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8 novembre 2012 4 08 /11 /novembre /2012 13:00

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8 novembre 2012 4 08 /11 /novembre /2012 07:00

Tardi Brouillard au pont de Tolbiac

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Léo MALET

Jacques TARDI
Brouillard au pont de Tolbiac
Casterman, 1982
Réédition

Collection Romans bd/

À Suivre, 1997

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Leo-Malet.jpgLéo Malet est né en mars 1909 à Montpellier. Il débute comme chansonnier à Montmartre en 1925, fonde un cabaret et fréquente les milieux anarchistes. Il se passionne pour le surréalisme ; il est encouragé à publier ses poèmes par André Breton et se lie avec Benjamin Péret. Déporté dans un camp de travail allemand pendant huit mois, il commence à écrire avec une plume très acérée et des penchants libertaires. S’inspirant largement des polars à l’américaine, il écrit son premier roman policier en 1941 à la demande d’un copain et le publie sous différents noms de plume (Léo Latimer ou Frank Harding sont les plus connus).

En 1943, il commence, sous son vrai nom, la série des Nouveaux Mystères de Paris. Alors qu’il se promène dans les rues de la capitale, il décide de raconter la ville, sa ville. Nestor Burma, un détective de choc qui ressemble étrangement à l’auteur, arpentera alors Paris, d’arrondissement en arrondissement. La série restera inachevée : il n’existe pas de textes sur les 7e, 11e, 18e, 19e et 20e, Léo Malet souhaitant passer à autre chose.

Il est mort le 3 mars 1996, et laisse une œuvre placée sous le double sceau de l'humour et de la poésie. Le lecteur découvrira en Nestor Burma l'un des personnages les plus originaux de toute la littérature policière et en Léo Malet un des plus grands auteurs de romans policiers français.



Tardi.jpgJacques Tardi, est né le 30 août 1946 à Valence et passe ses premières années dans l'Allemagne de l'après-guerre pour suivre son père, un militaire de carrière. Les atrocités de la guerre de 14-18 racontées par son grand-père corse hanteront ses rêves d'enfant avant de devenir un des thèmes majeurs de son œuvre. Étudiant à l'École des beaux-arts de Lyon, puis aux Arts décoratifs de Paris, Jacques Tardi fait ses débuts, en 1969, dans l'hebdomadaire de bande dessinée Pilote. En 1972 paraît sa première longue histoire, Rumeurs sur Rouergue, sur un scénario de Christin chez Futuropolis. C'est en 1976 que Tardi fait son entrée chez Casterman et entame le cycle des Aventures Extraordinaires d'Adèle Blanc-Sec, dont le succès ne se fait pas attendre.

À partir de 1981, il adapte les aventures de Nestor Burma en bande dessinée, conçoit C'était la guerre des tranchées dès 1982 et l’achève en 1993, Tueur de cafards en 1983 et Jeux pour mourir en 1992 (albums parus chez Casterman.)

En janvier 2000, il publie La Débauche, album « anecdotico-métaphorique » sur le thème du chômage, de la perte d'emploi et du « dégraissage » de la société. Le scénario est assuré par Daniel Pennac, auteur romancier célèbre, aux éditions Futuropolis/Gallimard et marque la détermination politique des deux hommes qui prenne le temps de se pencher sur de véritables questions, sur les problèmes de notre société.

On le connaît aussi pour son illustration du texte de Louis-Ferdinand Céline Voyage au bout de la nuit ou encore pour ses nombreuses collaborations, notamment pour l’illustration des premières de couvertures (Au bonheur des ogres, La fée carabine de Daniel Pennac ou encore Quatre soldats français de Jean Vautrin.)


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Brouillard au pont de Tolbiac est publié en 1955 aux éditions « Fleuve noir » et en 1982 chez Casterman pour l’adaptation en bande dessinée.

Le personnage principal de l’histoire est donc le détective Nestor Burma, de l’agence Fiat Lux ! Il se caractérise par son grand imperméable ou par sa canadienne, il est souvent mal rasé, et fume une pipe à tête de taureau ! À l’écran, Nestor Burma sera incarné dans différents films par René Dary (1946), Michel Galabru (1977), Michel Serrault (1982) et dans une série télévisée par Guy Marchand.

Dans Brouillard au pont de Tolbiac, Nestor Burma est appelé à l’aide par la lettre d’un vieil ami, Axel Benoît, qui, après une agression, a échoué à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière. Dans le métro qui l’y emmène, Burma comprend qu’il est suivi par une jeune gitane, Bélita. Elle est l’amie de Benoît, qui est en réalité Lenantais, un anarchiste que le détective avait connu au foyer végétalien de la rue de Tolbiac. C’est un clin d’œil de l’auteur à son histoire personnelle puisqu’il a lui-même vécu au foyer végétalien quelques mois dans sa jeunesse.
tardi-brouillard-au-pont-de-tolbiac-pl-1.jpg
Burma a le temps de faire connaissance avec Bélita, avant de constater, arrivé à la Salpêtrière, que Benoît vient de décéder. L’y attendent l’inspecteur Favre et le commissaire Florimond Faroux, du 36 quai des Orfèvres, de vieilles connaissances. Il reconnaît alors en Benoît l’homme qu’il a connu dans sa jeunesse, Lenantais, et décide de se pencher plus particulièrement sur cette affaire qui l’intrigue de plus en plus. Burma commence alors son enquête en se replongeant dans son propre passé anarchiste, vers la fin des années 20, et également en se rendant chez Abel Benoît, pour y trouver des indices et des réponses.

Il y retrouve Bélita et ils vont ensuite être obligés de sillonner le 13ème arrondissement pour avoir des informations sur la mort de Benoît et mettre en place tous les éléments de l’enquête qui finalement s’imbriquent les uns dans les autres.

Dans le brouillard du 13ème mais aussi de l’action, les choses vont se préciser lors de la mort d’un ancien inspecteur de police. Ce dernier avait, il y a longtemps, enquêté au sujet d’une mystérieuse disparition sur le pont de Tolbiac. On comprend donc petit à petit le fin mot de l’histoire qui implique de nombreux anciens habitants du foyer végétalien.
TARDI-BROUILLARD-AU-PONT-DE-TOLBIAC-02.jpg
Léo Malet raconte, dans une préface que l’on trouve dans l’adaptation en bande dessinée, les particularités de cet ouvrage. Ayant voulu régler un compte avec le 13ème arrondissement, où il avait vécu des moments difficiles, il avait décidé de rendre les lieux froids, peu agréables. Nestor Burma dit à Bélita de quitter cet arrondissement où rien de bien ne peut se passer. Il évoque même « un arrondissement à fuir » mais, au contraire de l’effet recherché, Malet est sacré par tous défenseur et même spécialiste du 13ème, ce qu’il acceptera avec le temps. De plus, Malet étant en retard pour rendre son manuscrit, les cent premières pages du livre passent à la presse. Il lui faut donc finir l’intrique sans pouvoir remanier une ligne. Cette contrainte semble avoir été bénéfique puisque, « bizarrement », c’est l’un des livres préférés du public et cela reste aussi un roman très cher à Malet.

L’adaptation en bande dessinée est décidée un jour, lorsque Léo Malet passe devant la librairie Casterman et tombe sous le charme du trait des albums d’Adèle Blanc-Sec. Il achète pour la première fois de sa vie une bd, Le Démon de la tour Eiffel. Il souhaite alors voir ses livres illustrés par Tardi. Pour lui, le crayon de Tardi ajoute quelque chose à l’ambiance : « Tardi a su traduire mes souvenirs avec une remarquable fidélité. » Ce trait particulier, propre au dessinateur, donne des visages reconnaissables entre mille et une petite touche presque caricaturale. Si les personnages sont représentés sans grande complexité, le coup de main de Tardi se repère dans les dessins de l’arrondissement, réalisés avec une grande précision, restituant l’atmosphère réelle des lieux. Personne comme Tardi ne sait rendre les décors avec une telle exactitude, « personne ne sait aussi bien que lui, les nimber de cette humidité, de cette viscosité, ne sait en faire sourdre le cafard latent. »

On trouve dans Brouillard au pont de Tolbiac des thèmes classiques des romans policiers comme les longues enquêtes criminelles, la mort, les meurtres et aussi l’amour mais Malet y ajoute celui de l’anarchisme et le contexte du Paris des années 1950.

Malet écrit dans un style très particulier qui mêle l’argot, l’imparfait du subjonctif, l’anglais, les références culturelles diverses. Le texte est d’un aplomb rare, tout en restant très vivant et très fluide.

Tardi le met en images sans l’altérer, en lui donnant même une tout autre dimension. On entre vraiment dans deux univers mais ce sont deux univers qui cohabitent très bien. On peut même dire que la bande dessinée apporte un certain crédit au livre en ancrant l’histoire dans des lieux bien réels et connus de tous.

Malet dira : « j’aurais aimé voir Brouillard au pont de Tolbiac porté à l’écran. Il y a eu des tentatives, mais elles ont échoué. À défaut de film, la BD de Tardi pourra en tenir largement lieu. Et, davantage mise en valeur par le crayon de Tardi que par la lanterne magique somme toute éphémère, Bélita Moralés ne retournera pas de sitôt au royaume des ombres. Je le répète : cette morte de papier à la vie dure. »

Brouillard au pont de Tolbiac appartient à notre patrimoine culturel et est l’un des romans policiers français les plus connus. La série des Nouveaux Mystères de Paris n’enchante pas que les Parisiens, elle tient également en haleine tout amateur d’enquêtes complexes et de fins surprenantes.


Chloé B., 1ère année édition-librairie 2011-2012

 

 

Lire aussi l'article d'Anaig.

 

 

 

 


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7 novembre 2012 3 07 /11 /novembre /2012 13:00

 Jeudi 8 novembre à 18h30

autour de son ouvrage

La Capitana (éditions Métailié).

 Elsa-Osorio-La-Capitana.gif

 

Elsa Osorio, romancière, biographe, nouvelliste et scénariste pour le cinéma et la télévision, est née à Buenos Aires en 1953. Elle partage sa vie entre Buenos Aires, Paris et Madrid où elle a animé des ateliers d'écriture et de communication. Elle a publié de nombreuses œuvres en Argentine et en France, Tango (Métailié, 2007) et Sept nuits d’insomnie (Métailié, 2010). Elle est lauréate de plusieurs prix dans son pays natal, dont le Prix National de Littérature pour son roman sur la dictature argentine, Luz ou le temps sauvage (traduit avec succès dans plusieurs pays européens, en France aux éditions Métailié en 2000), le Prix Amnesty International, le Prix du meilleur scénario de comédie et le Prix du Journalisme d'humour.

