe : de Descartes à Léon Blum, nombreux sont les hommes dont les pensées et les actes ont soutenu les femmes dans leur quête d’égalité. Dans la seconde partie de l’ouvrage, Laure Adler s’efface pour laisser la parole à une quinzaine d’hommes de renom, tels que l’écrivain Pierre Michon, le sociologue Edgar Morin, Stéphane Hessel, ou encore Christian Lacroix. Ils donnent chacun leur tour dans des articles ou des interviews leur vision des rapports entre hommes et femmes.

 

 

 

Les manifestes féministes

Feminisme-et-litterature-Image-2.jpg

Marie  Estripeaut-Bourjac a souligné que le titre de la collection est particulièrement évocateur pour l’histoire du féminisme puisqu’il fait écho à un événement-clé, la publication du « Manifeste des 343 salopes » dans Le Nouvel Observateur en avril 1971. Les signataires de ce manifeste rédigé par Simone de Beauvoir, reconnaissaient avoir avorté et revendiquaient le droit à l’IVG. En novembre dernier, le « Manifeste des 313 », publié également dans Le Nouvel Observateur, a réuni les signatures de femmes violées désirant briser le tabou et faire entendre leurs voix.

 

Le titre de Laure Adler s’inscrit donc dans une démarche qui est toujours d’actualité, celle de la revendication. Pour elle, « le mouvement des femmes est un perpétuel recommencement », notamment parce que le féminisme est encore « considéré comme une affaire de femmes et n’a pas su faire valoir sa dimension émancipatrice pour tous, hommes et femmes ».

 

 

 

 « Toute victoire féminine n’est pas une défaite pour les hommes, c’est une victoire partagée. » Maurice Godelier

 

Dans cette optique, Marie Estripeaut-Bourjac a posé deux questions à Laure Adler : a-t-elle souhaité par cet ouvrage ouvrir une nouvelle voie aux combats des femmes pour la reconnaissance de leurs droits ?  et pense-t-elle que nous sommes aux prémices d’une révolution qui ouvrirait peut-être sur une société où le masculin et le féminin seraient des attributs partagés et non plus assignés par des normes à un sexe ou à un autre ?

 

Pour répondre à ces deux questions, Laure Adler a retracé les grandes étapes du féminisme et a insisté sur sa longue histoire et les nombreuses luttes menées pour l’accès au savoir, à l’indépendance intellectuelle et économique.

 

Selon la journaliste et écrivaine, nous sommes à l’heure actuelle à un point de régression, avec une doctrine féministe qui s’est affaiblie. Les mouvements nés après 1968, tels que le MLF, ont mené de nombreux combats, dont les résultats se sont perpétués jusqu’à aujourd’hui, comme l’avortement, la pilule ou le PACS. Cependant certains secteurs restent encore très fermés, comme les domaines politique ou économique, faute d’un véritable engagement des femmes dans la durée.

 

 

Feminisme-et-litterature-Image-3.jpg

Cependant, si dans les années 1980-1990 le combat féministe s’est affaibli, une nouvelle génération de femmes s’engage de nouveau. Laure Adler signale les mouvements qui s’organisent autour d’associations comme Osez le féminisme ! fondé par Caroline de Haas, ou encore la revue Causette créée en 2009.  Elle note également une avancée dans certains domaines, comme celui de la littérature (avec une rentrée littéraire qui a fait la part belle aux auteures), et plus généralement dans le monde de l’art, qui est selon elle le premier lieu où les femmes peuvent s’exprimer avec autant de force que les hommes.

 

Enfin, Laure Adler a remarqué que si dans les premiers temps du féminisme, les hommes étaient exclus des débats pour permettre aux femmes de libérer leur parole, il est aujourd’hui nécessaire qu’ils soient présents aux côtés des femmes dans cette recherche d’égalité.

 

Cette idée d’un combat fédérateur a été largement applaudie par le public – féminin et masculin – qui participait à cette rencontre. Pour conclure, en réponse aux questions qui lui ont été posées, Laure Adler a tenu à affirmer le rôle majeur de l’éducation dans l’évolution profonde des mœurs, qui permettra l’égalité entre les deux sexes, mais aussi l’apport de nouvelles conceptions, comme les gender studies, qui ouvrent une nouvelle voie d’approche aux rapport hommes-femmes.

 

 

Emmanuelle, AS bib

 

 

Quelques ouvrages de Laure Adler

 

Marguerite Duras, Paris, Gallimard, 1998

 

Les Femmes qui lisent sont dangereuses, avec Stefan Bollmann, Paris, Flammarion, 2006

 

Les Femmes  qui écrivent vivent dangereusement, avec Stefan Bollmann, Paris, Flammarion, 2007

 

 

Des références données par Laure Adler lors de sa conférence

 

Michelle Perrot, Georges Duby (dir.), Histoire des femmes en Occident, Paris, Plon, 1990-1991

 

Françoise Héritier, Masculin-Féminin, 2 vol., Paris, Éditions Odile Jacob, 2007.

 

Françoise Héritier, Hommes, femmes : la construction de la différence, Paris, édition Le Pommier, 2010

 

Judith Butler, Défaire le genre, Paris, Éditions Amsterdam, 2006

 

 

Note

 

[1] http://www.autrement.com/collections.php?col=946&cont_main_menu=946&PHPSESSID=03097ffcb819ec1433e3cb6483ff331b [consulté le 09/12/2012]


 

 


Repost 0
Published by Emmanuelle - dans EVENEMENTS
commenter cet article
22 décembre 2012 6 22 /12 /décembre /2012 07:00

logo-Gaia.png

 

Bibliographie de Susanne JUUL

les-rivieres-pourpres.jpeg

 

 

Aperçu des traductions du français vers le danois

 

Jean-Philippe Toussaint, La Salle de bain, Minuit, 1986
Sébastien Japrisot, La Passion des femmes, Denoël, 1987
Alina Reyes, Le Boucher, Le seuil, 1989
Didier Van Cauwelaert, Les Vacances du fantôme, Le seuil 1989
Sony Labou Tansi, L’Anté-peuple, Le seuil, 1989
René Belletto, L’Enfer, P.O.L et La machine, Ramsay, 1991
Régine Deforges, Noir Tango, Ramsay, 1991 et Lola, Ramsay, 1992
Julien Green, Les Pays lointains, Le seuil, 1992
Caroline Eliacheff, À corps et à cris, Odile Jacob, 1993
Philippe Djian, Lent Dehors, Bernard Barrault, 1994 et Sotos, Gallimard, 1994
Jean-Christophe Grangé, Les Rivières pourpres, Albin Michel, 1998

