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15 novembre 2012 4 15 /11 /novembre /2012 07:00

à l’occasion de la sortie de son nouveau roman  

Mientras huya el cuerpo

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Rencontre-Contraportada.JPGC'est à la librairie espagnole Contraportada rue st James, à Bordeaux, transformée pour l'occasion en petit auditorium autour de l'auteur Ricardo Sumalavia, que se déroule l'entrevue ou plutôt la conversation entre l'auteur et son public hispanophone.

Après une brève présentation biographique et bibliographique, Ricardo Sumalavia nous en dit en peu plus sur sa filiation littéraire: d'Italo Calvino à Paul Valéry, sans oublier Beckett, dont il a choisi une des phrases comme titre de son nouveau roman.

S'ensuit un discours sur le processus complexe qu'est le travail d'écriture, notamment concernant la rédaction de nouvelles, dont trois recueils ont été publiés en espagnol, ainsi qu'une traduction française aux éditions  Cataplum (voir  l’entretien avec Ricardo Sumalavia et Robert Amutio à l'occasion de la parution de Pièces).

Comment reconnaître la dernière phrase d'une nouvelle ? Sait-on vraiment si celle-ci se termine là où l'auteur pose le mot de la fin ? Ou continue-t-elle à évoluer dans l'esprit de son auteur, pour influencer ses autres écrits ?

Comme Ricardo Sumalavia nous l'explique, pour lui, une nouvelle n'est que partiellement achevée tant qu'un de ses éléments narratifs n'est pas rappelé, même brièvement, dans une suivante.

Son dernier roman s'inscrit lui aussi dans une continuité d'écriture, celle de sa trilogie Levadad, dont il est le deuxième volet.

Au premier abord, cet intitulé témoigne de l'intérêt de l'auteur pour cet état de suspension que procure l'écriture, lui qui grâce à elle souhaite faire entrer le lecteur dans le monde qu'il imagine, mais témoigne aussi de son intérêt pour la fragilité des corps et des êtres humains.

Dans ce roman, Mientras que huyo el cuerpo, Ricardo Sumalavia fait le choix d'un genre particulier, très peu développé au Pérou, bien qu'en hausse, parallèlement à l'augmentation de la violence dans le pays : le néo-polar, qui met en scène un détective privé « hallucinant », inspiré d'un homme que l'auteur a rencontré en Amérique du sud.

Le héros de ce roman, Apolo, faisait autrefois partie de la police nationale dans les années 1990, mais à la suite de la mise en place d'un gouvernement de répression avec l'élection d'Alberto Fujimori, il décide de ne plus être le pantin d'une morale arbitraire et despotique.

Ainsi, l'ancien policier quinquagénaire s'occupe désormais la plupart du temps de vulgaires histoires d'adultère, très répandues, et ne se fait guère plus d'illusion sur les vertus de l'amour marital.

Il n'est donc pas étonné lorsqu'une vieille femme vient lui demander ses services après que sa fille a été assassinée par son mari un matin dans une ruelle, alors que leur relation semblait stable et solide.

C'est au travers de cette intrigue simple et néanmoins délicate, que Ricardo Sumalavia a su réutiliser son propre savoir, son vécu, et a pu traiter de sujets lui tenant particulièrement à cœur.

On retrouve ainsi, comme dans beaucoup de ses nouvelles, la prépondérance du thème de l'identité.

La réflexion sur les différentes dimensions de la personnalité se traduit par un découpage particulier du roman : une première partie consacrée à la vie professionnelle du narrateur en tant que détective privé, alors nommé Apolo.

Puis dans une seconde partie l'auteur souhaite nous faire partager « l'illusion de la dispersion » qui réside en chacun de nous : le sentiment oppressant de perdre parfois le fil de ses pensées, au milieu d'un brouhaha de réflexions furtives ou infinies. Ainsi, l'individu dans son entité privée, débarrassé de ses attributs professionnels, n'est autre qu' Apolinario.

Ce jeu sur les noms est issu de l'expérience personnelle de Ricardo Sumalavia, dont le prénom a toujours balancé entre deux pôles : Ricardo pour la vie courante et sociale, Ernesto dans la vie familiale intime.

Entre polar et fantastique, balançant entre différentes situations d'énonciation, cet ouvrage reste un roman au registre inclassable, que les hispanophiles peuvent d'ores et déjà découvrir aux éditions Estruendomudo. Pour ceux qui ne seraient pas des virtuoses de la langue de Borges, sachez que la publication d'une traduction de «Mientras que huya el cuerpo» par Robert Amutio devrait voir le jour ces prochains mois.

 

 

Laura Izarié, Mylène Rhétat, Lucie Phillippe, Laurette Pourret, 2e année bib.

 

 

Ricardo SUMALAVIA sur LITTEXPRESS

 

Ricardo Sumalavia Pièces

 

Entretien avec Ricardo Sumalavia et Robert Amutio à l'occasion de la parution de Pièces.

 

 

 Article de Julie sur Pièces.

 

 

 

 

 

 

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14 novembre 2012 3 14 /11 /novembre /2012 18:00

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Lire en poche vient de lancer LE MAG, consacré à l’actualité du livre de poche.

Quatre rubriques :

  • Vient de paraître : critiques de livres récemment parus ou à paraître, en poche. Les articles sont rédigés par des libraires, journalistes ou blogueurs avertis, ou par les membres de l’équipe Lire en Poche.
  • Les Brèves : l'actu du poche en bref, les récentes informations liées à l’édition de poche ; telle nouvelle collection, relooking de telle collection existante, changements dans l’organigramme de telle maison d’édition de poche...
  • Les collections : un annuaire recensant l’ensemble des maisons d’édition publiant des livres au format poche, et des collections de poche, avec pour chacune, son historique, son rythme de parution, le nombre d’ouvrages parus, les contacts, son diffuseur/distributeur... et un moteur de recherches dédié.
  • Liens : renvoyant sur les sites internet liés au monde du poche ; institutionnels, libraires, éditeurs, blogs, pages diverses.


Le Mag est une section du site Lire en poche. Après chaque édition du salon, « Lire en Poche, le Mag » prend le pas sur la partie consacrée à la manifestation. Dans le courant du mois de juin, en revanche, c’est « Lire en Poche, le salon » qui devient la section principale du site et s’étoffe au fur et à mesure que le premier week-end d’octobre approche.
(informations tirées de la page Wikipédia du site)

 

 


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14 novembre 2012 3 14 /11 /novembre /2012 07:00

Koltes-La-Nuit-juste-avant-les-forets.gif

 

 

 

Bernard-Marie KOLTÈS
La Nuit juste avant les forêts
Éditions de Minuit, 1996

 

 

 

 

« La Nuit, c’est comme un solo de Charlie Parker : à la fois très construit, très savant, et tenant de l’oiseau, du mystère de chanter dans la nuit. Un blues qui ouvre tout et qui garde ses secrets. »


Yves Ferry, propos recueillis par Cyril Desclés et publiés dans le Magazine littéraire n°395, février 2001

 

 

 

 

 

Un homme inconnu, sans nom, sans réelle identité. Un homme qui en croise un autre, l’interpelle, lui demande une chambre pour la nuit. Un homme sous la pluie, assis dans un café, parlant pour ne pas laisser le silence l’envahir, mélangeant les sujets, semblant un peu fou. C’est un homme qui se cherche en cherchant les autres. Bernard Marie Koltès aborde ses thèmes les plus chers à travers la parole d’un étranger. Un homme rejeté en quête de l’Autre et de l’amour. L’homme se déchire dans un flot de paroles continu pour éviter la mort mais surtout la solitude.

