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18 décembre 2012 2 18 /12 /décembre /2012 07:00

Jonathan Franzen Le cerveau de mon père

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jonathan FRANZEN
Le Cerveau de mon père
traduit de l’américain
par Rémy Lambrechts
Points, 2008


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jonathan Franzen, écrivain américain contemporain né en 1959, est l’auteur d’une œuvre assez importante et plutôt irrégulière, publiée en France par les éditions de L’Olivier et par Points. Parmi ses écrits, Les Corrections, roman qui lui a assuré une certaine notoriété, La Zone d’inconfort. Une histoire personnelle qui sont ses mémoires mais aussi bien d’autres ouvrages et notamment Freedom, son dernier roman en date.

Le Cerveau de mon père (94 pages) est un recueil de trois textes extraits de l’une de ses œuvres précédentes : Pourquoi s’en faire ? Il regroupe dans l’ordre « Le cerveau de mon père » et « Meet me in St Louis », deux articles autobiographiques qui nous racontent des moments différents de la vie de l’auteur et enfin « Un livre au lit », un article court et critique sur l’écriture érotique et les livres d’éducation sexuelle. La cohérence de cet ensemble est quelque peu surprenante et nous pouvons sans doute l’attribuer à un souci éditorial ; c’est pourquoi nous nous focaliserons plutôt sur les deux premiers textes, les thèmes abordés, les personnages rencontrés et ce que cela nous apprend sur l’écriture de l’auteur et son rapport avec les mots.

Le premier texte nous propose de découvrir l’existence de l’auteur lors de la maladie de son père : la maladie d’Alzheimer ; le deuxième nous fait part de son ressenti après la perte de ses deux parents lorsqu’il retourne dans son village natal, Saint Louis, et prépare une interview pour Oprah Winfrey, événement qui lui laissera un assez mauvais souvenir.
 
Ces deux textes autobiographiques vont donc mettre en scène deux personnages très importants, la mère et le père de l’écrivain désignés par leurs véritables noms, Earl Franzen, par exemple, pour le second. Ils sont caractérisés par des termes assez péjoratifs, ce qui marque une volonté de l’auteur de respecter ses impressions à l’instant précis. Sa mère semble se plaindre énormément et manquer de tact ; quant à son père, il est présenté comme « déprimé, renfermé et légèrement sourd ». Il n’y a pas de portraits parfaits de ces figures majeures du récit.

À travers ces textes, tous les deux relatés à la première personne, et un ensemble d’anecdotes, l’écrivain nous expose ses doutes sur les thèmes récurrents du souvenir et de la mémoire, nécessaires au bon fonctionnement du pacte autobiographique. C’est même par cela que débute le récit : « voici un souvenir » et par une anaphore dans le deuxième paragraphe : « Je me souviens de la lumière vive et grise de ce matin-là. Je me souviens … ». Et l’on se rend compte que sa relation avec  mémoire et souvenir est assez compliquée. Il essaye tout d’abord d’en aborder les aspects techniques à travers un passage assez complexe sur le fonctionnement du cerveau où il utilise des termes froids et distanciés ainsi qu’un lexique scientifique pour tenter de comprendre ce phénomène :

 

« Un souvenir est au contraire, selon l’expression du psychologue Daniel L. Schatcher, une constellation temporaire d’activités – une excitation nécessairement approximative de circuits neuronaux qui associent un ensemble d’images sensorielles et de données sémantiques […] ».

 

C’est aussi par la perte de ces souvenirs et par les conséquences des symptômes que subit son père (perte du « moi », « déresponsabilisation infantile », moments de folie entrecoupés par des prises de conscience et des instants de lucidité) que l’auteur nous montre l’importance de l’acte de se remémorer. C’est un acte tellement fort pour Jonathan Franzen qu’il clôt cet article ainsi : « Il n’y aura plus de nouveaux souvenirs de lui ». Et cette maladie est vécue comme une injustice car elle aura de nombreuses répercussions sur l’auteur et sur la relation qu’il entretient avec sa famille.

Puis c’est en nous parlant de sa relation avec les souvenirs qu’il nous éclaire sur son rapport au passé. Pour lui les souvenirs sont « un mélange de flou et de richesse », des éléments « égocentriques et biaisés », quelque chose qui relève de l’égoïsme et de l’individualité : « À vrai dire je suis assez consterné par la place que j’occupe dans mes propres souvenirs et la position périphérique de mes parents ». Le souvenir est aussi à l’épreuve du temps : « Je sais cependant que même ces souvenirs sont sujets à caution ».

C’est peut-être pour compenser ce manque d’objectivité que l’écrivain fait appel à l’écrit, grâce à des extraits rapportés : des parcelles de rapport d’autopsie, des diagrammes sur l’état psychique de son père et des lettres émanant de ses deux parents. Cela rend non seulement la lecture plus dynamique mais aussi la vérité plus complète grâce aux différents points de vue abordés. Il tente par cette variation des supports de dresser le véritable portrait de ce qu’il a vécu.

Ce récit, par l’intervention des nombreuses anecdotes (par exemple celle de la Saint Valentin avec la réception de l’autopsie du cerveau de son père), n’est donc pas totalement linéaire et chronologique puisqu’il fait intervenir des moments avant et après la mort du père.

C’est un écrit qui ne nous épargne rien des sentiments de l’auteur. Il exprime assez bien son ressenti par rapport à la maladie en évoquant les différentes étapes émotionnelles qu’il a traversées, par exemple le déni (avec son « long aveuglement »), la colère puis l’acceptation et les remords. Dans « Meet me in Saint Louis », il évoque aussi ce que provoque la perte de ses parents et parle de grand « chagrin ». L’écrit semble alors un exutoire (au contraire de l’oral et de l’interview qu’il doit préparer et qui lui cause même de l’urticaire), une façon de se libérer des épreuves douloureuses.

Un autre des thèmes très intéressants que l’écrivain explore c’est sa relation avec les mots et l’écriture (p. 41, notamment). Il accorde une prépondérance à ce qui est immuable, ce qui reste tout en réfléchissant à la philosophie de Platon. Pour lui, l’écrit est une « béquille de la mémoire » et il dit aussi : « je suis impressionné par la robustesse et la fiabilité des mots couchés sur papier. Les lettres de ma mère sont plus fidèles et plus complètes que mes souvenirs ».

Ce qui est aussi très surprenant c’est qu’il nous renseigne sur la formation de ses livres en informant le lecteur que malgré cet écrit autobiographique, il ne révèle pas toute sa pensée. On le voit à la page 39 : « Et ce que je veux […] est partie intégrante de ce que je choisis de me remémorer et de raconter ».

Finalement, au travers de ces deux épreuves difficiles et en dressant un portrait assez réaliste d’une maladie très courante, l’auteur nous renseigne sur ce qui est à l’origine de cet écrit, ses souvenirs, et nous éclaire sur son rapport à l’écriture. Ce texte, très court et concis, est assez intéressant pour découvrir le style de Jonathan Franzen. Il est accessible à tous et j’ai apprécié sa lecture car il expose des moments assez touchants tant en ne basculant pas dans le pathétique.


Marie, 2e année éd.-lib. 2012-2013

 

 

 

Jonathan FRANZEN sur LITTEXPRESS

 

 

Jonathan Franzen Le cerveau de mon père

 

 

 

Article de Lucie sur Le Cerveau de mon père.

 

 

 

 

 


 

 

Jonathan Franzen Freedom

 

 

 

 Articles d'Emmanuelle et d'Elodie sur Freedom

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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17 décembre 2012 1 17 /12 /décembre /2012 07:00

Nouvelles-d-Argentine.jpg
 
 

 

 

 

 

Sergio BIZZIO,
Gonzalo CARRANZA,
Ricardo PIGLIA,
Esther CROSS,
Sergio CHEJFEC
Nouvelles d’Argentine
Traducteurs
André Gabastou
François Gaudry
François-Michel Durazzo
Marianne Millon
Magellan Et Cie
Collection Miniatures, 2010


 

 

 

 

Aspect du livre
 
Caractéristiques extérieures

J’ai constaté que les couvertures de la collection Miniature ont un ton commun ou proche. Quelques exemples :
nOUVElles d'AlgérieNouvelles-du-Senegal.jpgNouvelles-d-Ukraine.jpg

Le titre est succinct mais informatif ; tous les titres de la collection Miniatures sont construits sur un même modèle.

Cinq auteurs ont participé à la rédaction.

Le résumé de la quatriéme de couverture présente une vision utopique de l’Argentine  mais parle peu de l’œuvre (il s’agit en réalité d’un extrait de la préface de Pierre Astier).

Extrait du résumé de la quatrième de couverture :

 

« ARGENTINE. S'étirant de la Terre de Feu (et de glace), où s'aventura naguère un certain Magellan, au sud du Brésil, de la Cordillère des Andes à l'océan Atlantique, l'Argentine est ce jeune pays de deux cents ans où survit encore le mythe américain de la terre promise, de la terre d'exil pour de nombreux Européens. C'est le pays des pampas à perte de vue, jusqu'à la Patagonie, des « gauchos », ces fiers gardiens de gigantesques troupeaux, du tango, cette danse nerveuse pratiquée sur les bords du rio de la Plata, le fleuve d'argent, où les hommes et les femmes se toisent fiévreusement. C'est le siège d'une capitale, Buenos Aires, à l'architecture et à l'atmosphère européennes… ».

 

Les autres informations qui y sont présentées relèvent de la notice bibliographique (voir ci-dessus).
 

Caractéristiques intérieures

Le papier est de bonne qualité.

Le texte est espacé, la police est claire.

Au début de chaque nouvelle une courte biographie de l’auteur est présente.

 
La préface

La préface est de Pierre Astier, directeur de la collection Miniatures (et anciennement éditeur du Serpent à plumes).

La collection Miniatures a pour but de présenter en quelques nouvelles (ici cinq)

q) des pays variés, elle l’a aujourd’hui fait pour 23 pays.

Les éditions Magellan & Cie ont rassemblé ces auteurs en demandant à chacun de rédiger une nouvelle pour sa collection ; les cinq auteurs natifs de Buenos Aires et de ses alentours ont accepté cette mission et nous présentent ainsi le pays sous différents regards.

 

image-7.png 
 
Une première nouvelle : « Ad Majorem dei Gloriam »
 
Le titre se traduit par « Pour la plus grande gloire de Dieu ». Le texte a été écrit par Gonzalo Carranza, écrivain et journaliste, et traduit de l’espagnol par François Gaudry.
 
Le contexte : L’histoire se déroule dans un monastère argentin. Selon moi, l’époque est la nôtre.
 
Les personnages : Le personnage/narrateur est un jeune prêtre jésuite très investi dans la foi et dans ses tâches. Il se nomme Père Heredia (son nom n’est que tardivement cité dans l’œuvre). Rapidement il devient le secrétaire général d’Avila, le Provincial de la compagnie en Argentine.
 
L’histoire : jour après jour, Le père Heredia accomplit sa tâche de secrétaire auprès  d’Avila. Néanmoins, une après-midi est bousculée : Avila lui demande de l’emmener en dehors  de la ville ; sentier après sentier il le guide jusqu’à une bâtisse.

 

« Quelques minutes plus tard, nous nous arrêtâmes devant l'unique maison en briques, une construction carrée comme une boite de chaussures, dont la façade exhibait une horrible fresque saturée de palmiers et de fleurs. À la porte nous attendait une femme grande et mince, vêtue d'un corsage bleu ciel et d'un pantalon de la même couleur. Elle avait les cheveux teints d'un roux si vif qu'il s'appelait cuivre. Le père Avila la salua par une sorte de toux, et sans attendre, disparut derrière un rideau à lanières de plastique multicolores. »

On comprend bien vite qu’il s’agit d’un « bordel ».
 
S’y trouve étendu sur un lit le corps du curé Maza. Le commissaire Bermudez informe le père Heredia et Avila qu’il annoncera à la population que sa mort a eu lieu en rendant visite à un malade. Pourtant, cette version ne convient pas au jeune prêtre qui, tracassé, décide de mener sa propre enquête. C’est pourquoi il cherche à rencontrer l’une des filles du bordel.

Il la questionne mais elle refuse de répondre. Il repart. De retour au monastère, un appel de la jeune fille a été passé pour lui : elle est à l’hôpital, on lui a tiré dessus. Il ne parvient pas à s’y rendre avant qu’elle ne décède. Au cours de son enquête un autre épisode de ce type a lieu si bien qu’il se retrouve dans une pièce sans fenêtre, ligoté.
 