 


Traductions du danois vers le français, en collaboration avec Bernard Saint Bonnet

 

Jorn Riel,  La Vierge froide et autres racontars, Gaïa 1993
Jorn Riel,  Un safari arctique et autres racontars, Gaïa 1994
Jorn Riel, La Passion secrète de Fjordur et autres racontars, Gaïa 1994
Jorn Riel, Un curé d’enfer et autres racontars, Gaïa 1996
Jorn Riel, Le Voyage à Nanga, un racontar exceptionnellement long, Gaïa 1997
Jorn Riel, Un gros bobard et autres racontars, Gaïa 1999
Jorn Riel, La Maison des célibataires, Gaïa 1999
Jorn Riel, Le Canon de Lasselille et autres racontars, Gaïa 2001
Jorn Riel, Le Garçon qui voulait devenir un être humain, Gaïa 2002
Jorn Riel, Le Roi Oscar, Gaïa 2004
Jorn Riel, Les Ballades de Haldur et autres racontars, Gaïa 2004
Jorn Riel, Circulaire, Gaïa 2006
Jorn Riel, Une épopée littéraire, Gaïa 2006
Jorn Riel, Le Naufrage de la Vesle Mari et autres racontars, Gaïa 2009
Leif Panduro, L’Erreur, ou la relation rapide et approximative du cas Marius Berg, Gaïa 2002

 

 

Entretien

 

Nous sommes en fin d’après-midi aux Éditions Gaïa. J’ai rendez-vous avec Susanne Juul, l’éditrice1, dans la salle de réunion de l’entreprise.

Confortablement installée à la grande table, je sors mes quelques notes et questions qui me permettront de structurer mon entretien.

Traductrice avant d’être éditrice, Susanne a traduit plus d’une dizaine d’ouvrages2, seule. Ainsi que les dix premiers titres de l’oeuvre de Jorn Riel, auteur phare des éditions Gaïa, en collaboration avec Bernard Saint Bonnet.

Si j’ai choisi de m’entretenir avec Susanne Juul, c’était pour connaître son point de vue, son rapport à la traduction, en tant que traductrice et éditrice.

L’entretien a donc commencé par une question simple afin de situer un peu le contexte : 

 

 

Tu as fait des études ou suivi une formation pour en arriver à faire ce travail de traducteur ?

Je n’ai pas fait d’études en lien avec la traduction. Quand je suis arrivée en France, je ne parlais pas français. J’ai pris des cours de langue étrangère à Pau pour apprendre le français. Il y avait plein d’étrangers à ces cours, mais je me suis forcée à ne pas parler d’autres langues, à me concentrer sur le français pour progresser plus rapidement.

Comme il fallait que je fasse quelque chose, que je travaille, je me suis naturellement tournée vers la traduction, du français vers le danois.

Bien sûr, il y a des études possibles pour apprendre et faire de la traduction mais je pense que si ce n’est pas quelque chose de naturel à la base, alors ça ne sera pas plus facile.



Donc, tu es une grande lectrice à la base...

Oui, je me suis toujours intéressée à la littérature. Je lis beaucoup et depuis que je suis haute comme ça ! Le premier livre en francais que j’ai acheté c’est Le Petit Robert. J’ai passé des heures à lire les mots et essayer de comprendre leur traduction, puis chercher leur signification...



Et il y a une langue que tu préfères lire, d’un point de vue personnel ?

Je ne fais pas vraiment de différence entre les deux langues. Je ne m’arrête pas à la langue du texte. Mais j’ai quand même un rapport différent aux deux langues. Je sens que ce n’est pas pareil quand je lis du français, je continue d’apprendre. De toute façon, on continue toujours d’apprendre, même dans sa langue source, mais ça se voit moins.



Quelle est ta première traduction ?

Marc Cholodenko, du français vers le danois.




Elle était professionnelle ? Tu n’as jamais traduit dans un but personnel ?

Non. Je me suis adressée à des maisons d’éditions danoises. Personne ne m’a demandé mes diplômes. Ils voulaient savoir ce que j’étais capable de faire.


Pour ce premier roman, l’éditeur m’a tendu le livre en me demandant de traduire le premier chapitre. C’était un défi.



Cette première traduction t’a paru difficile, compliquée ?

Non, pas difficile mais passionnante ! Et il y a eu de bonnes critiques – dans les pays nordiques, il y a plus de critiques sur les traductions, alors que je ne vois pas vraiment comment un journaliste pourrait argumenter sur une traduction – qui m’ont permis d’avoir plus de propositions des maisons d’édition.



Est-ce que, selon toi, la lecture d’autres traductions peut aider ?

Oui, je pense que cela peut aider pour étudier, analyser le travail du traducteur.



Mais il n’y a pas un risque d’influence ?

Non, je ne pense pas. Ce n’est pas comme un auteur qui va s’empêcher de lire pendant qu’il écrit. Le traducteur suit le style propre au texte, à l’auteur. Il « recopie ».



Et donc, toi, tu es plutôt pour la traduction mot à mot ou pour « transformer » certains passages pour retranscrire au mieux le sens du texte ?

Je ne fais jamais de mot à mot. Le danois, c’est comme un train avec plein de locomotives. Si je traduisais mot à mot ça ne voudrait rien dire. C’est comme si je regardais par-dessus l’épaule de l’auteur quand il écrit, pour suivre le processus. J’essaie d’imaginer ce que ça donnerait s’il l’avait écrit en français. C’est ça le plus dur, le défi de la traduction. Ne pas trahir en restant fluide.

Pour moi, il ne faut pas que le lecteur se rende compte qu’il lit un texte traduit, que le texte lui semble « bizarre ».

Et si la traduction donne l’impression d’être mal écrite, c’est parfois parce que c’est le style du texte.
fifi-brindacier.jpg


Comme pour Dostoïevski, dont les premières traductions ne reflétaient pas du tout le style, pour mieux l’intégrer.

Oui, ou comme pour Fifi Brindacier, d’Astrid Lindgren (...) le traducteur n’a pas respecté parce qu’il n’était pas possible qu’une fille parle comme ça à l’époque. Et maintenant ils la retraduisent.