Cette pièce écrite en 1977, après une rencontre avec un jeune SDF en quête de paroles que Bernard-Marie Koltès n’a pas su lui donner, met en valeur un sujet plus qu’actuel : les étrangers. Car cet homme qu’on ne connaît pas se décrit avec ce seul mot, dès le début : « je n’aime pas ce qui vous rappelle que vous êtes étrangers, pourtant, je le suis un peu, c’est certainement visible ». On ne sait de lui que ce fait, évident et même visible : il est un étranger. De plus, il est précisé que l’homme essaie de s’occidentaliser, de paraître comme tous les autres :

« gardant toujours en secret une moitié de moi-même […], forcé de cacher que je suis étranger, forcé de parler à la mode, de la politique, de salaire et de bouffe, tous ces cons de Français […], et moi qui approuvais, pour pouvoir être libre ».

Koltès montre clairement que la situation des étrangers est difficile. Devoir paraître quelqu’un d’autre pour être tranquille, pour ne pas avoir de problèmes. N’est-ce pas toujours vrai, par bien des égards, d’ailleurs ? Mais le problème des étrangers n’est pas le seul qui est évoqué. Le manque de travail est omniprésent, il est décrit dans le passage concernant le Nicaragua :

« nous, les cons d’ici, on se laisse pousser à coups de pied au cul jusqu’au Nicaragua, et les cons de là-bas, ils se laissent faire et ils débarquent ici, tandis que le travail, lui, il est toujours ailleurs ».

Le seul travail qui offre des postes semble être à l’usine, mais notre homme est catégorique : jamais il ne travaillera là-bas. L’usine semble être un endroit peu sûr, où les gens « d’en haut » nous contrôlent. Car s’il y a des étrangers, s’il y a un manque de travail constant, il y’a aussi une lutte des classes. La société est découpée en zones, sans possibilité d’en sortir (« les zones de femmes, les zones d’hommes, les zones de pédés »). Mais le pire, dans ce découpage, c’est qu’il est contrôlé par un petit « clan secret ». Un clan qui est au-dessus de tout et qui dirige tous les organismes, toute la politique, toute la société. Le pouvoir est aux mains de peu de personnes et pourtant, ce sont eux qui font le monde. C’est à cause de tout cela, que l’homme souhaite monter un « syndicat international » pour défendre tous ceux qui ont besoin d’être défendus et à qui on ne laisse pas la parole.

La Nuit juste avant les forêts est un texte révolté dans lequel le dramaturge se réfère à la réalité de notre société. Des étrangers qui, même après des années de vie dans un pays, seront toujours considérés comme tels. Un manque de travail constant et la différence entre les classes sociales. Les plus démunis ne cessent de s’appauvrir lorsque les plus aisés ne cessent de s’enrichir (« noyez leurs gueules de tueurs et leurs belles gueules de luxe, eux, qui jouissaient entre eux et qui jouissaient de nous depuis trop longtemps »).



Parlons maintenant de l’écriture de l’auteur, car elle est particulière. Dès la première lecture, un élément original frappe : le texte se construit autour d’une seule et unique phrase, s’étalant sur une soixantaine de pages. Lorsqu’on lit la pièce pour la première fois, on cherche les points. On a l’impression que le personnage pense à plusieurs choses en même temps et nous en parle sans s’arrêter. Ce qui donne un texte dense qui ne semble pas construit. Un bloc compact dans lequel aucune pause n’est possible, le lecteur doit poursuivre sa lecture jusqu’au bout et ne peut pas découper le texte en plusieurs segments. Or, Bernard-Marie Koltès a réfléchi. Il a pensé son texte et il faut lire entre les lignes, comprendre les sujets pour s’en imprégner et sentir la révolte de cet homme qui parle pour ne pas mourir seul.

Une seule phrase coïncide avec beaucoup de ponctuations. Tirets, virgules, parenthèses, points-virgules servent à instaurer un rythme, une musicalité voulue par l’auteur. Les virgules mettent en valeur certains mots, permettant ainsi l’accentuation de certains sujets comme la volonté de l’homme de ne pas travailler à l’usine. Celle-ci semble effrayante, le lieu le plus horrible du monde (« et l’usine, moi, jamais ! », le « moi » entre virgules montre la conviction de l’homme, lui n’ira jamais travailler à l’usine, il préfère être sans travail, voire mourir). Les passages entre tirets semblent directement destinés à l’autre. Comme si l’homme parlait pour lui et que, par moments, il donnait des précisions à la personne en face (« – […], l’autre moitié toute à toi que je n’osais plus regardé […] – »). Ces enchaînements et ce rythme sont bercés par des répétitions. La première phrase de la pièce, « Tu tournais le coin de la rue lorsque je t’ai vu », revient constamment, créant ainsi une sorte de lien entre tous les sujets abordés. Cette phrase est comme un rappel de la situation, nous permettant de resituer l’action. Koltès disait qu’il fallait utiliser beaucoup de mots pour qu’un sens apparaisse. Les répétitions, finalement, nous permettent de comprendre le sens des sujets. Mais c’est aussi un moyen de montrer la nécessité de parler, de donner cette impression que les mots viennent, sans réflexion, et alors on se répète parce qu’on ne veut pas que la parole s’éteigne. La ponctuation et les répétitions donnent sa musicalité au texte. Un rythme régulier, les mots jaillissent sans s’arrêter, telles des notes sur une partition.
 
Face à cet homme, qui semble parler à quelqu’un d’autre, on peut se demander si la pièce est réellement un monologue. D’un point de vue technique, elle l’est. Un seul comédien déclame son texte et personne d’autre n’intervient. Or, le personnage s’adresse à quelqu’un. Il parle, le nomme « camarade » et le tutoie. Bernard-Marie Koltès offre un élément de réponse en déclarant : « De toute façon, une personne ne parle jamais complètement seule : la langue existe pour et à cause de cela – on parle à quelqu’un même quand on est seul ». Toutefois, sachant les thèmes abordés dans la pièce, on peut imaginer que l’autre représente la société. Une société sourde aux appels à l’aide des rejetés, une société dans l’incommunicabilité la plus totale. Car, s’il y a bien une chose évidente dans La nuit juste avant les forêts, c’est ce besoin urgent de parler.



Le théâtre de la voix : « La parole tient une part considérable dans nos rapports avec les gens ; elle dit beaucoup de choses tout en empruntant bien sûr des chemins de grande complexité : "ça" dit beaucoup de choses encore une fois, surtout quand "ça" ne les dit pas. »



Théâtre de la voix parce que c’est elle qui est au centre de tout. La voix n’est pas seulement un moyen de dire, d’exprimer, elle est aussi l’action. Le texte ne présente aucune didascalie, aucune indication de mise en scène ou de cadre spatio-temporel. Il n’y a qu’un homme, un étranger, qui parle sans s’arrêter. Koltès a voulu rendre visible l’écoute. Lorsqu’on étudie les différentes mises en scène, on se rend compte que la scène est presque vide. C’est au comédien d’imposer sa présence et c’est uniquement par sa voix qu’il va attirer les spectateurs. Le langage constitue alors la seule action visible. Cette façon d’écrire semble mettre en valeur l’importance du langage. Nous affirmons notre identité en communiquant avec les autres. Ici, c’est justement ce manque de communication qui est important. L’homme est muré dans sa solitude et il souhaite qu’on l’écoute, c’est un appel déchirant à l’autre, un cri de souffrance envers ceux qui ne le voient pas. Le manque de travail et sa situation d’étranger le rendent invisible. C’est comme s’il fallait être dans la bonne « zone » pour « mériter » un statut social. Pour être vu, il doit renier qui il est et devenir semblable aux autres. Les mots sortent dans un flot continu qui ne s’interrompt jamais. Par la parole, ce n’est plus un étranger, ce n’est qu’un homme, tout simplement.



