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23 novembre 2012 5 23 /11 /novembre /2012 07:00

des FORETS Pas a pas jusqu au dernier

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Louis-René des FORÊTS

Pas à pas jusqu'au dernier

Mercure de France, 2001

Gallimard, L’Imaginaire, 2006

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Louis-René des Forêts est un des auteurs français les plus injustement oubliés du grand public au regard de la portée significative de son œuvre. Il ne faut pas pour autant blâmer le lecteur de cette lacune : l'œuvre est réduite. Une dizaine de titres, inachevée, éparpillée au gré des multiples revues dans lesquelles il a publié.

 

Né en 1918, il suit des études de droit et de sciences politiques en plus desquelles il s'investit dans des chroniques sur la musique ainsi que la littérature. Mobilisé pendant un an, de 1939 à 1940, il s'engage dans la Résistance et commence à écrire plus sérieusement.

 

Il est publié chez Gallimard pendant l'Occupation avec Les Mendiants (1941-43) et Le Bavard (1945). L'équipe intellectuelle de la NRF a confiance en ses talents, il continue d'être publié malgré  l'indifférence du grand public. Il y rencontre André Frénaud et surtout Raymond Queneau, qui soutiendra son œuvre.

 

Durant l'année 1945, il travaille pour Robert Laffont en tant que conseiller littéraire puis repart en province. Il reviendra à Paris en 1953 pour participer au projet de l'Encyclopédie de la Pléiade, mené par Queneau. C'est l'occasion pour lui de se lier d'amitié avec les auteurs célèbres de sa génération comme Georges Bataille (dont il a lu l’œuvre) et Maurice Blanchot, avec qui il entretient une connivence intellectuelle qui se ressent dans leurs œuvres respectives.

 

En 1960, après de longues années d'absence, il publie La Chambre des Enfants (prix de la Critique) .

 

En 1967, en collaboration avec notamment Jacques Dupin, il s'engage dans le projet de la revue L’Éphémère. C'est surtout l'année de la publication d'une œuvre des plus marquantes : Les Mégères de la mer, cinq cents pages versifiées qui abordent la thématique du langage, privilégiée dans tous ses livres. La très belle édition du Mercure de France accueille son œuvre phare Ostinato, un titre qui rappelle l'expression de la Renaissance « basso ostinato » qui désigne en musique une composition répétant de façon obstinée un même rythme.

 

Pas à pas jusqu'au dernier est publié à titre posthume au Mercure de France en 2001.

 

L’œuvre de Louis-René des Forêts, peu étendue, a pourtant inspiré de nombreux travaux : critiques, analyse, essais...

 

 

 

L'œuvre

 

Pas à pas jusqu'au dernier rassemble des notes diverses, mais rédigées et organisées par l'auteur avant sa mort. Le texte se présente sous la forme de courts paragraphes, autant d'émaux émotifs d'un auteur qui sent la mort se rapprocher. Bien que ce soient des réflexions personnelles, tout est exprimé à la troisième personne du singulier.

 

Les éclats verbaux qui composent le texte sont plutôt des témoignages d'une recherche littéraire, d'une recherche dans le langage qu'un exposé des vérités auxquelles il aurait accédé avant de mourir. L'ensemble de l’œuvre est très proche d'un essai philosophique, sans en avoir la prétention ni les longueurs explicatives (seulement 127 pages).

 

L'auteur aborde avec subtilité tous les grands thèmes que l'on rapproche de la vieillesse tardive et de la mort. Il se pose – comme tout un chacun – les questions les plus banales et les plus accessibles : y a-t-il quelque chose après la mort ? Suis-je toujours moi, même dans mes derniers instants ? Comment réagit-on face à la mort ?  Mais il quitte aussi les chemins battus dont il ne peut se contenter en renversant les mensonges et les idées reçues.

 

Ses notes battent en brèche nos illusions. Celle d’éviter la mort, aucun moyen ne pouvant nous prémunir contre cette issue. Celle de se préparer à une mort, dont on n’a aucune connaissance. Louis-René des Forêts tient un discours honnête au maximum de ses capacités. La rigueur est un des traits de son écriture. Il est exigeant dans son style mais aussi dans ses propos qui ne peuvent pas relayer des mensonges ou des semi-vérités. Autant qu'il le peut. Car il avoue lui-même l'échec d'une vérité figée. Il dénonce le renoncement et à la fois l’absurdité des remparts que l'on se construit contre la mort. Même si notre protection est un échec, on doit continuer à résister. Il est assez facile de comprendre que Louis-René des Forêts met en avant l'exigence de la résistance d'après son expérience personnelle de la guerre et donc de sa lutte pour la vie.

 

 

 

L'axe principal de sa réflexion éclatée est la question du langage.

 

Louis-René des Forêts s'interroge sur la place du langage aux derniers jours d'une vie. Il relève le paradoxe du silence angoissé face à la mort qui va générer une prolifération verbale, à la fois rempart mais aussi recherche de l'épuisement de la langue. Louis-René des Forêts apparaît comme un auteur taraudé par le langage qu'il cherche à épuiser pour accéder au silence serein de celui qui n'a plus besoin de s'exprimer et qui lui permettrait d'être plus serein face à la mort. Ce « il » présent dans le texte ressemble à s'y méprendre à un personnage de Fin de Partie (de Beckett)  qui cherche à en finir avec ses mots qui perdent de plus en plus leur sens, et qui continue pourtant de parler inlassablement jusqu'à ce que « ça » finisse.

 

Ce qui est certainement le plus marquant dans la prose de Pas à Pas jusqu'au dernier, c'est justement la poésie qui fait corps avec chaque mot. Le discours gagne en profondeur bien sûr par son sujet et son style très élaboré, mais davantage parce qu'il atteint son lecteur dans ce qu'il a de plus intime et de plus universel à la fois : sa relation à la mort. Pas à pas jusqu'au dernier est de ces bijoux littéraires méticuleusement ouvragés, transcendés par l'inspiration et la belle langue, qui éblouissent par leur étonnante clarté, leur transparence inattendue.

 

 

Clotilde, 2e année édition-librairie

 

 

Sources

 

http://www.larevuedesressources.org/hommage-a-louis-rene-des-forets,026.html

http://www.gallimard.fr/catalog/Html/event/forets.htm

http://www.fabriquedesens.net/Louis-Rene-des-Forets-signataire

 

 

Louis-René des Forêts sur Littexpress

 

des-forets-le-bavard.gif

 

 

 

 Article de Valérie sur Le Bavard

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

des FORETS Pas a pas jusqu au dernier

 

 

 

 

 Article de Marie-Cécile sur Pas à pas jusqu'au dernier.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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22 novembre 2012 4 22 /11 /novembre /2012 07:00

Bonnie-Jo-Campbell-American-Salvage.gif 

 

 

 

 


Bonnie Jo CAMPBELL

American Salvage

Traduit de l'américain

par Françoise Smith

 éditions de l'Atelier In8, 2012

 

 

 

 


 

 

« Dans le cauchemar qui ne cesse de la réveiller, elle entre dans la chambre d’une inconnue, sa propre chambre en réalité, où son corps attend, allongé dans la nuit. »

 

 

 


Quatre nouvelles. Noires, puissantes, séduisantes et effrayantes sont des mots que l’on pourrait utiliser pour les décrire. Mais serait-ce suffisant ? Il faut croire que non...

 

Bonnie Jo Campbell nous livre ici un panorama de la vie américaine : la pauvreté, la misère, la drogue et, parfois, l’amour. Ces sujets peuvent vous paraître banals, l’écriture, elle, ne l’est pas. En un subtil mélange de sentiments contradictoires, l’auteur nous révèle son art pour écrire des histoires qui ne laisseront personne indifférent. Parce que de l’amour à la haine, il n’y a qu’un pas ; et, de l’ombre à la lumière, qu’une simple question de choix. Choisir entre l’amour et l’alcool, entre la drogue et une vie de famille rêvée, entre la solitude et ses responsabilités. Décrire ce recueil est difficile car il faut essayer d’oublier sa lecture, d’oublier ces histoires qui restent dans votre esprit et, sans trop vous en dire, vous donner l’envie de tenter l’aventure.

 

 

 

« L’intruse », la première nouvelle du recueil, nous emmène dans un univers de drogues. Des trafiquants sont entrés par effraction dans une maison avec, comme seul bagage, une jeune fille. Utilisée par eux, tour à tour, de toutes les manières possibles, elle finit par se cacher dans une penderie en attendant qu’ils partent. Durant quelques jours, elle rangera, nettoiera, changera les meubles de place. Elle s’inventera une famille qui la chérisse et la protège. Elle se créera un nid douillet, constitué de coussins et de couvertures. Un endroit où elle se sent en sécurité pendant quelques instants. Mais la définition même du rêve est qu’il est éphémère, les propriétaires rentrent dans la maison et elle doit s’enfuir, se laisser dériver dans une ville sans nom. Une autre jeune fille découvrira le nid de l’autre dans sa chambre, et retrouvera son matelas disparu dans le jardin. Taché, de sang et de sperme mélangés.

 

Crue, cette nouvelle nous dévoile amèrement les illusions perdues d’une jeune enfant en quête d’amour. Abandonnée de tous, utilisée par les hommes, elle a pour seuls moments de calme et de bonheur les rêves qu’elle se crée. Une écriture stupéfiante qui nous rappelle que la vraie vie prend toujours le dessus sur les rêves.

 

 

Dans « L’inventeur, 1972 », un homme percute une jeune fille par un temps de fort brouillard. Blessée à la jambe, elle est sonnée et ne peut plus marcher. L’homme cherche alors du secours mais son aspect répugnant fait s’éloigner les automobilistes. Après moult recherches, il parvient à appeler une ambulance. En l’attendant, il observe la jeune fille. Elle lui rappelle un ami, mort à cause d’une invention mal réglée. La jeune fille trouve l’homme horrible mais un tatouage sur sa main lui rappelle son oncle, mort avant même qu’elle puisse le connaître, dont elle a hérité la chevelure noire. Les deux vont se détailler, s’ausculter, deux être que tout oppose : la beauté et la laideur, la santé et la maladie, et qui pourtant, sont liés par le souvenir d’un être perdu.

 

C’est l’histoire des liens qui unissent des personnes inconnus, ce moment infime où les différences disparaissent pour laisser place à un sentiment nouveau. Connivence ? Respect ? Peut-être les deux à la fois. Les deux personnages discutent sans mots, apprennent à se connaître sans rien dire. Le regard n’est-il pas un langage universel ou bien n’est-ce que le fantôme d’un homme qui plane sur eux deux et les rend intimes ? Le passé possède un immense pouvoir : il construit notre identité, parfois il nous hante, mais il est aussi un créateur de liens entre des personnes. Le chasseur et la jeune fille sont liés par leur passé : le premier, en se culpabilisant de la mort d’un ami et de son visage défiguré ; la deuxième, en aimant et admirant un oncle qu’elle n’a jamais connu. Un seul et même homme dans l’esprit de deux personnes égarées.

 

 

« Ramener Belle au bercail » est la nouvelle la plus sentimentale. Car elle parle plus directement de l’amour. Ce qui lie Thomssen et Belle est platonique et destructeur. Une relation indéfinissable tant leur amour est proche de la haine. Leur histoire a commencé lorsque Belle a emménagé dans la même rue que Thomssen. Après que son père avait fini de la battre, le jeune homme se glissait chez elle et lui faisait l’amour. Fou amoureux, il a passé sa vie à l’attendre, à vouloir la protéger sans jamais réussir à le faire. Après quelques disparitions, Belle est toujours revenue. Mais comment construire une vie, un foyer avec une personne qui ne cesse de s’enfuir ? Provocatrice, elle sait l’amour que lui porte son homme. Elle en use, en profite. Elle sait qu’il sera toujours là, à l’attendre, dans un bar. Mais tout n’est pas si rose, car lorsque Belle revient cette fois-là, elle ne se contente pas de jouer avec Thomssen, elle le fait craquer en lui avouant qu’elle a couché avec son fils…

 

La passion pousse les personnages au bord du précipice, les limites sont floues et ils ne cessent de les franchir. Cette nouvelle est ma préférée du recueil car elle décrit avec finesse et qualité toutes les contradictions de la vie : aimer quelqu’un et le haïr en même temps ; chérir les bons moments même si on sait qu’ils seront de courte durée, même si on a conscience que la personne ne restera pas. C’est faire des choix et les assumer : Thomssen préfère souffrir toute sa vie de l’absence de Belle plutôt que vivre sans jamais la revoir, rester au même endroit patiemment plutôt que partir et la manquer.

 

 

La dernière nouvelle, « Odeur de verrat », raconte un étrange achat : Jill, suite à une annonce, souhaite acheter un porc. Mariée à Ernie, un céréalier, elle veut agrandir leur exploitation. Mais, une fois arrivée au lieu de rendez-vous, Jill se retrouve face à une famille d’un ancien temps : des personnes malades, des enfants qui savent à peine parler. Elle  frissonne et se demande si elle n’a pas fait une erreur en venant là… De plus, le verrat est à moitié mort. Mais Jill est têtue, elle le ramène quand même à la ferme. Pendant le trajet, elle repense à sa vie. À ce que va dire son mari quand il verra l’argent qu’elle a jeté par les fenêtres.

 

C’est l’envie de réussir, coûte que coûte. De prouver aux autres, mais surtout à soi, que l’on est capable d’arriver à faire quelque chose de sa vie. Jill veut gagner plus d’argent, montrer à ses parents que son choix de vie n’est pas qu’une passade, que ce n’est pas une stupide lubie de jeune femme. Elle veut être maîtresse de sa vie et accomplir tout ce qu’elle souhaite, se donner les moyens de réaliser ses rêves.

 

 

 

 

American Salvage est un recueil noir, à la fois corsé et délicat. Les vies des personnages nous touchent, sans même chercher à savoir pourquoi. L’écriture de Bonnie Jo Campbell est déchirante, elle est la reine dans l’art de concilier des sentiments contradictoires. Au fur et à mesure de la lecture, on se sent comme aspiré par les pages, on tombe littéralement dans la beauté pure des mots : même si c’est cru, même si c’est triste, on se sent bien parce que ce livre est définitivement un bon livre.