Jean-Christophe-Grange-Les-rivieres-pourpres.jpg
Comment tu choisis l’oeuvre ? il y a des critères en particulier ? il faut aimer le texte ?

Il n’y a pas vraiment de choix. Je prends les oeuvres qu’on me propose. Même si quand tu commences à être un peu connu, tu peux refuser des oeuvres si tu ne veux pas les traduire.

Mais je ne suis pas trop d’accord avec ça. Pour moi, ne pas aimer un texte ne veut pas dire qu’il sera plus dur à traduire. Les Rivières pourpres, de Jean-Christophe Granger, le dernier livre que j’ai traduit du français vers le danois, était très violent alors que je n’aime pas les livres comme ça. Et pourtant, j’ai aimé le traduire. C’était un défi.



Des conditions particulières pour travailler ?

Que je me sois avancée dans mon travail d’éditeur ! Mais surtout, me mettre dans une ambiance danoise. M’isoler, sans répondre au téléphone, pour pouvoir me replonger dans cette ambiance.



Jorn Riel est donc le seul auteur que tu as traduit du danois vers le français.

Oui, à deux, avec Bernard. Nous avons traduit tous les racontars de Jorn, soit dix tomes, sur une vingtaine d’années. (...) Après avoir appris à connaître l’oeuvre, ses personnages, son style, c’est devenu de plus en plus facile et de plus en plus rapide.



Tu n’as donc jamais traduit seule vers le français.

Seule, je ne prends pas le risque.



Mais ce n’est pas plus difficile de traduire à deux ?

C’est surtout plus long. Il y a beaucoup d’allers-retours et de relectures. Avec Bernard, je fais une première traduction, en restant très proche du texte, pas en mot à mot mais presque, pour faire passer le mieux possible ce que l’auteur a voulu dire. Bernard passe derrière pour corriger. Et je repasse derrière lui pour relire et vérifier que le texte colle au texte source.



Mais ça ne représente pas un risque pour la traduction ? On ne devient pas moins vigilant ?

Si, un peu. C’est pour ça que le travail de correcteur et d’éditeur est très important. Il est là pour contrôler et rappeler à l’ordre si nécessaire.



Est-ce que tu connaissais cet auteur avant de décider de le traduire ?

Oui, je le connais depuis que je suis ado. Ça m’a surprise qu’il ne soit pas publié en France. Alors j’ai pris contact avec sa maison d’édition pour le traduire et le publier en France. Son éditeur m’a donné son adresse personnelle pour que je lui parle de mon projet directement. Il a tout de suite été d’accord.

C’est comme ça qu’est né Gaïa Éditions, pour publier Jorn Riel.



Comment se passait le travail avec Jorn Riel ? Vous aviez beaucoup d’échanges ?
 
Non, pas beaucoup parce que nous n’avons pas rencontré beaucoup de difficultés dans la traduction. On pourrait penser, comme il y a beaucoup de descriptions, d’actions, de dialogues et d’humour... Mais c’est une écriture naturelle et concrète, donc simple à traduire.

jorn-riel-la-vierge-froide.jpg

La traduction évolue au fil du temps ?

Oui, elle change. C’est s’il n’y a pas d’évolution, pas de différences d’une traduction à une autre par exemple, qu’il faut se poser des questions. Si ça n’évolue pas, il faut être vigilant. On retrouve le rôle du correcteur et de l’éditeur dont je te parlais tout à l’heure.



Tu as rencontré des problèmes récurrents au cours de tes traductions ? 

Non.



Est-ce que tu fais relire tes traductions par une tierce personne ou la relecture se fait directement auprès de l’éditeur ?

La relecture est faite directement par l’éditeur, au moins deux fois, voire trois. Il vérifie d’abord le ton, le style. Puis il vérifie les fautes de frappe ou d’orthographe qui auraient pu se glisser dans les reports. Car il y en a toujours.



Qu’en est-il de ta rémunération ?

Elle est fixe, au feuillet, soit 1500 signes. Mais ça c’est en France. Si j’avais continué la traduction du français vers le danois, je gagnerais deux fois moins qu’ici. En plus, en France, les auteurs touchent des royalties, comme les auteurs. Mais pas au Danemark.



Pour toi, c'est un métier gratifiant ou angoissant ?

Je ne trouve pas ça angoissant. Et si ça l’est, il ne faut pas faire ce travail ! Comme je l’ai déjà dit, c’est un métier de passion donc oui, il y a un sentiment de gratification. Les traductions sont des défis.



Et est-ce que ça peut devenir une obsession du parfait ?

Oui, il y a un petit côté obsessionnel, perfectionniste. Et il le faut ! Sinon on ne persévère pas et le travail n’évolue pas ! Mais il ne faut pas que ça devienne trop extrême. Il est arrivé que des traducteurs ne rendent jamais un travail car ils n’en étaient jamais satisfaits ou qu’ils modifient trop le style. Il faut trouver un juste équilibre.



Pour toi, comment définit-on une bonne traduction ?

Je ne sais pas trop... une bonne traduction doit être plaisante à lire, cohérente, en bon français. Mais quand on trouve que ça ne va pas, on ne peut jamais vraiment savoir si c’est le texte ou la traduction qui ne va pas. Le plus dur c’est de savoir comment traduire un texte volontairement mal écrit.

Par exemple, dans les langues scandinaves il y a beaucoup de répétitions, à la différence de la langue française, alors que fait le traducteur ? c’est un dilemme.



Est-ce que, comme Umberto Eco, tu considères les notes de bas de page comme un échec ?

J’aime les notes de bas de page. Ça ne me dérange pas, mais c’est vrai que si on peut les éviter en rajoutant une phrase dans le texte pour expliquer, je le ferai. En tant qu’éditeur, ça dépend du texte.



Vois-tu le traducteur comme un auteur ?

Non. Le traducteur réécrit « juste » le texte. Ce n’est pas lui qui l’a imaginé. Même si c’est vrai qu’il a un côté créateur, qui est nécessaire.



Est-ce qu’il y a une traduction qui t’a marquée plus qu’une autre ?

Quasiment tous m’ont marquée car ils représentaient tous un défi différent. Il n’y a pas de traduction que je n’ai pas aimée, ou alors je les ai oubliées depuis ! Mais c’est vrai que je n’ai pas eu l’occasion de traduire le livre coup de coeur que j’aurais aimé publier.