 

 

Mika, Micaela Feldman de Etchebéhère (1902-1992), la Capitana, a réellement vécu en Patagonie et en Europe et a tenu toute sa vie des carnets de notes. À partir de ces notes, des rencontres avec les gens qui l'ont connue, des recoupements de l'Histoire, Elsa Osorio transforme ce qui pourrait n'être qu'une biographie en littérature. Mika a appartenu à cette génération qui a toujours lutté pour l'égalité, la justice et la liberté à Paris, à Berlin, puis dans les milices du Poum durant la guerre civile en Espagne.

 

Dans des circonstances dramatiques, elle, qui ne sait rien des armes et des stratégies militaires, se retrouve à la tête d'une milice. Son charisme, son intelligence des autres, sa façon de prendre les bonnes décisions la rendent indispensable et ce sont les miliciens eux-mêmes qui la nomment capitaine. Poursuivie par les fascistes, persécutée par le stalinien, harcelée par un agent de la Guépéou, emprisonnée, elle sera sauvée par les hommes qu'elle a commandés. Elle a fini sa vie d'inlassable militante à Paris en 1992. Elsa Osorio, portée par ce personnage hors du commun, écrit un roman d'amour passionné et une quête intellectuelle exigeante en mettant en œuvre tout son savoir-faire littéraire pour combler les trous de l'Histoire. (présentation éditeur)

 


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7 novembre 2012 3 07 /11 /novembre /2012 07:00

Sei Shonagon Notes de chevet







 

 

 

 

SEI SHŌNAGON
清少納言
Notes de Chevet
枕草子
Makura no sōshi
(Notes de l'appuie-tête, Notes de l'oreiller)

Gallimard
Connaissance de l'Orient, 1960









Un mot sur la collection

La collection « Connaissance de l'Orient », coéditée par Gallimard et l’Unesco, a été créée en 1985. Elle se consacre aux romans, contes et légendes des pays de l'Orient – par rapport à notre subjectivité occidentale –, et a l'ambition de réunir des œuvres représentatives de la littérature universelle.

Ainsi, Notes de Chevet, écrit au début du XIe siècle par Sei Shōnagon, appartient à la série japonaise de cette collection, et s’inscrit de fait dans le patrimoine culturel mondial par son caractère de témoignage d'une époque, mais également par sa grande modernité et les échos qu’on peut y retrouver aujourd’hui.

Le texte original est ici traduit par André Beaujard, et enrichi de nombreuses notes qui permettent parfois de faire la lumière sur certains sens, certaines coutumes de la culture japonaise et de proposer des traductions alternatives, afin de saisir au mieux les images évoquées par l'auteure.



Un mot sur Sei Sh ō nagon

Dame Sei Shōnagon appartient à la cour de l'empereur Ichijō ; elle devient en 991 dame de compagnie de l'impératrice Fujiwara no Teishi/Sadako à l'époque Heian dans le Japon du XIe siècle (L’époque Heian s’étendant du IXe au XIIe siècle).

Dans les Notes de Chevet, Sei Shōnagon s'attache à lister les choses qui lui plaisent et lui déplaisent, et relate des anecdotes de la cour impériale.

L’ouvrage est considéré comme  l'un des deux chefs-d'œuvre de la littérature japonaise de cette époque (l'autre étant le Dit du Genji [Genji Monogatari] de sa contemporaine Murasaki Shikibu).

Sei Shōnagon est donc une femme de lettres japonaise, dont le mystère reste entier quant à sa vie antérieure et postérieure à la cour.



Les Notes de chevet

 

«  L'idée d'écrire ces notes me vint dans les circonstances suivantes : Un jour, le frère de l'Impératrice Sadako ayant offert une liasse de papier blanc à sa soeur, celle-ci me dit : "Que peut-on écrire là-dessus ? L'Empereur a déjà fait copier L'Histoire de Chine connue sous le nom de Shiki..." Je lui répondis que je voudrais faire un oreiller de cette jolie liasse de papier blanc. L'Impératrice me répondit : "Eh bien, prenez-le !"

Je l'utilisai alors à écrire toutes ces choses, toutes ces bagatelles qu'on trouvera, sans doute, bien frivoles : des histoires amusantes, des histoires édifiantes, mes impressions, des poésies, ce que je pense des arbres, des oiseaux, des insectes, et tout cela est, certes, moins intéressant que je ne l'imaginais.

Ceux qui liront ces notes verront ce que je suis, mon degré de culture et d'éducation, et me critiqueront. Tant pis !

J'ai écrit ces notes pour m'amuser, sans ordre ni prétention, comme elles me venaient à l'esprit. »

Ainsi, les Notes de chevet vont-elles êtres écrites au début du XIe siècle, présentées sous la forme d'un recueil d'environ 300 notes éparses, encrées sur le papier sans dates, ni ordre thématique apparent, au hasard des événements ou des réflexions.

Cependant, on peut rapprocher l'ouvrage du genre du nikki, le « journal », mais que nous préférons traduire ici par « notes journalières ». En effet, les Notes de chevet ne constituent pas vraiment un journal intime au sens où l'on pourrait l'entendre aujourd'hui de résumé de la journée écoulée  ; c’est cependant une autre façon de se livrer, à travers des listes de choses aimées ou détestées, de la poésie, mais donc de faire part de son intimité tout de même.

Les Notes de chevet se définissent par leur subjectivité.

Et si ce n'est donc pas un « journal intime » au sens habituel du terme, on peut en revanche le considérer comme la première manifestation dans la littérature japonaise du genre du zuihitsu, des « écrits au fil du pinceau », l'écriture de la spontanéité.

Ainsi,  les Notes de chevet sont caractérisées par une grande liberté dans le choix des sujets et des traitements : on y trouve des listes, des anecdotes ou des descriptions, qui laissent éclore et fleurir de délicats poèmes en prose.

Plus de la moitié de ces notes sont des énumérations : noms de montagnes, de rivières, de baies, d'oiseaux … comme si l'auteure cherchait à créer un ordre dans ses goûts, sa mémoire.

Les autres, intitulées choses agréables, désagréables, ridicules, irritantes, ennuyeuses, tristes…  laissent transparaître le caractère et la finesse de l’auteure. Ce sont de courtes proses, plutôt légères et amusantes, telles que les «  choses qui ne s'accordent pas » (p. 80), « choses qui font naître un doux souvenir du passé » (p. 60)...

Le reste est fait de récits vécus, où Sei Shōnagon se plaît à croquer, voire caricaturer la cour impériale.

Notes de chevet constitue un important témoignage sur la vie et la pensée de la cour impériale : on y découvre les us, l'étiquette, et on voit très clairement se dessiner la hiérarchie qui régit la vie de ce Japon du XIe siècle (Sei Shōnagon se situant au haut de l'échelle sociale).

L'écriture de Sei Shōnagon reste cependant légère et raffinée, gardant encore aujourd'hui fraîcheur et sensibilité exacerbées par la spontanéité propre aux zuihistu.

Les notes sont toutes de l'ordre de la sensation, du ressenti et du vécu de l'auteure, des choses qui plaisent (ou déplaisent) à l’œil, à l'oreille, à la vue… Ces évocations sensibles sont comme des propositions faites aux lecteurs, qui ont la liberté d'y rattacher leurs propres perceptions et souvenirs.

Cette écriture de la sensation contribue donc à élever la liste au rang de genre poétique ; par ailleurs, Notes de chevet (Makura no sōshi), annonce, dans la littérature « moderne », le fragment.



L’esthétique du fragment

Le fragment est une forme esthétique caractérisée par sa brièveté. Ainsi, un texte en prose peut être fragmenté, en éclats, et créer une discontinuité entre plusieurs « morceaux », qui viendront dans certains cas former par leur juxtaposition un nouveau « tout ».

Cette apparente incohérence ou inachèvement du parcellaire se transforme donc en dynamisme, en une tension qui circule entre les fragments, pour faire sens.

Dès lors, « le fragment n’apparaît plus alors comme reste d’une unité perdue, comme débris du monde, comme résidu du réel, mais il est alors perçu comme partie intégrante d’un ensemble. L’association de fragments hétérogènes participe à l’élaboration d’un tout homogène. » (Le dictionnaire du littéraire, coll. Dicos poche, éd. Quadrige / PUF, 2002).

Si l'esthétique du fragment semble n'apparaître en France qu'au XVIIe siècle, avec Les Maximes de La Rochefoucauld (1665), les Pensées de Pascal (1670), Les Caractères de La Bruyère (1688), l'écriture de Sei  Shōnagon, ses notes et listes éparses, est à même de créer ce sens circulant entre les pleins. Cela nous évoque la pensée orientale, qui se préoccupe aussi bien des pleins que du vide, à l'image de La vague d'Hokusaï où, outre la vague d'eau et d'écume, il faut voir la deuxième vague, créée par le vide autour…

Ainsi « la force du fragment tient à la part d'indécidable qui l'anime  […] et au fait que cette constellation d'éléments se prête aisément à des lectures constamment variables et créatives ».'(Le dictionnaire du littéraire, coll. Dicos poche, éd. Quadrige / PUF, 2002).

Le fragment invente un nouvel espace d'écriture et de lecture, un espace « ouvert » pour produire le pluriel : une pluralité de lectures.

Dans les Notes de chevet, il nous semble que les mots continuent à résonner et la pensée à se développer entre les fragments lus, grâce aux évocations qui se prolongent dans les souvenirs des propres expériences des lecteurs.



Sur la réception des Notes de chevet

Les commentaires glanés sur la toile Internet en réaction à l’ouvrage Notes de Chevet (sur Babelio, Amazon) font part de cette étrange proximité qui peut exister entre l’auteure, cette femme si loin historiquement, géographiquement, et culturellement, et son lecteur, qui est touché par la plume, de cet ouvrage « au fil du pinceau » (zuihitsu).

Car le fragment laisse toute la place à l'appropriation par le lecteur des sensations dont fait état Sei Shōnagon, et c'est ce qui fait que nous nous sentons plus ou moins proches, ou sommes plus ou moins touchés par ces notes.

Dès lors, nous pouvons facilement parler d’une intimité qui traverse les siècles ...



Prolongement des Notes de chevet

L'auteur Georges Perec a découvert et particulièrement apprécié l’œuvre de Sei Shōnagon.