 

 

La couverture

 

J’ai beaucoup aimé la couverture. Le jeu sur le noir et blanc pour le titre est important car il révèle toute l’atmosphère du livre : il n’y a pas de demi-mesure, pas de « gris », pas d’entre-deux. Ce sont des vies qui sont poussées à l’extrême. Ensuite, le visage est composé de trois modèles différents pour chaque partie. Cela met en avant la complexité des personnages du livre, les différentes personnalités qui se côtoient, s’aiment ou se battent. Je trouve que la couverture est attirante, qu’il y a un réel travail de création pour mettre en avant toutes les qualités du texte.

 

 

 

Étude d’un extrait

 

« Il la regarde dans les yeux pour jauger combien elle le déteste. Elle soutient son regard, le prend pour ligne de mire mais le chasseur ne décèle pas la moindre haine chez elle. Sans bouger un muscle, la fille l’attire à lui, l’empoigne du regard. L’empoigne, l’agrippe, l’aborde comme un canot de sauvetage et se cramponne au bastingage. Difficile de reprendre son souffle alors qu’elle ne le lâche pas des yeux. » L’inventeur, 1972.

 

 

Une lecture simple, facile. L’auteur fait beaucoup de descriptions et crée une atmosphère nerveuse. C’est-à-dire qu’on ressent la tension entre les personnages, on comprend ce qui est en train de se jouer sans qu’ils se parlent. Il y a une sorte de jeu avec les comparaisons, des amplifications qui donnent toute sa puissance au style de l’auteur. Elle joue avec les figures de style pour mettre en avant les sentiments des personnages. Dans cet extrait, on sent l’orage entre les deux personnages, une sorte de nuage noir au-dessus de leur tête pendant qu’ils se regardent. Lui, parce qu’il se sent coupable, et elle, parce qu’elle essaie de lui en vouloir mais de refouler sa peur aussi. On sent que quelque chose est en train de se créer entre eux, quelque chose de profond qui les dépasse. Sans dialogues, Bonnie Jo Campbell arrive à faire communiquer les personnages entre eux et à nous le faire comprendre. C’est ce qui m’a beaucoup plu dans ce livre. Tout nous semble clair, limpide sans que l’on ait beaucoup d’explications. Mais les personnages sont esquissés, nous avons quelques indications physiques et au fur et à mesure de la nouvelle, nous connaissons leurs pensées, leurs sentiments. Tout cela avec une ambiance noire, pleine de tension, de relations complexes. Une écriture qui nous prend aux tripes et des personnages qu’on n’est pas près d’oublier…

 

 

 

Petit mot sur l’éditeur

 

Les  éditions de l’Atelier In8 se trouvent à Serres-Morlaàs (64). Spécialisée dans les fictions courtes, elles publient différentes genres : français ou étranger, humoristique ou noir, érotique ou beau livre… Créé en 2005, cette maison d’édition a la volonté de mettre en avant un genre peu reconnu avec des auteurs réputés (Marc Villard, Jean-Bernard Pouy…) et de nouveaux talents (Mouloud Akkouche, Magali Duru…). Aujourd’hui, pour mettre en avant son catalogue et promouvoir le genre de la nouvelle, l’Atelier In8 a créé une exposition à destination des bibliothèques :  la Boîte à nouvelles. Cette exposition retrace l’histoire de la nouvelle, mélange différents supports (papier et numérique) pour apprendre de façon ludique.

 

http://editions.atelier-in8.com/

L’auteur : http://www.bonniejocampbell.com/about.html

 

 

Margaux, 2e année éd-lib 2012-2013

 


 

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Published by Margaux - dans Nouvelle
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21 novembre 2012 3 21 /11 /novembre /2012 07:00

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Winfried Georg SEBALD
Vertiges
Titre original

Schwindel, Gefühle (1990)
Traduit de l’allemand
par Patrick Charbonneau
Actes Sud, 2000
Gallimard Folio, 2003
Actes Sud, Collection Babel, 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

L’œuvre

Vertiges est une œuvre difficile à résumer. Elle se décompose en quatre chapitres indépendants qui constituent tout de même une unité symbolique. Le narrateur-auteur traverse l’Italie puis l’Allemagne de son enfance, en quête de ses racines, suivant la trace de Stendhal, Casanova ou encore Kafka. Quel lien unit ces quatre personnages ?

Chaque lieu, chaque personne rencontrée est matière à évocation. Il serait toutefois réducteur de considérer l’œuvre comme un récit de voyage à la fois physique et intellectuel. L’auteur, par l’acte de mémoire et d’écriture, tente de peindre le tableau de l’humanité. La nature joue alors un rôle de miroir et les paysages minutieusement décrits font sombrer l’artiste, au sommet de son art, dans un vertige révélateur.

Vertiges est un chef-d’œuvre qui nous fait voyager à travers l’art, puissance humaine par son pouvoir imitateur, mais aussi à travers des contrées méconnues où la nature se rappelle à nous et nous fait prendre conscience de notre pouvoir destructeur.



« Beyle ou le singulier phénomène de l’amour »

Ce premier chapitre se situe entre 1800 et 1842, en Italie, où Henry Beyle, plus connu sous le pseudonyme de Stendhal, participe avec les troupes de Napoléon à la campagne d’Italie. Par la suite, le lecteur découvre Beyle par sa relation avec les femmes qui l’amène à écrire De l’amour. Ainsi, le chapitre mêle réalité et fiction, le narrateur reconstruit l’histoire de Stendhal et montre la complexité de l’acte de mémoire d’un écrivain en quête de bonheur : « Qu’est-ce qui fait sombrer l’écrivain ? » (Vertiges, p. 19)


« All’estero » (« À l’étranger »)

Ce deuxième chapitre s’ouvre en 1980, le narrateur-auteur quitte l’Angleterre pour se rendre à Vienne, puis en Italie où il espère rompre avec la routine et trouver une réponse à son mal-être. Il se retrouve alors sur les traces de Casanova. Son voyage se poursuit à Vérone, sur les traves de Pisanello, puis s’interrompt brusquement.

On retrouve alors le narrateur sept ans plus tard, refaisant son voyage de Vienne à Vérone, en passant par Venise, une manière de raviver ses souvenirs et de comprendre son départ précipité. Il suit les traces de Kafka jusqu’à le matérialiser à travers deux jeunes enfants présents dans le bus qui le conduit à Riva.


« Le Dr K. va prendre les bains à Riva »

Le troisième chapitre débute en 1913, le Dr K. séjourne à Vienne puis travers l’Italie où il entre en cure thermale pour se soigner, en proie à ses angoisses provoquées à la simple pensée de Felice, sa fiancée.


«  Il ritorno in patria » (« Le retour dans la patrie »)

1987 ; dans ce dernier chapitre, le lecteur retrouve le narrateur, toujours à Vérone. Il est alors décidé à rentrer en Angleterre, mais son voyage doit se ponctuer par une halte à W., le village de son enfance où il n’est jamais retourné. Il loge alors dans l’auberge où il avait vécu, restée presque intacte. S’engage une longue descente dans le temps, à la rencontre de ceux qui sont toujours présents et qui ont la capacité de ressusciter la réalité enfouie.



Analyse

Stendhal et la cristallisation
sebald-01-M.-DEMBOWSKI.jpg
Sur les traces de Stendhal, Sebald s’intéresse de près à l’attraction de l’écrivain pour l’Italie, et notamment Milan, mais aussi à ses échecs sentimentaux. Nous pouvons alors découvrir l’œuvre de Stendhal, De l’amour, dans laquelle il exprime tout ce que lui fait éprouver Mathilde Dembowski, évoquée sous le pseudonyme de Madame Gherardi. C’est dans cet ouvrage d’analyse psychologique – plus que de fiction – qu’il évoquera pour la première fois le phénomène de la cristallisation qu’il aurait découvert dans les mines de sel à Hallein, près de Salzbourg en 1818, en compagnie de Madame Gherardi – épisode qui serait fictionnel. Il fait une analogie entre le phénomène de cristallisation observé sur une brindille et le phénomène d’idéalisation au début d’une relation amoureuse – « En un mot, il suffit de penser à une perfection pour la voir dans ce qu’on aime ».

Mathide Debowski

Ce phénomène se décline en sept étapes :

  • l’admiration
  • le plaisir
  • l’espérance 
  • la naissance de l’amour
  • la cristallisation
  • le doute
  • la deuxième cristallisation

 

Madame Gherardi détournera l’analogie en l’attribuant au trajet qui mène de Bologne, l’indifférence, à Rome, l’amour parfait. (Wikipedia. « La cristallisation (Stendhal) »)

Nous pouvons voir dans cette métaphore une quête du bonheur, quête qu’entreprend Stendhal quand il se rend à Milan. En effet, lorsqu’il arrive en Italie en 1800, au début du chapitre, il est « absolument ivre, fou de bonheur et de joie. Ici commen[çait] une époque d’enthousiasme et de bonheur parfait ». Ce sentiment général se confirme lorsqu’à Ivrée, il se rend au théâtre de l’Emporée où Il Matrimonio Segreto de Cimarosa l’éblouit « d’un bonheur divin ». (Stendhal, Vie de Henry Brulard, p. 412 – p. 429)

Durant le reste de sa vie, Stendhal cherchera à atteindre de nouveau ce bonheur, une vie « insérée dans un système parfait, ou tendant à la perfection, dans lequel beauté et épouvante entraient en une exacte relation. ». Pourtant ses relations amoureuses « insinue[ront] en lui une mélancolie qui lui est familière et [qui] se nourrit de sentiment d’infériorité et de culpabilité ». (Vertiges, p. 17-18)

Seule l’écriture semble alors pouvoir alors l’apaiser et l’aider à extérioriser, une introspection qui l’amène à la question qui occupera ses pensées durant tout le reste de sa vie : « Qu’est ce qui fait sombrer un écrivain ? ». L’écriture pourrait être une manière d’accéder à la réalité enfouie. Si l’authenticité du sentiment est « détruite » par la cristallisation, la réalité et l’authenticité du souvenir sont détruits par les reproductions. Ainsi, Stendhal évoque le vertige qu’il éprouve lors de la réinterprétation de l’opéra Il matrimonio Segreto de Cimarosa à la Scala, tout comme la déception face à la gravure Prospetto d’Ivrea, reproduction des lieux qu’il a traversés avec l’armée napoléonienne, qui s’est inscrite dans sa mémoire, se substituant à la réalité de la scène.  La redécouverte de la réalité lui procure alors « un sentiment inédit d’excitation s’apparentant au vertige » (Vertiges, p.20). Sans doute était-ce cela le bonheur.
Sebald-02-Bataille-Marengo-copie-1.jpg Louis François Lejeune, La Bataille de Marengo,

Salons de 1801 et de 1802, Huile sur toile - 180 x 250 cm,

Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon

 


Casanova (BNF. Expositions BNF Casanova : http://expositions.bnf.fr/casanova/arret/01.htm)

Giacomo Casanova occupa de nombreuses fonctions – d’artiste à bibliothécaire en passant par le statut d’espion et celui de diplomate – mais il reste célèbre comme aventurier, symbole de la séduction. Cette renommée de libertin, tant sur le plan sentimental qu’intellectuel, lui vaudra d’être arrêté en 1755. C’est cet épisode que se rappelle Sebald dans le deuxième chapitre où il retranscrit les réflexions de Casanova lors de sa détention. Le prisonnier, en proie à la tristesse, échappera à la folie et s’interrogera alors sur les limites de la raison humaine.

« L’esprit clair, Casanova le compare dans ses réflexions à un verre qui reste intact si personne ne le brise. Mais qu’il est facile de le détruire ! Un geste de travers et il n’existe plus » (Vertiges, p.56).

Par là, Casanova pense à sa situation ; à cette époque, les prisonniers des Plombs sont des personnes d’honneur que les autorités veulent maintenir isolées de la société. Condamnés par avance, les prisonniers pouvaient rapidement sombrer dans la folie, se convaincant de leur culpabilité. Casanova montre alors que la limite entre raison et folie est la même que celle qui existe entre la réalité et l’illusion. C’est ainsi qu’il envisage son évasion, il s’en remet au destin : la limite entre raison et arbitraire.

« Il commence par écrire la question qui lui tient à cœur, forme avec les chiffres qui résultent de ses mots une pyramide inversée et tombe alors, au bout d’une triple opération, […], sur le premier vers de la septième strophe du chant neuf de l’Orlando furioso, qui est : Tra il fin d’ottobre e il capo di novembre. » (Vertiges, p.58).



Kafka ou le Dr K.
Sebald-03-Sebald-1987---Dr.-K.gif
Pour Sebald, la personne de Kafka est un prétexte pour revenir sur son passé, et sur son séjour écourté à Vérone. L’analogie qu’il opère est poussée à l’extrême puisqu’il croit apercevoir dans la silhouette de deux enfants le portrait de Kafka à l’âge scolaire. L’auteur consacre le chapitre trois au Dr K, qui fait référence au personnage des romans de Kafka mais aussi à Kafka lui-même, et à son voyage de Vienne à Riva – le même que celui qu'effectue l’auteur.

Le lecteur peut retrouver une analogie avec les pensées de Stendhal et de Casanova. En effet, Kafka expose une théorie d’un amour pour lequel il n’existe aucune limite entre rapprochement et éloignement, et pour lequel le corps n’existe pas. Ainsi, il réhabilite la nature qui est la source de notre bonheur. Nous pouvons alors l’opposer au paraître, à la représentation. Kafka distingue deux figures d’amoureux : ceux qui ferment les yeux dans l’amour, et ceux qui les gardent « écarquillés de concupiscence » (Vertiges, p.158). Dans ce dernier cas, l’être se trouve alors aliéné face à une image de l’être aimé en perpétuelle variation. La nature apparaît comme un révélateur de la réalité des choses.

Entre aliénation, dissimulation, imagination, souvenir et réalité, Sebald tente de reconstruire son passé tout en dressant un tableau anarchique de la vie. La nature joue alors un rôle primordial, l’auteur s’attache à décrire chaque lieu par lequel il passe avec une extrême précision.

  Parcours de Sebald en 1987
    Parcours de Kafka en 1913

 

 

 

Art et nature, un pouvoir d’évocation
Sebald-04---La-Madone-Sixtine-par-RAPHAEL.jpgSebald-05---La-Madone-MULLER.jpg

 

 

Tout comme il éprouve un désarroi immense lorsqu’il découvre  la divergence entre son souvenir des lieux et la réalité, Stendhal est confronté à l’impossibilité de se rappeler l’image de la madone de San Sisto vue à Dresde, image recouverte par la gravure qu’en a tirée Müller.