L’aspect le plus frappant de cette pièce est son actualité. Le statut des étrangers, le manque de travail, le contrôle du monde par les plus riches… Chacun de ces thèmes si chers à Koltès font écho à notre conjoncture et nous rappellent que rien ne change, tout reste à faire.


Margaux, 1ère année éd.-lib.

Biographie de l’auteur http://www.leseditionsdeminuit.eu/f/index.php?sp=livAut&auteur_id=1427

Site dédié à B-M Koltès
 http://www.bernardmariekoltes.com/

Analyse détaillée du texte
http://semen.revues.org/2679

 

 

Bernard-Marie KOLTÈS sur LITTEXPRESS

 

Koltes La Nuit juste avant les forets

 

 

 

 Article de Céline sur La Nuit juste avant les forêts.

 

 

 

 

 

 


 

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Articles d'Elisa et d'Anne-Claire sur Dans la solitude des champs de coton.

 

 

 

 

 

 

Koltès Roberto Zucco

 

 

 

 

 

 Article de Camille sur Roberto Zucco.

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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13 novembre 2012 2 13 /11 /novembre /2012 07:00

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à l’occasion de la parution de son livre

Peste & Choléra

mercredi 17 octobre

salons Albert Mollat

 

 

C’est dans les salons Albert Mollat que s’est tenue la rencontre avec Patrick Deville, écrivain né du côté de Saint-Nazaire, ancien étudiant en Lettres et en Philosophie, fondateur de la Maison des Écrivains Étrangers et Traducteurs (MEET) de Saint-Nazaire et grand voyageur. D’abord auteur de cinq « fictions expérimentales[1] » aux Éditions de Minuit entre 1987 et 2000, il est depuis 2004 au Seuil où ont été publiés cinq « romans d’aventures sans fiction » dont le dernier, Peste & Choléra, qui s’attache à Alexandre Yersin, disciple de Pasteur, découvreur du bacille de la peste, explorateur et aventurier. Bourlingueur enfin, pour reprendre un mot célèbre sous la plume de Cendrars.

 

C’est avec une voix grave, un fort souci de l’Histoire et le recours aux digressions que Deville a expliqué le propos de son livre et ce qui l’a guidé pour écrire cette vie aventureuse, avant de se prêter au jeu des remarques et questions du public et des dédicaces.

 

Patrick--deville-et-yersin.jpgPatrick Deville à g. et Alexandre Yersin,

personnage principal de Peste & Choléra à dr.

 


Dérouler l’Histoire

 

Les cinq derniers romans de Patrick Deville, depuis Pura Vida en 2004 jusqu’à Peste & Choléra, déroulent une facette de l’Histoire du monde de l’année 1860 jusqu’au présent de leur écriture, pour expliquer une situation présente qu’on ne peut comprendre qu’en partant du passé, selon l’auteur. Comme pour Kampuchéa, son précédent roman, dans lequel il s’appuie sur la découverte des temples d’Angkor par Mouhot chassant les papillons en 1860 pour arriver jusqu’au premier procès de Douch et des Khmers Rouges en 2009.

 

Le choix de 1860 comme date de départ de ces cinq livres n’est pas anodin. Car 1860, comme le rappelle Patrick Deville, est une année-charnière : c’est l’année « où Pasteur [la figure tutélaire de nombreux personnages de Peste & Choléra] escalade la Mer de Glace pour démontrer qu’il n’y a pas de génération spontanée », « l’année où William Walker [personnage principal de Pura Vida : Vie & Mort de William Walker, Seuil, 2004] est fusillé sur une plage du Honduras, ce qui marque le début de ce qu’en France on nomme la guerre de Sécession », « l’année où Mouhot [personnage principal de Kampuchéa, Seuil, 2011] découvre les temples d’Angkor ». Une année qui de plus n’est pas si éloignée de la défaite de Sedan en 1870 qui va marquer lourdement de son sceau les deux grands conflits du XXème siècle et le dernier roman de l’auteur : Peste & Choléra.

 

Partant de l’Amérique centrale, Deville se déplace donc à chaque fois un peu plus vers l’Est, traversant notamment l’Afrique (le Congo) avec Brazza dans Equatoria en 2009 et le Cambodge dans Kampuchéa,  pour arriver, avec Peste & Choléra, à ce qui était alors l’Indochine française, aujourd’hui le Viêt-Nam.

 

 

 

Pourquoi Yersin ?

 

Mouhot et Deville, dans Kampuchéa, voyaient déjà passer les pasteuriens, exaltés et positivistes, « jeunes types sans femme et sans attache, qui vivent en communauté, vaccinent, font de la recherche autour d’une grande figure : Pasteur ; qui bondissent sur les épidémies partout dans le monde, en cette accélération folle des moyens de transports », et qui tombent parfois terrassés par les maladies comme on tombe au champ d’honneur. Ils sont les figures centrales du dernier roman et l’écrivain s’est pris d’affection pour cette petite bande qui ne cessait de voyager et de s’écrire pour se tenir au courant de l’avancée de leurs recherches. Des jeunes gens au destin d’autant plus tragique, « convaincus d’œuvrer pour le bien et pour lesquels 1914 fut un choc ». Leurs recherches et les progrès de la technique qu’ils chérissaient tant ont amené la guerre et la terreur des armes chimiques et bactériologiques. Yersin, qui apparaissait à la fin de Kampuchéa est l’un de ces jeunes types mais qui s’est tenu à l’écart de cette bande, comme Rimbaud de la sienne. Et comme Rimbaud il a lui aussi quitté la civilisation occidentale pour se faire aventurier ou plutôt pour continuer à l’être librement.

 

Yersin ayant sans cesse écrit sur des carnets et les pasteuriens entretenant une riche correspondance, enregistrant toutes leurs découvertes, il n’y aurait eu, pour écrire ce roman, qu’à consulter les archives de cette petite bande, disponibles à l’Institut Pasteur. Mais Deville ne se contente pas de déchiffrer les notes de Yersin dans des carnets et d’ouvrir des malles : il voyage dans le monde sur les traces de Yersin, muni de cartes de presse. Il retrace le parcours merveilleux de l’homme, s’imprègne de l’atmosphère pour la rendre ainsi qu’elle était de la fin du XIXème siècle jusqu’au cœur de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi ainsi qu’elle est au moment même de cette recherche, au début des années 2010. Car Deville, à la différence des journalistes qu’il rencontre, qui doivent informer et vivent dans un présent parfois instable, peut se permettre de « prendre du temps, prendre de l’espace pour remettre en situation » le présent. Il veut étayer et expliquer le présent par l’éclairage du passé. Il veut étendre la narration sur des siècles différents et permettre à différents temps de coexister, pour rendre leur épaisseur aux existences et au monde.

 

Patrick-Deville.jpg

Patrick Deville dans les salons Albert Mollat

(photo prise sur le profil Facebook de la librairie Mollat)

 

Coexistence des temps et des espaces

 

Patrick Deville, dans ses cinq derniers romans, forme donc le projet de faire coexister des temps et des espaces, de faire coexister des êtres, des périodes et des lieux, ce qui est une des puissances d’une certaine forme d’art contemporain et qui permet, sinon la compréhension et la connaissance du monde, en tout cas son appréhension.