On peut ainsi trouver dans L'infra-ordinnaire, paru en 1989, un prolongement de la littérature de la réalité quotidienne, du vécu propre, du « banal », du « commun » :

 

« Peut-être s'agit-il de fonder enfin notre propre anthropologie : celle qui parlera de nous, qui ira chercher en nous ce que nous avons si longtemps pillé chez les autres. Non plus l'exotique, mais l'endotique ».

 

L'endotique étant l'exact contraire de l'exotisme correspond donc à quelque chose qui doit être connu intimement.

On peut également faire un rapprochement entre l'écriture de l'intime de Sei Shōnagon, qui plaît encore aujourd'hui, et la littérature adolescente contemporaine. Cette dernière a effectivement vu le grand succès des journaux intimes, de l'énonciation à la première personne, et plus généralement du côté « vécu », « authentique », « vrai » (ou parfois seulement du vraisemblable, beaucoup d’auteurs surfant sur cette vague, créant ainsi de faux journaux intimes).

C’est donc un ton, une manière de se raconter, de se livrer, qui séduit le lectorat, à un âge où il cherche à s'identifier, se retrouver. C'est entrer dans l’intimité d’un personnage, à la recherche de sa propre sensibilité ; et il nous semble que c'est la proposition que nous fait Sei Shōnagon, à la lecture de ses Notes de chevet.

La littérature des blogs, peut également figurer un des prolongement du zuihitsu japonais : articles ou billets d’humeur permettent de faire part d'états d’âme, de réactions, sans aucune obligation de « poster » tous les jours, ni même de rédiger un texte entier, l'article pouvant juste constituer en une photo, une musique…

Le blog semble être aujourd'hui un des outils de l'écriture de la spontanéité, permettant de partager par des notes ou journalières ou irrégulières ses coups de cœurs, ses humeurs. Il n'y a pas d'exhaustivité, on y raconte ce que l'on veut bien partager, montrer ...

Et même si on apprend à la fin de l'ouvrage que les Notes de chevet n'étaient pas destinées à être diffusées et lues par des tiers, on se dit que tout l'art de Sei Shōnagon réside dans sa plume, mais aussi sa personnalité, rendue par ces écrits qui n'avaient pas pour fonction de dévoiler une intimité, mais seulement de fixer, pour son auteur, des sensations et des couleurs …


Bérengère A., AS Bib 2012-2013

 

 

Sei Shōnagon sur Littexpress

 

Sei Shonagon Notes de chevet

 

 

 

Articles de Fanny et de Margot sur Notes de chevet.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Voir également l'article de Lise sur les Petits Traités de Pascal Quignard.

 

 


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6 novembre 2012 2 06 /11 /novembre /2012 07:00

Passeurs-de-mondes.jpgÀ l'occasion du festival Passeurs de monde(s), de nombreux auteurs, traducteurs et éditeurs, venus de toute la France et d'ailleurs, parlent de leurs métiers à travers toute la région Poitou-Charentes. Tous les deux ans, le festival organise à l'automne des rencontres avec des acteurs de la vie du livre dans les bibliothèques, librairies et universités de la région. Cette manifestation a pour but de mettre en avant les littératures du monde, sans toutefois exclure la littérature française et francophone; mais aussi le travail des professionnels de la chaîne du livre, en particulier les éditeurs. Pour la saison 2011-2012, le thème retenu est le suivant : « Des Flandres en Scandinavie(s) » ; sont à l’honneur des auteurs (littérature, bande dessinée, jeunesse) de langues française, néerlandaise et scandinaves.
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Vendredi 26 octobre 2012 à 20h30, à la bibliothèque de Lusignan, petite commune de 2610 habitants en Vienne, le festival reçoit la co-fondatrice des  éditions Gaïa, Suzanne Juul, d'origine danoise. Beaucoup de personnes se pressent pour voir celle qui fait vivre et connaître la littérature nordique auprès des Français. Le CNL du Poitou-Charentes, le conseil général, la BDP de la Vienne ainsi que la librairie Gibert Joseph de Poitiers sont les partenaires de cette manifestation. Une partie d'entre eux sont présents à cette rencontre. Éric Naulleau, l'homme aux multiples facettes (écrivain, essayiste, chroniqueur sportif, traducteur, critique littéraire et animateur radio), se charge de mener la discussion avec Suzanne Juul.
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Éric Naulleau revient rapidement sur le parcours de la maison d'édition, en rappelant que l'an dernier elle fêtait ses vingt ans d'existence. Suzanne Juul s'exprime avec humour sur les débuts difficiles pour trouver un réseau de distribution, un fabricant de papier rose. Cependant, grâce à son métier de traductrice du danois au français, elle avait déjà une bonne approche des auteurs nordiques. Ce qui lui a permis d'avoir un bon contact avec les traducteurs.
 
Éric Naulleau souligne les points importants de l'histoire de la maison, et notamment la difficulté à faire connaître la littérature nordique peu ou pas connue en France dans les années 90. Le premier livre a avoir été traduit est La vierge froide et autres racontars de Jørn Riel. En 1994 la maison prenait un gros risque en publiant une saga en trois volumes, Le livre de Dina de Herbjørg Wassmo. Une saga, c'est comme une série télévisée, on ne sait jamais si le premier épisode suffira à plaire au public. Surprise générale lorsqu'en 1998, la Fnac propose aux éditions Gaïa de mettre un coup de projecteur sur eux en faisant une sélection de littérature nordique.

Sans hésiter, Suzanne avoue faire passer avant tout ses goûts personnels en matière de littérature. Toutefois, elle discute beaucoup avec les éditeurs des pays scandinaves, ainsi qu'avec les lecteurs pour mieux connaître leurs goûts. Ainsi, elle cite Cher Gabriel de Halfdan W. Freihow, qui aborde la question de la communication entre les êtres.

Elle admet que le succès international de Millénium a été bénéfique à la littérature scandinave. Les Français se sont ainsi tournés vers les polars et autres romans noirs. Le problème est qu'un grand nombre d'éditeurs se sont mis à proposer à leur catalogue de la littérature scandinave parmi les autres littératures. Ils publient un peu de tout sans se poser la question de la qualité littéraire. À la question « Pourquoi le polar scandinave plaît-il tant ? » Suzanne Juul répond que les lecteurs se sentent proches des personnages. On ne parle pas uniquement de meurtre mais de la vie des gens ordinaires, de divers sujets de société.

Actuellement les éditions Gaïa ne sont plus indépendantes. En 2004 le réseau de distribution a eu des problèmes de logistique ce qui a fait perdre une grande partie de son chiffre d'affaires à la maison. Celle-ci était prête à mettre la clé sous la porte lorsque Actes Sud a proposé de la prendre sous son aile. Gaïa bénéficie ainsi du réseau de distribution d'Actes Sud et les relations entre les deux maisons d'édition sont bonnes. La question de l'avenir de Gaïa dans le contexte de l’éclosion livre numérique est évidemment abordée.

C’est ensuite au public de poser des questions, plutôt timides au début ; les langues se délient autour d'un vin chaud et de pâtisseries faites par le comité de lecture de la bibliothèque. La librairie Glbert Joseph a apporté des livres qui se sont vendus comme des petits pains.
susanne-juul-table-livre.JPG
Les deux responsables de la bibliothèque ont clos la rencontre par un extrait du Roman de Bergen de Gunnar Staalesen.


Chloé, 2e année bib 2012-2013


Bibliographie des livres cités pendant la rencontre

DAVIDSEN, Leif. À la recherche d'Hemingway (2010)
FREIHOW, Halfdan W. Cher Gabriel (2012)
HALLUIN, Bruno. Jon l'islandais (2010)
GRUE, Anna. Le baiser de Judas (2012)
 MAZETTI, Katarina. Le mec de la tombe d'à côté (nouvelle édition 2010)
 RIEL, Jørn. La vierge froide et autres racontars (1993)
RIEL, Jørn. Le jour avant le lendemain (1998)
STAALESEN, Gunnar. Le roman de Bergen (2007)
WASSMO, Herbjørg. Le livre de Dina (1994)

Liens

 

Entretien avec Susanne Juul (décembre 2010)

 

http://festival.livre-poitoucharentes.org/category/actualites/


http://www.gaia-editions.com/


Jorn Riel sur Littexpress

 

 


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5 novembre 2012 1 05 /11 /novembre /2012 07:00

Tarjei-Vesaas-1-Les-Oiseaux.jpg








Tarjei VESAAS
Les Oiseaux, 1957
traduction de Régis Boyer
 éditions Oswald, 1975

 éditions Plein Chant, 2000



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Introduction à Tarjei Vesaas

Tarjei Vesaas est né en 1897, dans la ferme familiale, à Vinje, dans le Telemark, province d’histoire, de contes et de légendes. Il fut l’un des plus grands auteurs norvégiens, conféra au dialecte de sa province, le landsmål (aujourd’hui ny-norsk ou néo-norvégien) le statut de langage littéraire et mourut en 1970, avant d’avoir reçu un prix Nobel qu’on lui promettait pourtant.

En 1964, pour Palais de glace, il fut néanmoins lauréat du prestigieux Nordic Council Literature Prize – Grand Prix de littérature du Conseil Nordique – qui récompense chaque année la meilleure œuvre écrite dans une des langues scandinaves, que ce soit un roman, une pièce de théâtre, un essai ou un recueil de poèmes ou de nouvelles. À raison : Palais de glace est un livre de merveilles et de miroitements, un grand livre, un conte qui n’est que la simple histoire de la naissance d’une amitié entre deux petites filles, Siss, meneuse de groupe, aimée de sa famille et de ses amis et Und, nouvelle venue au village et qui vit chez sa tante. Le lendemain de leur rencontre qui les marque tant, Und est attirée par une cascade figée par le gel et devenue un véritable palais de glace dans lequel la fillette arpente les pièces et les couloirs dont aucun ne ressemble à un autre comme Siss arpentera ses souvenirs. Qui a lu ce livre une fois se souviendra à jamais de ces deux petites filles, de la belle et changeante lumière du Nord qui recouvre et transfigure toutes choses, des recherches de la fillette dans la nuit, des sourires et des larmes et de ce palais de glace beau et terrible à la fois ainsi que de l’écriture poétique de la dernière période de Tarjei Vesaas.