 

 

 

  Raphaël,

La Madone Sixtine, 1512-1513,

269,5 x 201 cm,

Collections d'art de Dresde

Gravure, La Madone Sixtine, Müller

 

 

Cependant, la confrontation du souvenir avec la réalité lors de son retour sur les lieux de la bataille de Marengo a un pouvoir d’évocation tel qu’elle « suscit[e] en lui un sentiment inédit d’excitation s’apparentant au vertige » (Vertiges, p.20).
Sebald-06---Vienne.png

 

 

Pour Sebald, le vertige et l’évocation des souvenirs naissent de son errance dans la ville de Vienne.L’auteur, inconsciemment, se borne à des limites invisibles dans la ville, qui forment une demi-lune. Ces limites sont celles d’un homme qui se « heurte aux bornes de sa raison, de sa volonté et de son imagination avant d’être contraint de faire demi-tour » (Vertiges, p.35). Cela traduit son incapacité à ressusciter le passé, et lorsqu’il y parvient, Sebald reconstitue des images qu’il matérialise et qui donnent lieu à des hallucinations et des crises d’inquiétude qui se manifestent « par des sensations de haut-le-cœur et de vertige » (Vertiges, p.37). 

Vienne : Parcours de Sebald

 

 

De la même manière, le Burg Greifenstein joue un rôle d’évocation important. Sebald s’y est rendu pour la première fois dans les années 60. Lorsqu’il y retourne en 1980, il parvient à profiter de la même manière de la vue panoramique sur le fleuve bien que la vue ait changé : une retenue d’eau a été construite ce qui modifie le cours du fleuve qui « en a été régularisé et offre maintenant un spectacle auquel la force du souvenir ne résistera plus longtemps » (Vertiges, p.43).

Sebald 07 - GreifensteinSebald 08 - Vallee-de-la-Zorn-vue-du-chateau

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

    Greifenstein, château du XIIème siècle

 

 

Vallée fluviale de la Zorn vue du château

Par ailleurs, le souvenir est parfois remplacé par le rêve, ce qui est le cas lors du trajet de Sebald de Vienne à Venise. Le sommeil est propice à l’évocation d’un paysage qui s’inscrit dans la mémoire durablement.

Le paysage qui lui apparaît à son réveil se confond dans son imagination avec un tableau de Tiepolo.

Tiepolo.jpg  Tiepolo, La Sainte Thècle libère Este de la peste, 1759
 

 

L’évocation de nombreux paysages dans la mémoire de Sebald lui permet de ressusciter le souvenir de la ville de son enfance, W. – qui n’est autre que la commune de Wertach où l’auteur est né – « toujours enveloppée d’un brouillard très dense ». Le passé se découvre alors, Sebald évoque sa « pensée concentrique dont les cercles tantôt s’étrécissent, tantôt s’élargissent » ainsi que sa sensation d’être « cerné par le néant ». Cet épisode marque une étape importante dans l’entreprise de Sebald : il prend conscience de la puissance de la méditation et de la rêverie, par lesquelles il aurait pu « se donner la mort » (Vertiges, p.62-63). Or ces mouvements de l’esprit sont propres à l’homme, ce dernier possède un pouvoir sur la vie et sur l’espèce humaine. Quelle est la limite de ce pouvoir ?Sebald-10---Pisanello.jpg

Sebald s’est beaucoup intéressé au travail artistique du peintre Pisanello : « Ce qui m’attire chez lui, ce n’est pas uniquement son réalisme, […] mais aussi sa maîtrise à déployer son art sur une toile sans profondeur, en aplats foncièrement inconciliables avec la représentation réaliste, à rendre la présence de toutes choses, […] sans que rien ne songe à leur contester le moins du monde le droit d’être là. » (Vertiges, p.70-71).

 

 

 

   Pisanello,Saint George délivrant la princesse de Trébizonde, 1435,

Fresque. Chapelle Pellegrini, Eglise Sant’Anastasia, Vérone


Sebald-11---Chapelle-Scrovegni.jpgLors de son premier voyage à Vérone, Sebald se consacre donc à ses recherches concernant le peintre qui lui fait prendre conscience de l’importance du regard dans l’accès à la réalité. La réalité est-elle ce que le regard perçoit ? La représentation a-t-elle pour but de transcrire le réel ? Comment le peintre parvient-il à ce réalisme artistique ?Sebald-12---anges-chapelle-Scrovegni.jpg

Sept ans après sa fuite inexpliquée, Sebald retourne à Vérone afin de raviver le souvenir. Il se rend alors à la chapelle d’Enrico Scrovegni où se trouve la fresque de Giotto connue pour la « fraîcheur intacte de ses couleurs » ; Sebald y voit « l’émergence de l’autonomie humaine qui se lit dans chaque geste, dans chaque expression sur le visage des personnages représentés » (Vertiges, p.79-80).

Ces peintures annonceraient-elles le déclin de la civilisation ? L’autonomie n’est-elle pas manifestation d’une pensée égocentrique ?

Quant à la souffrance que suggèrent les anges, n’est-elle pas en opposition avec la pureté de leurs ailes, couleur de la terre véronaise ?

Ainsi, l’analogie se crée : on voit s’opposer la terre-mère nourricière et l’être humain, et se profiler la destruction de ces deux entités sous l’action de l’homme. La plainte muette des anges que l’auteur croit entendre résonner dans la chapelle n’est-elle pas une mise en garde ?

Toutes ces représentations, tous ces « témoins de pierre du passé et ce qui se perpétue par nos corps pour les peupler telle une vague nostalgie » sont pour l’auteur des moyens de ressusciter le passé tout en s’enquérant de l’avenir : ces « contrées poussiéreuses » sont aussi des « champs inondés de l’avenir » (Vertiges, p.100). L’auteur attache beaucoup d’importance aux lieux mais ceux-là deviennent parfois un obstacle à son entreprise du souvenir. Ils se remplissent de brume et deviennent des espaces menaçants ; n’est-ce pas là le pressentiment d’un danger ? L’auteur se sent pris « d’incessantes bouffées de vertige » ;  la ville, symbole de la civilisation,

« s’assombri[t] par la brume […], se dresse à l’ouest une monstrueuse muraille de nuages qui occupait déjà  la moitié du ciel et projette son ombre sur une mer de maisons en apparence infinie » (Vertiges, p.108).

Ce paysage cauchemardesque apparaît comme une annonce de mort, une destruction de la civilisation.

Cette menace se réitère lorsque Sebald se retrouve  à Vérone devant la pizzeria qu’il avait quittée précipitamment sept ans plus tôt. Le souvenir ressuscité est altéré :

«  l’image me revenait aujourd’hui, parcourue d’étranges striures – deux hommes en redingotes noires à boutons d’argent sortant […] une civière où [...] gisait de toute évidence une forme humaine » (Vertiges, p.116).

La mort apparaît cette fois-ci clairement. L’évolution des lieux au cours du temps présage du changement dans la société et dans le monde : la mort menace l’espèce humaine.

Le Dr. K observe ces changements qui lui causent des vertiges. Sur le chemin de Trieste, « une paralysie l’envahit. Les paysages se succèdent sans discontinuer, nimbés dans l’éclat factice d’une lumière d’automne quasi irréelle. ». Le regard et le corps ressentent la menace qui pèse sur la nature et sur la nature humaine.

Kafka visite aussi la chapelle des Pellegrini, son esprit se brouille et fait apparaître une vision cauchemardesque. La réalité se dédouble ; la division n’est-elle pas symbole de destruction ? Le monde perd son unité, son identité ; le dédoublement montre l’inconstance des choses et des êtres, il rappelle leur nature altérable.

« Arrivé sous le portail, à la démarcation entre l’obscurité de l’intérieur et la clarté du dehors, le Dr K. un instant crut que la même église s’élevait accolée porte à porte à celle qu’il venait de quitter, phénomène de dédoublement qui lui était familier par ses rêves, où de manière cauchemardesque toute chose ne cessait de se diviser à l’infini. » (Vertiges, p.135).

Lors de sa cure thermale, Kafka discute avec un vieux général qui lui fait part de ses idées sur le monde en faisant appel à des anecdotes concernant Stendhal. Le lecteur peut donc faire le lien entre les quatre destins entrecroisés et suivre le fil de la pensée du narrateur-auteur :

« D’infimes détails qui échappent à notre perception vont décider de tout ! […], quelle idée aberrante de croire […] qu’avec la volonté on pourrait influer sur le cours des choses, alors que celles-ci tout compte fait sont régies par des rapports d’une infinie complexité » (Vertiges, p.141).

Ces propos pourraient être lus comme un avertissement à Sebald : malgré tous ses efforts pour ressusciter le passé, malgré son attachement particulier pour les détails des paysages, des tableaux, malgré sa volonté de prévenir la destruction de la vie par l’homme lui-même, l’auteur ne parviendra pas à changer le cours des choses. L’écrivain, par son statut, est impuissant. Il ne peut qu’observer et dévoiler la réalité.

À W., Sebald se rend à la chapelle du Krummenbach qui laisse en son souvenir, « la peur devant les atrocités représentées [mais aussi] le souvenir inassouvi de revivre le silence parfait qui régnait à l’intérieur ». Là encore, les détails des peintures révèlent la souffrance des êtres, la lutte pour la vie ; le narrateur distingue

« des visages grimaçant de douleur et de colère des fragments de corps tordus […], une sorte de lutte fantomatique entre des éléments épars, des mains et des visages librement suspendus dans la noirceur de la décrépitude » (Vertiges, p.161-162).

Ces peintures rappellent à l’esprit de Sebald le peintre Tiepolo et sa fresque des Quatre parties du monde.

Sebald-13---Tiepolo-Europe.jpgSebald-14---Tiepolo-Amerique.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tiepolo, Quatre parties du monde : détail de l’Europe & détail de l’Amérique,

Fresque. 1751-1753, Résidence de Würzburg

 

À la lecture de la redécouverte de la ville de W. par Sebald, une question se pose : pourquoi le changement est-il rassurant aux yeux de l’auteur ? Est-ce parce que l’image qu’il en gardait diffère en tout point de la réalité ? Pense-t-il ainsi ne pas faire ressusciter un passé douloureux ? Le village de son enfance « était sans cesse revenu hanter [ses] rêves nocturnes et [ses] rêveries diurnes » (Vertiges, p.167). Le changement, voire la disparition de certains lieux, lui apparaît comme un renouveau, pour lui et peut-être pour le monde.

Cependant, Sebald redécouvre des images terrifiantes, les tableaux de Hengge, qui lui font penser à un « atroce champ de bataille ».

 

Sebald-15---Hengge.jpg

Hengge, Schnitterin Im Kornfeld


Pourtant, comme le lecteur peut le voir dans le roman, le tableau de cette moissonneuse est impassible.
 

Mais Sebald démontre que les choses peuvent changer rapidement. Dans le train pour Londres,

« tout paraissait apaisé, insensibilisé, anesthésié de manière suspecte […]. Tout à coup je fus frappé de constater qu’on ne voyait presque personne […] Il semblait assurément que notre espèce avait fait place à une autre ou du moins que si nous continuions à vivre, c’était dans une sorte de captivité. […] Cet aménagement de l’espace sud-ouest de l’Allemagne finit au bout de plusieurs heures de tortures toujours plus intenses par me convaincre que mes synapses étaient désormais soumises à un processus de destruction irréversible » (Vertiges, p.224-225).

Cette description du narrateur fait émerger l’analogie entre la nature et l’être humain. La nature préfigure l’auto-destruction de l’homme, une lente destruction.

Arrivé à Londres, le narrateur se rend à la National Gallery pour voir le tableau de Pisanello.

Sebald 16 - Pisanello The virgin and child with Saints Geor Pisanello, The Virgin And Child With Saints George And Anthony Abbot, 1400,

National Gallery, London

 

 

Pourquoi la nécessité de voir ce tableau ? Est-ce le symbole d’un espoir pour Sebald ? Ce dernier porte son attention sur le chapeau de paille du paladin, il se demande comment l’idée est venue à Pisanello de créer cette disproportion dans l’œuvre. L’extravagance et le décalage avec la scène suggèrent une vérité cachée : ce qu’on croit coïncidence n’est pas, il y a toujours la volonté de délivrer un message.

Cette idée est perceptible dans les quatre récits du roman qui explorent la conscience, et notamment à travers l’acte d’écriture.

 

 

L’acte d’écriture

Le premier acte d’écriture apparaît dès le premier chapitre où Henry Beyle « essaie d’extraire de sa mémoire les tribulations d’alors » par une prise de note qui révèle « diverses difficultés où achoppe l’exercice du souvenir » (Vertiges, p.10). Cette mise en abyme du narrateur-auteur qui tente de ressusciter la réalité enfouie, montre à quel point l’imagination peut falsifier la réalité[1]. Le jeune Henry Beyle devenu Stendhal confronte ses souvenirs de la traversée des Alpes avec Napoléon, avec la réalité en se rendant sur les lieux. La déception est la même que celle qui se produit avec la passion. Et c’est par l’acte d’écriture, et notamment avec son essai De l’amour, qu’il parvient à se repositionner dans la réalité et retrouver un équilibre psychologique. L’acte d’écriture répond à sa question « Qu’est ce qui fait sombrer un écrivain ? » : la cristallisation est un phénomène qui peut faire sombrer l’écrivain, le mélange d’éblouissement et d’aveuglement de la passion mais plus largement la falsification de la réalité et l’hégémonie de l’imagination sur la conscience.

Ainsi, ressusciter une réalité enfouie nécessite un véritable travail de limier car derrière « les gestes et les actes apparemment les plus authentiques, comme l’amour, l’écriture »[2], il y a toujours de la simulation. L’être humain n’est jamais maître de lui-même ; en proie à des hallucinations et au désarroi[3], les quatre hommes de ce roman opèrent une introspection, jusqu’au vertige pour reconstituer la réalité en détruisant l’illusion.

Mais ce vertige mène-t-il à la mort ? Ces visions cauchemardesques et moribondes poursuivent le narrateur-auteur tout au long du roman. Nous pouvons alors penser qu’à travers l’exploration de son passé, à travers ses visions, à travers son érudition, l’auteur cherche une réalité universelle, enfouie sous un monde d’apparence, d’imagination. Dans ce roman, il se positionne comme prophète, au lecteur de déceler,  derrière une écriture romanesque, autobiographique, mais aussi derrière les photographies, la menace qui pèse sur l’espèce humaine. L’acte d’écriture est une démarche de recherche d’une vérité cachée. Et dans l’exercice de son art, l’auteur livre son inébranlable obsession, celle de la mort, celle de la destruction de la vie par la civilisation. Ainsi finit-il son roman : « Rougeoyants reflets du mur de flammes crénelées rongeant les pentes des collines. Puis le lendemain retombe silencieuse et sinistre une pluie de cendres qui recouvre la ville, s’étale toujours plus loin – vers l’ouest, vers Windsor Park, et au-delà. – 2013 – FIN » (Vertiges, p. 233).