 

Pour ce faire, en plus des bonds dans le temps et des digressions, Deville utilise différents dispositifs. Si, comme il l’explique, dans les précédents livres, un narrateur à la première personne, bien présent, côtoyait les personnages du passé mais existait aussi dans le présent de la recherche et de l’écriture, dans Peste & Choléra le narrateur est bien plus discret : c’est un « fantôme du futur » qui n’utilise pas la première personne et qui note les moindres faits et gestes (comme il y a les chansons de geste) de Yersin « dans un carnet en peau de taupe ». Puisque Yersin meurt en 1943 et que Deville avait besoin d’aller jusqu’en 2012 pour montrer le Viêt-Nam en pleine reconstruction, cette trouvaille, qui permet de faire des parallèles dans les temps et les espaces, se trouve la bienvenue pour l’écrivain qui apprécie en outre la dimension fantastique que ce fantôme confère au récit. Comme dans l’extrait lu par l’auteur dans lequel est envisagé le fait que ce fantôme, qui suit Yersin de près et se fond dans le passé jusqu’à en maîtriser le langage et les actualités, se fait pourtant pincer et mettre en prison par les autorités à cause de la sonnerie de son téléphone portable – outil pas encore inventé.

 

Cette entreprise de coexistence des temps est en tout cas une grande force des derniers écrits de Patrick Deville, qui voyage beaucoup et possède autant de maisons que de villes ou pays visités. Comme il tente d’approcher une compréhension du monde, comme il tente de connaître un pays, une ville en étudiant leur passé et leur présent jusqu’à ce qu’il se considère capable d’y vivre à n’importe quel moment de leur histoire entre 1860 et les années 2000, il tente d’aider à cette compréhension et de la transmettre.

 

 

 

Une Vie de Yersin

 

Mais le personnage principal n’est pas Deville, pas même ce « fantôme du futur » qui ne regrette rien tant que de ne pas pouvoir fumer des Marlboro-light anachroniques au risque de se révéler. Le personnage principal est bien Yersin, ce que l’on comprend vite en entendant l’auteur parler de la vie merveilleuse et aventureuse de cet homme, une vie que Patrick Deville a écrite en s’interdisant d’inventer – ce qui justifie le terme « d’aventure sans fiction » utilisé par l’auteur.

 

Yersin, donc. Le départ des pasteuriens à travers le monde coïncide à peu près avec le départ de Rimbaud pour Aden puis pour l’Abyssinie, où le météore de la poésie française veut constituer une grande bibliothèque scientifique. Pourquoi parler de Rimbaud ? C’est que Patrick Deville lui-même, parlant de Yersin, y revient sans cesse. Patrick Deville fait comprendre que Yersin est dans le même état d’esprit que Rimbaud : tous deux veulent expérimenter. Comme Rimbaud, Yersin « claque des portes », quitte l’Allemagne pour la France et, à 26 ans, avant son doctorat en médecine et alors qu’il vient de découvrir la toxine diphtérique – ce qui est une grande découverte pour un homme si jeune qui n’est même pas encore médecin et que les pasteuriens veulent garder pour eux –  Yersin voit la mer pour la première fois et veut se faire navigateur. On l’imagine déjà perdu pour la médecine, comme Rimbaud l’est pour la poésie. On le nomme médecin à bord d’un bateau qui fait Saigon-Manille puis un autre qui cabote en mer de Chine. Mais il se lasse de ces navigations, il quitte ses chaussures et se fait explorateur, fraye une voie terrestre (la première !) jusqu’au Cambodge puis se fait cartographe et ethnologue et endosse encore mille habits.

 

Puis c’est la peste et Yersin en isole le bacille, en invente le vaccin, sans plus peiner que pour ses autres merveilleuses actions et découvertes. Pour finir, alors qu’il a bâti un immense domaine, « il vit dans le paysage, découvre le bonheur et fait le bien autour de lui ».

 

 

 

La question de la mélancolie à l’œuvre dans le livre de Patrick Deville a été soulevée. Il est vrai que, pour trépidant que soit ce récit d’aventures et de découvertes qui trace un trait de 1860 à aujourd’hui en passant par les années de la Seconde Guerre mondiale, une profonde tristesse affleure parfois, notamment lorsqu’il est question des dernières années de Yersin  – des années de bonheur pourtant, Deville l’a dit lui-même, ce qui est rare dans ce genre d’existences hors-norme (que l’on pense seulement à la fin du Johann August Suter de L’Or de Cendrars auquel le rythme du livre de Deville fait penser). L’auteur a expliqué cette mélancolie par la fuite du temps, inévitable, dans ce livre qui part d’un moment passé à un « aujourd’hui fuyant » : car si l’espace est réversible, si l’on peut voyager dans le monde et habiter différents endroits, le passé est à jamais perdu. Il est impossible de connaître ces figures et ces villes qui ont existé et sont mortes ou ont été profondément transformées.

 

Mais quelque chose de ce passé palpite toujours : preuve s’il en est dans ces propos de Patrick Deville, qui va décidément toujours plus avant vers l’Est, lorsqu’il évoque le pillage et l’incendie de l’ancien palais d’été de Pékin par des troupes britanniques et françaises en... 1860. Un événement dont le souvenir est encore brûlant en Chine selon l’auteur et qui n’est pas sans conséquences aujourd’hui. Ce propos est peut-être un indice d’un projet de livre que Patrick Deville porte en lui ou développe actuellement ; c’est en tout cas le signe d’un intérêt pour une autre situation passée qui contraint une situation présente et que Patrick Deville essaye de comprendre.

 

 

Jimmy, AS bibliothèques 2011-2012

 



[1] Tout ce qui se trouve entre parenthèses renvoie aux propos tenus par l’auteur lors de cette rencontre.

 

 

 

 


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12 novembre 2012 1 12 /11 /novembre /2012 07:00

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Raymond FEDERMAN
Chut
éditions Léo Sheer
Collection Laureli, 2008

 

 

 

 

 

 

 

La photo de couverture représente la mère de Raymond Federman (à droite) avec une de ses sœurs (à gauche) et sa mère tenant le cousin de Raymond Federman.

 

 

 

 

 

Raymond Federman a écrit beaucoup de livres en rapport avec plusieurs moments  de sa vie. Il parle souvent d’un événement traumatisant de son enfance ; lors de la rafle du Vel d’Hiv, en juillet 42, les policiers viennent chez lui pour arrêter toute sa famille. À ce moment, sa mère le pousse dans un débarras et lui dit : « Chut !». Il a alors 13 ans.

Chut !, our l’essentiel, ne raconte pas son histoire après cet événement mais plutôt ce qui le précède. L’auteur souhaite parler de la vie de ses parents et de ses sœurs avant qu’elle ne s’arrête.



Le livre est structuré de façon originale.

Raymond Federman ne raconte pas ses souvenirs de manière chronologique mais au fur et à mesure qu’ils lui reviennent. Le livre est constitué d’anecdotes mais aussi de moments importants liés à la guerre (par exemple, l’exode vers la Normandie). Même si cet ouvrage est centré sur son enfance, il va parler de temps en temps d’événements postérieurs à ses treize ans. Chut est la dernière œuvre autobiographique de Raymond Federman. Il n’a pas publié ses livres dans l’ordre chronologique de sa vie. C’est pour cela qu’il fait parfois référence à ses autres livres parle d’un moment postérieur ses treize ans. Il glisse également au milieu de son récit des poèmes qu’il a écrits en rapport avec le souvenir qu’il raconte.