Des conseils pour un jeune qui voudrait se lancer dans cette aventure ?

Lire beaucoup et s’entraîner beaucoup. Avoir la passion pour ce travail. Et être prêt à travailler sans relâche.
 

Propos recueillis par Clémentine, LP éditeur

 

 

Notes

 

1 http://www.gaia-editions.com/

2 Dont Jean-Philippe Toussaint, La Salle de bain, Jean-Christophe Grangé, Les Rivières pourpres, Alina Reyes, Le Boucher, Régine Deforges, Noir Tango, etc.

 

 

 

Liens

 

 

Entretien avec Susanne Juul (décembre 2010)

Rencontre avec Suzanne JUUL au festival Passeurs de monde(s)

http://www.gaia-editions.com/


Jorn Riel sur Littexpress

 

 


Repost 0
Published by Clémentine - dans traduction
commenter cet article
21 décembre 2012 5 21 /12 /décembre /2012 07:00

Pierre-Guyotat-Coma-01.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pierre Guyotat
Coma
Mercure de France
« collection Traits et portraits », 2006
Folio, 2007.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pierre Guyotat est né le 9 Janvier 1940 à Bourg-Argental dans la Loire. Il est élevé dans un milieu très croyant, ce qui marquera profondément son œuvre. Pour plus d'informations: http://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Guyotat
 

 
Coma ou l'expression de la dépression


« Ce récit qui suit, je le porte en moi depuis que, sortant, au Printemps 1982, d'une crise qui m'avait amené au bord de la mort, je me contraignais à reparler en mon nom personnel ». (Coma, p.11)

 

Coma raconte l'épisode de dépression de l'auteur au cours de l'année 1982. Il y raconte notamment son hospitalisation et parsème le texte de souvenirs. Il évoque tour à tour son amour de jeunesse, la guerre d'Algérie, le succès de ses premières œuvres, le contexte familial dans lequel il a grandi.

Cette œuvre permet de comprendre l'univers créatif de Guyotat avec de nombreuses illustrations qui l'ont marqué étant enfant. L'auteur fait partager ainsi ses tourments et ses interrogations, ce qui a fait de lui l'auteur qu'il est devenu. Il reste évidemment marqué par son enfance, les événements de la guerre d'Algérie et garde toujours un rapport assez violent au corps humain.

Le langage cru de Guyotat peut le rapprocher parfois du Body-Art, mouvement d'art contemporain qui place au centre des préoccupations des corps souvent meurtris et contraints avec un but cathartique.

Le langage de l'auteur est assez organique, toujours à l'indicatif présent, le rythme est souvent ternaire, marqué, rythmé, comme si le corps souffrant s'exprimait tout entier.

Il fait partie de ces auteurs qui ne pouvant expliquer tous les actes de l'humain les narre le plus simplement possible afin d'expliquer en partie les êtres qu'ils sont devenus.

 

 

La reconstruction, thématique contemporaine

Comme souvent, les œuvres de Guyotat laissent une grande part à l'autobiographique. La tentative de reconstruction de l'auteur face à la dépression s'effectue grâce aux souvenirs, à l'expression peu à peu retrouvé du « je », préoccupation ancrée dans la vie littéraire contemporaine. Ce livre offre notamment une vision fragmentaire, parsemée de souvenirs et de moments d'hospitalisation.

Cette tentative de restitution est un trait particulier de l'écriture contemporaine, à savoir la quête de soi, la reconstruction d'un univers perdu.

Coma permet de comprendre la naissance d'une crise existentielle, d'une crise artistique et permet à l'auteur de remonter aux origines de son moi.

Cet ouvrage est le plus accessible mais également le plus poignant de l'auteur en comparaison aux texte plus sulfureux comme Eden, Eden, Eden, ou Tombeau pour cinq cent mille soldats. Coma est par ailleurs avec Formation une tentative de plus pour l'auteur de dresser un bilan de sa vie à la fois personnelle et artistique.
 
Le temps et le rythme sont des notions omniprésentes chez Guyotat, son écriture apparaît souvent comme un flot continu de mots et les souvenirs apparaissent toujours marquants, chaque moment du quotidien renvoyant presque instantanément à un souvenir du passé.
 
Pierre Guyotat s'inscrit donc dans des préoccupations très actuelles de reconstitution et de reconstruction du passé comme beaucoup d'auteurs contemporains, à l'instar de Pierre Michon.

 

Avis personnel
 
J'ai aimé la façon d'écrire de Pierre Guyotat, pleine d'une poésie sombre. Ce livre suit une progression jusqu'à la « guérison » de l'auteur, remontant progressivement la pente. On peut voir dans cette crise existentielle l'avènement d'une nouvelle œuvre, prise de conscience d'un renouveau artistique pour l'auteur.

Bien que Pierre Guyotat soit considéré comme un auteur difficile d'accès, Coma ainsi que Formation permettent de comprendre la construction de l'univers créatif de l'auteur.
 
On comprend rapidement que l'auteur ne cherche pas à choquer sans raison, son écriture sulfureuse est le fruit d'un travail sur soi, d'une réflexion sur la transgression dans la littérature, d'une expression naturelle.

 Réputé pour être un écrivain illisible, Coma reste pourtant l'expression touchante d'une crise personnelle, faisant prendre conscience de la fragilité de l'être humain mais rappelle également la force de l'écriture qui maintient en vie dans les moments les plus sombres.

 chereau-coma.jpg

Pour aller plus loin
 
À l'occasion du Festival d'Avignon 2011, le comédien et metteur en scène Patrice Chéreau a réalisé une lecture de Coma donnant ainsi vie à l'univers de Pierre Guyotat, lui qui voulait que « le créateur disparaisse au profit de la créature ». (Coma, p.77).
 
Pierre Guyotat a également donné une série d'entretiens dans l'émission « Hors-champs » de France Culture où il revient sur son parcours et son œuvre en général : http://www.franceculture.fr/emission-hors-champs-pierre-guyotat-l-insoumis-15-2010-12-27.html
 
 
 
Citations

« Après une fête politique, où la poussière et les slogans renforcent ma détresse, la décision est prise de me faire interner » (p. 34).
 
« Le temps du livre est le temps de l'évolution » (p. 77)
 
« Mais l’œuvre est là, sous mes doigts, des voix qu’il faut que je libère de mes entrailles, je veux surseoir au départ » (p. 31).
 