 

Avis sur l’œuvre

Vertiges m’est apparu comme une œuvre riche tant sur le plan spirituel que culturel. Sebald fait voyager son lecteur à travers l’Europe par ses minutieuses descriptions. D’un siècle à l’autre, nous rencontrons quatre hommes en marge de la société qui tentent de déceler une réalité enfouie et d’accéder à leur propre conscience en proie à l’hégémonie de l’imagination. La perte de toute authenticité, voilà ce qui fait sombrer un écrivain. Mais la nature est là pour se rappeler à l’homme. Ses altérations sont un miroir du monde : l’homme par la civilisation détruit la nature, mais il se détruit lui-même. Revenir au passé, c’est aussi faire revivre ce qui a disparu, ce qui a été détruit par l’homme. Les photographies présentes dans l’œuvre sont autant de témoignages d’une réalité. Sebald nous offre un véritable voyage culturel et nous enrichit par son érudition. L’analyse des œuvres d’art, sous son regard, nous montre la subjectivité de l’art et le rôle de l’interprétation pour chacun. Il ne s’agit que de tentatives de représentations de la réalité, de la vérité. Par son interprétation, par son imagination, par sa représentation du monde, chaque être humain perçoit les choses différemment et construit son propre labyrinthe dans un univers partagé entre imagination et réalité.

Finalement, seul le regard peut témoigner de la réalité et peut rétablir une image authentique qui aurait pu être altérée par l’imagination ou par le temps, ou encore recouverte par une représentation artistique.

Enfin, la description des paysages, qui semble traduire l’obsession moribonde de l’auteur, transporte selon moi le lecteur dans le monde présent, un monde chaotique où la nature disparaît au profit de la civilisation…un phénomène qui, poussé à l’extrême, nous conduit à l’anéantissement du règne organique : «  Il régnait un silence absolu, car les dernières traces de vie organique, le bruissement d’ne dernière feuille, le fin craquement d’un fragment d’écorce, s’étaient depuis fort longtemps dissipées pour faire place à la torpeur du monde minéral ».

« Dans chacun de ses livres, W. G. Sebald a transcendé l’écriture romanesque. Il mêle événements vécus, sensations et érudition, passe d’un siècle ou d’un continent à l’autre avec une écriture dense, musicale et lumineuse. Un archéologue de la mémoire, oui, il l’était, mais aussi un chasseur d’âmes, un visionnaire, toujours à la recherche d’une vérité sous-jacente, cachée derrière les apparences d’un monde étincelant de faux-semblants. »[4]
 

Émilie DEVAUX, 1ère année Bib.

 

Notes

 

[1] DESHUSSES, Pierre. « Sebald et la mélancolie ».  Le Monde, 20/06/2003

[2] DESHUSSES, Pierre. « Sebald et la mélancolie ».  Le Monde, 20/06/2003

[3] VALENTINI, Ruth. « Les raisons d’un succès vertigineux ». Le Nouvel Observateur, 01/02/2001

[4] WACHENDORFF, Martina. Brochure hommage à W. G. SEBALD, 2009.

 

 

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20 novembre 2012 2 20 /11 /novembre /2012 07:00

autour de son ouvrage La Capitana

traduction François Gaudry

 Métailié, août 2012
La Machine à lire

jeudi 8 novembre 2012
Elsa-Osorio-La-Capitana-copie-1.gif


L'ambiance chaleureuse de la librairie est particulièrement propice à la rencontre... Au cœur de  la Machine à lire, nous sommes installés sur une quinzaine de chaises pliantes, attentifs au récit d'Elsa Osorio dont le charmant accent nous fait voyager.


Elsa OsorioElsa Osorio, site Métailié

 

L'auteure argentine est venue présenter son dernier roman à un petit groupe de privilégiés. J'avoue que je me sens un peu désorientée : le public est principalement composé de fans de la première heure tous venus avec une pile de livres sous le bras à faire dédicacer. Je ne suis venue qu'avec La Capitana, que je viens de terminer et qui sera présenté ce soir.

Pourquoi avoir choisi ce livre, cette rencontre ? Un roman qui retrace le vie d'une femme, anarchiste, argentine, ayant combattu pendant la guerre d'Espagne, écrit par une femme, argentine (mais pas anarchiste) également... Il en fallait moins que cela pour me convaincre.

 

 

Micaela Feldman Etchebéhère (1902–1992) est donc un personnage réel dont la vie incroyablement riche se prête à merveille au jeu de la fiction. De l'Argentine à l'Espagne, en passant par la France et l'Allemagne, on suit ses péripéties avec passion, entre la guerre, le militantisme et l'amour. Fille d'immigrés russes juifs, très jeune militante des milieux communistes et anarchistes, admiratrice de Louise Michel, « Mika » aura un incroyable destin, une vie inouïe...



La « rencontre » entre Elsa et Mika : pourquoi écrire sur ce personnage ?

La rencontre entre la romancière et « son » personnage est avant tout le fruit d'une rencontre entre deux écrivains. Elsa Osorio (E. O.) rencontre Juan José Hernández à la fin d'un dîner il y a de cela pas mal d'années. Hernández, écrivain de la revue Sur (qui a aussi publié Borges), lui parle avec passion de Mika et insiste pour lui préciser qu'elle « existe, elle est vraie » et n'est pas un personnage sorti de son imagination. Hernández a en effet rencontré Micaela Feldman à Périgny où elle a vécu. À partir de ce moment E. O. s'intéresse à son histoire et commence à écrire sur son engagement pendant la guerre d'Espagne. À ce moment, M. Feldman est encore en vie. Seulement E. O. abandonne ce projet quand elle est confrontée à la question complexe de la place du POUM (Partido Obrero de Unificación Marxista) dans la Guerre (les soviétiques qui ont « soutenu » le parti Républicain ont mené une politique d'élimination des anarchistes et des marxistes non staliniens). La romancière continue tout de même à collectionner avec passion tous les documents qu'elle peut trouver au sujet de «Mika » et de Hipólito Etchebéhère, son compagnon. Un jour où E. O. est à Paris, elle se remet à écrire quand, presque par hasard, elle se trouve dans la maison que Mika a habitée trente ans plus tôt. Puis Hernández, l'ami écrivain, meurt et c'est aussi un roman qui lui rend hommage. À partir de ce moment il lui faudra encore beaucoup de temps pour achever d'écrire cette histoire. Entre temps M. Feldman Etchebéhère est décédée et E. O. n'a jamais eu l'occasion de la « rencontrer » (physiquement).



La distorsion du temps et de l'espace : pourquoi ce parti-pris ?

E. O. utilise des partis-pris qui pourraient déconcerter : c'est le cas de la distorsion du temps et de l'espace par exemple (chaque chapitre commence par un nom de ville et une date) comme les différents niveaux de narration (voix de l'auteure, de Mika, questionnement intérieur, etc.). Ce système apparemment déroutant est justifié par E. O. : « Pour moi il y a un ordre, mon ordre ». « Il y a toujours plusieurs narrateurs dans mes livres », nous explique-t-elle. « Mélanger les voix, ne pas avoir un seul point de vue » lui permet d' « être le personnage ». Le récit principal est celui de la Guerre, entrecroisé avec celui de la naissance de Mika jusqu'au début de la guerre d'Espagne en 1936. Ces deux récits se rejoignent à la fin. S'ajoutent à cela des épisodes ponctuels de la vieillesse, des anecdotes, des rencontres qui font sens dans la vie du personnage. L'ensemble du roman est construit autour d'un questionnement, qui pourrait être celui de la voix intérieure de Micalea, autour d'une interrogation que l'on pourrait résumer à «Pourquoi es-tu devenue Capitaine? ». Le dernier chapitre est comme une réponse à cette question. E. O. insiste : « On me dit toujours qu'il y a des sauts dans le temps mais il y a un ordre. Quand un personnage raconte l'histoire de sa vie, il ne va pas de la naissance à la mort, ici il va de la guerre à la vie. »



Mika vue par Elsa Osorio : portrait d'une femme d'action en 1936
Mi-guerra-de-Espana.jpg
Qui est finalement cette femme pour l'auteure ? Comment explique t-elle cette force de caractère et l'affection qu'elle provoque chez les soldats qu'elle commande ? Selon E. O., et elle s'appuie en cela sur les nombreux carnets et l'autobiographie (Mi Guerra de España) écrits par M. Feldman, elle savait que pour être obéie, en tant que femme en 1936, elle devait être « une femme spéciale ». « Les miliciens, avec tout ce qu'ils « savent » sur les femmes, ne savent pas quoi faire avec Mika. Elle sait donner des ordres, même si elle n'est pas préparée à la guerre. Elle s'occupe des miliciens comme si c'étaient des enfants. » E. O. insiste aussi sur le fait que son héroïne soit passée du statut d'intellectuelle à celui de combattante : « Il y a beaucoup de choses qu'elle doit changer. Je crois qu'elle gagne sa place ». En effet, quand arrivent les Brigades Internationales, les femmes combattantes sont sommées de rejoindre l'arrière-garde. Les miliciens commandés par Micaela Feldman font le choix qu'elle reste leur capitaine.



Républicains et soviétiques : « l'expulsion de la guerre »

Au moment où les avions russes commencent à apparaître dans le ciel espagnol, une partie des miliciens est mise sur la touche par les autorités soviétiques représentées par la Guépéou. Le POUM auquel appartient Micaela est une des organisations accusées de « trahison » envers le communisme stalinien. E. O. fait dire à son personnage : « On m'a expulsée de la guerre ». Elle reprenait là les propos de Mi Guerra de España : «  Je me demandais qui l'avait chassée. Ce n'était pas l'ennemi, mais dans le même front. J'ai découvert plus tard qu'elle avait été prisonnière (dans son propre « camp »). Pour cet épisode, E. O. invente des personnages fictifs et les fait évoluer avec des personnages historiques (comme Andreu Nin) : « Je passais de l'Histoire à la littérature tout le temps ». La fiction ne nie pas l'Histoire, au contraire.



Hipólito et Mika, « révolutionnaires professionnels »

Il faut aussi évoquer le personnage d'Hipólito Etchebéhère. Lui n'a pas exactement la même manière d'envisager les choses, il est prêt à l'action depuis longtemps. Seule sa maladie (il est tuberculeux) pourrait constituer un obstacle à son engagement. Seulement Mika articule sa vie autour de lui pour le protéger. Pour le préserver elle l'embarque dans cette aventure en Patagonie, où ils vont prendre la mesure des massacres des indiens. C'est un passage étonnant et important dans l'histoire puisqu'il est le point de départ du voyage pour l'Allemagne. « Dune façon différente, tous les deux sont des révolutionnaires professionnels » analyse E. O.. Engagés très jeunes, « ils ont vécu en totale cohérence avec ce qu'ils pensaient » et « ils ont vécu la grande aventure intellectuelle, révolutionnaire, du XXe siècle : Patagonie, Paris, Allemagne, Espagne ». Micaela Feldman se serait définie ainsi 'lors d'un reportage télévisé : « Je suis communiste mais pas du PC (elle y est restée moins d'un an lors de sa jeunesse argentine), mais je suis surtout anarchiste ». E. O. émet l'hypothèse selon laquelle le fait qu'elle n'appartienne à aucune organisation (elle rejoint le POUM au début des combats) ni parti politique, «  et en plus une femme », pourrait expliquer qu'elle ne soit pas connue, presque oubliée de l'Histoire. « C 'est curieux, je suis un écrivain de fiction et c'est un autre écrivain de fiction qui m'a raconté cette histoire », ajoute la romancière, « Quand j'ai écrit cette histoire, on m'a dit « vous êtes trotskyste », mais je crois qu'au delà de cette question, il y a seulement des vies qui valent la peine d'être racontées, comme cette grande histoire d'amour liée au militantisme ».


Michaela-et-les-militants-du-POUM.jpg Michaela et les militants du POUM

image navecorsara.it



Jan Well, le personnage « trouble »

Jan Well est un personnage que l'on rencontre en Allemagne, puis en Espagne sous un autre nom. C'est un espion russe chargé de diviser et de faire éclater les groupes marxistes dissidents. Le malheur s'abat sur Micaela Feldman à chaque fois qu'elle le voit. Ce personnage est basé sur quelqu'un qui a existé mais est fictif. Ce protagoniste permet d'expliquer ce qui s'est passé en Allemagne puis plus tard en Espagne : « Les staliniens étaient là pour que les groupes trotskystes ne passent pas ». Elsa Osorio ajoute très justement : « Ce personnage inventé me libère d'un poids historique très lourd. C'est un personnage qui permet de raconter les choses ». L'intérêt de Jan Well est qu'il avait le même rêve que Mika mais d'une manière différente. La tension entre les deux personnages permet de raconter ce qu'elle n'a pas voulu raconter : son emprisonnement par les républicains.

« Mais quand on voit sa vie, on sait que pour elle le plus important c'est l'ennemi principal. Pour Mika, toutes les organisations doivent marcher ensemble contre le fascisme. C'est un période où ils vivent et s'engagent, ce sont de véritables militants internationalistes. À partir de cette histoire, j'ai aussi découvert celle de ses amis, comme Kurt Landau, j'aimerai écrire sur eux... ».



Un personnage « clé » : Guy Prévan

Ces personnages sont « réels » et ce sont eux qui possédaient les nombreux papiers de Mika. Guy Prévan est un poète trotskyste : « Au début il m'a caché qu'il avait tous ces documents, il a raconté les choses petit à petit ». Le reste des documents se trouve en Argentine dans une bibliothèque spécialisée de gauche dont l'accès est difficile, mais grâce à Guy Prévan, E. O. peut en consulter une bonne partie et poursuivre son enquête. « Finalement le personnage de ce journaliste convient à mon roman. Que se passe-t-il quand elle vieillit ? »



La rencontre avec Juan Carlos Cáceres et Guillermo Nuñez : Micaela, femme sans âge

E. O. a rencontré Guillermo Nuñez, un musicien qui faisait partie du même groupe que Cáceres, un musicien très connu, qui vivait à Périgny comme M. F. Nuñez a également donné à E. O. des lettres d'Hipólito et des documents de Mika. « Mais surtout, il m'a montré comment elle a pu être importante. Quand il parlait de Mika, il en parlait comme d'une femme sans âge. ». Effectivement, la relation avec les gens n'est pas une question d'âge mais de conviction. « C'est Guillermo qui a un bâton, qui aurait appartenu à Trotsky puis à Rosmer, puis Mika et enfin Guillermo. Chacun a sa version sur ce bâton, c'est une légende ».