Pour ceux qui souhaitent connaître la chute, je vous laisse la découvrir par vous-même !
 
La particularité de cette nouvelle : elle comporte un grand nombre de personnages, ce que je trouve plutôt rare.
 
Le sens : Je suppose que l’auteur a souhaité montrer qu’en Argentine et comme partout ailleurs perdure une vie monastique bien éloignée de la vie de chacun d’entre nous. De plus, le personnage principal n’est guère plus âgé que nous, ce qui suppose que nous pourrions être à sa place.


Une seconde nouvelle : « Le Cadeau »

Écrit par une romancière argentine nommée Esther Cross, ce texte a été traduit par Marianne Millon.
 
Le contexte : L’histoire se passe dans une famille argentine plutôt moderne, à la période de Noël.
 
Les personnages principaux : ce sont deux jeunes sœurs d’âges proches. La famille est présente tout au long de l’histoire ainsi que « l’Invité ».
 
L’histoire : Le soir de Noël toute la famille est réunie, la mère a invité l’une de ses connaissances : « Il m’a fait pitié parce qu’il est seul, sans famille ». Le repas se déroule parfaitement bien. Néanmoins, un conflit sournois règne entre les deux sœurs : l’invité a mis sur le tas de paquets une poupée, le problème étant qu’il n’y en a qu’une seule et qu’il part sans l’avoir attribuée à l’une des deux fillettes. Une guerre sans merci se déclare alors entre elles deux.

 

« À ma droite, ma sœur s'accrochait à la poupée. De l'autre côté, moi, invincible, qui  résistais. Les articulations en fil de fer du coup craquaient. Les bras, encastrés sous  pression, s'étiraient formidablement. Ma mère assurait que le son était exaspérant. Un de mes oncles prenait les paris. Ni les autres cadeaux, ni toutes les suggestions et les menaces, ne parvenaient à nous faire changer d'avis. La poupée en caoutchouc restait au milieu, moi, ferme à mon poste, ma sœur, inamovible, au sien ».

La décision est prise, elle doit être coupée en deux.

 

« Il n'était pas confortable de dormir avec elle. La poupée en caoutchouc était creuse. Pour éviter des sensations désagréables, je la plaçai sur son profil plein, fascinée par la vision de mon hémisphère de poupée ».

 

Durant tout le récit la famille va s’affairer autour de cette histoire de poupée : la mère va recontacter l’Invité afin de savoir où elle a été achetée ; ils partiront tous deux à la recherche d’une poupée identique, sans succès ; le conflit entre les deux sœurs s’envenime de plus en plus. Un beau jour, leur oncle arrive avec un paquet dans lequel il y a UNE poupée, mais une seule. La mère s’affaire alors et après avoir découpé la nouvelle poupée rassemble chaque partie avec le morceau lui correspondant de l’autre poupée.

À vous de découvrir la chute !
 
 
 
L’unité du contenu

Ces nouvelles sont très différentes les unes des autres dans leur contenu ; on constate bien qu’il s’agit d’un assemblage artificiel, sur ce point. Néanmoins, elles présentent un éventail de points de vue complet et diversifié sur l'Argentine. Toutes les catégories sociales sont représentées, tous les âges aussi.
 
 

Avis
 
Ce qui peut plaire

La diversité, les différents styles d’écriture, le projet, les histoires...
 

Ce qui peut déplaire

Les histoires, l’approche choisie, les termes employés, le changement de style d'écriture, le fait que l’œuvre ait été artificiellement conçue, les thèmes qui sont plutôt sensibles (vie monastique, vie en prison, sexualité...)
 


Jugements sur internet

Très peu nombreux ; je n'en ai trouvé qu'un, cela est peut être dû au fait que le publication est récente :

 

« Nouvelles et parfums bucoliques de cette mythique pampa qui se conjugue aux temps immémoriaux et aux espaces sans bornes des conquistadores espagnols qui égrenèrent les jalons des particularismes de l'Argentine. »

 

Mon avis personnel

J'étais assez mitigée à la fin de ma première lecture, je ne m'attendais pas à un tel contenu. Maintenant j'apprécie certaines nouvelles plus que d'autres. Néanmoins leur diversité est agréable car il permet un tant soit peu de découvrir le pays.
 
 
 
Les sources
 
 http://www.editions-magellan.com/livre/217-nouvelles-d-argentine

Présentation de la collection Miniatures sur le site des éditions Magellan :

 

Alors que la mondialisation des échanges progresse, que le monde devient un pour tous, des mondes-miniatures s’imposent, des pays et des régions entières affirment leur identité, revendiquent leur histoire ou leur langue, réinvestissent pleinement leur espace. Quoi de plus parlant qu’une miniature, la nouvelle, pour lever le voile sur ce monde-là, celui d’une diversité infinie et porteuse d’espoir ?

Cette collection, dirigée par Pierre Astier, est publiée en partenariat avec le magazine Courrier international.
 
Elles sont maliennes, libanaises ou corses… Elles vous entraînent vers des terres lointaines ou moins lointaines. Elles vous ouvrent à d’autres cultures, d’autres croyances, d’autres histoires. Les grandes plumes de la littérature contemporaine vous emportent loin, loin, loin…

 

 

Lise, 1ère année bib.-méd.pat. 2012-2013

 Exemples de couvertures de la même collection
 http://editions-magellan.com/collection/4-miniatures
 
Site sur lequel j'ai trouvé une critique de l'oeuvre
 http://www.rue-des-livres.com/livre/2350741834/nouvelles_argentine.html

Informations sur l'ancienne maison d'édition de Pierre Astier
 http://www.lacauselitteraire.fr/le-serpent-a-plumes/

 

 

 

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Published by Lise - dans Nouvelle
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16 décembre 2012 7 16 /12 /décembre /2012 07:00

 

 

 

John FANTE La route de Los Angeles

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

John FANTE
La Route de Los Angeles
The Road to Los Angeles
Traduction

Brice Matthieussent
Christian Bourgois, 1987
 
 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nourri entre autres de Dostoïevski, Nietzsche, et Jack London, John Fante est l’auteur d’une quadrilogie autour du personnage d’Arturo Bandini, son alter ego littéraire. Cette quadrilogie est constituée de La route de Los Angeles, Demande à la poussière, Bandini, et Les Rêves de Bunker Hill. John Fante a publié ses premières nouvelles dans une revue littéraire, dirigée par Henry Louis Mencken : The American Mercury. Cet événement important de sa vie est notamment relaté dans le livre Demande à la poussière. Il a alors 26 ans, mais se fait passer pour plus jeune, par orgueil et histoire de mettre en scène son talent littéraire. Simple anecdote, mais qui a son importance, car elle permet de cerner un peu la nature particulière de Fante, que l’on retrouve de manière plus excessive dans le personnage de Bandini. La route de Los Angeles est le premier roman de John Fante, mais il sera refusé par les éditeurs et ne paraîtra qu’en 1985. Parallèlement, il fait ses débuts à Hollywood, où il écrit de nombreux scénarios. Il sera révélé par le public tardivement avec la parution de Pleins de vie, en 1952.

 
 
Bandini
 
 Arturo Bandini est, comme l’auteur, un jeune fils d’immigré italien qui rêve de grandeur et de puissance, et par-dessus tout, de devenir un grand écrivain. Mais confronté à la pauvreté qui règne dans sa famille, il est contraint de travailler dans une conserverie de poissons. Alors, pour se donner un tant soit peu de substance et s’élever au-dessus de sa triste condition, il va mentir sur ce qu’il est, et tenter de surpasser tout le monde. Ainsi, il lit beaucoup d’ouvrages très complexes, sans toutefois toujours les comprendre, mais dont il pourra ainsi aisément citer quelques extraits par cœur histoire de se sentir supérieur intellectuellement en société. Ces livres, cette soif de connaissance apparaissent comme le seul refuge de Bandini. Tout contact avec une personne extérieure est un échec ; il entre en conflit instantanément. En vérité, il méprise à peu près tout le monde, quitte à être parfois raciste ou extrémiste dans sa position anticléricale.

Ce n’est pas qu’il chérisse particulièrement la solitude, mais c’est un laissé pour compte : il ne trouve pas sa place dans la société. Le racisme qu’il exprime à la conserverie de poisson envers ses collègues mexicains n’est que le reflet de la société américaine des années 30, dans le sens où les enfants d’immigrés doivent surmonter une certaine crise identitaire. Ce racisme n’est finalement qu’une réponse, souvent peu pertinente, aux traumatismes qu’il a subis pendant son enfance. De ce fait, Bandini apparaît comme un jeune homme perdu, errant, qui tente comme il peut d’exorciser ses contradictions. Il est déphasé et incompris de tous ses proches : ses collègues, son patron, le barman qu’il fréquente, son oncle, sa mère qui ne le comprend définitivement pas mais qui ne cesse de l’aduler, et sa sœur bigote, qui le moque en continu et avec qui il engage des duels fratricides violents principalement autour de l’existence de Dieu. C’est d’ailleurs chez lui, en compagnie de sa sœur et de sa mère, qu’on observe le mieux ses contradictions : il adore les femmes, mais il considère qu’elles sont une entrave à la littérature ; il déteste ce qui a trait à la religion, mais il lui arrive parfois de s’adonner à des prières.

Si le refuge intellectuel de Bandini est la littérature, son refuge physique est très certainement son bureau, où il retrouve ses femmes en papier glacé au fond de son placard à vêtements. Il leur parle pendant des heures, les adore, les vénère. Il ressort évidemment frustré de tous ces fantasmes, déchire ses photos, et se sent ridicule, idiot de tant d’immaturité. Bandini vit dans ce rêve permanent de grandeur, entouré de femmes, dominant le monde. Il se crée un personnage, narcissique, méprisant, costaud ; mais ce travestissement de la réalité traduit simplement son incapacité à reconnaître en lui une forme d’hypersensibilité maladive. Ces réactions violentes, que ce soit contre lui-même ou contre les autres, ou face à la simple expérience du quotidien sont une forme d’autodéfense contre une société dont il a peur. Son terrible massacre des crabes illustre parfaitement ce manque de confiance en lui et cette tentative ridicule de se sentir un tant soit peu puissant. Bandini ne réfléchit pas, il agit. Puis il regrette. Un tel personnage peut nous paraître parfaitement antipathique au vu des nombreux défauts qu’il cumule : méprisant, orgueilleux, prétentieux, matérialiste, impulsif, fétichiste, immature… Mais ses accès de lucidité vis-à-vis de ses actes, de ses excès, font de lui un personnage finalement attachant.


 « Pas un seul ne s’est arrêté pour me faire monter dans sa voiture. Ce gars, là-bas, il a tué des crabes. Le prenez surtout pas en stop. Il a un faible pour les dames en papier glacé au fond des placars à vêtements. Voyez-vous ça. Le laissez pas monter dans votre voiture, ce Frankenstein, ce crapaud de caniveau, cette veuve noire, ce serpent, ce chien, ce rat, ce crétin, ce monstre, ce demeuré. Pas une seule voiture ne s’est arrêtée ; très bien – et alors ? Je m’en contrefous !  Allez au diable, tous autant que vous êtes ! Ça me convient parfaitement. J’adore marcher sur ce don de Dieu que sont mes jambes, et pour marcher je vais marcher. Comme Nietzsche. Comme Kant. Emmanuel Kant. Que savez-vous d’Emmanuel Kant ? Bande de crétins avec vos Chevrolets et vos V-8 ! » (La Route de Los Angeles, chapitre 6).

 



L’écriture de Fante
 
On peut voir la quadrilogie Bandini comme une thérapie pour Fante, une exorcisation  de son esprit torturé et de ses nombreuses angoisses. Pour exemple, à la fin du roman, Arturo écrit son premier livre. Sa sœur Mona le lit brièvement et le trouve très niais. Arturo refuse d’entendre la critique. Puis sa mère, croyante à souhait, le trouve très dérangeant. Arturo est furieux mais finit par prendre du recul sur son œuvre et se rend compte du ridicule de son écriture. Les moqueries que subit Bandini ici pourraient n’être en réalité que le reflet des peurs de Fante lui-même quant à la réception de son propre premier livre, La route de Los Angeles, alors que tout son talent d’écrivain reste encore à démontrer.