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Les oiseaux

Les oiseaux (Fuglane, 1957 ; 1975 pour l’édition française, rééditée chez Plein Chant en 20001) est lui aussi un livre de cette période et est considéré, après Palais de glace, comme son autre chef-d’œuvre. Les oiseaux est l’histoire de Mattis, surnommé La Houpette et qui vit seul avec sa sœur, Hege, dans une petite maisonnette qui domine un très grand lac, non loin d’un bourg et d’une forêt de laquelle émergent deux trembles morts que les habitants ont nommés Mattis-et-Hege. Mattis est considéré par tous comme un simple d’esprit, un idiot qui est incapable de travailler ou de s’exprimer sensément, seulement capable de mener sa barque droit comme un trait sur le lac – il n’est que Mattis La Houpette aux paroles d’enfant, sibyllines, qui ne dit rien d’important et ne veut pas être seul.

En effet, si Mattis goûte la solitude, l’inquiétude le prend lorsqu’il envisage le fait que sa sœur Hege, qui s’occupe de lui et passe tout son temps à tricoter et à vendre son ouvrage pour gagner l’argent nécessaire à leur subsistance, puisse l’abandonner, lui qui est incapable d’effectuer quelque travail que ce soit dans les fermes où l’on veut bien l’embaucher pour une journée. Ses mains paniquent et ses pensées l’empêchent de continuer une tâche déjà fastidieuse comme le démariage des raves :

 

« Et bien sûr, comme d’habitude, ses pensées se mirent bientôt en travers, comme chaque fois qu’il était en train de travailler, elles s’empêtrèrent et gâchèrent ce qu’il faisait . […] ça commençait par des nœuds de pensées qui descendaient jusque dans les doigts, les faisaient agir à l’inverse de ce qu’il voulait et retardaient sa marche […] ses doigts n’exécutaient pas ce qu’ils devaient faire, ses pensées les faisaient divaguer, et de temps à autre, ils cessaient tout travail »2.

 

Les autres qui ne voient qu’un travail bâclé se trouvent donc bien à l’envisager comme un idiot, sans être méchants outre-mesure.

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Un langage

Mais s’il agit ainsi c’est qu’il est accordé au monde. Mattis prête attention aux signes du monde et aux choses qui n’intéressent personne et sait lire un langage inconnu de tous – ou plutôt oublié. Ce qui ne manque pas de l’effrayer : car si dans le monde se trouvent les oiseaux qui laissent un message d’amitié dans la boue et qui vous parlent et vous aiment peut-être, il ne faut pas oublier les orages et les tempêtes, la mort et la peur de l’abandon. Et les mots qui vont avec et qui sont à manier avec précaution. Comme le mot éclair, que Mattis n’utilise qu’aux moments où le ciel est clair et serein :

 

« Il eut un petit frémissement quand il eut ce mot-là à la bouche, mais il resta calme quand même puisque le ciel était beau […] De l’éclair dans le ciel, il avait mortellement peur – et il n’employait ce mot-là quand le temps était couvert ou par les jours étouffants »3.

 

De la même manière il déteste les mots penser et entretenir, des mots amers comme du bois que l’on mâche et qui le renvoient à sa propre condition. Et c’est pourquoi il ne se risque à dire le mot couteau que lorsqu’il est heureux et en sécurité, façon de se faire peur sans risquer le moindre danger.

Parce qu’il est accordé au monde, parce qu’il sait voir les « forces vives et cachées de la nature »4, Mattis est le seul à comprendre l’importance d’une passée de bécasses juste au-dessus de la maisonnette, une passée qui change le ciel et le monde et le change lui, seul à penser qu’une passée de bécasse puisse changer quelque chose à la réalité. Mattis lit des messages dans chaque élément du monde et se trouve embarrassé lorsque le marchand lui laisse des bonbons en lui disant qu’il pourra payer plus tard : « On lui donnait des bonbons comme à un enfant – bien qu’il sût de grandes choses, comme des arbres fendus et des éclairs et des présages de la mort »5.

Par les signes, le monde se voit éclairé d’une manière nouvelle qui change celui qui regarde, celui qui vit dans le monde : « Puis l’oiseau arrivé, avec tout l’invisible qui l’accompagnait. […] Une lueur, un frôlement d’ailes au-dedans de vous, et parti. »6.
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Cette attention au monde fait lire à Mattis un message d’amitié éternelle dans les empreintes légères laissées dans la boue par un oiseau, auquel il répond, en message d’oiseau lui aussi, sans rien dévoiler à personne. Car personne ne veut voir ce qui est caché, Mattis le sait par expérience : « Le plus beau de tous les langages, ils ne veulent pas en entendre parler, ils s’en moqueraient »7. Cette question d’un langage caché, d’un sens dissimulé peut rappeler ce qui est en jeu dans les romans de Cormac McCarthy ou dans ce poème de Tomas Tranströmer, prix Nobel de Littérature en 2011 :

 

EN MARS – 79
Las de tous ceux qui viennent avec des mots, des mots mais pas de langage,
je partis pour l’île recouverte de neige.
L’indomptable n’a pas de mots.
Ses pages blanches s’étalent dans tous les sens !
Je tombe sur les traces de pattes d’un cerf dans la neige.
Pas des mots, mais un langage8

 

Il y a un langage qu’il faut retrouver pour que le monde retrouve un sens qui s’est perdu : Mattis dote le monde d’un sens, absolument, et navigue entre le monde que l’on connaît et celui dans lequel vit le sens.

 

Tarjei Vesaas 5 Fuglane

 

Le passeur

Ces deux mondes ne coexistent qu’en Mattis, ce qui fait qu’il est un idiot, un être de compréhension perdu dans un monde sans raison, où personne ne lit la nature, limpide pourtant : personne ne veut se confronter à un monde qui pourrait être à la fois troublé et éclairée par les signes, par un sens. Il est le passeur des réalités. D’ailleurs, à la suite d’une rencontre avec deux jeunes filles qui ne savent pas qui il est – ce qui lui permet d’être lui-même sans crainte d’attirer la condescendance, tout en se nommant Per, comme s’il ne pouvait pas être en même temps Mattis le simple et Mattis le futé – il devient le passeur du lac, dans sa barque pourrie qu’il rafistole comme il peut, bouchant les trous avec des pièces de tissu goudronnées. « Ramer comme un trait » est bien la seule chose qu’il sait faire : « Ramer, ça allait toujours bien : ses pensées suivaient le mouvement des rames sans se confondre, elles ne s’embrouillaient pas comme elles le faisaient quand il travaillait à terre »9.

Mais, évidemment, malgré cette tâche qu’il est seul à pouvoir exercer, il reste seul dans le monde – notre compagnie exceptée. Et dans les vingt, trente dernières pages du roman, on se trouve comme lui suspendu au bon vouloir de la nature. C’est d’elle que vient le dénouement, pas d’une volonté humaine. Ces pages sont parcourues d’un tension que l’on n’a pas connue ou à peine effleurée auparavant dans le texte ; l’inexorable se met en marche, surgit d’une forte résolution soumise à la nature. Le roman se termine sur une image forte, une image de fragilité absolue, une tentative de conciliation de l’être avec lui-même et de l’être avec le monde. Et nous ne pouvons rien faire, nous qui avons accompagné Mattis dans ses gestes et ses pensées ; nous ne pouvons rien rendre à celui qui nous a tant appris, si ce n’est le garder en mémoire, ce simple personnage de roman.

« Beau livre mélancolique où l’art de la suggestion paraît poussée dans des retranchements extrêmes et qui progresse au rythme lent mais sûr d’une tension interne finalement insoutenable ». Ces mots sont de Régis Boyer, évoquant Les oiseaux dans sa préface à l’édition française de Palais de glace. Les oiseaux – le monde de Mattis – est un conte dans lequel les bois peuvent dissimuler des centaines de fusils prêts à tuer l’oiseau-ami, les hommes ont des muscles à déchirer les manches des chemises et les filles ont une fraîcheur et une pureté absolue.
   
La poésie est quelquefois affaire d’images et de beauté, de suggestion, de nécessité et de recherche d’un sens: Les oiseaux est un poème.

 

 

Jimmy, AS bibliothèques 2012-2013

 

 

Notes

 

1. Traduction de Régis Boyer, une référence en la matière, traducteur du norvégien (Vesaas donc, mais aussi Knut Hamsun, géant des lettres norvégiennes), du danois (Andersen), de l’islandais (le prix Nobel Halldór Laxness, le poète Sigurður Pálsson) et du suédois (Strinberg).

2. Pp. 58 et 63.

3. P. 14.


4. Régis Boyer dans la préface à Palais de glace

 

5. P. 159.

6. P.81.


7. P. 98

8. Traduction de Jacques Outin pour le Castor Astral et Gallimard/Poésie.

9. P. 165.

 

 

Tarjei VESAAS sur LITTEXPRESS

 

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Article de Sandra sur L'Arbre de santal.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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4 novembre 2012 7 04 /11 /novembre /2012 07:00

 

Paris, fin octobre. Le froid commence à piquer. J'ai rendez-vous dans un café, dans le XXe. Entre Gambetta et Père Lachaise. Je trouve le coin serein, c'est un quartier que j'aime bien. C'est tout à côté du  Comptoir des mots, une de mes librairies préférées. Il reste un zeste de soleil, je m'installe en terrasse et commande un café. Je suis un peu en avance, ce qui me permet de relire mes notes. J'ai préparé quelques questions, mais David-Ohle-Motorman-02.gifj'espère que d'autres émergeront spontanément au cours de la conversation. J'ai sollicité un entretien avec Nicolas Richard, traducteur de l'anglais vers le français. Parmi la cinquantaine d'auteurs qu'il a traduits1, l'un d'eux est ma grande découverte de la rentrée littéraire dernière, à savoir David Ohle. Son roman Motorman est un ovni au style détonant, explosif, paru aux États-Unis dans les années 1970. Ce sont les éditions Cambourakis qui nous ont proposé la traduction française en 2011.

J'ai eu envie d'interroger Nicolas Richard sur sa vision du métier de traducteur, sur ce texte et ses projets futurs, le tout sous la forme d'une discussion un peu  informelle. Notre entretien sera retranscrit en conséquence.

Nicolas est arrivé, on a discuté brièvement de choses et d'autres. J'ai eu envie d'amorcer la conversation par une note amusante, en évoquant Étienne Dolet, un célèbre traducteur supplicié sur la place publique au XVIe siècle, entre autres pour avoir préféré comprendre la Bible, plutôt que la traduire mot à mot... Anecdote qui m'a amenée à la question suivante :

 

 

 

De quelle manière tu traduis, et qu'est-ce que cette anecdote t'évoque ?