Lecture polyglotte et traduction

Elsa Osorio et Claude Chambard nous ont ensuite fait le plaisir d'une lecture, en français et en espagnol, d'un passage particulièrement fort lors de l'attaque de Moncloa en novembre 1936.

Cette lecture polyglotte est encore l'occasion d 'évoquer le multilinguisme des protagonistes de La Capitana. Tous vivaient dans plusieurs langues (espagnol, français, allemand, russe) et apprenaient très vite au gré des circonstances : « C'étaient de vrais internationalistes ».

Cette problématique de la langue permet à François Gaudry de prendre la parole. Présent dans l'assistance, le traducteur de La Capitana a su conclure avec des mots justes cette belle soirée : « Ce roman a le grand mérite de restituer d'un point de vue singulier ce qu'a été le tourbillon tragique de l'Histoire du XXe siècle ».



Bibliographie

Osorio, Elsa. La Capitana. Paris : Métailié, 2012


Du même auteur, traduit en français :

Osorio, Elsa. Luz ou le temps sauvage. Paris : Métailié, 2000

Osorio, Elsa. Tango. Paris : Métailié, 2007

Osorio, Elsa. Sept nuits d'insomnie. Paris : Métailié, 2011


Œuvre de référence :

Etchebéhère, Micaela. Ma guerre d'Espagne à moi. Paris : Denoël, 1975


Fanny G., AS Bibliothèques 2012-2013.

 


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Patrick-Modiano-De-si-braves-garcons.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Patrick MODIANO
De si braves garçons
Gallimard, 1982

Folio, 1987


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Biographie

Modiano naît en 1945 à Boulogne-Billancourt ; il est le fruit de l’union d'une actrice d'origine flamande et d'un homme d’affaires italien.

La mort de son frère Rudy alors qu’il n’a que dix ans signe pour Jean Modiano (Patrick de son second prénom) la fin de son enfance. De cette période il gardera une profonde nostalgie. Entre 1956 et 1960, Modiano fréquente le pensionnat de l’école du Montcel à Jouy-en-Josas où il a été placé par ses parents ; il y croisera d’autres enfants de parents fortunés. Après avoir décroché son bac au lycée Henri-IV, il se consacre entièrement à l’écriture. Il peut se prévaloir d’un soutien de choc en la personne de Raymond Queneau qui lui permet d’entrer dans le monde littéraire parisien. C'est en 1967 qu'il publie La Place de l’étoile, son premier roman sur l’Occupation pour lequel il obtient le prix Roger Nimier. Il est récompensé en 1972 pour Les Boulevards de ceinture du Grand Prix de l’Académie française. C'est en 1978 qu'il obtient le prix Goncourt pour Rue des boutiques obscures. Il reçoit en 1984 le prix de la fondation Pierre de Monaco pour l'ensemble de son œuvre. Aujourd’hui à la tête d’une bibliographie personnelle de plus de trente-sept livres, il est connu et reconnu comme l’un des écrivains français contemporains les plus talentueux. Outre ses romans, Modiano doit aussi cette célébrité à ses collaborations aux scénarios de quelques films dont Lacombe Lucien de Louis Malle en 1974.



De si braves garçons

Cette autofiction se décompose en quatorze chapitres qui racontent chacun un souvenir en liaison avec le narrateur de l’histoire que l’on imagine être Modiano lui-même sans que cela soit dit explicitement.

On pourrait résumer la trame de façon très brève en disant qu'un ancien pensionnaire du collège de Valvert, vingt ans plus tard, se souvient de cette période de sa jeunesse et retrouve une partie de ses camarades. De ce livre ce dégage une vraie nostalgie d’un temps révolu qui a marqué le narrateur de façon profonde. Le collège de Valvert est plus qu’un simple décor ; en effet, la description que le narrateur nous en donne ressemble en grande partie à l’école du Montcel que Patrick Modiano fréquenta entre 1956 et 1960. Grâce à cette transposition on peut s’apercevoir que plusieurs éléments de l’enfance de Modiano sont présents.

Les premiers chapitres nous placent dans le décor de ces années passées il y a plus de vingt ans dans le collège de Valvert. On y voit le côté militaire et rigoureux qui y régnait comme en témoignent les premières lignes du texte :

 

« vous vous étonniez, la première fois, de ce mât, au sommet duquel flottait le drapeau français. À ce mât, chaque matin l’un d’entre nous hissait les couleurs après que M. Jeanschmidt eut lancé l’ordre :

– Sections garde à vous ! ».

 

La fugue du narrateur évoquée elle aussi dans les premières pages, même sile  récit n’évoque que le retour du fugueur au pensionnat,est un autre élément pouvant attester du fait que ce texte contient des éléments autobiographiques puisque, à Jouy-en-Josas, Modiano fugua plusieurs fois.

Au fil des pages, l’action se déplace dans le temps, nous transporte du passé et des souvenir liés à Valvert et ses pensionnaires au présent et aux retrouvailles du narrateur avec tous les acteurs du pensionnat, que ce soient ses professeurs ou ses anciens camarades.

Au fil du récit de ces diverses rencontres, on découvre que Modiano met un place un schéma commun à tous les chapitres du livre. Dans un premier temps il nous raconte une anecdote qu’il a vécue à Valvert, puis il nous parle de la personne avec qui il a vécu cette histoire. Il fait grandir les personnages, on les voit jeunes puis on devine leur trajectoire pour les retrouver vingt ans après.

Petit à petit, le narrateur reconstruit Valvert tel qu’il était, tant au niveau des bâtiments qui le composaient que des règles qui le régissaient. Résumer les histoires des quinze chapitres serait trop long car à part un même point de départ (le pensionnat de Valvert), chaque histoire est autonome, n’a pas besoin du reste du livre pour avoir un sens. De ce fait il n’est pas étonnant d’apprendre, par exemple, qu’une première version du chapitre huit, consacrée à Daniel Desoto, avait été publiée en 1979 sous le titre Docteur Weiszt (nouvelle publiée dans Le Monde dimanche du 16 septembre 1979). Ce cas s’est répété pour trois des quinze chapitres.



Dans ce livre, Modiano aborde plusieurs thématiques récurrentes. En premier lieu celle de l’Occupation, dans l’histoire du’un certain Kurt surnommé Johnny, un de ces « "anciens" qui demeuraient vivants dans la légende du collège » (p.117). Johnny donc, Autrichien juif, vivait à Paris durant l’Occupation. Alors que sa vie semble se régler, il est arrêté puis déporté après une rafle à la sortie du métro parisien. Le narrateur nous raconte à quel point cette arrestation fut brutale, comme peut-être pour dire que la vie peut à tout moment basculer, qu’on le veuille ou non. Valvert est considéré par ses pensionnaires comme une bulle de relative insouciance en comparaison avec leurs vies en dehors de ce pensionnat : leurs parents ne leur prêtaient aucune attention comme en témoigne la scène racontée dans le chapitre 3 où le narrateur va chercher les affaires d’un de ses camarades sans que ses parents s’inquiètent vraiment de ce qu’il va advenir de leur fils.



Pour moi, lire ce livre fut aussi comme être le spectateur d’une bataille. Une bataille entre les souvenirs du narrateur et son présent. Je m’explique, j’ai ressenti comme dit précédemment la réelle nostalgie que le narrateur semble éprouver de cette époque comme en témoigne le seul fait qu’il cherche à savoir ce qu’il est advenu de ses anciens camarades mais ce passé vaut-il mieux que son présent d’acteur de théâtre abonné aux seconds rôles ? On trouvera peut-être des éléments de réponse dans le dernier paragraphe du roman qui raconte comment le narrateur et un autre ancien pensionnaire reviennent aux sources, à Valvert.


Guillaume, 2e année bibliothèques 2012-2013

 

 

 

Patrick MODIANO sur LITTEXPRESS

 

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 Article de Pauline sur Dimanches d'Août

 

 

 

 

 

 

 

 

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18 novembre 2012 7 18 /11 /novembre /2012 13:00

Mardi 20 novembre à 18h30

 

À l'occasion du centenaire de sa création, la Ligue pour la protection des oiseaux organise du 19 au 25 novembre la première édition du Festival de l'Oie Bernache, qui se veut un pont entre la science et la culture, entre l'observation et le spectacle, entre le conte et la découverte de cet oiseau emblématique du Bassin d'Arcachon.

 

Olivier Rolin, écrivain voyageur, amoureux des contrées de l’Est et auteur du livre Sibérie (éditions Inculte, 2011) viendra partager avec le public ses écrits et lectures ayant trait à la migration, la nature sauvage, la Sibérie et le littoral français.

 

Olivier Rolin est l’auteur, notamment, de L’Invention du monde (Seuil, 1993), Port-Soudan (Seuil, 1994), Tigre en papier (Seuil, 2002), Un chasseur de lions (Seuil, 2008), Bakou, derniers jours (Seuil, 2010), Bric et Broc (Verdier, 2011).

 

Après la première livraison de Bernache ?, feuilleton en 4 épisodes, la soirée sera animée par Pierre Schoentjes (professeur de littérature à l'université de Gand) qui conduit une recherche sur la place du rapport Homme/Nature dans la littérature contemporaine.

 

Olivier ROLIN sur LITTEXPRESS

 

Olivier Rolin Bakou derniers jours

 

 

 

 

Article de Florian sur Bakou, derniers jours.

 

 

 

 

 

 

 

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Articles de Chrystelle et de Barbara sur L'Invention du monde




 

 






Articles d'Aurélie et de Marie sur Tigre en papier.



 

 

 

 

 

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18 novembre 2012 7 18 /11 /novembre /2012 07:00

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Marguerite DURAS
La Douleur
1ère édition : P.O.L., 1985
éditions Gallimard
Collection folio, 2012



 

 

 

 

 

 

Marguerite Germaine Marie Donnadieu. Duras est un nom de plume, c’est le village où se trouve la maison paternelle, dans le Lot-et-Garonne. Née en 1914 à Saïgon, Indochine française, morte en 1996 à Paris. Elle est parfois associée au mouvement du Nouveau Roman.



L’autofiction : une forme d’écriture privilégiée par Duras

On peut retenir deux œuvres où elle évoque sa jeunesse : Un barrage contre le Pacifique (1950), L’Amant (1984), prix Goncourt.

Toile de fond des deux œuvres : 1928, la mère de Marguerite achète une terre en Indochine (colonisation), le père est mort depuis 1921. Les terres sont inondées, toutes les récoltes sont perdues, la famille est ruinée. 1930, Marguerite est en pension et au lycée à Saïgon.

 

 

  • Un barrage contre le Pacifique (se déroule en 1931).


La biographie : La lutte pour survivre à cause d’une terre inondée, la construction d’un barrage inutile, les usuriers qui réclament de l’argent. Une mère peu aimante, qui lutte pour sa terre. La vie coloniale.

La fiction : La fille, Suzanne, rencontre un homme riche mais laid, M. Jo, il la séduit par de nombreux cadeaux mais elle n’est pas intéressée. La mère et le fils cherchent à les marier. M. Jo est aussi retenu par un père autoritaire. Un jour il offre une bague ornée d’un diamant à Suzanne, la mère s’en empare afin de payer ses dettes mais elle découvrira que le diamant ne vaut pas grand-chose.

 

 

  • L’Amant (se déroule dans les années 1929-1930)

 

La biographie : Une mère enseignante, Marguerite est en pension à Saïgon.

La fiction : La rencontre entre une jeune fille de 15 ans ½ et un homme riche de 36 ans sur un bac traversant le Mékong. L’homme est dans une limousine noire, il intrigue la jeune fille. Il lui parle et lui propose de la ramener au pensionnat. Il tombe amoureux d’elle, ils se voient régulièrement chez lui. Une relation étrange et passionnelle se noue, ils savent qu’ils n’ont aucun avenir ensemble. Le récit avec l’amant est entrecoupé de souvenirs de sa vie avec les conflits familiaux.

C’est ainsi que se déroule le début de la vie de Duras dans les colonies indochinoises, cela l’a profondément marquée. La violence de la vie, la complexité des relations familiales, le passage à l’âge adulte, des thèmes qui reviennent dans ces deux œuvres.



Le cinéma, miroir de sa personnalité

Adaptations de ses romans

  • Un barrage contre le Pacifique adapté au cinéma en 1958, réalisé par René Clément, et en 2009 par  Rithy Panh, avec Isabelle Huppert et Gaspard Ulliel.
  •  L’Amant, projet de Claude Berri et Duras (scénariste). Mais elle tombe gravement malade. Jean-Jacques Annaud réalise le film. Elle sort de l'hôpital en 1989 et reprend le projet en cours. La collaboration tourne court et le film se fait sans elle. Se sentant dépossédée de son histoire elle s'empresse de la réécrire : L'Amant de la Chine du Nord (1991), juste avant la sortie du film.



Duras scénariste (Des films qui ont un rapport avec son vécu, la Seconde Guerre mondiale)

  • Hiroshima mon amour (1959), Alain Resnais.Une actrice se rend à Hiroshima en 1957 pour tourner un film sur la paix. Elle y rencontre un architecte japonais qui devient son amant, son confident, pendant quelques heures de sa vie.
  •  Une aussi longue absence (1961), Henri Colpi.Puteaux (Ile de France), 1969, une femme croit reconnaître son mari, déporté quinze ans plus tôt, sous les traits d’un clochard. Patiemment elle cherche à apprivoiser cet inconnu sans mémoire.



Duras réalisatrice

« Je fais du cinéma par lassitude du cinéma de consommation, pour ne pas le subir. C’est un acte de rupture, de refus ».

  • India Song (1975), présenté au festival de Cannes. Dans un palais à Calcutta, la vie de la femme de l’ambassadeur de France. Les acteurs ne parlent pas c’est une voix off qui parle pour eux et qui commente tout ce qui se passe (le temps qu’il fait, les sentiments des personnages…), grande lenteur de la caméra qui filme chaque détail.