« Ce que je vis naguère que sur quelques heures, quelques journées, au désert, dans le ménage, la dépression s'installe en moi, coupe tous mes gestes de mon centre : seuls le travail, la langue, la composition des figures, des lieux, l'accentuation de chaque voix ce qu'elle fait, cela seul me maintient à proximité d'un monde qui pour moi n'existe plus que pour les cinq sens des autres » (p. 32-33).
 
« Le temps du livre est le temps de l'évolution » (p. 77).

 « Après la clinique, c'est l'entrée dans la dépression douce, la guérison lente : la récompense de cette traversée de la mort, c'est, au lieu du palais enchanté que l'on croit avoir gagné à la sueur de son sang mort, un monde désenchanté, sans relief ni couleur notables, des regards ternes qui ne vous voient plus, des voix toujours adressées à d'autres que vous qui revenez de trop loin, une obligation quotidienne à survivre, un cœur qui ne fait passer que du sang, et du sang qui ne chauffe plus » (p. 221)

 

 

 
Maëlle Sirieix, AS Bib. 2012/2013

 

 

Pierre GUYOTAT sur LITTEXPRESS

 

Pierre Guyotat Coma

 

 

 

 

 

 Article de Lucas sur Coma.

 

 

 

 

 

 

 

Pierre Guyotat Formation

 

 

 

 

 Article de Claire sur Formation

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Repost 0
20 décembre 2012 4 20 /12 /décembre /2012 07:00

Sergi-Pamies-On-ne-peut-pas-s-etouffer-avec-des-vermicelles.gif








 

 

 

 

 

Sergi PÀMIES
On ne peut pas s’étouffer avec des vermicelles
Nouvelles traduites du catalan
par Edmond Raillard
J acqueline Chambon/Le Rouergue
collection « Nouvelles du monde », 2003

 

 

 

 

 

 

Première publication, en catalan, sous le titre Infecció en 1986.

Première publication en français aux éditions Jacqueline Chambon sous le titre Infection, en 1989.

Ce recueil de nouvelles est le quatrième ouvrage de la collection Nouvelles du Monde, coéditée par Jacqueline Chambon et Le Rouergue.

 
 
Biographie
 
Ses parents, une écrivain et un homme politique, sont d’origine catalane. Très engagés politiquement au sein du parti communiste espagnol, ils s’exilent à la fin de la guerre d'Espagne (1936 - 1939) lorsque Franco prend le pouvoir. Sergi Pàmies naît le 26 janvier 1960, à Paris. Il grandit à Gennevilliers, en région parisienne, jusqu’à ses 11 ans. En juillet 1971, il suit ses parents qui vont s’installer à Barcelone.
 
Francophone de naissance, il choisit pourtant le catalan comme langue de prédilection. Pour expliquer cela, il raconte que lorsqu’il est arrivé à Barcelone en 1971, des complications administratives l’ont obligé à aller dans une école où l’enseignement se faisait en catalan. En fait, la directrice était une amie de sa mère. Il a donc dû très vite s’adapter à cette nouvelle langue. À l’adolescence, alors qu’il souhaite écrire des poèmes pour une des filles de sa classe, il se met à lire les œuvres de poètes catalans pour les plagier. C’est donc « pour parler aux filles », selon ses propres mots, qu’il cherche à perfectionner sa pratique du catalan. Cette langue s’est ensuite imposée comme sa langue d’écrivain.

Polyvalent, il est à la fois écrivain, journaliste (pour El País entre autres), critique de radio et de télévision, et traducteur du français en langue catalane et espagnole. À son actif, quelques romans d’Amélie Nothomb (Stupeur et Tremblements), de Jean-Philippe Toussaint, des poésies d’Apollinaire, pour ne citer qu’eux. Concernant sa vocation littéraire, elle remonte selon ses dires à son service militaire, lorsqu’il écrivait la correspondance amoureuse de certains de ses camarades illettrés. Parmi ses influences littéraires, il revendique surtout des livres courts tels ceux de Quim Monzó, Jean Echenoz,  Julio Cortázar, mais aussi John Irving… et plus largement le football, la publicité et la musique. Ces formes courtes l’auraient prédisposé à l’écriture de nouvelles. Enfin, disons que toutes ses œuvres ont été traduites en français et en espagnol.

 
 

 

La construction des nouvelles

On ne peut pas s’étouffer avec des vermicelles est un recueil de treize nouvelles composé par l’auteur ; on constate une véritable unité dans la construction des nouvelles, et dans les thèmes abordés.

L’auteur part de choses banales, de la vie de tous les jours, puis introduit au sein du récit un élément ou événement hors du commun, transition soudaine et inattendue qui fait basculer la vie ordinaire dans l’absurdité. Par exemple, un auteur qui n’arrive pas à écrire, s‘avère en fait touché par une sorte de malédiction qui le force à dessiner ce qu’il voulait écrire (« L’Âme de la rascasse »). De même, en s’occupant des plantes d’une amie qui part en voyage, une jeune femme fait la « connaissance » d’une plante qui grandit quand on lui ment (« La Plante »), etc. Dans certaines nouvelles, cet élément est introduit dès le début. Par exemple, un monsieur qui s’appelle Nogués reçoit une lettre lui annonçant que tous les gens portant ce patronyme sont invités à se réunir au village de Nogués (« Garçons »). Ou bien un gnou entre dans un bar, tandis que les clients font semblant de ne pas être étonnés (« Le Gnou »). Dans tous les cas, les personnages doivent composer avec l’absurdité, et parfois la cruauté du monde qui les entoure.

Dans plusieurs nouvelles, on constate la répétition d’une situation qui s’est déjà déroulée, en amont, dans le récit. Cette reproduction, située le plus souvent à la fin du récit, est valable soit pour la même personne (« Verticale », « Au niveau des croissants »), soit via une tierce personne (« Garçons », « Formation professionnelle », « Montagne russe », « On ne peut pas s’étouffer avec des vermicelles »).

Concernant la fin des nouvelles, il y a plusieurs possibilités : soit un enchaînement de situations, comme dans tout récit, menant à un arrêt brutal et souvent définitif – l’auteur semble aller jusqu’au bout de son idée, l’épuiser afin d’en éprouver les conséquences les plus extrêmes –, soit une fin qui laisse penser au lecteur que l’histoire continue pour le protagoniste. Quoi qu’il en soit la fin est souvent inattendue.