Parfois également intervient un « narrateur intérieur » ; c’est en quelque sorte son double. Le texte est alors en italique. Généralement, c’est pour faire des commentaires sur ce que Raymond Federman écrit. Par exemple, il critique le fait que Raymond Federman fasse référence à ses œuvres antérieures ou suppose que l’éditrice ne va jamais vouloir le publier s'il introduit tel ou tel élément. Cette voix pourrait aussi être celle du lecteur.



Contenu autobiographique
 
On apprend que Raymond Federman a passé son enfance à Montrouge, dans un appartement, au 4, rue Louis Rolland et que le propriétaire de l’immeuble était son oncle. L’enfant y habitait avec son père, Simon, sa mère, Marguerite, et ses sœurs, Sarah et Jacqueline. Ils vivaient dans la pauvreté. Son père était malade. C’était un artiste qui n’avait jamais pu vendre ces œuvres. Il  jouait à des jeux d’argent. Il avait 37 ans lors de la rafle du Vél d’Hiv.
 
Sa mère est décrite comme une femme qui pleurait, qui était triste mais forte de caractère et gentille. Pas très belle physiquement. Elle avait cinq sœurs et deux frères. C’est la seule à être morte durant la guerre. Le reste de sa famille était passé en zone libre. Sa sœur, Marie, qui habitait à l’étage du dessous, lui avait proposé de partir avec eux en emmenant ses enfants mais en abandonnant son mari. Ce dernier n’était pas apprécié dans la famille de Marguerite Federman car il était accusé d’infidélité et ne gagnait pas beaucoup d’argent. Marguerite avait refusé.
 
On a l’impression que ce livre est un hommage à sa mère. Raymond Federman lui doit la vie. Il écrit d’ailleurs à la fin : « Ce livre est pour ma mère ». Le premier mot est aussi le dernier : « Chut ». C’est le dernier qu’il ait entendu d’elle. Elle avait 39 ans lorsqu’elle fut déportée.
 
Il parle très peu de ses sœurs. Il dit au début qu’il se rappelle mal ce qu’ils se disaient mais il a conservé certains souvenirs d’elles. Elles avaient quinze et onze ans.



L’écriture
 
On a l’impression que Raymond Federman se dévoile au lecteur. Il parle de choses intimes que d’autres personnes préfèrent occulter par honte ou par gêne. On a l’impression qu’il ne se cache pas.

Il écrit son histoire avec des mots simples, recourt à l’humour pour parler de sujets graves. Il dit s’inspirer en cela de Beckett, sur qui il a écrit.

Il sème le doute dans l’esprit du lecteur car on peut se demander pour certains souvenirs s’ils sont vraiment authentiques. L’imaginaire et l’interprétation se mêlent donc aux événements réels.
 
Enfin, l’histoire personnelle de Raymond Federman et et l’Histoire s'interpénètrent. Il dit d’ailleurs qu’il suppose telle ou telle chose sur la mort de ses parents car c’est ce que les survivants des camps de concentration ont raconté : « tout ça c’est de l’Histoire, mais pas leur histoire. » On a donc un point de vue personnel sur cette guerre, par exemple lorsque sa famille part pour la Normandie, au moment de l’arrivée des Allemands à Paris.



Avis personnel
 
J’ai vraiment aimé ce livre. Je le conseille fortement. Je ne lis pas souvent des autobiographies mais celle-ci est différente. Elle se lit rapidement car elle est courte, simple. Hormis les moments liés à la guerre, les anecdotes qu’il raconte peuvent nous faire penser à des choses que nous ferions nous aussi.


Emmanuelle, 2e année bibliothèques 2012


Raymond FEDERMAN sur LITTEXPRESS

 

Raymond Federman La voix dans le débarras

 

 

Article de Benjamin sur La Voix dans le débarras.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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11 novembre 2012 7 11 /11 /novembre /2012 13:00

Mardi 13 novembre à 18h30

pour son roman

Ce que savait Jennie

éditions Calmann-Lévy.

 

Mordillat-ce-que-savait-Jenny.gif

 

Gérard Mordillat est écrivain et cinéaste. Il a publié, entre autres, Vive la sociale ! (Mazarine, 1981), À quoi pense Walter ? (Calmann-Lévy, 1987), L'attraction universelle (Calmann-Lévy, 1990), Corpus Christi, enquête sur les Évangiles (Mille et une nuits / Arte, 1997), Les Vivants et les Morts (Calmann-Lévy, 2005), Le linceul du vieux monde (Le Temps qu'il fait, 2011).

 

Il est le réalisateur d'une vingtaine de films dont Billy Ze Kick et les séries documentaires L'origine du christianisme et L'Apocalypse.

 

On avait quitté Gérard Mordillat, romancier, réalisateur et compagnon de l'émission littéraire Des Papous dans la tête, sur une trilogie du combat syndical (Les vivants et les morts, Notre part des ténèbres et Rouge dans la brume). On le retrouve, toujours résolument engagé, dans un roman étonnant, qui, sous ses dehors naturalistes, a des allures de conte philosophique. Il n'y a certes pas dans Ce que savait Jennie de lutte organisée contre un ennemi repérable, de principes idéologiques ou de rêve de grand soir. À la place : une héroïne, pareille à cette « Maisie » dont le destin chez Henry James est « de voir beaucoup plus de choses qu'elle n'en peut tout d'abord comprendre, mais aussi, dès le début, de comprendre bien plus que toute autre petite fille n'a jamais compris avec elle ». (Présentation éditeur)

 


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11 novembre 2012 7 11 /11 /novembre /2012 07:00

Jonathan Franzen Freedom

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jonathan FRANZEN
Freedom
Traduction
Anne Wicke
Éditions de L’Olivier, 2011



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« En 1970 c’était cool de se préoccuper de l’avenir de la planète et de ne pas avoir d’enfants. Maintenant la chose sur laquelle tout le monde est d’accord, à droite comme à gauche, c’est que c’est beau d’avoir des enfants. Plus il y en a, mieux c’est. Kate Winslet est enceinte, hourra, hourra […] Vous tombez amoureux, vous vous reproduisez, et puis vos gosses tombent amoureux et se reproduisent. Ça a toujours été ça, le sens de la vie. La grossesse. Plus de vie. Mais le problème, maintenant, c’est que plus de vie, c’est toujours aussi beau et plein de sens sur le plan individuel, mais pour le monde dans son ensemble, ça veut seulement dire plus de mort ».
Propos de Walter Berglund (personnage du roman) sur la surpopulation .

 

 

Patty ne s’est jamais sentie très à l’aise dans sa famille. Ses sœurs semblent beaucoup plus douées et originales qu’elle ne le sera sans doute jamais, son père avocat et humoriste amateur à ses heures est le genre d’homme qu’elle trouve très agaçant et sa mère, une jeune femme démocrate très active qui renie ses origines juives, est bien trop préoccupée pour comprendre son malaise. Walter grandit dans un vieil immeuble des États-Unis entre un père alcoolique et une mère dépassée par les soucis familiaux. Ces deux personnages ne se seraient probablement jamais rencontrés si Eliza, la meilleure amie obsessionnelle et droguée de Patty ne s’était pas engagée dans une relation tourmentée avec le séduisant rocker et quelque peu dépressif Richard, meilleur ami de Walter.