Ce qui est rigolo avec cette histoire sur Étienne Dolet, c'est que c'est encore dans l'air du temps. À l'époque, par rapport aux autorités, il fallait être conforme. Finalement aujourd'hui c'est toujours d'actualité, il y a des limites sur les documents qu'on peut rendre, ou pas. Au temps jadis, les limites étaient religieuses, aujourd'hui ce sont d'autres limites. […] Dans la manière de traduire l'argot par exemple. On voit des choses qu'on ne se permettait pas avant. Il y a une sorte de glissement de la langue. Une traduction n'est plus d'actualité au bout d'un demi-siècle, quasiment.



C'est Faulkner qui a été traduit à partir d'un patois vendéen, pour tenter de rendre l'aspect de son argot !

Faulkner justement, c'était très lissé, aux premières traductions. Globalement, la tendance maintenant est d'aller beaucoup plus vers l'oralité, vers un aspect plus rugueux. Je me situe dans cette lignée. J'essaie d'être le plus fidèle possible à l'auteur, à ce qu'il y a d'écrit sur le papier, à l'impact que l'on imagine sur le lecteur français, le plus équivalent possible à celui du lecteur de la langue source. C'est ça que j'essaie de garder en tête quand je travaille sur un texte.



Cicéron, déclare avoir traduit Démosthène « non pas en traducteur mais en orateur » ; c'est l'orateur qui parle, il fallait être du métier pour le rendre aussi bien que l'auteur. Est-ce que c'est une notion qui te parle, traduire en orateur, en poète... ? 

(Nicolas est perplexe, et réfléchit un temps.) Là j'hésite, ce sont des considérations générales sur le métier. Ce que j'en pense, c'est que si je ne trouve pas un texte bon, ou très bon, je ne le fais pas. Donc évidemment il faut une certaine sensibilité. Mais on peut imaginer un texte purement technique, je peux revenir à Étienne Dolet, il faut quand même comprendre ce qu'on dit ! Même une notice de cafetière électrique, il faut quand même comprendre de quoi on parle. (Un temps.) C'est intéressant, tu poses presque une question sur un plan éthique ! Moi j'ai la chance de traduire ce qui me plaît, ou me plaît énormément. Après, il y a de toutes autres réalités, commerciales, d'offre et de la demande, etc. Plein de gens bourrés de talent font sûrement des choses qui ne les bottent pas tant que ça. On est l'un des pays qui traduisent le plus. Après tout, quand on voit ce qu'il y a sur le marché, on peut imaginer que des gens pas moins sensibles que les autres sont bien obligés de travailler, parce qu'il faut croûter ! » (Rires.)



Je discutais un peu plus tôt dans la journée avec Benoît Virot2, qui me disait qu'il avait le sentiment que Claro et toi formiez une sorte de nouvelle école de la traduction. […] Qu'à vous deux vous formiez finalement, peut-être, le début d'un renouveau, d'un tournant.

On est en plein dedans, c'est difficile à dire. En ce moment y a plein de choses intéressantes à travailler ! Avec, tu vois, les  Cambourakis,  Monsieur Toussaint Louverture,  Quidam... Et puis, sans généraliser, il y a une dimension de camaraderie, de connivence, de convivialité. On bosse tous pas mal, on a la chance de faire paraître des textes qui sont lus, chroniqués, critiqués, il y a un côté excitant, vraiment agréable. L'histoire d'une école, c'est sympa comme tout. (Nicolas me semble aussi amusé que dubitatif.) En tout cas il y a une ébullition ! De la curiosité. Une économie. On sait pas si ça va durer, si oui, combien de temps. Peut-être très longtemps. Ou peut-être que dans vingt ans, comme pour les trente glorieuses, on se dira « Ouah ! Les années 2000-2010, on trouvait des auteurs, on les signait, on les sortait ! » C'est difficile d'avoir du recul là-dessus.


Est-ce qu'il t'arrive de traduire entièrement, ou quasi entièrement, un roman qui te botte pour le proposer à des éditeurs, ou … ?

Oooh non ! Ça je le fais pas. Même pas d'extrait ! Mes éditeurs parlent anglais. C'est pas le chinois. (Jetant un œil au jeu d'épreuves qui trône à côté de moi, une traduction de l'estonien à paraître en janvier 2013 chez  Attila) C'est pas de l'estonien ! (Rires)  Exactement. Ce que je propose marche pas toujours, et ce qu'on me propose ne me tente pas toujours. Ou je ne m'en sens pas capable. Soit je le trouve mauvais, soit il n'est pas pour moi (c'est trop dur, je saurais pas faire). Un texte du XVIIIe, je saurais pas le passer en vieux français, je ne maîtrise pas ce français-là. Ou un auteur auquel tiendrait beaucoup Cambourakis, que j'adore en anglais, mais j'arriverais pas à le faire. Le mec je le trouve... brillantissime ! il fait des trucs que personne d'autre ne fait ! Mais j'y arriverai pas, pas « bien ». C'est un peu ça la marge de manœuvre.



Ça m'amène à une autre question ! Est-ce que pour toi c'est un métier gratifiant, ou angoissant ? Est-ce qu'on a la trouille de déformer l'œuvre originale ?

Oh, moi je trouve que c'est très agréable comme métier ! Tu traduis du mieux que tu peux un texte qui te plaît beaucoup. Un métier noble comme boulanger, mécanicien, comme jardinier... un métier ancestral, un métier-clé. Pour celui qui le fait, c'est gratifiant. Après, ça dépend de quoi on parle, de quel texte. Plein d'éditeurs sont persuadés qu'il font de la littérature, alors que... Bon.



Est-ce que tu as déjà eu des retours d'un auteur sur ton travail ? Je sais que tu as eu une correspondance avec Ohle par exemple, pour qu'il t'éclaire sur certains points.

Oui, ça je le fais pratiquement tout le temps quand l'auteur est vivant ! Ceci dit, ils parlent rarement français, alors bon, les retours, pas vraiment.



Mais ils sont contents de voir qu'il y a eu de nouveaux lecteurs, de la presse, un succès ?

Ah oui-oui, toujours ! Aucune exception, à chaque fois que je m'adresse à un auteur, ils ont toujours répondu à mes questions. Et puis parfois quand ils reçoivent le bouquin, ils le font lire dans leur entourage à un universitaire, à un francophile dans les parages. Un cas marrant, quand même ! celui de Spiegelman, dont l'épouse est française ! Tout était passé au crible. Mais moi je trouve ça très bien ! Plus il y a de relectures et de retours, mieux c'est. Le bouquin n'en sera que mieux.



Certains auraient été vraiment flippés à l'idée d'être aussi surveillés !

Oui, mais on est toujours surveillés. Le contrôle est mieux pour tout le monde, bien en amont, plutôt que ce soient les lecteurs qui voient que des choses ne collent pas, ne passent pas.



C'est vrai. Par exemple cette année j'ai fait l'expérience de la lecture d'un Kafka sous deux traductions, l'une de Vialatte, l'autre de Lortholary. Deux livres très différents ! […] C'était assez effrayant à comparer.Lewis-Le-Moine-Artaud.jpg

Et alors tu as préféré lequel ?



Je sais pas ! Je veux même pas le savoir, moi je voulais juste lire Kafka !

C'est intéressant. Moi j'ai lu Lewis dans une traduction courante d'Artaud. On en revient un peu à ton premier point sur Dolet. Artaud, c'est ma version préférée, un texte que je trouve vraiment bien. Un texte dans la lignée des textes gothiques, Hoffmann, Melmoth, fin XIXe, etc. Lorsque Artaud l'a traduit, c'était la mode d'une tradition plus orale, où l'on re-raconte ce qu'on nous a raconté...



On part carrément sur des Belles Infidèles !

Voilà ! Et tu trahis personne.



Mais c'est une adaptation, plus une traduction...

Voilà, oui. Mais moi il se trouve que j'ai vraiment préféré cette version-là. Alors c'est problématique. Pour certaines traductions, on se prend la tête pendant des siècles sur un vers, un passage. Je crois qu'il faut toujours ramener les choses au contexte. C'est facile de jeter la pierre, parce que le traducteur a fait vite, a sauté des passages… Autant je suis très tranché sur ce que j'aime ou ce que j'aime pas, autant sur ce point-là, c'est très délicat.



Ne tirez pas sur le traducteur...

Ouais, exactement.



Comment on définit une bonne traduction, comment on la distingue d'une mauvaise ? Comment on traduit la musique ?

Est-ce que ça marche, ou pas, est-ce que ça fonctionne. Il me faudrait un exemple concret.  (Il réfléchit un temps) […] Être en phase avec le propos général, c'est le degré de connivence avec le texte source, à quel point on comprend ce que l'auteur a voulu dire. Parfois sur certains textes, l'auteur parle d'un truc, on comprend pas trop, on en est loin, la langue est imperméable.



La philo doit être un carnage à traduire !

Oui, très bon exemple !



D'où traduire en orateur, en poète, etc. ?

Oui. [...] Finalement on le voit bien si ça ne fonctionne pas. Et puis l'éditeur aide aussi à vérifier ces choses-là. J'ai déjà relu des traductions, on fonctionne différemment. L'écueil, c'est de trouver un compromis, un entre-deux, quelque chose qui fonctionne à peu près dans les deux, mais pas trop non plus, on peut être sûr que le lecteur français va buter dessus. Du coup je travaille toujours comme si j'instruisais un procès, où quand je rends mon travail, il faut que je sois prêt à défendre chaque ligne, chaque mot. D'ailleurs je fais la même chose avec les auteurs, telle ligne à telle page, ce mot, cette formulation : « vous entendez quoi par là ? ». Faut pas être étonné quand le correcteur pose la même question, c'est que ça fonctionnait modérément. Il faut réfléchir à chacun de ses choix.



Est-ce que tu as dû recourir à des notes de bas de page des fois ?

Oui, oui ! D'ailleurs c'est rigolo, c'est un des premiers trucs que je regarde, s'il y a des notes de bas de page ou pas, quand je feuillette un livre traduit. Et puis c'est amusant, car ça évolue au fil du temps ça aussi.
Jim Dodge L oiseau canadeche


T'avais écrit une super postface pour  L'Oiseau Canadèche3 .

Oui ! Pour faire partager un enthousiasme. Je suis très amateur de préfaces et de postfaces. Et de critique littéraire en général. C'est un registre que j'adore, en tant que lecteur. On aime bien avoir plusieurs talents dans ce milieu, traducteur, lecteur, auteur, critique. Moi je peux lire de la même manière un texte original, une traduction, une critique littéraire. L'essentiel finalement tient à la musique, et à l'enthousiasme.