 Quant au rythme de la narration, il peut être assez lent, comme plutôt soutenu.

 Tous ces éléments ne sont que quelques grandes lignes de la construction des nouvelles du recueil. En pratique, plusieurs caractéristiques sont réunies au sein d’une même nouvelle. Il n’y en a pas deux construites sur le même schéma. Mais en même temps, on décèle une certaine unité entre les nouvelles puisqu’on retrouve le style de l’auteur tout au long du recueil, ne serait-ce que par l’absurdité des événements qui s’y déroulent. Chacune à leur manière, toutes les nouvelles sont plus inattendues, étonnantes ou dérangeantes les unes que les autres.

 
 
« L’âme de la rascasse »

Cette nouvelle nous raconte l’histoire d’un écrivain confronté au problème de la page blanche, ou plutôt de la page remplie de dessins : « Chaque fois qu’il essaie d’écrire, il dessine. […] Le problème, c‘est qu’il veut écrire, et que jusqu’à présent il ne savait pas dessiner ». Cette situation est d’autant plus absurde qu’il a déjà publié trois livres. Personne n’est au courant de cette situation, pas même sa femme.

Au début, il déchire systématiquement ses dessins, puis un jour il décide de les conserver.

Ses dessins ressemblent de plus en plus à ce qu’il voulait écrire. Par exemple, alors qu’il voulait écrire une histoire basée sur un frigo, il se met à dessiner de la nourriture. Au début cela lui paraît seulement inexplicable puis devient une véritable obsession : il veut comprendre ce qui lui arrive. Il fait tout pour essayer de résoudre ce mystère et continuer son livre : il essaye de taper son texte directement à la machine sans passer par un brouillon manuscrit, mais c’est le visage d’une jeune femme qui apparaît sur la page ; il essaye de s’enregistrer mais lors de l’écoute de la cassette il n’entend que des grognements.

Il décide alors d’en parler à sa femme. Elle ne le croit pas jusqu’à ce qu’il lui montre les dessins. Elle est alors impressionnée par ce qu’elle voit.

Il finit par accepter son sort, et loue un atelier où il passe ses journées à dessiner sur de grandes toiles. Le processus de création reste le même :

« […] il imagine une histoire à écrire, mais il dessine une version approximative de ce qu’il avait pensé. Le résultat est excellent, surtout pour les autres ».

Il n’est tout de même pas satisfait de son sort, bien qu’il l’accepte. Son éditeur finit par se reconvertir en marchand d’art. Ensemble ils montent plusieurs expositions. Sa femme est ravie de toutes les mondanités liées à la nouvelle situation de son mari mais lui n’est pas du tout à l’aise dans ce monde. Au bout de quelques mois il est reconnu et adulé par le public et par ses confrères. Il doit se documenter pour ne pas avouer qu’il n’y connaît rien, et surtout qu’il est victime d’une sorte de malédiction qui le pousse à peindre alors qu’il voudrait écrire : « ces tableaux sont le résultat d’un complot diabolique » ; son éditeur parle du « mystère de la main ensorcelée », et sa femme évoque une « main folle ». Son éditeur et sa femme ne croient pas à cette histoire de malédiction, ils pensent que c’est lui qui a tout inventé et qu’il se remettra à écrire quand il en aura assez. La nuit, il essaie d’écrire en usant de tous les subterfuges possibles, mais rien n’y fait. Il espère secrètement que cette malédiction cessera d’elle-même.

Puis vient l’inauguration de la façade de la gare, que la mairie lui avait demandé de peindre. Il n’aime pas toute cette agitation autour de sa personne, il n’aime pas être médiatisé. « L’éditeur [devient] (de plus en plus marchand) […] [et] Le marchand (de moins en moins éditeur) ». Profitant de la confusion, l’écrivain-peintre entre dans la gare. Il s’amuse à faire des glissades, vole un paquet de bonbons… Lorsqu’il aperçoit sa femme et son éditeur-marchand d’art venant à sa recherche dans la gare… Je vous laisse découvrir la chute par vous-même, si vous le souhaitez !

 

« Objectif »

Cette nouvelle se déroule lors de la fête d’anniversaire des cent ans d’un vieux monsieur prénommé Lester. Celui-ci a réuni toute sa famille à cette occasion afin de faire une grande photo de famille. Un de ses petits-fils va se retrouver au centre des événements, bien malgré lui. Le récit alterne entre ces deux personnages : on suit leur histoire en parallèle. Après le repas de famille, Lester s’enferme dans sa chambre et, tout en regardant les invités par la fenêtre, fait une sorte de bilan de sa vie :

 

« Parmi ceux qui étaient là quand il est né, pas un survivant. Comme les fruits d’un arbre, ils sont tous tombés les uns après les autres : trop mûrs, ou trop pourris ».

 

Le narrateur introduit alors le personnage du petit-fils de Lester, un jeune homme dont on ne connaîtra jamais le prénom. Il pense que son grand-père est totalement gâteux, et que la vieillesse rend sénile :

 

« […] quand on a cent ans, les visages se mélangent et les noms s’entassent, comme dans une assiette de spaghetti, quand on veut en attraper un et qu’il en vient des dizaines ».

 

Après le repas, lui aussi entre dans la maison, mais pour se cacher le temps que la photo soit prise. Il ne veut pas être sur la photo, il est trop timide pour cela. Puis une jeune femme entre dans la pièce où il se trouve. Elle aussi est timide et ne souhaite pas apparaître sur la photo. Ils discutent de leur timidité respective.

Pendant ce temps ont lieu les préparatifs pour la photo. Lester assiste à un étrange ballet d’échange de vêtements orchestré par le photographe, puisqu’il semble que les blonds ne doivent pas porter de vêtements clairs, ni les bruns de vêtements foncés ! C’est pour lui l’occasion de dire qu’il comprend de moins en moins la société. En effet, le photographe leur demande d’avoir l’air naturel mais pour lui,

 

« […] il s’agit de feindre un comportement normal, comme s’il était tout à fait habituel de se faire prendre en photo avec cinquante personnes sous un arbre millénaire ».

 

 Une fois les photos prises, les invités se rendent leurs vestes respectives avant de se dire au revoir.