La quadrilogie Bandini montre aussi que Fante voit en l’écriture une carapace rassurante face au quotidien, le seul moyen de s’échapper d’une société à laquelle il n’arrive pas à appartenir. De plus, la littérature lui semble être le seul chemin possible vers la gloire. L’argent lui importe peu, en réalité ; ce dont il rêve, c’est d’être reconnu pour ce qu’il considère être, afin de pouvoir peut-être prendre sa revanche sur ce monde qui l’a exclu. En effet, il est resté plutôt indifférent à l’argent facile que lui a rapporté l’industrie Hollywood. La misère, la pauvreté semblent être des outils indispensables à sa créativité, comme on le remarque dans son roman Demande à la poussière.

Enfin, beaucoup de gens voient en Fante un précurseur de la Beat Generation dans le sens où Bandini est un personnage exclu et incompris par la société, errant, sans horizon particulier, excepté l’écriture. On retrouve d’ailleurs toute l’essence de Fante dans Bukowski, avec cette succession de petits boulots, cette incapacité à avouer une quelconque forme de sensibilité, et cette fameuse machine à écrire comme seule échappatoire. D’ailleurs, Charles Bukowski considérera Fante comme un maître, une influence majeure : dans la préface élogieuse de Demande à la poussière, Bukowski décrit très honnêtement l’écriture de Fante.


 « Un jour j'ai sorti un livre, je l'ai ouvert et c'était ça. Je restai planté un moment, lisant et comme un homme qui a trouvé de l'or à la décharge publique. J'ai posé le livre sur la table, les phrases filaient facilement à travers les pages comme un courant. Chaque ligne avait sa propre énergie et était suivie d'une semblable et la vraie substance de chaque ligne donnait sa forme à la page, une sensation de quelque chose sculpté dans le texte. Voilà enfin un homme qui n'avait pas peur de l'émotion. L'humour et la douleur mélangés avec une superbe simplicité. Le début du livre était un gigantesque miracle pour moi. J'avais une carte de la Bibliothèque. Je sortis le livre et l'emportai dans ma chambre. Je me couchai sur mon lit et le lus. Et je compris bien avant de le terminer qu'il y avait là un homme qui avait changé l'écriture. Le livre était Ask the Dust et l'auteur, John Fante. Il allait toute ma vie m'influencer dans mon travail.» Charles Bukowski. (Demande à la poussière, préface).

 

On ne saurait mieux dire.
 
 
Quentin, 2ème année Bib.

 

 

 

John FANTE sur LITTEXPRESS

 

John FANTE La route de Los Angeles

 

 

 

 

 

Article de Nicolas sur La Route de Los Angeles

 

 

 

 

 

 


  john fante bandini

 

 

Article de Maryse sur Bandini.

 

 

 

 

 

 

 

 

John Fante Demande a la poussiere

 

 

 

 

 

Articles de Florent et Blandine sur Demande à la poussière.

 

 

 

 


john-fante-mon-cien-stupide.gif

 

 

 

Articles de Juliette et  de Céline sur Mon chien stupide

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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15 décembre 2012 6 15 /12 /décembre /2012 07:00

Jules-Barbey-d-Aurevilly-Les-Diaboliques.jpg

 

 

 

 

 

Jules Barbey d’AUREVILLY
Les Diaboliques (1874)
Dentu pour l’édition de 1874
et José Corti pour celle de 1961
Librairie Générale Française

pour la présente édition
Coll. « Les Classiques de Poche »
18ème édition, septembre 2009
Introduction, dossier et notes
par Pierre Glaudes

pour la présente édition.

 


 

 

 

 

 

 

 

 

Jules-Barbey-d-Aurevilly.jpgL’auteur

Jules Barbey d’Aurevilly était un écrivain français du XIXe siècle. Né en 1808 et mort en 1889, il fut romancier, nouvelliste, poète, critique littéraire, journaliste et polémiste. On rattache son oeuvre à des mouvements tels que tels que le romantisme, le fantastique, le surnaturalisme. Surnommé le « Connétable des lettres », il fut accusé d’immoralisme en raison de son recueil de nouvelles Les Diaboliques dont les thèmes principaux concernent le meurtre, la vengeance, l’amour extravagant. Les exemplaires des Diaboliques n’ayant pas encore été vendus à l’époque de sa sortie furent saisis et la publication de ce recueil valut à d'Aurevilly d’être traduit en justice ; le procès aurait eu lieu sans  l’intervention de Gambetta.

Pour plus d’informations sur Barbey d’Aurevilly, cliquer sur le lien suivant :
 http://fr.wikipedia.org/wiki/Jules_Barbey_d'Aurevilly#.C5.92uvres

 

Les Diaboliques, « un petit musée de ces dames »

Les Diaboliques est un recueil de six nouvelles dont la genèse dure vingt-trois ans entre 1850 et 1873. À l’origine, l’auteur souhaitait nommer le recueil Ricochets de conversation. La première nouvelle à voir le jour est « Le Dessous de cartes d’une partie de whist », publiée en 1850 dans le journal légitimiste La Mode. Suite à cela, Barbey d’Aurevilly se consacre à d’autres projets littéraires et ne reprend véritablement l’écriture des Diaboliques qu’en 1866. Les cinq autres nouvelles sont écrites entre 1866 et 1873. C’est également à cette période qu’il transforme le titre Ricochets de Conversation en Les Diaboliques. Une note de décembre 1866 nous apprend que le recueil devait à l’origine compter dix nouvelles.

Ci-dessous, les titres des nouvelles du projet de recueil en 1866 selon le « Dossier » de l’édition que je possède :Le Rideau cramoisi.

  1. Le Dessous de cartes d’une partie de whist.
  2. Le Plus Bel Amour de don Juan.
  3. Entre adultères.
  4. Les Deux Vieux Hommes d’État de l’Amour.
  5. Le Bonheur dans le crime.
  6. L’Honneur des femmes.
  7. Madame Henry III.
  8. L’Avorteur.
  9. Valognes.

Parmi ces nouvelles, quatre portent le titre qu’elles ont aujourd’hui et étaient achevées ou en préparation à l’époque de la note, à savoir « Le Rideau cramoisi », « Le Dessous de cartes d’une partie de whist », « Le Plus Bel Amour de don Juan » et « Le Bonheur dans le crime ». Pour ce qui est des six autres nouvelles qui n’avaient toujours pas été rédigées, deux feront partie du recueil mais avec des titres différents de ceux du projet de 1866. En effet, on suppose que « L’Honneur des femmes » deviendra « La Vengeance d’une femme » et que « Valognes » sera « À un dîner d’athées ». Les quatre nouvelles restant n’ont jamais été écrites.

Pour terminer, le but de ce recueil est de présenter la noirceur des femmes, le diabolisme qu’elles ont en elles, la force de la méchanceté qu’elles utilisent pour arriver à leurs fins… Cela fait l’unité du recueil. Si vous êtes un homme, après avoir lu ce recueil, chaque femme que vous rencontrerez vous paraîtra suspecte, vous vous remémorerez chacune des nouvelles des Diaboliques.

Dans cette fiche, je vais vous présenter l’un de ces diabolismes féminins, une diabolique qui a réellement existé même si l’histoire a été modifiée par l’auteur.

 

 « Le Rideau cramoisi »

Cette nouvelle raconte le souvenir d’un homme qui un soir, en prenant la diligence pour aller chasser le gibier dans les marais de l’Ouest, rencontre le vicomte de Brassard. Pendant leur voyage, la diligence s’arrête à cause d’un problème mécanique au niveau d’une roue et elle est contrainte de s’arrêter dans une rue de la ville de *** en attendant les réparations. Par la fenêtre de la diligence, le vicomte de Brassard et le narrateur aperçoivent une fenêtre à l’étage d’une maison qui dégage une lumière tamisée par un rideau cramoisi. Cette lueur, la seule de la rue, exerce une attirance malsaine sur les deux hommes, plus particulièrement sur le vicomte de Brassard qui vécut un jour à cet endroit. Il raconte alors son histoire au narrateur, les raisons de sa présence en ces lieux trente-cinq années auparavant, alors qu’il n’avait que dix-sept ans.

À cette époque, il fut nommé sous-lieutenant dans un régiment d’infanterie qui attendait l’ordre de partir pour l’Allemagne et dut se rendre dans la ville de *** pour rejoindre le bataillon dont il faisait partie. Il dut s’installer chez un vieux couple de bourgeois et après un semestre passé chez eux, il rencontra leur fille, Mlle Albertine appelée Alberte, un soir en se rendant au dîner. Cette Mlle Alberte revenait de son pensionnat et à la première vue de cette fille, le vicomte fut immédiatement stupéfait par l’air impassible et la beauté de cette diabolique.

Le mois qui suivit l’arrivée d’Alberte fut le début d’une longue et éprouvante souffrance pour le vicomte car ce nouveau dîner se déroula différemment des précédents. En effet, alors qu’il se préparait à souper, la main de Mlle Alberte prit la sienne par-dessous la table. Un étonnement inexprimable s’empara de lui. Le vicomte, qui n’avait jusqu’alors jamais vécu de relation avec une fille, dut se contrôler pour ne pas éveiller de soupçon chez les parents d’Albertine ; cette dernière comme à son habitude resta impassible. À la fin du dîner, le vicomte retourna dans sa chambre pour écrire un mot à cette Alberte, mot qu’il lui transmit au dîner du lendemain.

Il fut contraint d’attendre le dîner du lendemain pour recevoir sa réponse. Or, à ce dîner, Alberte ne fut plus installée à ses côtés mais désormais entre ses parents, tout en gardant son impassibilité habituelle. Commença alors le début d’une longue souffrance due à l’impossibilité de se retrouver en tête-à-tête avec Mlle Alberte.

Pendant un mois, le vicomte tenta désespérément d’attirer le regard de la diabolique mais en vain. Mlle Alberte réagit de la même manière que si le vicomte n’avait jamais existé. Mais un soir, alors que toute la maisonnée était censée dormir, le vicomte de Brassard ne trouvait guère le sommeil, bien trop perturbé par Albertine. Et alors qu’il dessinait la tête de cette fille, il entendit la porte de sa chambre s’ouvrir et aperçut la Diabolique qui tentait d’entrer discrètement dans sa chambre pour lui avouer ses sentiments, sentiments qu’elle avait été contrainte de cacher pour garder l’estime de ses parents. Il fut alors décidé qu’un jour sur deux, elle viendrait le rejoindre dans sa chambre sans que ses parents s’en aperçoivent mais un jour, l’habitude du jeune couple fut brisée. Quelque chose se passa, dans la chambre du vicomte, alors que tous deux étaient une nouvelle fois réunis secrètement. Cette situation mit le vicomte dans un embarras et une peur indescriptibles…

 

Mon avis

J’ai choisi de résumer cette nouvelle car elle est à mes yeux la plus passionnante des six. Pour commencer, le titre est déjà très énigmatique car un rideau, en l’occurrence, cache quelque chose. De plus, le fait qu’il soit cramoisi renvoie au sang, à la mort… Dans ce titre, il y avait donc quelque chose de secret et d’atroce…  Il suppose que le rideau renferme un terrible souvenir.

J’ai également aimé la nouvelle car la jeune fille est une diabolique différente des autres femmes du recueil. Ici, Albertine est poussée à être diabolique pour ne pas transgresser les règles de ses parents. Elle expose son amour ou tout simplement ses pulsions envers le vicomte de Brassard mais est contrainte de ne pas aller plus loin avec lui.

De plus, la nouvelle pourrait toucher tout un chacun par ce qu’elle fait ressentir. Le sentiment de rejet, la blessure émotionnelle, l’amour inassouvi sont les thèmes principaux abordés dans « Le Rideau cramoisi ». Ces blessures ont été normalement ressenties par chacun d’entre nous au moins une fois dans notre vie. On comprend alors parfaitement la tension du vicomte de Brassard face à cette terrible situation.

 Barbey-d-Aurevilly-Les-Daiboliques-manuscrit.jpgManuscrit des Diaboliques

Source :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Diaboliques_manuscrit2.jpg

 

 

Critique de l’œuvre

Dès le début de ma lecture, je fus immédiatement conquis par le thème principal du recueil. Les nouvelles sont intéressantes voire passionnantes pour certaines. Elles traitent  de sujets très différents les uns des autres mais ces sujets forment tout de même l’unité du recueil.