 

  • Le Camion (1977), sélectionné au festival de Cannes, avec G. Depardieu et Marguerite Duras. Dans une salle à manger une scénariste lit à un acteur son scénario : c’est l’histoire d’une femme prise en stop par un camion. On ne voit pas la femme mais seulement le camion et des paysages. Le comédien commente le scénario.




La Douleur

La Douleur fait partie d’un ensemble d’écrits composés entre 1940 et 1945 réunis dans les « cahiers de guerre ».

 

 

Contexte

M. Duras rencontre en 1936 Robert Antelme (poète et résistant) nommé Robert L. dans La Douleur. Ils se marient en 1939. Dans la capitale occupée (Paris), Robert est engagé à la préfecture de police. Marguerite est enceinte. Elle accouche d'un garçon mort-né dont elle ne saura jamais faire son deuil. 1942, elle trouve un emploi au Comité d’organisation du livre. Elle y est chargée d'attribuer ou non les autorisations aux éditeurs, travail contrôlé par les Allemands. C'est dans cet emploi qu'elle fait la connaissance de Dionys Mascolo qui devient son amant (surnommé « D. » dans La Douleur). 1943, elle rejoint la résistance avec Robert et Dionys dans le réseau dirigé par François Mitterrand (alias Morland dans La Douleur). Juin 1944, leur groupe tombe dans un guet-apens. Robert est arrêté par la Gestapo. Secourue par Mitterrand, Duras réussit à s'échapper. Au lendemain du débarquement des alliés, elle apprend que son mari a été emmené à Compiègne d’où partent les trains pour les camps de concentration.


L’histoire

« J’ai retrouvé ce Journal dans deux cahiers des armoires bleues de Neauphle-le-Château. Je n’ai aucun souvenir de l’avoir écrit. »

Le texte se déroule en avril et mai 1945, il est découpé en deux parties, « L’attente » et « Le retour ».

 

 

« L’attente » (se déroule en avril)

Plusieurs thèmes émergent.

L’Histoire

Le quotidien est marqué par des faits historiques ; les journaux que Marguerite achète relatent l’avancée des Alliés, les villes libérées, Berlin sous les feux de l’armée Rouge. Elle passe devant les queues des magasins avec des gens qui ont des tickets de rationnement.

En outre, elle travaille à Orsay où se trouvait le BCRA (bureau central de renseignement et d’action, service de renseignement clandestin créé par le général de Gaulle). Elle y travaille pour un journal, Libres, et glane des renseignements sur les déportés pour les familles. Elle est à peine tolérée dans cet endroit. Le BCRA recevait les déportés et les prisonniers politiques après leur libération pour les interroger. Duras se faufile parmi les libérés pour chercher des informations sur Robert L., son mari. Elle voit des familles attendre, certains sont là pour le spectacle. Elle assiste à l’arrivée des femmes volontaires pour le STO, elles se font huer et seront emprisonnées.

Elle évoque la libération des camps de concentration avec la découverte d’êtres humains décharnés, de corps morts encore chauds. La déchéance physique après le retour des camps qu’on voit à travers les yeux de Marguerite quand elle observe Robert L. Le camp de Dachau, infesté du typhus, où D. et Beauchamp vont chercher Robert L.

D’un point de vue politique il y a la présence de François Mitterrand dit Morland. Mais aussi le gouvernement qui annonce que la guerre est finie alors que les camps ne sont pas libérés et qui ne parle pas de l’horreur du système concentrationnaire.


L’attente

Une attente oppressante. Tout d’abord lorsque Duras attend pendant des heures des convois de déportés à Orsay, l’angoisse qui monte de voir Robert L. mais aussi de ne pas le voir. Elle observe les visages, les réactions, elle décrit les longues files de prisonniers. Il y a aussi l’attente près du téléphone, elle ne veut plus le vivre mais c’est plus fort qu’elle, elle doit rester près du téléphone.

Elle vit au jour le jour, l’attente est de plus en plus insoutenable car elle voit les camps se libérer peu à peu. Elle ne pense plus à se laver ni à manger. Elle ne sait plus si elle dort. Elle se considère comme lâche de se laisser aller. Elle avoue qu’elle veut disparaître car l’attente est inhumaine : « En mourant je ne le rejoins pas, je cesse de l'attendre ».

Le 24 avril elle reçoit un appel, l’espoir renaît. Des camarades de Robert L. sont à Paris et ils l’ont vu vivant deux jours auparavant. Le mot « vivant » la tétanise, elle est entre appréhension et excitation. Sommes-nous à la fin de l’attente ? D. les interroge mais les hommes n’ont pas de souvenirs précis. Le même jour, un espoir plus concret, un appel de Morland. Robert L. a été vu il y a huit jours avec un homme qui a réussi à s’évader. Duras compte les jours, elle pense qu’il ne devrait pas tarder à rentrer.

Début mai l’attente se réduit. Un autre appel de Morland annonçant que Robert L. est vivant, qu’il est à Dachau et qu’il peut mourir d’une minute à l’autre. D. et Beauchamp partent rapidement. Il y a l’angoisse de ne pas le retrouver vivant, la peur que toute cette attente n’ait servi à rien. Le voyage du retour vers Paris est très long avec des arrêts fréquents (Robert L. a une dysenterie). Marguerite entend des pas dans l’escalier, des bruits. C’est la fin de l’attente, le retour de Robert L.


La douleur

Une grande douleur morale parcourt l’œuvre. Marguerite imagine sans cesse comment il pourrait être mort : dans un fossé, abandonné, piétiné, oublié, son état de détresse. Elle imagine l’Allemand qui l’a tué. Des questions reviennent, lancinantes : où est-il ? Que fait-il ? Est-il fatigué ? Elle se persuade qu’il est mort.

Elle se laisse dépérir, ne mange plus, ne dort plus. Elle décide de ne manger que lorsqu’il reviendra. Mais l’espoir s’amenuise lorsqu’elle voit les prisonniers de guerre affluer en masse à Paris et Robert L. n’est jamais parmi eux.

Il y a aussi la douleur insoutenable de l’attente.

 

« Il est mort depuis trois semaines. C’est ça, c’est ça qui est arrivé. Je tiens une certitude. Je marche plus vite. Sa bouche est entrouverte. C’est le soir. Il a pensé à moi avant de mourir. La douleur est telle, elle étouffe, elle n’a plus d’air. La douleur a besoin de place. »

 

Les ravages de la guerre sont omniprésents ; des hommes et des familles anéantis, l’horreur des camps, son enfant mort-né car le médecin n’a pas pu se déplacer à cause du manque d’essence.

La douleur qui persiste au retour de Robert L., car Marguerite voit l’homme qu’elle a aimé à moitié vivant. S’ajoute la douleur physique du corps de Robert L. qui commence une lutte contre la mort.



« Le retour » (se déroule en mai)

L’attente du retour fait place à l’attente de la vie ou de la mort.

Au début de cette partie le rythme est soutenu, le temps est mesurable heure par heure. Il y a d’abord le voyage pour aller chercher Robert L. au camp de concentration, le temps est compté avant qu’il ne meure. Puis il y a le voyage du retour, les arrêts fréquents, car Robert L. est malade. Enfin, il y a ce corps qui meurt et qui ne tiendra peut-être pas jusqu’à Paris.

Les heures s’étirent quand Robert L. arrive à Paris, le temps est mesurable en jours.

 

« La lutte a commencé très vite avec la mort. Il fallait y aller doux avec elle, avec délicatesse, tact, doigté. Elle le cernait de tous les côtés. […] mais la vie était quand même en lui, à peine une écharde […] La mort montait à l’assaut. »

 

Marguerite compte dix-sept jours de fièvre et de dysenterie durant lesquels elle observe et décrit organe par organe le corps de Robert L. qui se débat contre la fatalité. Elle fait la description des selles de son mari, l’aspect et l’odeur, afin de rendre compte de l’état de cet homme, elle montre un corps réduit à quelque chose de simple mais de vital.

 

« Une fois assis sur son seau, il faisait d’un seul coup, dans un glou-glou énorme, inattendu, démesuré. Ce que se retenait de faire le cœur, l’anus ne pouvait pas le retenir, il lâchait son contenu. Tout, ou presque, lâchait son contenu, même les doigts qui ne retenaient plus les ongles, […] »

 

Un matin, la vie reprend ses droits, Robert L. a faim. Mais il ne peut pas encore manger d’aliments solides sinon c’est la mort. Trois jours plus tard, il se nourrit presque normalement. Il mange de manière insatiable, il ne veut rien gâcher et ramasse les miettes par terre. Il pleure quand la nourriture n’arrive pas assez rapidement et vole dans le réfrigérateur.

 

 

La douleur, toujours présente mais qui s’apaise.

 

« Quand j’ai perdu mon petit frère et mon petit enfant, j’avais perdu aussi la douleur, elle était pour ainsi dire sans objet, elle se bâtissait sur le passé. Ici l’espoir est entier, la douleur est implantée dans l’espoir. »

 

On vit la douleur physique de Robert L. dans le regard de Marguerite, on voit ce corps qui reprend des formes peu à peu grâce à la nourriture et ceux qui l’entourent. Mais il ne retrouvera jamais sa force passée.

La douleur morale persiste. Marguerite voit l’être aimé comme un étranger, lorsqu’elle le découvre après le camp de concentration elle ne le reconnaît pas. Pendant les jours de convalescence de Robert L. elle n’entre jamais dans sa chambre, elle l’observe de loin. Mais la douleur est plus vivable quand elle le contemple debout et réellement vivant. La mort continue de frapper quand Robert L. apprend la disparition de sa sœur, mais aussi quand Marguerite évoque Hiroshima.


L’amour et sa fin

Cette œuvre est un témoignage d’amour d’une femme qui attend son mari sans faillir. On ressent l’amour dans sa douleur car elle souffre moralement et physiquement pour celui qu’elle aime, elle est prête à mourir. Il y a un profond amour dans ses yeux quand elle l’observe quelques années plus tard :

 

« Chaque jour elle croit que je pourrai parler de lui, et je ne peux pas encore. […] j’avais écrit un peu sur ce retour. […] j’avais essayé de dire quelque chose de cet amour. Que c’était là, pendant son agonie que j’avais le mieux connu cet homme, Robert L., que j’avais perçu pour toujours ce qui le faisait lui, […], que je parlais de la grâce particulière à Robert L. ici-bas […] »

 

Mais c’est aussi la fin d’un amour. Dans un premier temps lorsqu’elle ne reconnaît pas son mari quand il rentre du camp de concentration, c’est comme si elle reniait sa personne. Elle voit un étranger et n’ose pas le regarder, c’est cruel pour l’être aimé. La demande de divorce clôt une certaine forme d’amour pour Robert L., l’amour est transformé en bonheur de le voir vivre, sourire, marcher, elle l’observe tendrement.
 

 

« Les forces sont revenues encore davantage. Un autre jour je lui ai dit qu’il nous fallait divorcer, […] Il m’a demandé s’il était possible qu’un jour on se retrouve. J’ai dit que non, que je n’avais pas changé d’avis depuis deux ans, depuis que j’avais rencontré D. […] Il ne m’a pas demandé les raisons que j’avais de partir, je ne les lui ai pas données. »

 

 

 

L’écriture de Marguerite Duras

Marguerite Duras veut nous donner la sensation d’une œuvre non construite, on a le sentiment qu’elle écrit en fonction des souvenirs qui lui viennent à l’esprit. Pourtant La Douleur a une structure, celle d’un journal intime. Au fur et à mesure que l’œuvre avance dans le temps l’auteure est plus précise, cela débute avec simplement le mois d’avril, puis s’ajoutent les dates et les jours. On a l’impression que plus le retour de Robert L. est proche plus ses souvenirs sont rattachés à un moment fixé dans son esprit. Pendant l’attente du retour, sa conscience est ailleurs, elle est avec l’être aimé. Duras nous mène au fil de ses pensées dans la guerre, la souffrance morale, au fil de sa vie qui s’écoule lentement. Quand le retour approche, la vie s’accélère et prend plus d’importance. Lorsqu’il est enfin près d’elle le temps se resserre, car toute son attention est maintenant portée sur une seule chose.

La partie de l’œuvre où Duras attend Robert L. se caractérise par un espace temporel réduit. Les jours qui s’égrènent, les heures qui sont mesurables. À cela s’ajoute l’utilisation du présent qui nous fait vivre les événements en direct, qui nous rend plus proche de l’action. Les phrases courtes s’enchaînent et donnent un rythme haletant au récit, mais aussi de la brutalité qu’on retrouve dans les nombreuses répétitions. Le ton est sec mais l’auteure nous fait ainsi ressentir son désarroi.

L’écriture de Marguerite Duras est sobre, elle nous présente les faits tels qu’ils ont été sans ajouter de longues descriptions. La manière dont elle écrit suffit à nous faire ressentir ce qu’elle éprouve. Elle donne parfois un avis acerbe quand cela concerne des faits politiques, notamment sur le général De Gaulle :

 

« De Gaulle, laudateur de la droite par définition […] voudrait saigner le peuple de sa force vive. Il le voudrait faible et croyant […] De Gaulle ne parle pas des camps de concentration, […] il répugne manifestement à intégrer la douleur du peuple dans la victoire, cela de peur d’affaiblir son rôle à lui, De Gaulle, d’en diminuer la portée. »

 

Les œuvres de Duras sont puisées dans sa vie. C’est pourquoi La Douleur n’est pas une douleur quelconque, elle est intime. Mais l’auteure veut la partager, la donner à la postérité comme pour l’évincer de sa vie. Cette douleur est si forte qu’on a des difficultés à croire qu’elle ne se souvient plus de l’avoir écrit, mais il est probable qu’elle ait pu l’occulter pendant un temps.

Pendant l’attente de Robert L. le pronom personnel « je » est très présent, presque obsédant :

 

« Je ne sais plus. Je suis très fatiguée. Je suis très sale. Je passe aussi une partie de mes nuits au centre. Il faut que je me décide à prendre un bain […] J’ai si froid […], j’ai comme une fièvre […] Ce soir je pense à moi. »

 

Ainsi on se rend compte que cette douleur est particulière, elle est sienne. Lorsque Robert L. revient dans sa vie, le pronom personnel « il » prend le dessus. Duras est moins centrée sur elle-même, la douleur est partagée avec l’être aimé. Mais c’est aussi parce qu’elle l’observe de loin, elle détaille son corps décharné organe par organe, elle le regarde dormir, manger.