À propos de Motorman, ça m'intrigue beaucoup, comment est-ce que tu as traduit les mots-valises du genre “Simili-guerre”, “oiseauvert”, “engelé”, etc. Beaucoup d'invention ou traduction fidèle ?

C'est une question de cahier des charges, il faut rendre au mieux ce qu'a écrit l'auteur. Une question de contraintes aussi ! [...] Une contrainte peut être le nombre de syllabes, le registre, la résonance.



Jusqu'au nombre de syllabes ?!

Oui ! L'exemple le plus criant ce serait le Russel Hoban qui sort chez Monsieur Toussaint Louverture. C'est un truc post-nucléaire, post-apocalyptique. Tout est fracassé, la langue est fissurée. Il s'exprime par mots d'une ou deux syllabes, rarement plus. Alors ça c'est une contrainte ! avec une dimension infiniment ludique ! Il faut faire au mieux, en ne sachant jamais si ce que tu trouves est définitif.

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Par rapport à l'éditeur ?

Oh non ! Le travail avec l'éditeur, c'est une autre partie, c'est pas une tour de contrôle. On peut y retoucher ou non, il faut faire au mieux. Des fois on trouve, des fois on trouve pas. Des problèmes de rythme, de syntaxe, de grammaire, de disposition sur la page... Faut assumer la subjectivité : « voilà comment moi je l'ai ressenti en anglais, voilà comment moi je l'imagine rendu en français. »



Est-ce que tu aimes bien participer aux activités de communications avec l'éditeur ? Je me souviens que tu étais venu à la soirée rentrée littéraire de Cambourakis parler de Motorman...

Oui je le fais volontiers ! Carrément. [...] Et puis je suis ravi de rencontrer les auteurs. J'adore m'associer aux rencontres presse ou libraires ; à notre modeste niveau on est artisans, c'est agréable de le partager. Le traducteur, c'est le premier à avoir vibrer sur un texte avant tout le monde [dans le pays ciblé], et puis t'as été dans son cerveau pendant trois ou quatre mois, tu lui as demandé des trucs ultra précis, tu le connais un peu. […] Et en tant qu'éditeur, quand tu bosses sur un texte avec tout ton enthousiasme, t'espères qu'il y en a d'autres qui vont percevoir ce feu ! La grosse inconnue, c'est le nombre d'impressions, de ventes.



Les rôles finissent par s'inverser, me voilà interrogée.

Ça t'intéresserait toi de traduire ? T'as déjà traduit ?

Non j'ai jamais vraiment fait de traduction. Mais ça m'intéresse côté éditeur, en relecture.

 

 

 

C'est vrai qu'en plus tu bosses dans une super maison. J'aime bien ce genre de maison. Ces petits éditeurs qui ont un côté... un côté croisade ! Pour qui chaque livre est un choix très fort, qui est un manifeste à chaque fois. Je trouve que ça c'est vraiment très réjouissant. Ces temps-ci, Passage du Nord Ouest, Cambourakis, Attila et bien d'autres, ce sont des gens qui travaillent bien ! Si tout ça ça pouvait survivre, car c'est toujours tangent, ce serait génial.

On va partir du principe qu'on va s'en sortir ! Du moins on travaille pour.

 

 

 

Oui, c'est possible, c'est possible. En France y a un bon maillage de librairies. C'est plus facile que dans d'autres pays.

 

 

Si cette conversation vous a intrigué (qui est, c'est promis, rédigée de manière plus fidèle et sourciste que les travaux de ce cher Antonin Artaud), n'hésitez pas à fouiner parmi les travaux de ce traducteur. Croyez-moi, ça vaut le détour.

Voici deux précieux conseils de lecture, histoire de consoler ceux qui se sentiraient délaissés au terme de cet entretien : outre Motorman4, la dernière traduction de Nicolas Richard est parue récemment aux éditions Monsieur Toussaint Louverture, sous le titre d'Enig Marcheur5, un roman de Russel Hoban. Comme vu plus haut dans notre conversation, c'est « un  truc post-nucléaire, post-apocalyptique. Tout est fracassé, la langue est fissurée. » Un peu dans l'esprit du roman de David Ohle. Ça a l'air drôlement bien. Très barré et finement travaillé. Je préconise vivement les deux.


Joanie Soulié, Licence pro Éditeur


1Nicolas Richard a traduit « (…) plus de 50 auteurs, dont  Thomas Pynchon, Richard Powers, Philip K. Dick, Nick Hornby, Woody Allen, Art Spiegelman, Hunter S. Thompson, Richard Brautigan, James Crumley ou Harry Crews. » http://www.monsieurtoussaintlouverture.net/Livres/Hoban/Enigmarcheur/Enig_index.html


2 Co-fondateur et éditeur aux éditions Attila, http://www.editions-attila.net/

3 Dodge, Jim, L'Oiseau Canadèche, éditions Cambourakis, Paris, 2010 (Cf. http://littexpress.over-blog.net/article-jim-dodge-l-oiseau-canadeche-109846712.html)

 4Ohle, David, Motorman, éditions Cambourakis, Paris 2011. http://www.cambourakis.com/spip.php?article212

5 Hoban, Russel, Enig Marcheur, éditions Monsieur Toussaint Louverture, Bègles, 2012. http://www.monsieurtoussaintlouverture.net/Livres/Hoban/Enigmarcheur/Enig_index.html


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3 novembre 2012 6 03 /11 /novembre /2012 07:00

Boccace Decameron neuf nouvelles d amour

 

 

 

 

 

 

Jean BOCCACE

(Giovanni BOCCACCIO)
Décaméron, neuf nouvelles d’amour
(Decameron, nove novelle d'amore)
traduit préfacé et annoté par Serge Stolf
Éditions Gallimard, 2005
Collection Folio bilingue

     











 

 

Le Décaméron, l’importance d’une œuvre

C'est aux alentours des années 1350 que Jean Boccace, poète et auteur Italien du début de la Renaissance, écrit le Décaméron. Il devient ainsi un – si ce n'est le – précurseur et fondateur du genre littéraire qu'est la nouvelle et, ainsi, inscrit son nom dans l'histoire littéraire italienne auprès de ceux de Dante et Pétrarque. Il faut également préciser que, si cette œuvre occupe une place importante dans la littérature italienne, elle est aussi considérée comme la première comédie humaine de la littérature occidentale. La modernité de l'ouvrage, des idées présentées et la position qu'adopte Boccace participent de même à l'originalité, la grandeur et la qualité de l’œuvre.

En plus d'être importante en termes littéraires, l’œuvre originale l'est en termes de longueur. En effet, le Décaméron est un « récit à tiroirs ». Une trame principale tient lieu de fil conducteur : dix jeunes gens fuient une Florence ravagée par la peste pour une campagne paradisiaque. Durant dix jours, chaque personnage raconte une histoire (dont le thème principal est souvent imposé). On arrive donc à un total de cent histoires, de cent nouvelles (cent une en comptant celle qui s'insère dans l'introduction de la IVe journée).



Une œuvre aux multiples visages 
   
Les neuf nouvelles présentes dans ce recueil sont extraites de plusieurs jours différents mais ont malgré tout conservé leur ordre d'apparition chronologique et s'enchaînent agréablement grâce à la plume traductrice de Serge Stolf. Comme le titre l'indique, elles ont toutes comme sujet principal l'amour.

Premier aspect « moderne », en tout cas premier aspect marquant car inhabituel pour l'époque : l'amour dans ces nouvelles est toujours amour humain. Il n'y a aucune description de l'amour de Dieu. Cet amour peut prendre plusieurs formes, tantôt paternel (Tancredi et sa fille Ghismonda), tantôt maternel (dame Giovanna et son fils), etc. Mais c'est de loin celui qui lie un homme et une femme qui prédomine, incluant l'attirance et les désirs sexuels qu'ils éprouvent l'un pour l'autre. Ces derniers sont en effet présentés par Boccace comme naturels, sains et humains. C'est une vision très décalée (et très controversée !) pour une époque où le sujet est tabou et où le sexe a une connotation sale et n'est essentiellement considéré que comme une pratique visant à la simple reproduction.

L'amour est pourtant loin d'être présenté sous une seule approche physique. On l'y voit  dans sa plus pure et transcendante essence mais également comme prémices des bassesses humaines. Au gré de la Fortune, il conduira tour à tour à des fins heureuses ou tragiques après avoir éprouvé ses victimes.

Victimes elles aussi diverses et différentes. Boccace dépeint la société de son époque (XIVe siècle) de façon complète : toutes les classes sociales y sont représentées, de la roturière au prince en passant par le peintre. L'auteur va plus loin en donnant une profondeur intellectuelle et spirituelle plus ou moins marquée (voire absente) à chacun de ses personnages. Mais ces derniers, malgré leur différences de rang, de richesse et d'esprit, sont égaux face à leurs passions, leurs désirs. L'amour permet de briser les restrictions sociales et religieuses pour aller bien au delà et atteindre l'âme humaine.

Il ne faut effectivement pas s'arrêter au premier niveau de lecture de l’œuvre, car si Boccace préfère l'humour à la lourde morale utilisée par les religieux de son temps, le ton reste néanmoins sérieux, voire dramatique. La portée du récit va au-delà du simple divertissement et de l'éloge des plaisirs terrestres de ce monde. Il appelle à la réflexion, au bon sens et incite le lecteur à se libérer de l'entrave sociale et à ne plus suivre religieusement (c'est le cas de le dire !) des préceptes déformés sans se poser de questions.

C'est aussi un éloge de la dignité humaine et de son intelligence. Boccace à travers la bouche de Ghismonda déclare :

 

« […] tu verras tous les hommes formés à partir d'une même chair et toutes les âmes crées par un même Créateur, dotées de forces égales, de capacités égales, de vertus égales. Nous sommes nés et naissons égaux, et la vertu établit entre nous les premières distinctions : ceux qui en étaient le mieux dotés et l'employaient au mieux furent appelés nobles, et les autres demeurèrent non nobles […] ainsi celui qui agit vertueusement prouve à l'évidence qu'il est noble » (p. 129).

 

Cette noblesse ne fait aucune distinction de sexe. Les femmes sont valorisées et occupent même souvent les rôles les plus importants. La femme apparaît sage et forte : Griselda par exemple endure les épreuves que lui inflige son mari avec un stoïcisme extraordinaire et les monologues des femmes se multiplient au fil des nouvelles les dévoilant rationnelles, réfléchies et intelligentes. D'ailleurs lorsque l'homme se retrouve dans une position de supériorité, c'est grâce à des procédés déloyaux.
 