De plus, Barbey d’Aurevilly a un véritable talent descriptif, caractéristique que j’apprécie dans les romans et nouvelles de cette période littéraire. Les descriptions sont si précises que leur compréhension en devient complexe, à certains moments. Je veux évoquer plus précisément l’incompréhension des phrases faisant référence à des auteurs – entre autres – peu connus à notre époque, nécessitant le recours à des notes de bas de page. La compréhension des phrases n’est possible que par la lecture de ces notes. Mais tout de même, ces notes de bas de page constituent une richesse pour les lecteurs. Le recueil devient finalement une petite encyclopédie qui fait ressortir le lecteur plus « intelligent ».

En ce qui concerne les nouvelles, elles se présentent sous la forme d’un « monologue » d’un personnage témoin de l’événement constituant le thème de la nouvelle. Et qui dit « monologue » dit « peu de dialogue » comme dans « Le Rideau cramoisi » ou encore « Le Plus bel amour de don Juan ». Il est intéressant d’avoir un narrateur-personnage plutôt qu’un narrateur effacé. On a alors l’impression que ce narrateur-personnage nous raconte l’histoire en tête-à-tête. Cette situation permet une plus grande concentration et d’entrer dans la peau du récepteur, d’être présent avec le témoin.


Y. A., 1ère année bib.-méd.-pat.

 

 


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14 décembre 2012 5 14 /12 /décembre /2012 07:00

Raymond Federman chut








Raymond FEDERMAN
Chut
éditions Léo Sheer
collection Laureli, 2008



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quelques mots à propos de l’auteur

Raymond Federman naît en 1928 à Montrouge, dans la région parisienne. Après la guerre, comme beaucoup de penseurs et écrivains, il émigre aux États-Unis où il passera le reste de sa vie. Peu connu en France, cet auteur prolifique, spécialiste de l’œuvre de Beckett, est pourtant très apprécié outre Atlantique d’où il rédige nombre de textes, aussi bien en anglais qu’en français.



Présentation de l’œuvre et contexte historique

Le roman s’ouvre sur un événement qui va bouleverser la vie du jeune Raymond Federman, et celle de plus de treize mille Juifs : la rafle du Vel d’Hiv. Le 16 juillet 1942, à 5h30, la police française fait irruption dans la maison familiale en vue d’arrêter toute la famille. Marguerite Federman a tout juste le temps de cacher son fils dans le cabinet de débarras et de lui murmurer « Chut ». Dès la première page, l’auteur nous livre la clé de ce simple mot qui donne son titre à l’œuvre, le dernier qu’il entendra de la bouche de sa mère. Cette injonction au silence sera son salut ; alors que ses deux sœurs et ses parents sont emmenés par les autorités, l’enfant parvient à leur échapper, et donc à survivre. Des années plus tard, grâce à ses recherches, il découvre que tous ont été déportés puis assassinés à Auschwitz.

À travers cette œuvre, l’auteur souhaite donc faire revivre sa famille en relatant les treize premières années de sa vie, et procéder ainsi à une sorte de résurrection par l’écrit. Il l’exprime en ces mots : « peut-être qu’en racontant un peu de mon enfance, je raconterai aussi un peu de leur histoire ».



Une apparente gravité

L’histoire s’ouvre sur un événement d’un gravité évidente, à la fois par son inscription dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi par les conséquences qui en découlent pour la famille Federman. Dès le début et à de nombreuses reprises au cours de l’œuvre, Raymond Federman soulève les sujets qui ont marqué cette époque douloureuse.

En effet, il traite notamment de la culpabilité du survivant à travers une succession d’interrogations, dont la plus emblématique est : « Pourquoi moi ? […] Oui, je me suis souvent demandé : pourquoi moi ? » Grâce au regard rétrospectif de l’auteur alors devenu adulte, il tente de proposer des solutions. Néanmoins, face au caractère inexplicable de la situation, il est contraint d’avouer son échec et de conclure : « Je me suis quand même demandé toute ma vie, sans jamais pouvoir trouver de réponse ». À ce questionnement personnel vient s’ajouter le récit d’anecdotes ou de scènes dont il a été le témoin.

Ainsi, Raymond Federman traite de l’Occupation et de la collaboration. Il nous raconte les bombardements, les alertes, la première fois qu’il voit un homme mort – et ce, alors qu’il n’est encore qu’un enfant. Il nous parle aussi de l’Exode pendant lequel sa famille fuit Paris occupé par les Allemands pour Argentan, petite ville de Normandie dans laquelle les nazis sont déjà installés à leur arrivée. Il nous donne à voir le quotidien d’une famille pauvre dans les années Trente, « [l]a morve au nez, les poux, les punaises, les cafards, les souris ». Il nous fait vivre l’intolérance aussi, la haine, à travers l’obligation pour les Juifs de porter l’étoile jaune, la dénonciation de sa famille aux autorités par les voisins antisémites. Jamais il n’accuse ou ne se perd dans un récit larmoyant, il se contente de narrer les faits et le lecteur prend conscience de l’horreur des événements. Cela est notamment visible lorsqu’il parle des circonstances qui ont conduit sa famille à la mort : il accumule les dates, les numéros de matricule, et constate sobrement que d’après les documents historiques, ils ont tous été exterminés à Auschwitz.


Néanmoins, Raymond Federman reste avant tout un écrivain avant d’être un témoin, et il met en place une stratégie littéraire afin de faire de son œuvre un propos original sur la Seconde Guerre mondiale.



Un auteur qui joue avec le lecteur, voire qui se joue de lui

Même si l’auteur s’attache à décrire avec sérieux de multiples événements qui ont marqué l’Histoire, son récit n’en n’est pas moins dénué d’humour. Au cours de l’œuvre, il s’emploie à alterner les sujets graves et plus légers, composant ainsi une œuvre originale et dynamique. Pour ce faire, il accumule de courts récits sous forme de fragments. Cette forme, pour laquelle il opte, est bien évidemment liée à la nature même de son écrit car il n’est pas aisé de se souvenir de tout, et la mémoire est par définition fragmentaire. Cependant, il s’agit aussi largement d’une stratégie littéraire et stylistique qui donne au texte un caractère ludique.

Cela est visible dès le début où l’auteur met en place une scène chargée de sens et puissante émotionnellement. Or, rapidement, un nouveau personnage est introduit. Ses propos sont signalés en italique sur une page à part, et il s’exprime ainsi :

 

« Merde, Federman, qu’est-ce que c’est sérieux ce que tu es en train d’écrire ! Tes lecteurs vont trouver ça chiant. Ils vont te demander ce qu’il t’arrive. Si tu n’es pas en train de devenir sénile. »

 

Ce procédé est récurrent dans Chut, et plutôt que de parler de personnage il semble plus judicieux de parler de voix qui interviennent, qui racontent, qui remettent en question, et qui se mêlent. En effet, on assiste au croisement du regard de l’auteur devenu adulte, mais aussi de lui enfant, d’un auteur/narrateur qui réfléchit sur son travail, ou encore d’un questionneur. Raymond Federman introduit une polyphonie dans le récit qui lui permet de mettre en place une narration originale. Cette voix, qui remet en question ce qu’il est en train d’écrire et sa façon de le faire, apparaît comme un moyen pour prendre du recul par rapport à l’œuvre, ainsi que d’anticiper les critiques qui pourraient lui être faites. L’auteur souhaiter éviter le sentimentalisme, le mélodrame. En procédant ainsi, il fait aussi preuve d’une certaine humilité, de pudeur, et s’interroge de façon sous-jacente sur comment dire l’indicible, comment trouver le ton juste, s’il en est un, pour exprimer cette période.

C’est par l’humour et le jeu avec le lecteur que Raymond Federman y parvient. Il nous raconte ses rêves de devenir explorateur lorsqu’il était enfant, ses jeux avec ses sœurs, sa première baignade dans une piscine municipale où il oublie d’enlever ses chaussettes, la découverte de son corps. Parfois, il se joue même de nous et préfère le vraisemblable au vrai.

Au cours d’une anecdote par exemple, il raconte sa rencontre fortuite après la guerre avec un ancien camarade de classe qui a cessé de lui parler le jour où il a été contraint de porter l’étoile. Celui-ci l’invite à dîner et alors qu’il commence à manger, l’auteur se rend compte que les couverts utilisés sont en fait le cadeau de mariage de sa mère et portent ses initiales. On comprend qu’alors qu’elle était tuée, d’autres s’appropriaient ses biens les plus précieux. Sur ce, Raymond Federman se lève et quitte la pièce sans dire un mot. Cette scène, chargée en émotions et en tension, est instantanément remise en cause par ce « questionneur » qui se demande comment une famille décrite comme étant si pauvre pouvait posséder de tels objets. En définitive, on ne parvient jamais à distinguer le vrai du faux, les faits réels de l’invention sous la plume de l’écrivain. Et cela est valable pour ce qui est de la nature même de l’œuvre.



Autobiographie romancée ? Autofiction ? Roman : un genre difficile à définir

Il apparaît évident que le récit comporte un grande part autobiographique. L’auteur écrit à la première personne, il ne modifie pas les noms, et il introduit plusieurs références à des livres qu’il a déjà écrits comme Âme Eldorado, La Fourrure de ma tante Rachel ou encore Quitte ou double. Pourtant, une nouvelle fois, Raymond Federman joue avec les codes prédéfinis et s’amuse à troubler son lecteur :

 

« Faut bien que je dise la vérité, même si la vérité fait mal. D’accord les lecteur diront : C’est pas du roman que tu fais là Federman, c’est de l’autobiographie, ou, pire encore, de l’autofiction. Eh bien moi je leur dirai, vous vous gourez, c’est de la fiction pure que je vous raconte, parce que toute mon enfance , je l’ai complètement oubliée. Elle a été bloquée en moi. Donc tout ce que je vous dis, c’est inventé, c’est de la reconstruction. Et puisque tout ce qui est écrit est fictif, comme l’a dit Mallarmé, ce que je suis en train d’écrire, c’est de la fiction. »

 

Ce passage est éclairant quant au travail d’écriture de l’auteur qui fait avant tout une œuvre littéraire, plutôt qu’un témoignage historique visant à l’objectivité. Il cherche à faire naître une forme nouvelle, ou en tout cas refuse qu’on le classe dans un genre préexistant.



L’absence de linéarité dans le récit

L’auteur souhaite faire revivre sa famille à travers le récit de sa propre enfance. Pour cela, il utilise des fragments qu’il s’amuse à alterner, à entremêler, afin de bouleverser la chronologie de son histoire. On assiste sans cesse à des va-et-vient au cours du récit, à des digressions qui obligent même l’auteur à dresser une liste au milieu de son œuvre recensant toutes les anecdotes dont il a promis de parler. Il tiendra cette promesse avec plus ou moins de rigueur et de détails. La structure du récit est sans cesse en mouvement, et Raymond Federman n’hésite pas à introduire des poèmes, des lettres, des comptes rendus de coups de téléphone en plus des pages dédiées à cette autre voix. On peut noter une phrase significative de cette volonté de briser les règles classiques du texte autobiographique, et de l’humour propre à la narration de Federman :

 

« [J’]ai fait ce long détour descriptif justement pour arriver à ce cagibi qui n’a rien à voir avec le cabinet de débarras sur le palier dans lequel ma mère m’a caché ».

 

 

 

À propos de Chut, on peut dire clairement qu’il s’agit d’une œuvre non conventionnelle. Plus qu’une accumulation de fragments, Raymond Federman crée un véritable entremêlement : de voix, de tons, de temps, qui forme en définitive un tout cohérent. Cette œuvre peut être elle-même considérée comme un fragment qui vient s’ajouter aux livres déjà existants de l’auteur qui a souvent écrit autour de cet événement traumatique.

Même si d’autres écrivains comme Raymond Queneau ou encore bien avant lui Denis Diderot ont utilisé certains de ces procédés afin de mettre en œuvre des récits originaux : jeu avec le lecteur et la langue, narration innovante, bouleversement de la chronologie et accumulation de digressions, la réussite de ce livre tient dans la façon d’aborder ce thème. En effet, l’auteur parvient selon moi à ne pas tomber dans les travers qu’il redoute tels que le mélodrame ou le sentimentalisme, et encore moins le manichéisme. Il adopte un ton personnel fondé sur une stratégie littéraire complexe et qui permet de transcrire avec justesse un drame collectif de l’Histoire, à travers le récit d’une histoire individuelle.