Puis il y a une ellipse dans la narration, et nous arrivons au moment où Lester reçoit les photos de chez le photographe. Il est au centre, sous le grand arbre du jardin. Il ne reconnaît pas grand monde même s’il sait qu’ils sont tous de sa famille. On apprend alors la raison d’être de cette photo : Lester va s’en servir pour choisir son héritier. Il l’accroche au mur, ouvre le tiroir de son bureau, prend une fléchette, s’éloigne de quelques pas et vise la photographie : le visage sur lequel elle se plantera sera celui de son héritier.

C’est au tour du jeune homme de recevoir la photographie. Il découvre alors avec stupeur qu’il apparaît sur cette photo, au premier rang, à côté de la fille qui s’était cachée au même endroit que lui. Ils n’étaient pourtant pas présents sous l’arbre lorsque le photographe a appuyé sur le déclencheur. Ce mystère restera inexpliqué.

On revient ensuite vers Lester. Il a visé et la flèche s’est plantée sur le visage d’un jeune homme assis au premier rang (autrement dit son petit-fils). Il ne sait pas qui c’est mais accepte le résultat et prend rendez-vous avec son notaire afin de rédiger son testament.

Quant au jeune homme, il pense que c’est la jeune femme qui a truqué la photo. Il lui en veut et ne décroche pas le téléphone quand il sonne, de peur que ce soit elle qui appelle. Lorsque le facteur lui remet une lettre d’une étude de notaire de la ville, il croit que c’est une autre plaisanterie de la jeune femme… Je vous laisse découvrir la chute par vous-même si vous le souhaitez  !

 
Delphine C., 1ère année bibliothèques-médiathèques 2012-2013.

 

 

 

 

 

Repost 0
Published by Delphine - dans Nouvelle
commenter cet article
19 décembre 2012 3 19 /12 /décembre /2012 07:00

Jules Barbey d Aurevilly Les Diaboliques

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jules Barbey d’AUREVILLY
Les Diaboliques (1874)
Coll. « Les Classiques de Poche », septembre 2009
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’auteur

http://fr.wikipedia.org/wiki/Jules_Barbey_d%27Aurevilly



L'œuvre

Les Diaboliques est un recueil de six nouvelles de Jules Barbey d'Aurevilly, paru en novembre 1874, à Paris, au commencement de la IIIème République. Les Diaboliques apparaissent tout d'abord comme un témoignage sans complaisance sur un changement historique qui transforme en profondeur les mœurs et les mentalités. Barbey veut montrer que l'émergence du siècle moderne ne fera pas disparaître le mal.  Au contraire, il affirme que la disparition des valeurs anciennes et des traditions va favoriser la profonde misère de l'Homme, avec la propagation des crimes, qui deviendront de plus en plus pervers et raffinés.


Les thèmes

Il s'agit d'histoires tragiques où se mêlent la passion, la violence, le désir, le meurtre et la mort. Ces nouvelles mettent en scène six femmes différentes qui ont  toutes un penchant pour le crime, la transgression, l'adultère, l'infanticide, la profanation ou la dissimulation.


L'importance de la narration.

Les Diaboliques se présentent sous forme de chroniques, racontées à travers des anecdotes, des témoignages ou des souvenirs . Il s'agit de récits de conversation, où domine le ton de la causerie. Cela donne à chaque histoire un effet de vraisemblance .

Le conteur ainsi que l'auditoire occupe une place considérable au sein de ces nouvelles qui correspondent un peu aux modèles des Mille et une Nuits ou aux récits de Boccace. Les différents narrateurs ne sont jamais neutres ou désintéressés, ce qui donne envie au lecteur de connaître rapidement la suite. En effet, le narrateur présente son histoire comme un événement qui a marqué à jamais sa vie et son imagination. Les Diaboliques laissent à chaque fois un souvenir indélébile dans leur esprit, mais également dans celui de l'auditoire.

Ces histoires ne seraient sans doute pas aussi fascinantes si elles n'étaient en partie occultées par quelques lacunes dans le récit, qui peuvent un peu frustrer le lecteur.  Cependant, une partie du mystère disparaîtrait si ces zones d'ombre se dissipaient.



Présentation des Diaboliques

Alberte dans « Le Rideau cramoisi ».

Alberte est une jeune fille qui se distingue de ses parents par sa beauté mais aussi par son intelligence machiavélique. Elle excelle dans l'art de la dissimulation avec son air de « grande demoiselle impassible » (p. 90) et son regard « infernalement calme » ( p. 90).  Cette attitude de calme insolent éveille chez le narrateur une grande irritation, mêlée au désir de vouloir nouer une relation avec cette fille « si diaboliquement provocante. » (p. 84).

Elle est présentée comme une jeune fille hors du commun, avec une insistance sur les expressions tranquilles et fières de son beau visage :

 

 «  cet air...qui la séparait , non pas seulement de ses parents, mais de tous les autres, dont elle semblait n'avoir ni les passions, ni les sentiments, vous clouait... de surprise... sur place. »

 

Cette jeune femme n'hésitera pas à traverser la chambre de ses parents toutes les deux nuits pour se livrer à la volupté avec le vicomte de Brassard, logeant chez elle le temps de son service à l'armée. Celui-ci déclare non sans effroi : «  Je ne me donnai pas d'horreur factice pour la conduite de cette fille d'une si effrayante précocité dans le mal. » Cette rencontre marquera à jamais sa vie : « il y a des choses que l'on n'oublie point. » (p. 68).


La Petite Masque dans « Le Plus Bel Amour de Don Juan ».

La petite Masque est la seule Diabolique qui ne soit pas une femme. En effet, elle n'a que treize ans. C'est une jeune fille dévote qui fantasme sur l'amant de sa mère. Elle garde jalousement son secret en elle, cet amour inavoué pour cet homme qui n'est autre que le mythique Don Juan. Cette « enfant bizarre » (p.129), au « regard d'espion, noir et menaçant » (p.127) passe pour être « un ange de pureté » (p.132) auprès de son confesseur. En rivalité secrète avec sa mère – qui semble bien plus naïve que sa fille – elle éprouve un amour précoce, farouche et violent pour cet homme qui affirme qu'elle est  le « plus bel amour » qu'il ait jamais inspiré de toute sa vie.

Jalouse de sa mère, elle se pose en rivale dissimulée, allant jusqu'à lui mentir. Son crime n'est donc pas celui de la chair mais celui de l'esprit.