Le Décaméron ne doit donc surtout pas être réduit à une simple apologie des plaisirs charnels. Il ne faut pas se laisser illusionner par l'aspect parfois futile des nouvelles, le message transmis est bien plus profond. Certaines interprétations y voient même un enseignement plus intérieur porté par des idées beaucoup plus anciennes. Message visionnaire ou rappel traditionnel ? Ce qui est sûr, c'est que le Décaméron n'est pas à lire seulement au premier degré.


Sophia Perrin, 1ère année Édition/Librairie 2012-2013

 

 

Lire aussi la fiche de lecture d'Élisa.

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2 novembre 2012 5 02 /11 /novembre /2012 07:00

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Emmanuel GUIBERT
Didier LEFÈVRE
Frédéric LEMERCIER
Le Photographe
Editions Dupuis
Collection Aire libre
Tome 1, 2003
Tome 2, 2004
Tome 3, 2006
Coffret avec portfolio, 2007
Intégrale, 2008, rééd. 2010



 

 

 

 

Emmanuel Guibert

 Emmanuel Guibert est né à Paris en 1964. Bac littéraire, Arts Déco, il étudie  avant de se lancer professionnellement. Ce dessinateur et scénariste de bandes dessinées  mettra sept ans pour réaliser son premier véritable album, qui traite de la montée du nazisme, Brune, publié en 1992 chez Albin Michel. Pendant ces sept années de travail, il découvre le rôle d’illustrateur et de story-boarder pour le cinéma. Il participe ensuite à la revue Lapin . Il change considérablement de style avec La guerre d’Alan, ouvrage dans lequel nous suivons un soldat américain en France pendant la Seconde Guerre mondiale (6 volumes chez  L’Association, collection « Ciboulette »). En 1997, il reçoit le prix René Goscinny pour La fille du professeur édité chez Dupuis dans la collection « Humour libre ». Il commence alors les aventures du Capitaine écarlate pour la collection « Aire Libre ». Il s’associe ensuite avec Joann Sfar et Mathieu Sapin pour Sardine de l’espace, Bayard Presse puis Dargaud. De 2001 à 2003, le duo fonctionne toujours et publie une autre série mais pour Dupuis, Les Olives noires. Emmanuel Guibert s’entretiendra également avec le photographe Didier Lefèvre suite au reportage de ce dernier en Afghanistan pour Médecins sans Frontières en 1986. En s’associant avec Frédéric Lemercier, ils vont tous les trois publier en trois volumes la bande dessinée Le Photographe. Les volumes datant respectivement de 2003, 2004 et 2006 ont été publiés chez Dupuis, dans la collection « Aire Libre ».



Didier Lefèvre

Didier Lefèvre était photographe et journaliste. Né le 14 Juillet 1957 et mort d’une crise cardiaque le 29 janvier 2007, il aura mené une existence hors du commun. Il soutient Médecins sans frontières et les accompagne au péril de sa vie en Afghanistan notamment. De sa première mission en terre afghane découle la publication de la bande dessinée Le Photographe. Le Sri Lanka, la Corne de l'Afrique, les toreros, le Malawi, le Cambodge, Didier Lefèvre a beaucoup voyagé pour photographier essentiellement  des hommes, des femmes, des enfants, des animaux, des paysages, des ambiances, des changements et des moments. Il exerçait son métier avec passion.



Frédéric Lemercier

Frédéric Lemercier est né en 1962 à Rouen. Passionné par la peinture et les arts plastiques en général, il parvient rapidement à intégrer l’École nationale supérieure des Arts Décoratifs. Il est alors ami avec Emmanuel Guibert et partage avec lui ses goûts artistiques (dessins, peinture mais aussi musique animent leurs conversations). Il se hisse petit à petit à de hautes fonctions culturelles et devient responsable du service graphique du Musée d’Orsay. Il assume ce rôle de 1988 à 1991. Il réalise ensuite affiches et catalogues pour la Réunion des musées nationaux. Décidé à partager sa passion, il devient en 2001 enseignant aux ateliers Hourdé à Paris. Il y exerce encore. Il aide ensuite son vieil ami Emmanuel Guibert dans la création de La Campagne à la mer et du Pavé de Paris. Il sera donc naturellement impliqué dans la conception du Photographe. C’est lui qui se chargera des couleurs et du découpage photographique.



Le Photographe (édition intégrale)

Tenir un appareil photographique, rien de plus simple. Prendre une bonne photographie, c’est déjà plus compliqué. Photographier au cœur d’une guerre, cela devient risqué. Ajoutez à cela des journées de marches sur des cailloux au milieu de tempêtes de neige, il faut alors être passionné pour continuer. C’est en effet une passion qui nous est décrite dans Le Photographe, celle d’un homme qui décide de partir en Afghanistan sous les bombardements.

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En accompagnant, Médecins sans frontières, à la fin du mois de juillet 1986, Didier Lefèvre fait appel à toutes ses forces physiques et mentales. Sa passion lui permet de tenir le coup dans un véritable enfer où les enfants, les femmes, les vieillards, et même les animaux ne sont pas épargnés. La version intégrale du Photographe illustre ce quotidien difficile par des dessins, des photographies mais aussi par un petit film. Le film Á ciel ouvert est le journal filmé d’une mission en Afghanistan par Juliette Fournot. L’ouvrage est alors à la fois biographique, historique et artistique. Les différents supports sont alors liés par un fil conducteur commun, le témoignage émouvant d’une aventure complète et intrigante. Divisé en trois parties, Le Photographe retranscrit le voyage de Didier Lefèvre du début à la fin. Le film reprend quelques passages de l’ouvrage en apportant encore plus de réalisme. Dans un véritable choc culturel, notre photographe transmet sa curiosité, son expérience et son courage. Si les photographies attristent et choquent, on les regarde toutes et parfois longtemps comme si l’on en faisait partie. Les inconnus deviennent des héros et restent dans notre souvenir. Emmanuel Guibert, Didier Lefvre et Frédéric Lemercier jouent avec nos émotions et notre mémoire en associant habilement leurs talents.
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Le texte variant sensiblement d’une page à l’autre commente des images parlant déjà d’elles-mêmes. Si Le Photographe est riche, complet et structuré, il est cependant rapide à lire. En effet, à l’image des plus grands polars, les pages s’enchaînent dans un rythme de lecture endiablé, comme si nous étions pressés de finir cet ouvrage et de quitter la folie humaine et ce qu’elle engendre, la guerre. Il semblerait que l’impatience de Didier Lefèvre à quitter l’Afghanistan nous atteigne directement. À force de réalisme et submergé par les émotions, on s’identifie alors au personnage en intégrant son univers. La réalité retranscrite en fiction redevient alors réalité vécue comme si la guerre n’avait pas de fin.

Didier Lefèvre nous montre qu’avec un petit appareil on peut prendre de grandes choses qui sont parfois de l’ordre de l’invisible, de l’ineffable mais aussi du sensible. Au péril de sa vie, il photographie. Le « clic » de l’appareil semble être un battement de cœur qui accélère sans cesse tout au long d’une vie fragile comme une pellicule. Mais y aura-t-il assez de place pour tout photographier ? Est-il nécessaire de vouloir tout montrer ? Le regard plein de larmes d’un enfant n’est-il pas suffisant ? Didier Lefèvre nous invite à nous poser des questions. Il amorce une grande réflexion.  

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En lisant Le Photographe, on partage une aventure et une passion unique et l’Afghanistan nous semble bien plus proche. Les frontières sont alors abolies au profit de l’empathie.    


Une petite fiche sur l’ouvrage

Titre : Le Photographe 
Édition intégrale : Dupuis (2008 et 2010)
Dessins : Emmanuel Guibert
Scénario : Emmanuel Guibert et Didier Lefèvre
Couleurs et découpage photographique : Frédéric Lemercier
Collection : Aire Libre (à l’occasion de ses 20 ans)
ISSN 0774-5702
Contient un film (Á ciel ouvert) + des portraits et des cartes en fin d’ouvrage. 
ISBN 978-2-8001-4795-6
Pagination : 263 pages
Prix : 38 euros
Ouvrage illustré en noir et blanc et couleurs.
Format : 31 centimètres x 24 centimètres

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10 bonnes raisons de lire l’ouvrage

1)  C’est un mélange unique et intéressant de trois grands arts : la bande dessinée, la photographie et le cinéma.

2)  C’est une retranscription fidèle, émouvante et réaliste d’un moment de l’Histoire.

3)  L’ouvrage est très instructif (sur la culture afghane, la photographie…)

4)  C’est l’association de trois talents.

5)  C’est un témoignage captivant qui se lit facilement mais s’oublie difficilement.

6)  Le Photographe procure des sensations fortes sans même utiliser les mots. Les dessins et photographies en disent parfois plus que les dialogues des bulles.

7)  C’est une manière efficace de se glisser dans la peau d’un photographe de guerre et au cœur de l’action d’une association humanitaire.

8)  C’est une œuvre bien structurée en trois volumes cohérents avec un début, une suite logique et une fin.

9)  Le Photographe  évoque un thème qui est et sera sûrement toujours d’actualité.

10) Enfin, ce véritable chef-d’œuvre de la bande dessinée nous propose une vision de la guerre sous différents points de vues (celui des enfants, des femmes, des animaux, des hommes, des soldats, des personnes âgées, des médecins, des photographes…).
 

Victor Didier, 2e année bibliothèques 2011-2012


Pour en savoir plus

Critiques
 http://www.uniterre.com/magazine/critiques-de-livres/le-photographe/
 http://www.babelio.com/livres/Guibert-Le-photographe-Integrale/210272


Guerre d’Afghanistan
 http://www.lepoint.fr/monde/afghanistan-une-guerre-pour-rien-10-07-2012-1483777_24.php


Emmanuel Guibert
 http://www.bnf.fr/fr/evenements_et_culture/anx_auditoriums/f.visiteurs_soir.html?seance=1223907589935

Didier Lefèvre
 http://www.actuabd.com/Deces-du-Photographe-Didier-Lefevre


Frédéric Lemercier
 http://bdsnews.fr/tag/frederic-lemercier/

 

 

Lire aussi l'article de Ségolène sur Littexpress.