À signaler : une émission spéciale de la Grande Librairie consacrée à la littérature d’après guerre avec notamment Claude Lanzmann et Magda Hollander Lafon, disponible sur le site www.france5.fr .


P. L., AS bibliothèques-médiathèques 2012-2013



Raymond FEDERMAN sur LITTEXPRESS

 

Raymond Federman La voix dans le débarras

 

 

Articles de Camille et de Benjamin sur La Voix dans le débarras.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Raymond Federman chut

 

 

 

 

 Article d'Emmanuelle sur Chut.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 













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13 décembre 2012 4 13 /12 /décembre /2012 07:00

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Paul AUSTER
Moon Palace
édition originale, 1989

 traduction

Christine Le Boeuf

Actes Sud,

Babel, 1993
LGF/Livre de poche, 2001

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Biographie

Sur le site d'Actes Sud :  

http://www.actes-sud.fr/contributeurs/auster-paul

 

 

 

Résumé

Cette œuvre retrace les événements marquants de la vie de Marco Stanley Fogg et ses diverses rencontres. Comme son oncle Victor qui l’a pratiquement élevé, sa mère étant morte dans un accident de voiture durant son enfance. C’est lui qui lui a donné le goût de la littérature. Ou encore  Kitty et Zimmer qui l’aident lors de certains moments difficiles ; Kitty va d’ailleurs partager sa vie. Il y aussi Effing, vieil homme érudit, acariâtre et aveugle, paralysé des jambes, qui va l’employer à un moment de sa vie et l’amener à rencontrer son père, malheureusement pour une courte durée.

L’ouvrage se concentre sur les années que le protagoniste passe à New York, de 1965 où il entre à l’université de Columbia jusqu’à la rencontre avec son père sept ans plus tard.

On découvre, au fur et à mesure du livre, les facettes de sa personnalité et les moments de sa jeune vie, de l’engagement lors de ses années d’étude à une période d’abattement, de léthargie qui succède à la mort de son oncle, épisode qui va même l’amener à vivre pendant une certaine période comme SDF dans Central Park ; enfin, comme le phœnix qui renaît de ses cendres, il se reprend et décide de redevenir maître de sa vie. C’est à ce moment qu’il trouve un travail : s’occuper d’un vieil homme, Effing. Une bonne partie du roman raconte la vie de ce dernier, à travers l’écriture de ses mémoires. Le lecteur ne comprend qu’à la fin l’importance de cette partie, ces mémoires apportant la réponse à une des énigmes de l'œuvre.

À travers ce livre, Paul Auster nous fait découvrir New York sous toutes ses formes, une partie de l’Amérique profonde, et les relations entre Indiens et colonisateurs au début du XXe siècle.



Le titre

Le titre est tiré du nom d’un restaurant chinois que Stanley pouvait voir de la fenêtre de son appartement de New York mais le terme moon, revient aussi au début du roman, car le groupe de musique dont faisait partie l’oncle Victor s’est appelé successivement  Moonlight Moods et Mood Men ; ce ne sont que deux exemples parmi beaucoup d’autres des nombreuses références à la lune et des occurrences du mot moon, employé comme nom propre, entre autres.



Les personnages

Marco Stanley Fogg : le personnage principal
Oncle Victor : l’oncle de Stanley
Zimmer : son ami rencontré à Columbia
Kitty : sa petite amie
Effing : son employeur
Mme Hume : femme à tout faire chez Effing.



Les thèmes

La perte : autant la perte d’argent, que la perte d’un être cher, ou de relations sociales.

Le rapport à l'argent : on le voit sous deux angles ; l’un lorsque Marco se retrouve sans rien puis trouve refuge à Central Park, l’autre lorsque Effing décide de donner une partie de son argent à des inconnus.

L'errance : lorsqu’il se retrouve exclu de la société, et qu’il ne trouve plus de sens à sa vie et s’enfonce dans une atonie autant mentale que physique qui va presque l’amener à la mort. On retrouve ici un thème déjà abordé par de nombreux auteurs américains comme Jack London, ou encore Nels Anderson (Le Hobo).

La destinée : cette thématique revient tout au long du roman, et caractérise vraiment l’œuvre de Paul Auster. Comment certains événements, choix vont-ils l’amener là où il en est ? On peut le voir avec la faible probabilité qu’il avait de découvrir ce qui le lie à Effing.



Mon avis

On plonge tout de suite dans le livre, et on se laisse entraîner par ce personnage singulier qu’est Marco Stanley Fogg, sa vie, son raisonnement, ses choix et je me suis attachée au personnage autant pour ses défauts que ses qualités.

L’écriture est très fluide, claire, simple et n’est pas une barrière à la compréhension de l’histoire, bien au contraire.

Le seul défaut que je pourrais formuler, est que j’ai trouvé quelques longueurs lors de certains passages comme celui de Central Park et le séjour d’Effing dans la grotte.

Mais je le conseille à tous. Cela a été pour moi une grande découverte.


Sarah, 1ère année Éd.-Lib. 2011-2012

 

 

Paul AUSTER sur LITTEXPRESS






Articles de Mélanie et de Julie sur Brooklyn Follies



 

 


 

Léviathan, article d'Anaïs

 

 

 Moon Palace : articles de  Valérie,  de Joséphine et de Laura.

 

Paul Auster Cité de verre

 

 

 

 Article de Bastien sur Cité de verre

 

 

 

 

 

 

 

Paul Auster Revenants

 

 

 

 Article de Marlène sur Revenants.

 

 

 

 


 


Trilogie new-yorkaise, articles de Marine et de Fiona,

 

Mr Vertigo, articles de M.B. et de Chloé,

 

 

Smoke, article de Louise,

 

Paul Auster Le Livre des illusions

 

 

 

 

 

Le Livre des illusions, article de Manon

 

 

 

 

 

 

 


 
La Nuit de l'Oracle, articles d'Audrey et de Caroline.

 

 

 

Paul Auster Dans le scriptorium

 

 

 

 

 

 

 

 

Article de Jean-Baptiste sur Dans le scriptorium

 

 

 

 

 

 

 

 

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12 décembre 2012 3 12 /12 /décembre /2012 07:00

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John FANTE
Mon chien Stupide

titre original

My Dog Stupid

traduit de l'américain
par Brice Matthieussent

Christian Bourgois, 1985
10/18, 2002









 

 

 

 

L’auteur

John Fante naît à Denver, Colorado, en 1909. Il est fils d’immigrés italiens de la deuxième génération, son père, maçon, est violent et alcoolique, tandis que sa mère est très religieuse. La famille est croyante et conservatrice. Enfant, Fante est turbulent, il passe sa scolarité dans une école jésuite où il découvre le besoin de liberté et l’écriture. Ces sentiments sont exprimés de manière très forte dans Le Vin de la jeunesse (Wine of Youth, publié en 85 à titre posthume).

En 1929, il part pour Los Angeles et travaille dans une conserverie qu’il évoquera dans La Route de Los Angeles (titre publié à titre posthume car il a été refusé par tous les éditeurs qui le jugeaient trop provocant). Il commence également à écrire à vingt ans. Ce départ vers l’Ouest peut être considéré comme une manière de s’émanciper et de couper les ponts avec une famille beaucoup trop étouffante. Il entretient durant de nombreuses années une correspondance avec H. L. Mencken, le rédacteur en chef de la revue littéraire The American Mercury (cousin outre atlantique du Mercure de France), qui publiera ses premières nouvelles. Fante crée l’alter égo de Mencken dans Demande à la poussière, publié dès 1932, qui deviendra son roman le plus populaire.

L’œuvre de Fante est très autobiographique, l’auteur se décrit dans ses avatars : Arturo Bandini et Henry Molise, le premier étant le plus fameux. Fante raconte sa vie dans ses romans, en déformant la réalité et en y mêlant des élémets de fiction. Bandini est à son image : un écrivain joueur et menteur, un homme obsédé par son origine dans une Amérique raciste et ruinée par la crise de 29, un ado adulte rêveur qui ne veut plus être ce petit rital catho fils d’immigré mais un amerloque respecté. Cette dualité poursuivra Fante toute sa vie et hantera son œuvre.

Demande à la poussière (Ask the Dust) est un roman semi autobiographique où le lecteur retrouve ces thèmes de personnage border line complètement perdu, noyé entre la littérature et les femmes. L’histoire d’un homme fou amoureux de liberté qui doit cependant faire face à son père, alcoolique, imposant, traître. L’opposition au père sera également le thème principal des Compagnons de la grappe, considéré comme le meilleur roman de Fante.

En 1937, il épouse Joyce, une éditrice fortunée. Ce mariage va lui permettre de jouer et de golfer durant de longs mois. Il en profite également pour écrire et éditer le succès commercial Pleins de vie, qui deviendra plus tard un film. Ce succès lui ouvre les portes de Hollywood, où il devient un scénariste reconnu. Les années 50, 60 sont synonymes de succès pour lui : travail pour la Fox, nomination du meilleur scénario pour Pleins de vie en 1957, voyage en Italie.

Cependant, la naissance de son quatrième enfant à la fin des Sixties déclenche de lourdes dégradations dans sa vie de couple et ses relations amicales. Il est décrit par ses proches comme quelqu’un de sensible, intuitif, drôle, mais également impossible à vivre et lunatique.

Entre 78 et 83, année de sa mort, il devient aveugle et est amputé des deux jambes suite à son diabète, il arrivera cependant à dicter Rêves de Bunker Hill à  sa femme Joyce.



L’œuvre de Fante peut être découpée en deux cycles, centrés sur ses deux avatars :

  • Arturo Bandini (Wine of Youth, Ask the Dust, The Road to LA, Bandini) : cette partie de l’œuvre décrit le personnage comme un gamin râleur et révolté, honteux d’être le fils d’un père violent et d’une mère bigote, l’ado adulte bohème et un peu immature ;
  • Henry Molise (The Brotherhood of the Grape, West of Rome comprenant The Orgy and My dog Stupid) : le héros est bien plus mûr et réfléchi que Bandini, la bohème est terminée, Molise mène une vie rangée dans une banlieue californienne.

 

Fante est considéré par certains comme un précurseur de la Beat Generation, car il est l’un de premiers à illustrer dans son œuvre les thèmes de l’errance et de la découverte de l’Ouest. Il sera reconnu mondialement peu avant sa mort grâce à Charles Bukowski qui fit rééditer et préfaça Ask The Dust. Toute l’œuvre de celui-ci sera fortement influencée par Fante, qu’il considère comme un maître.

 

« Un jour, j'ai attrapé un livre, je l'ai ouvert et c'était ça.. Je restai planté un moment en le lisant, comme un homme qui a trouvé de l'or à la décharge publique... Les phrases coulaient si facilement à travers la page, c'était comme un flux. Chaque ligne avait son énergie. La vraie substance des phrases donnait une forme à la page comme si elle était sculptée. Enfin je découvris un homme qui n'avait pas peur de l'émotion. Le début de ce livre me fit l'effet d'un miracle énorme et violent. Le livre était " Demande à la poussière " et l'auteur John Fante. Toute ma vie son influence a illuminé mon travail... Oui, Fante a eu un énorme effet sur moi. Peu de temps après avoir lu ses livres, j'ai commencé à vivre avec une femme qui était une plus grande ivrogne que moi, nous avions de grandes bagarres, souvent je lui criais : " Je ne m'appelle pas f... de p.. , je m'appelle Bandini, Arturo Bandini ! " Fante était mon dieu. »

Charles Bukowski ; extrait de la préface de Demande à la poussière.

 

 

Le livre

Henry Molise est un quinquagénaire, fils d’immigrés italiens, scénariste raté, marié et père de quatre enfants, qui vit dans la banlieue de LA. On le prend aisément pour le pur cliché du père de famille tout droit sorti d’une pub pour frigos américaine des années 50… Pendant les deux premières pages du livre. En effet, on comprend très rapidement qu’il est dans la lune et que sa famille, en plus d’être complètement dessoudée, se déconnecte progressivement de la réalité.

Le tout début du livre décrit Molise qui rentre chez lui après un entretien peu concluant avec un producteur de télévision. Harriet, sa femme, l’accueille chez eux un revolver à la main en lui expliquant qu’il doit tuer l’ours / mouton / lion qui rôde devant leur porte. Henry et son fils Dominic découvrent que le monstre n’est rien d’autre qu’un akita japonais anormalement poilu, au comportement sexuel très étrange ; ils l’appelleront Stupide.