Cette contemplation passe par la description des selles de Robert L. Cela permet de rendre compte de l’état d’un corps réduit à sa plus simple fonction. Marguerite Duras utilise un vocabulaire prosaïque : « glou-glou », « merde », « gluant », « crachat ». Elle ne recherche aucune esthétique littéraire, ne cherche pas non plus à choquer, ce sont des faits réels qu’elle veut exposer aux yeux du monde, montrant ce qu’ont subi des êtres humains à la sortie des camps de concentration.

La Douleur est un cri de détresse exprimant le mal-être que l’auteure nous fait partager, mais c’est aussi un hommage à la vie, à un homme et à ceux qui n’ont pas pu revenir.

« Écrire c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit. » Marguerite Duras.


Florence, AS Bibliothèques-Médiathèques 2012/2013

 

 

 

Marguerite DURAS sur LITTEXPRESS

 

 

Marguerite Duras L Amant

 

 

 

 

 

Articles de Cynthia et de Caroline sur L'Amant

 

 

 

 

 

Marguerite Duras La Douleur

 

 

 

 

 

 

Article d'Aurélie sur La Douleur

 

 

 

 

 

 

 

 

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Article d'Inès sur Laure Adler, Marguerite Duras

 

 

 

 

 

 

 

 


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17 novembre 2012 6 17 /11 /novembre /2012 07:00

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Honoré DE BALZAC
Le Chef-d’œuvre inconnu

Alfred DE MUSSET
Le Fils du Titien

Théophile GAUTIER
La Toison d’or

Gallimard
Collection La bibliothèque Gallimard, 2006



 

 

 

 

 

Introduction générale

Gallimard nous présente un recueil de nouvelles composées par trois auteurs de renom qui ont marqué considérablement de leur empreinte littéraire le XIXème siècle. Honoré de Balzac, Alfred de Musset et Théophile Gautier nous plongent dans le monde mystérieux et onirique des peintres et de leurs modèles. Oscillant souvent entre réalité et fiction, la relation qu’entretiennent les peintres avec l’art a un impact considérable sur leur vie et celle de leurs modèles qui sont la clé de leur réussite. Ces trois nouvelles nous plongent dans le rapport complexe qu’entretiennent les artistes avec monde qui les entoure.



Résumé des nouvelles du recueil

Honoré DE BALZAC, Le Chef-d’œuvre inconnu

Nicolas Poussin, jeune peintre ambitieux et inconnu, se rend au domicile du peintre Porbus, élève de Frenhofer, peintre perfectionniste et admiré. Frenhofer tente d'inculquer quelques notions à son élève, lui expliquant comment donner de la vie à la toile que Porbus vient de finir. Grâce à l’intervention de Frenhofer, le tableau prend tout à coup une autre dimension et s’éveille sous les touches de peinture successives. Toutefois, Frenhofer se révèle être un personnage insondable, à la frontière de deux mondes, celui du réel et celui de l’utopie. Le jeune peintre offre la femme qu’il aime, Gillette, aux regards de Frenhofer afin que celui-ci puisse terminer sa toile, son chef-d’œuvre sur lequel dix ans de travail s’accumulent, afin de pouvoir accéder à la perfection absolue. Porbus et Poussin, enfin devant la toile du maître, se retrouvent face à une couche de peinture où l’on peut seulement distinguer un pied sorti du coin du tableau. La réaction des jeunes peintres va pousser Frenhofer au désespoir et il met fin à ses jours après avoir brûlé sa toile, son chef-d’œuvre.


Alfred DE MUSSET, Le fils du Titien

Pomponio Filippo Vecellio, dit le Tizianello, est le second fils du Titien. En opposition avec le monde de la peinture, il mène une vie de débauche, perdant son héritage aux jeux de hasard et profitant de la vie comme elle vient. Un matin à l’aube, une servante lui apporte un coffre qui bouleverse sa vie. Le message que contient ce coffre est un avertissement et une véritable remise en question pour le protagoniste. Suivant ces conseils, le fils du Titien mène une quête afin de trouver le généreux donateur du coffre. Elle le conduit à Béatrice Loredano, une des plus belles femmes que compte Venise, qui se dévouera corps et âme à l’entreprise qu’elle s’est fixée : faire du second fils du Titien l’un des plus grands peintres de Venise, en se faisant aimer de celui-ci.


Théophile GAUTIER, La toison d’or

Tiburce est un passionné d’art et décide de trouver l’amour, de chercher celle qui lui conviendra. Pour ce faire, il s’inspire des modèles de ses peintres préférés et se met en quête d’une beauté blonde. Sa recherche se dirige donc naturellement vers les Flandres. Durant son périple, il entre dans la cathédrale Notre Dame d’Anvers et tombe face à la femme blonde qui le ravit. La Madeleine de la Descente de croix, immortalisée par les pinceaux de Rubens, devient alors l’objet des rêves les plus fous de Tiburce. Désespéré de ne pouvoir vivre cet amour, il croise par hasard une jeune fille étrangement ressemblante à celle qu’il ne peut approcher. Il essayera par tous les moyens de donner vie à la Madeleine à travers l’innocente et fragile Gretchen qui n’est en quelque sorte qu’une compensation. Elle comprend que pour exister il faut qu’elle se dévoile, et elle réussira à gagner l’amour de Tiburce en le ramenant à elle, dans sa réalité.



L’unité du recueil

L’art dans le recueil

Tout d’abord, ce recueil de nouvelles nous présente l’art de la peinture comme activité principale. En effet l’art prend une place particulière et tellement importante qu’elle représente même la vie toute entière de certains des personnages comme Frenhofer qui ne vit que par la peinture et pour la peinture, s’oubliant dans le mélange de ses couleurs et dans la représentation de la vie sur ses toiles. Ce qui est intéressant avec un sujet principal basé sur l’art, c’est qu’il provoque des sentiments complexes et paradoxaux car l’art se vit. L’art dans ces trois nouvelles est l’élément déclencheur d’un changement dans la vie des protagonistes. L’art est également un thème qui provoque des émotions ; ce n’est pas une activité neutre, il permet au lecteur de s’immiscer dans le monde mystérieux qu’est la peinture dans ces nouvelles.


Les dangers de l’art

L’art prend une place tellement importante dans la vie des protagonistes qu’elle peut faire perdre toute  notion de réalité. En effet, elle peut faire perdre l’amour et pousse les modèles éperdument amoureuses à se sacrifier pour l’art de ceux qu’elles aiment. L’art mène à la folie, à l’épuisement et à la mort dans le cas de Frenhofer, l’art mène au sacrifice pour Béatrice dans la nouvelle d’Alfred de Musset, et au sacrifice de l’innocence de Gretchen dans celle de Gautier. L’art est un substitut à la réalité pour les artistes de ce recueil et est à l’origine d’une multitude de sentiments qui peuvent exploser dans la vie des protagonistes et qui les mènent à un tournant dans leur vie. Ce recueil nous présente des femmes fortes qui essayent de faire revenir leurs amants égarés dans le monde de la peinture à une réalité qu’ils ont perdue.


Écrivain ou peintre des mots

Balzac, Gautier ou Musset ont fourni de véritables descriptions picturales remarquables qui plongent le lecteur dans le monde mystérieux de la peinture et des artistes.

Balzac, Le Chef-d’œuvre inconnu :

 

« entourez-la d’une dentelle étincelante de blancheur et travaillée comme une truelle à poisson, jetez sur le pourpoint noir du vieillard une lourde chaîne d’or, et vous aurez une image imparfaite de ce personnage auquel le jour faible de l’escalier prêtait encore une couleur fantastique. Vous eussiez dit une toile de Rembrandt marchant silencieusement et sans cadre dans la noire atmosphère que s’est appropriée ce grand peintre. »

 

Gautier, La Toison d’or :

 

« Les cascades de cheveux recommencèrent à ruisseler par petites ondes rousses avec un frissonnement d’or et de lumière ; les épaules des allégories, ravivant leur blancheur argentée, étincelèrent plus vivement que jamais ; l’azur des prunelles devint plus clair, les joues en fleur s’épanouirent comme des touffes d’œillets ; une vapeur rose réchauffa la pâleur bleuâtre des genoux, des coudes et des doigts de toutes ces blondes déesses ; des luisants satinés ; des moires de lumière ; des reflets vermeils glissèrent en se jouant sur les chairs rondes et potelées ; les draperies gorge-de-pigeon s’enflèrent sous l’haleine d’un vent invisible et se mirent à voltiger dans la vapeur azurée ; la fraîche et grasse poésie néerlandaise se révéla tout entière à notre voyager enthousiaste. »

 

Les auteurs jouent avec les mots afin de constituer à leur manière de véritables tableaux de mots avec une réflexion, des personnages, des destins qui s’entrecroisent, et de la couleur délivrée par l’intensité des sentiments et des mots employés pour inviter le lecteur dans cette atmosphère particulière.


Des personnages perdus entre réalité et fiction

L’art est l’élément déclencheur de toute une série de rebondissements et plonge l’artiste dans un état qu’il ne maîtrise pas. Ce monde artistique où tout n’est que couleur, agencement des mouvements, réflexions sur la technique et sur la mise en ordre de la toile représente parfois un danger pour le peintre qui perd tout accès à la réalité et le mène droit à la dérive comme le souoigne le personnage de Frenhofer qui, rendu malade et fou par l’obsession de donner la vie à ses toiles, finit par se perdre entre ce qui est réel et ce qui ne l’est pas ou bien à l’image de Tiburce, obsédé par des critères picturaux et amoureux de la perfection des modèles de ses toiles préférées, qui tombe éperdument amoureux d’une femme faite de pigments et condamnée à rester immobile. Les peintres, obsédés par le détail, la perfection, la couleur, en viennent à perdre pied, hors du monde réel, et s’enfoncent dans leur fantasmes. Mais la réalité dans ces trois nouvelles est souvent représentée par la figure de la femme, le modèle, qui sait tirer le peintre de son monde et qui échoue parfois dans son entreprise à l’image de Béatrice dans la nouvelle d’Alfred de Musset.


Un lien complexe entre amour et art

L’amour et l’art sont à la fois des thèmes rivaux et entrelacés dans ce texte : en effet l’amour est parfois fragile comme celui de Gillette et Nicolas Poussin qui est mis à rude épreuve et finit par se perdre lorsque le jeune ambitieux sacrifie Gillette en la livrant au regard d’un peintre éminent.

Balzac, Le Chef-d’œuvre inconnu

 

« En ce moment ? Poussin entendit les pleurs de Gillette, oubliée dans un coin.

"Qu’as-tu mon ange ? lui demanda le peintre redevenu subitement amoureux.

– Tue-moi ! dit-elle. Je serais une infâme de t’aimer encore, car je te méprise. Tu es ma vie, et tu me fais horreur. Je crois que je te hais déjà. " »

 

Pour le Titien, c’est la peinture, qui amène l’amour, mais le choix qu’il va faire, malgré son véritable don, sera celui de l’amour au lieu de la peinture, contrairement à Béatrice qui avait l’ambition de se dévouer corps et âme au génie de son amant.

Musset, Le Fils du Titien : « Béatrice avait conçu un projet qui élevait et enhardissait sa passion. Elle voulait faire de Pippo plus que son amant, elle voulait en faire un grand peintre. »

Quant à Tiburce, c’est dans l’art qu’il cherche l’amour et c’est selon des critères picturaux qu’il cherche celle qui deviendra sa femme. L’art est donc intimement lié à sa recherche de l’amour. L’amour de la peinture est finalement déjoué par le sacrifice de Gretchen soucieuse de délivrer son amant de ce qui le rend triste et soucieux.

Gautier, La Toison d’or 

 

« D’ailleurs, Tiburce, dépravé par les rêveries des romanciers, vivant dans la société idéale et charmante créée par les poètes, l’œil plein des chefs-d’œuvre de la statuaire et de la peinture, avait le goût dédaigneux et superbe, et ce qu’il prenait pour de l’amour n’était que de l’admiration d’artiste.– Il en trouvait des fautes de dessin dans sa maitresse ; –-sans qu’il s’en doutât, la femme n’était pour lui qu’un modèle. »

 

 

La place de la femme au sein du recueil

La femme est un thème central et essentiel dans les trois nouvelles. En effet elles sont toutes dotées d’une force et d’un courage exemplaires pour vivre au côté de leur amant. Elles doivent composer avec une troisième personne qui s’immisce constamment dans leur bonheur et qui n’est autre que la peinture, le travail acharné de leur compagnon, car être peintre est une activité particulière qui relève de la passion. Toutes ces femmes tiennent une place importante dans leur vie, elles sont leur repère, elles sont leur source d’inspiration et leur soutien moral. Ces femmes, qui semblent être reléguées au second plan, sont pourtant les héroïnes de ces récits car elles sacrifient leur vie, leur fierté, leur dignité parfois et leur bonheur pour celui de leur amant et de sa réussite. C’est à travers l’oubli même de leur personne qu’elles arrivent à épauler celui qu’elles aiment dans leur entreprise. Ces héroïnes discrètes dans l’ombre de ces peintres sont essentielles dans la structure du récit, elles arrivent à déceler chez leurs amants leur préoccupations les plus futiles, leurs soucis et ce qui anime leurs pensées ; certaines y perdent leur amour et certaines échouent dans leur entreprise comme Béatrice qui s’était donné pour but de faire de son amant un grand peintre. Gretchen parvient à ramener son mari à la réalité grâce à son courage, au contraire de Gillette qui s’offre aux yeux d’un grand peintre et perd l’amour de son amant par cet acte qu’elle pensait être une preuve d’amour extrême.


La femme muse et modèle

La femme est avant tout source d’inspiration, elle est celle qu’il faut parvenir à saisir ; le modèle se sacrifie dans ces récits et apporte une autre dimension aux personnages masculins. Le modèle est la personne essentielle, livrée dans sa plus pure présentation, vulnérable et pourtant forte pour affronter des yeux qu’elles savent complétements absorbés par la passion. Le modèle est autre chose que la femme aimée, elle est la représentation plastique pour le peintre, et la preuve d’amour et du sacrifice pour le modèle lui-même.


L’impact du recueil de nouvelles sur le lecteur

Le lecteur se laisse complètement emporter à travers ces personnages absolument absorbés par leur art, par la peinture qui devient le centre de leur vie, il est immergé au plus profond de la nature de ces personnages et de leur entourage qui vit à leur côté le plus souvent dans la souffrance de voir que l’art compte parfois plus que l’amour. C’est un combat continuel des personnages pour démêler le vrai du faux, pour savoir ce qui doit compter, l’amour, la vie ou l’art et ses exigences. C’est au travers de descriptions picturales que les auteurs arrivent à nous transmettre toute la puissance et la beauté de l’art également.