 

 

 


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1 novembre 2012 4 01 /11 /novembre /2012 07:00

Représentation de la pièce au Tnba, le 19 octobre 2012
Nasser Djemai Invisibles chibanis 3 

Texte et mise en scène : Nasser Djemaï


Durée : 1h40


Comédiens et distribution des rôles : David Arribe (Martin), Angelo Aybar (Majid), Azzedine Bouayad (El Hadj), Kader Kada (Sheriff), Stiti (Hamid), Lounès Tazaïrt (Driss), participation de Chantal Mutel (Louise).


Équipe technique : Natacha Driet (dramaturgie), Clotilde Sandri (assistante à la mise en scène), Alexandre Meyer et Frédéric Minière (musique), Michel Gueldry (scénographie), Renaud Lagier (lumière), Quentin Descourtis (création vidéo), Marion Mercier (costumes), Olivia Ledoux (assistante costumes), François Dupont (régie générale du son), Frantz Parry (régie vidéo), François Thouzet (régie lumière).
 
 
 
Le 19 octobre 2012 je suis allé au Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine (TnBA). Une éternité que je n’avais pas mis les pieds dans un théâtre, ou du moins dans un lieu identifié comme tel, et pour la première fois je poussais la porte d’un Théâtre national !

Sans me tromper, je crois pouvoir affirmer que ma « dernière fois » remontait à une quinzaine d’années, tant j’ai été depuis plus attiré par les formes populaires du théâtre qui ont la rue pour cadre.

Je suis donc allé voir Invisibles, une pièce écrite et mise en scène par Nasser Djemaï, pour la quatrième de ses cinq représentations bordelaises. Ma motivation était grande !

Le thème de la pièce d’abord. Celui des Chibanis et de leur situation inacceptable dans un pays qu’ils ont contribué à (re)construire et à qui ils ont bien souvent donné leur vie, sacrifié leur existence sociale et leur famille restée au « bled ». Deux jours après le 51ème anniversaire du massacre du 17 octobre 1961, la date était presque parfaite et se présentait comme un petit devoir de mémoire.

Ma situation personnelle ensuite. Ayant vécu à Toulouse durant une dizaine d’années, j’ai pu côtoyer dans les milieux militants ceux et celles qui se battent au quotidien pour que cesse l’injustice dont sont victimes ces Chibanis.

Et puis, il faut bien l’avouer, j’en ai profité pour faire ce travail de compte-rendu. Autant allier l’utile à l’agréable dans une année de formation plus que chargée…

Motivé donc, mais aussi plein d’a priori sur ce monde du théâtre institutionnel et sur sa bourgeoisie culturelle, élitiste et bien-pensante. Allais-je me retrouver entouré d’un public qui applaudirait à tout rompre une belle pièce « humaniste », les mêmes qui ferment les yeux au quotidien, au sein d’une société qui a toujours du mal à assumer son passé colonial et colonialiste ?
 
 
 
Rempli des ces interrogations j’arrive au TnBA sous la pluie… Je rejoins la masse des spectateurs dans un hall moite et surchauffé et, arrivé dans la salle, mes premières appréhensions tombent quant au public. Beaucoup de jeunes et d’adolescents, et surtout une bonne vingtaine de vieux maghrébins, tous des hommes. Peut-être des Chibanis ? Quelques-uns sont accompagnés de jeunes qui semblent être de leur famille. Intéressant.

La salle n’est quant à elle, pas très confortable au premier abord, là encore un mythe tombe ! La pluie qui tombe sur le toit résonne énormément et on entend passer le tramway tout proche à intervalles réguliers… Je suis loin du « luxe » imaginé, voire fantasmé, d’une salle de « Théâtre national ».
 
 
 
Sur la scène, une table en formica, cinq chaises et un meuble de cuisine avec placards qui, une fois pivoté, laisse apparaître un lit simple. Une cuisine commune et une chambre minuscule, le décor est en place. La mise en scène dépouillée met bien dans l’ambiance d’un foyer Sonacotra, lieu où se déroulera l’essentiel de la pièce.

Le seul ajout à ce décor sera le fauteuil où repose El Hadj, Chibani tombé dans une sorte de coma, qui restera là un coin jusqu’au dénouement.
 
 
 
C’est ce El Hadj que Martin vient trouver dans ce foyer de vieux Chibanis, bloqués en France pour pouvoir toucher leur retraite, amplement méritée après des années de labeur et d’exploitation dans la France des « Trente Glorieuses ».

Martin, c’est le personnage central de cette pièce, un jeune agent immobilier. Il vient de perdre sa mère, Louise, qui lui a laissé comme héritage un coffret, un nom (El Hadj) et une adresse pour le retrouver. Cette rencontre est censée lui permettre d’en savoir plus sur un père qu’il n’a jamais connu et qui lui a laissé un vide jamais comblé.

Louise, personnage disparu donc, mais qui sera présente tout au long de la pièce, en voix off et par des images projetées en grand format au fond de la scène. Ces projections seront accompagnées d’autres images en noir et blanc, qui viendront appuyer le déroulement de la pièce en lui donnant un petit côté rétrospectif.

Arrivé dans le foyer, Martin y rencontre un groupe de Chibanis, personnages de la pièce qui vivent dans des chambres de cinq mètres carrés, dans un dénuement bien souligné par la mise en scène de Nasser Djemaï. Driss, Majid, Sheriff, Hamid et El Hadj sont là depuis des années, « invisibles » aux yeux du reste de la population, tout comme à ceux de leur famille, restée ou retournée au pays depuis longtemps, et qu’ils ne revoient qu’à peine deux mois dans l’année.

Autant le dire tout de suite, ces acteurs sont bons et leurs rôles sont émouvants, à la hauteur du sujet de cette pièce.

Ces cinq anciens ouvriers du bâtiment restent là pour toucher leur complément de retraite et ont intégré le fait qu’ils n’étaient pas vraiment chez eux dans ce pays. Il apparaîtra aussi qu’ils se sont plus ou moins résignés au fil des années à ce que leur pays d’origine ne soit plus vraiment le leur...

Situation ubuesque donc que celle de ces cinq personnages qui montent des dossiers sans arrêt, rassemblant des pièces administratives qui finissent toujours par ne pas suffire à ce que la justice française prenne leur cas en compte…

Et quand un des leurs, El Hadj, tombe malade et sombre dans le coma, ils s’en occupent à tour de rôle, bien à l’abri des regards dans ce foyer qui tombe en ruines.

C’est au milieu de tout ça que déboule Martin avec son mal-être évident, déraciné et coincé qu’il est dans une vie faite de fuites et de questions restées trop longtemps sans réponses… Ami ou fauteur de troubles pour ces cinq Chibanis ? La personnalité de chacun va se révéler au fur et à mesure de la pièce, en faisant éclater aux yeux des spectateurs qu’ils ne représentent évidemment pas un groupe homogène de ce point de vue.

Si Hamid lit le Figaro et ne veut pas de ce Martin « qui va faire des problèmes » dans le foyer, Driss et Sheriff seront plus accueillants envers le fils de « la » Louise, celle qui un soir des années 1960 les aura sauvés d’une rafle policière souvent sans retour pour les travailleurs immigrés de l’époque… Celle qui aura connu l’amour avec ce El Hadj qui est coincé dans son fauteuil, et à qui Martin va parler pendant des jours entiers.

Car Martin va rester. Incapable qu’il est de sortir de ce foyer et d’aller affronter seul la vie qui suit son cours à l’extérieur. Et en restant il va nous permettre de mieux comprendre la vie de ces Chibanis, leur parcours, leurs ressentis, leurs désirs, leurs frustrations et leur vision plus ou moins lucide de leur pays d’origine et de leur relation avec la famille qui y réside.
 
 
 
La pièce de Nasser Djemaï s’organise en vingt-deux tableaux, mettant en scène un ou plusieurs de ses personnages. Ces différentes scènes, certaines très touchantes, permettent d’en savoir plus sur le parcours individuel de chacun de ces Chibanis, sur leur état d’esprit et sur leur rapport au « respect » dont ils se sont fait une ligne de conduite, laissant à Allah le soin de décider de la suite de leur existence…

Que dire de cette scène magnifique où, alignés sur un banc dans la rue, ils dissertent de la façon dont se comportent des jeunes issus de l’immigration, français mais crachant par terre et portant trop bas leurs pantalons ? Exemple parfait d’une discrétion qui est essentielle à leurs yeux, signification éclatante de leur position au sein d’une société qui ne les voit pas et dont ils ne font presque plus partie. Jusqu’à ce que la mort les emporte jusqu’au dernier et que se referme ce chapitre de notre Histoire ?

Comment rapporter l’émotion immense ressentie lors du monologue de Majid racontant le massacre de sa famille par l’armée française ? Seul sur scène, entouré de bruits d’enfants puis de la fureur des armes.

Et cette phrase terrible pleine d’amertume de Sheriff quand il parle du pays d’origine, indépendant depuis sa décolonisation : « Oui ils respectent les vieux, mais les jeunes ils sautent dans la mer. C’est un pays ça ? Un pays il pousse ses enfants à la mer. Tiens… des fois, je rêve la France elle revient ».

Résignation, voilà en un mot résumée la vie de ces Chibanis. Et l’envolée idéaliste de Martin sur la possibilité de changer les choses ne fera pas évoluer leur avis. D’ailleurs comment serait-ce possible ?

Martin aura retrouvé un père en la personne d’El Hadj. Et quand enfin ce dernier se réveillera et le prendra dans ses bras, ce sera pour mieux lui signifier que la vie continue pour lui. Jeune et plein d’avenir, Martin quittera ce foyer en laissant là ces cinq hommes, droits et lucides sur leur sort.
 
 
 
À la fin de la pièce, les applaudissements nourris se sont confondus avec les gouttes de pluie qui martelaient le toit, effet inattendu d’un confort finalement pas si mauvais…

Cette pièce m’a touché et je conseille aux lecteurs et lectrices de ce billet d’aller la voir et/ou de lire son texte. On en sort traversé par de nombreux sentiments, allant de la révolte à de l’admiration pour ces hommes et ces femmes (non évoquées dans la pièce il faut bien le souligner) qui ont traversé l’Histoire de France tels des fantômes.

Invisibles de Nasser Djemaï participe à son échelle à faire ce travail sur notre mémoire collective, et à mettre en lumière une situation qui peut toujours changer.


Nico, AS Bib 2012-2013
 
 
 
Pour aller plus loin
 
Le texte de la pièce, aux éditions Actes Sud-Papiers.


Le site internet de Nasser Djemaï.


Le site internet du Tnba.


Le site internet du « Collectif Justice et Dignité pour les Chibani-a-s ».


La fiche de lecture de Maud sur Littexpress

 

 

 

 

 


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