L’arrivée du chien dans la famille sera l’élément déclencheur d’une avalanche d’événements inhabituels qui vont complètement bouleverser la vie du narrateur et lui ouvrir les yeux, le forçant à commencer l’amer bilan de sa vie.



L’american dream

La famille est à la fois une incarnation et une désincarnation du rêve américain.

D’une part, Molise incarne le rêve américain de John Fante : le fils d’immigrés italiens vit en banlieue, fonde une famille, écrit des scenarios pour des films purement américains, a une progéniture qui part au service miliaire pour protéger leur pays. En résumé, cette famille américaine type est en réelle mutation par rapport aux origines italiennes de Molise, donc à l’enfance de Fante.

D’autre part, le portrait de la famille de Molise est irréaliste ; chaque trait de caractère est exagéré et chaque protagoniste devient aux yeux du narrateur (et par conséquent à ceux du lecteur) une vraie caricature.

Le futur de l’Amérique est incarné par les enfants. Ils ouvrent la voie aux révolutions et aux changements de mentalités des sixties à venir : Dominic, l’aîné, fume des joints et est accro aux femmes noires, les fils détestent l’armée, la fille Tina est une baby doll écervelée qui sort avec un ex marine reconverti en surfeur vagabond qui vole de l’alcool au père de famille… il y a une réelle révolution, que ce soit au niveau des préjugés raciaux, du patriotisme, de la libération sexuelle : tout y passe.

Le chien, pur cliché de l’élément présent dans les publicités américaines, fait irruption dans cette famille cacophonique. Il est le réel point de départ de l’histoire, car en débarquant dans cet american dream, il va tellement chambouler les esprits qu’une réelle remise en question de la situation va être faite par la famille.



La lassitude de Molise

Henry Molise se réveille dès l’apparition de Stupide. Il se rend compte qu’au final, cette vie de scénariste raté ne lui convient pas. Il commence à râler sur à peu près tout : cette femme qui ne le comprend pas (« et ne me comprendra jamais ») et ses enfants, ingrats, nombrilistes et exigeants. Le lecteur se rend compte au fur et à mesure des pages qu’il reporte l’affection qu’il est censé donner à sa famille… sur ses chiens.

La description tragique de l’émouvante mort de son ancien chien, Rocco, est un élément important de cette mise en abyme du réel. Il en parle comme d’un traumatisme, comme si la vie l’avait quitté et souligne l’envol, la perte totale de son inspiration. En comparaison, les quelques malheurs qui tombent sur ses enfants (son fils aîné Dominic se fait tabasser), suscitent chez lui l’inverse de ce qu’ils devraient provoquer chez n’importe quel père : il est froid et n’a pas de réaction.

Cette image du père est un thème très cher à Fante. Le père italien, toujours en vadrouille et absent qui, à l’heure du bilan, se met en quête de reconnaissance sans se rendre compte qu’il est trop tard. Molise / Fante agit comme son père sans s’en rendre compte : il cherche à sentir que ses enfants l’aiment, désespérément.



L’abandon

Harriet et Henry vivent ce moment crucial, redouté par tous les couples : le départ des enfants. Cette mise à la retraite non souhaitée ne peut signifier qu’une chose pour eux : l’effritement de leur union. Si les enfants partent, nous n’avons plus de raisons de vivre ensemble puisque depuis une vingtaine d’années nous ne parlons que de rendez vous chez le dentiste et de prêts à la banque pour leurs études.

Les liens familiaux qui unissaient le couple et ses enfants se distendent également, dans la suite logique des choses. Leur fille Tina part avec son petit ami, un bellâtre peu évolué, et dès ce moment, Molise va faire le décompte des enfants restant dans la maison. Le but ultime : le départ de tous les enfants, qui signifiera le début de la liberté d’Henry.

En effet, son grand rêve est de partir à Rome, pour retrouver ses origines avec sa femme. Ce rêve est un désir de retour à ses racines, et de quitter sa vie rangée. Ce désir était certainement celui de John Fante durant la période faste où il a travaillé en Italie.

Molise attend que ses enfants l’abandonnent pour abandonner lui-même l’Amérique. Il leur fait vivre ses rêves d’abandons, vieillit, déprime et s’emporte contre tout le monde, car ses rêves le hantent.

Vivre dans sa famille est une telle vie de chaos permanent que pour lui, Rome serait une libération. Fante chérit ce besoin de goûter la vie, donc la ville de Rome, qui représenterait la renaissance après le chaos.

L’effroi qu’a l’auteur de passer à côté de sa vie le hante totalement, il rêve de sortir de cette routine familière où il s’est lui-même empêtré.


Juliette, 2e année éd.-lib.

 

 

John FANTE sur LITTEXPRESS

 

John FANTE La route de Los Angeles

 

 

 

 

 

Article de Nicolas sur La Route de Los Angeles

 

 

 

 

 

 

 

john fante bandini

 

 

 

 

 

Article de Maryse sur Bandini.

 

 

 

 


 

 

John Fante Demande a la poussiere

 

 

 

 

 

Articles de Florent et Blandine sur Demande à la poussière.

 

 

 

 

 


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Article de Céline sur Mon chien stupide

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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11 décembre 2012 2 11 /12 /décembre /2012 07:00

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Hélène Perret, Eddie Ladoire (conception et création sonore)
Judith Gars (voix, lecture)
Spectacle « Les bruits du dehors »
à l’Oara (Bordeaux)

le 6 décembre 2012.

 

 

De l’obscurité jaillit une flamme. À la flamme succède une volute de fumée accompagnée d’une soudaine lumière dévoilant la silhouette d’une jeune femme, à demi allongée sur le sol. De cette attitude et ce visage se révèle une douce naïveté mêlée à la maturité surjouée de l’adolescence. De l’incandescence de la cigarette embaumant la salle s’ensuit la rupture, crue, du silence par les mots de Marguerite Duras qui sortent de la bouche de cette jeune femme.

Les bruits du dehors, « création sonore, cinéma pour l’oreille ou série d’images phonographiques » d’Hélène Perret et d’Eddie Ladoire avec la voix de Judith Gars et textes de Marguerite Duras, nous amène ce jeudi 6 décembre 2012 à l’Oara Molière-Scène d’Aquitaine dans le cadre du festival Ritournelles, à voyager au travers de sonorités comme matière visuelle pour éprouver les extraits d’Un barrage contre le Pacifique, L’Amant, L’Amant de la Chine du nord.

Le grain chaud d’un vinyle de jazz nous transporte lentement vers Saigon où l’insouciance laisse peu à peu place à l’angoisse, la claustrophobie de la garçonnière, bourdonnement accompagné de l’errance de la jeune femme au sein de la pièce. Assourdissement violent, bruits de rails, confusion, références au « vacarme continu de la ville, embarquée dans la ville, dans le train de la ville. »

S’ensuit une accalmie toute relative, hypnotique par la redondance de vibrations mimant le vertige et le malaise, des enregistrements de voix qui ressemblent à des murmures au creu de nos oreilles, fantomatiques et dérangeants. « Sur les stores on voit les ombres des gens qui passent dans le soleil des trottoirs. […] Les claquements des sabots de bois cognent la tête, les voix sont stridentes […]. »

La jeune femme reste figée face à cette fenêtre invisible, inquiète : « Aucun matériel dur ne nous sépare des autres gens. Eux, ils ignorent notre existence. » Pendant qu’une odeur d’encens se propage insidieusement dans la salle, « des odeurs de caramel arrivent dans la chambre […]. »

Un silence nous accompagne vers un nouveau dehors, celui de l’environnement de la maison de la mère, personnage implicitement introduit par un son s’approchant du tonnerre, inattendu et féroce,  qui abat la jeune femme, recroquevillée.

Et doucement la nostalgie reprend le dessus tirée par la main d’une légère mélodie au piano, accentuant ce sentiment contradictoire au sujet de sa mère : « Ma mère, ça la prend tout à coup, vers la fin de l’après-midi, surtout à la saison sèche, elle fait laver la maison de fond en comble, pour nettoyer elle dit, assainir, rafraîchir. » Tableau suggéré par des sons d’eau, d’écoulements lents et rapides : « La maison tout entière embaume, elle a l’odeur délicieuse de la terre mouillée après l’orage, c’est une odeur qui rend fou de joie, surtout quand elle est mélangée à l’autre odeur, celle du savon de Marseille, celle de la pureté, de l’honnêteté […]. » La jeune femme vogue de part et d’autre de la scène, comme libre et insouciante, zigzaguant entre les filets d’eau que nous imaginons ruisseler sur la scène sous ses pieds.

Lentement elle semble reprendre ses esprits, met sa chaussure à talon, hésite, met la seconde, puis son chapeau, enfile son manteau et ouvre son parapluie pour se couvrir de la pluie qui arrive, qui annonce l’humidité de la forêt, la forêt interdite.

Le spectateur est alors plongé dans le noir complet, l’esprit envoûté de chants d’oiseaux, de la jungle, les grosses gouttes d’eau cognant les feuilles des arbres.

Ce spectacle se révèle donc surprenant et intéressant, traduction auditive et sensorielle personnelle qui se confronte avec notre propre approche de cette lecture objectivement commune mais subjectivement différente.


Bruno, AS bibliothèques-médiathèques

 

 


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10 décembre 2012 1 10 /12 /décembre /2012 07:00

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Réalisation et scénario : Marguerite Duras
Musique : Carlos d’Alessio
Date : 1974, France
Durée : 120 min
Avec : Delphine Seyrig, Michaël Lonsdale, Claude Mann

 

 

 

 

 

 

 

 

Cinémalittérature, d’un bloc, comme s’il y avait fusion physique entre les deux genres, telle est la thématique proposée cette année par la 13ème édition du festival littéraire « Ritournelles ». La programmation est foisonnante, tant et si bien que l’on ne sait plus trop où donner de la tête ; après moult pérégrinations, et mue par une certaine curiosité, j’ai finalement décidé d’aller voir la projection du 6ème film de Marguerite Duras, India Song.

Je me suis glissée, le temps d’une soirée, dans la peau d’un reporter des Cahiers du cinéma et c’est donc carnet en main que je me suis rendue à l’Utopia : la salle n’est pas grande mais pleine à craquer, et terriblement silencieuse – ce même silence religieux que lorsqu’on contemple une oeuvre d’art dans un musée – l’attente est un peu longue.

Enfin, le personnel vient annoncer que le film va commencer, s’excuse de la qualitémédiocre de la pellicule en précisant qu’il s’agit d’une copie en 35 mm ; d’ailleurs le projectionniste a apparemment quelques difficultés avec la bobine récalcitrante...

Michèle Porte, proche de Marguerite Duras, qui a réalisé des documentaires sur son oeuvre et sur sa vie, se lève et prend la parole :

 

« Vous savez, c’est une grande chance de pouvoir voir ce film, parce que les copies sont rares. C’est peut être le film que Marguerite a le plus porté au public... Elle est allée à Cannes avec ce film1.

À cette époque, elle avait achevé d’écrire Le Vice-consul et Anne-Marie Stretter... le personnage d’Anne-Marie Stretter, elle en était obsédée. C’était un personnage réel, la femme de l’ambassadeur de France... Marguerite ne l’a jamais rencontrée personnellement, elle la voyait passer dans sa limousine, et elle a fantasmé sur elle parce que les gens disaient que c’était une très belle femme, qui avait de nombreux amants et qu’un de ces jeunes amants s’était suicidé par amour pour elle.

Anne-Marie Stretter, c’était devenue une obsession. Elle était l’incarnation de l’Amour qui portait la Mort en elle. India Song, je pense que c’était un moyen de clore une boucle : elle a suivi ce personnage sur toute une vie, son mariage... et son suicide dans le film, c’est un moyen pour Marguerite d’évacuer cette obsession. »

 

Michèle Porte se rassoit, on applaudit, le film commence. Il s’ouvre sur le soleil qui se couche sur un paysage verdoyant de mousson que l’on suppose indien ou peut-être asiatique. La scène est longue, prélude à la langueur que l’on retrouve ensuite tout au long du film, et qui laisse cette impression de chaleur moite des pays tropicaux où le temps semble se dérouler à l’infini. Dès le premier instant, des voix sont introduites : celle pointue, âpre, acérée, d’une mendiante du Laos dont l’histoire nous est contée – ou plutôt scandée – par Viviane Forester dont la voix chaude s’entremêle au dialecte de la mendiante. Tous les ingrédients du film sont posés.