Don Juan affirme à son sujet : « Elle n'avait que treize ans mais elle était une femme, et cette précocité même m'avait effrayé ». ( p. 133)


Hauteclaire dans « Le Bonheur dans le crime ».

Hauteclaire, jeune femme habitant dans une petite ville de province, est la fille d'un maître d'armes. Elle apprend l'escrime très jeune et excelle dans ce domaine, surpassant même les meilleurs élèves de son père. La jeune Hauteclaire vit à part des autres jeunes filles de son âge, elle ne se mêle pas à leur compagnie. Une attention particulière lui est donc vouée de la part des habitants, qui parlent beaucoup d'elle.

Hauteclaire se distingue par sa grande beauté, sa force et son agilité. Cette femme qui captive le regard est comparée au début de la nouvelle à une panthère noire, étant « d'articulation aussi puissante, aussi royale d'attitude- dans son espèce, d'une beauté égale, et d'un charme encore plus inquiétant » que cet animal sauvage ( p. 143).

Par amour pour le comte de Savigny, elle change son identité et joue son rôle à la perfection, étant aussi à l'aise dans le mensonge qu'un poisson dans l'eau. Cette femme « très imposante » ( p.149),  et « à l'air de déesse » ( p. 157) deviendra plus tard la comtesse de Savigny, après l'accomplissement méticuleux d'un meurtre qui ne l'empêchera pas d'être heureuse.


La comtesse du Tremblay de Stasseville dans « Le Dessous de cartes d'une partie de whist »

La comtesse est une femme impénétrable d'une quarantaine d'années, « froide à vous faire tousser », à « l'esprit très extérieur et très mordant »  et aux yeux pers, semblables à « deux étoiles fixes » couronnant «  ce visage sans le réchauffer » (p. 211).

Sa présence et son charisme en société forment un contraste avec le mystère qui s'entretient autour de sa personne. Le narrateur affirme qu'elle a un physique de « femme de race, mais chez qui la fierté peut devenir aisément cruelle. » 

Le crime semble réalisé de manière habile, mesurée, obscure, froidement calculée, à l'image de son exécutrice qui pèse toujours bien ses gestes et ses mots. L'auteur insiste particulièrement sur son physique qui heurte le sens commun, caractérisé entre autre par une « effrayante physionomie de fougue réprimée et de volonté » (p. 211).


Rosalba la Pudica dans  « À un dîner d'athées »

« Mais je gardai l'idée qu'une seconde femme comme celle-là n'était pas possible. » (p. 296.) Cette déclaration du narrateur nous montre bien que cette femme se distingue des autres.

Rosalba la Pudica, maîtresse du major Ydow, accompagne son amant sur le champ de bataille. Cette jeune femme a des allures de « vierge confuse », elle est désignée comme étant « la pudeur elle-même ». Elle arbore des airs de jeune fille pure et innocente alors qu'elle trompe effrontément son amant avec tous les hommes du régiment. Le narrateur déclare qu'elle est « la plus enragée des courtisanes, avec la figure d'une des plus célestes madones de Raphaël » (p. 292).

L'ambiguïté de la Diabolique est également illustrée par cette remarque : « La Rosalba était pudique comme elle était voluptueuse, et le plus extraordinaire, c'est qu'elle était les deux en même temps. » ( p. 290)

Par ailleurs, le chevalier de Mesnilgrand, – à savoir le narrateur de l'histoire déclare que la Rosalba était « impénétrable comme le Sphinx » et que cette « impénétrabilité » l'impatientait et l'irritait ( p. 296). Ce point fait écho aux sentiments du vicomte de Brassard à l’égard d'Alberte dans « Le Rideau cramoisi ». Sous cette fausse chasteté se dissimule aussi un être capable d'une cruauté saisissante, comme le dévoilera la fin de la nouvelle.


La duchesse d'Arcos de Sierra Leone dans « La vengeance d'une femme ».

La duchesse est la seule des Diaboliques à raconter sa propre histoire. Sa volonté suprême est de venger son amant le chevalier Esteban, assassiné sauvagement par son mari le duc d'Arcos. De duchesse admirée et respectée, elle décide de devenir une prostituée des bas-quartiers de Paris afin de traîner dans la boue ce nom qui fait l'orgueil démesuré de son mari.

D'une beauté exceptionnelle, elle est aussi dotée d'une volonté quasi surnaturelle pour exécuter cette vengeance singulière et terrible. « Il était effrayé de ce sublime horrible, car l'intensité dans les sentiments, poussée à ce point, est sublime. Seulement, c'est le sublime de l'enfer. » (p. 339). Cette phrase nous montre que Robert de Tressignies est à la fois fasciné et horrifié par cette femme au destin hors du commun dans laquelle il discerne des « gouffres de profondeur et de volonté. » (p.341).


Synthèse                                                                                                                                                               

Ces Diaboliques paraissent dotées d'une détermination surpuissante pour accomplir leurs crimes. En effet, elles sont prêtes à braver les conventions les plus ancrées. Par ailleurs, elles ont toutes un physique qui attire l'attention. Impénétrables, elles sont effrayantes dans leur mystère et éveillent chez les autres une vive curiosité. Elles sont dépeintes comme des êtres d'exception à la personnalité hermétique. La présence du mal et l'absence de culpabilité est également une distinction de ces femmes qui semblent « au-dessus » des valeurs morales.


La figure mythologique du Sphinx revient régulièrement afin de mettre en valeur le côté indéchiffrable de ces femmes aux singularités troublantes. La description du physique occupe une place primordiale dans les récits, car il permet de mettre en lumière les particularités inquiétantes de ces différentes femmes.

Les récits sont empreints d'une certaine noirceur, d'une cruauté parfois psychologique, qui reflète avec violence les ambiguïtés de la nature humaine. L'auteur a réussi à rendre les histoires captivantes grâce à la richesse de l'écriture, fournie en descriptions et en figures de style. En outre, il est intéressant de constater qu'il y a tout au long du recueil une certaine unité qui produit un effet de jeu de miroirs. Les personnages, ainsi que les sentiments des narrateurs, présentent en effet des similitudes. Mais ces convergences entre les différents récits n'égalent en rien leur diversité.


Quitterie, 1ère année édition-librairie 2012-2013

 

 

Voir aussi la fiche de lecture de Yann.

 

 

 

 


Repost 0
Published by Quitterie - dans Nouvelle
commenter cet article

Recherche

Archives