Et c’est dans un enchaînement de circonstances étranges, mais non moins réalistes, dont Jonathan Franzen a le secret que Patty, malgré sa forte attirance pour Richard, décidera de partager sa vie avec l’inoffensif et compréhensif Walter, fou amoureux d’elle.

Freedom est une fresque familiale absolument passionnante qui décrit avec une intelligence rare tous les mécanismes de construction d’une famille mais surtout d’une époque dans un contexte politique et social instable. L’auteur nous livre une critique forte sur nos modes de vie et l’intériorisation de certains modes de pensée qui nous sont transmis ; ainsi écrit-il, par exemple, au sujet du fils de Patty et de Walter :

 

« Socialement, il gravitait autour de camarades venant de familles prospères qui croyaient aux vertus du tapis de bombes déversé sur le monde islamique pour lui apprendre à se tenir. »

 

Tout le roman est construit autour du couple Patty et Walter Berglund ainsi que de l’insaisissable Richard. Les personnages sont abordés dans toute la complexité de la nature humaine. On suit, à sauts et à gambades, des exemples de construction de vies humaines : de leur passé, leurs ambitions, leurs désillusions jusqu’à leur désespoir. Car si Patty semble être pendant des années la mère idéale aux yeux de tous, notamment de ses deux enfants, elle cache son mal-être. Patty, personnage assez pathétique qui lutte afin de trouver une autonomie, qui détruit par son incapacité à être quelqu’un les gens qu’elle aime. Comment trouver un équilibre dans un monde qui nous dépasse ?

Walter essaiera tant bien que mal d’épauler sa femme et de comprendre la nouvelle génération de jeunes dont les valeurs le dépassent. Humaniste depuis toujours, il se réfugie dans des engagements politiques et écologiques afin notamment de protéger la paruline azurée : un petit oiseau chanteur d’Amérique du sud en voie de disparition. Comment accepter son impuissance face à un monde qui s’autodétruit ? Les personnages tentent désespérément de trouver un but à leur existence, de combler le vide de leur vie en se raccrochant à ce qu’ils avaient pensé être un jour, mais en vain. L’excessivité de leur conduite engendre une certaine folie à l’image de Lalitha, une amie de Walter, qui dit à Richard :

 

« Les CHATS. Tout le monde aime son petit chat et le laisse vadrouiller dehors. C’est juste un chat… combien d’oiseaux peuvent-ils tuer ? Eh bien, chaque année, aux États-Unis, un milliard d’oiseaux chanteurs sont tués par des chats domestiques ou redevenus sauvages. C’est l’une des causes principales du déclin des oiseaux chanteurs en Amérique du Nord. Mais tout le monde s’en fout parce qu’ils aiment tous leur petit chat à eux. »

 

Est-il encore possible d’être altruiste dans une société devenue si individualiste ? Doit-on se résigner à vivre sans penser aux conséquences de nos actes ? Les personnages se perdent dans ce mal-être et sombrent dans le désespoir d’une vie qu’ils n’avaient jamais envisagée, une vie qui les noie sans qu’ils puissent réagir autrement que par des émotions intenses pour prouver leur existence. L’auteur écrit à propos de Walter :

 

« il était conscient du lien intime entre colère et dépression, conscient qu’il était mentalement malsain d’être obsédé de manière aussi exclusive per des scénarios apocalyptiques, conscient de la façon dont, dans son cas, l’obsession se nourrissait de la frustration avec sa femme et de la déception causée par son fils. Il est probable que s’il avait été véritablement seul dans sa colère, il n’aurait pas tenu. »

 

L’expression de la violence des rapports humains et familiaux est servie par une prose magnifique. L’auteur américain aura mis sept années à écrire Freedom, son troisième roman après La Vingt-septième Ville (1992) et Les Corrections (2001).


Emmanuelle, 2e année éd.-lib. 2011-2012

 

 

Jonathan FRANZEN sur LITTEXPRESS

 


 

Jonathan Franzen Freedom

 

 

 

 Article d'Elodie sur Freedom

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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10 novembre 2012 6 10 /11 /novembre /2012 13:00

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Venez rencontrer Sylvain Levey, auteur de  Comme du sable, — prochain spectacle de la compagnie Théâtre du Rivage, au TNBA du 3 au 6 avril —,  le mardi 13 novembre entre 12H30 et 13h30 au bar du TNBA, autour d'un sandwich.

 

Contact :

 

Malick Gaye, 05 56 33 36 68

 

 

 


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10 novembre 2012 6 10 /11 /novembre /2012 07:00

Murakami Ryu Bleu presque transparent

 

 

 

MURAKAMI Ryū
村上 龍
Bleu presque transparent
限りなく透明に近いブル

Kagirinaku tōmei ni chikai burū

Première publication, 1976

Kodansha International Ltd

traduction
Guy Morel
et Georges Belmont
Robert Laffont, 1978
Picquier
Picquier poche, 1997







Murakami Ryū, auteur japonais né en 1952, a grandi près d’une base de la marine américaine. Bleu presque transparent est son premier roman. Il obtient le prix Akutagawa en 1976 et est adapté en film par Ryū Murakami lui-même en 1978.

Le livre traduit la vie d’une génération perdue qui bascule entre la tradition étouffante des adultes et le renouveau apporté par les Américains. C’est un témoignage sur la difficulté des jeunes à se trouver une identité et surtout une place dans cette société décadente. Ils tentent de s’adapter mais tombent dans les extrêmes et se perdent de plus en plus.

Ce roman dévoile la jeunesse de l’auteur, Ryū Murakami. Il est le personnage principal de son roman, on le comprend réellement à la fin, dans la lettre qu’il adresse à Lili sa petite ami d’autrefois.

Le livre est constitué d’un ensemble de scènes, des moments de vie qui relatent le quotidien d’un groupe d’adolescents à Tokyo. On découvre à travers les yeux de Ryū les journées des ces jeunes en marge d’une société qu’ils ne comprennent pas : « ils sont la génération perdue » sans identité ni repère.

Nous sont montrés la débauche de ces jeunes, les moyens de leur destruction, leur échappatoire qui est la drogue, le sexe, la violence sur un fond de musique rock and roll. Notre narrateur, à travers tout cela, se prend tout de même à rêver ou divaguer, à tenter d’échapper, par l’esprit du moins, à la saleté et à la désolation qui l’entourent.

Et il y a Lili, dont l’histoire et les moments vécus sont beaucoup plus sentimentaux et mélancoliques. Elle est sa partenaire ; leurs moments privilégiés et intimes sont des discussions, des escapades ou des souvenirs d’enfance. Lili le sort de son environnement habituel même si elle partage ses conditions de vie. La même saleté gluante l’entoure. Ces épisodes sont en décalage avec les scènes lugubres vécues en groupe. Ensemble ils se prennent à rêver. Ce sont des pauses calmes entre deux accès de violence.

À de nombreux moments on se retrouve seul avec le narrateur, il nous dévoile ses pensées et ses espoirs. Il se perd dans ses rêveries et se coupe du monde qui l’entoure.

Certaines scènes m’ont plus particulièrement interpellée :

 

– Dans les premières pages, on découvre petit à petit les personnages et leur mode de vie, le narrateur prend son premier shoot ; dès ces premières scènes, on comprend que la drogue est un thème récurrent de l’histoire. Ryū partage sans retenue les sensations qu’il éprouve lorsqu’il se shoote. Les descriptions sont méticuleuses et prenantes tout au long du livre.