 

Opening scene, Youtube :

http://www.youtube.com/watch?v=laUM85wOcPA

 

India-Song-01.jpg

 

 

India Song est en fait l'adaptation de la pièce de théâtre du même nom publiée en 1973, qui reprend elle-même les personnages développés dans Le Vice-consul. Le film est découpé en trois actes :

  • Acte 1 – nous sommes en 1930, à l’ambassade de France aux Indes, à Calcutta, précisément. Des voix intemporelles nous narrent la vie de l’ex-femme d’un ambassadeur, aujourd’hui disparue : Anne-Marie Stretter (formidable Delphine Seyrig) auréolée de ses amants, en particulier Michael Richardson.

 

  • Acte 2 : – la caméra se focalise sur un événement particulier, une réception à l’ambassade, un soir d’été, dans la chaleur étouffante de la mousson, au cours de laquelle le vice-consul de France à Lahore (Michaël Lonsdale) en exil à Calcutta, provoque le scandale en criant (littéralement) son amour à Anne-Marie au beau milieu des invités.

 

  • Acte 3 : La dernière partie du film se situe « aux îles » – ne me demandez pas lesquelles – où Anne-Marie Stretter va finir par se donner la mort.


La fin, on la connaît dès le début, mais l’histoire n’est somme toute qu’un prétexte à l’image et au son. Duras utilise un procédé très original de désynchronisation, ce qu’elle qualifie elle-même de «film des voix» et de «film des images» : les personnages ne parlent jamais (leurs lèvres ne remuent pas), l’intégralité de la narration repose sur des voix «off», celles de Delphine Seyrig, de Michaël Lonsdale, de Claude Mann, de Marguerite Duras elle-même, qui se chevauchent, dialoguent, questionnent, s’entremêlent.

Les personnages, muets, l’extrême lenteur de leurs gestes (et du film en général), l’utilisation fréquente d’images fixes ne sont pas sans faire penser à la pantomime et ce phénomène dissociatif engendre un flou entre la réalité et l’imaginaire, renforcé par l’introduction d’un immense miroir dans les scènes de réception : le spectateur perd momentanément ses repères spatiaux, il ne sait plus d’où viennent les protagonistes, et Duras joue sur les champs de telle manière qu’elle parvient à offrir des angles différents aux reflets et aux acteurs. Autrement dit, on se retrouve dans une sorte de double réalité.

Dernier point essentiel du film : la musique et les sons. La bande son, signée Carlos d’Alessio forme un arrière-plan lancinant, répétitif, autour du thème musical d’India Song, elle se cale dans le fantasme, enlace les images à la manière des volutes d’encens posé sur le piano : le film, c’est la musique, la musique, c’est le film.

 

 

 

 India Song, interprétée par Jeanne Moreau, sur la musique de Carlos d’Alessio et les paroles de Marguerite Duras (la version du film es uniquement instrumentale) :

  http://www.youtube.com/watch?v=w9fLfi9nZmI

 

 

 

Le film se clôt sur une dernière scène de paysage. Les lumières se rallument, on est transporté à nouveau dans la réalité. Certains spectateurs quittent la salle, mais beaucoup choisissent de rester encore quelques instant pour écouter Michèle Porte, la voix chargée d’émotion commenter, raconter, proposer, broder autour de la projection :

 

« Chaque fois que je le vois, ce film, je pleure, je suis saisie d’émotion... La musique et ces sons, ces sons... vous savez, au départ India Song avait été enregistré pour la radio. Marguerite a réutilisé les enregistrements, après, sur le tournage du film... ce n’est pas quelque chose qu’elle avait prévu dès le début. J’ai travaillé à la radio parfois, les studios de Radio France sont lugubres... c’est étonnant qu’avec les sons, les bruits d’oiseaux, du dehors, on soit parvenu à rendre l’impression d’être réellement aux colonies.

Parce qu’en réalité, les scènes d’extérieur ont été tournées dans la région parisienne... et vous vous rappelez l’ambassade de France, ce qui passe pour l’ambassade de France au début du film, ce bâtiment tout décrépit, c’est le château Rothschild qui se trouve près de Boulogne-Billancourt. J’ai entendu dire qu’il était vraiment en ruine aujourd’hui, c’est dommage. Je pense que Marguerite a voulu rendre compte d’un état de décadence: tout est déliquescence, la mort, la lèpre, la faim, la langueur de la mousson. Elle m’a confié un jour que ce film, c’était la fin d’un monde, du monde, c’est à dire la mort de l’Europe.»

 

Un spectateur évoque l’existence d’un parallèle entre les écrits et les films de Duras, ce que confirme Michèle Porte :

 

« Oui, c’est vrai qu’il existe un lien étroit entre les deux, je pense que pour Marguerite, ce n’est qu’un seul et même moyen de s’exprimer. Si l’on regarde ses premiers films, La musica, qui est un très beau film... c’est dommage qu’on ne le voie pas plus souvent... ou Nathalie Granger, ce sont des films très classiques.

Pour la scène de la réception, Marguerite avait téléphoné à ses amies, demandait à Delphine si elle n’avait pas une robe de bal 1930... parce que bien sûr, elle n’avait pas de budget pour tourner. Je lui ai dit : pourquoi tiens-tu absolument à tourner cette scène, on n’a pas besoin de la voir, il suffit de la suggérer. Elle n’a rien dit et le lendemain, elle a annoncé : j’ai pris une décision, on va supprimer la scène de réception... et je crois que c’est à partir de là qu’elle a pris le parti de fragmenter, qu’elle a abandonné le cadre conventionnel. C’est vrai qu’elle a eu le même glissement dans son oeuvre littéraire, mais ce film c’est une charnière dans sa manière de filmer. »

 

India-Song-seyrig-et-duras.jpg

 

L’entretien touche à sa fin, on remercie chaleureusement Michèle Porte, le public se lève. Rideau. Jusqu’à la prochaine projection, Le Camion, toujours de Duras, samedi 8 décembre.

En conclusion, j’ai trouvé ce film extrêmement déroutant, puisque c’est au final davantage une pièce de théâtre ou un dialogue mimé, que du cinéma strictement « conventionnel » ; il est aussi très lent : c’est une lenteur voulue, mais certains, comme mon voisin de fauteuil, ont pu succomber à l’appel des bras de Morphée. Mais même sans connaître l’intégralité des oeuvres de Duras, je pense qu’India Song est tout à fait représentatif de sa personnalité et de son style d’écriture, et à ce titre il est tout à fait intéressant d’en voir la projection au moins une fois dans sa vie, d’autant plus que lesdites projections se font rares – on regrettera d’ailleurs que les bobines aient perdu l’intensité de leur couleurs.

Pour celles et ceux qui auraient envie d’aller plus loin :

 

– il y a une partie consacrée à l’œuvre cinématographique de Marguerite Duras dans le livre Marguerite Duras Vérité et légendes , d’Alain Vircondelet, aux éditions du Chêne,  (1996, 187 p.).

– Un entretien avec Duras sur ses films est paru dans le n°426 des Cahiers du cinéma de décembre 1989, p.62 à 67.

– Marguerite Duras parle d’India Song sur le site de l’Ina : http://www.ina.fr/art-et-culture/cinema/video/I04259990/marguerite-duras-a-propos-de-india-song.fr.html 

 

 

Marion. B., A.S Bib.

1. En 1975, le film a reçu le Prix de l'Association Française du Cinéma d'Art et d'Essai à Cannes, ainsi que le Grand prix de l’Académie du cinéma. En 1976, India Song a obtenu trois Césars, ceux de la meilleure actrice, Delphine Seyrig, de la meilleure musique et du meilleur son.

 

 


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9 décembre 2012 7 09 /12 /décembre /2012 07:00

le 24 novembre 2012
 à Paris
café Le Select

 

Phuong-le-select.jpg

Ce qu’il y a de bien avec les rencontres c’est qu’elles  produisent de l’inattendu, pour le meilleur comme pour le pire !

Ce samedi 24 novembre avait pour nous un air de fête et pour cause, nous rencontrions Phuong Dang Tran. Paris est une fête surtout avant Noël où des nuées de passants, pareils à des oiseaux migrateurs s’engouffrent avec envie dans une de ces grandes galeries près de la gare Montparnasse. Ils y entrent pleins d’espoir, pensant dénicher un je ne sais quoi pour on ne sait qui. On s’y perd, la foule, les illuminations, les vendeurs de marrons.  Paris est une fête, c’est bien connu et Hemingway ne nous contredirait pas, surtout pour retourner une dernière fois au Select…

Nous partons à trois, Ludivine, Venezia, Léa, pour une escapade parisienne, notre questionnaire fourré dans le sac, un canevas que nous avions le ferme attention de suivre mot pour mot. Et puis et puis… il ne nous servira finalement que d’amorce !

Il est 15h45 ; nous attendons toutes les trois en rang devant le café, pareilles à des sardines, à épier pas très discrètement tous les passants !

Nous ne le connaissions que par mail ; cependant, quand il est arrivé, nous l’avons immédiatement reconnu. Son long manteau noir, sa valisette assortie, il nous tend la main.

Notre petite équipe étant au complet nous partons pour le Viêt Nam, une heure aller-retour sans bagages, sans vaccins à jour (c’est un concept touristique à vous faire pâlir des tour opérators). Nous en revenons la tête pleine  d’images, de couleurs et de souvenirs et même quelques photos. Au fond c’est peut-être cela le voyage : la rencontre.

 

Phuong-viet-nam.jpg

Le Viêt Nam est un pays d'Asie du Sud-Est de 76 160 000 habitants. Il s’étend sur 335 000 km2. Sa capitale est Hanoi, sa langue le vietnamien et sa monnaie le dong. Le Viêt Nam est situé sur une bande de plateaux et de montagnes, l'Annam séparant ainsi les deltas du fleuve Rouge, le Tonkin, et du Mékong, la Cochinchine. C'est dans les régions de la mousson qu’est concentrée la majorité de la population principalement rurale. Ce pays d’Asie du Sud-Est est devenu au fil des siècles et des luttes fort d’une culture riche et mélangée. D’une part la culture vietnamienne jouit d’une influence chinoise par sa langue, le vietnamien, qui a adopté beaucoup de mots directement transcrits du chinois. La culture chinoise a aussi eu des influences sur les différentes philosophies bouddhistes ou dérivées de celui-ci. L’Indochine dont fait partie le Viêt Nam est placée sous protectorat français au XIXème siècle ; ce protectorat aura une influence sur la culture littéraire vietnamienne et aussi sur l’apprentissage du français ainsi que l’implantation de nombreux lycées français au Viêt Nam notamment.

La langue vietnamienne est une langue qui comporte peu de difficultés, elle est simple dans sa construction, il n’y a pas de conjugaison ni de grammaire ; on fait les distinctions dans les différents tons. Elle fait partie de la famille des langues austro-asiatiques. La difficulté pour un traducteur de vietnamien n’est donc pas la langue source mais plutôt la langue cible, car il faut adapter une langue assez cinématographique et concrète, le vietnamien, dans une langue de l’abstraction qu’est le français.