La confrontation des œuvres

La figure du peintre dans la société

Dans ces trois nouvelles, la figure du peintre et de l’artiste est représentée de façon quelque peu différente. Dans la première nouvelle, le peintre apparaît comme un jeune artiste plein de promesses, riche d’un don particulier déjà développé mais tout reste à exploiter. Dans la deuxième nouvelle, le don est en quelque sorte inscrit dans ses gènes, c’est un héritage que le peintre refuse d’exploiter préférant une vie de débauche mais il sera sauvé par l’âme sacrifiée de Béatrice, la femme dont il va tomber éperdument amoureux. Enfin, dans la troisième nouvelle, c’est la figure d’un passionné, d’un perfectionniste, d’un idéaliste qui vit à travers ses fantasmes et qui se révèle un peintre en pleine recherche de perfection. Il peindra alors sa perfection pour se libérer de son emprise et revenir sur terre grâce à une jeune fille dévouée et qui se sacrifie également devant les yeux du peintre. Ce sont donc différentes facettes qui nous sont présentées du peintre.


L’art comme don ou résultat d’un travail acharné de l’artiste ?

Là aussi les peintres de différentes nouvelles s’opposent. En effet dans Le Fils du Titien de Musset, la peinture est un héritage légué par un des plus grands peintres italiens de tous les temps. Le fils du Titien a vécu à travers la peinture depuis le berceau avec des évocations d’un travail acharné, tout comme Frenhofer qui s’acharne à vouloir faire transparaître la vie dans ses toiles à travers des heures de réflexion et d’acharnement pour finir par se perdre dans un monde parallèle qui le poussera à l’épuisement et à la mort. Pour Tiburce, c’est une étude minutieuse et complexe de la peinture à travers sa passion qui le pousse à peindre, avec un désir aigu de perfection. C’est donc également un travail de longue haleine mais d’observation et non de pratique contrairement aux deux autres protagonistes.


L’art est-il une passion ou un poison ?

Se pose alors la question de l’art passion ou poison ; même s’il semble bénéfique, il est un véritable métier, il prend une autre dimension en s’insinuant dans la vie des protagonistes avec force et conviction contrairement à une autre profession. Ainsi l’art devient le poison même responsable de la mort de Frenhofer. Il est passion chez Titien car grâce à cet art, l’amour que Béatrice porte à Pippo vient  le sauver de sa mauvaise vie. Dans la nouvelle de Gautier, l’art est à la fois passion pour un Tiburce envoûté pas la beauté de la Madeleine et sa perfection, mais il est poison pour Gretchen qui, éperdument amoureuse, se rend compte que son amour n’est dû qu’à sa ressemblance avec la Madeleine et qn’est donc qu’à sens unique car Tiburce est amoureux d’une rivale irréprochable. Mais cette peine la mène à se battre pour l’amour de Tiburce qui l’a révélée à elle-même et qui la pousse à le libérer de cet amour impossible et contre nature.



Conclusion

L’art, l’amour, la peinture sont des thèmes qui sont entremêlés et qui donnent à ces différents récits une extrême profondeur. Le texte vit, il n’est pas simplement un agencement de personnages et de sentiments. À travers l’art et les relations complexes qui unissent art et amour, réalité et fiction, passion et démesure, l’équilibre des récits est toujours assurée.


Manon Cosson, 1ère Année bibliothèques, médiathèques et patrimoine.

 

 

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16 novembre 2012 5 16 /11 /novembre /2012 07:00

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Alice FERNEY
Paradis Conjugal
Albin Michel, 2008

 



      

 

                    

« Quand on n’aime pas la vie, on va au cinéma »
François Truffaut.

 

 

 

 

 

Présentation

 

 « Demain soir et les soirs suivants prépare toi à dormir seule. Je ne rentrerai pas. Je ne rentrerai pas dans une maison où ma femme est installée devant la télévision, voit le même film depuis trois mois, ne se lève pas pour me préparer à dîner, et se couche sans me regarder ! ».[1]

 

Voilà ce que dit un jour M. Platte à sa femme, Elsa, qui depuis quelques semaines passe toutes ses soirées assise dans son canapé à regarder un film de Joseph Mankiewicz, paru en 1949 et qui s’intitule Chaînes conjugales (sorte de Desperate Housewives de la fin des années 1940). Effectivement, le lendemain de leur dispute, M. Platte quitte le domicile conjugal et laisse derrière lui sa femme et leurs quatre enfants. Lorsque vient le soir, Elsa rejointe par ses deux aînés décide de regarder une nouvelle fois le film.

Mankiewicz-Chaines-conjugales.jpg
Chaînes conjugales inaugure la consécration de Mankiewicz à Hollywood, où il remporte  l’Oscar du meilleur réalisateur et celui du meilleur scénario. Ce film raconte l'histoire de trois amies, Debbye, Lora Mae et Rita, qui comme la majeure partie des femmes de la haute société à cette époque consacrent leur temps libre à des œuvres de charité. Elles s’apprêtent donc à embarquer avec les enfants d’un orphelinat pour une journée en bateau ; mais leur amie Addie, la quatrième du groupe, célibataire et de surcroît séduisante n’est pas là. Elles s’interrogent alors sur les raisons de son absence jusqu’à ce qu’une lettre leur soit portée juste avant le départ.

 

 « Chères Debbye, Lora Mae et Rita,

Comme vous le savez maintenant, vous allez devoir continuer sans moi. Il ne m’est pas facile de quitter une ville comme la nôtre et de me séparer de vous trois, mes chères amies qui ont tant compté pour moi.

Aussi ai-je beaucoup de chance d’emporter avec moi une sorte de mémento, un souvenir de ma ville et de mes chères amies que je ne voudrais jamais oublier.

Et je ne les oublierai pas, voyez-vous les filles, puisque je m’en vais avec le mari de l’une d’entre vous. Addie. »[2]

 

Mankiewicz-Chaines-conjugales-2.jpg

 

Les rapports entre l’homme et l’Art

Alice Ferney a toujours été intriguée par le rapport entre la littérature et le cinéma. Elle avoue même être jalouse de ce que le cinéma peut produire chez son spectateur. Elle s’interroge alors sur ce que la littérature fait que le cinéma ne fait pas et inversement. Un jour, elle a l’idée de faire l’expérience suivante : regarder un film, entrer dans sa suggestion et décrire tout ce qui lui passe par la tête. Elle décide donc de raconter un film dans un livre, mais en ajoutant ses réflexions et celles de ses personnages. Cette adaptation romanesque d’un film a pour conséquence de donner l’envie au lecteur de voir le film une fois le livre lu et de toucher du doigt les différentes sensations qu’il éprouve lorsqu’il lit un livre et lorsqu’il regarde un film. Pour l’auteure, il s’agit de nous amener à mieux nous connaître, « Arriver à savoir si on est plus lecteur ou cinéphile »[3]. Il s’agit donc pour elle de montrer que le cinéma a ses limites et par là même que la littérature va au-delà grâce à la puissance d’introspection.

Suite à cette lettre quelque peu déstabilisante, les trois amies vont tour à tour commencer à douter du lien conjugal qui les lie à leurs maris ; d’autant plus qu’il leur est impossible de les contacter depuis le bateau. Grâce à la technique du flashback, elles vont tour à tour plonger dans leurs souvenirs pour tenter de réfléchir aux raisons qui auraient pu pousser leur mari à partir.

Dès lors, pourquoi notre héroïne, Elsa Platte, éprouve-t-elle un engouement si fort pour cette œuvre cinématographique et quel impact ce film a-t-il sur son spectateur ? Les introspections des trois actrices vont être l’occasion pour Elsa Platte de s’interroger sur son propre mariage. Tout au long de l’œuvre, on alterne entre des passages où le film nous est raconté et des arrêts sur images où la mère de famille et ses deux aînés commentent, débattent sur certains passages du film, mais on peut lire aussi des réflexions plus intimes qui cheminent dans la pensée d’Elsa. Ses rêveries se mêlent donc à l’émotion cinématographique, sa réflexion se nourrit des aventures des actrices. Une véritable rencontre a lieu entre l’émetteur et son récepteur ; une interaction se crée aussi bien entre l’auteur, le film et son spectateur qu’entre l’écrivain, le livre et son lecteur.

 

 «  On peut se plonger dans une œuvre, se calfeutrer dans ce qu’elle fait lever en soi […] On peut chercher le face-à-face intérieur avec ce que dit un artiste, et la confrontation de son langage avec la vie qu’on mène.[…] On peut se servir d’une œuvre pour surmonter une épreuve […] »[4]

 

L’auteure amène à son tour son lecteur au jeu littéraire de l’introspection. Elle pose alors la question suivante : une œuvre d’art peut-elle apporter du réconfort comme pourrait le faire une personne ? Elle apporte donc une nouvelle dynamique en racontant l’interaction entre les œuvres et la vie, grâce à une double mise en abyme tout à fait subtile, empreinte de sensibilité et de finesse psychologique qui permet à Alice Ferney de rendre hommage au pouvoir évocatoire du cinéma mais qui tente aussi de nous convaincre que seule la littérature sait capter dans toutes ses nuances la vérité intime d’un être[5]. Il appartient bien sûr à chacun de se faire sa propre opinion.

Pour Elsa Platte, le film permet la purgation de ses passions, autrement dit une catharsis, une sorte « d’art-thérapie »[6]  qui fait écho à sa propre situation. Pour elle, une œuvre d’art permet de se détourner et de respirer. Le film a pour effet un apaisement, il remédie à son chancèlement intérieur ; c’est « comme s’il disait à la fin : on ne reçoit pas sa vie, on la crée »[7]. Pour elle, il y a des artistes qui nous écartent des tourments pour en faire une force et qui nous aident à vivre la vie comme elle est, imparfaite et dure.

 

 « On peut chercher dans une œuvre un secret, un réconfort. On se le forge, on le découvre, on se le délivre à  soi-même. Il arrive que l’on sache ainsi parfaitement rectifier l’humeur de son cœur. On sait que l’on peut respirer une fleur. Cela peut être une musique que l’on écoute en boucle, un livre qu’on lit et qu’on relit, qu’on annote et qu’on recopie, dont on apprend même des passages par cœur. Cela peut être un tableau que l’on installe dans sa chambre, dans son regard du matin et du soir. Et cela peut être un film […]. Bientôt l’impulsion agit, l’écran s’estompe, tout le cadre imaginaire et toute limite disparaissent, l’histoire n’est plus contée mais réelle, l’histoire entre dans la vie. Elle avale d’abord les deux heures que dure le film, elle en fait éclater la structure, la décuple et la remplit, elle distrait toute peine. Puis elle diffuse la grâce qu’on lui trouve, elle enchante, elle éveille un sentiment, elle exalte, donne à penser, réjouit, remémore, revitalise. Oui, on peut se plonger dans l’œuvre d’un autre par amour de la vie, afin d’en ressentir la vibration qu’il capture. »[8]

 

 

 

Une écriture classique pour traiter du sentiment amoureux

Alice Ferney est une romancière du sentiment amoureux, avec un style à la fois classique par l’utilisation d’un langage châtié, une narration plutôt balzacienne et un narrateur omniscient, une écriture sobre mais aussi profonde qui ne laisse pas le lecteur indifférent. En effet, ce film que visionne l'héroïne est l'occasion d'une introspection, d’un retour sur soi et c’est aussi une façon pour l’auteure de s'interroger et de nous interroger sur la nature et la force du sentiment amoureux.

Tout au long de l’œuvre, de nombreuses questions sont soulevées : aime-t-on toujours comme on le devrait ? Par quels doutes, quels regrets, quelles fêlures, quelles peurs le lien conjugal est-il quotidiennement menacé ? Qu'est-ce qui pousse un homme à quitter une femme ? Qu'est-ce qui peut faire voler un mariage en éclats ? Le vieillissement du corps ? La routine ?

Elle pose enfin une question essentielle : faut-il que nous frôlions la réalité de la perte pour que nous apparaisse l’importance des choses ou des êtres ?

Tout en finesse, tout en subtilité, Alice Ferney s'interroge et nous interroge sur la solidité du mariage, la fragilité et la force du couple, bref l'amour conjugal.



Liens

 Extrait : Bande annonce de Chaîne Conjugale de J. Mankiewicz où l’on peut observer le moment où les trois amies lisent la lettre d’Addie. Dans cet extrait, on peut entendre la voix off d’Addie qui n’apparaît jamais complètement dans le film ; seulement un bout d’épaule. On remarquera également l’objet de convoitise qu’elle incarne pour les hommes et par là même, les jalousies qu’elle suscite chez ses trois amies.

 http://www.commeaucinema.com/bandes-annonces/chaines-conjugales,6453


Interview

À propos de son écriture et du processus de création

 http://www.dailymotion.com/video/x4yvmt_alice-ferney_creation

 
À propos de Paradis conjugal

 http://www.dailymotion.com/video/x9uuvt_entretien-avec-alice-ferney_creation

 http://www.dailymotion.com/video/x9ff6w_dialogues-avec-alice-ferney_creation

 

 http://www.20minutes.fr/article/247978/Culture-Alice-Ferney-Y-a-t-il-quelque-chose-que-l-on-maitrise-moins-que-le-desir.php


L.P., AS bibliothèques 2012-2013


Notes

[1] Alice FERNEY, Paradis conjugal,  J’ai lu, 2009, p.16

[2] Alice FERNEY, Paradis conjugal,  J’ai lu, 2009, p.117/118.

[3] Propos tenus par Alice Ferney lors d’une interview : http://www.dailymotion.com/video/x9uuvt_entretien-avec-alice-ferney_creation

[4] Alice FERNEY, Paradis conjugal, J’ai lu, 2009, p.41

[5] Propos tenus par Alice Ferney lors d’une interview : http://www.dailymotion.com/video/x9uuvt_entretien-avec-alice-ferney_creation

[6] Alice FERNEY, Paradis conjugal,  J’ai lu, 2009, p.29/30

[7] Alice FERNEY, Paradis conjugal,  J’ai lu, 2009, p.23

[8] Alice FERNEY, Paradis conjugal,  J’ai lu, 2009, p. 44/45

 

 

 

 

Alice FERNEY sur LITTEXPRESS

 

Alice Ferney Grâce et dénuement-copie-1

 

 

 

 

 

Articles de Chloé et de Pauline sur Grâce et dénuement.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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