– La seconde scène est une orgie de groupe avec les militaires américains de la base voisine appelé les «black Américains » ; c’est une scène de sexe de groupe mais poussée à l’extrême ; la scène est longue, environ vingt pages du roman, et s’étend sur plusieurs jours. La sexualité est bestiale, glauque, accompagnée de drogue et d’alcool. Le tout se déroule dans une chambre fermée empestant la sueur et le vomi. Le sexe est dénué de tout sentiment. Les corps déchirés, maltraités sont comparés à des marionnettes, manipulables à volonté ; les jeunes filles sont poussées à la prostitution par leurs copains.

– On trouve également dans ce récit de jeunesse l’omniprésence de la violence, sous plusieurs formes. Elle est tout d’abord psychologique ; ces jeunes ont peu de respect d’eux-mêmes, ils sont la « génération perdue » ; personne ne leur prête attention. Puis il y a la violence physique, celle qu’ils s’infligent à eux-mêmes : sexualité, drogue, conditions de vie. Non seulement ils se l’infligent mais ils l’infligent aux autres par la suite. Lors d’un concert, un gardien est passé à tabac par le groupe de garçons. La victime est comparée à de la nourriture. Son corps est  meurtri et brisé, sans qu’aucun de ses bourreaux n’éprouve de remords.

 

Ces jeunes expriment cependant leurs sentiments ; plusieurs sont en couple. Ils vivent « un semblant d’amour» malgré la détresse dans laquelle ils sont. Ces sentiments sont exacerbés, sans demi-mesure : Yoshiyama tente de se suicider par amour pour Kai ; la jeune femme lui dira alors « d’aller mourir ailleurs, dehors, pour leur foutre la paix ».



Murakami écrit son histoire sur un ton incroyablement cru et neutre. Rien n’est embelli, la crasse est omniprésente, il nous fait découvrir l’univers glauque de sa jeunesse. Les sentiments, les moments qu’il a partagés, ses rêveries, tout est retranscrit de façon précise et violente. Contrastent avec cela des descriptions neutres qui confèrent insignifiance et ridicule aux situations dont elles rendent comptent.


Anne-Morgane, 1ère année bibliothèques 2011-2012

 

MURAKAMI Ryū sur LITTEXPRESS

 

Murakami Ryu Bleu presque transparent

 

 

 

Article d'Océane sur Bleu presque transparent.

 

 


 

Murakami Ryu Raffles Hotel  

 

 

 

 

Article de Noémie sur Raffles Hotel.

 

 

 

 

murakami ryu parasites

 

 

 

Article de Laure sur Parasites.

 

 

 


 

Murakami ryu les bebes

 

 

 

 

Articles de Marie-Aurélie  et de Gaëlle sur Les Bébés de la consigne automatique

 

 

 

 


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Article de Charlotte sur Ecstasy, Melancholia, Thanatos

 

 

 

 






article de Lucille sur Ecstasy

 

 

 

 

 


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9 novembre 2012 5 09 /11 /novembre /2012 07:00

glb_affiche_2012_p.jpg
La ville de Carhaix, dans le Finistère, est essentiellement connue pour son festival de musiques estival des « Vieilles Charrues ». Mais c’est aussi une commune à l’identité bretonne forte (presque un quart des enfants de la commune sont scolarisés dans des écoles bilingues ou « Diwan » – écoles associatives où l’enseignement se fait majoritairement en breton –) ; c’est pourquoi elle accueille tous les ans le festival du livre en Bretagne. Cette année a eu lieu la 23ème édition, le week-end des 27 et 28 octobre. L’événement dont le thème était « Le livre et le dessin politique » a attiré 11 000 visiteurs. Près de 300 auteurs et 98 éditeurs y ont participé.

J’y suis allée le dimanche et la première chose qui m’a frappée était d’entendre parler breton dans les allées ; les gens s’exprimaient dans cette langue naturellement, passant parfois du français au breton sans faire attention. Ayant appris le breton dès la maternelle à l’école bilingue, cela m’a fait très plaisir d’écouter parler cette langue que l’on a trop rarement l’occasion d’entendre. Les visiteurs du festival étaient plutôt âgés dans l’ensemble ; j’ai aperçu quelques jeunes adultes mais très peu d’adolescents. De nombreuses familles étaient également présentes et déambulaient dans une ambiance très conviviale.
public.jpg Les gens discutent en breton autour des ouvrages. (photo :Ouest France)

 

Il y avait des maisons d’édition de toutes tailles, depuis les petits éditeurs locaux jusqu’aux gros éditeurs comme « Coop breizh », qui a son propre réseau de diffusion-distribution et vend toutes sortes de produits culturels bretons, des livres et CD au linge de maison. Les ouvrages présentés sur les stands étaient en breton ou avaient trait à la Bretagne. On voyait surtout beaucoup de romans historiques et policiers, mais tous les genres étaient bien présents : des livres politiques – c’était le thème du festival – aux ouvrages d’étude de la langue ou de poésie. J’ai même aperçu des DVD de Columbo en breton ou de « Ken Tuch », une sitcom entièrement tournée en breton.

Une part importante du salon était consacrée à la jeunesse,et un espace avec des ateliers d’arts plastiques était même aménagé pour les plus petits. On pouvait découvrir sur les stands de nombreux ouvrages à destination des enfants : des livres d’écrivains locaux mais aussi d’auteurs classiques traduits en breton (Tomi Ungerer, Beatrix Potter, etc.) et des BD célèbres comme Lucky Luke ou Tintin.

 

Couv_104260.jpgLes aventures de Tintin traduites en breton.

 

Les éditeurs proposaient aussi de nombreux magazines, allant des revues traditionnelles comme Micherioùkoz (« vieux métiers » en français) aux revues d’actualité comme Bretons, ou Ar Men. Certaines comme An dasson étaient même bilingues.

Parmi les invités du festival on pouvait rencontrer de nombreux auteurs mais aussi des personnalités plus médiatiques commeLaury Thilleman (miss France 2011). J’ai ainsi eu l’occasion de discuter un peu avec Angèle Jacq, une dame énergique et engagée,auteure de romans historiques, qui était présidente du festival en 2010.



Les événements du festival

anamzer.jpgUne des sensations du festival était la traduction bretonne du 1er tome d’Harry Potter, Harry Potter ha maenarfurien, sorti le 17 octobre aux éditions An Amzer Embanner / Le Temps Éditeur (maison d’édition créée par Thierry Jamet et Hélène Dupuis, basée à Pornic). La traduction a été effectuée par Marc Kerrain, professeur de breton à l’Université de Haute Bretagne. La série Harry Potter existait déjà en occitan et en basque. Le tirage de la version bretonne s’est fait à 3000 exemplaires dont la moitié a déjà été vendue ; plus de 200 ont été écoulés sur les deux jours du festival.La moitié des ventes a eu lieu hors Bretagne, car ce sont principalement des collectionneurs qui achètent le livre. Une réimpression est prévue et la traduction du tome 2 est en cours. La traduction de Harry Potter en breton permet de faire la promotion de la langue bretonne, d’en donner une image moderne et positive et de la faire découvrir à l’étranger.

Une des autres sorties du moment qui fait parler d’elle dans le monde bretonnant est le Dictionnaire breton-français de Martial Ménard, qui va paraître aux éditions Palantines. L’auteur travaille depuis une trentaine d’années sur ce dictionnaire de 7000 pages qui comprend 48 000 entrées illustrées par des exemples, et qui présente tous les domaines et niveaux de langues. Ce dictionnaire se veut moderne et inclut les travaux récents sur les néologismes, afin de faire évoluer la langue bretonne et l’adapter aux avancées technologiques. Il est destiné principalement à l’enseignement.