Phuong Dang Tran a traduit des ouvrages du vietnamien au français, ces ouvrages sont au nombre de six. Plusieurs sont de Duong Thu Huong. La traduction de ces ouvrages constitue la majeure partie du travail de traduction de Phuong Dang Tran. Voici pour découvrir cette auteure un extrait du site de Sabine Wespieser la concernant :

 

« Duong Thu Huong est une des principales représentantes de la littérature vietnamienne moderne.  Duong Thu Huong est née en 1947 au Viêtnam. En 1977, elle devient scénariste pour duong-site-wespieser.gifle cinéma et, à partir de 1980, elle commence à dénoncer la censure. Elle se fait également l’avocate des droits de l’homme et des réformes démocratiques. Au tournant des années 1990, la politique du « renouveau » marquant le pas, elle devient de plus en plus populaire dans l’opinion publique mais de moins en moins bien acceptée par le pouvoir. Les choses se gâtent : Duong Thu Huong est exclue du Parti en 1990, avant d’être arrêtée et emprisonnée sans procès le 14 avril 1991. Son arrestation provoquant un large mouvement de protestation en France et aux États-Unis, elle est libérée en novembre 1991. Elle a vécu à Hanoi en résidence surveillée jusqu’à son arrivée à Paris fin janvier 2006. »

 

 

 

Phuong Dan Tran a donc traduit plusieurs romans de Duong Thu Huong :

Duong Thu Huong,  Itinéraire d’enfance, Sabine Wespieser, 2007

Duong Thu Huong, Au zénith, Sabine Wespieser, 2009

Duong Thu Huong,  Sanctuaire du Cœur, Sabine Wespieser, 2011

Il a par ailleurs traduit d’autres ouvrages avant ceux de Duong Thu Huong :

Nhât Tuân, Retour à la Jungle, Philippe Picquier, 2002

Nam Dao, L’écho du Gong, L’Aube, 2006

Ngoc Tan Buy, Une vie de chien, L’Aube, 2007

Phuong Dang Tran a donc à son actif de nombreux textes traduits du vietnamien ; ces textes ont  tous la particularité d’être engagés politiquement contre le parti installé au Viêt Nam ; Au Zénith, par exemple, évoque la figure de Hô Chi Minh (1890-1969),  fondateur du Viêt Minh, très proche des théories marxistes, qui implante au Viêt Nam un gouvernement socialiste fort.

 

Notre rencontre avec  Phuong…  
         
Phuong est né à Saigon où il a passé sa jeunesse. Il a étudié dans deux des derniers lycées français de Saigon (Marie Curie et Jean-Jacques Rousseau) mais aussi dans un lycée vietnamien et a donc obtenu deux bacs. Dans les années 70 il est d’usage que les étudiants vietnamiens ayant obtenu leur bac partent étudier à l’étranger. En 1973, durant la guerre, Phuong, quitte donc son pays d’origine pour intégrer une école d’ingénieurs à Rennes, école qui lui a été présentée par l’ambassade française de Saigon, très dynamique à l’époque. Phuong nous confie avec humour (et un zeste de soleil, ah ah) que l’adaptation au temps pluvieux de la Bretagne s’avéra un peu difficile. Il fait donc partie de la génération qui émigre pour ses études (précédant celle des boat people et des émigrants des années 75 qui fuient le régime communiste).

Ses études dans un lycée français lui permettent d’acquérir un bon niveau de langue, mais c’est le vietnamien qui est sa langue maternelle, celle qu’il parle à la maison et avec ses camarades durant les récréations.

 

Premières rencontres littéraires…

Ses premiers contacts avec les textes français se font avec les manuels Lagarde et Michard mais aussi avec des poèmes, qu’il trouve plus accessibles que les textes en prose. Pour apprendre le français il se plonge d’abord dans des livres comme Le Club des cinq. Il lit ensuite Victor Hugo, dont l’œuvre est au programme scolaire. Phuong raconte avoir été particulièrement sensible au style de Hugo ; quelque chose l’attirait, la beauté de l’écriture mais aussi le lyrisme qui se dégageait des textes. (Les Misérables). Il apprécie aussi le théâtre classique : Molière, Corneille…

Phuong éprouve une vraie envie de lire et accède aux œuvres en français en les empruntant au lycée.

Il lit également de la littérature vietnamienne et jongle ainsi entre les deux littératures, les deux univers, passe avec naturel de l’un à l’autre comme il passe de l’univers francophone du lycée à celui, plus intime, de la famille et des amis avec lesquels il parle sa langue maternelle.

Il nous explique que peu de classiques vietnamiens sont traduits en français car ils sont peu connus. Parmi les chefs œuvres de la littérature vietnamienne il nous cite Kim Vân Kiêu écrit par Nguyên Du au début du XIXème siècle, un poème épique qui conte l’histoire d’une prostituée et décrit la société vietnamienne de l’époque.

 

Le métier…


Phuong est arrivé au métier de traducteur « un peu par hasard ». Bien que de formation plutôt scientifique (il est aujourd’hui informaticien et n’exerce donc pas le métier de traducteur à plein temps), il nous confie avoir toujours beaucoup aimé lire.

C’est un ami travaillant aux éditions Picquier qui lui a demandé de traduire un recueil de nouvelles vietnamiennes qu’il souhaitait publier. Ce n’était pas tout à fait la première expérience de traduction de Phuong ; en effet, il avait déjà servi d’interprète à l’époque où il militait au Vietnam et travaillait avec l’Union des étudiants et d’autres associations extérieures.

Il a donc traduit ces nouvelles, et on lui a par la suite demandé s’il souhaitait se lancer dans un travail de traduction plus « costaud », celle d’un roman. Phuong reconnaît avoir été un peu effrayé par l’entreprise : il lui semblait bien plus compliqué de traduire un roman. Il explique que la nouvelle est plus condensée, précise et que, de fait, il rencontrait moins de problème de conjugaisons car les différentes périodes ne s’entremêlaient pas comme dans le roman. Cependant traduire un roman permet selon lui de se faire la main, et d’être proche du lecteur.  Il explique avoir eu besoin de beaucoup de temps pour traduire ce roman.

 

Comment traduire…

Phuong nous parle ensuite des difficultés auxquelles il est confronté durant son travail de traduction. Selon lui, le traducteur doit toujours faire face à un dilemme (surtout lorsqu’on traduit du vietnamien) : si on considère qu’il faut rester au plus près du texte on risque de livrer une traduction qui n’est pas lisible en français. Les cultures vietnamienne et française sont en effet très différentes et le langage écrit contient beaucoup d’éléments dus à cette culture et un humour très particulier.

 Cependant, s’il est obligé de s’éloigner un peu du texte vietnamien, il explique qu’il est important pour lui (cela fait partie de sa démarche et de sa réflexion de traduction) que le lecteur ait l’impression de lire un roman vietnamien.

Il a donc mis du temps pour traduire le roman Retour à la jungle dont l’auteur est très en vue au Vietnam. Il le présente comme « un beau roman ».

Phuong traduit ensuite d’autres nouvelles. Un écrivain vietnamien le sollicite pour traduire son livre L’écho du Gong, publié aux éditions de l’Aube.

Phuong explique que les écrivains vietnamiens sont souvent très engagés dans leur écriture car ils ont une position traditionnelle qui les pousse à s’engager. Ils occupent une place de référent dans la tradition littéraire vietnamienne.

 

Rencontre, rencontres…

Sa rencontre avec l’écrivaine vietnamienne Duong a eu lieu à Paris alors que cette dernière venait recevoir sa médaille de chevalier des arts et des lettres. À l’époque c’était déjà une dissidente car elle était opposée au Parti communiste. Elle est ensuite emprisonnée et libérée à l’occasion de la venue au Vietnam de Danielle Mitterrand, qui aurait demandé sa libération. Duong est alors placée en résidence surveillée.  Phuong lui rend visite au Vietnam.

L’auteur obtient par la suite un visa pour aller recevoir le prix des lectrices qui lui est décerné par le magazine Elle. À l’occasion de sa visite en France elle demande le statut de réfugiée politique.

Elle cesse son travail avec son traducteur de l’époque et demande à Phuong de traduire ses romans. Phuong traduit alors Itinéraire d’enfance qui rencontre beaucoup de succès.
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Il nous parle avec admiration d’un autre des romans de Duong : Au zénith. Celle-ci lui a confié que ce roman était le livre de sa vie, qu’elle l’avait porté pendant longtemps. Elle l’a écrit avec sa rage et y raconte l’histoire « peu connue » de Ho Chi Minh. Phuong raconte avoir été impressionné par cette œuvre qui a également rencontré beaucoup de succès. Il a lu la traduction anglaise cette année. L’anglais est très différent du vietnamien et Phuong avoue trouver la traduction anglaise un peu trop universitaire. Elle privilégie la précision des termes au détriment de la fluidité du texte.

Phuong explique avoir fait le choix de faire peu de notes de bas de page. Il souhaite accéder au sentiment et fait le choix de ne pas couper la lecture car il trouve cela désagréable.

 

Ses traductions
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Sanctuaire du cœur est le dernier livre de Duong qu’il a traduit.

On y trouve un beau passage décrivant longuement des fleurs de pamplemousse (cf. Léa !) : pour Phuong « l’imagination se met en place » dans ce passage. Il explique qu’il y a beaucoup de termes décrivant les fleurs et les fruits au Vietnam. Selon lui les textes de Duong sont extrêmement poétiques et les sens y sont très présents (goûts, couleurs, odeurs : synesthésie). Il s’agit alors de trouver le bon terme pour rendre la bonne signification sans perdre cette poésie, un travail compliqué qui nécessite de faire des recherches. Mais Phuong présente ce travail comme un aspect passionnant de la traduction.

Pour les nombreuses allusions à la cuisine typiquement vietnamienne qui parcourent les textes de Duong il fallait faire en sorte que le lecteur français comprenne. Il faut trouver les bons termes (notamment parce que beaucoup d’herbes aromatiques sont utilisées dans la cuisine vietnamienne).

 Il nous livre une anecdote concernant Au zénith. Duong y décrit une recette qu’aurait particulièrement appréciée Ho Chi Minh, les aubergines au porc. Une Américaine s’était amusée à reconstituer cette recette à partir du livre. Il y a là un jeu fiction / réel ; qu’une recette soit tirée d’une fiction est amusant parce que l’on passe du texte à quelque chose de concret, matériel, qui sustente.

 

Le vietnamien, un mystère

Phuong nous parle ensuite plus précisément de la langue vietnamienne.

Il explique que c’est une langue qui simplifie plus que le français. Le vietnamien est très figuratif, moins « abstrait » que le français, et fonctionne beaucoup par analogie : les Vietnamiens ne disent jamais les choses d’une manière très directe ; c’est en plus une écriture très cinématographique (qui dit de manière linéaire (sujet + verbe + complément) ce que font les personnages.

Phuong explique que cela ne convient pas si on traduit de cette même manière en français. Il faut donc, en traduisant, trouver le moyen de rendre une idée de mouvement, mettre l’accent sur le geste final car pour les Français c’est le sujet l’important.  Cela s’avère difficile pour le traducteur.

Cependant la traduction de la phrase vietnamienne est assez proche de celle de la phrase française. Phuong explique que cela est dû au caractère récent de la prose vietnamienne. La littérature vietnamienne a longtemps été essentiellement de la poésie, qui était appropriée à la tendance monosyllabique de la langue et à l’utilisation des caractères graphiques (vison graphique du poème). Toutes les œuvres classiques vietnamiennes sont des poèmes. Les disciples de Confucius ont recueilli ses propos en vers. Le vers était le moyen d’expression de la littérature.

En Asie, le développement de la prose s’est fait au moment de la rencontre avec l’écrit occidental, notamment la prose française.  C’est cette influence du français sur la prose vietnamienne (XIXème – XXème siècle) qui explique la similarité au niveau de la construction des phrases.

Aujourd’hui, les écrivains vietnamiens commencent à explorer d’autres formes de prose.

C’est de là que vient le caractère cinématographique et simple des phrases ; la prose écrite est récente et n’était auparavant qu’orale. On est passé d’une langue orale à une langue écrite, on raconte. Au Vietnam il y a encore une certaine polarisation entre écrit et oral.  D’où des difficultés parce qu'à l’écrit on exprime immédiatement des choses complexes. Duong est une conteuse…

 
 
« Tout est dans la fin », Gérard de Nerval       

Cette rencontre, impulsée par un travail universitaire, s’est révélée être une découverte, ou plutôt des découvertes. Celles d’un pays, de sa culture, de sa littérature, de son Histoire, de ses blessures, d’une auteure phare engagée dans l’écriture poétique, et surtout la découverte d’un traducteur, désireux de nous faire partager tous ces savoirs et ces merveilles qui composent le Viêt-Nam. C’est la tête remplie d’images et de souvenirs d’un pays où nous n’avons jamais vécu, que nous avons refermé les portes du Select qui fut un peu plus d’une heure durant le théâtre d’un voyage imaginé.

 
Ludivine Garuz, Léa Payen, Venezia Vandenbil, LP bibliothécaire.

 

 

DUONG Thu Huong sur LITTEXPRESS

 

 

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 Article de Lucie sur Itinéraire d'enfance.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Article de Soline sur Terre des oublis

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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Published by Ludivine, Léa, Vénézia - dans traduction
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