Enfin, j’ai remarqué qu’un stand entier était consacré au livre Les Bretonnismes - le français tel qu’on le parle enles-bretonnismes.jpg Bretagne d’Hervé Lossec. L’ouvrage sur les déformations locales du français empruntées au breton est paru en 2010 aux éditions SkolVreizh (petite maison d’édition basée à Morlaix) et a eu un succès inattendu. Édité au départ à 2000 exemplaires, il a connu de nombreuses ruptures de stock et a été réédité sept fois pour se vendre finalement à plus de 180 000 exemplaires, se plaçant ainsi 11ème des meilleures ventes françaises selon Livres Hebdo. L’auteur est apparu dans les médias nationaux (TF1, Le Figaro, Le Point…) et est même allé présenter son livre à New-York, pour la diaspora bretonne américaine. Fort de son succès, il a publié la suite de l’ouvrage dans un deuxième tome qui s’est vendu à 70 000 exemplaires en seulement trois mois. Sur le stand dédié au livre, on pouvait également acheter de nombreux produits dérivés : tee-shirts, cartes postales, sets de tables…

Ce succès peut s’expliquer en partie par l’image drôle et décomplexée que donne ce livre du breton, mettant ainsi fin au cliché du « plouc » parlant un mauvais français. Les déformations locales sont ici vues comme une particularité attendrissante, voire une richesse à l’heure de la mondialisation et de l’uniformisation.



Conférence sur la traduction

Dans la matinée, j’ai assisté à une conférence sur la traduction de livres en breton. La discussion s’est faite entièrement en breton, et sur cinq intervenants, un seul s’est exprimé en français. Des casques étaient mis à disposition pour les non-bretonnants, Christian Le Bleizh assurant la traduction simultanée en français. J’ai pris mes notes à partir de l’intervention en breton car je n’ai pas souvent l’occasion d’écouter des gens dialoguerdans cette langue. Mais cela fait très longtemps que je n’ai pas parlé ou entendu la langue, je m’excuse donc pour les éventuelles erreurs.

Lena Louarn, vice-présidente du Conseil Régional de Bretagne et présidente de l’Office public de la langue bretonne, nous a parlé d’un groupe de travail composé d’enseignants et de professionnels du livre mis en place par le Conseil Régional pour établir une liste d’œuvres vues comme intéressantes et qu’il faudrait avoir sur le marché éditorial breton, afin de pallier le manque de traductions en breton de titres célèbres et de donner envie aux jeunes de lire en breton. Cette liste comprendra des œuvres tous publics et s’appuiera sur les suggestions des lecteurs ; de nouveaux titres viendront la compléter tous les ans.

La seconde intervenante, membre du groupement d’associations culturelles de langue bretonne « kuzular brezhoneg » s’est exprimée sur l’importance de la traduction pour les langues peu parlées. Avoir des œuvres traduites en breton est un droit, même si l’on peut les lire dans leur langue originale. La traduction ne doit pas se cantonner aux œuvres scolaires, elle concerne tous les genres (poésie, théâtre…) et tous les publics. Il est indispensable de traduire des œuvres de littérature mondiale, et on peut déplorer le retard dans la traduction des best-sellers (cf. l’exemple de Harry Potter, traduit en breton quinze ans après sa parution en langue originale). Les traducteurs ont un rôle essentiel, la richesse de leur vocabulaire est d’une importance cruciale car les lecteurs emploieront le même langage. La traduction demande un long travail, allant de l’achat des droits des livres à la relecture, et les aides régionales et européennes sont essentielles pour les traducteurs de langue bretonne, qui ne peuvent pas vivre uniquement de leur traduction, le public étant limité. Les tirages d’ouvrages traduits en breton se font à 5000 exemplaires maximum, et leur prix doit dans l’idéal être le même que celui de l’ouvrage original afin de ne pas dissuader les lecteurs de l’acheter, d’où l’importance des aides. Il est également important de traduire les œuvres bretonnes en d’autres langues, afin de faire connaître la culture bretonne à l’étranger.

C’est ensuite Bruno Le Clainche, attaché parlementaire au Parlement Européen, qui nous a présenté les enjeux concernant le breton et les langues minoritaires, à l’échelle européenne. Il nous a expliqué que l’UE donne des moyens importants pour les minorités en Europe et qu’elle permet la professionnalisation des traducteurs dans des langues minoritaires ou peu parlées. Pourtant, en 2011, un dossier déposé devant la commission européenne pour obtenir des aides afin de traduire un livre français en breton a été refusé, au motif que la traduction doit se faire dans une langue officielle de l’UE ou reconnue par ses États membres (ce qui pose donc problème pour les langues minoritaires non reconnues, comme en France ou en Grèce). En soutien, le Parlement Européen a rédigé un rapport sur les langues en danger, il faut donc espérer que des crédits soient débloqués à l’avenir.

Thierry Jamet, des éditions An AmzerEmbanner / Le Temps Éditeur, à l’origine de la récente sortie de Harry Potter en breton, nous a ensuite raconté un peu l’histoire de cette publication. D’après lui, il est beaucoup plus facile et moins onéreux d’acquérir des droits d’auteur à l’étranger que dans les grandes maisons d’édition parisiennes. Une fois les droits pour toute la série des Harry Potter marchandés, il faudra encore compter le temps de la traduction : il faudra donc environ dix ans pour avoir toute la série en breton. En ce qui concerne la mise en valeur de l’édition bretonne, l’idéal d’après Thierry Jamet serait de présenter un stand à la foire de Francfort, pour faire connaître la langue et l’édition bretonne à l’international.

Pour finir, c’est Hervé Lossec, auteur du livre Les bretonnismes et traducteur amateur,qui s’est exprimé. Il n’est pas traducteur de métier et n’est donc pas ou peu payé, mais il aime traduire pendant son temps libre, pour le plaisir. Il a fait des traductions pour Hervé Jaouenn et pour Anne Guillou. Le livre français d’Anne Guillou Noce maudite, qu’il a traduit en  breton sous le titre Ar frikomiliget est sorti en même temps dans les deux langues. Pour lui, on ne peut pas traduire mot à mot, il faut penser en breton lorsque l’on traduit, mais la traduction ne doit pas non plus être trop travaillée, elle doit rester naturelle. Il ne se sert pas de dictionnaires mais essaye plutôt de trouver des synonymes ou des expressions équivalentes. Pour les livres étrangers, il vaut mieux essayer de comprendre ce qu’a voulu dire l’auteur premier et donc éviter de passer par une traduction intermédiaire en français.

Après la conférence, le public a posé des questions, notamment sur l’édition jeunesse et la promotion de la lecture. La jeunesse occupe une place importante de l’édition en breton, on trouve cependant peu d’ouvrages en breton dans les bibliothèques. Certains parents sont aussi rebutés car ils ne parlent pas breton ou ne connaissent pas l’offre éditée en breton. Le Conseil Régional met l’accent sur les écoles bilingues et Diwan pour trouver des lecteurs. Chaque année, la région offre des chèques livres aux enfants, il faudrait inciter les familles à s’en servir pour acheter au moins un livre en breton. Pendant le mois de la langue bretonne « mizvezar brezhoneg », des livres en breton sont également distribués gratuitement aux enfants.


Anaig, 2e année bib.-méd.-pat. 2012-2013

 

 

Lire aussi l'article de Yohann sur le 20e festival (2010)

 

 



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